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La largeur des manches

7 février 2016

La question de l’aisance d’une veste renvoie à une multitude de caractéristiques et de mesures. De nos jours, l’aisance a beaucoup diminué par rapport aux années 50, où les vestes, très entoilés et dans des tissus lourds, donnaient aux hommes des carrures importantes. Ceci dit, cette aisance presque disproportionné a mis longtemps à émerger. Sous l’ancien régime, la notion même d’aisance n’était pas conceptualisée. Et les vêtements étaient taillés à la même dimension que la peau. C’est pourquoi les vêtements anciens dans les musées paraissent si petits. A partir du XIXème siècle, le tailleurs commencèrent à fixer des règles pour donner du confort au vêtement.

Étudions d’abord les diverses formes de manches . La manche de chemise par exemple, le modèle le plus ancien, est coupé d’un seul morceau. De ce fait, elle tombe verticalement. Ce n’est pas une manche anatomique en ce sens qu’elle est droite. Or, le bras ballant n’est pas droit et vertical, il est légèrement courbe et va vers l’avant. On parle de l’aplomb d’une manche pour désigner cette pente. Pour que la manche soit anatomique, il faut couder la manche. D’une couture placée dessous, on passer alors à deux coutures, une avant, une arrière. Jusqu’aux années 30, les deux parties étaient de taille égale (en dehors de la tête de manche arrondie). A partir des années 40, les tailleurs ont poussé le raffinement en repoussant la couture devant vers le dessous, pour la cacher visuellement. Cela s’appelle le relarge à la saignée. Les deux parties de la manche ne sont alors plus symétrique. Voyez les trois types de manches, coupées puis montées ci-dessous:

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Aujourd’hui, les vestes sont près du corps. Les jeunes les aiment ainsi. Notons en préambule que le corps d’une veste se compose d’un devant, d’un petit côté et d’un dos. L’aisance d’une veste vient pour beaucoup du petit côté. Si celui-ci est généreux au niveau de la carrure (c’est à dire sous le bras), il donne à la veste de la carrure avant et dos. D’où une certaine aisance dans les mouvements. Si vous rétrécissez le petit côté au niveau de la carrure vous emboitez alors les flancs, la veste rétrécie. Simple non?

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Dire cela ne doit pas faire oublier une partie essentielle : la manche. Car en majeure partie, le patronage du petit-côté donne la manche. Ainsi, la largeur de la manche est réglée sur la largeur du petit-côté, hors complications tailleur (comme l’embu surnuméraire des grandes maisons).

Ainsi, pour obtenir une veste slim, il ne suffit pas de cintrer et de retirer de la carrure dos. Il faut réduire le petit côté et aussi réviser la manche, un travail plus périlleux. Il serait curieux d’avoir une veste étriquée et une manche large.

Les jeunes soucieux de mettre leur physique en valeur réagissent très souvent à la largeur de la manche, la trouvant large. Il me faut alors faire œuvre de persuasion pour les convaincre du contraire.

Car une manche ne doit pas coller un bras. Cela est possible avec un t-shirt car la maille s’étire. Mais un tissu en chaîne et trame se s’étend pas et on peut vite être bloqué, notamment au coude. Les mouvement peuvent devenir désagréables. Mais c’est un fait que les jeunes apprécient les manches fines.

Car donner un peu de gras à la manche donne une aisance formidable. Vous pouvez ainsi avoir un corps très ajusté, très emboité et une manche généreuse. Le confort sera formidable. C’est la manière italienne de concevoir un vêtement, associé à une emmanchure haute. Le corps est très petit et la manche confortable.

Par ailleurs, il y a un point à ne pas négliger dans ce débat de style. La largeur de l’épaule est en relation directe avec la manche. Ainsi, une manche large permet une épaule très étroite, très emboitée. Alors qu’une manche slim oblige à donner de l’épaule (les flèches oranges ci-dessus). Une géométrie complexe ! C’est l’un ou l’autre mais pas les deux. Car si la manche est étroite et l’épaule aussi, 1- la veste sera un t-shirt inconfortable et 2- la tête de manche aura tendance à faire une sorte d’escalier, à marquer le biceps (comme s’il sortait et poussait la manche).

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Ce principe simple est facile à constater dans le commerce. Regardez une veste De Fursac, Dior ou The Kooples. La manche super fine est permise par une épaule relativement large et carrée. Alors que les vestes italiennes (Brioni ou même Suit Supply dans certaines coupes) ont une manche légèrement généreuse qui permet de remonter sur l’épaule un peu plus.

En industrie, assister à la mise en place d’une base est passionnant car ce sont précisément des débats de ce genre qui ont lieu. C’est une querelle qui renvoie à la vision de la veste, à son usage et à la cible commerciale. Où comment des questions bien réelles de coupes sont liées à l’aspect commercial.

Pour ma part, je préfère une manche un peu généreuse et la vision d’une épaule un peu emboitée, au plus près du biceps. A vous de choisir !

J’aimerais enfin vous expliquer un petit schéma drôle ci-dessous. La première manche grise est une version normale, relativement ventrue pour l’aisance. La manche grise deux est dite slim. Voyez au bout des flèches oranges comment la ligne est devenue concave. Cela permet d’affiner beaucoup le biceps. Je pense que vous serez amusé de constater que la manche trois, datant de l’ancien régime (à l’époque, la manche était très anatomique et fortement coudée, notamment pour l’attitude ‘à cheval’) présente le même retrait au biceps pour affiner la ligne… La mode est un éternel recommencement !

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Bonne semaine, Julien Scavini

L’écho de Londres

25 janvier 2016

J’étais ce week-end à Londres, où je ne m’étais pas rendu depuis un certain nombre d’années. J’avais à l’époque fait un large reportage sur l’arrière boutique des tailleurs. Relisez l’article ici.

Cette fois-ci j’ai visité le week end et n’ai pu rentre dans les boutiques. Qu’importe, j’ai pris en photo les vitrines ça et là, sur Savile Row et Jermyn Street. Je trouve d’ailleurs que le nombre de tailleur sur Savile Row a drastiquement baissé. La rue me semblait plus étoffée en offre auparavant. Internet libère les commerces de qualité de l’obligation d’être à un emplacement numéro un je pense.

