Les pinces ont-elles un sens?

Les pinces ont-elles un sens? Enfin, une orientation plutôt. C’est une excellente question que l’on me pose souvent lorsque j’aborde ce point de détail du pantalon. Cela dit, ne vaudrait-il pas mieux dire les plis ont-ils un sens ? Dans le sens anglais de « pleat ». Un client m’a demandé récemment quel était le meilleur terme et je dois dire m’être aussi posé la question. Une pince, un pli ? Un pli pincé ? Ce serait l’idéal. Je ne remarque pas chez mes clients les plus âgés une version ou l’autre en particulier.

Bref, revenons à cette question du sens. Autant le dire tout de suite, c’est un vrai sujet de débat. Les plis vers l’intérieur ou vers l’extérieur ont leurs tenanciers. C’est un débat passionné et tranché. Ceux qui les aiment ainsi détestent les voir autrement. François Ferdinand le créateur de la défunte marque J. Keydge lorsqu’il était venu me rendre visite ne jurait que par les plis vers l’intérieur. Ah pour lui, c’était une faute de goût terrible de les avoir autrement. Un marqueur indélébile pour juger de la qualité d’une marque! J’aime bien écouter les arguments des uns et des autres sur le sujet. Je ne suis pour ma part pas plus attaché à l’une qu’à l’autre. Les arguments échangés sont parfois si virulents que je m’amuse toujours de la profondeur de ces débats stylistiques ! Une question brûlante !

Regardons un peu en arrière pour essayer de discerner le vrai du faux.

Les pinces, ou les plis, comme vous voulez ! ont été inventés à la fin des années 20, et sont surtout caractéristiques de la grande ligne opulente qui s’installe dans les années 1930. Sur cette photo de Winston Churchill de 1919, point de pince. Comme sur cette autre d’une anonyme en Australie vers 1920. Comme enfin sur ce dessin Joseph Christian Leyendecker juste après la Première Guerre je pense.

Cela dit, sur ce portrait de 1924, Jean Cocteau a déjà des pinces. Vers l’intérieur.

Sur cette photo de groupe avec Edward, Prince de Galles assis sur une chaise, on peut voir deux personnages debout avec des pantalons à pinces. La définition de la photo ne permet pas de juger clairement du sens de celles-ci. Le personnage de droite semble avoir des pinces vers l’extérieur, celui de gauche vers l’intérieur. Les pinces apportent un volume tout à fait nouveau aux pantalons, qui enflent et apportent du confort, tout en marquant la taille fine.

J’ai essayé de regarder chez Laurence Fellows le fameux dessinateur des années 40 américains, d’Apparel Arts et d’Esquire. Mais ce sont des dessins, et assez rapides dans le trait pour ne pas en dire beaucoup. Ou pour ne pas prendre parti ! Il me semble surtout que dans les années 30, le pantalon à pinces est faire pour un confort sport. Et les pantalons habillés comme ceux de la jaquette n’ont pas de pince.

Essayons alors de regarder quelques catalogues vestimentaires pour en voir un peu plus. Je vais prendre un biais particulier, je vous présenter trois planches issues du même magasin, l’américain Sears. Trois planches datées de 1949, 1950 et 1959. Les deux premières planches présentent des dessins, la dernière des photos. Conclusions, les plis sont orientés vers l’extérieur.

On pourrait aussi regarder deux clichés du milieu des années 30 de Cary Grant et son ami Randolph Scott. La première ne montre pas clairement les plis, mais j’ai l’intuition qu’ils sont orientés vers l’extérieur. Ce que corrobore la seconde photo.

Prenons Fred Astaire. Il porte les deux versions, plis extérieurs et intérieurs.

Mais tout de suite, vous allez me dire qu’il existe un biais beaucoup trop important dans ma démonstration là. Une marque uniquement américaine et qui plus est de prêt-à-porter, puis des acteurs américains. Et vous aurez raison.

Bien souvent, je lis ça et là que les pinces vers l’extérieur furent inventés par le beau prêt-à-porter italien dans les années 80. Cette démonstration ici prouve bien que non. Dès le départ, les pinces sont alternativement d’un côté ou de l’autre.

Ce qui est certain, c’est que les tailleurs anglais et français ont toujours plutôt cousus les plis vers l’intérieur. Peut-être les italiens, je ne sais pas. C’est une conception culturelle du beau pantalon. En vérité, ce débat je pense, oppose deux façons de concevoir les pantalons : les tailleurs d’un côté, la confection de l’autre. Je note toutefois que les chinos de l’armée américaine ont longtemps présentés des plis vers l’intérieur. Et sur cette photo de James Bond des années 60, Sean Connery porte un pantalon à double plis, vers l’intérieur.

Une version est-elle mieux que l’autre ? Une version est-elle plus traditionnelle que l’autre ? Je ne sais pas, et les tous les exemples photographiques anciens me prouvent toujours et encore qu’il n’y a pas de vérité de ce côté là. Un tailleur cousant lui-même aura peut-être plus tendance à les faire vers l’intérieur. Un confectionneur plutôt vers l’extérieur.

Je dois témoigner qu’à ce niveau là, je les préfère souvent vers l’extérieur, car cela rend le devant du pantalon plus tendu, plus net. Les pinces vers l’intérieur, lorsque l’on s’assoit, ont tendance à donner un volume énorme à l’entrejambe. C’est pas le plus gracieux. En dehors de cette petite question, dans l’absolu, sur la ligne du pantalon, cela ne change pas grand chose. Les pinces apportent du volume à la cuisse, et par effet de contraste, donnent une taille fine. Ce n’est donc pas ce soir qu’une réponse émergera. Continuez de chercher à l’envie des photos anciennes et de les comparer. Continuez d’essayer de trouver des arguments pour dire qu’une version est mieux que l’autre. Peut-être. C’est sans fin. Et un plaisir au fond. Notre sujet a de la ressource, le beau vêtement est porteur de débat. Comme de savoir si un pull est mieux à col rond et à col V !

