Archives de la catégorie ‘Techniques tailleur’

Le dos, une question de fente(s)

13 juin 2011

Plis, plis d’aisance, fentes, ou encore plis fendus, autant de termes pour désigner le détail de coupe du bas du dos d’une veste. Et la question est récurrente : doit-on choisir une ou deux fentes ? Telle est la question, plusieurs écoles s’affrontent, chacune avec de bons arguments le plus souvent) :

Soyons clair immédiatement, le dos sans fente (ventless) convient aux vestes formelles (comme le smoking) ou aux costumes d’occasions spéciales. C’est l’option la plus ancienne, historique pourrait-on dire. Ce détail est toujours fort apprécié des gentiluomo italiens. En France, les messieurs appréciaient ce détail jusqu’à récemment.

La fente milieu-dos (single vent) est la plus controversée. La France et les Etats-Unis l’adorent pour toutes les vestes, sans distinction d’usage. C’est un détail que nous partageons en commun, conférant une allure ‘complet’ / ‘sack suit’ aux costumes (et qui me laisse un peu perplexe). C’est une solution qui fut adoptée à mi chemin entre le très formel (sans fente) et ce qui est jugé trop informel (deux fentes). Les anglais eux, font différemment. Ils allouent un registre unique à la fente milieu-dos : la veste sport. S’il ne s’agit pas d’une veste de costume, alors une seule aisance sera présente, cette tradition remontant aux lointaines norfolk jacket de chasse.

Enfin la double fente (side vent), de part et d’autre du dos, au niveau des petits côtés. C’est la solution adoptée par les anglais pratiquement dès les années 50 ; la plus confortable pour glisser les mains dans les poches ; la plus élégante à mon goût également, car elle confère une allure, une ligne au bassin.

Enfin petite note d’humour, faite entrer le blazer dans la catégorie de votre choix : formel militaire sans fente, sportwear avec une, urbain avec deux.

Notons par ailleurs la fente centrale en crochet (hook vent) qui est le détail le plus ancien ayant perduré jusqu’à nos jour :

Initialement présente sur les habits à taille, type queue de pie ou jaquette, elle crée un décalage de la symétrie. C’est une technique ancienne. Remarquons d’ailleurs que sur les beaux modèles, le pan (hachuré) est coupé d’une seule pièce, sans couture de taille.

Puis, l’évolution naturelle conduira les vestes courtes à abandonner la couture de taille. La fente centrale reste avec le décalage, la couture princesse (en arrondi vers les épaules) également. Ce détail fait très 1920, avec une fente remontant haut vers la taille.

Finalement, la fente crochet est restée très présente aux États-Unis, pour tout ce qui concerne les vestes sports type ‘Ivy League’, modèles en coton non-doublés le plus souvent.

Pour résumer, notons que l’école anglaise dissocie fortement deux types d’usages sur la fente unique et double ; que français et américains partagent une passion pour la fente unique ; et que les italiens conversent un usage traditionnel, même si l’école anglaise les influence maintenant fortement.

Julien Scavini

Cigarette versus Camicia

16 mai 2011

Aujourd’hui, rapide tour d’horizon des différentes possibilités de monter une manche. L’engouement actuel – et tout à fait intéressant pour les montages italiens – fait naître une curiosité mal étanchée par les divers supports à notre disposition. J’ai même lu récemment sur un blog des contre vérités terribles sur ce sujet complexe. Il m’a fallu moi-même beaucoup de temps pour comprendre, surtout par le montage, comment fonctionnent ces différentes solutions. Pour autant, je ne suis pas encore sûr de maîtriser à fond le sujet – c’est même évident – mais je vais tenter de vous livrer mes premières constatations, pour clarifier vos idées.

Rappelons d’abord qu’il existe autant de montages qu’il existe d’ateliers dans le monde, chaque tailleur aimant ses trouvailles. Certains, plus doués que d’autres, finirent par créer des Écoles de pensée, souvent associées à des régionalismes.

Le principe universellement reconnu pour monter une manche est le principe (que j’appelle anglais) de la tête de manche avec cigarette. Comme vous pouvez le voir sur le petit schéma ci-dessus (à gauche), la cigarette en rouge, permet de repousser le tissu de la tête de manche, pour donner son volume à celle-ci. En revanche, le montage inversé, d’origine Napolitaine renverse le principe, comme pour une chemise. La ligne est plus fluide, plus proche du corps.

Rappelons aussi qu’une épaule contient (quasi) systématiquement une épaulette (appelé idiotement padding par les francophones non francophiles). Car une épaulette est le seul moyen de ‘finir’ la toile qui recouvre les devants. C’est en effet l’épaulette qui protège et gère la transition à la fin de la toile. Après, cette épaulette peut être très fine, certes… Notons que les vestes thermocollées peuvent, du coup, se passer d’épaulettes assez facilement.

Donc une grande École – celle du montage à cigarette – fait face à une minuscule École en expansion constante ces derniers temps – celle du montage de chemise. La première est plus grande car elle est ramifiée. Elle est aussi intellectuellement plus satisfaisante, car plus compliquée, techniquement et mentalement. Elle demande plus de technique (même si l’autre aussi tout de même).

