Le blazer toujours bleu alors?

Mon récent article consacré au blazer noir a eu le mérite d’amuser tout le monde. Il a provoqué dans les commentaires une petite querelle de chapelle tout à fait distrayante. Plusieurs lecteurs ont rappelé avec fermeté qu’un blazer se devait d’être bleu marine. Je suis d’accord vous le savez.

Dans son acception la plus classique, le blazer est bien bleu marine. Droit ou croisé, souvent avec des boutons de métal, c’est ainsi qu’il s’est imposé dans le vestiaire masculin moderne. J’avais d’ailleurs consacré il y a longtemps un article aux blazers selon les saisons, avec une idée assez simple : plutôt que changer de couleur, on change de matière. Tissu plus ouvert pour l’été, flanelle pour l’hiver, sergé ou hopsack entre les deux.

Prenons garde toutefois à ne pas rendre le mot blazer plus étroit qu’il ne l’est réellement. Historiquement, il renvoie volontiers à une veste de club, parfois très voyante, rouge, verte ou rayée. Rien que le mot anglais, « to blaze » signifie flamber ou briller intensément.

En même temps, toutes les vestes dépareillées ne sont pas des blazers, oui ! Une veste de tweed brun, une veste de campagne, une simple odd jacket ou sport coat peuvent rester très loin de cet esprit. Le blazer possède quelque chose de plus habillé, de plus urbain, presque une petite dimension d’apparat. Il est fait pour exister seul, avec une présence propre. En ce sens, un blazer est peut-être davantage qu’une simple veste bleu, peut-être..? C’était le sens de ce « blazer » noir : une veste dont l’usage est calquée sur le blazer bleu, avec cette dimension de veste urbaine, un peu travaillée. Mais je suis d’accord, le blazer en tweed noir, c’est tarte.

Cette nuance que j’émets sur la couleur du blazer permet aussi de mieux regarder les merveilleuses illustrations de Laurence Fellows pour Apparel Arts ou Esquire dans les années 1930. On y voit un vestiaire masculin infiniment plus coloré que le nôtre, avec des vestes vertes, brunes, fauves ou rougeâtres. Mais quasiment toutes ne sont pas des blazers je le concède. Ce sont précisément des odd jackets ou des sport coats. Fellows rappelle surtout qu’un vestiaire classique pouvait être très coloré sans que toutes les vestes colorées deviennent pour autant des blazers.

Je fais des allers et retours vous le voyez entre blazer et pas blazer, avec amusement. « N’a de convictions que celui qui n’a rien approfondi » disait Emil Cioran. J’aime beaucoup cette phrase. C’est pourquoi je m’amuse à penser à un blazer pas bleu. Dans les années 80, c’était une idée normale d’ailleurs, un blazer pas bleu…

Souvenez-vous d’un certain amour des couleurs il y a quarante ans… Et oui. Et encore dans les années 90. Un article du Christian Science Monitor de 1983 est d’ailleurs amusant : le journaliste y décrit l’homme américain très sage au bureau, qui retrouve hors du travail une certaine liberté vestimentaire. Il évoque alors des « plum-colored blazers ». Des blazers couleur prune ! Cette fois, le mot est bien là. Nous ne sommes plus devant une simple veste sport colorée, mais devant le blazer lui-même, déplacé hors de son bleu traditionnel. Une veste un peu habillée, un peu du soir, un peu des beaux évènements, mais moins formelle qu’un costume. En bleue devient en blazer. Et en prune alors?

Cette esthétique des années 1980 me plaît beaucoup. Le blazer bordeaux ou vert bouteille, les boutons dorés, la cravate club, le pantalon gris : tout cela possède une gaieté un peu démonstrative qui appartient bien à l’époque. L’Amérique reprenait les classiques anglais en leur donnant davantage de présence. Le style preppy retrouvait l’Ivy League, mais avec plus de couleur. Un panache douteux diraient les anglais. Mais chez les Tatchériens, c’était aussi à la mode.

Alors, le blazer doit-il toujours être bleu ? Mon dessin n’est pas beau ? On appellerait pas cette veste un blazer bordeaux ?

Si l’on parle du blazer aujourd’hui, celui que l’on peut porter partout sans réfléchir, oui. Le bleu marine reste la bonne réponse. Et la seule réponse pour ne pas perdre tout le monde. Mais l’histoire du vêtement est pleine de petites désobéissances, comme ces vestes à boutons dorés en drap prune ou vert bouteille. Je trouve cela assez réjouissant même si je ne le ferais pas moi-même ! Puisqu’on est sur un blog, soit un canal de communication hors d’âge de nos jours, on peut bien finasser sur la couleur du blazer. De toute manière, les gens pas fins s’arrêteront à une vidéo de 45 seconde sur Instagram pour comprendre le blazer. Alors que nous ici, on prend le temps de lire 🙂

Belle semaine. Julien Scavini

Le blazer noir

La semaine dernière, rue Saint-Dominique, je suivais un homme de haute taille, assez élégant, ce qui n’est plus commun. Il portait un jean bleu, des chaussures sombres et un blazer que je pris naturellement pour bleu marine. Seulement voilà, quelque chose clochait. À chaque changement de lumière, je cherchais le bleu. Bleu nuit peut-être ? Bleu encre ? Un marine vraiment très, très foncé ? J’ai fini par me rapprocher un peu avant que nos chemins se séparent, et je dus finalement me rendre à l’évidence : son blazer était noir. Tiens donc !

Le blazer noir est une curieuse figure de style. Pour le puriste, il serait même presque une contradiction dans les termes. Le blazer classique est bleu marine. Droit ou croisé, avec boutons de métal ou de corne, il appartient à cette grande famille des vêtements dépareillés qui ont lentement quitté les clubs sportifs et les ponts des bateaux pour rejoindre la ville.

Certes, les Anglais ont produit des blazers rouges, verts, jaunes, parfois rayés comme des stores de véranda ou chargés d’écussons. Que les Américains adorent copier. Le noir toutefois est plus rare. Le noir appartient traditionnellement à d’autres chapitres du vestiaire masculin : le smoking, l’habit, la robe d’avocat, et bien entendu le costume noir, qui peut vite faire « cheap« . La mode féminine l’a de son côté et depuis longtemps adopté comme une évidence.

Le blazer noir semble revenir. SuitSupply en propose plusieurs interprétations et on commence à le voir davantage, notamment porté très simplement avec un jean. Simon Crompton, de Permanent Style, s’est lui-même essayé à l’exercice avec une veste noire en tweed chevron.

A mon collaborateur je relatais l’homme que j’avais suivi et cette remarque lui traversa l’esprit : le noir est peut-être la couleur qui exige le plus beau des tissus. Cela paraît paradoxal. On pourrait croire qu’une couleur aussi radicale se suffit à elle-même. C’est tout le contraire. Le noir ne pardonne rien. Prenez une laine peignée un peu plate, un tissu quelconque avec le léger lustre des costumes industriels, et immédiatement la veste noire ressemble à une simple veste de costume séparée de son pantalon. La tarte à la crème du mauvais chic. Il ne manque plus que les chaussures pointues.

Un blazer noir doit donc prouver son pedigree.

Un tweed noir ou anthracite très profond fonctionne formidablement. Une flanelle aussi. Un beau drap peigné d’aspect cachemire peut donner cette profondeur particulière que le noir réclame. Un tissu très lisse peut convenir également, mais il faudra alors qu’il possède quelque chose de plus : de la soie, un fil particulier, une richesse de surface qui accroche doucement la lumière. Car le noir a besoin de relief.

Crompton arrive finalement à la même conclusion en choisissant un chevron. Ce n’est pas seulement une texture décorative : le dessin du tissu indique immédiatement que nous ne sommes pas devant une veste de costume esseulée.

La coupe peut aider aussi. Une épaule napolitaine, des poches plaquées, des boutons de corne sombre, éventuellement un peu de souplesse dans le porté, ou d’ampleur. Bref, tout ce qui éloigne la veste de l’uniforme professionnel de l’industrie du luxe, et la rapproche d’un véritable vêtement de loisir. Et alors, cela fonctionne bien.

Avec un jean bleu, un certain panache se dégage. Avec un pantalon gris foncé, c’est une sobre allure urbaine chic qui apparait. Dans ces deux cas, le noir remplace le bleu marine en un clignement d’œil, sans problème. Il faudrait tenter avec un pantalon de laine crème. Ça commencerait à devenir plus démonstratif.

