Un grain

C’est en regardant un documentaire récemment sur La Chaine Parlementaire consacré logiquement à notre histoire politique récente que j’ai été frappé par un point de style. Point de style qui s’est renforcé encore lorsque sur la Paramount Chanel, j’ai entrevu un film des années 1950 tout à fait charmant (Noël Blanc). Dans le documentaire politique, le réalisateur avait alterné des images d’archives avec des prises de positions contemporaines. Edouard Balladur Premier Ministre en archive, Nicolas Sarkozy en commentateur actuel. George Pompidou en archive, Laurent Fabius en commentateur actuel. Robert Badinter en archive, Jean-Louis Debré en commentateur actuel… etc.

La différence fondamentale, outre le grain de l’image versus une image nette, était… le grain des costumes, versus des costumes très lisses. Dans toutes les images anciennes, dont ce fameux film ci-dessous, les tissus des costumes ont de la texture, un grain caractéristique. Les tissus accrochent la lumière, je dis qu’ils grattent la lumière. Cela donne une beauté spirituelle je trouve aux costumes, une richesse élégante.

De nos jours, flanelles et tweeds donnent un peu cela. A l’époque, tous les costumes avaient cette texture légèrement peignée, grattée, chinée. Seules les gabardines avant, avaient cette texture si lisse que nous connaissons aujourd’hui. On les utilisait pour des costumes d’été et des pardessus fluides.

De nos jours, l’écrasante majorité des costumes est totalement lisse. Depuis la révolution lainière des années 1990, les laines sont devenues surfines. Et dès lors, esthétiquement, il est difficile de distinguer une laine d’un polyester à l’œil. Tous les costumes sont plats. Même ceux en fil-à-fil, seul tissu chiné à même de donner un peu de profondeur à l’étoffe. Ce costume d’Edouard Balladur est parfaitement caractéristique de ces nouveaux tissus, lisses, brillants disent certains.

Cette nuance esthétique est très présente dans une série que je trouve nulle, Inspecteur Murdoch sur France 3. Observez les costumes créés pour l’occasion. Tous ultra-lisses car coupés dans des tissus contemporains. Non sens rédhibitoire pour moi. Tous ceux qui portent des vêtements anciens (1970 et avant) le sauront immédiatement. Un tissu ancien, c’est un mélange entre un léger duvet grattant de surface et une certaine raideur. Ci-dessous, le roi de la flanelle, Fred Astaire.

M’est ainsi venu une réflexion que finalement, peut-être, le costume vieux style, ou vieil argent, c’est un peu celui coupé dans un drap qui gratte la lumière. Souvent ce drap, il faut l’avouer, il n’est pas très léger. Je pense à Intercity chez Holland & Sherry par exemple. Et encore, c’est quand même très lisse comme tissu.

Le plus difficile dans cette volonté esthétique que j’exprime, c’est de trouver l’étoffe. Un tissu mat. Pas terne pour autant. Avec une couleur éclatante, mais mate. Un costume ancien, c’est toujours un grain caractéristique qui attrape la lumière. Se donner un genre d’allure classique, intemporelle, qui ne fasse pas moderne et plastique, c’est arriver à trouver ce grain. A l’inverse d’une laine chatoyante qui s’exprime en super 150’s. Avec des lignes un peu opulentes, un costume coupé dans un tissu qui accroche la lumière aurait une grande dignité. J’en rêve.

Belle semaine, Julien Scavini

PS : cette semaine, j’ai écouté Eroica de Beethoven. Herbert von Karajan, Berliner Philharmoniker.

Ce que cela dit d’un client

Lorsque l’on ouvre un vieux livre de coupe des années 1930 ou 1950, il y a souvent au début quelques pages qui expliquent à l’aide de moult photographies comment prendre les mesures et où les relever. Et ces mesures pour la veste, le gilet et le pantalon, sont toujours relevées sur des hommes portant… veste, gilet et pantalon. Pour les érudits tailleurs qui ont rédigé ces ouvrages en leur temps, il allait de soi que la mesure d’un vêtement à faire découlait des mesures d’un vêtement porté, en plus des mesures au corps, c’est-à-dire directement sur la chemise.

En ces temps-là, le tailleur se fiait à ce qu’il voyait. Il se fiait à ce que le client portait en passant le pas de la porte. Le tableau général et les grandes lignes (volume des vêtements, longueur des parties), et les détails (aplomb du vêtement, lignes des épaules, netteté des flancs)… etc…

De nos jours, il est toujours agréable pour un tailleur de voir le client qui entre porter un vêtement tailleur. C’est une forme de logique. Le client vient chercher un costume, on le voit venir en costume… Cela immédiatement imprime une image générale et particulière de là où l’on va. Qui est cette personne ? Que porte-t-elle ? Comment porte-t-elle ? Puisque précisément le costume est un langage, le simple échange visuel en dit déjà long sur le client et son désir. S’il porte élimé, peut-être proposera-t-on des tissus petit budget ? S’il porte un très beau tissu, évident que seuls les beaux tissus seront présentés. S’il porte trop étroit, est-ce par ce qu’il a grossi ou qu’il aime ainsi ? S’il porte un cardigan sous la veste, peut-être faudra-t-il de l’aisance ? Parcequ’il a une difformité physique, voyons comment l’autre tailleur a traité le sujet ?

