La veste, objet modulable

La veste classique, développée au cours du siècle écoulé, est une formidable base de travail et d’amusement pour les tailleurs et leurs clients. Pour les stylistes aussi. La base, c’est-à-dire la coupe générale du corps et des manches est toujours la même. Elle peut varier un peu suivant le coupeur qui suit ses envies ou la maison qui suit la mode. Mais globalement, un corps de veste reste un corps de veste. Par contre, tout ce qui en fait le style et les options peuvent varier. Voilà par exemple ce que l’on obtient d’un tracé primaire en coupe. Un gabarit sans revers, sans poches, sans ligne précise du bas.

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En coupe, et qu’importe que l’on trace une veste droite ou croisée, châle ou à col pointe, la base de développement est la même. Une fois le tracé primaire obtenu qui définit les grandes lignes de volume, il convient d’apporter les raffinements stylistiques : un, deux ou trois boutons, cran à encoche ou cran pointu, poche à petits rabats ou poches plaquées. C’est ainsi que les tailleurs et les stylistes procèdent. D’une même base, un bloc comme disent les  industriels, on peut faire dériver des styles. La vestibilité, c’est-à-dire le confort sera le même, mais le style sera différent. C’est ainsi que l’on peut ‘programmer’ une veste, à partir d’un langage ayant son alphabet : boutonnage, poches, revers, éléments divers.

Il est possible de tirer à partir de cette bases de nombreuses variantes, très différentes. Au significations différentes…!

Je m’amuse dans le grand tableau ci-dessous à dessiner simplement des options de boutonnage. Je pars de la veste un bouton pour arriver à la quatre boutons. Parallèlement à ce travail, j’ajoute la forme de revers : cran à encoche classique, cran en pointe, cran en pointe sur base croisée, col châle sur base croisée et droite. Vous verrez avec ce tableau que je commente en dessous, tous les possibles, à partir de cet alphabet simple et modulable à l’envie.

  • Ligne 1 : vestes à un bouton, ou un niveau de boutonnage pour les croisés | ligne 2 : vestes deux boutons ou deux niveaux de boutonnage pour les croisés, etc.
  • Colonne A: col châle | B: col en encoche simple | C : col pointe | D : croisé à col pointe | E : col châle croisé

planche de variations

  • La ligne 1 rassemble assez facilement les smokings.
  • A noter que 1B ne se fait pas vraiment en smoking. Et peu en costume de ville, toutefois Huntsman en a fait sa ligne maison. (photo)
  • 1D peut exister en smoking, j’ai préféré dessiner un costume à la ligne typiquement années 90, avec ce boutonnage très bas caractéristique, comme Ralph Lauren (photo).

  • 2A ne se fait pas. Mais depuis qu’un ancien premier ministre (Manuel Valls) l’a fait couramment, je me suis senti obligé de le mettre dans mon étude. Remarquez, certains au gouvernement l’appelaient ‘Tati’, comme la marque. (photo) Donc ce n’est pas une preuve. Je l’ai fait deux fois pour des mariages, dans des tissus intéressants comme du lin irlandais. C’était pas si mal.
  • 2B représente l’absolu classique actuel. Le modèle de la veste aujourd’hui.
  • 2C est très élégant. Une allure très années 30 mise en avant par Tom Ford. (photo)
  • 2D représente le croisé conventionnel, celui du Prince Charles et d’autres gentlemen plein de goût. (photo)

 

  • 1E a beaucoup d’allure mais se voit rarement. (photo)
  • 2E a comme 1E beaucoup d’allure, mais seul Ralph Lauren s’y intéresse un peu. Une version sublime. (photo)

 

  • 3A. Une curiosité n’est-ce pas que ce col châle sur une veste trois boutons. Cela a du exister un peu, sur des vestes molles vernaculaires. De manière contemporaine, c’est tout à fait un possible à la Arnys. (photo)
  • Si 3B est archi classique (la veste trois boutons), 3C est moins courant. Dans la série Hercule Poirot de ITV, l’acteur David Suchet porte souvent cette forme de trois boutons à col pointe. C’est très formel et typiquement années 30. Un petit esprit pincé de jaquette. (photo)
  • En 3D, on pourrait appeler cette forme demi-amiral. Un aimable client -paix à son âme- m’avait commandé cette forme il y a quelques années. Beaucoup de chic et d’allure.
  • En ligne 3 et encore plus en 4, élargir les revers devient de plus en plus difficile sans que le tissu ne vrille ou tire, entrainé par le col.