Des ramifications donc comme vous pouvez le voir dans le tableau ci-dessous:

La ligne 1 représente donc les montages avec enroulé ou cigarette, que les italiens appellent ‘con rollino’. La ligne 2 et sa case unique le ‘spalla camicia’. L’ampleur de la manche A est standard, c’est celle qu’une machine peut donner. La B demande plus de dextérité et la main est nécessaire pour répartir l’embu (le trop plein de tissu). Le C est le fameux épaulé Cifonelli, volumineux (qui ne se limite pas à ce détail seulement, voir ici). Notons d’ailleurs que le montage Cifonelli n’a rien à voir avec un montage italien. C’est un montage à l’anglaise, avec une technique propre à cet atelier. Enfin le montage D, plutôt Italien et même peut-être plus romain encore est aussi un montage ‘con rollino’, mais avec une cigarette très fine. J’ai entendu parlé de cigarettes en peau de chevreau. De ce fait, la tête de manche est très molle et présente souvent des fronces ou des bosses (ce que l’on fuit chez les autres tailleurs). Enfin, en ligne 2, le montage spalla camicia, plus reculé et donc plus près du corps, qui présente souvent de petites vaguelettes.

Voilà pour cette rapide étude technique.

Enfin, je lis souvent des questions de style attachées à ces problématiques techniques. Et je le dis, il n’y a absolument pas de type de physique pour telle ou telle manche. Seule l’occasion et/ou le tailleur expliquent un montage. Les seuls montages disponibles dans le commerce, y compris en demi-mesure, sont le A et le E. Les autres sont réservés à la grande mesure et aux porte-feuilles bien garnis. Ne cherchez pas l’introuvable hors de l’atelier artisanal spécifique qui le produit! Ne demandez pas non plus à votre tailleur de faire ce qu’il ne maitrise pas, c’est lui le chef :)

Enfin, est-ce que l’emmanchure ‘spalla camicia’ convient mieux aux hommes forts? Je ne sais pas. Je dirais non. Cela dépend de votre envie et surtout de votre envie de confort. Cette emmanchure est très adaptée aux vestes non-doublées et/ou sportswear. Plus adaptée qu’aux costumes, mais c’est une question de goût personnel…

Julien Scavini

Une question de style, une pure question de style!

9 mai 2011

Il est très courant d’entendre parler de style et j’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer sur ce non-sens linguistique qui est utilisé comme une tarte à la crème par n’importe qui parlant ‘mode’. Et évidemment, le style est souvent utilisé pour décrire des particularités insignifiantes issues des dispositifs marketing. Or le styliste ne décide pas de grand chose ; tout juste est-il bon à comprendre au mieux le dispositif industriel qui le suit, pour utiliser au mieux les outils techniques qui permettent la nouveauté.

Car au final, peu de choix fondamentaux sont réalisés chaque saison, chaque décennie même. Ce que j’appelle un choix fondamental : une nouvelle manière d’aborder le corps par le vêtement. Et si je tâche de me souvenir du dernier grand changement stylistique 1990 > 2000, il n’est peut-être pas conscient, mais lent et progressif, à moins qu’Hedi Slimane y soit pour quelque chose, mais je ne suis pas assez historien du vêtement.

Bref, parlons ce soir de l’épaulé d’une veste, au cours du dernier siècle. Car voici une vraie question de style. Comment entoure-t-on l’épaule, comment finit-on la veste, comment applique-t-on la manche sur le corps ; autant de questions, autant de réponses, autant de styles! Intéressons-nous au schéma ci-dessous, en coupe et en élévation :

La première colonne présente la solution actuelle, que j’appellerais ‘naturaliste’. La manche borde le bras au plus près, sans encorbellement au dessus du bras. On cherche l’acromion pour placer la tête de manche. Si bien que lorsque l’on passe la main le long du bras, la tête de manche est au bord, la manche est bien verticale. Le cintrage également est moyen, bref on est au plus près du corps, dans un choix stylistique particulier.

Dans les années 30 fut développé à Londres par quelques grands tailleurs ce qui restera dans les annales sous le nom de ‘drape cut’ puis d’american cut’. C’était une proposition un peu baroque, consistant à faire paraitre les hommes forts et virils. C’est le style à la Cary Grant par exemple, ou de toutes les autres stars d’Hollywood. La carrure parait large, grâce à la mise en place d’une épaulette longue pour soutenir une coupe large, une coupe d’épaule en débord. Zoomez sur le schéma pour comprendre, vous verrez à quel point l’épaulette est en encorbellement au dessus du vide. On cherchait à soutenir l’épaule, en même temps que l’on gonflait les poitrines. En cintrant moyennement, l’effet était immédiat, l’homme possédait une belle carrure, une carrure d’homme! Et c’est un style, apprécié encore de quelques personnes. Ce n’est pas une veste trop grande comme je l’avais entendu dire de la veste de James Sheerwood lors de sa visite à Paris. L’ennui de ce montage est qu’en vieillissant, les épaules finissent par s’effondrer…

Enfin dernière technique, celle des années 20, celle des hommes-enfants, des hommes loin du front,  des hommes des années folles… Le montage n’était ni naturaliste ni baroque, mais légèrement triché, dandy dirions-nous aujourd’hui même si le terme est impropre. Ici, les vestes cherchent la petitesse. Les hommes doivent paraitre des garçons, la jeunesse est chérie, c’est l’époque, les hommes ont été tués. Les épaules sont dessinées très rentrées, quasiment sans épaulettes. Les têtes de manches sont fuyantes. Aucune triche ici, presque même un naturalisme comparable aux envies actuelles. Mais pour arriver à une telle prouesse, il faut impérativement réaliser une tête de manche minuscule, comme un t-shirt. De même la taille était serrée, très serrée. Et seule triche : le bassin très ample, parfois même rembourré pour donner du tour de bassin, des hanches larges, presque féminines.

Vous comprenez donc ce qu’est une question de style dans l’art tailleur. Non pas une finasserie de revers ou de courbure du devant, mais au contraire un questionnement du rapport au corps. Car vous voyez aussi, entre 1920 et aujourd’hui, à quel point les techniques sont différentes pour monter l’épaule, alors que l’idée est la même : être près du corps. On pourrait d’ailleurs trouver dans les montages à l’italienne (comme la spala camisia) une idée de cette époque. Et la triche également, permise ou non, à certains endroits, pas à d’autres, pour imprimer une empreinte, celle de l’homme du moment.