Par avance désolé pour les reflets sur les vitres, mais il semblerait que les anglais ait adopté un éclairage éco-friendly, tant la luminosité est basse dans leur vitrine le jour.

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Commençons par Savile Row :

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Chez Maurice Sedwell, remarquez les poches :

 

Les grands tailleurs Hunstman, Henry Poole et autres…

 

Le bottier Gaziano & Girling

 

Suit Supply qui par ses prix chinois écrase tout le reste :

 

Un peu avant Savile Row, Marinella :

 

Dashing tweeds :

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Les parfumeurs et grooming de qualité, Geo. F. Trumper, Floris, Santa Maria Novella :

 

De Savile Row, pour arriver à Jermyn Street, il faut emprunter divers passages couverts :

 

A l’extrémité de Piccadilly Arcade, il y a New & Lingwood, le paradis de la couleur, des blazer de régate et des robes de chambre!

 

Dans Jermyn Street, Tricker’s et Crockett & Jones rivalisent :

 

Jermyn Street, c’est la rue des chemisiers (qui ne vendent plus exclusivement cela) et des marchands :

 

Pour finir, j’apprécie toujours Roderick Charles, petite maison old school ainsi que les produits (élégamment mis en couleur) de Charles Tyrwhitt:

 

Je souhaite que ce court aperçu de l’Angleterre classique vous mette l’eau à la bouche. Je vous souhaite une excellente semaine.

Julien Scavini

 

Voeux 2016 et une fiche de lecture

11 janvier 2016

Chers ami(e)s,

je tiens à vous souhaiter une excellente année 2016, pleine de joies personnelles et professionnelles. Puisse ce dessin de Stiff Collar apporter sa petite pierre d’élégance heureuse en ce début d’année !

bonne année 2016

Pour ma part, je vais essayer de vous apporter une semaine sur deux un billet d’amusement sartorial, léger ou plus érudit suivant l’inspiration. Sachez que dans le Figaro Magazine, chaque samedi, j’ai l’honneur de publier un billet également ! D’où un emploi du temps chargé. Maintenons comme dit la devise !

http://stiffcollar.files.wordpress.com/2009/12/separateur-texte.gif?w=153&h=12&h=12

J’aimerais maintenant et à l’instar de l’année dernière, vous faire le résumé d’un très beau livre lu entre Noël et Nouvel-An. Il s’agit d’un ouvrage en langue anglaise, écrit en partie par Bruce Boyer, publié en 2014 aux Yale University Press et titré :

Elegance in an age of crisis : fashions of the 1930’s.

« En dépit de la rudesse du climat économique des années 30, cette décade vit naître au sein de la mode de grandes innovations techniques et esthétiques. De nouvelles avancées dans l’art tailleur à Londres et à Naples faisaient écho à des percées Parisiennes, New Yorkaises ou même Shanghaiennes quant aux techniques de réalisation du drapé. N’oublions pas qu’Hollywood eut aussi un rôle à jouer quant à l’institutionnalisation et la diffusion de ce style si glamour. La mode fût internationale pour ce vêtement qui est plus léger, aux ornements minimalistes et élégamment proportionnés, qui tranche avec le vestiaire restrictif de la précédente ère Edwardienne. Par contraste, la mode des années 30 est celle du mouvement, et dévoile un corps idéalisé et naturel, fantasmé des canons de sculpture classique, qui en sont les influences artistiques première. »

C’est avec cet avant propos que s’ouvre ce livre, et cette idée que le vêtement, masculin, comme féminin, se libère de l’influence Edwardienne dont il était prisonnier. Cette libération vestimentaire est perçue comme issue du Jazz, dans une époque méconnue et coincée entre deux guerres, qui est ici assez poétiquement décrite comme la plus vibrante et tonitruante du XXème siècle.

Ce changement est esthétique, mais aussi technique, dans un climat schizophrène de banqueroute ahurissantes et de fêtes frénétiques où aboutit, selon Boyer, la première forme de notre vêtement contemporain.

Elegance in a age of crisis est un ouvrage assez dense, de deux cent quarante huit pages, dont une soixantaine concerne le vestiaire masculin, sous le titre du chapitre rédigé par Bruce Boyer, Tailoring the New Man : London, Naples, and Hollywood in the 1930s. Ces pages concernent la mode principale dans le costume masculin durant les années trente : la Drape Cut, ou London Cut. Boyer en distingue deux écoles, fortement opposées, l’école anglaise, représentée par Savile Row, et l’école Napolitaine, par le duo Rubinacci et Attolini. Ces deux écoles sont aussi mises en parallèle avec l’influence du cinéma américain qui participe à diffuser –jusqu’à la caricature- leurs canons.

La véritable richesse de l’ouvrage est en réalité de présenter une iconographie très dense (en partie photographiée ci-dessous), assemblant des photographies issues du cinéma américain, des illustrations d’Apparel Arts et, grande nouveauté pour ce genre d’ouvrage, de photographies de vêtements anciens, ce qui est très appréciable : le lecteur peut comparer l’idéal dessiné et la réalité technique.

Il est toutefois à noter que ces vêtements sont issus de musées et collections privées, et ne présentent que des tenues provenant des grands noms de l’époque : ici ne sont pas présentés les vêtements du commun. C’est un parti prit de l’auteur, qui désigne les grands tailleurs comme les révolutionnaires cachés des garde-robes.

Au fil des pages, l’on découvre deux habits, une robe de chambre, une jaquette, deux vestes de fumoir, une veste et un frac de chasse, un spencer brodév, un ensemble de plage, un smoking, deux complets trois pièces de sport, un veston de ville, une veste Norfolk, trois manteaux croisés et deux vestes napolitaines en lin, aux montages d’épaule très édifiant.