 

  • 4A, rien à proposer, comme 4C. De toute manière, 4 boutons se fait très peu. C’est très 1910 ou très 2000. Dans le premier cas, c’est parfois élégant, dans le second, c’est purement saugrenu, un peu façon Thierry Mugler. (photo)
  • 4B, une timide étude très début de siècle, c’est pourquoi j’ai proposé un autre col de chemise.
  • 4D. L’apothéose du style marin et du style tout court. Lord Mountbatten! Le monde portera-t-il encore des personnages de ce niveau de grandeur? Pour bien dessiner ce croisé, il faut arrondit le bord vertical, vers l’extérieur. Cela produit un effet optique en démultipliant l’ampleur de la poitrine. Les tailleurs de la marine française faisaient ça mieux que personne. Faisaient. Hélas… (photo)

 

  • Et enfin, je sais que vous n’attendez que ces cases : 3E et 4E. Depuis que les années 30 se sont terminées, difficile de trouver de telles pièces. L’idée de vestes d’intérieur ou de fumoir largement boutonnées, qui plus est de brandebourg, allait de pair avec la froideur des intérieurs avant le chauffage central. Les revers pouvaient être matelassé ou même en fourrure.
  • Notez que la colonne E ne renvoie qu’à des veste servant à l’intérieur. Presque comme la colonne A. L’allure enveloppante du col châle y est peut-être pour quelque chose. La colonne E est quasi impossible à trouver en demi-mesure. Peu d’ateliers travaillent ces formes, d’abord peu commune, et surtout très technique. Il ne faut pas croire, le col châle est assez difficile à bien réaliser. D’une pièce, il consomme beaucoup de tissu et pour que les pans ne vrillent pas, ne tirent pas, il faut travailler très finement. Certes il est moins long à faire que les autres, mais il est plus technique dans le tour de main, dans les souplesses, ces fameux embus.

 

Voilà, avec ce petit tableau, vous avez de quoi rêver à tous les possibles de votre garde-robe. Et vous pouvez même essayer vous-même de remplir chaque case! Enfin songez que si les poches varient aussi, la possibilité en terme de variation devient infinie! Une vraie modularité cette bonne vieille veste!

Bonne soirée et bonne semaine, Julien Scavini

La photo du jour

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Il fut un époque où l’on taillait les pantalons ‘taille haute’. Le pantalon dès lors devenait presque une chemise. Cela est-il mieux qu’un ‘taille basse’ sous le ventre? Ce pantalon est un peu excessif, mais au moins, il ne risque pas de tomber ni d’être inconfortable à l’arrière. Solution intéressant je trouve, cet homme avait un tailleur émérite!

L’évolution de la veste sur un siècle

Un lecteur m’a récemment interrogé sur les hauteurs de boutonnage d’une veste, sur le rendu esthétique d’une part et sur l’histoire de celui-ci. Il se demandait en particulier s’il existait un conseil pratique concernant cette hauteur de boutonnage suivant les morphologies.

La réponse n’est pas aisé et surtout, elle n’est pas absolue de mon point de vue. Je sais bien que des stylistes essayent toujours de faire rentrer les gens dans des grilles, en H, en 8, en V etc. Mais ces concepts de rationalisation morphologiques, s’ils sont peut-être finement travaillés par leurs auteurs, ne sont pas miens. Car de mon côté, je m’en réfère à l’usage et à l’histoire. Ce qui est vrai à une époque ne l’est plus à l’époque d’après. De nos jours on trouve que les épaules d’une veste doivent être étroites. A une époque, qu’elles devaient être très larges…!

