Archive for the ‘Editoriaux’ Category

Le contrôle social, LE GAI SAVOIR

20 février 2015

Petite suite à mon article, sous la forme d’un enregistrement de la t.s.f., l’émission de Raphaël Enthoven, Le Gai Savoir consacré à La Tyrannie de la Majorité. Je le confesse, un peu au delà de ma capacité à tout comprendre, mais intéressant !

http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4996831

Le contrôle social

16 février 2015

Le controle social est un concept de sociologie que j’avais il y a quelques années eu le plaisir d’étudier. J’aimais particulièrement ces décryptages de l’individu et de ses habitudes. En architecture notamment, d’une catégorie sociale à l’autre, les fluctuations et les rites sont très différents. En vêtement aussi d’une certaine manière ! Roland Barthes et son Système de la Mode m’avait permis jadis de bâtir des ponts entre les disciplines.

Wikipédia nous dit ceci en préambule à la définition du concept : Le contrôle social désigne l’ensemble des pratiques sociales, formelles ou informelles, qui tendent à produire et à maintenir la conformité des individus aux normes de leur groupe social. Ses modalités varient d’un type de société à l’autre. Ses effets sont discutés : ciment de la cohésion sociale pour les uns, il est un instrument de domination pour les autres.

Celui qui voudrait faire une dissertation de philosophie rien qu’à partir de ce court paragraphe aurait du pain sur la planche. Chaque termes, chaque groupes de mots, chaque articulations de pensée se révèlent porteur de sens, accroche d’un développement évident. Mais en un mot, il s’agit de la puissance du regard de l’autre qui peut modifier notre comportement.

En ce qui concerne le vêtement, ce fameux contrôle social a de tous temps joué un rôle prépondérant. L’habit porté par tout un chacun était révélateur d’une condition et d’un statut social. A l’intérieur même d’une catégorie sociale et par le frottement aux frontières de celle-ci (plus riches ou plus pauvres) agissait un puissant contrôle social. Tu t’habilleras ainsi pour être admis ici, tu t’habilleras ainsi pour ne pas avoir l’air comme ci ou ça.

Je pense que ce dispositif sociétal n’a jamais été aussi puissant que dans les années 50 et 60, époque durant laquelle la classe moyenne émergea et où le désir de reconnaissance (de sa réussite personnelle, de son appartenance à cette nouvelle caste, de respectabilité etc….) était fort. Les hommes s’habillaient tous avec soin et se jugeaient à cela. Et d’ailleurs de manière transcendante aux catégories sociales. C’est l’époque où les pdg étaient aussi bien mis que le plus petit échelon de l’entreprise, qualité mise à part. S’écarter un temps soit peu de cette norme vous faisait passer pour un ‘biknite’ aurait dit Coluche. Il suffit de regarder des photographies de trottoirs new-yorkais qui sont assez faciles à trouver pour s’en convaincre, le monde était homogène et d’une certaine manière harmonieux et élégant. Les années 70 ont commencées à éroder ce carcan social et les décennies suivantes ont consacré l’individualité triomphante.

De nos jours, il semblerait même que le contrôle social au niveau du vêtement classique s’exerce à l’envers. Celui qui s’habille bien est un déviant. Celui qui met des embauchoirs dans ses souliers et les cire est un type qui a rien d’autre à faire. Celui qui met un certain prix dans une cravate est un fou (et dans un costume encore plus). Cet étonnant contrôle social inversé fait passer quiconque ne s’habille pas en sportwear sombre pour un hurluberlu. Notons tout de même la hiérarchisation par la marque. Qui porte une doudoune Moncler ne partage pas les mêmes valeurs que celui qui porte une Decathlon…

ILLUS74Ce contrôle social inversé vers l’appauvrissement peut avoir des conséquences très palpables. Par exemple, j’ai un ami qui a travaillé chez Hermès au service achat. Cet ami adore le bien vêtir et les cravates. Seulement le chef de service (un homme) n’aime pas porter des cravates (chez Hermès, quand même !). Donc mon ami stagiaire n’a pas pu à un seul instant mettre une cravate. Voici un exemple très concret de ce regard sociologique.