Men’s clothing History

Bruce Boyer ouvre son chapitre par un rappel historique : vers 1900, et avec l’accroissement du sport, domine dans les vestiaires le lounge suit, veste courte, gilet et pantalon –l’ancêtre de notre complet, dont l’usage est d’abord réservé aux activités sportives, puis qui ne s’y restreint plus au XXème siècle. Toutefois, cet ancêtre de nos vestes est coupé droit, en forme de « sac », sans pinces pour fabriquer une silhouette. Ces expérimentations sartoriales se feront durant les années 30, en Europe, à Londres et à Naples, donnant naissance aux écoles de coupes contemporaine.

London’s Savile Row

L’auteur commence ainsi par parler de Savile Row, qu’il décrit comme l’agrégat le plus concentré de tailleurs dans le monde où les techniciens s’inspirent du vestiaire militaire et d’où fut tirée la méthode de coupe en « drapé ». Cette technique est conçue dans le but d’améliorer la silhouette masculine, non pas par la flamboyance des couleurs et des textures, mais par la technicité. Ce besoin de modeler la silhouette des hommes, de la viriliser est dans la directe lignée des fantasmes du corps à l’antique, et vanté par les loisirs sportifs que la classe moyenne occidentale bourgeonnante découvre et idéalise. Les canons esthétiques se définissent alors par de larges épaules et une taille resserrée, incarnés au cinéma par la figure des Tall, dark and handsome (grands, bronzés et beaux) qu’étaient les Douglas Fairbanks, Gary Cooper et Rudolph Valentino. Au corps bourgeois à l’embonpoint dont la courbe dessinait l’alibi moral et une assise sociale, se substitue le corps bronzé par le soleil et musclé par le boating, le tennis ou le golf…

Drape cutting

A ce bouillonnement culturel et à l’émergence de nouveaux modèles, la coupe s’adapte. Boyer rappelle la paternité de la Drape Cut à Frederick Scholte, formé à la coupe de vêtements militaires, qu’il adapte au vestiaire civil. S’inspirant des vestes portées par la Royal Household, il emploie et innove les méthodes de construction des manches, et agrandit en largeur les emmanchures pour fabriquer des dos plus larges, tout en gardant une silhouette équilibrée : c’est la naissance de cette silhouette massive, et musclée, qui deviendra l’essence de son époque. Ces modifications, Scholte en fait une méthode de coupe où il préconise d’ajouter plusieurs centimètres supplémentaires de tissu dans le montage d’épaule ; mais aussi d’insérer l’entoilage de la veste de biais. Cette manœuvre avait pour effet de rendre la poitrine de la veste plus souple tout en permettant plus de mouvement aux bras. Ensuite, il resserre la taille en ajoutant des pinces, de la poitrine aux poches ; il place le bouton de la taille un centimètre plus haut que de naturel, pour donner plus de profondeur à la poitrine. Pour contrebalancer la largeur des épaules par rapport à celle de la manche, il coupe cette dernière de la largeur du triceps : ainsi, la manche tombe droite sur le bras, donnant l’illusion d’une grande musculature. Enfin, quant à la partie inférieure de la veste (la jupe), il la resserre sur les hanches, et la préfère sans fente, pour une meilleure tenue et un effet plus cintré.

En émerge une silhouette aux épaules marquées, à la taille resserrée et aux hanches dessinées (par contraste). Cela sera la silhouette du beau idéal, adoptée par Edward VIII, qui contribuera à la rendre populaire, notamment sous le nom de London Cut, digérée et exagérée par le cinéma américain, puis connue et vendue, au début des années quarante, sous le nom d’American cut.

The Neapolitain School (déjà!)

Si la coupe anglo-saxonne provient uniquement du modèle londonien, la notion de coupe doit se penser au pluriel, dès lors que l’on franchit les Alpes. En effet, le morcellement politique et culturel transalpin implique aussi, pour l’auteur, un morcellement des modes.

Ainsi, Bruce Boyer distingue trois écoles de coupe italiennes, qui se concurrencent et se succèdent au XXème siècle. Durant les années 70-80, ce sera le Nord, par Armani, à Milan ; après la Seconde Guerre Mondiale, ce sera l’école Romaine et le Continental Look de Brioni ; et durant la fin des années 20, ce sera l’école Napolitaine, dont deux noms émergeront : Rubinacci, le premier, et son tailleur, Attolini. Bruce Boyer marque avec force les différences d’inspirations entre l’école anglaise et l’école italienne. Certes : toutes deux cherchent à rendre plus souple, plus confortable et moins compassé le complet ; mais si les anglais prennent pour modèle le champ du vêtement militaire, l’école napolitaine s’inspire, en revanche, des loisirs pour déconstruire le vêtement. La coupe napolitaine se distingue par des poches plaquées ; celle de la poitrine, inclinée, s’appelle la barchetta ; les épaules ont un pading minimum, voir absent, et sont cousues avec une couture inversée, comme pour une chemise ; la manche est dite mappina, froncée et cousue dans une emmanchure réduite à sa plus petite portion. Enfin, les vestes ne sont pas doublées, ce qui accentue cet effet déconstruit et léger, déjà en 1920 !

Sportswear

L’auteur traite aussi de l’apparition d’un vestiaire de sport technologique par l’arrivée du nylon, en 1924, que l’on utilise pour les maillots de bain, qui rétrécissent; mais aussi du jeans, empruntés aux cow-boys des films américains, premier vêtement de travail manuel qui entre dans le vestiaire comme objet de mode.

Conclusion

L’auteur conclut cette brève et pourtant essentielle période de la mode masculine  en rappelant le découpage chronologique de Morris Dickstein. Pour ce dernier, les années trente finissent durant la New York World’s Fair de 1939-40 : c’est fin symbolique de la Grande Dépression et d’une décennie qui aboutit à un monde qui s’enfonce dans le nuage sombre du totalitarisme puis de la guerre. Nouvelle guerre qui fera naître encore de nouveaux vêtements militaires, plus modernes, adaptatifs et techniques. Nouveaux habits qui à leur tour incuberont durant les années 60 et 70 de nouveaux usages, voire d’un abandon petit à petit des vêtements des tailleurs. Tailleurs qui ouvrirent pourtant la voie. Mais qui ceci dit non pas encore dit leur dernier mot ! Bonne année !