Je ne conseillerais certainement pas le blazer noir comme première veste dépareillée. Le bleu marine reste infiniment plus facile. Puis le brun ou le vert. Mais lorsque l’armoire est déjà bien remplie et que les blazers bleus commencent à former un beau contingent sur les cintres, pourquoi pas ?

À une condition toutefois : ne pas mégoter sur le tissu. Un beau noir doit avoir de la matière. Sinon, il n’est que noir.

La jaquette dans tous ses états

Le mariage récent de Peter Phillips et Harriet Sperling fut, comme il se doit dans la famille royale britannique, une belle occasion de sortir les jaquettes. Ou plutôt, devrais-je écrire, toutes les jaquettes. Car si le vêtement était bien de rigueur, presque aucun des invités masculins ne le portait tout à fait selon la règle ancienne.

Ici, un pantalon inattendu. Là, un gilet de couleur. Ou une chemise bleue, bref, bien des messieurs prenant leurs aises avec le protocole classique. Chez chacun ou presque apparaît une petite licence, discrète ou franchement assumée. La jaquette demeure, mais son uniformité se délite.

Voilà qui est fort intéressant. Car un code n’est jamais aussi vivant que lorsqu’il est connu, puis doucement détourné. Contemplons donc ces messieurs, un par un, et voyons dans quels états ils ont mis la jaquette.

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En ce beau jour de printemps à peine pluvieux, commençons par le marié : Peter Phillips, petit-fils d’Élisabeth II et fils de la princesse Anne.

La jaquette est coupée dans un drap noir très contemporain, c’est-à-dire parfaitement lisse, sans grain apparent. Le tissu semble d’ailleurs de belle qualité, car le noir prend par endroits de légers reflets bleutés, signe d’une fibre fine et profonde.

Pour le pantalon, Peter Phillips a choisi un coutil à raies grises et noires peu contrastées. L’ensemble reste donc sobre. Le pantalon paraît toutefois un peu trop long. Quel tailleur ose livrer cela ?

Le gilet est plus intéressant : croisé, coupé dans un beau drap bleu ciel, il présente surtout un détail remarquable, ce petit bord blanc que les Anglais appellent un slip, et qui détache le gilet sur le fond de la chemise. Voilà une finition que l’on rencontre rarement sur un gilet croisé.

Enfin, le marié porte une chemise bleue à col et poignets blancs, une tradition qui semble décidément s’ancrer au Royaume-Uni. La cravate est belle, quoique peut-être un peu trop peu contrastée.

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Le prince William fait un choix assez voisin : jaquette noire unie, pantalon discrètement rayé, gilet croisé bleu ciel et chemise bleue à col blanc. La cravate est, elle aussi, piquée d’une épingle. L’ensemble est plus maîtrisé, mais toujours dans cette volonté d’assouplir le grand code de la jaquette par quelques détails plus personnels.

Petite fierté au passage : la robe de Kate est signée Roland Mouret, créateur français installé à Londres, que j’avais eu l’occasion de côtoyer sur le plateau de la finale de Cousu Main, saison 1. Fier !

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Jack Brooksbank à gauche, et Edoardo Mapelli Mozzi à droite, les maris des princesses d’York. Le premier semble porter une jaquette bleue gansée, le second une jaquette noire, elle aussi bordée d’un galon. C’est, en soi, un joli détail. Mais encore faut-il que le reste soit à la hauteur.

Chez M. Brooksbank, l’ensemble paraît assez bancal. La cravate, très claire, s’efface presque entièrement. Le gilet croisé, coupé dans un tissu de costume bleu marine, manque de relief, tandis que le pantalon uni, d’une couleur difficile à définir, n’apporte rien. Sans grand intérêt, oserais-je dire.

Chez M. Mapelli Mozzi, la combinaison est plus étonnante encore. Que penser de cette cravate vert sapin, parfaitement convenable pour un vendredi au bureau, associée à un gilet jaune poussin et à une chemise bleue ? Quant au pantalon, trop peu taille haute, d’un gris trop clair, et venant tomber sur un mocassin italien, je ne sais trop qu’en dire.

Ces deux tenues illustrent parfaitement le fameux « en même temps » : je dois porter une jaquette, et en même temps je voudrais la moderniser. Mais à ce compte-là, autant faire couper la jaquette et le pantalon dans le même tissu. Ce serait au moins plus cohérent, et sans doute plus élégant.

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Ah, mais parlons de notre bon roi Charles. Ici, rien à redire. Sa jaquette noire gansée est toujours fidèle au poste, accompagnée d’une chemise blanche et d’une cravate grise délicatement semée de petits motifs. Le pantalon de coutil reste sobre, comme il nous y a habitués depuis quelque temps déjà. Des bretelles semblent le maintenir bien en place : tout cela est net, précis, rutilant.

Je remarque surtout le gilet, assez inédit à mes yeux. Il est droit, à revers, et paraît coupé dans un drap de coton et de soie, ou dans quelque étoffe légèrement ouatée, avec un peu d’épaisseur. Le gilet droit est assez rare chez le roi avec la jaquette, plus encore lorsqu’il possède des revers. La forme est pourtant parfaitement classique dans cet usage.

La couleur écrue est, elle aussi, plus inhabituelle. Mais elle apporte une note très printanière et compose avec le noir une harmonie finalement fort élégante. J’aime beaucoup.

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Le cousin germain du roi Charles, David Armstrong-Jones, porte enfin un ensemble de jaquette parfaitement canonique : jaquette et gilet coupés dans le même drap, chemise blanche, cravate à pois et pantalon de coutil au dessin impeccablement britannique.

Je ne dis pas que je préfère nécessairement cette tenue à celles que nous venons d’examiner. Je constate simplement que la jaquette, dans sa forme la plus orthodoxe, se porte ainsi.

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Le beau-frère du marié, Mike Tindall, a choisi une jaquette noire portée avec un pantalon de coutil discret, un gilet croisé gris perle et, lui aussi, une chemise bleue. Décidément, le col bleu a gagné : les ouvriers peuvent se réjouir ! N’y voyez toutefois qu’un trait d’humour un peu daté, et surtout aucune conclusion politique sérieuse.

J’aime beaucoup, en revanche, les revers de cette jaquette, généreux, amples et imposants. Ils donnent à l’ensemble une vraie présence.

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Le beau-père du marié, Sir Timothy Laurence, vice-amiral, a choisi une cravate jaune semée de petits fanions de marine. Ça alors, quel humour ! Une fantaisie discrète, assez typiquement anglaise. Il ne faut jamais trop se prendre au sérieux.

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Terminons enfin par une interprétation classique de la jaquette, mais non dépourvue d’expressivité. Voyez Samuel Chatto, petit-fils de la princesse Margaret, et donc petit-neveu de la reine Élisabeth II, pour ceux qui auraient quelque peine à suivre la généalogie royale britannique.

Jaquette noire, pantalon de coutil bien affirmé, beau gilet croisé gris perle et chemise blanche : l’ensemble est parfaitement composé. La cravate est certes un peu désuète, avec ses motifs cachemire verts et mauves sur fond rouge, mais on ne saurait lui reprocher de manquer de classicisme.

Une petite pochette aurait achevé la tenue. Mais la chaîne de montre est déjà fort plaisante. Il paraît que Samuel Chatto est artiste. Je connais des artistes bien moins respectueux de l’étiquette !

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Au fond, cette cérémonie montre assez bien ce qu’est devenue la jaquette : non plus un uniforme strictement reproduit, mais un cadre dans lequel chacun tente d’introduire un peu de lui-même. Un gilet de couleur, une chemise bleue, une cravate fantaisiste, un pantalon moins orthodoxe : la règle demeure, mais elle se relâche.

Tout n’est pas heureux, loin de là. Certaines libertés modernisent avec élégance ; d’autres donnent seulement l’impression que l’on n’a pas voulu choisir entre le grand apparat et la tenue de bureau. Mais c’est précisément ce qui rend l’exercice intéressant. La jaquette n’est pas morte : elle se débat, elle s’adapte, elle cherche sa place.

Et finalement, dans tous ses états, elle conserve encore beaucoup d’allure.