Se questionner de nos jours pour savoir s’il est préférable suivant telle ou telle morphologie de porter une veste deux ou trois boutons ne fait pas tellement sens pour moi. Car je m’en réfère d’abord à ce qui se fait (le deux boutons) et ce qui ne se fait plus beaucoup (le trois boutons). Je pense que le deux boutons est mieux parceque… je l’ai dans l’oeil, et que mon oeil y est habitué. Dans les années 50, j’aurais dit l’inverse.

Mais comme je sens poindre les esprits chagrins, je vais en rajouter une couche. Si vous aimez le trois boutons, même si ce n’est plus tellement dans l’air du temps, eh bien osez le porter! Ne vous fiez pas à me première sentence. Il y a la mode, et il y a le style. Si vous aimez le style trois boutons comme James Stewart sur cette photo, il ne faut pas vous arrêter sur mon jugement. C’est admirable n’est-il pas? L’opulence des épaules!

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Il est vrai que les tailleurs disaient avant, que quelqu’un de grand est mieux habillé en trois boutons et quelqu’un de petit, mieux en deux boutons. C’est un jugement orienté par l’esprit de l’époque, non une étude scientifique. Qui de toute manière serait fondée sur quoi? Des jugements esthétiques? Quelqu’un de grand en veste un bouton avec revers larges, c’est un parti-pris stylistique qui doit plaire avant tout à son porteur. Et quelqu’un de petit peut revendiquer de porter une veste trois boutons à la mode de 1900 s’il veut.

Je pense que précisément, l’art tailleur et sa capacité de personnalisation ne doit pas s’enfermer dans des dogmes de prêt-à-porter. En 2000, les vestes trois et même quatre boutons étaient à la mode. C’est si prêt et si loin déjà en style. En mesure, autant se fier à sa propre recherche stylistique. Si l’on veut trois boutons, on commande trois boutons.

C’est une recherche personnelle qui faut alors mener. Le tailleur bien sûr peut aider. Il est vrai que je n’aime pas beaucoup le trois boutons sur quelqu’un de ventru. Car les devants placent moins bien, et l’idée que le revers aille se tendre à la taille est préférable. Mais si la poitrine est un peu développée, pour éviter les revers qui cassent avec deux boutons, fermer en trois boutons peut être ingénieux. De même, quelqu’un de grand à la poitrine plate en revanche n’aura aucun problème pour faire ‘tenir’ les trois boutons en ligne. Et en cas de doute, deux boutons et c’est plus simple.

Ensuite, cette fameuse question de la hauteur du bouton. Question intéressante. Qui renvoie à la physionomie des vestes au cours du siècle passé. Elle a pas mal varié suivant les décennies. J’ai tenté par quelques photographies de vous évoquer cette évolution des formes. Il y a trois facteurs à prendre en compte : la longueur de la veste, la hauteur des poches et la hauteur du bouton. Ces trois points sont corrélés de manière variables, tantôt ils s’éloignent, tantôt ils se rapprochent, c’est la mode. Dans les années 20, le bouton était très haut placé, la taille marquée bien au dessus du nombril. Dans les années 90, le bouton était très bas, la taille marquée en dessous du nombril. Pour des effets de style radicalement différents.

Il est amusant de constater ces phases, qui correspondent à des générations différentes. Toutefois, il faut bien avoir à l’esprit qu’il s’agit là de stéréotypes. Évidemment, d’un tailleur à l’autre, d’un pays à l’autre, d’une ville à l’autre, ces effets de styles n’étaient pas les mêmes. Comparons avec les mêmes points d’intérêts : longueur de veste, boutonnage, poches côtés, épaules.

 

Entre 1900 et 1914, la veste courte fait ses débuts.

  • la veste est longue.
  • 3 ou 4 boutons placés hauts. Le boutonnage se fait en haut.
  • poches variables : hautes comme sur les jaquettes (à la taille) ou basse pour la praticité.
  • épaules étroites et rondes.

 

Entre 1918 et 1925, la veste s’institutionnalise un peu. Les militaires notamment abandonnent le long habit à retroussis pour la veste plus maniable. Et le deux boutons apparait en force.