Il est en revanche des milieux où cette conformation au modèle chic et classique est important : la banque, l’assurance, le droit et les affaires. Certes il est toujours possible de travailler dans ces sociétés et de rester plouc. Mais l’inverse est plus vrai. Y être chic et correctement vêtu est une carte de visite invisible, une pratique sociale formelle !

Dans ma pratique quotidienne de tailleur, j’emploie de manière directe et parfois provocante cet artifice comportemental. J’avais récemment un jeune homme dans la boutique qui venait faire un nouveau costume. Juriste en droit des affaires et fiscal, il essayait pour la première fois la demi-mesure, poussé par un proche. Pourtant, il ne voyait pas la différence entre le costume que je lui faisais (entoilé donc léger, dans un vrai tissu de laine, aux finitions discrètes et soignées dont la boutonnière milanaise à la main et aux dimensions classiques) avec son costume The Kooples (noir dans un tissu brillant mais fané, aux surpiqures vulgaires et aux dimensions franchement étriquées).

Quel comble. Comment peut-on ne pas voir la différence. C’est comme ne pas voir la différence entre Flunch et Le Grand Vefour ! Enfin il voyait bien la différence formelle mais ne pensait pas à la différence informelle, à la différence sociale en somme. Il ne voyait pas encore la plus-value en terme d’allure et de non-dit. John Rockefeller durant la crise des années 30 répondait à la question « s’il ne vous restait que 1000 dollars que feriez-vous avec ? » : « Je m’achèterais un costume de couturier car avec ça vous vous sentez invincible pour re-conquérir le monde.« 

J’ai alors utilisé l’argument ultime. L’argument massue ! De manière directe voire un peu brute. Je prends parfois mes clients avec peu de pincettes. Remettre de temps à autre (aussi peu que possible !) à sa place un client un peu compliqué est salutaire (pour les deux du reste).

« Pensez-vous vraiment que l’associé-gérant de votre cabinet, les pontes du dernier étage, les grands avocats que vous aimez et regardez dans The Suits (la série) soient habillés comme ça ? »

Cette proposition tout sauf sibylline résonna dans sa tête. Et non fut sa réponse.

Il m’a commandé un autre costume…

Bonne semaine. Julien Scavini

Le Style Français, à la ville.

8 décembre 2014

Voilà un énième questionnement sur le fameux style français. Au fil de mes discussions avec des amis sur le sujet, et à force d’observation de mes clients, je nourris cette réflexion sans fin.

Quand on parle de style français, comme du style anglais, il existe une vraie différence entre le registre ville et le registre campagne. Mais alors que l’anglais est versatile à ce sujet, changeant suivant le lieu et les circonstances de registre (le lord s’habille et fréquente clubs à Londres et propriétés à la campagne en changeant de tenue), le français telle que je le pose dans ma démonstration (que j’appellerai Monsieur de F.) est un esthète au goût peut-être moins versatile.

Ainsi, beaucoup de Messieurs de F. affectionnent le registre de la campagne en exclusivité, donc même et surtout en ville ! C’est le fameux gentleman farmer des magazines, un terme absolument affreux et impropre pour désigner antiquaires, médecins, éditeurs, conseillers d’État et autres intellectuels qui se régalent des couleurs et des velours campagnards, à la ville.

Il s’agit d’une catégorie d’hommes que j’ai déjà eu l’occasion de décrire ici et là. Avec eux, le style est plus fait de couleurs et de matières que d’une véritable étude tailleur. Les formes peuvent être aussi bien étriquées qu’amples, affutées que molles. Ce qui compte, c’est l’effet visuel, le panache immédiat. Pour autant, si la recherche est flamboyante, la palette est réduite. Il ne s’agit pas d’un vestiaire de Pinocchio.

Ce registre, nous l’avons tous identifié. Serge Moati, Jean Pierre Coffe et d’autres à la télévision. Il est reconnaissable. Et il fait style! Style Français, c’est certain. A la différence du style anglais, il est moins regardant des usages et circonstances. Il est assez revendicatif de liberté, d’un esprit un peu bohême parfois agaçant mais qui fonctionne comme lorsque F. Fillon avait mis une forestière.