MàJ: pour illustrer un drape cut intéressant, je mets en ligne cette couverture de The Rake Mag représentant Ralph Lauren qui affectionne cette coupe : épaules larges (alors qu’il est petit) et poitrines boursouflées :

Julien Scavini

Place du bouton de la veste

4 avril 2011

Trouver ou se faire confectionner une veste sur mesure dans un esprit classique impose une coupe irréprochable, aux dimensions harmonieuses. Si les avis divergent entre tailleurs (et autres professions) sur l’honnêteté intellectuelle d’un tel concept, il existe néanmoins quelques invariants, notamment sur l’entraînement du revers. Évidemment, de telles mesures ne peuvent être prises comme absolues, et dépendent souvent de l’attitude et de la conformation du client.

Vouloir une veste à deux ou trois boutons n’implique pas les mêmes soucis esthétiques, mais induit un travail de conception parfaitement ajusté. Le revers ne s’implante pas au petit bonheur la chance, mais dépend du positionnement de la taille. Traditionnellement, les tailleurs prennent comme repère le nombril de la personne pour positionner celle-ci. Le bouton principal (celui du milieu sur un trois boutons) s’implante entre zéro et deux centimètres au dessus, cette dernière valeur étant classique.

Cette démarche précise, confère à la veste une modularité exemplaire, permettant d’y implanter un, deux, trois ou quatre boutons, séparés par neuf à onze centimètres. Dans le cas d’un deux boutons, le revers ne paraîtra ni exagéré ni trop court. Et sur le veston à trois boutons, cela donnera un revers d’honnêtes dimensions, à peu près égal à la hauteur de la basque.

Chaque styliste influx sur cette disposition particulière, monsieur Ralph Lauren affectionnant par exemple les implantations basses, dégageant d’exagérés revers. Mais à l’inverse, les implantations trop hautes peuvent rendre ridicule une mise.

La question se complique avec le positionnement des poches côtés. Celles-ci doivent prendre place à mi-hauteur du bouton du bas, voire au niveau du passepoil pour les coupes les plus modernes. Sauf si la poche est positionnée en biais, auquel cas il convient de désynchroniser le principe. Il reviendra alors au tailleur d’opter pour un système de relations de mesures, qui paraîtra harmonieux sur le client.

Cette méthode de coupe permet de prendre en compte le gabarit de la personne. Les petits s’orienteront naturellement vers des modèles à peu de boutons et les grands n’auront pas l’air ridicules dans des modèles à quatre boutons, dont les revers seront bien calculés. Les avantages sont multiples, pour rationaliser le tracé et rendre homogène une ligne. Les stylistes l’ont bien compris, même s’ils ont opté pour la mode actuelle qui préconise une implantation plutôt haute…

Julien Scavini

La pattemouille

14 mars 2011

L’entretien d’un costume est une chose délicate qu’il ne faut pas traiter à la légère. Une laine bien entretenue durera, c’est là le point principal. Mais évidemment, les traitements différeront entre un costume thermocollé et un entoilé, surtout grande-mesure.

Le point principal est de s’occuper régulièrement et simplement de son costume ou de sa veste. Après une journée et de retour chez soi, je conseille de retirer le pantalon pour passer quelques chose de différents (un jogging de coton? :-)). Laissez reposer le lainage, comme vos chaussures en cuir qui doivent impérativement être garnies d’embauchoirs. Un valet de chambre en bois représente le nec-plus-ultra du confort pour vos habits. La veste sur son cintre pour galber les épaules et faire retomber la vapeur, le pantalon dans la presse pour faire disparaitre les plis de genoux.

Vous complèterez avec un petit coup de brosse pour enlever la poussière avant de ranger l’ensemble sur un cintre dans la penderie. Avec au minimum un costume par jour ouvré, la rotation est efficace. Plus vous aurez de costumes, moins ils s’useront! Idem pour les souliers (en fait, les plus riches sont d’une certaine manière économes sur ce poste de dépense…). Dans l’armoire (ou le placard), certains aiment les housses données par la boutique : uniquement pour les longs repos de contre-saison et pour y placer de l’anti-mite.

Pour le grand nettoyage, la chose de complique. Les grands tailleurs du ‘bespoke’ demandent souvent à leurs clients de rapporter les vêtements pour nettoyage. Le traitement commence par la brosse, puis la brosse humide. Ensuite la fameuse pattemouille entre en jeux. Cette fameuse pièce de tissu des tailleurs est généralement faite d’un grand bout de lainage doublé de coton. La laine va contre la laine. La patte-sèche, appliquée contre la veste est alors humectée et devient pattemouille. Il s’agit de commencer par l’intérieur en doublure, en particulier aux aisselles. Un peu de vapeur pour chasser les résidus n’est pas un mal. Puis côté lainage, la patience est de mise. Comptez une petite heure pour une veste. Celle-ci doit d’ailleurs être disposée sur un coussin tailleur ou œuf, qui est une sorte de grosse masse  rembourrée un peu gauche pour donner le galbe au veston pendant le repassage. On pose la patte-sèche, on mouille, on sèche. Cela fixe les fibres de laine en même temps que la saleté passe dans la pattemouille. Vous pouvez essayer si cela vous amuse. Attention à la vapeur dans ce cas. Les tailleurs font rentrer certains ‘trop pleins’ de laine appelés ‘embus’ grâce au poids et à la chaleur du fer tailleur que la vapeur fait ressortir, créant des boursouflures, notamment sur le col.