Belle semaine. Julien Scavini

Le pantalon qui n’était pas plat

Il y a dans le vêtement masculin des évidences qui n’en sont pas. Des choses si bien intégrées à notre œil contemporain qu’elles paraissent naturelles, éternelles, presque indiscutables. Le pantalon en est un bon exemple. Nous le concevons aujourd’hui comme une enveloppe relativement simple, faite de lignes droites et de quelques courbes nécessaires. Deux tuyaux, pourrait-on dire, plus ou moins large, plus ou moins étroit, qui partent de la taille pour descendre jusqu’au soulier.

Or cette évidence est n’a pas toujours été la seule possible.

Aujourd’hui, le patronage d’un pantalon se construit presque toujours sur des lignes droites, particulièrement du genou jusqu’au bas. La couture de côté est rectiligne, la couture d’entrejambe également dans sa grande partie. Les courbes existent, bien sûr, mais elles sont concentrées là où le corps les exige : à la fourche, au bassin, autour du fessier. Pour le reste, la jambe du pantalon est pensée comme une géométrie assez plane. Voyez plutôt mon schéma synthétique. En orange sont les lignes courbes. En noir les droites. Du genou au bas, les lignes sont bien rectilignes :

Selon que ces lignes convergent fortement ou non vers le bas, on obtiendra un pantalon étroit, droit ou large. Le principe demeure le même. On resserre ou on élargit, mais l’architecture reste fondée sur des pans que l’on peut poser à plat sur une table. C’est la logique moderne du pantalon. Suivant comment les segments oranges sont touchés, le pantalon devient plus ou moins étroit.

Lorsque la mode voulut, il y a quelques années, des pantalons extrêmement ajustés, on ne modifia pas ce principe. On recourut résolument aux tissus extensibles. L’élasthanne fit le travail que la coupe ne faisait pas. Le pantalon, taillé étroit dans une logique droite, se déformait ensuite sur le corps. Le genou poussait, le mollet tirait, la cuisse remplissait. La matière acceptait cette contrainte et donnait l’illusion d’un vêtement épousant la jambe.

Mais au XIXᵉ siècle, et encore parfois jusque dans les années 1940, il n’y avait pas d’élasthanne pour venir au secours du tailleur. Les étoffes étaient même plus rigides qu’aujourd’hui. Or les hommes notamment au XIXème siècle aimèrent porter le pantalon très près du corps. Très serré même. Il fallait donc trouver un autre moyen. Et cet autre moyen, c’était la coupe.

Les tailleurs imaginèrent alors des pantalons que l’on pourrait dire « collants », non parce qu’ils collaient par élasticité, mais parce que leur patronage anticipait les volumes de la jambe. Le pantalon n’était plus un simple tube. Il recevait une forme. Il galbait le mollet, contournait le genou, serrait la cuisse, puis descendait vers le soulier avec une intention presque sculpturale. Voyez plutôt :

Le résultat pouvait être merveilleux. Le tissu ne subissait pas le corps. Il le traduisait. Il y avait là une virtuosité de coupe assez oubliée, une manière de faire naître le volume non par l’élasticité de la matière, mais par l’intelligence du patron. Même le bas n’était pas droit. Il était coupé en cloche devant pour passer le cou de pied, et long derrière pour pendre au talon.

Cette coupe avait toutefois une conséquence curieuse : le pantalon n’était plus vraiment plat. Posé sur une table, il était boursouflé, prenait une forme gauche, refusait de se laisser réduire à deux surfaces superposées. C’est précisément ce qui faisait son intérêt. Il contenait déjà, dans son dessin même, l’idée d’une jambe. Impossible à vendre en prêt-à-porter. Il fallait vraiment que ce soit du sur-mesure. (Précision à évoquer, j’ai dessiné un haut de pantalon moderne, car même le haut n’était pas tout à fait similaire à mon dessin). Voyez le résultat de ce mollet chantourné :

Certaines coupes, pour mieux tomber sur le soulier, s’évasaient même fortement au bas. Et c’est là qu’apparaît, bien avant les années 1970, l’idée de la « patte d’éléphant », un terme du XIXème siècle. On imagine volontiers cette expression comme née avec les pantalons de hippies, les velours côtelés orange et les cols pelle à tarte. Mais le principe est plus ancien. Une jambe très prise, puis brusquement évasée pour couvrir le soulier. Voyez l’allure de ce patronage singulier :

Il est amusant de constater que cette science ancienne ne fut pas redécouverte lorsque le slim devint à la mode. Aucun grand styliste, à ma connaissance, ne sembla vouloir reprendre sérieusement cette coupe galbée, en trois dimensions. On préféra demander à la matière de s’étirer plutôt qu’au patron de réfléchir. C’était plus simple, plus industriel.

Et pourtant, il y aurait là un terrain magnifique. Un pantalon ajusté sans être vulgairement tendu. Un pantalon proche de la jambe mais non moulé par la fibre élastique. Un pantalon qui tiendrait par la coupe, non par le stretch. Cela demanderait du travail, évidemment. Il faudrait accepter qu’un patron ne soit pas toujours une figure docile, bien plate, bien sage. Il faudrait retrouver cette idée ancienne que le tailleur ne dessine pas seulement des surfaces, mais des volumes. Amusant n’est-il pas?

Belle semaine. Julien Scavini

La veste de smoking blanche

La veste de smoking blanche, ou plus exactement le white dinner jacket des anglais, n’est pas née dans un salon londonien soucieux de renouveler l’étiquette. Elle vient d’une contrainte simple : la chaleur. C’est dans le monde colonial britannique, notamment en Inde, mais aussi plus largement dans les possessions et lieux de villégiature chauds de l’Empire, qu’apparaît cette adaptation du smoking noir. Il fallait conserver la logique du black tie, sa tenue, sa correction, sa dignité du soir, tout en supportant des températures et des humidités élevés.

La veste noire fut remplacée par une veste claire, portée avec le reste du système inchangé : pantalon noir à galon, nœud papillon noir, souliers noirs. Éventuellement gilet noir, mais pour une même raison de chaleur, les anglais inventèrent la ceinture cummerbund. Le dispositif est important. La veste blanche n’est pas une fantaisie qui viendrait troubler un ordre établi ; elle est une adaptation climatique d’un code demeuré intact.

Il n’est pas impossible d’ailleurs que ce haut blanc soit d’origine militaire. Les anglais comme les français, puis les américains, ont des uniformes blancs pour les marins. Et si dans le civil la queue-de-pie est noir, son pendant chez les militaires, le spencer, peut présenter de belles couleurs, dont le blanc. Il n’est donc pas impossible que les premiers smoking à vestes blanches, furent en fait des tenues du soir militaires, à spencers blancs.

De là, le smoking blanc quitte peu à peu les colonies pour rejoindre les lieux où l’on aime dîner dehors, prendre le large, jouer tard, danser dans un air encore tiède : la Côte d’Azur, Palm Beach, les paquebots, les clubs, les hôtels balnéaires, les casinos. Elle devient la version estivale du smoking, avec tout ce que cela suppose de relâchement contrôlé. Car elle reste une tenue du soir, mais d’un soir plus souple. Pour un anglais, porter ce blanc du soir au dessus de la côte d’Azur, c’est inconcevable.

C’est une pièce très intéressante pour cette raison précise : elle montre que l’élégance classique n’est pas figée. Elle sait plier sans rompre. Elle accepte les réalités matérielles, la saison, la latitude, l’atmosphère, sans abandonner sa logique.

Mais si nous disons veste de smoking blanche, en pratique elle n’est presque jamais blanche. Elle est écrue. Une veste de smoking réalisée en laine ne peut pas donner ce blanc optique, presque cru, que permet un coton blanchi. La laine est une matière animale. Elle produit un ton plus complexe, plus doux, plus vivant. On se situe donc quelque part entre le coquille d’œuf, l’ivoire, le crème léger. Cette légère impureté de ton est précisément ce qui fait sa noblesse.

La veste n’est plus un panneau blanc posé sur un pantalon noir ; elle devient une surface tempérée, qui absorbe un peu la lumière au lieu de la renvoyer sèchement. Elle gagne en mystère ce qu’elle perd en pureté théorique. Et c’est heureux, car le smoking est tout sauf une tenue de laboratoire. Les américains se sont d’ailleurs intéressés à de nombreuses déclinaisons de cet hiver dans les années 1930, avec des vestes tirant sur le beige, le rosé. Des essais intéressants. Une, couleur chaire, fut appelée « burma jacket ».