La seconde facette du style français, dans le registre urbain est plus difficile à cerner. Très anglophile dans son esprit, ce style est plus autonome, différent de la raison du lord anglais.

J’ai pu observer celui-ci sur quelques clients, mais assez peu. Ceci dit, la silhouette que ceux-ci dégagaient était tout à fait remarquable.

Premièrement, il s’agit là encore de professions supérieures, avocats, producteurs, haut-fonctionnaires. Les plus remarquables dans le genre portent aussi des noms à particule. Comme si ce petit ‘de’ était porteur d’un inné ad hoc. Par contre, à la différence de la facette ‘campagne’, ces Messieurs de F. ont un physique pour.

Je m’explique. Comme évoqué, les amateurs du style coloré décrit plus haut ont des physiques qui apprécient la rondeur et l’aise, et l’art de la coupe n’est pas vraiment prise en compte. Mais dans le cas qui m’intéresse maintenant, le physique racé est l’objet d’une véritable recherche sculpturale, comme Etienne de Beaumont dans la photo d’Adolf de Meyer. Ce n’est pas un chic fatigué.

J’ai noté que ces Messieurs de F. ont des physiques et au delà, des attitudes gracieuses, délicates et distinguées. Quand ils pinaillent sur un demi-pli, ce n’est pas seulement pas coquetterie, ni pour montrer qu’à 50 ans ils ont toujours un physique de jeune premier, mais pour au contraire être au plus proche du potentiel de la coupe. C’est un esthétisme, une recherche d’art.

Et en les regardant, une chose m’a frappé, l’allure d’ancien régime. Ce petit gentilhomme à l’allure un peu grêle, juché sur des jambes minces que le bas de soie mettait en valeur, était devant moi.

Une impression amusante. Plusieurs facteurs expliquent cette impression, que le physique aide absolument :

1- les pantalons sont coupés très étroits. Très très étroits, possibilité offerte par une cuisse fine. Je le redis, ce n’est pas un style pour rugbyman, mais au contraire pour un homme aux dimensions de l’ancien régime (1m70 environ, 60kg). Ce pantalon est étroit et est porté haut sur les hanches. Un petit effet carotte sympathique qui emboite bien le ventre. Ce pantalon étroit est arrêté très court sur la chaussure, à l’anglaise (trop court au goût du commun). Le plus souvent, un généreux revers termine le bas. Pour autant, ce n’est pas une allure à la Tom Browne ou à l’italienne. Car ici les coloris sont sombres et les souliers noirs.

2- les souliers sont très fins également. Je me souviens du film Les Vestiges du Jour, où le personnage du diplomate joué par Michael Lonsdale se plaint de souliers trop étroits, uniquement achetés ‘par vanité’ dit-il. Il y a là dedans quelque chose d’essentiel pour ce goût français que je décris. Le lord anglais est dans la mesure. Il est flegme. Ce monsieur de F. que je décris ne l’est pas, ou alors pas de la même manière. D’ailleurs, les souliers produits par la maison Aubercy sont remarquables à ce titre. Je n’ai jamais vu une telle ligne. Avec on perd deux tailles. Le chaussant est minuscule, le débord de la semelle quasi inexistant. La ligne est très fine et racée. Un peu à la manière de Corthay, qui autre fait intéressant dans le débat qui nous occupe ce jour, a mis à l’honneur de soulier derby, une forme très peu anglaise à la ville.

3- la veste est taillée à la serpe. La taille est bien serrée et comme tous les hommes ont des fesses, le bassin un peu visible. Impression de bassin un peu large renforcée par une épaule très étroite, en forme de bouteille de Saint Galmier comme l’expression le dit. Tout le haut la veste fait l’objet d’une attention précise: emmanchure haute et épaule étroite, peu épaule sans trop d’épaulette, à l’anglaise, et manches montées (et non pas tombantes à l’italienne) avec un peu de volume, mais qui s’effondre vite sous l’effet de l’utilisation. Le style à ce niveau des grands tailleurs comme Cifonelli ou Camps est aussi une réponse différente des tailleurs anglais pour un goût différent. Cette belle tête de manche, bien rembourrée finie inévitablement par se tasser un peu. En s’effondrant, elle renforce le côté fuyant de l’épaule. Monsieur de F. ne fait pas beaucoup de sport, aussi le biceps n’est pas fort mais la manche est plutôt ample.