  • la veste est longue.
  • 2 ou 3 boutons placés hauts. Le boutonnage est très pincé.
  • poches pas très hautes et un peu pataudes.
  • épaules étroites et rondes.

 

A la fin des années 20, il faut noter une bref tendance au maniérisme vestimentaire. Les boutons remontent, les basques s’allongent. Les vestes sont très très étroites. Max Linder en est une figure, les illustrations de J.C. Leyendecker une référence. Notez sur l’illustration la hauteur des boutons et le déphasages avec les poches côtés. Je n’arrive pas à trouver de juste photo correspondant à l’illustration, mais j’ai pourtant vu cela dans des films anciens.

  • la veste est longue.
  • 2 placés hauts. Le boutonnage est très pincé.
  • poches moyennement hautes.
  • épaules étroites et rondes.

 

Mais de 1925 à 1939, ce soubresaut stylistique disparait. La veste classique de 1920 est retravaillée. Ses épaules se structurent. Les poches remontent un peu. Le boutonnage acquiert sa place disons ‘classique’. En fait, la coupe devient intemporelle. Voyez ci-dessous Fred Astaire avec Ginger Rogers dans La Grande Farandole en 1939. Que dire, quel classicisme! Retour du veston trois boutons plus habillé.

  • la veste est moyennement longue.
  • 2 ou 3 boutons placés autour de la taille.
  • poches jamais très hautes.
  • épaules larges et tombantes.

 

La seconde guerre mondiale n’empêche pas les développements stylistiques. La veste s’épaissit, se raidit. Les revers descendent un peu, les épaules enflent.

  • la veste est moyennement longue.
  • 2 ou 3 boutons placés autour de la taille.
  • poches jamais très hautes, voire parfois un peu basses.
  • épaules larges et tombantes.

 

Les années 50 sont celles de l’opulence retrouvée. Les lignes enflent! Sur John Wayne, c’est incroyable. Pour Fred Astaire et le duc de Windsor, c’est moins net, ils fréquentent des tailleurs classiques qui ne respectent pas les dictats de la mode.

  • la veste est moyennement longue.
  • 2 ou 3 boutons placés autour de la taille.
  • poches jamais très hautes.
  • épaules larges et tombantes.

 

Les années 60 sont celles d’un renouveau stylistique inédit depuis le début. La veste raccourcit, elle s’affine. La jeunesse veut du nouveau! Et le deux boutons revient sur le devant de la scène après y avoir été dans les années 20.

  • la veste est presque courte.
  • 2 ou 3 boutons abaissés.
  • poches pas très hautes.
  • épaules une peu larges.

 

Avec les années 70, le costume en voit de toutes les couleurs. La veste vit une volte-face. Elle s’allonge, ses revers s’élargissent, elle devient plus opulente que jamais. Un retournement par rapport à la décennie antérieure.

  • la veste est très longue.
  • 2 boutons centrés sur la taille.
  • poches hautes dégageant de longues basques.
  • épaules une peu larges.

 

Les années 80 consacrent un abaissement général des lignes. Revers, poches et boutons descendent vers le bas et la veste s’allonge encore.

  • la veste est très longue.
  • 2 ou 1 boutons très en dessous du nombril.
  • poches tassées vers le bas.
  • épaules très larges.

 

Jusqu’aux années 2000, la pente remonte lentement. La veste revient à de plus justes proportions. Pierce Brosnan, dans Remington Steele (1985 environ) puis dans James Bond. Retour d’une allure 1935 classique. 3 et 4 boutons reviennent en force.

  • la veste est moyennement longue.
  • 2 ou trois boutons centrés autour de la taille.
  • poches alignées sur le bouton du bas.
  • épaules confortables sans être larges.

 

Enfin, ce n’est pas un secret, la veste rapetisse de nos jours. La valse continue, le vas et vient de l’histoire aussi. Elle devient de plus en plus étroites. Emmanuel Macron sur la photo du jour d’investiture porte un costume presque années 60, l’épaisseur du tissu (donc la netteté) en moins.

  • la veste est courte.
  • 2 qui remontent en contrepartie du raccourcissement.
  • poches alignées sur le bouton du bas.
  • épaules étroites.