Bonne semaine, Julien Scavini

Jusqu’à quelle hauteur peut-on porter (sans bretelles) son pantalon ? (Bonus)

En faisant une bête recherche sur google au sujet des acteurs célèbres d’Hollywood, je suis tombé sur ces trois photos, particulièrement parlantes. Trois acteurs, deux styles de pantalons. Le fait qu’ils soient torse-nu aide à mieux comprendre la disposition du pantalon sur les hanches, dans le prolongement de mon article précédent. Ryan Gosling porte un pantalon qui tient grâce à la largeur du bassin. Clint Eastwood et Steve McQueen portent à l’inverse des taille haute, ou taille naturelle. Leurs pantalons sont placés juste sous le nombril, et serrent le ventre mou pour tenir. Un confort que peu d’hommes supportent encore. Il faut être bien svelte.

Jusqu’à quelle hauteur peut-on porter (sans bretelles) son pantalon ?

Nous vivons une époque de liberté importante concernant le vêtement. Chacun peut s’habiller comme bon lui semble. Les marques tentent de suivre en proposant des produits très divers. Il y en a pour tous les goûts. Cela sur l’autel d’une certaine forme d’harmonie peut-être. Il y a cinquante ans, la mode était plus homogène. Prenons l’exemple du pantalon. De toutes les formes, de toutes les ampleurs, de tous les goûts. La variété est si impressionnante qu’il est possible d’en perdre son latin actuellement.

La hauteur sur les hanches est un point qui a beaucoup évolué. La comparaison de la hauteur de l’ouverture du zip devant peut aller du simple au double. Les coupes modernes, de jean ou même de costume, peuvent présenter 12cm voire moins. Les pantalons classiques taille haute arrivent facilement à 20cm voire un peu plus sur demande. Le grand écart total.

La grande interrogation du moment consiste à donner un nom à telle ou telle hauteur. Est-ce taille haute ? Est-ce taille basse ? Est-ce taille naturelle ? D’autant que je le constate bien souvent, chaque personne a sa propre appréciation. Certains clients, quand je vais leur demander ce qu’ils veulent comme hauteur me répondent « taille haute, c’est sûr » et me montrent leur chino Uniqlo en me disant « comme celui la ».  D’autres me disent « ah non moi, pas taille basse » et quand je leur fais essayer ce qui est « mon » taille basse servant à la prise de mesures, ils me disent « ah c’est super comme ça oui ». La confusion est donc totale.

On me parle souvent du nombril en référence. Mais le nombril, c’est très haut ! Quand on a le ventre plat, il correspond à peu près à l’endroit où le buste est le plus étroit, car creusé sur les côtés, au dessus des hanches. L’appellation « taille naturelle » me paraît le mieux convenir pour cet endroit. Et se confond avec la taille haute.

En revanche, porter le pantalon là n’a rien de naturel.

Il s’agit d’une partie molle du ventre. Pour que le pantalon tienne là, naturellement, il faut qu’il soit suffisamment bien ajusté à la ceinture. Or, lorsque l’on s’assoit, le ventre se détendant, le pantalon devient alors un vrai garrot. J’ai constaté que les hommes au ventre plat et très musclé, eux, ne ressentaient pas d’étouffement, car ils sont gainés. Il suffit de voir comment Sean Connery ou Roger Moore portent leurs pantalons dans James Bond. Voyez comme ils portent les pantalons hauts. Sans bretelles. Et les pantalons tiennent. Il faut des abdos en béton pour ça, car les pantalons leurs serrent le « bide », expression triviale mais réelle.

Pour moi par exemple, mon ventre mou se retrouve pincé affreusement. Et si ce n’est pas assez serré, alors le pantalon tombe tout le temps. Dilemme.

Deux solutions existent alors. La première est d’agrandir la ceinture et de recourir à des bretelles. Seules à même de garantir un pantalon haut mais confortable, qui ne tombe pas tout le temps. Un client avait défini qu’il fallait pouvoir placer le point entre le ventre et le pantalon pour être totalement confortable ainsi. Le pantalon flottait relativement, mais les bretelles tenaient. Je lui réalisais d’exquis pantalons avec mon atelier italien, voyez plutôt :

Autre solution, continuer d’endurer d’avoir le ventre serré au nombril… Oui, continuer. J’ai remarqué sur mes vieux clients qui portent ainsi – et exploit suprême, sans bretelles – qu’ils ont à cet endroit comme une habitude du corps. Une sorte de renfoncement où le pantalon se loge tout naturellement. Le corps s’est fait à l’usage. Ils ont souvent un peu de graisse au dessus et aussi en dessous. Ce qui rempli bien le haut du pantalon. Finalement, cette façon de porter qu’avait Chirac et dont tout le monde se moquait. Sans bretelles, son pantalon tenait grâce à l’habitude de son corps dont les bourrelets étaient soigneusement espacés ! Cette photo de Jacques Chirac est tout à fait caractéristique de ce pantalon qui trouve appui non sur les hanches, mais sur le petit bas ventre. Il faut le travail du temps pour en arriver à ce résultat :

3 à 5cm environ sous le nombril, les hanches commencent à se dessiner et le pantalon, là, trouve un appui intéressant. La ligne reste pour moi à « taille naturelle », visuellement taille haute, même si au sens strict, ce n’est pas tout à fait vrai. La ligne de jambe paraît toujours élancée lorsque le pantalon s’arrête au niveau des hanches.