En revanche, si cette veste est en coton, alors oui, elle pourra être véritablement blanche. Et ce détail de matière entraîne immédiatement un détail de hiérarchie : la veste de smoking blanche en coton a longtemps été l’apanage du personnel. La raison en est très simple : le coton se lave facilement. Dans les hôtels, les restaurants, les clubs, sur les paquebots, il fallait une veste claire qui puisse être entretenue aisément. La veste blanche (ou le spencer justement) du serveur, du steward, du maître d’hôtel s’est donc naturellement imposée en coton. Peu à peu, la convention moderne s’est fixée ainsi : la laine, un peu écrue, pour les invités ; le coton, plus franchement blanc, pour le personnel.

Mais il est probable que dans les années 30 et 40, alors que la veste de smoking blanche connaît une large diffusion dans les climats chauds, cette frontière entre laine et coton ait été moins rigide qu’aujourd’hui. Sous les chaleurs des Bermudes, de Hong Kong ou d’une station balnéaire tropicale, un invité en veste de coton n’a rien d’absurde ; il a même quelque chose de profondément logique. Il faut se souvenir qu’à l’époque, on obtenait des cotons légers, là où les lainages, même estivaux, gardaient souvent un certain poids. Le coton avait pour lui la fraîcheur, la facilité. Il avait aussi, et cela compte énormément, un petit côté négligé qui convient très bien à l’esprit de ce smoking des pays chauds, des bords de mer, des ponts de bateau et des casinos. Une légère sécheresse de surface, un tombé moins aristocratique sans doute, mais plus nonchalant. Et la nonchalance, dans ce registre, n’est pas un défaut.

Autre sujet de discussion sartoriale : le satin. Le consensus classique veut qu’il n’y ait pas de satin blanc sur une veste de smoking écrue. Le revers est donc généralement réalisé dans le même tissu que le reste de la veste. C’est sans doute la solution la plus épurée, la plus cohérente aussi. La veste y gagne une sorte de minimalisme très particulier. Elle ne cherche pas à produire du contraste sur elle-même. Elle laisse briller seulement ce qui doit briller : le nœud papillon, la ceinture cummerbund, le galon du pantalon, les souliers. D’autant plus que le raccord du satin est infernal à trouver. Ce n’est jamais le bon blanc cassé. Ou alors le satin est trop blanc !

C’est très beau ainsi, et probablement la meilleure solution dans la majorité des cas. Mais là encore, il faut se méfier des orthodoxies trop rétrospectives. Quand cette pièce se répand dans les années 1930, il est à peu près certain que la question du satin blanc, ou écru, a dû se poser, et que diverses réponses ont été apportées. Les usages se fixent toujours après les objets, jamais avant.

Au fond, cette affaire de satin est une question de relativité. Un revers en satin blanc ou écru, s’il est très bien fait, dans une matière convenable, avec des proportions justes, n’est pas en soi une honte. C’est un parti-pris. Et comme tous les partis-pris, il peut être heureux s’il est conduit avec mesure. Il peut même avoir du charme, surtout si l’on assume une certaine idée des années 30, du raffinement balnéaire, du goût pour les surfaces un peu plus précieuses.

En revanche, il existe une solution que l’on peut condamner plus franchement : le satin noir sur une veste blanche. Là, le contraste devient brutal, démonstratif, artificiel. C’est lourd, criard, sans nécessité. Disons les choses simplement : c’est affreux.

Ce qui rend la veste de smoking blanche si intéressante, à mes yeux, c’est qu’elle se tient sur la cime d’une montage. Entre la ville et les vacances. Entre la règle et l’adaptation. Entre la correction la plus stricte et une certaine idée du relâchement. Le smoking noir appartient au monde des certitudes. Il tranche. La veste blanche négocie. Elle ne renonce pas au formalisme, mais elle l’adoucit. Elle prend acte du climat, du lieu, de la saison, du décor. Elle accepte que le soir puisse être élégant sans être sévère.

J’adore lorsqu’un marié me demande cette pièce. D’un éclat à nul autre pareil. Un smoking blanc est spectaculaire mais réclame surtout de la finesse. Il rappelle que l’élégance ne naît pas de l’évidence, mais de la nuance. Voilà bien un questionnement qui vous sera très utile dans votre vie de tous les jours, j’en ai pleinement conscience. Le smoking blanc… incontournable sujet !

Belle semaine, Julien Scavini

Ce soir, j’écoute H von Karajan qui dirige des valses des Strauss.

Le gilet dépareillé, lu dans Le Monde

J’écris de manière hebdomadaire sur l’élégance masculine dans Le Figaro depuis 2014, et sur ce blog depuis 2009, en plus de quelques autres publications où l’on m’a parfois laissé noircir quelques pages. Autant dire qu’à force d’écrire sans relâche sur un tel sujet, il arrive que l’inspiration se fasse un peu attendre. La plume part alors au trot puis trébuche : un article un peu bancal, une idée envoyée sous la presse avec un peu moins de conviction que d’habitude. Cela arrive à chacun tient la plume.

Je lisais ainsi la semaine dernière l’article de Marc Beaugé dans les très sérieuses colonnes du Monde, qui se demandait s’il était bien raisonnable de porter un gilet de costume. Et je me suis dit que c’était peut-être pour lui l’un de ces petits jours où l’inspiration est rattrapée par le timing, et où, pour répondre en temps et en heure au rédacteur en chef, on rend un papier un peu de travers. Car je dois dire que je n’ai pas très bien compris son courroux. Pourquoi tant d’irritation devant un morceau de laine muni de quelques boutons ? À ce compte-là, autant écrire franchement que les messieurs un peu enveloppés devraient être interdits de Sécurité sociale faute de régime : ce serait au moins plus clair.

Car enfin, que reprocher exactement au gilet ? Il semble lui tenir rigueur de flatter la silhouette, ce qui est pourtant l’un de ses mérites les plus anciens. Un gilet dépareillé a cette capacité merveilleuse d’« emballer » une panse bien garnie avec une délicatesse presque affectueuse. Personnellement, je trouve souvent plus élégant un homme qui cache sa délicate bedaine (ce qu’un ami concerné appelle volontiers sa surface à bisous) sous un gilet que celui qui la laisse vivre librement sous une chemise tendue comme la toile d’une tente de camping. Le gilet agit un peu comme un gentil corset. Regardez Philippe Etchebest : il s’en sert clairement comme d’une sorte de gaine tailleur pour se donner un air plus svelte et sportif. Et il n’y a là rien de honteux.

Certes, contenir son buste dans des limites raisonnables ou chercher à camoufler un ventre prospère peut faire sourire. Mais plutôt sous l’angle d’une petite vanité attendrissante. Comme ces vieux messieurs qui se recoiffent en sortant du métro. Un geste d’amour-propre, une petite coquetterie bien humaine. Aucun péché mortel là-dedans. On évoque aussi la question du dernier bouton laissé ouvert. Très bien, si l’on possède le corps d’un danseur de ballet. Mais si un homme ressent le besoin de fermer son gilet jusqu’en bas pour mieux contenir son honorable abdomen, aucune trappe vers les enfers ne s’ouvrira sous ses pieds. Je parle ici en professionnel qui voit cela quotidiennement, pas en commentateur confortablement installé derrière son clavier. Je rencontre régulièrement des messieurs qui veulent boutonner le dernier bouton pour mieux “s’emballer”. Qu’ils le fassent ! Je ne les maudis pas. Toute tentative pour bien faire, ou simplement faire un peu mieux, mérite d’être saluée.

Au-delà de ces questions de silhouette, le gilet dépareillé reste surtout une très jolie pièce de l’art tailleur. Dans un monde vestimentaire devenu assez mou, sans lignes ni structure, il constitue souvent la dernière petite architecture élégante qui subsiste dans une tenue. Et je dois dire que je me réjouis qu’il reste au moins cette touche-là lorsque le reste est abandonné. C’est aussi l’occasion de mettre à l’honneur de beaux tissus : tweed, flanelle, moleskine, parfois velours. Des étoffes qui ont du grain, de la texture, et qui racontent quelque chose.