Ces trois points coordonnés donnent une allure distinctive à Monsieur de F. Un petit duc juché sur deux ergots, les manières fines et l’allure alerte. On pourrait qualifier cette recherche de dandysme. Oui un petit peu. Mais un vrai, pas à la façon d’un article grossier sur le sujet trouvé dans un magazine quelconque. En même temps ce qui surprend, c’est l’étonnant détachement dont font preuve ces clients. J’ai l’impression que c’est presque une évidence pour eux, pas un effort.

Et le plus remarquable, cette allure n’est pas vraiment reconnaissable par le commun. Ce n’est pas une ostentation italienne. Cela reste simple et souvent sombre (je le répète, je parle du registre ville ici).

Une sorte de nonchalance française. Un esthétique pour esthètes. Une sprezzatura de chez nous, qui emprunte tout à l’anglais mais dans un esprit de salon un petit peu précieux, à la française d’une certaine manière…

Que d’idées ! Peut-être fausses… c’est tout le piquant du débat.

Je dédicace cet article et tous les autres sur le sujet du style français à mon cher et toujours mystérieux ami, Le Chouan Des Villes !

Signature ?

18 septembre 2014

Mes chers amis,

peut-être ne le savez vous pas, mais je ne suis pas très bon gestionnaire de mes Relations Publiques (même si je peux donner le sentiment inverse). J’aime bien le calme de ma boutique ou de ma chambre, devant mon écran à vous écrire. Seulement, nombreux sont les lecteurs qui me poussent à organiser une petite soirée dédicace…

Alors soit, je pensais un des premiers mercredi soir du mois d’octobre ? le 15 ? Qu’en pensez vous ? Je suis à l’écoute :) Ma boutique n’est pas bien grande, mais si le temps le permet, le trottoir est très large !

JS

STIFF COLLAR PASSE LE MILLION !!

12 juillet 2013

Et voilà,

plus ou moins 3 ans après la création du blog, nous venons de passer le million de visites ! Un grand jour ! Merci à toutes et à tous !

Bel été. Julien Scavini

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Quelle tristesse, encore des adieux

15 janvier 2013

Ce court billet pour signaler la fermeture prochaine de la Socoval, sous-traitant cherbourgeois de costumes de belle qualité. Spécialisé dans les costumes à vestons entoilés, la Socoval est la dernière usine de France à maîtriser ce savoir-faire… Une vrai désolation industrielle !

Ici un lien vers un reportage de France 3.

Je suis assez triste de cette nouvelle. Et heureusement soulagé de ne pas avoir sélectionné ce fournisseur quand je me suis lancé ; d’autres concurrents doivent être en souffrance. J’avais en effet visité la Socoval. Le produit était bon. Pas tout à fait assez pour moi, mais l’outil industriel et le savoir-faire ne demandait qu’à être boosté. Trouver un patron-industriel au niveau n’est pas simple, dommage pour cet atelier. Cette visite m’avait laissé un bon souvenir. J’y avais découvert des ouvrières passionnées et professionnelles, un produit classique de bonne facture. Mais une direction épouvantable… Triste.

Mais je suis ravi de constater que ces temps-ci la France manifeste pour le bonheur de ses enfants. Bonheur avec ou sans prospérité ; on a les priorités que l’on veut …

Julien Scavini

Les voeux de Stiff Collar

7 janvier 2013

Mesdames, mesdemoiselles et messieurs, permettez moi de vous présenter mes vœux pour 2013.

Je souhaite que cette année soit heureuse pour vous et vos proches, qu’elle apporte paix, santé et prospérité !