Comment juger qu’un pantalon devient taille basse ? Pour moi, je dirais que c’est lorsque les lignes de l’aine (ces deux obliques dessinant les hanches et pointant vers le pubis) commencent à se voir. Le fait de voir ces deux lignes pour moi est caractéristique d’un taille basse. Le nouveau James Bond, Daniel Craig, porte ce que je qualifie de taille basse. Légère. Pas ultra. Mais taille basse déjà un peu :

Ces appellations je l’ai dit varient beaucoup d’une personne à l’autre, surtout suivant ses habitudes et son poids. Lorsque j’étais un peu plus corpulent il y a deux ans, j’avais tendance à commander des pantalons légèrement plus bas. Je m’y sentais mieux, moins serré, plus confortable. Maintenant que je suis revenu à un ligne plus mince, je suis revenu aussi à mon standard ancien de pantalon, 3cm sous le nombril environ.

Je crois beaucoup à la vertu d’un pantalon qui monte assez haut, pour donner de la jambe, mieux tenir la chemise et  rendre une impression générale plus apprêtée. Mais je comprends aussi la demande et le confort de certain pour un peu plus bas. Tout l’intérêt pour moi est d’adresser au mieux la demande de mon client, de comprendre son envie.

Laisser la veste croisée ouverte

J’entends dire et je lis ça et là que la veste croisée est à la mode. Le fait est que d’élégants jeunes hommes en commandent, parfois pour leurs mariages. Cette forme un peu désuète attire et fascine. On me pose des questions dessus. On prend des renseignements. Cela dit, dans le volume général, c’est très embryonnaire. Et dans les cabinets d’avocats ou les tours de la Défense, la veste croisée ne doit pas être à tous les coins de couloirs je pense ! Il me semble qu’il y a là d’abord et avant tout, un effet de mode … de papier. Nous ne sommes plus dans les années 80 où le croisé était presque l’unique forme de rigueur.

Parmi la foule des questions sur le croisé, une en particulier revient souvent, sur la nécessité de garder le veston fermé. Et que par extension, le croisé est peut-être plus indiqué l’hiver que l’été. Boutonné comme une armure, il donne chaud à son porteur. En revanche l’été, il devient un carcan un peu étouffant. Généralement, je suis assez d’accord avec cette hypothèse et souvent, c’est même moi qui l’a donne. Je pense que l’été, un bon costume trois pièces, en particulier pour une cérémonie, est plus indiqué. Car la possibilité de rester en gilet la veste posée quelque part est plus rafraichissante que la veste croisée toujours vissée au corps. Mais ce n’est qu’une idée.

Il est admis dans les cercles les plus érudits que la veste croisée doit rester boutonnée. Le Chouan des Villes dans son dernier ouvrage enfonce le clou d’ailleurs. Une veste croisée doit toujours restée croisée. De manière un peu basique, j’ai tendance à être d’accord. C’est le meilleur moyen de ne pas lancer un débat sans fin. Les axiomes ne se discutent pas. Ils sont ainsi.

Toutefois, pour moi-même, je suis assez partisan de la possibilité de laisser la veste croisée ouverte. Je revendique même ce droit, ce plaisir.

Dans les années 30 et 40, lorsque le gilet droit se portait sous la veste croisée, en intérieur, la veste était allègrement laissée ouverte. J’ai déjà vu plusieurs fois cela dans de vieux films en noir et blanc. Évidemment, il suffit que je cherche maintenant pour ne pas trouver d’illustration.

Plus proche de nous, il y a le Prince Charles. Pour les anglophiles élégants, il est une sorte de phare au milieu de l’océan commun. Une référence sur le sujet sartorial. Et le Prince Charles qui porte beaucoup de vestes croisées (de costumes par extension), ne rechigne pas à laisser sa veste ouverte comme ci-dessus.

Si la veste croisée est bien coupée, eh bien, elle drape et tombe parfaitement. Une veste croisée laissée ouverte a beaucoup de classe. Je dirais même que c’est l’apothéose d’une certaine allure détachée, plus que décontractée. Lorsque l’on est très sûr de son allure et de son tailleur, il n’existe aucun inconvénient à ce que la veste reste ouverte. Les pans s’évasent avec une exquise distinction. La tenue alors ne parait que plus opulente.

D’ailleurs entre nous, le manteau croisé est exactement sur la même longueur d’onde. Porté ouvert, comme Carry Grant sur cette photo, il est d’une classe inégalable. Tout ce tissu qui bouge et s’agite sur et autour du porteur impressionne l’œil qui regarde. Et renvoie une impression d’aise et de plaisir.

C’est pourquoi, si vous possédez une veste croisée, il faut essayer de la porter déboutonnée parfois en intérieur. Vous y prendrez goût. Cela enlève au croisé son aspect un peu raide. Et relativise aussi ces règles classiques, qui sont souvent empilées comme des médailles de vertu. Le croisé n’est pas obligatoirement boutonné. Pour les néophytes oui. Mais pour ceux qui ont un peu de « level » comme disent les jeunes, c’est une liberté qu’il est heureux de prendre.

Pour avoir le plus grand plaisir d’avoir l’air d’une vieille baderne !

  Bonne semaine, Julien Scavini

Les capes

Nous avons donc passé en revue la semaine dernière les petits capes s’ajoutant aux manteaux, dîtes pèlerines. Regardons pour ce dernier article de l’année leurs grandes sœurs, les capes. Elles sont très rares maintenant. Peut-être même plus rares en fait que les pèlerines qui, ça et là sur des manteaux de chasse ou de ferme, sont encore en usage.

Avant l’invention du manteau à l’ère moderne, la cape était le vêtement de référence. Sous l’ancien régime même, les rois étaient sacrés avec une cape d’hermine brodée. A Reims, au Palais du Tau, la cape de Charles X, que le Centre des Monuments Nationaux devrait faire restaurer prochainement, est une merveille. Elle est d’ailleurs appelée manteau du sacre. La langue anglaise confond aussi les deux termes si l’on remonte un peu dans le temps, le terme « cloak » ayant le double sens de manteau et de cape.