 

Voici un peu de grain à moudre. Comme vous le voyez, essayer de trouver une référence en particulier tant le style a pu changer au cours du siècle est difficile. Vous pouvez bien aimer tel style à la mode de telle époque. Elles sont toutes des mélanges. A vrai dire de nos jours, avec des vestes très étroites dessinant les formes, il y a un petit quelque chose du féminisme des années 1925, la longueur en moins.

Ce que nous apprend cette fresque, c’est qu’il n’y a pas une vérité stylistique. Il n’y a même pas un confort idéal. A tel époque on supporte d’être serré, à une autre on veut de l’aisance. Tout est relatif concernant la veste. Un invariant toutefois, ses lignes générales. Il y a une sorte de constance heureuse heureuse du général. Jusqu’à quand?

Bonne semaine, Julien Scavini

La veste sport et son pantalon

Le vestiaire anglais classique est articulé autour de deux pôles, les costumes habillés et formels, et les vestes seules, associables au gré des envies avec des pantalons divers, plus décontractées et informelles. Lorsque les services du tailleur et de manière générale quand le textile avait un prix, il était classique de posséder un ou deux costumes « endimanchés » et une ou deux vestes, usables jusqu’à la corde, polyvalentes et quotidiennes. Il y avait le beau, il y avait l’ordinaire.

La veste sport est une facilité. Et comme la veste est la pièce tailleur qui vaut le plus chère, il est logique de l’articuler avec plusieurs pantalons, pièces elles moins onéreuses. Pour une veste, deux, trois ou quatre pantalons. Ceux-ci s’usent plus vite. Mais permettent de la fantaisie et un plaisir renouvelé. Pour une veste, moult tenues, lorsque le costume est moins libre. Sur une veste de tweed, par exemple peut aller un pantalon de flanelle grise, un pantalon de whipcord brun, un pantalon de velours, un pantalon de moleskine. Formidable variété.

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C’est un principe que j’applique avec plaisir depuis très longtemps. Toutefois, le temps passant, j’ai tendance à abandonner un peu de système. Car à mon goût, j’ai parfois une impression d’incomplétude. Que l’accord, s’il est polyvalent, n’est pas forcément idéal. C’est commode certes, mais il pourrait être fait mieux.

Surtout, ce n’est pas tellement une facilité le matin. Un costume bleu ou gris, c’est simple, efficace, et se saisit avec rapidité. J’apprécie la force de cet usage pour le travail. Par contre, la veste sport impose plus de réflexion. Vous me direz, si peu. Oui au fond c’est une bataille dans un verre d’eau. Tout de même.

Ainsi, plus le temps passe, plus j’ai tendance à confectionner mes vestes sport AVEC un pantalon. Gris ou autre qu’importe, mais l’accord est figé. Je peux toujours le faire changer, mais chaque semaine, lorsque je saisis le cintre avec la veste, il y a dessous un pantalon ad hoc. En fait c’est un luxe par rapport à la situation que j’ai décrite.

Certains pourraient trouver cela triste et monotone et je les comprends totalement. C’est là que se trouve une légère gradation dans l’art du gentleman, entre le simpliste et le raffiné, le rapide et l’attentionné, l’usager et l’esthète.

Cette question d’une veste pour un pantalon se pose d’autant plus lorsque la veste a un motif ou une force certaine. Les tissus que proposent les drapiers sont de plus en plus pimpants, souvent relevés de carreaux. Ces couleurs multiples ne rendent pas la tâche de la combinaison avec le pantalon simple. Il est donc d’autant plus facile pour ces vestes marqués d’avoir un pantalon, LE pantalon qui va avec.

J’ai fait attention aux clients qui commandent des vestes sport ces derniers temps. Et finalement, à part les jeunes qui envisagent la veste sport avec un jean, les messieurs d’un certain âge sont assez enclin à faire confectionner un pantalon avec la veste, coordonné. Ils achètent là une tenue, clef en main, et non la base de combinaisons possibles.