Pour ma part, je continuerai à jongler tant bien que mal entre mon activité professionnel et le blog, pour vous apporter chaque semaine un nouveau petit caillou sur le chemin semé d’embûches de l’élégance.

voeux 2013

Amicalement. Julien Scavini

http://stiffcollar.files.wordpress.com/2009/12/separateur-texte.gif?w=153&h=12&h=12

Pour bien commencer l’année, je vous joins deux vidéos explorant la fabrication des tweeds Molloy & Sons :

Les chemises Scavini

19 novembre 2012

En marge des articles sur la chemise, j’aimerais vous faire part du lancement maintenant officiel – après une longue période de mise au point – d’un service de chemiserie en mesure industrielle. Sur un choix plutôt petit de tissus pour le moment (environ 300) le temps de roder l’affaire, j’apporte ce service en complément des honorables institutions précédemment citées, à partir de 160€, d’après l’idée de Jamas Darwen qu’une belle chemise vaut 1/10 d’un beau costume.

Évidemment pour ce prix, le col et les poignets sont entoilés (avec deux niveaux de rigidité, souple ou raide) et les boutons sont en nacre, fine ou épaisse. Les baleines sont amovibles (ou pas) et le choix de cols et des poignets est vaste : col classique ou mini, col rond on très rond, col tab-collar à pointes rectangulaires ou rondes, col italien ou italien très ouvert, cols hauts ou boutonnés, col requin comme dans Apparel Arts etc… Confectionné en France, un petit plus.

Insaisissable style français, partie I

8 octobre 2012

Il y a quelques mois, un lecteur m’a envoyé, suite à mon article sur le derby, une passion française, une suite de questions sur le style français. Je vous livre ici une partie de son exposé :  » je suis retombé il y a quelques jours sur l’un de vos anciens articles où vous pointiez le fait que porter des derbys à lacets plats était l’assurance de n’être pris ni pour un anglais ni pour un italien et revenait presque à défendre une sorte de « style français », pas très heureux certes et découlant plus d’un manque d’éducation que d’un véritable jugement esthétique national…

Ceci m’a amené vers cette simple question: qu’est ce qui ferait, aujourd’hui un style français? Est-il possible aujourd’hui de déterminer des caractéristiques qui, assemblées, signeraient à coup sur pour l’œil averti la provenance française de la tenue, un genre d’élégance hexagonal?

La question n’est sans aucun doute pas nouvelle, et je suppose qu’elle doit se poser à tout homme qui s’étant penché sur les subtilités du vestiaire masculin, en arrive après avoir plus ou moins repéré les différences entre les styles anglais et italiens, à se demander si le style français a bel et bien disparu à la fin du XVIIIè siècle… Toujours est-il que la réponse ne m’a pas semblé évidente et que sont nombreux autour de moi les jeunes gens au début de leur démarche qui semblent se la poser.

J’ai bien conscience qu’il y a là deux dimensions: la constatation de l’homme de la rue, qui risque de nous amener sans doute vers la terrible conclusion selon laquelle il n’y a guère de style français actuellement, ou plutôt que celui-ci n’est que l’absence d’un style britannique ou transalpin marqué, une mise fade et sans personnalité véritable, un non-style en somme… Et la préconisation du connaisseur, qui saurait trier dans les usages actuels ce qui relève d’une vraie tendance esthétique distincte et peut-être exhumer quelques éléments de tenue traditionnels que l’on aurait oubliés. C’est, vous vous en doutez, la seconde option qui m’intéresse. « 

Longue interrogation n’est-il pas, qui soulève presque autant de questions que d’ébauches de réponses.

Un style français alors ? Devrait-il d’ailleurs y avoir un style français ? Cette question d’un style nationale – nationaliste ? – est le préliminaire au débat. Car si l’on en a un, ou besoin d’un, il doit en être tout autant des belges, allemands, hollandais, tchèques et autres pays européens. Qu’en est-il justement ?