Julien Scavini

INVITATION l L’entoilé se développe, Stiff Collar y participe !

23 octobre 2015

Messieurs,

je vous sais friands de petites soirées sartoriales, aussi je vous en propose une ! Il se trouve que le marque LOUIS PURPLE m’a contacté. Connu depuis quelques années pour sa demi-mesure place de la Madeleine, le groupe se développe actuellement dans le pret-à-porter à prix attractif, avec l’ouverture de nombreux magasins en Europe de l’Est, Russie, Maroc etc… LOUIS PURPLE vient également d’inaugurer un joli flagship dans le 17ème arrondissement à Paris que j’ai eu l’occasion de voir en avant-première. Les produits sont bien sélectionnés, avec une note très italienne. Certaines chemises à très bon prix ont des boutons cousus ‘zampa di gallina’ ! La sélection de souliers italiens est importante et je possède moi-même une paire de tassel loafer qui me donne satisfaction ! Par ailleurs, LOUIS PURPLE propose une large sélection d’outer-wear, doudounes et vestons matelassés du meilleur effet cet automne. Les coloris plairont aux aficionados du style italien, car il y a beaucoup de bleu et de marron, du vert en quantité et aussi pas mal de notes plus osées, jaune, pourpre etc… Bref, une jolie découverte dans le paysage des boutiques parisiennes.

Par ailleurs, LOUIS PURPLE qui vend des costumes semi-thermocollés en quantité à prix doux (400€ environ) a décidé de lancer une mini-collection de modèles entoilés (sur un modèle ajusté) ! Enfin la religion prônée par Stiff Collar finit par infuser un peu les maisons qui veulent bien faire ! Donc pour cet automne, le directeur artistique de LOUIS PURPLE que je connais bien a décidé de s’attaquer à ce marché en prêt-à-porter, avec une capsule de costumes entoilés à prix serrés, environ 700€ ! Que demander de plus. Cette petite sélection de costumes entoilés sont fabriqués dans une usine différente ces autres costumes Louis Purple. Cette nouvelle unité, je vous l’ai fait découvrir cet été, une ligne mise au point par le célèbre Alberto Caruso himself !

Et pour couronner le tout, j’ai honneur de vous inviter à la soirée de lancement, avec Alberto Caruso en personne, le lundi 16 novembre à 19h00 ! Je compte sur vous.

invitationLouis Purple, 37 avenue des Ternes, Paris 17.

Merci de faire part de votre présence par mail, à l’adresse suivante :    eventlouispurple@gmail.com    ou par commentaire ici même.

Belle fin de semaine, Julien Scavini

Visite des usines

5 juillet 2015

La semaine dernière, je n’ai pas pu faire mon article car je visitais l’atelier qui réalise mes costumes en demi-mesure. C’est l’occasion de vous faire découvrir comment est produit un costume à la chaine, quelles sont les étapes et les impératifs. J’ai aussi pu visiter une autre usine de tissage. Découvrir comment le tissu est créé fut passionnant et là encore, très très technique. Petit tour d’horizon commenté.

Première étape pour réaliser un costume, le tracé du patronage. En demi-mesure, la fiche saisie par le client est traitée d’abord par une assistante commerciale qui traduit la commande en langage d’usine (codification interne comme le type d’épaule, le type de toile, références tissus et fournitures, étiquettes et positionnement des poches, spécificités clients etc.). La commande passe ensuite entre les mains d’un technicien modéliste, qui à partir de la base standard va faire les modifications de dimensions et d’attitude dans l’ordinateur, sur un logiciel dédié. Le patron ainsi créé est conservé au nom du client. Il est imprimé sur un grand papier lequel est disposé sur le tissu pour être coupé. La coupe peut aussi être réalisée sans papier, directement par le cutter depuis l’ordinateur. Le tissu est étalé sur le ban de coupe et un film plastique est déposé, car la coupe se fait sous-vide, pour éviter que le tissu se déforme. C’est le cutter à guidée laser qui réalise les raccords de motifs (rayures et carreaux).

Le tissu est coupé. Mais il faut aussi couper les éléments annexes : doublures, fonds de poches, renforts divers, toile tailleur, feutre et toile de col etc. Une quantité de petits patrons est utilisée. C’est pour cela que des modifications diverses comme les fonds de poches, leur largeur ou la forme de la doublure sont compliqués à mettre en place à l’unité. Ce faisant, on crée une buche, c’est à dire un paquet constitué des éléments prêts à l’emploi sur la chaine. Une séparation se fait à ce moment entre les diverses chaines de montage : chaine corps veste, chaine manches, chaine pantalon, chaine gilet etc.

Ensuite, le montage commande. La première étape consiste à disposer des petits renforts collants sur le tissu. Un classique, même en entoilé intégral. Il faut ensuite réaliser les pinces sur les devants, puis les poches. Les rabats de poches sont réalisés grâce à des formes métalliques appelées matrices. Ces matrices coûtent très chères à fabriquer. Elles permettent de piquer les rabats avec une forme très régulière, à l’aide d’une machine à coudre dotée d’une crémaillère, qui pique toute seule. C’est pour cela qu’il est impossible de changer la forme du rabat par exemple. Les passepoils sont cousus par un automate à positionnement laser. La poche poitrine est aussi tracée par une ouvrière, à la main à l’aide d’un patron standard. Le rabat de la poche poitrine est préformé au fer par une ouvrière avec un petit gabarit.

La poche poitrine est piquée manuellement, ce qui demande à la couturière une grande dextérité, surtout pour les raccords. La poche plaquée est difficile aussi, il faut de nombreux gabarits papier. Une fois ces tâches effectuées, les devants sont terminés, ils sont repassés dans une presse en forme.