Pour présenter une image plus contemporaine, amusons nous à observer les super-héros, souvent vêtus d’une cape. Et dans la série Game of Thrones, les personnages les plus en vue arborent de lourdes capes en fourrure, dont le poids seul suffirait à m’écraser. Un esprit de la Renaissance. Enfin dans l’image ci-dessous, l’acteur Tygh Runyan porte une cape dans la série de Canal+, Versailles :

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Les prêtres enfin revêtent une chasuble souvent rehaussée de superbes broderies, qui dans son ampleur, n’est pas sans rappeler la cape. Il me semble que chez les rabbins, il est aussi normal de se couvrir les épaules d’une grande étoffe.

Et chez les peuples d’Afrique du Nord, il est aussi possible de trouver le burnous, à capuche souvent. Lors de sa visite à Paris, le roi du Maroc et son fils, portaient des sortes de capes, qui doivent avoir un nom traditionnel que je ne connais pas. Une allure certaine, qui change un peu, loin de l’internationalisme stylistique :

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La cape est donc porteuse d’un très fort pouvoir symbolique. Elle est digne et supérieure. Tout en étant, là est son grand paradoxe, tout à fait simplissime. La cape est pleine de cette dualité, vêtement signifiant, exprimant une aura magistrale ; vêtement élémentaire, remontant aux origines des savoir-faire.

Il y a quelques années, un jeune client en portait une. Neuve. Je lui demandai d’où elle provenait. Tabarro me répondit-il. Un petit tour sur leur site internet avait confirmé l’excellence de cette maison. Une cape ne manque jamais d’allure. Quelle prestance. Même si au quotidien, elle parait légèrement… comment dire, apprêté ? Précieux ?

Pour réaliser une cape, le tailleur a besoin d’une grande quantité de tissu. « Y faut du métrage » comme dirait l’autre ! La base est toujours la même, un immense arc-de-cercle autour de l’encolure. En France, cette grande forme en plein est appelée une « rotonde » mais également « cape espagnole ». Elle se coupe en deux morceaux, un droit, un gauche. Regardez sur ces deux grands pans de tissus comment se fait le placement. Il faut toute la largeur d’un panneau ! Le col est dit « chevalière » et souvent en velours. Les modèles ecclésiastiques ont plutôt une sorte de petit col cheminée, sans retombée.

Quelques notabilités en France recourent encore à la cape. Il y a les académiciens comme évoqué la semaine dernière, ainsi que les préfets. La grande rotonde à col est le modèle des officiers de toutes les armées soit dit en passant. Si tant est qu’ils portent encore la cape… Quelle beauté cette cape !

Et pour finir, il faut faire remarquer que le plus délicat dans la cape est peut-être son fermoir en métal. Ce sont souvent des soleils ou des têtes de lions. Qui se placent normalement juste sous le cou. Les préfets les ont anormalement basses me semble-t-ils. Ces agrafes sont superbes chez Tabarro. Un ami il y a longtemps s’était vu offrir un tel fermoir en argent. Bel objet dont on ne pourrait deviner la provenance sur l’étal d’une brocante. Et bien, il m’a fait faire une rotonde pour le simple plaisir de pouvoir y positionner son agrafe ! Comme sur le modèle ancien en photo ci-dessous :

  Bonne semaine & de belles fêtes ! Profitez en bien. Ou autant que possible… Julien Scavini

Les pèlerines

Un lecteur me demandait récemment de traiter la cape. Il faut bien avouer que je m’étonne moi-même, en onze ans de blog, de n’avoir jamais traité des capes ! Pourtant, sur ce journal résolument suranné pour ne pas dire totalement dépassé dans le monde actuel hi-tech, la cape a toute sa place.

Elle est devenue très rare aujourd’hui. Seuls quelques rares académiciens élégants la sorte encore pour les cérémonies extérieures. Souvent des enterrements. Je me souviens de l’hommage à Jean d’Ormesson, des capes de ce rang d’académicien que le vent froid de la cour des Invalides faisait virevolter. Il faut dire d’ailleurs qu’avec l’habit, la cape est la meilleure option, le manteau long étant un peu moins habillé. Sur cette photo amusante, on voit également à quoi sert la cape ; à faire couverture ! L’honorable académicienne au bout du rang n’a rien d’autre que ce caban gris digne d’une ouvrière de l’usine Solex ? Mais l’époque n’est plus à ce genre de concepts me direz-vous.

C’est peut-être le vêtement le plus primitif qui soit. La simplicité même d’un coupon de tissu jeté sur les épaules. Mais à la différence d’une étole ou d’une toge, la cape est coupée et cousue. Elle répond à une géométrie précise. Il y a des règles, même si l’approximation sied bien quand même à cette forme, vague par essence. Il existe plusieurs sortes de capes et demi-capes.

Commençons par la plus petite, la moins opulente, la pèlerine. C’est une petite cape, qui se coud généralement sur le haut d’un manteau. Les femmes peuvent porter la pèlerine seule sur une robe du soir, qui s’arrête au bout des bras. Mais sur un homme ce n’est pas une pratique courante. La pèlerine permet de créer une couche de tissu supplémentaire pour protéger les épaules de la pluie, avant l’invention des draps caoutchouté étanches. En la retournant, elle peut aussi protéger la tête ci-besoin.

Il est possible d’additionner plusieurs pèlerines à la manière des poupées gigognes. Le but est logique, plus il y a de couches, moins l’eau pénètrera, et le froid. C’est pourquoi les manteaux de cochers avaient souvent beaucoup de pèlerines. Ou Sherlock Holmes. Voici un manteau à multiples pèlerines d’époque Régence Anglaise, l’époque du Beau Brummel. Que de couches !