Mais lorsque j’énonce cette observation, j’avoue aussi ne pas l’avoir quantifié. Et vous? Envisagez-vous votre veste sport avec un unique pantalon, par commodité, ou avec plusieurs de vos pantalons, par plaisir de tenues variées?

Belle semaine, Julien Scavini

« Le jean à pli »

C’est un sujet qui revient régulièrement à la boutique, et qui nous fait rire : le jean à pli. Je m’explique. Un jean est l’assemblage de deux choses :

  • une coupe spécifique, souvent dite cinq poches (deux arrondies devant plus une poche briquet ou montre, deux plaquées derrières,) qui se caractérise par une fourche très courte qui plaque le fessier, en bref très différente d’une coupe de pantalon de ville
  • une matière, le denim, sergé dont la teinte du bleu au noir fait apparaitre une côte blanche.

Seulement voilà, si le second point est essentiel et logique, le premier ne va pas de soi. Coupe pas assez haute, cuisse trop serrée, inconfort sur les hanches, les griefs peuvent être nombreux et variés. C’est en particulier mon cas, n’aimant vraiment plus porter le jean. Le chino m’apparait bien plus confortable, qu’il vienne de chez Uniqlo, Ralph Lauren ou de chez moi. J’aime la coupe de pantalon de ville et surtout les deux poches discrètes au dos. Ces deux poches plaquées sur les fesses sont massives et pas d’un esthétisme fou, je trouve.

Certains clients me rejoignent. En particulier après 40 ans dois-je admettre toutefois.

Et donc que faisons-nous? Et bien un pantalon de ville, mais dans du denim. La coupe est classique et droite, le montant idéal sur les hanches, les poches et finitions aussi discrètes qu’un pantalon de costume. En bref, la simplicité.

Dès lors, ce mode de fabrication induit que ce pantalon soit marqué au fer devant et derrière, que le pli soit fait. Comme un pantalon de costume. Ce que nous appelons alors un jean à pli.

J’ai deux clients, travaillant dans les affaires à haut niveau, qui ne veulent porter que du jean. Toutefois pour être sobre, ils ont choisi cette option du jean de ville. Ils ont la matière, finalement assez discrète si marine foncé, et présentent une coupe classique similaire à leurs collègues en costume.

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Un proche aime bien se moquer gentiment de ce goût. On en rigole bien car en effet, jamais un jeune n’aurait l’idée de faire cela. Je confesse toutefois y avoir pensé souvent pour moi. Je n’aime pas le jean pour ses empiècements et ses épaisseurs, ses coutures grossières et sa coupe inconfortable. Au final, avec une veste ou un pull, personne ne peut s’apercevoir que la coupe n’est pas celle d’un ‘vrai’ jean. Seules les poches diffèrent, en plus de l’absence des surpiqures de couleur.

Cet attelage d’un pantalon de ville et d’un jean est né probablement grâce à de petits boutiquiers comme moi. Car bien souvent, les fabricants de jean, pantalon archi simple et très normé, imposent des minimas de commande assez élevés pour être rentable. Or lorsqu’on est un petit détaillant, 50 pièces suffisent déjà amplement. Et les fabricants de pantalons de ville sont eux outillés pour des petites séries. Il est donc facile lorsqu’on est un ‘petit’ de proposer un pantalon de ville en denim.

Finalement, où est le mal à couper des pantalons de ville dans du denim? Une question d’âge et donc de ringardise sous-jacente? Je note que des tailleurs italiens s’amusent souvent à faire des pantalons double pinces avec du denim et plein de détails sartoriaux. Esprit de provocation? Ou volonté d’allier l’utile et à l’agréable? Je n’irais pas jusqu’à en proposer en prêt-à-porter car ce serait probablement un four. En me le demandant quand même… En serait-ce un?

Belle semaine, Julien Scavini

La largeur de l’épaule

Un lecteur m’a posé cette question la semaine dernière : quelle est la bonne largeur d’une épaule de veste et comment se repérer?

Autant le dire immédiatement, il est très difficile de se prononcer de manière définitive sur le sujet et encore plus difficile de définir une véritable règle.