Les auteurs de Permanent Style ou de Gentleman’s Gazette rappellent d’ailleurs souvent que le gilet contrastant fait partie depuis longtemps de la tradition du vestiaire masculin. Historiquement, il n’était pas systématiquement assorti à la veste. Les combinaisons séparées étaient fréquentes dans les tenues de campagne ou de week-end. Un gilet d’une autre étoffe permet de structurer la silhouette, d’ajouter de la profondeur à une tenue, d’introduire un tissu plus expressif et d’éviter l’effet parfois trop strict du trois-pièces complet. Un tweed brun sous une veste sport agit presque comme un pont entre élégance et décontraction. Dans cet esprit, le gilet dépareillé n’est pas une fantaisie récente : c’est au contraire une vieille solution sartoriale.

Ralph Lauren l’a compris depuis longtemps. Même si ses gilets courts montrant la ceinture me paraissaient curieux auparavant. Il présente le gilet de tweed avec un jean depuis des décennies, et a largement contribué à donner ses lettres de noblesse à cette allure. Dans son univers, le gilet évoque autant les ranchs du Colorado que les clubs anglais ou les campus de la côte Est. Cette idée de mélanger tailoring et pièces plus casual est d’ailleurs un principe classique du style britannique : une pièce structurée, une pièce rustique, une pièce simple. En France, Albert Goldberg chez Façonnable avait déjà exploré ce territoire, et plus tard L’Egoïste a repris ce flambeau avec un goût certain pour ces silhouettes mi-tailleur, mi-week-end.

Reste l’accusation la plus étrange : celle du masculinisme. Il faut dire que ce néo-mot est devenu un marqueur médiatique très pratique. Le glisser dans un article lui donne immédiatement une gravité sociologique tout à fait respectable. Mais il ne faut peut-être pas exagérer. Comme je le disais, Ralph Lauren joue avec cette esthétique cow-boy depuis des lustres, et personne n’y voyait à l’époque un manifeste masculiniste. Bien au contraire : dans les années 80 et 90, cette imagerie pouvait être perçue comme assez homo-érotique. Mais qu’importe. Personnellement, ce que j’aime dans l’esthétique du gilet dépareillé (surtout en tweed) c’est tout autre chose. Cela sent bon les allées des salons de vieilles voitures, les marchés aux puces du week-end, les clubs de tir à l’arc un peu poussiéreux et les dimanches pluvieux dans la campagne anglaise. Une esthétique Chap, rétro, un peu ludique. Et s’il y a au passage quelques biscoteaux tatoués, je préfère penser à Popeye ou au capitaine Haddock qu’à quelque théorie masculiniste. Des images d’Épinal des années cinquante, avec un parfum de bande dessinée ou de vieux Maigret.

Pour être tout à fait honnête, Marc Beaugé vise peut-être un cas particulier : le gilet de costume porté hors de son contexte. Et là, je veux bien lui accorder un point. Un gilet de costume bleu marine porté seul avec un chino beige peut effectivement produire un résultat un peu étrange, comme un morceau d’uniforme rescapé d’un naufrage sartorial. Mais pour être franc, je vois très peu de cela dans la rue. Ce que je vois en revanche, ce sont des hommes qui tentent modestement d’ajouter un peu de structure, un peu de texture, un peu de dignité vestimentaire dans un monde qui a largement renoncé à ces choses. Et si pour cela ils enfilent un petit gilet de tweed, eh bien je trouve cela plutôt charmant.

Que monsieur Beaugé ne m’en veuille pas. Comme je l’écrivais, l’écriture n’est pas chose aisée !

Belle et bonne semaine à tous. Julien Scavini

La bonne largeur du bas de pantalon

Chaque jour, et à chaque prise de mesure, la question revient. Elle est presque rituelle : quelle largeur pour le bas du pantalon ? La question concerne la ligne de jambe, mais elle se cristallise sur un critère plus visible et très chiffrable : la largeur du bas, que l’on appelle volontiers sur internet « ouverture du pantalon », vocable pourtant absent des livres de coupe. Précisons d’emblée de quoi l’on parle : la largeur du bas de pantalon correspond à une demi-largeur, mesurée du pli avant au pli arrière. Un détail de vocabulaire, certes.

Face à cette question, il existe deux grands types de clients. Ceux qui savent. Ils arrivent avec un chiffre précis, parfois noté sur leur téléphone, parfois transmis par un autre tailleur, parfois glané sur un forum. Et puis il y a les autres, nettement plus nombreux, qui ne savent pas. Parmi eux, deux attitudes encore : ceux qui prennent peur, se sentent sommés de répondre à une question qu’ils estiment technique, et qu’il faut rassurer ; et ceux qui, au contraire, ont un avis spontané, une intuition immédiate, souvent liée à ce qu’ils portent déjà.

Travaillant à partir d’un pantalon de patronage que je considère comme bien équilibré et contemporain, j’observe une répartition assez constante. Environ 50 % des clients sont satisfaits de ce qu’ils essaient. « Semi-slim » dirais-je. « Demi-classique » pourrais-je encore dire avec malice. 30 % souhaitent élargir, ce qui correspond assez bien à l’air du temps : le pantalon large plaît de nouveau, et il plaît sincèrement. Enfin, 20 % souhaitent affiner, recherchant un mollet plus dessiné, un bas de jambe plus fin. Ce qui est important de comprendre, et que l’on oublie souvent, c’est que toucher au bas de jambe n’est jamais un geste isolé. Modifier cette largeur implique, par continuité, de revoir le mollet, le genou, la cuisse, dans des proportions variables. Le chiffre n’est que la conséquence visible d’un dessin global.

À titre personnel, j’ai longtemps porté des pantalons à 19,5 cm. Disons pendant une dizaine d’années. Je suivais une tendance, sans être totalement convaincu, mais sans la remettre en question non plus. Puis, il y a environ deux ans, en remettant entièrement à jour mes patronages, j’ai élargi progressivement. J’ai testé 24 cm. Sur le papier, la référence n’a rien de choquant : dans les années 50, le classicisme pouvait volontiers se situer à 24 ou 25 cm. Mais les tissus d’alors étaient lourds, secs, et garantissaient un tombé irréprochable. Les tissus contemporains sont différents. Même lorsqu’ils sont lourds, ils sont souvent fluides. À 24 cm, mon bas de pantalon flottait, comme une voile. Le résultat manquait de tenue. À 23 cm, en revanche, j’ai trouvé un point d’équilibre : le pantalon emboîte la chaussure sans excès, casse juste ce qu’il faut, pose bien — d’autant plus que je porte des bretelles, qui assurent une tension constante. Ce chiffre n’a rien d’universel, mais il est devenu, pour moi, cohérent.

Il existe pourtant une règle que certains clients citent avec un aplomb presque amusant, comme si elle était gravée dans le marbre : « la largeur du bas de pantalon correspond à une demi-pointure de soulier ». Autrement dit, 42 en chaussures, 21 cm au bas du pantalon. Je serais bien en peine d’en donner l’origine exacte — peut-être un forum ancien — et je ne suis pas certain de sa validité absolue. Mais je reconnais à cette règle une qualité : elle pose une base raisonnable. Un point de départ autour duquel on peut réfléchir, ajuster, discuter. Rien de plus, rien de moins.

Magnifique costume croisé, avec gilet sous la veste à la manière d’alors. Des lignes sculpturales, impossibles à reproduire avec les tissus mous d’aujourd’hui.


Ce que l’on retrouve d’ailleurs, sous des formes diverses, chez des sources sérieuses comme Gentleman Gazette ou Permanent Style, c’est cette même prudence : méfiance vis-à-vis des règles figées, importance des proportions, du tombé, du tissu, et surtout de la silhouette. Plus que la mode, plus qu’un chiffre, ce qui compte réellement à mes yeux, c’est l’adéquation du pantalon à la personne qui le porte. Le slim comme le large peuvent convenir, pour peu qu’ils soient assumés et qu’ils flattent. Un homme aux petits pieds et aux mollets fins supportera admirablement une ligne de jambe plus étroite, d’autant plus s’il a le sentiment que cela l’élance. La psychologie personnelle n’est pas un détail : elle fait partie intégrante du vêtement. Le tailleur doit être un peu psychologue. Comme tout commerçant aussi peut-être ne croyez-vous pas?

Le rôle du tailleur n’est pas d’imposer une mode, ni de réciter une règle, mais de comprendre s’il a le temps. Comprendre un désir, parfois un complexe, parfois une projection. C’est précisément pour cette raison que j’ai autant de plaisir à faire des pantalons très classiques que des lignes slim, voire des pantalons très typés années 70, moulants du fessier à la cuisse et élargis à partir du genou, donnant cette silhouette de pied d’éléphant que l’on croyait oubliée. Là encore, tout est question de cohérence. Ce que je ne peux pas comprendre en revanche c’est vouloir un pantalon large et ample et une veste petite et étroite. Ce que les parents d’un marié (qui n’osait parler le pauvre) me demandaient récemment. Cela a fini mal. Il faut de la cohérence. Une ligne.