Le tracé de la pèlerine se base sur le devant et le dos. Le tracé primaire suit les épaules. Il existe deux types de pèlerines : la pèlerine à empiècement ou à la pèlerine trois-quarts. De quoi moduler le volume recherché.

Pour la première version, moins généreuse, devant et dos du vêtement doivent être positionnés d’équerre à 90°. Il faut conserver les lignes d’épaules, puis donner de l’ampleur à partir des bras. Une couture permet de moduler l’ampleur. Cette pèlerine est donc en quatre morceaux. Petit volume, peu de godets.

La seconde version est plus généreuse. Devant et dos s’alignent par les épaules, ils s’opposent donc à plus de 90°. Et la pèlerine suit alors un tracé simple en arc de cercle sans couture. Cette pèlerine est donc en deux morceaux. A couper dans le biais idéalement. Volume important, beaucoup de godets. Les deux dessins dessous expliquent cette nuance :

Ces pèlerines s’ajoutent à des manteaux. Ce type alors, en France, nous l’appelons mac farlane. Les anglo-saxons inverness-cape. A la fin du XIXème siècle, les manches disparaissent curieusement. L’avantage pour le tailleur est de faciliter de travail. Pas de manche à faire, ça c’est le pied. Et le client fait une économie de main-d’œuvre. Mais pas de tissus ! Sur cette photo du futur (ou déjà?) roi Édouard VII, son mac farlane en prince-de-galles (on y revient toujours!) est une démonstration de style. Cette pèlerine semble du type 1 :

Avec le XXème siècle qui approche, ces manteaux à capelines n’était plus portés que le soir par les élégants. Les manches ont n’auraient alors plus aucune utilité de toute manière. La pèlerine arrive jusqu’au poignet. Le manteau dessous est une sorte de grand gilet. Sur cette gravure ancienne des années 1900, la manche du gentleman est clairement celle de son habit. Et l’autre de dos présente une variante à demi-pèlerine, seulement sur l’avant :

Le col avec une pèlerine est souvent rabattu et en velours, mais quelques variations à revers de soie existent, surtout à partir des années 30 je dirais. C’est une sorte de forme plus aboutie, plus select, à une époque où toutefois, ces modèles marquaient sévèrement le pas ! Et encore à demi-pèlerine avant à droite de l’image.

Toutefois, les manches ont longtemps existé sur les manteaux à pèlerine aussi. C’est tout de même plus chaud. Cet exemple d’un manteau de régiment français de 1885 est intéressante à ce titre, avec sa pèlerine du second type :

La semaine prochaine, pour le dernier article de l’année, nous étudierons la cape proprement dîtes !

 Bonne semaine, Julien Scavini

Zéro, une ou deux fentes dos? Partie 2

La semaine dernière, nous sommes donc arrivés aux années 90 / 2000. Les couturiers italiens, Armani, Cerutti et d’autres, mettaient en avant de belles vestes, un peu larges et généreuses aux épaules, et en même temps très prises au bassin, glorifiant d’une certaine manière l’homme taillé en V. Ce bassin étroit reposait sur une absence de fente. Et comme je l’ai dit, les belles vestes se caractérisaient ainsi. En opposition aux maisons anglaises proposant deux profondes fentes. Ci-dessous, un costume Armani de 1990 :

Qu’en est-il aujourd’hui ?

D’abord, l’absence de fente a totalement disparu, ou presque, de la circulation. Toutes les vestes sont revenues sur ce paradigme d’un instant. Les marques italiennes ont massivement reproposé la double fente, dans une sorte de consensus, à vrai dire, assez international.

A l’inverse, la fente simple milieu dos reste la préférence des marques dîtes « couture » ou qui se croient ainsi. Pourquoi, je ne l’explique pas particulièrement. C’est un fait.

La double fente

Celles-ci permettent de mieux gérer d’une certaine manière le cintrage de la taille. Dans le cadre d’un fessier un peu rebondi, le manque de bassin de la veste ( comprenez le diamètre de la veste au niveau des fesses ) est réparti sur les deux fentes. Si le bassin du client est de 106cm et que le bassin de la veste est conçu pour 102cm, les 4cm manquant sont répartis, 2cm à chaque fente. Cela permet à celles-ci de s’ouvrir peu, de moins s’évaser. C’est donc une simplicité de conception, et une souplesse de vente. Les doubles fentes pardonnent.

Dans le cadre d’un fessier plat par ailleurs, les doubles fentes tombent en plaquant le tissu contre le bassin, et alors, R.A.S. comme on dit chez les espions. Que le bassin soit plat, normal, ou rebondi, les doubles fentes s’adaptent. C’est ce que l’on cherche en prêt-à-porter.

La simple fente

Celle-ci impose en revanche au porteur, d’avoir le bassin idéalement proportionné, donc, d’être à l’instar d’une gravure de mode, dans le « canon ». Revenons à l’exemple, si le client a 106cm de bassin, et que la veste est conçue avec 102cm de bassin, les 4cm manquant se retrouvent sur la fente, qui ouvre inéluctablement. 4cm, c’est en effet la valeur moyenne de chevauchement des pans.

Donc, dans le cadre d’une simple fente, avec un fessier fort, il y a fort à parier que la fente ouvre… car les hommes ont souvent un peu de fesse.Vous me direz alors, mais pourquoi les bureaux de style créent-ils des bassins étroits ? Ils n’ont qu’à dessiner des bassins un peu larges.