L’étape la plus importante, mais qui n’est pourtant qu’une petite parmi les 150 étapes pour réaliser une veste est la mise sur toile. L’ouvrière spécialisée est formée spécifiquement pour cette tâche. Il faut déposer la toile bien à l’aplomb, commencer par faire un grand point de bâti sur la pince devant, puis faire une succession de lignes de bâtis à divers endroits suivant un schéma ancestral développé par les tailleurs. Il faut évidemment placer des souplesses et des embus (trop plein de toile à l’épaule pour faire ‘avancer’ celle-ci, trop plein de toile au pied du revers pour faire rouler celui-ci etc, passement de tension de la cassure revers). La mise sur toile se fait de concert avec la machine ‘double plongeur’ qui fait les points invisibles pour faire rouler le revers.

A la suite de cette grande opération, il faut régler la pose de la garniture, c’est à dire le tissu intérieur au bord de la veste, qui revient sur le revers. C’est une autre opération très délicate, car de la minutie de la couturière dépendra la ligne de votre veste et la finesse du cran de revers. On trace au bic sur un petit renfort collé blanc pour mieux voir. Là encore, modifier la ligne du revers pose problème sur la chaine de production qui voit défiler entre 100 et 200 costumes par jour. Des techniques me permettent de vous proposer de faire varier la largeur du revers à l’envie. Mais pas la hauteur ou la forme par exemple. Une fois la garniture piquée, la couture devant veste est ouverte sur un ‘ouvre-fourreau’ à vapeur. Les doublures qui sont déjà là sont positionnées et recoupées. On assemble les deux devants avec le dos, et la veste émerge. Une contremaitre la bichonne et en vérifie les côtes.

Voilà, il ne reste plus qu’à piquer les épaules et le corps est là. Il faut alors monter le col. Ceux-ci sont préparés en amont, avec les bonnes dimensions. Car ce point est crucial. L’ouvrière en charge du montage doit faire preuve de beaucoup de minutie pour que votre veste soit belle. Elle vérifie systématiquement la symétrie par exemple.

Les manches arrivent ensuite d’une autre partie de l’usine et grâce à la magie des codes-barre, les deux se retrouvent. Il faut les piquer. Cette opération très très complexe demande des mois de réglages à l’usine et aux techniciens. Les crans de montage doivent être précis et nombreux. Les machines doivent être finement réglées pour avec un beau développé de la tête de manche. Pour passer l’embu, c’est à dire coudre plus de manche que d’emmanchure (toujours le même problème technique évoqué mille fois sur Stiff Collar), diverses machines existent : machine à double entrainement (haut et bas) ou machine à jet d’air comprimé pour faire avancer la manche plus vite. Une fois la manche posée, il faut terminer la mise sur toile de l’épaule, placer la cigarette (le boudin de tissu que l’on met en haut de manche pour la rendre volumineuse), adjoindre la petite épaulette (qui est fabriquée dans l’usine même) et préparer le rabattement de la doublure de manche, appelée mignonette. Je n’ai que peu de photos du montage à proprement parler, la méthodologie est top secrète.

Au détour de la chaîne, je vois un tissu Drapers qui me dit quelque chose. Je regarde dedans :

Voilà, il ne reste plus que quelques étapes, comme la réalisation de boutonnières, diverses coutures à la main et enfin le bichonnage, c’est à dire le repassage final dans les presses. Un travail presque aussi long que la réalisation de la veste, car un bon repassage compte beaucoup, tous les tailleurs vous le diront.

Il faut une bonne petite semaine pour coudre tous les éléments, même si en temps cumulé 5h suffisent à monter une veste. Les 200 ouvriers de la chaine, dans cette partie de la moldavie commencent leur journée à 6h du matin et la finissent vers 15h. C’est une tradition en Europe de l’Est où le travail aux champs l’après midi est monnaie courante. Dans l’usine, il fait entre 25 et 40°c à cause du nombre de presses à vapeur. Dehors, la température varie de -30°c à + 40°c, c’est une drôle de contrée.

Je souhaite que ce court reportage vous aura intéressé et fait voir d’une autre manière la confection et la demi-mesure de qualité. Un travail de longue haleine, qui demande des mois voire des années aux ateliers pour bien faire. Les étapes sont très nombreuses et les ouvriers tournent peu, car sont très spécialisés. Chaque jour chez Scavini nous avons le plaisir de livrer un costume sortant de cette chaine. Je m’y rends le plus souvent possible pour y mettre mon grain de sel et pour toujours mieux vous servir.

Dans quelques jours, la seconde partie de l’article sur la draperie que j’ai visitée.

Julien Scavini.

Comment faire une écharpe à l’ancienne

10 mars 2015

Faire une écharpe avec une chute de tissu n’est pas si facile. Certes on peut faire un ourlet tout autour, mais cela manque de charme. Surtout pour le frangé au bout, qui n’est pas simple à faire pour un non initié. Pour ma part, avec deux coupons, l’un de cachemire, l’autre de soie imprimée, j’ai tenté de retrouvé les méthodes anciennes. L’écharpe est double face. Il faut commencer pour coudre les deux pans en rectangle, en ménageant un petite ouverture, pour retourner le fourreau. Ensuite on finit à la main les 5 ou 6cm d’ouverture. Puis, viennent les franges. J’ai testé diverses méthodes et matières, avant de m’arrêter sur deux pelotes de laine. J’ai coupé des coudées de fils. Ensuite avec une aiguille de tapissier à gros chas, j’ai passé trois brins de bleu pour un 1/4 de brin de rouge. Sur chaque passe, on fait un nœud, et ainsi de suite, on crée une frange à l’ancienne. Attention, travail long et fastidieux. Mais quel résultat!

(En réalité par rapport aux deux photos en gros plan, j’ai tout retiré pour recommencer avec une ‘densité’ de fils rouge moins importante).

A vos fils, à vos aiguilles, cousez !

Une veste en Grande Mesure – 2

14 septembre 2014

Après avoir découpé, marqué, puis surfilé certaines pièces, on coud! Première étape, le milieu dos (une facilité déconcertante) et les pinces devant, plus ardues. Ces pinces se trouvent au milieu du buste et commencent juste sous la poitrine. Elles sont une invention plutôt récente, disons de l’après guerre pour faire simple. C’est la première étape du cintrage.