En moyenne, un costume grande mesure doit être nettoyé une à deux fois l’an. Cela est permis par le grand nombre de pièces qu’ont les élégants assez fortunés pour ce type de service. Le pantalon un peu plus, qui lui est plus facilement rapportable au pressing.

Un costume thermocollé peut subir exactement le même processus. C’est d’ailleurs plutôt conseillé. Non pas que le nettoyage à sec soit particulièrement mauvais (quoiqu’à force, cela abime un peu les laines), mais plutôt le repassage qui est effectué à la vapeur. Celle-ci, par effet mécanique (la puissance du jet et aussi la forte chaleur) va décoller les toiles en quelques mois voire quelques années suivant votre rythme. Mais si vous y allez quatre fois par an, cela devrait tenir très bien le choc. Les pantalons eux peuvent subir un traitement maison. Je n’hésite pas à mettre les miens dans la machine, en cycle laine 10°c. Les fabricants d’électro-ménager ont fait tout de même de gros progrès, et cela ne détruira pas un pantalon. En revanche, vous aurez fort-à-faire avec le repassage, d’ailleurs toujours à la pattemouille pour prévenir le lustrage (effet de laine qui brille à cause de la chaleur). Sinon, si vous ne voulez pas mettre votre pantalon dans un tambour, vous pouvez intégralement le passer sous la pattemouille, ce qui est déjà un excellent nettoyage.

Enfin, il existe un nouveau procédé dans les pressings pour remplacer le perchloroéthylène (solvant) dans les nettoyages à sec qui consiste à utiliser du silicone… Pas eu de retour de cette technologie encore, même si ces techniques me laisse songeur. Patrick Nègre, Pdg d’Universal Music est un des investisseurs des ‘green pressing’, quand on voit ce qu’il porte…

Julien Scavini

Une veste de chasse

13 décembre 2010

L’heure n’est pas au repos, et malgré la récente publication de mon travail ici en page 44 de Monsieur Décembre-Janvier, mon but n’est pas le journalisme et reste toujours de confection de sympathiques vestons! Je viens de livrer à un ami une veste de chasse, prototype de coupe et de finitions de mon projet professionnel.

Le ‘client’ voulait une veste trois boutons, plus un derrière le revers, avec trois poches plaquées à pli creux, des boutons recouverts, une martingale dos et deux fentes d’aisance. Le tissu m’a été apporté, il s’agit d’un whipcord de chez Marling & Evans, plutôt clair, et la personne a préféré travailler l’envers de ce tissu, plus foncé. La serge est donc inversée par rapport à la normal, mais qu’importe. Pour la doublure et suivant mon projet, j’ai choisi un ponge de soie orangé, très fin et doux. Commençons le tour d’horizon par le devant gauche, endroit, puis envers, puis envers avec la garniture et enfin avec la garniture montée, dans laquelle se trouve une poche portefeuille et une poche stylo. Je confesse une toile réalisée machine (en bleu):

Ensuite, les doublures. A gauche également, j’ai décidé de réaliser une variante de la poche goutte d’eau pour mon plaisir, avec la forme de la craie tailleur. L’iphone rentre tranquillement dedans. Ensuite ces doublure sont posées et rapportées à la main, avec un petit empiècement en haut. Cette forme de mise en place de la poche portefeuille dans le tissu allant vers l’emmanchure est une des versions de ‘l’encadrement tailleur’:
Le col ensuite, piquoté puis travaillé au fer pour l’arrondir (par étirement du feutre et de la toile de lin), pour le quatrième et dernier essayage. Pour l’occasion et comme je tâtonne un peu, je préfère couper une fausse manche dans un autre tissu, pour déjà bien doser la coupe et ensuite le placement de l’embu. Je peux alors couper la manche définitive, en étant sûr de la longueur et du tour d’emmanchure:

Quelques vues des finitions: boutonnière milanaise au point perlé, avec œillet pour le bouton de croisure; pose de l’étiquette et de la mignonnette des manches (verte évidemment) et vue du feutre posé et du bouton en bois brulé. J’aime vraiment les boutons en bois pour les finitions intérieures, c’est très joli, surtout sur fond de soie.

Enfin, pose des boutons recouverts (merci à Marc Guyot pour cette re-trouvaille). Le port est correct. Le dos parfaitement nettoyé et les soufflets du bord du dos n’ouvrent pas (ce qui me faisait peur). Vous pouvez voir la martingale en milieu dos. Les bas de manche ont été traité à la manière tailleur, avec un petit ajout de feutre à l’intérieur (petite photo).

Au final je suis plutôt content, le projet n’était pas gagné d’avance! (en dehors d’un brin de pli qui se présente malencontreusement à l’épaule). L’idée était surtout de valider une coupe (basque arrondies, revers cranté sport placé correctement pour pouvoir refermer la veste et harmonie générale de l’ensemble, plutôt classique.

Julien Scavini

L’épaule Cifonelli

6 décembre 2010

Ce soir, étudions de près la structure de l’emmanchure et de l’épaule, et plus précisément la plus reconnue des combinaisons sous le nom d’épaule Cifonelli.

Le plus difficile dans la confection d’une veste est la pose des manches et la réussite du complexe: col-épaule-emmanchure. Ce n’est pas un hasard si en atelier, cette tâche échappe à l’ouvrier-apiéceur, étant de la responsabilité directe du tailleur. Commençons par étudier de manière simple la structure  (en coupe) d’une emmanchure: à gauche, montage classique (anglaise) et à droite montage dit à l’italienne.