La largeur du bas de pantalon est donc un chiffre, oui. Mais c’est surtout une ligne. Une ligne qui dialogue avec la chaussure, avec le tissu, avec le corps, et avec l’époque — sans jamais lui être asservie. C’est à cette condition seulement qu’un pantalon cesse d’être à la mode pour devenir juste.

Le pantalon gris : autant qu’un évêque peut en bénir

Je ne vous apprendrais rien : le pantalon gris est le grand médiateur du vestiaire masculin. Il réconcilie vestes, chemises, pullovers, et donne à votre silhouette ce supplément de “je n’y ai pas pensé” qui assez souvent, est vrai. C’est le compagnon naturel de toutes les vestes dépareillées, le complément le plus urbain du tweed comme du blazer, et l’alpha et l’oméga d’une garde-robe bien élevée.

Et oui, OUI, vous pouvez avoir beaucoup de pantalons gris. Non seulement vous le pouvez, mais dans une penderie “casual chic” et dans un environnement de travail qui exige peu (ou plus du tout) le costume complet, c’est même une stratégie intelligente. Et comme je le dis en titre : vous pouvez en avoir autant qu’un évêque peut en bénir !

Le gris est la base de la tenue “sport” moderne. Dans l’ancien monde, celui où l’on distinguait les personnes à leur chapeau et où l’on pouvait encore se faire servir un cherry avant le déjeuner, le pantalon de tenue n’était pas toujours uni. Les rayures, le coutil, le pied-de-poule, les petits carreaux faisaient le travail. Puis le XXᵉ siècle a rangé les choses dans des tiroirs : d’un côté le costume formel, de l’autre la tenue plus libre, sport, assemblée selon l’humeur du matin. Et dans ce deuxième tiroir, le pantalon gris a fini par tenir le rôle principal : celui du dénominateur commun.

Il faut dire qu’il a une vertu rare : il est présent, mais jamais envahissant. Il ne fait pas la tenue à lui seul, il la structure. Il laisse la veste parler, il encadre le haut sans rivaliser, et il donne à votre silhouette une base stable. En clair : c’est un pantalon qui ne s’épuise pas.

Ce qui nous amène à l’idée du jour : en avoir trop n’est pas grave.

La première raison est d’une évidence presque météorologique : il y a quatre saisons. Même si certains hivers parisiens ressemblent à un mois de novembre prolongé, votre confort – et votre allure – demandent des étoffes différentes.

  • Automne / hiver : la flanelle s’impose comme un classique inévitable. Elle a ce tombé un peu moelleux, cet aspect mat, cette noblesse tranquille. L’image mentale est immédiate : Fred Astaire, pantalon gris et nonchalance parfaitement réglée. On a longtemps subi des flanelles rêches ; les drapiers italiens ont largement adouci tout ça, au point que certains tissus se portent comme un plaid chic.
    Ajoutez à cela le whipcord – plus nerveux, plus robuste, presque un pantalon “de service” – et vous avez votre duo hivernal.
  • Printemps / été : même esprit, autre poids. Une laine plus fine, un sergé léger, voire une toile de laine qui laisse passer l’air. On garde la ligne et la couleur, on change la sensation. Le coton, lui, aime peu le gris : il prend mal la teinture et finit souvent par avoir l’air triste, poussiéreux, comme un t-shirt lavé de trop.
    Donc, si vous voulez du gris estival, cherchez-le plutôt côté laine légère.

Résultat : deux gris d’hiver + deux gris d’été… et vous êtes déjà à quatre sans même forcer le trait.

Deuxième raison : le gris n’est pas une couleur, c’est une famille. Entre le charbon foncé et le gris très clair, vous avez tout un spectre de possibilités, chacune avec ses contraintes et ses avantages.

  • Le gris moyen / gris souris : l’incontournable, le plus facile, le plus utile. Il va avec tout. C’est celui que vous enfilez quand vous voulez vous habiller vite et bien.
  • L’anthracite : plus discret, plus “sérieux”. Très aimé des messieurs qui n’ont plus rien à prouver, et de ceux qui veulent un pantalon qui fait un peu plus “bureau” sans être un pantalon de costume.
  • Le gris clair : superbe, mais plus exigeant. Il met en lumière vos chaussures, votre ceinture, le bas de votre veste. Il rend tout plus visible, donc il rend tout plus important. Les jeunes l’adorent parce qu’il “claque”, il faut simplement accepter de jouer le jeu des accords.
  • Les contemporains : le gris bleuté (un rien acier), le gris “greige” (cette zone floue entre gris et beige que les Italiens affectionnent, parce qu’elle a l’air chère même quand elle ne l’est pas et qu’ils appellent poétiquement : gris sale). Avec ces nuances-là, vous sortez du registre “uniforme” sans cesser d’être classique.

Et là encore : si vous avez un anthracite, un gris souris, un gris clair, un gris bleuté, vous n’êtes pas collectionneur : vous êtes cohérent.

La grande force du pantalon gris est qu’il simplifie tout le reste. L’intérêt le plus délicieux du pantalon gris, c’est qu’il vous autorise à être paresseux. Et une garde-robe réussie, c’est souvent ça : une élégance qui permet la facilité.

Avec une rotation de pantalons gris, vous pouvez vivre sur un petit nombre de formules qui marchent toujours :

  • chemise + pull-over (col qui dépasse, ou pas)
  • polo en maille + blouson léger
  • col roulé + veste texturée
  • cardigan + chemise oxford
  • gros pull + manteau simple

Et côté vestes, le gris est un partenaire idéal parce qu’il accepte presque tout : bleu marine, tweed marron, vert sombre, beige, camel, bordeaux profond, même beaucoup de motifs. C’est le pantalon qui dit oui avant même d’avoir entendu la question.

On pourrait même en faire un chapitre entier : “Le pantalon gris, dénominateur commun de toutes les vestes”. Parce qu’au fond, c’est ça son pouvoir : il crée de l’harmonie sans effort.

Le noir ? Trop tranchant, parfois trop “serveur”. Le beige ? Il appelle un certain registre, une certaine saison, une certaine décontraction. Le bleu ? Il veut de la cohérence et finit par faire “ensemble” malgré lui. Le gris, lui, reste neutre, mais vivant. Urbain, mais pas froid. Classe, mais pas guindé.

Admettons que vous ayez fait ce que tout homme sensé finit par faire : vous avez accumulé cinq ou six pantalons gris. Félicitations, vous venez de vous construire une base très solide. La question suivante devient presque comique : que vous faut-il en plus ? La réponse : pas grand-chose, et c’est précisément ça qui est agréable.

Vous pouvez vous offrir, comme des épices, quelques pantalons de contraste :

  • un whipcord couleur ficelle / mastic : parfait avec des vestes plus rustiques, un air de campagne sans tomber dans le déguisement,
  • un velours noisette ou marron : le pantalon qui accompagne naturellement un Barbour, des brogues, un gros pull, et un dimanche qui commence tard,
  • un chino beige : l’outil du “casual-smart” de week-end, propre, simple, efficace,
  • un chino marine : plus facile qu’on ne le croit, tant qu’on évite la veste trop proche en nuance (sinon, effet costume désastreux).

Et voilà. Le reste, vous l’avez déjà : une garde-robe qui respire, avec plein de gris, quelques autres pantalons choisis, et une infinité de combinaisons possibles sans avoir besoin de vingt vestes ni de douze paires de chaussures.

Conclusion : bénissez les gris, et vivez tranquille. Le pantalon gris n’est pas un achat excitant. C’est exactement pour ça qu’il est génial. Il n’est pas là pour briller ; il est là pour vous rendre la vie plus simple et vos tenues plus justes. Il vous évite les questions inutiles le matin, il vous permet de varier sans vous disperser, et il crée ce fond élégant sur lequel tout le reste prend du relief.

Alors oui : accumulez-les. En flanelle, en sergé, en whipcord, en toile. Du charbon au gris perle, du souris au greige italien. Avoir trop de pantalons gris, c’est comme avoir trop de chemises blanches : ce n’est pas un problème, c’est une méthode. Et si quelqu’un vous le reproche… dites-lui simplement que l’évêque a parlé.