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La première information à livrer est que d’une veste à l’autre, d’un fabricant à l’autre, pour une même aisance, vous ne trouverez pas forcément la même longueur d’épaule. La longueur d’épaule, c’est la longueur de la couture en fait. Et cette dimension peut varier à cause d’une chose : la largeur de l’encolure. Suivant la construction du patronage, l’encolure pourra être plus ou moins large. Ce qui fait varier en conséquence la longueur d’épaule.

Généralement, une épaule fait 14 à 16cm. Mais une encolure plus ou moins généreuse peut amputer ou augmenter cette dimension. L’encolure généreuse sera ‘camouflée’ par un col qui monte plus vers le col de chemise. Donc les fabricants préfèrent souvent parler de largeur de trapèze, à savoir d’une tête de manche à l’autre en prenant en compte l’encolure. C’est une valeur plus sûre de comparaison.

Considération tailleur 2

Deuxièmement, la largeur et l’aisance de la tête de manche influe aussi sur le confort. Par exemple, mon atelier italien propose des épaules très étroites, grâce à une manche généreuse. Je suis d’ailleurs souvent très confondu par l’étroitesse des épaules qu’il est possible de faire. 13,5cm de large pour une veste en taille 48 passe presque grâce à la générosité de la manche. Le haut du bras se trouve bien enveloppé dans la tête de manche, sans perdre de confort. A l’inverse, mon autre fabrication européenne, reposant sur une manche étroite au goût du jour propose des largeurs d’épaule plus standards.

Donc, soit l’épaule de la veste est étroite, et donc l’épaule du corps doit trouver son confort dans la tête de manche / soit la tête de manche est étroite et fine et l’épaule du corps doit trouver sa place sous l’épaule de la veste. Pas facile à suivre…?

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Considération d’époque

Par ailleurs et point le plus important : suivant les époques, le paradigme change. Dans les années 20, après la mort de milliers de jeunes hommes, les costumes apprécient se souvenir de la jeunesse. La mode est au coupe étroites et pincées. Les épaules sont minuscules, ce qui donne des airs de poupées. A l’inverse, les années 30 cherchent à montrer un homme sur-homme. Les épaules sont exagérées, très larges. On parle d’épaule cantilever, comme les ponts en encorbellement. Les années 90 reprendront ce principe, développant une image de générosité de la coupe, et de confort absolue. Le style Slimane dans les années 2000, sans chercher les épaules toutes petites, cherche surtout la manche très étroite, jeu d’équilibriste pour ne pas trop entamer le confort. Les italiens à l’inverse avec la manche napolitaine cherchent l’étroitesse de l’épaule, en contrepartie d’une manche volumineuse (volume qui d’ailleurs s’exprime souvent sous forme de fronces à la mode).

Donc, difficile là encore de donner une règle.

 

Considération actuelle

Les tailleurs suivent un peu ces modes. A leur rythme. Le tailleur de Jean Gabin ou de Lino Ventura mettait beaucoup d’épaulette et trichait la largeur. La veste était baroque.

De nos jours, on est assez naturaliste dans la manière d’habiller le corps. Voir les schémas plus haut, en saumon les lignes de manche et d’épaule et en orange l’épaulette. Donc on s’en réfère à l’aplomb du bras. Je dirais qu’il faut monter à la verticale du biceps pour trouver le point de jonction avec l’épaule. Si l’on souhaite un peu d’aisance, il est possible de s’éloigner du biceps. D’un centimètre par exemple. Si l’on souhaite faire comme les jeunes, on suit alors l’arrondie de l’épaule vers l’acromion. Mais c’est un jeu délicat. La veste pour un rien pourra paraitre étriquée. La tête de manche alors va marquer et une bosse (en fait le bras qui pousse) va apparaitre. Ceci dit, j’ai beaucoup de clients qui apprécient cela, voir le bras saillant sous la manche…

Question de goût et d’époque donc.