En noir apparait le tissu du veston. En gris la cigarette (mince bande de tissu et de toile tailleur en biais) très ‘ressort’ qui sert à repousser le volume de la manche. En rouge la piqure machine. En vert un point main invisible. En violet un point perdu visible En orange l’épaulette fixée sur la toile tailleur qui recouvre le devant du veston. En bleu la doublure. Comme vous le constatez, le principe n’est pas du tout le même. L’épaule classique s’épanche avec volume alors que l’italienne est à couture ‘couchée’ surpiquée. Pour obtenir l’effet de la manche classique, il convient de recourir à une astuce de coupe:Cette astuce fort complexe à maitriser consiste à donner à la manche un périmètre supérieur à l’emmanchure comme le montre le différentiel entre le tracé rouge et la manche (entre 5 et 18cm de plus, sur en moyenne 60cm). Toute la complexité est alors de repousser (suivant la flèche grise) de la laine (avec le bâti et le fer chaud) sur elle-même, à la comprimer petit à petit pour faire coïncider les mesures. Une belle tête de manche se formera alors avec du volume; volume mis en évidence par le travail de la cigarette qui le repousse. Ce travail demande de la patience et du doigté, autant à la coupe qu’au montage, et constitue l’ultime étape du savoir-faire tailleur, bien plus complexe que le montage italien qui consiste à basculer la couture sans rentrer un surplus de laine. L’épaule Cifonelli commence ici, avec un maximum de longueur en plus suivant le tissu. Les laines fines et sèches permettent de rentrer peu de matière, mais les tweed peuvent pas exemple encaisser 16cm, ce qui est extrêmement important. C’est ici aussi que se joue la différence entre artisanat et industrie. Ces derniers, mêmes équipées des dernières machines à coudre à air comprimé ne peuvent rentrer que quelques centimètres à peine.

Ensuite vient le travail non plus sur l’emmanchure, mais sur l’épaule elle-même et sa couture. La encore le travail au fer chaud est important. Comme montré sur le schéma ci-dessous, à la coupe, on taille différemment le haut du dos et le haut du devant (flèche grise). La couture dos fait souvent un pouce de plus que le devant. Il consiste alors à rentrer ce surplus. Chez Cifonelli, c’est au moins 3cm qui sont repoussés sur le dos. Cette ‘souplesse’ ne bouge plus sur la piqure même d’épaule. En revanche, dans le haut du dos, elle se libère (vibration grise en dessous) et donne au dos du galbe pour les omoplates.Cet ‘embu’ (voilà la vrai terme pour désigner de la laine rentrée, compressée au fer) a aussi un effet direct sur la tête de manche, qu’il repousse vers l’avant du veston (ce qui donne de l’aisance pour les mouvements de bras ramenés vers le corps). L’épaule Cifonelli est donc une conjonction de deux faits: une tête de manche avec beaucoup d’embu et une couture d’épaule dos avec également de l’embu, plus que les autres tailleurs. L’effet est immédiatement visible. Ce dessin sus-visé essaye d"exprimer ce fait, avec caricature:A gauche, une emmanchure classique, avec un ressaut peu marqué et à droite l’épaulé Cifonelli, très proéminent, signant immédiatement une confection artisanale, que les tailleurs se faisaient (et font toujours) un devoir de perpétuer (dans un moindre mesure que Cifonelli), comme Guilson ou Gonzales. Si l’esthétique est toujours une question d’appréciation personnelle, le fait est qu’il faut de la patience et de l’expérience pour arriver à un tel résultat, et ça au fond, c’est le plus important: la maestria de l’homme!

NB: mais attention, l’épaule Cifonelli est une épaule anglaise! C’est une épaule anglaise avec beaucoup de volume, tout simplement!!! L’épaule italienne ou napolitaine (d’ailleurs il en existe beaucoup de variantes) n’est pas exécutée classiquement par les tailleurs de Paris, à moins que vous leur demandiez. Après Canali je crois la fait en demi-mesure.

Julien Scavini

Diverses méthodes d’entoilage

4 octobre 2010

Essayons ce soir d’y voir plus clair dans les dénominations quelques fois trompeuses des vendeurs de prêt à porter et autres confectionneurs de semi-mesure à propos de leurs méthodes d’entoilage. Je voyais récemment sur le site de Cape Cod une gamme de prix comprenant des costumes ‘demi-mesure’ et ‘sur-mesure’. Si je doute franchement du fait que le tenancier propose un tel service (au sens de la loi, ‘sur mesure’ signifie trois essayages et une fabrication à la main et un atelier artisanal et géographiquement proche), ces deux catégories reprennent les anciennes dénominations de son site à savoir confection semi-traditionnelle et traditionnelle, bien plus intéressante en ce qui nous concerne. Que signifie ces deux termes?

Reprenons du début. Pour fabriquer un costume, que ce soit en confection ou en grande mesure, il faut disposer contre le lainage du devant de la veste, une toile de corps (ou toile tailleur), faire un entoilé. Cette toile (2), traditionnellement en laine grossière spécialement tissée pour cet usage, permet de rigidifier les deux devants, de leurs donner du corps et de la structure. Sur cette toile, qui va de l’épaule au bas de veste reposent: les épaulettes, les plastrons de poitrine, les revers, les poches etc… Cette toile est l’armature du veston. Appliquer celle-ci est une étape délicate, particulièrement sur les tissus à rayures, que l’on appelle ‘mise sur toile’.

Le plus courant dans le commerce est de sauter cette étape en thermocollant l’ensemble du devant (de coutures à coutures), y compris le revers, avec une toile thermocollante (1). Cette fine résille, souvent synthétique, est enduite de résines qui fondent sous l’effet d’une presse chauffante (ou d’un fer à repasser) pour adhérer au lainage. C’est une méthode rapide, mais qui ne dure pas dans le temps, la toile se décollant à la suite des différents lavages et surtout de la vapeur qui font pocher le tissu (apparition de bulles sous le lainage). Ce premier schéma illustre l’endroit d’une veste (devant+petit côté avec poches) et son envers thermocollé.