Belle semaine, Julien Scavini

Le manteau raglan

Le manteau raglan n’a jamais été aussi présent qu’aujourd’hui. On le voit partout, décliné sous toutes les formes : en drap italien doux et épuré, en tweed anglais rustique ; en laine bouillie minimaliste ou en flanelle luxueuse. Des maisons les plus établies aux jeunes créateurs, tout le monde s’y met. Il faut dire que son esthétique légèrement rétro agit comme une véritable madeleine de Proust. Le raglan évoque immédiatement les années 1950, un monde plus calme, plus classique, presque rassurant – un monde qui fait un peu de résistance face aux doudounes techniques et aux parkas synthétiques.

Mais au-delà de ce charme suranné, le manteau raglan a surtout une qualité immense : il est facile.
À la différence d’un chesterfield rigide ou d’un manteau croisé très structuré, le raglan est une pièce passe-partout. Simple, discrète, confortable. Il s’enfile sans réfléchir, aussi bien sur un gros pull que sur une veste, sans jamais faire d’histoires. Il ne cherche pas à se faire remarquer : il accompagne.

Techniquement, la particularité du raglan tient à sa manche. Dans une construction classique, dite “manche montée”, la couture fait le tour de l’emmanchure et vient s’asseoir en bout d’épaule. Le montage exige précision, gestion d’embus, savoir-faire. C’est tout l’art du tailleur.

Le raglan, lui, adopte un principe totalement différent : la manche ne démarre pas à l’épaule mais remonte jusqu’à l’encolure, dessinant une grande ligne oblique du col à l’aisselle. L’épaule disparaît visuellement au profit d’une continuité douce entre le buste et le bras.

La méthode de coupe Ladevèze-Darroux des années 1930 en donnait une définition très parlante : « Le Raglan est un pardessus ample, dont la manche d’une forme toute spéciale abandonne les errements classiques d’un montage autour de l’ouverture de l’emmanchure pour se prolonger plus ou moins gracieusement, en formant la pointe, jusque sous le col. »

Ce principe apparemment simple a pourtant demandé, à ses débuts, bien des ajustements : « Au début de sa dernière apparition, les tailleurs durent se livrer à de nombreux tâtonnements avant d’arriver à obtenir une manche idéale, aussi en voit-on aujourd’hui de toutes sortes, manches sans suçons, manches avec suçon, s’arrêtant à la pointe d’épaule, et enfin, manches avec couture au milieu du dessus. Les premières manches offraient de très grosses difficultés pour leur montage à cause de l’embus excessif que l’on était obligé de disposer sur une distance très limitée. »

Le raglan n’est donc pas né parfait. Il a fallu affiner les tracés, inventer des variantes, modifier les coutures, avant d’arriver à la forme harmonieuse que nous connaissons aujourd’hui. Le raglan porte d’ailleurs en lui toute une histoire. Toujours selon la méthode Ladevèze-Darroux : « Parmi le monde des tailleurs, beaucoup croient encore que le Raglan est un pardessus d’invention récente… Il n’en est rien cependant. Le Raglan se trouve dans la collection de nos gravures de mode ; il a paru voilà près d’un demi-siècle… »

Le livre rappelle que son nom viendrait de Lord Raglan, général anglais de la guerre de Crimée, dont le manteau particulier aurait inspiré la mode de l’époque : « On le nomma “Raglan”, en souvenir de lord Raglan, commandant en chef du corps expéditionnaire anglais. » Mais les auteurs vont même plus loin : « Des recherches très minutieuses… il résulterait que ce Raglan ne serait autre que la copie d’une forme bien autrement ancienne et essentiellement française du nom de “Talma”, portée vers 1820. » Autrement dit : rien de neuf sous le soleil de la mode masculine. Comme souvent, ce que l’on croit moderne n’est que la résurrection élégante d’une forme ancienne.

Mais il est intéressant de remarquer cette phrase : « La jeunesse professionnelle, surtout, a montré, pour ce vêtement soi-disant nouveau, une admiration exagérée et hors de proportion ; elle s’est enthousiasmée… » Amusant fait. Il y a un siècle presque, déjà le manteau raglan était à la mode. Il était vu comme nouveau. Il est maintenant vu comme ancien et recherché pour cela !

Si le raglan a demandé beaucoup de mises au point à ses débuts, il est devenu aujourd’hui une pièce relativement simple à fabriquer. Et c’est là l’un de ses grands atouts contemporains. Contrairement à un manteau tailleur classique, avec manche montée, tête de manche « embusée », épaule structurée, entoilages complexes, le raglan évite une grande partie de ces difficultés techniques. La couture diagonale répartit les tensions, supprime la délicate gestion de la tête de manche et simplifie considérablement l’assemblage. Résultat : on peut obtenir un manteau à l’allure très sartoriale… sans avoir besoin d’un atelier de tailleur hautement spécialisé.

Inutile donc de chercher un façonnier rompu aux secrets du bespoke pour coudre un raglan correct. Un bon atelier de confection généraliste peut parfaitement s’en sortir. C’est même une des raisons principales de sa diffusion massive aujourd’hui : le raglan donne beaucoup d’allure pour relativement peu de complexité.

Le principe du raglan ne se limite d’ailleurs pas aux pardessus. On le retrouve dans une foule de vêtements : pulls, cardigans, sweats, blousons (ci-dessous un bomber varsity), imperméables. Partout où l’on cherche du confort et de la souplesse, le raglan excelle. Il libère l’épaule, facilite le mouvement, accompagne naturellement le corps.

En revanche, il existe un domaine où il fonctionne très mal : la veste. Paradoxalement, alors même que la manche raglan est proche du corps, elle donne visuellement une carrure plus large, plus ronde, plus diffuse. Or une veste exige l’exact inverse : une épaule nette, définie, une taille marquée, une structure. Associer une épaule raglan à une veste cintrée produit presque toujours un résultat étrange : trop mou en haut, trop serré en bas. Le raglan a besoin d’ampleur, de fluidité, d’une forme vague et confortable. Il est fait pour le manteau, pas pour le tailoring strict.

Si l’on regarde la production actuelle, on remarque que le manteau raglan contemporain adopte presque toujours la même silhouette : une forme légèrement en poire, ample aux hanches, avec un grand col rond enveloppant. Ce col, que l’on appelle parfois “col capote”ou “col chevalière” dans les anciens livres de coupe, ou même “col Claudine” côté féminin, fait tout le tour du cou et peut se porter relevé pour se protéger du vent. C’est devenu le visage quasi officiel du raglan moderne.

Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. Dans les années 1950 – et même jusque dans les années 1980 – le raglan savait aussi s’associer à des constructions beaucoup plus classiques : revers à cran, revers pointus, même boutonnage croisé. Le trench-coat, par exemple, se réalise encore fréquemment avec des épaules raglan. Il y a donc tout un vocabulaire raglan un peu oublié, que la mode actuelle pourrait redécouvrir : raglans croisés, à grands revers plus structurés. J’ai d’ailleurs mis deux illustrations au dessus de cela. J’en rajoute une dernière ci-dessous, d’une silhouette que je trouve très française sans en avoir la certitude. N’est pas sublime ?

Le succès actuel du manteau raglan n’a finalement rien d’étonnant. Il combine tout ce que notre époque recherche : du confort, de la simplicité, une élégance sans effort, et une pointe de nostalgie rassurante. Il traverse les modes précisément parce qu’il n’en fait pas trop. Le raglan n’est pas un manteau spectaculaire. Il n’est pas démonstratif. Mais il a cette qualité rare : on le porte facilement, longtemps, sans jamais s’en lasser. Et au fond, dans un vestiaire masculin de plus en plus saturé d’effets et de performances techniques, c’est peut-être sa plus grande force.

Je vous souhaite une excellente semaine. Et je file regarder Twin Peaks sur Arte !