Nous savons que le style moderne que nous connaissons aujourd’hui a été savamment développé en Grande Bretagne à partir du début du 19ème siècle, pour connaître un essor sans précédent en France à partir du Second Empire. Entre 1920 et 1950 s’est produit une sorte d’âge d’or de l’élégance masculine classique, d’une grande homogénéité à l’échelle de l’occident. Aujourd’hui, l’Italie mène la danse en proposant des idées de style qui font mouches : ensembles dépareillés, notamment avec un jean qui s’est embourgeoisé, tonalités plus claires, bien plus claires que les anglaises. Il est assez facile de reconnaître un anglais d’un italien. Ces deux caricatures en illustration éclairent mon idée. Difficile du reste de trouver l’anglais moyen élégant de nos jours. Un séjour à Londres, même en passant par la City, suffit à s’en convaincre. Le mauvais goût Outre-Manche a repris le dessus et le trop plein de couleurs est vite atteint. Parallèlement, la région constituée du sud de l’Allemagne et du Nord-Est de la Suisse, avec une partie de l’Autriche, a su conserver bien vivantes des traditions vestimentaires folkloriques, faites de culottes en peau de cerf et autres vestons en tweeds alpins.

Se faisant, deux pistes d’étude se dévoilent. D’une part, le besoin de caricatures – voire plutôt de stéréotypes – auxquels nous cherchons à nous raccrocher, et d’autre part le niveau de la société auquel on lit les informations de style vestimentaire.

J’ai un peu approché cette idée dans mon dernier article sur Ralph Lauren. Sa réussite est principalement du à sa capacité à rendre lisible un ensemble de références éparses, à stéréotyper le langage et le code masculin. Il est très facile de décrire en quelques mots son travail et l’expression stylistiques de ses différentes lignes. Qu’on le veuille ou non, le monde d’aujourd’hui fonctionne beaucoup de cette manière : bien plus complexe qu’hier, mais raconté à travers le prisme de concepts et d’idées simples. Je ne pense pas simplistes, mais plutôt simplifiées. Prenons la définition de wikipédia : un stéréotype est l’image préconçue d’un sujet dans un cadre de référence donné, telle qu’elle y est habituellement admise et véhiculée. Ne serait-il pas vain de chercher un style français ? En parler, le rendre rationnel, n’en transformerait-il pas l’idée –fuyante par nature – en stéréotype d’un style français ? Pouvoir dire au premier coup d’œil, ce monsieur est habillé à la française, un tel autre à l’américaine, ne reviendrait-il pas à admettre une telle chose ? Et comment donc jugeons-nous le stéréotypes ? Avec le plaisir et l’extase d’un confort serein ou la méfiance et l’orthodoxie du penseur ?

Par ailleurs, comment lire un style national ? A quel niveau ? Doit-on se placer du point de vue national ou régional ? Doit-on regarder juste Paris, ou encore mieux, juste la Rive Gauche ? Et quelle couche de population ? L’élite ou les basses couches ? Ou l’entre-deux bourgeois, petit-bourgeois ou bobo ?

Les deux prochaines semaines, nous étudierons successivement l’héritage français et ses artéfacts puis une supposée élégance française, avec un prisme ‘veille France’, le seul que j’ai trouvé et qui réalise une synthèse classique, en droite ligne des propos tenus sur Stiff Collar.

Julien Scavini

Relativisme de point de vue

7 mai 2012

A force de lire et d’écrire sur les règles du vêtement et les vêtements anciens, je finis par butter sur des non-sens stylistiques. Le dernier bon exemple me fut posé par un commentaire au dernier article sur les tenues de sport. Quelle tenue pour le sport, aujourd’hui. Bien malin qui saurait répondre en alliant pratique et élégance, disons beau !

Car l’aspect pratique des choses est le galet autour duquel s’articule notre époque. Soyons pratique, ayons l’esprit pratique, faisons pratique, consommons pratique. Le superflu est plus que jamais sujet à interrogation. Dieu sait pourtant que la société de consommation pousse au superflu. Mais en ce qui concerne le vêtement, ce n’est pas le cas. Les vêtements doivent être pratiques. Ils doivent par exemple passer à la machine à laver donc être très solides aux coutures et de formes simples à repasser. Repassage qui doit être facilité et l’on développa le non-iron coton. Matière souple et endurante, qui ne gratte pas et l’on sacrifia alors les moutons pour la fleur de coton et la filière polyester. Au point que le denim est devenu l’uniforme des habitants de la terre. Il faudrait d’ailleurs souffler aux costumiers de Star Trek d’arrêter de projeter des tenues d’officiers en laine pour préférer la toile jean.