La deuxième méthode (ci dessous à gauche) qui est la plus courante chez les confectionneurs de demi-mesure haut de gamme est l’entoilé semi-traditionnel. Il consiste à créer un vrai plastron (3), avec diverses couches, comme le bougran ou le crin de cheval, sur la toile de corps. Mais il s’agit d’une toile particulière, enduite en bas de la veste et aux revers de résines thermocollantes (5). Les plastrons sont donc flottants, comme en grande mesure, mais le reste adhère au lainage, et le solidarise. C’est une méthode que je n’aime pas beaucoup mais qui est pourtant récurrente, les industriels maitrisant très bien le processus. La plupart du temps qui plus est, il n’y a même pas de toile de corps et les plastrons sont placés au dessus de la résille thermocollante qui couvre tout le devant. C’est le cas de pratiquement tous les costumes en prêt à porter haut de gamme en dessous de 1200€.

Enfin, la troisième méthode (ci dessus à droite), la plus chic, celle qui est quelque fois appelée ‘confection traditionnelle’, utilise une toile de corps, sur laquelle sont aussi additionnés des plastrons et qui est flottante jusqu’en bas. Dans cette technique, les revers sont brochés avec des fils aux points de chevrons (et non thermocollés) avec une machine appelée Strobel (4). C’est la méthode la plus durable, que peu d’usines réalisent bien que la demande soit de plus en plus importante. Ces pièces sont coûteuses à réaliser, et donc à acheter, mais durent plus longtemps. C’est ce qui se rapproche le plus de la grande mesure traditionnel, le terme étant ici plus adéquat.

Vous comprenez dès lors la jungle qui entoure toutes les dénominations commerciales et qui n’ont souvent qu’un seul but: se faire passer pour de la grande mesure, ou bespoke. Si toutes ces méthodes sont honnêtes et répondent à divers besoins, notamment en terme de coût, il convient de faire nettement la différence entre appellations. Le consommateur se doit d’être expert pour déjouer les tours marketings, internet est là pour ça!

MàJ: j’y repense, il existe aussi une offre de semi-entoilé (càd bas de veste thermocollé) avec des revers brochés au fils… C’est une option assez intéressante et plutôt répandue encore une fois, notamment par les maisons de demi-mesure qui se targuent d’avoir des revers qui ‘roulent’. Tout dépend de l’industriel qui est derrière…

Julien Scavini

Les toiles tailleurs

7 juin 2010

En cet avant dernier jour du CAP tailleur, il fut intensément question dans ma tête de la découpe des toiles et aux plastrons qui composent l’essentiel d’une veste de tailleur. Rigidifiant le lainage du devant de la veste, ces toiles ont d’autres propriétés, qui dépendent de la méthode de pause ou de l’esthétique générale de la veste. Ils forment le soubassement du veston. Alors que l’industrie les ont rendus légères, à grands coups  de thermocollage, les tailleurs ont toujours recours à d’ancestraux systèmes de piquotage, donnant du galbe au devants, formant la poitrine. Et tout ne se joue pas au fer, au contraire! Nous allons tâcher d’y voir plus clair, entre les différentes approches tailleurs (car évidement, autant de méthodes que de tailleurs). Accrochez vous, cet article en forme d’encyclopédie est réservé aux plus connaisseurs!

Récapitulons d’abord la hiérarchie. Tous les tailleurs utilisent en premier lieu la toile tailleur, ou toile de corps, constituée de laine vierge à 100%. Tissée grossièrement, elle contient encore beaucoup de suints, utiles au travail au fer. Il convient de la faire décatir plusieurs heures dans une bassine d’eau avant de la travailler.  Cette toile, malgré sa grossièreté de tissage, existe dans un nombre quasi infini d’épaisseur et de poids, permettant à chaque professionnel d’adapter son choix au lainage. Cette toile occupe une bonne partie du devant, y compris les revers lainage, lesquels sont brochés sur celle-ci à l’aide de points de chevrons (invisibles).

Vient ensuite le plastron, le plus souvent en laine et laine de chèvre et/ou laine et crin de cheval. Ces plastrons, plus petits, possèdent ce que l’on appelle du ressort, c’est à dire qu’ils réagissent avec vigueur aux tentatives d’écrasements. Ils ne se froissent donc pas et ont la mémoire de la forme.

Enfin, pour protéger la doublure intérieure des longs poils rêches et secs des plastrons, il est coutume de recouvrir une bonne partie de l’ensemble plastronnant avec un matériaux duveteux. Certains utilisent des ouatines de coton ou de polyester, d’autres de fins mohair ou du feutre etc…

Sur les schémas ci-dessous, j’ai tâché de résumer diverses méthodes de découpes et/ou d’assemblages des toiles composant le plastron. Les trois premiers exemples présentent, en plus d’une vue de face extérieure, trois intérieurs possibles. Les hachures oranges représentent  la ouatine qui cache tout le reste. Les hachures bleue figurent une bande (en percaline ou en doublure), coupée en droit-fil ou en biais, et qui permet de maintenir le roulant du revers à sa place. Il réalise une butée. Il est donc nécessaire de connaitre le type de boutonnage (2 ou 3 ou voire 4 boutons) pour régler le revers (à la différence des vestes de prêt-à-porter où les marchands modifient à l’envie et à grands coups de fer le revers). Les zigzags oranges représentent la liaison machine ou zigzag machine (qui permet de tenir une pince, par l’intermédiaire d’un petit bout de doublure en biais). Toutes les épaisseurs sont rendues solidaires par de grands points de chevrons (nous y reviendrons). De plus, le passement est représenté en rouge (largeur 1cm en réalité):