Surtout qu’à la différence des années 1930 ou 1950 précédemment évoquées, de nos jours, les styles peuvent être très variés pour ne pas dire complètement opposés. Le super slim fit (pantalon taille basse étroit associé à une veste courte) côtoie l’ultra classicisme (pantalon taille haute ajusté et veste intemporelle) ou l’avant-garde (pantalon taille naturelle coupe droite voire large, veste légèrement oversize).

C’est ainsi que le métier s’oriente. Le costume n’est plus une obligation professionnelle depuis quelques décennies. Depuis les années 1970, il est même pour certain chercheurs spécialisés un total plaisir, un objet de désir et d’amusement. Il ne fait plus partie du champ de la nécessité. Dès lors, il est logique que chaque client vienne chercher des lignes de costumes radicalement différentes. Le sénior qui veut s’habiller ultra jeune… ou comme chez Old England. Le jeune qui pense qu’être moderne c’est prendre un slim-fit… et l’autre jeune qui sait que l’oversize va gagner d’ici quelques mois et prend les devants.

Des épaules comme John Wayne ?

Pour le tailleur, la tâche est ardue. Difficile. Certes par la conversation, il est possible de faire émerger le langage du futur costume. Mais qu’il serait plus facile de voir déjà une ébauche ou une approche stylistique déjà portée, plutôt que de palabrer sur la largeur d’une cuisse ou la longueur d’une veste, sans référence connue.

En demi-mesure, il existe ce que l’on appelle des gabarits de mesure dans le jargon. Des vestes et/ou pantalons dans des tailles connues, qui permettent de questionner la silhouette. Voulez-vous plus étroit là ? Plus large ici ? C’est une approximation. Ce n’est pas forcément au premier essai que toutes les pièces de ce puzzle complexe seront alignées. Et il ne faut pas croire que la Grande Mesure sait répondre mieux encore que la demi-mesure. J’avais hier un client étranger qui sortait d’un grand tailleur de la rue Marbeuf et qui venait commander des pantalons légers pour Los Angeles… Il a fallu que je lui fasse passer 5 pantalons différents avant de comprendre qu’il voulait… la coupe d’un jean mais en lin et soie. Et j’espère qu’à l’essayage dans un mois, j’aurais bien tout compris.

Il faut de l’intuition pour comprendre les désidératas. Mais elle ne suffit pas complètement. Qu’il est décevant pour le tailleur lorsque le client à la fin trouve la veste trop courte. A s’arracher les cheveux et à pleurer. Il y a eu conversation. Ce point, il a été évoqué longuement. Mais hélas, le tailleur n’est ni dieu ni devin. Il fait de son mieux et n’a pas de baguette magique pour remettre du tissu là où il n’y en a pas. Si une première veste avait servi de modèle, ce point eut été plus sûrement trouvé.

Ce métier est beaucoup affaire de psychologie. Celle du client. Celle de son image dans le miroir. Elles ne coïncident pas toujours d’ailleurs. Parfois elles ne se verbalisent pas facilement non plus.

C’est ainsi que lorsque le tailleur voit arriver un client, voir ce qu’il porte est très important. Les mots ne suffisent pas toujours. Un bon dessin vaut mieux qu’une longue explication dit-on. Et s’il porte un costume, pour faire un costume, c’est bien. Tous les jours, ce sont des jeans baskets tshirts (sales) qui arrivent. Comment savoir où mettre les pieds ? Que penser ?

Triste aussi sont ces clients, pas si rares, que l’on voit à l’année habillés en Décathlon et consorts, et qui pourtant commandent de forts jolis costumes, en tissus prestigieux et onéreux. Des costumes statutaires. Des merveilles que l’on est heureux de réaliser. Mais qui ne les portent jamais, jamais, jamais en présence de leur tailleur. On sait qu’on leur fait de jolis choses, mais on ne peut pas complètement juger du résultat, car on ne les voit pas vivre dedans, à part cinq minutes devant le miroir au moment de la livraison. C’est si dommage pour le tailleur.

Belle et bonne semaine. Julien Scavini

Ce soir, Concertos pour piano n°1 de Chopin, par Arthur Rubinstein et le New Symphony Orchestra of London sous la direction de Stanislaw Skrowaczewski, 1961. Youtube.