Julien Scavini

La veste grise

À côté des costumes, j’ai aussi le plaisir de réaliser des vestes seules — ces fameuses vestes dépareillées. Elles ne représentent qu’une petite part de mon activité, et pour une bonne raison : la veste seule effraie. Elle se tient à mi-chemin entre le costume (où tout est décidé d’avance) et le vêtement décontracté (où tout semble permis). Elle demande donc plus de réflexion, plus d’assurance, et un sens du style plus affirmé. Souvent, la commande commence par la même phrase, dite avec une certaine prudence :

« J’ai des pantalons bleus, noirs, gris… des jeans, beaucoup. J’aimerais une veste qui aille avec tout. »

Et c’est là que le mot tombe, comme une évidence pour le client, et comme un petit vertige pour le tailleur :

« Je voudrais une veste grise. »

Voici donc, pour le tailleur, une sorte de cauchemar amusé. La veste grise : ni costume, ni blazer, ni veste de campagne. Une idée à la fois simple et impossible. Car le canon classique ne la connaît pas. Le blazer est bleu, de mille bleus selon les saisons : marine ou nuit, roi, acier ; en laine fine, en flanelle, en peigné, etc… La veste de campagne, elle, vit dans les verts, les bruns, les tweeds. Des nuances de feuille morte et de lande. Pour le soir, on s’aventure vers les lie-de-vin, les violets, les verts wagon-lit ; et pour les cocktails, on ose les teintes poudrées : rose saumon, lilas, vert sauge.

« Gris. »

Gris ! Quelle idée.

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En amont de cet article, je m’étais amusé à réfléchir au sujet avec mes collaborateurs. Veste grise, soit. Essayons d’être aidants. Les échantillons représentés sont issus des collections de Drapers sauf le tweed à chevrons.

La veste grise d’été, par exemple : pourquoi ne pas la couper dans un beau natté gris clair, presque nacré ? Ce tissage aéré, légèrement chiné, confère à la veste une vraie personnalité tout en la gardant fraîche. Le gris clair, dans ce registre, devient lumineux, avec des reflets d’acier ou de perle selon la lumière.

On pourra l’associer à un pantalon de laine froide gris moyen, pour un ton sur ton raffiné. C’est au fond très facile. Peut-être un pantalon de pieds-de-poule noir et blanc, motif classique des anglais. Ou bien oser le pantalon blanc, pour une harmonie exquise de fraîcheur — un accord d’été, discret et éclatant à la fois.

Mais attention : ce gris clair d’été, c’est une veste de connaisseur. Ce n’est pas une veste de tous les jours, mais une veste recherchée, presque fragile. Elle demande un certain climat, un certain esprit, et un soin particulier dans les associations. (Liasse Montercarlo vs liasse Supersonic)

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Pour l’hiver, la question se pose autrement. La lumière baisse, les textures se densifient, et la veste grise devient une histoire de relief.

Le premier réflexe, presque instinctif, c’est le tweed gris à gros chevrons. Incontournable.
J’en termine justement une pour moi, en ce moment. Une veste archi-classique, comme en portaient les grands acteurs d’Hollywood dans les années 50 — sobre, virile, sans apprêt. Du tweed, dans un monochrome de noir et blanc, à la fois neutre et graphique. Elle se marie sans effort avec un pantalon de flanelle ou de cavalry twill foncé, ou avec un velours noir : trois compagnons naturels dont deux si disponibles dans un penderie bien conçue. Une veste basique, oui, mais au sens noble du terme : l’Angleterre tranquille, celle de la lande et des bibliothèques. Celle que Floc’h dessinait souvent, d’un trait gras de ligne claire, sur un héros élégant et flegmatique. (Liasse Lovat Tweeds vs liasse Drapers Covercoat)

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Autre option : un drap de laine à l’armure twill, au dessin bien marqué. Il apporte une touche à la fois sportive et raffinée, presque italienne dans son esprit. Avec les mêmes pantalons, le résultat sera impeccable. Et pourquoi pas, pour un contraste moderne, un chino de coton bleu marine, un peu peau de pêche ? Ce sera très beau : une alliance discrète entre la rigueur du gris et la douceur du bleu. (Liasses Opalis vs Cotton Club)

Enfin, pour ceux qui veulent le sommet du confort, la version en cachemire peigné. Son léger duvet, orienté par le métier à tisser, capte la lumière comme un velours. Le cachemire impose sa douceur, sa texture onctueuse. C’est la veste de plaisir, à porter sans cravate, sur un jean noir. Les contraires qui s’attirent : le chic et l’ordinaire, le soyeux et le brut. Un équilibre parfait, presque philosophique. (Liasses pure cashmere vs Cotton Club)

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Vous voyez, je réussis tout de même à trouver quelques réponses. Elles ne sont pas nombreuses toutefois. Mes réponses révèlent quoi. Que le gris est une couleur trompeuse. On croit qu’elle va avec tout, qu’elle s’efface, qu’elle est la solution universelle pour celui qui ne veut pas choisir. C’est faux. Le gris n’est pas neutre : il reflète ce qu’on met autour de lui. Trop clair, il devient fragile, presque précieux — il exige des couleurs propres, de la lumière, des textures mates. Trop foncé, il se durcit, perd son élégance et bascule vite dans le terne. Entre les deux, le gris moyen, prétendument polyvalent, se révèle souvent le plus ingrat : s’il n’est pas soutenu par une belle matière, il devient administratif.

Le gris, c’est une question d’équilibre et de contexte. Il ne vit que par contraste. À côté d’un bleu, il se fait froid ; près d’un brun, il se réchauffe ; au contact du blanc, il prend des reflets d’argent ; face au noir, il est éclatant. Il n’a pas de couleur propre — il emprunte l’âme de celle des autres.

Et c’est peut-être ce qui le rend si fascinant : le gris ne décide pas, il suggère. C’est la couleur de la nuance, du compromis élégant. Mais c’est aussi celle de la prudence, voire de la timidité vestimentaire.
Pour qu’il soit beau, il faut oser le réveiller : par la texture, le contraste, ou par une touche d’éclat — un mouchoir coloré, une chemise à rayures, un col qui tranche.

Le gris est donc difficile à équilibrer parce qu’il n’impose rien. Il faut le servir, le comprendre, l’interpréter. C’est une couleur de tailleur, pas de couturier : elle se travaille, elle se dose, elle s’ajuste. Et quand elle est juste, elle ne fait pas d’effet — elle fait impression.

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Au fond, le sujet avec la veste grise n’est pas tant celui des accords. On finit toujours par en trouver de beaux : des résonances justes, des harmonies inattendues, des manières de donner au gris un caractère.
Mais ce qui fait la réussite d’une veste grise, ce n’est pas seulement ce qu’on met autour — c’est la performance du gris lui-même, sa profondeur, sa lumière propre.

Je n’ai pas proposé de flanelle grise, pourtant elle semble cocher toutes les cases de ce théorème.
Le problème, c’est que la veste de flanelle grise ressemble trop à une veste de costume. Et lorsqu’un tailleur cherche la bonne veste sport, il fait tout pour s’en éloigner. Une veste seule doit avoir une vraie personnalité, ne pas donner l’impression d’être le vestige d’un ancien complet.

Les quatre tissus présentés ci-dessous possèdent cette qualité : ils ont du relief, de la texture, une matière vivante. Ici, la couleur s’efface devant la texture. C’est le tissu qui parle, pas le pigment.

Mais la vraie difficulté, c’est que bien souvent, les clients qui demandent une veste grise cherchent en réalité une veste quatre saisons. Ils rêvent d’un tissu lisse, polyvalent, sans aspérités. Et c’est là que tout se joue : car ce tissu sans expressivité, censé aller avec tout, finit par évoquer l’uniforme, le bureau, l’administratif. Le contraire du style, en somme.

La veste grise reste une pièce à part. Très élégante dans sa sobriété, parfaitement urbaine, elle ne supporte ni la mollesse ni la facilité. Elle ne cherche pas à briller, elle murmure. Elle demande un peu de talent, un peu d’instinct — celui de savoir jouer avec les nuances, les contrastes, les textures. Mais son murmure est d’autant plus beau qu’il est rare : elle demande du goût, du doigté, un sens du ton juste. C’est l’inverse du préambule posé au départ : on la croit simple, elle se révèle exigeante.
Mal comprise, elle éteint le porteur ; bien choisie, elle l’éclaire. Mal maîtrisée, elle devient fade, bureaucratique ; bien pensée, elle incarne la mesure, le chic sans éclat — ce raffinement suprême qui ne s’annonce pas. Qui l’eut cru !

Belle semaine, Julien Scavini

Musique du soir : Musiques de films de Ryuichi Sakamoto. Les enfants sont en vacance, je peux mettre du son ! Enfin.