La première réponse est : excellente idée. Car un bassin large donnera toujours l’impression d’une veste bien cintrée. C’est le paradigme des années 1920, avec des vestes très dodues de l’arrière train.
La deuxième réponse va nuancer ce propos. Car les hommes actuellement, sauf une rare majorité, n’aiment pas que la veste paraisse grosse au fessier. Ils veulent que le pantalon, pour une majorité moule le fessier, mais pas la veste.
Enfin, troisième réponse : une veste qui aurait un bassin large adapté aux forts popotins n’irait pas à une autre portion d’hommes avec un bassin plat. Pourquoi ? Car la veste alors fera des vagues comme une jupe autour des hanches.

La simple fente est plus spécifique du sur-mesure, où un calcul très fin du tour de bassin peut être effectué. La simple fente oblige à un moulage plus précis du corps. Là où les doubles fentes sont plus imprécises. Chose particulièrement curieuse, dans les derniers James Bond, Daniel Craig ci-dessous a été habillé de vestes à une seule fente. Cette forme emboitantante n’est pas la plus adaptée pour avoir de l’ampleur dans les mouvements. Et d’ailleurs en position statique, elle ouvre un peu. Je le pardonne au tailleur !

Le sans fente

Quant aux vestes tonneaux, totalement serrées au bassin et ne présentant aucune fente, il semble bien, même pour les smokings, qu’elles aient disparues. Pour ma part, deux de mes vestes sports, de week-end, des modèles simples et sans fioritures, ne présentent aucune fente. Pourquoi ?

Car d’abord, sans fente, une veste est plus solide, plus endurante. Surtout que l’une est non doublée. Cela évite plein de petits points délicats en haut des fentes. Ensuite, j’exprime par cette allure l’envie de rapprocher un peu la veste du blouson. Ou de ces formes modernes de work-jacket qui n’ont pas de fente. Il y a une sorte de simplicité charmante dans ce style.

Évidemment, le patronage ne fut pas si simple, pour donner suffisamment de hanche à mon bassin. Mon idée était aussi de se rapprocher de ces images très élégantes des années 1920, avec des vestes bien pincées mais très « hanchées », rondes, à la manière du Prince de Galles de l’époque, ci-dessous. J’ai disposé une martingale sur le dos de l’une des deux. Cela renforce ce petit esprit années 20.

Quid des manteaux

Les manteaux, par leur longueur, ont toujours eu besoin d’une fente, pour donner de l’aisance. La fente milieu dos permet aux pans de trouver une certaine souplesse et latitude pour s’écarter au contact des jambes qui bougent, du corps qui avance. Cette fente est normalement plutôt haute et longue, c’est plus élégant. Surtout si le manteau est long.

Quelques rares essais de doubles fentes furent tentés. Évidemment, cela n’a pas de logique, car les pans doivent s’ouvrir et voler bêtement, et ainsi donner froid. L’inverse de ce qui est recherché ! Cette illustration de Laurence Fellows évite sagement cet écueil : les deux fentes sont en fait des replis de tissus, des soufflets. Quelle débauche de matière !

 Bonne semaine, Julien Scavini

Zéro, une ou deux fentes dos? Partie 1

Chaque tailleur ou chaque maison de prêt-à-porter a sa règle d’usage concernant les fentes du dos de la veste. Une fente milieu dos, deux fentes sur les côtés, ou zéro ? Histoire et usage, faisons le point.

Avant que la veste « courte », celle que nous connaissons aujourd’hui, n’arrive sur le devant de la scène stylistique, des « vestes » longues étaient en usage, comme la jaquette ou la queue-de-pie. On ne les appelait pas vestes toutefois, même si c’était les vêtements de dessus, et pas des manteaux.

Frac, redingote, jaquette ou queue-de-pie, les appellations sont variées. Mais une chose est sûre, ces différents habits présentaient tous une fente milieu dos, longue, terminant à la taille, dans la couture horizontale faisant le tour de ces vêtements. Cette fente milieu dos était déjà présente sous l’ancien-régime. Les habits à l’époque de Louis XIV présentaient déjà une fente milieu dos. Cette découpe a une logique certaine : la pratique du cheval. A califourchon sur une selle, les pans s’évasent de chaque côté. Sur cet habit anglais daté de 1770, la fente milieu dos est soulignée par des broderies d’argent :

Sous le premier Empire, les militaires mettent le dolman, très court car s’arrêtant à la taille, sur le devant de la scène. Avec le dolman, qui développe une carrure à la romaine (le goût de l’antique, ou néo-classicisme), les officiers sont plein de sex-appeal. Les culottes ultra-moulantes rajoutent à ce plaisir du corps où l’on voit à peu près tout… Est-ce là un érotisme à l’antique, par ailleurs très peint par Jacques-Louis David ? On peut dire sur ce tableau que Joachim Murat, en dolman vert, savait se mettre en valeur :

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Toujours est-il que ce dolman, super court, ne nécessite pas de fente milieu dos. Vers 1870, anglais, français et prussiens allongent un peu le dolman vers mi-fesses, retour d’une pudeur bien légitime. La nouvelle petite basque présente une fente milieu dos, souvent richement ouvragée. Et parfois, pour donner de la « jupe » en position assis, des soufflets sont aménagés à l’endroit de ce qui deviendra plus tard la double fente. Sur ce dolman rallongé allemand de 1890, la fente est mise en valeur par des brandebourgs :

En passant, dans le nord de l’Europe, quelques armées garderont très longtemps cette allure courte des dolmans Empire, parfois jusque dans les années 50. Comme ici un officier finlandais :

Dans le même temps, la veste est adoptée par les civils sur une coupe nouvelle, très enveloppante, tout en rondeur. Le Prince de Galles d’alors, le fils de la Reine Victoria et futur Edouard VII semble apprécier cette nouvelle veste « courte » pratique et décomplexée. Ces vestes là, n’ont aucune fente, ce sont des tonneaux emboitant les hanches, c’est le terme consacré. Jusqu’à 1914 je dirais, les vestes civiles ne présentent pas de fente dos.