Trois possibilités donc:

A: la toile tailleur est coupée en plein biais. C’est une option assez peu vue, mais qui existe. Les avantages sont: déformer très facilement la toile à la clavicule (flèche) pour obtenir le travail de la souplesse à l’épaule; lutter contre la déformation en biais du lainage du devant. Évidement, la passement en bordure de veste (bande de coton en droit-fil, 1cm de large, glacée sur le bord tout autour de la veste, pour fixer notamment les arrondis de la veste, qui se sont pas en droit-fil. Ce passement est posé à cheval sur la toile tailleur et sur le lainage, au bord de la piqure de garniture intérieure) sera posé sans souplesse, à plat, pour contrebalancer l’effet diagonal. De même, l’arrêt de revers (hachure bleu) est posé en biais, car l’un sur l’autre, ils se compensent. L’inconvénient majeur est la non reprise du poids des poches, à cause du biais.

Ensuite, le plastron (chèvre laine) est coupé en droit-fil, et des crans sont réalisés en haut, pour permettre la déformation sous le fer de la clavicule. Avec la chaleur, l’humidité et le poids du carreau tailleur (le fer de 5, 7 voire 14kg), il est possible de fortement déformer cette zone, pour créer le ‘godet’.

Il est également possible d’y adjoindre un plastron annexe de crin de cheval/laine, avec beaucoup de ressort. Les deux plastrons, de forme quasi équivalente (l’un est plus petit de 1cm en périphérie) ainsi que le pied d’éléphant (la dernière petite partie que l’on dispose à l’épaule) donne de l’épaisseur aux plastrons, un effet d’armure, qui choque au premier abord, mais satisfait de nombreux amateurs. C’est la méthode utilisée par exemple chez Guilson à Paris.

NB: les sacs de poches (côté et poitrine) sont basculés derrière les toiles, soit après coup (et donc glacé), soit réalisés directement dedans (meilleur solidité alors).

B: Cette fois ci, la toile est coupée en droit-fil. Pour former l’épaule, un autre morceaux de toile tailleur (en biais ou en droit fil) est cousu en haut, ce que l’on appelle la plaque d’épaule. Avec la déformation au fer, cela permet de bien créer le ‘godet’. Sa découpe en rond et son accrochage à la toile permet éventuellement de prêt-former ce trop-plein de tissu. Ici, le passement est posé avec beaucoup de souplesse, voire des vagues (montage à l’italienne). Cela évite au plus haut point les effets de rides au bord de la veste, qui sont dûs (dans la méthode A) au rétrécissement du passement coton (et oui, encore une tuile à prévoir). Aussi, chez Camps, la ouatine descend très bas (ce qui est une bonne idée à mon goût).

Alors, le plastron chèvre/laine sera coupé en biais. Il est également possible d’y coudre une autre plaque d’épaule, ce que Camps de Lucca réalise. Ils disposent également un autre plastron chèvre/laine, plus petit, pour asseoir la forme. Il est également possible d’élargir la découpe du haut du plastron, pour ensuite chercher à la faire correspondre à la toile, moins large. L’effet est évident: un godet se crée qui sera résorbé par le travail à la main de piquotage. Et enfin le pied d’éléphant.

NB: les poches, par exemples, ne subissent pas le même traitement. La poche poitrine reste coincée entre la laine et les toiles, alors que la poché côté est basculée derrière et glacée. Pour la poche poitrine, je trouve que c’est clairement un inconvénient, tout mouchoir de pochette ou lunettes marquant alors un ‘bombé’ sur le devant.

C: Enfin, un variante de la méthode B, qui consiste non plus à réaliser une plaque d’épaule, mais une ‘quille’. Il s’agit de fendre le haut de la toile tailleur, et d’y insérer un biais en forme de triangle, que l’on zigzag. L’effet est immédiat et crée le ‘godet’. Cette méthode est indiquée dans les tissus très fins, ou le zigzag horizontal de la plaque d’épaule (B) pourrait marquer.  Si le tissu est fin, évidemment, le deuxième plastron sera éjecté du lot.

NB: ici, les poches peuvent être exécutée à l’inverse de la B. Mauvaise idée, la méthode A, à ce niveau, étant la meilleure (toutes poches à l’intérieur).

Évidemment, à propos des poches, elles peuvent être réalisées avant, ou après la mise sur toile. Personnellement, j’aime faire les poches côtés avant, puis les faire basculer et les glacer. Quant à la poche poitrine, je trouve que la réaliser directement dans la toile, une fois l’entoilage effectué, est un gage de solidité.

Pour ce qui est du ‘godet’ de clavicule, vous avez sans doute compris que c’est un élément essentiel. En effet, avec l’aide de l’épaulette (fine ou épaisse), ils compenseront le creux de la clavicule, cet os qui règle les mouvements de l’épaule et du bras. Ce ‘bombé’ créera sur le devant une ligne nette, qui ne marque pas l’os et donne de l’aisance (regardez les épaules des costumes deux boutons grande mesure Arnys de François Fillon: impeccable). Au moment de bâtir le dos et les devants ensembles, il s’agira de bien ‘jouer’ avec ce godet, avec un travail incroyable de la main disposée en creux, pour positionner la souplesse, travail dit ‘à l’italienne’, encore…

Tous les petits éléments de ce plastronnage sont finalement rassemblés ensemble, les uns sur les autres, au niveau de la poitrine et de l’épaule, comme le montre la première figure ci-dessous. Une ouatine recouvre donc ensuite le tout, avant le piquotage. Ce piquotage, composé de quelques centaines de points mains (de temps à autres à la machine) prend l’aspect de chevrons, d’où le nom du point. Il peut-être réalisé dans plusieurs sens: du milieu vertical à gauche puis à droite et la plaque d’épaule (1) ou du milieu horizontal vers le bas puis vers le haut et la plaque d’épaule (2). Voilà deux grandes écoles. Pour le biais qui arrête le revers, il est rapporté ensuite, et repiquoté, avec un point identique mais plus petit. Enfin, le revers est broché sur la toile, avec le même point, mais petit cette fois (que Camps, hélas, réalisent à la strobel-machine à ourlets invisibles). La méthode 1 permet une meilleur prise en main, et par grattage sous la main, un meilleur bombé naturel. La deuxième est plus adaptée au long plastrons et laisse le champ plus libre pour le travail au fer.