Pour qu’un vêtement soit bon, il doit être pratique, utile et confortable. Le confort, deuxième ou premier? grand thème. Les vêtements doivent être confortables. Je ne rejette pas du tout ces idées. Je dresse ici un constat interrogatif. Je suis jeune et ces thématiques ne peuvent me laisser de marbre.

C’est en allant re-voir Titanic que m’est venue cette réflexion : les Hommes souffraient dans leurs beaux vêtements. Mais cols durs et vestes lourdes n’empêchaient nullement la vie. Mais un effort était fait contre le confort. En quelque sorte le Surmoi annihilant tout Ça. Pourquoi ? Le statut social, la vie en groupe, l’apparat, l’apparence ? L’apparence, la forme n’était pas seulement l’expression de la fonction -habiller- mais une recherche stylistique issue de siècles de travaux divers. On ne s’habillait pas pour soi -pas seulement- mais pour les autres. L’on représentait.

Aujourd’hui, peu de monde représente. Je ne suis pas le dernier à enfiler des paires de jeans ou chinos sur une petite chemise à col boutonnée pour sortir vite fait. Je ne suis pas le dernier à renier le confort d’une vêtement décontracté, léger et confortable. Notre époque, et cela transcende les classes sociales -en cela elle est unique- place le Moi au centre des préoccupations (certains sont plus près du Ça que d’autres également).

Et cela implique tous les échelons de la société. Toujours en regardant Titanic, je m’interrogeais sur le ligne du navire comparativement au Costa Concordia récemment coulé. Alors que le premier était un porte étendard, à l’instar des Queen Mary et autres Normandie, le second n’est qu’un ponton flotant, empilant des cabines algéco sur un fond de coque plat. Non pas que ces anciens paquebots étaient uniquement de belles formes, mais une recherche était menée pour le beau. Le nez du France fut l’objet d’un intense dessin pour en affiner la ligne. De nos jours, les bateaux sont plutôt moches de l’extérieur. Ils sont conçus pour être vécu, ils sont pensés de l’intérieur. Je crois que l’on peut dire la même chose de l’architecture. Un principe formulé par Le Corbusier dans les années 10 était que l’architecture, une maison par exemple, devait être vue comme une machine à habiter, une machine à vivre. Et hors des somptueuses machines du Conservatoire des Arts et Métiers empruntant aux ordres doriques et corinthiens pour leurs atours, je crois que beaucoup de machines sont quand même très moches.

En tout cas, les habits sont des machineries à vivre. Elles doivent pouvoir donner chaud au bon moment, être légères, voire même intégrer des commandes d’iPod comme dans certaines doudounes Moncler. Les tissus doivent être ‘techniques’, les coutures ‘au laser’. Mon but n’est encore une fois pas de désapprouver un fait actuel. J’aime autant accompagner les changements, d’autant que j’en fais partie comme tout un chacun. Mais je m’interroge sur la part que l’on doit réserver au pratique, au Moi par rapport à celle dédiée à ‘l’Art’ ; à la petite part nécessaire abandon de soi au profit du beau. Lorsque je vois d’autres jeunes vêtus de simples t-shirt sur un jean et enveloppés d’une grosse doudoune, je ne peux m’empêcher de penser, à la fois et de manière contradictoire, qu’ils ont l’air à l’aise et plus ‘jeunes’ que moi qui suis dans mon costume. Mais qu’en même temps, mon costume est divin et qu’une bonne présentation donne autant de plaisir aux autres qu’à soi-même…

Le point de vue est donc relatif. Regarde-t-on seulement un vêtement de son point de vue, ou du point de vue des autres ; et dans quelle proportion ? Bref, quelques légers éléments de réflexion…  à méditer.

Julien Scavini


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