Belle semaine, Julien Scavini

La manche raglan

Chez les tailleurs et les couturières, les manières de monter les manches sont légion. En particulier chez la femme où l’on peut trouver des manches ballons, des manches gigots, des manches froncées, façon chauve-souris, dolman, j’en passe et des meilleures. Mais de manière générale, il existe seulement deux façon de penser une manche : soit elle est rapportée sur un corps autour d’une emmanchure (la manche montée) soit elle fait partie du haut du corps. La première version est la plus courante et la plus ancienne. Et de nos jours la plus utilisée. La plupart des vestes possède des manches montées.

L’autre variante a été développée durant la première moitié du XIXème, et a pris le nom de l’homme pour qui elle aurait été inventée : FitzRoy Somerset, 1er lord Raglan (1788-1855).

L’homme, un aristocrate et militaire Anglais a perdu son bras droit lors de la Bataille de Waterloo. Aide de camps de Wellington, il occupe ensuite divers postes haut-placés. Il fréquente donc les bons tailleurs et faiseurs.

La légende raconte qu’Aquascutum aurait développé pour Lord Raglan cette manche spéciale pour camoufler son absence de bras. Histoire bancale, car la célèbre maison des impers caoutchoutés est née en 1851, alors que l’homme a perdu son bras en 1815 et qu’il meurt en 1855.

Une autre légende faire remonter la création de cette manche à un problème de fourniture durant la guerre de Crimée (1853-1856), alors que Lord Raglan est commandant en chef des forces britanniques d’Orient. Manquant de manteaux, il aurait confectionné dans des sacs de pommes-de-terre de quoi vêtir ses hommes simplement. La manche était donc probablement proche du kimono.

La manche raglan a donc deux origines possibles, l’une érudite, l’autre façon système D.

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Quoiqu’il en soit, la manche raglan se reconnait au fait qu’elle est cousue dès l’encolure et constitue toute l’épaule de la veste. Elle est généralement assez souple, avec peu d’épaulette. Elle crée une silhouette très ronde et des épaules très coulantes. Son confort est exceptionnel, tous les mouvements sont possibles.

En revanche, la manche raglan n’est pas très fine. Alors que les manches montées peuvent être très étroites, le raglan est très ample.

Cette ampleur va de pair avec le corps sur lequel est elle montée. C’est ainsi que les manteaux raglan sont généralement coupés en poire, plutôt amples. Dans les années 50 puis 90, les manteaux raglan se portaient ceinturés, mais je trouve l’attelage curieux. Un modèle cintré et près du ventre paraitra démesurément ample aux épaules.

Car c’est le paradoxe du raglan. Malgré son aspect coulant, il fait quand même des épaules généreuses.

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Les tailleurs avec leur immense génie géométrique ont aussi développé des variantes, comme la manche marteau, qui commence comme un raglan mais fait une encoche. Et puis il y a le summum de l’art tailleur, ou quand l’arrière de la manche et le dos sont raglan (pour le confort) et que l’avant est une manche montée (pour l’allure fine). Alors là, le zénith de la couture! Une tannée à faire probablement. Arnys produisait beaucoup de modèles ainsi, le défis sans doute, du rarement vu aussi.

raglan marteau

Les tailleurs n’aiment pas beaucoup faire du raglan en général. Difficile à patronner, il n’est pas facile à régler, en particulier l’aplomb (la verticalité) de la manche qui ne peut pas être corrigé. Ou très difficilement. C’est plutôt une manche de prêt-à-porter, car pour le coup en industrie, la manche raglan est d’une grande facilité de montage.

Toutefois, l’époque n’aime plus beaucoup le raglan. Sur une veste, ça n’a jamais été très beau de toute manière. Seul le manteau s’y prête bien. Mon atelier italien propose le modèle Burburry classique, raglan avec col chemise, mais je n’en fais pas souvent.

Les seuls qui apprécient l’épaule raglan semblent être les grands équipementiers sportifs, Nike Adidas et consort, qui réalisent pas mal de maillots et de blousons légers avec de telles épaules. Pour les t-shirts, c’est l’occasion de faire d’amusantes oppositions de couleurs.

Enfin, le mot raglan ne s’accorde pas. On dit une épaule raglan. Et non raglante. Une manche raglan. J’ai longtemps hésité.

Belle semaine, Julien Scavini