Cette pince a un sommet, où elle meurt, et une fin où elle ne meurt pas, c’est à dire où sa valeur de retrait est conservée. Les moins couturiers auront du mal à comprendre, les plus expérimentés me suivent. Donc cette pince, qui débute à 0 d’un côté retire progressivement 2m. Comment résorber ces 2cm? Et bien voilà la grande invention des tailleurs : le mariage, saignée horizontale qui décale le panneau haut du devant par rapport au panneau bas, et que l’on masque… par la poche passepoilée. Vous comprendrez mieux en image, que voici.

Bref, une fois la pince réalisée (il existe plusieurs méthodes et toutes cherchent à compenser le haut de la pince, là où elle meure, pour éviter la petite bulle dans le tissu), on l’ouvre au fer. En tailleur, le repassage des coutures se fait en deux temps : on ouvre à la pointe du fer sec, puis on écrase, sans pattemouille mais avec de l’eau si l’on est sur l’envers. On laisse le fer pour ‘cuire’ la laine, cette dernière est revêche !

Après la pince, le petit-côté se raccorde au bord du devant, simple opération malgré une couture en contre-courbe. On clôt aussi le mariage, que l’on a contrôlé auparavant (pour ne pas avoir d’espace entre les deux lèvres).

Le devant est terminé. Vous pouvez aussi voir à quoi servent les crochets tailleurs (les fameux points de marques symétriques). Ils servent à voir le dessin final malgré les marges de couture généreuses et utiles aux essayages !

 Ce devant, pour être rigidifié doit être soutenu. Il doit y avoir une structure interne. La technique moderne consiste à thermocoller le devant et ceci directement à la coupe. Pour ma part, j’utilise seulement le thermocollant dans les rabats de poche, sous le mariage à l’emplacement futur des passepoils et aussi des boutonnières main, ainsi que ça et là, pour x ou y raison.

Pour ma part, je travaille à l’ancienne, j’entoile! Ah l’entoilage, quel poème. Ce dernier permet 1- de rigidifier le devant 2- de supporter le poids des choses que l’on met dans les poches. C’est en effet la toile qui récupère le poids, car les fonds de poches y sont cousus. Et le fait que la toile soit en laine et simplement posée sur le tissu et non collée garde toute la souplesse au tissu. Le tissu respire, le bonhomme aussi, la veste vieillit mieux, le bonhomme aussi !

Cette toile est constituée d’un grand pan de toile proprement dite, la plupart du temps 100% laine. Cette toile en droit-fil va de haut en bas et reprend grossièrement la forme du devant (en étant un peu moins large). Au niveau de la poitrine jusqu’à l’épaule, cette toile est renforcée par une ou plusieurs couches, les plastrons, la plupart du temps, un mélange de laine et de crin de cheval ou de crin de chèvre, pour le côté ressort. Ce point est particulièrement important pour garder à vie un joli bombé sur la poitrine. Enfin, une couche de ouate recouvre les plastrons, qui sont capables de piquer à travers la doublure.

Pour lier les couches, il est possible de faire une multitude de points de chevrons, chose que j’ai expliqué il y a bien longtemps. Pour ma part, j’aime acheter des toiles préfabriquées, à la bonne taille. Les matières sont tout de même nobles et cela me fait gagner du temps. Elles sont à la fois fines et rigides, j’aime ça.

L’entoilage est une étape délicate que je ne saurais expliquer en détail. Il faut placer le tissu du devant sur la toile, en s’assurant que le tissu de la veste est bien tendu. Il faut nettoyer comme on dit en tailleur, c’est à dire tendre sur le bombé du torse. En revanche, à d’autres endroits, il faut mettre plus de tissu que de toile, pour créer des embus. La mise sur toile se doit d’être impeccable ! La taille doit être bloquée, tout comme une ligne verticale passant près de la pince. D’un tailleur à l’autre, les mises sur toile varient, mais ces deux lignes de bâtis restent. On repasse.

Je contrôle la mise sur toile le lendemain, après repos et sur le mannequin, pour vérifier le droit-fil et l’aspect général qui est très important. Il faut que ce soit beau ! Et aussi joli que les industriels, sinon à quoi bon le faire à la main si c’est pour avoir quelque chose de moche !

Il n’y a plus qu’à assembler les deux devants avec le dos. Ces étapes de bâtissage sont importantes. Il faut coudre de manière temporaire aussi bien que de manière définitive. Car à l’essayage, il faudra de la précision pour voir les défauts. Donc, on bâti finement, proprement, en respectant bien les valeurs de couture et les relarges s’il y en a. Il faut mettre en place la toile parfaitement à l’épaule, puis une petite épaule qui sera là à la fin. Oui la pente d’épaule dépend de l’épaulette, il ne faut pas l’oublier. Celle-ci est en ouate et fait 1cm d’épaisseur.

Une veste avec épaulette même fine est toujours préférable à rien du tout. Le tombé est meilleur, la clavicule se place mieux. C’est aussi plus simple pour le tailleur qui sinon s’arrachera les cheveux !

Voici le corps. Je vais maintenant fabriquer les manches. C’est assez simple. Il faut commencer par coudre la couture avant de la manche, appelée composé de saignée. Un peu technique, mais les techniciens comprendront : la manche est courbe. Mais la couture n’est pas sur cette courbe, elle est 2cm derrière. Dès lors, pour éviter que la manche tire ou vrille, il faut étirer, détendre le tissu du composé de saignée au fer. Le repassage de cette couture se fait toujours sur le même schéma, dessus de manche plissé trois fois pour la courbe. Je monte vite fait le bas de manche après.

Le dessous de col est réalisé avec un sandwich de feutre de laine et de toile de lin très rigide. Le patron papier ébauche une forme très généreuse. Le sandwich est lié par des points de chevrons, toujours les mêmes, qui traversent à peine pour ne pas être vus. Une fois cette tâche ingrate terminée, on détend le tout au fer (la toile de lin est en biais, le feutre n’a pas de sens !) D’abord on casse le col contre son pied de col, puis on détend la courbe pour l’allonger.