De leur côté, les militaires ont inventé les tuniques, vestes à pans carrés sur le devant, avec multiples poches à soufflets. L’ancêtre des sahariennes. Et ces nouvelles tuniques, ou vestes, sont longues, pour venir épouser les culottes de cheval avec une allure indéniable. Cette longueur à cheval rend nécessaire le retour de la fente milieu dos. Les militaires aux alentours de la première guerre mondiale ont un chic incontestable ! De face, une vareuse d’officier colonial & de dos une vareuse de gendarmerie, vers 1920 :

Après la première guerre mondiale, les civils adoptent une mode des vestes plutôt longues, et des pantalons plutôt courts et étroits. Ces vestes, telles que décrites par la marque Arrow Collars ou Kuppenheimer, présentent souvent une fente, dans les dessins de J.C. Leydendecker. Mais zéro fente reste très répandu toutefois.

Et puis pour la pratique des sports mécaniques (vélo ou moto) ou pour l’aviation, les tailleurs inventent le blouson court, à la taille. Retour en quelque sorte du dolman du Premier Empire. Avec comme sous le Premier Empire des parements au col et à la ceinture en … fourrure. La mode vient et revient sans cesse. Dès lors, la belle veste habillée n’a pas besoin de fente, car un autre vêtement existe.

Pour la pratique du cheval toutefois, la veste à longue fente milieu est appréciée, dans la droite ligne des habits de vénerie.

Et dans tout cela alors, les doubles fentes, quand ont-elles été inventées? Et bien difficile à dire précisément. Je dirais aux alentours de la seconde guerre mondiale. Mais très timidement. Peut-être était-elle déjà là dans les années 30 ? Je suis assez persuadé ce que sont les tailleurs anglais qui ont amené cette souplesse dans la coupe et dans le port.

Une chose est sûre, si dans les années 60, les fentes doubles fentes sont plutôt courtes et parfois même très chiches, les tailleurs des années 70 s’en servent allègrement pour donner une allure ostentatoire et baroque aux vêtements. D’autant plus que les vestes étant longues, ces grandes fentes fuyantes aiguisent la ligne stylistique de l’homme. Ci-dessous deux aperçus du site BondSuits, Sean Connery d’un côté, George Lazenby de l’autre, 1962 contre 1969, les fentes côté s’allongent et le style est moins vague :

Avec les années 80, les tailleurs italiens qui produisent alors les costumes de référence, abandonnent les fentes. Retour d’une silhouette plus emboitée, serrée au bassin et très larges aux épaules. L’inverse de l’esprit années 20 très « hanché ». Cela va ancrer dans l’esprit des gens que les belles vestes n’ont pas de fente. D’ailleurs, le smoking baigne encore dans cet idéal. Un smoking ne devrait pas avoir de fente. Cela se discute, mais c’est un autre sujet.

Les maisons anglaises n’ont pas souvent adopté ce standard zéro fente. D’ailleurs, avec les poches en biais, c’est ce qui les caractérisaient dans les années 90. Il y avait les amateurs de style italien, emboitant au fessier et aux épaules larges, et les amateurs de style anglais, aux doubles fentes généreuses, poches en biais, & doublures flashy.

Les marques françaises, comme Dior ou De Fursac, pour se positionner, adoptèrent la fente milieu dos, comme à mi-chemin des autres. Un esprit qui perdure jusqu’à nos jours…

La suite, la semaine prochaine…

 Bonne semaine, Julien Scavini

La forme de la parementure autour de la poche portefeuille

Si les femmes ont leur sac à main, les hommes ont leur veste. Une véritable besace où ranger, parfois enfouir, tout un bric-à-brac. Téléphone, parfois second téléphone, portefeuille, stylo, peigne, cigare, lunettes, agenda, tout y trouve une place. Les poches extérieures servent un peu. Mais les poches intérieures servent surtout plus. Il existe plusieurs manières de les disposer le long de la parementure. La parementure, c’est ce morceau de tissu qui borde le devant d’une veste, et se retourne pour devenir la face visible du revers.

Le fin du fin chez les tailleurs parisiens consiste à couper cette parementure généreusement, avec un long appendice fuyant vers l’emmanchure. C’est la technique qui consomme le plus de tissu au moment de la coupe, car cette excroissance trouve difficilement sa place au milieu des autres morceaux. Il y a une petite perte de tissu, c’est donc un luxe.

La poche portefeuille est réalisée dans cet appendice. Ce faisant, elle se retrouve fortement en biais et plutôt haut. Surtout si les emmanchures sont hautes, ce qui est à la mode. Le fait de « fuir » en biais vers l’emmanchure est idéal pour terminer cet appendice dans « quelque chose ». Et non dans le panneau de doublure suivant. Voyez ce dessin, présentant la manière classique parisienne de couper la parementure. Et une version édulcorée par la confection, un peu fade je trouve.

Un client l’année dernière m’avait fait refaire l’intérieur d’une grande mesure, car il trouvait la poche initiale trop en biais et surtout trop haut placée. Il est vrai qu’il était habitué au prêt-à-porter italien haut-de-gamme qui n’a jamais proposé ce genre de parementure et positionne les poches portefeuilles plus basses.

Le processus le plus rationnel en confection, et même pour les tailleurs du reste, est de couper une parementure la plus étroite et rectiligne possible. Cette parementure peut-être :

Cas numéro 1, par simplicité, cousue à la doublure tout du long. C’est la méthode du prêt-à-porter pas cher. Mais aussi des tailleurs londoniens qui ne s’embêtent plus guère avec la finesse de l’artisanat. Dans cette méthode, la poche portefeuille est réalisée à cheval sur le tissu et la doublure. Les passepoils de la poche sont pris directement dans la doublure.