Voici donc un résumé, forcément partiel, de tout l’art qui se cache derrière la poitrine bien formée d’une veste de tailleur. Nous sommes très loin ici des vestes ‘mornes plaines’ du prêt-à-porter, où le thermocollant n’arrive jamais vraiment à créer une forme et à la maintenir. Au contraire, tout le pouvoir de la confection réside ici, dans ces quelques épaisseurs de matériaux, rendues solidaires et travaillées longuement sous le fer, pour dessiner l’empreinte du client, jeune ou âgé, dont les pectoraux ne sont jamais identiques ou au même endroit. J’espère avoir été aussi clair que possible, même si cela peut paraitre brouillon. Évidemment, le tailleur est une science vivante qui s’accommode assez peu de l’écrit…

Julien Scavini

Une histoire de cintrage

22 février 2010

L’une des esthétiques principales que nous présentent les magasines de mode masculine est le cintrage quasi systématique des vestes, souvent aidé par des pinces disposées dans le dos des mannequins. Certains voient dans cette démarche une féminisation des coupes sur le chemin de l’androginité, d’autres y voient le diable ‘Slimane’, mais tentons ce soir d’être objectif.

Le grand tailleur Rousseau à Paris avait une habitude lors des essayages: il pointait du doigt la veste à la perpendiculaire du corps pour chercher l’aisance, et disait régulièrement, comme une sorte d’adage qu’il fallait toucher tout de suite pour y être! Cette idée est représentative d’une bonne démarche de coupe.  L’aisance doit être prise en compte, mais il ne s’agit pas de flotter dans le veston.

L’histoire de la coupe a toujours cherché le bon compromis entre élégance et aisance, ce qui touche à des questions d’appréciation et de goût. Ces quarante dernières années ont vue des évolutions contradictoires en terme d’élégance masculine, le point culminant étant le flasque des années 80. Pour autant les bons tailleurs ont souvent eu comme préceptes de rechercher la ligne juste plus que la ligne de la mode, même si encore une fois cela renvoie à des questions d’appréciations personnelles.

La coupe cherche perpétuellement à renouveler ses codes. Les schémas ci-dessous représentent trois stades d’évolution de cette dernière. Une veste se compose principalement de deux devants, de deux petits-côtés et du dos en deux parties aussi. Sur les schémas, ils sont représentés en haut à plat. En rouge les bords qui seront piqués ensemble, en vert l’emmanchure de la manche. Donc le premier schéma représente la version de base, datée années 50. Le petit côté (celui du milieu) est relativement droit et se termine par le bas de l’emmanchure. Il se raccorde sur le devant en tangente horizontale et se raccorde sur le dos en tangente quasi verticale. Le dos est donc peu marqué par les manches.

La première proposition pourrait donc dater des années 50 (schéma 1). Souvenons nous dans les anciens magazines ou films de ces vestes taillées comme des armoires et proposant des bustes très larges, très masculins pourrait-on dire. Ces vestes étaient taillées comme des tubes, ce qui donnera d’ailleurs à Pierre Cardin l’idée de ces vestes tuyaux  à basques carrés dans les années 60/70. Nos amis grands bretons furent d’un sens les premiers à chercher le cintrage, sans pour autant modifier la coupe en profondeur (schéma 2). Le petit côté reste quasi le même. Les italiens (je généralise d’un sens, car l’histoire est bien plus complexe) sont allés plus loin en modifiant la coupe du petit côté, qui se raccorde dès lors au dos avec une pente moins importante de l’emmanchure. Cela fait reposer sur le dos une partie plus importante de l’emmanchure. Il s’agit de la démarche la plus actuelle.

Ces trois démarches proposent trois visions stylistiques différentes. La première donne une carrure (carrure en U), la deuxième un léger cintrage mais proposant toujours un dos large (carrure en V) et la troisième une silhouette très près du corps et beaucoup plus fluide. Mais si la dernière est fortement représentée dans le commerce du prêt-à-porter, un tailleur sera capable de proposer les trois suivants le ‘gabarit’ du client qu’il rencontre. Quelqu’un de fort et de carré sera parfaitement à l’aise dans la première. Une personne sportive sera plus confortablement habillée par la deuxième et enfin le drop mince et urbain sera quant à lui parfaitement à l’aise dans la troisième. Les différences apparaissent fortement sur les hanches devant et sur les épaules dos.

Voici trois exemples de coupes montrant l’infinie possibilité de l’art tailleur pour créer des silhouettes différentes loin de la standardisation industrielle. Ces trois schémas presente aussi trois histoires de la coupe et du style qu’il est innévitable de comprendre pour bien appréhender les spécificités historiques du costume masculin. Et notons enfin à quel point, pour un simple cintrage, ou plutôt une simple coupe ‘près du corps’, il aura fallu du temps pour définir et redéfinir les normes tailleurs, sans changer les fondements, mais en les améliorant, dans une démarche presque darwiniste d’évolution.


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