Quand les accessoires sont là, petit bâti rapide du sous col en place (il faut y rentrer de l’embu aussi) et raccord aux futurs revers, et mise en place des manches avec une cigarette pour apprécier le volume de tête de manche.

Le veston est prêt pour le premier essayage ! En tailleur, jamais de toile, direct dans le tissu. Les hommes ne varient pas beaucoup dans leurs mesures, aussi le patron tombe juste. Si toutefois le tailleur pensait son client plus mince qu’il ne l’est, il agrandit avec les relarges judicieuses. Et il faut aussi noter que la toile de coton est une cochonnerie qui ne partage aucune qualité avec la laine. Raide, elle se travaille mal et ne permet pas vraiment de mettre des embus.

Voici l’essayage, je ne suis pas tombé trop loin de l’arbre ! Il faut dire que mon honorable client expérimente ma petite mesure italienne depuis 3 ans ! Je contrôle le cintrage, l’horizontalité de la veste, sa symétrie droite et gauche et le cas échéant son asymétrie si le client est bancal, l’aisance générale, le placement des épaules, l’aisance de la manche et l’aplomb de la manche !

Ensuite, je démonte ces dernières ainsi que le col, je remets à plat l’ouvrage pour faire les corrections et les noter également sur le patron, pour les fois prochaines.

J’emballe tout pour expédier à mon ouvrier, avec une fiche détaillée et des morceaux du patron de base. Celui-ci va réaliser les poches, les revers, mettre en place la garniture ainsi que les doublures. Bref, tout le travail du corps, c’est le travail de l’apiéceur ou du façonnier. La veste me revient, nous sommes à un stade plus avancé ! Il me faut maintenant songer à la suite, rebâtir les manches avant de terminer.

La suite du roman sera donc pour plus tard, quand le client aura essayé cela… :)

Une veste en Grande Mesure – 1

7 septembre 2014

Les semaines à venir, je vais vous présenter un travail de grande mesure que j’ai mené au mois de Juin, et qui continue encore, au rythme des essayages du client.

Pour ce dernier, presque un ami, j’ai accepté après moult discussions de passer à l’étape supérieure, la grande mesure ! Cela signifie que j’allais réaliser dans mon atelier (avec des aides) un vêtement cousu main, de A à Z. Un travail de longue haleine et surtout périlleux. Car si la réussite donnera au client entière satisfaction, ainsi qu’à moi-même, l’échec sur un travail aussi minutieux peut être rageant, au mieux décourageant.

Bref, pour cette première veste sport après de lointains essais (ICI), mon estimable client a arrêté son choix sur un natté Vitale Barberis Canonico. 280grs, donc un tissu pas trop léger. C’est mieux pour un premier essai main. Les tissus plus légers, comme 230grs ne me donnent aucune satisfaction, même quand façonnés par les plus grandes manufactures de costumes.

La première étape consiste à collecter les éléments de la veste :

  1. le tissu
  2. la doublure, en l’occurrence une veloutine changeante de chez Lafayette Saltiel
  3. la doublure de manche (mignonette)
  4. fil de couture et cordonnet pour boutonnière, fil de bâti (coton blanc)
  5. boutons de corne
  6. percaline (coton pour fonds de poches) et bougran (coton renfort divers)
  7. un peu de thermocollant pour des endroits précis, à minima.
  8. les toiles tailleurs (toile, plastron, crin, ouate etc…)
  9. épaulette ouate
  10. feutre de col et toile de lin pour col

Je ne crois pas avoir oublié quelque chose dans cette liste. Ensuite, il faut dresser un patron. Pour ce faire, j’utilise encore mon logiciel d’architecture pour tracer. Je peux ainsi, à loisir, modifier mes tracer et les regarder, les observer pour sentir telle ou telle courbe, tel ou tel détail. Ce patron, je le fais tirer sur un A0, une grande feuille. C’est très précis ainsi. Je découpe les pièces :

  • A- Devant (comprenant une pince, une courbe en bas, un revers avec emplacement de col en haut)
  • B- Petit-côté (qui se raccorde au devant et se voit greffer la poche côtée)
  • C- Demi dos (qui comme le petit côté se voit adjoindre les fentes)
  • D- Dessus et dessous de manche.
  • + des petits patrons pour les rabats de poche par exemple.

La première étape consiste à préparer le tissu. Celui-ci arrive du stock mal plié. Ainsi, il convient de le remettre en place, endroit contre endroit, lisière contre lisière. La lisière est le bord du tissu avec des écritures. Les tissus font en général 140cm de large. Ce repli en deux vous donne un tissu ‘dossé’ de 70cm de large. Ce tissu a besoin d’être décati. En effet, durant le tissage, les tissus sont tendus et enduits d’apprêts. Et sous l’action future de la chaleur et de l’eau, le tissu pourrait rétrécir. Pour se prémunir contre ce risque, il convient de décatir le tissu, c’est à dire le passer avant coupage à la vapeur. Un bon coup de vapeur suffit. Les tissus d’aujourd’hui bougent certainement beaucoup moins qu’avant!

Une fois ce travail effectué, on place les patrons. Comme je n’ai qu’une veste et beaucoup beaucoup de tissu (on sait jamais!), je prends mes aises. Un tailleur plus expérimenté saura mieux rentabiliser son achat. Les patrons doivent être placés dans le droit fil. Le tissu a un sens (l’horizontale et la verticale) qui dépend des fils qui le composent. Le sens vertical est appelé droit fil. Les patrons sont tracés en prenant en compte l’aplomb naturel du tissu. Donc, le droit fil du patron doit toujours être parallèle aux fils verticaux du tissu. Ce placement est essentiel, comme la mise en place du tissu dossé, pour couper d’un coup droite et gauche en symétrie.

Après un placement correct, il faut tracer à la craie. D’abord détourer les patrons. Ensuite marquer les crans de montage pour la suite. Puis retirer les patrons et tracer les éléments cachés, poches, pinces. Enfin, il faut ajouter des relarges, c’est à dire des valeurs de couture en plus, pour par exemple modifier le cintrage ou augmenter la largeur d’épaule. 2cm en plus, à certains endroits est classique.