Ce cas de figure de montage rend la poche plus fragile. Car la doublure est délicate et supportera peu les poids dans la poche. Pour en avoir discuté avec un tailleur une fois, il m’avait rétorqué que, d’abord la clientèle très haut de gamme a de nombreuses vestes, donc abime peu ses poches, et que surtout, si la poche craquait, c’était le signe indéniable que probablement, la doublure entière est à changer. Pourquoi pas…

Cas numéro 2, la parementure est toujours cousue à la doublure tout du long. Mais dans cette variante érudite, de petits empiècements de tissus sont rapportés pour placer les poches. Cet arrangement s’appelle le « piano facing » en industrie. De plus en plus d’usines l’adoptent car c’est un signe de plus grande qualité par rapport au cas numéro 1. La poche, réalisée dans cet empiècement de tissu, est plus solide et plus durable.
Parfois, les poches basses (anciennement appelée poches cigarette) sont aussi positionnés dans ces empiècements de tissus. C’est plus rare et seulement les bonnes fabriques surtout italiennes proposent cette option qui consomme un peu plus de ressource en couture. Ce sont mes deux dessins :

Si à l’époque de mon entrée à l’École des Tailleurs j’appréciais particulièrement la variante tailleur avec sa signature en biais très caractéristique (et qui me faisait penser à des pièces de peaux animales avec cette géométrie presque organique), je préfère maintenant la simplicité du cas numéro 2, avec ces discrets entourages de tissus autour des passepoils. Je trouve cela plus discret, d’autant plus qu’industriellement, ils sont souvent mieux maîtrisés.

L’empiècement tailleur en biais, est lui en revanche assez souvent mal patronné par les ateliers et alors, il manque d’allure comme je l’ai dessiné en haut à droite. Car pour être chic, il doit – à mon sens – être taillé comme à la serpe, avec netteté et un sens aiguisé de l’oblique. Que la main maîtrise mieux. Mais enfin, tout cela n’est que peu de choses !

Une chose est sûre, si vous soyez des poches portefeuilles sans entourage de tissus, alors fuyez. En cherchant autre chose, Google m’a donné l’image ci-dessous. Et bien franchement, avoir un tel nom pour proposer une finition si bas-de-gamme, c’est se ficher du monde. Ne pas faire l’empiècement, c’est probablement économiser 2 à 3€ à la fabrication… S’ils en sont là ! Il est probable aussi que cette veste n’ait pas de surpiqure au bord. Pour économiser encore quelques sous.

Bonne réflexion sur le sujet. Je repars manger du chocolat ! Julien Scavini

NB : pourquoi la poche à cheval sur la doublure est une fadaise simpliste en grande mesure.

Car normalement, la poche portefeuille s’exécute sur la parementure en amont. Cette poche prend place sur la parementure ou à cheval sur la parementure et une langue de tissu. Puis la parementure est cousue et révèle le bord de la veste. Puis enfin et seulement, la doublure est amenée à la main.

Lorsque la poche est réalisée à cheval sur la doublure, cela veut tout simplement dire que la parementure est préalablement cousue à sa doublure, pour pouvoir y faire la poche. C’est moins fin. Et beaucoup plus rapide. Car lorsque la parementure est cousue et révèle le bord de la veste, alors tout le devant, d’un coup est terminé. Gain de temps évident.

Deux photographies

Et nous voilà encore replongé dans le marasme ! Quel déplaisir. J’ai déjà tant écrit sur l’élégance du confinement : le pyjama, les chapeaux d’intérieur, les robes de chambres ou encore les pantoufles. Difficile de trouver alors d’autres sujets. Le jogging ? Je n’expérimente pas moi-même, difficile d’en parler dès lors. Et puis cette simple première photo me suffit. Ouhla. « Fashion faux-pas« dirait Cristina Cordula ! Je suis tombé par hasard au cours d’une petite recherche sur ce cliché plein d’allure. Ronald Reagan à bord d’Air Force One. J’imagine que la couturière était en train de repasser son pantalon de costume. Franchement, ne passez pas le confinement ainsi !

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Mais au cours de la même recherche, je ne sais par quelle association de mots-clefs, je suis arrivé sur cette photographie du duc de Windsor et de Wallis Simpson. J’y ai trouvé tant de charme que je l’ai enregistré. Deux être aux regards vides, presque un tableau de Hopper. Impression renforcée par la simplicité graphique, haut clair et bas foncé, centre orangée des fleurs faisant échos à la cravate.

Lui est amusant. La veste avec son large pied-de-poule – on pourrait dire un pied-de-coq – est ample, presque opulente dans ses proportions. Les épaules sont nettes, les têtes de manches généreuses. La franche opposition du motif est soutenue par le choix d’une ceinture de cuir tressé assez unique qui a quelque chose d’un peu amérindien. La cravate est nouée à l’italienne, petit pan plus long coincé dans la ceinture. La classe dans la décontraction. La chemise n’est pas blanche, à peine beige. Quant au pantalon, il pourrait héberger trois paires de jambes. Apparemment, ce pantalon est dépourvu de « ceinture ». La pince semble passer sous la ceinture de cuir. Et le passant et cousu sur la « jambe » comme les modèles Hollywood d’Edward Sexton.

Ce pantalon de flanelle, il a la même couleur et la même ampleur que celui de Ronald Reagan. Pourtant, la force de ce pli est sa dignité. Il structure la silhouette et donne une ligne. Malgré l’aisance. Le confort est le même dans les deux cas. L’allure elle n’est certainement pas la même en revanche. J’aime ce petit homme que portait l’Histoire sur ses épaules tout en voulant y échapper. Sa souple décontraction vestimentaire est un heureux modèle.

Belle et bonne semaine. Bon courage. Julien Scavini