Après avoir tracé, on coupe ! Avec un ciseau de coupe, c’est à dire un grand ciseau, c’est plus facile et en faisant de grandes saignées avec les lames, pas de hachage ! La lame fine est vers le bas, la plus haute vers le haut. La pointe de la lame fine reste sur la table. On ne bouge pas trop le tissu en coupant sous peine de déplacer les couches, que l’on aura tout de même épinglées.

Ce travail chez les tailleurs est réalisé par le détacheur. Ce dernier détache les pièces du vêtements et les empile pour l’ouvrier suivant. Les pièces une fois découpées sont marquées (Notam, il est aussi possible de marquer avant la coupe comme je l’ai fait). Le marquage consiste à réaliser avec le fil de bâti des ‘crochets’, plus simplement, des bouclettes. Vous passez un fil vers l’avant, en laissant du mou à chaque point. Ainsi, après découpe, en écartant les deux couches, vous obtenez un devant droit et un devant gauche, marqué au même moment. Ces marques resteront par la suite, car vous coupez les bouclettes entre les deux couches.

Lorsque toutes les pièces ont été découpées, marquées puis séparées, il faut surfiler les valeurs de coutures les plus fines, celles où l’on a pas ajouté de relarges, car exemple les coutures petit-côté et devant, la pince, les emmanchures etc. Ce surfil rapide se fait à la main, c’est plus simple, plus fin, et plus propre. Les points ne sont pas trop petits !

Il faut ensuite penser au montage, nous le verrons la semaine prochaine !

Bonne semaine, Julien Scavini

Bonne fête de Pâques

20 avril 2014

Comme chaque année, un petit portrait de famille, avec pour thème le voyage et la course aux œufs en chocolat ! Quelque part, à la fin des années 20…

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http://stiffcollar.files.wordpress.com/2009/12/separateur-texte.gif?w=153&h=12&h=12

En marge de ce dessin, découvrez également quelques clichés réalisés à l’intérieur de la boutique Charvet de la Place Vendôme. Les photos sont l’œuvre Claude Truong-Ngoc (qui m’a aimablement autorisé à en présenter ici) et publiées sous licence Créative Commons. J’en mets quelques unes en consultation directe ici, les autres sur la page Wikimédia !

Bonne semaine, Julien Scavini.

L’épaule Cifonelli par le menu

14 octobre 2013

Un lecteur m’écrivait récemment pour obtenir des détails sur l’épaule Cifonelli. Je ne savais comment lui répondre, n’étant pas vraiment un expert du sujet. Et puis Parisian Gentleman nous a offert le privilège d’une petite soirée chez Cifonelli, entre gentlemen pour fêter la sortie du livre sur les dandys. L’occasion de discuter longtemps avec Lorenzo C. de ce sujet précis, et d’en revenir avec des informations précises.

Donc pour re-commencer  sur le sujet, remarquons premièrement que l’épaule Cifonelli est caractérisée surtout par sa manche montée avec beaucoup de volume. Certains aiment, d’autres pas, mais c’est un trait caractéristique de la maison.

Ce n’est donc pas vraiment une épaule à l’italienne ou à la napolitaine, en ce sens qu’elle n’est pas naturelle ; c’est une construction complexe, baroque de la tête de manche. C’est italien dans le sens que le style est un peu outré.

Plusieurs informations. Premièrement la toile tailleur intérieure – qui est reprise par très peu d’épaulette – est fortement travaillée sur la clavicule, pour plaquer bien le creux de l’épaule. Ce travail est similaire à celui de tous les autres tailleurs (mais il est simplement plus poussé, et réalisé curieusement après la mise sur toile (pour les puristes du sujet)).

Ensuite, question volume, un premier est généré dans le dos, à l’omoplate, en rentrant artificiellement du tissu (ce trop plein de tissu est appelé ’embu’) à la couture d’épaule. Concrètement, à la coupe, l’épaule dos est plus longue de 3cm que l’épaule devant. En forçant la laine, ce tissu ‘se rentre’ et crée comme un volume dans le haut du dos. En réponse, l’épaule ‘tourne’ vers l’avant. Cette épaule vers l’avant est renforcée par l’extrême étroitesse du devant(A). Ce travail est également réalisé par tous les tailleurs y compris les belles façons italiennes, mais dans une moindre mesure. Schéma de l’épaule :

cifo1

Question volume toujours, la circonférence de la manche est supérieure en moyenne de 7cm de la circonférence de l’emmanchure. Alors comment coudre un truc plus grand sur un plus petit? Encore une fois, en rentrant l’embu (= le trop plein de tissu). Cet(cette?) embu se ‘repousse’ en deux temps : d’abord on bâtit au fil blanc, en créant des plis, que l’on résorbe ensuite par repassage successif, au fer chaud et à la vapeur. La laine ‘se rentre’, l’embu disparait. Les autres tailleurs rentrent plutôt 5 à 6cm d’embu, donc Cifonelli en met un peu plus.

Le chiffre miracle est donc 10 ! 7cm d’embu en tête de manche et 3cm d’embu à la couture d’épaule. Schéma de la tête de manche :

cifo2

Ensuite, toujours à la tête de manche, le volume est donné par (pour expliciter plus simplement, on pourrait dire : le trop plein de tissu est domestiqué par) la présence d’une double cigarette. Ce sont des morceaux de tissu (toile tailleur + ouate) coupés en biais. Pris dans la couture, ces couches refusent de se faire écraser au fer (elles ont du ‘ressort’) et forcent dont le tissu à gonfler.

Je vous passe enfin des détails très technique comme l’ouverture de la couture de tête de manche ou le renfort de l’emmanchure grâce à de petites bandes de doublures en biais.

cifo3

Retenez une chose. Le travail mené par Cifonelli est similaire à celui des autres tailleurs. Seulement ici, la technique est poussée dans ses retranchements. Il en résulte une ligne caractéristique, si chère aux amateurs de la Maison ! Et inutile demander à d’autres maisons de vous réaliser cela. Si vous voulez du Cifonelli, c’est là bas qu’il faudra se rendre ;)


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