L’image du jour

Chers amis, quelle époque! Je suis désolé de n’avoir rien écrit hier. Mais j’ai été si pris par les derniers réglages pour fermer mon commerce et mettre en congés mes quatre employés que j’ai oublié Stiff Collar. De toute manière, j’ai une petite envie seulement d’écrire. Tout est si bizarre en ce moment. Comme un mauvais rêve dont on aimerait se réveiller vite!

Depuis un peu plus de deux ans tout de même, c’est le pompon sur le plan commercial. En 2018, le printemps fut une course d’obstacles avec la fameuse grève perlée de la SNCF. Deux jours avec, trois jours sans. En 2019, ce sont les gilets jaunes qui sabotaient le moral, et qui me cassaient les vitrines accessoirement. Fin 2019, c’était une grève sans précédent de la RATP. Et maintenant la grippe de Wuhan. Décidément. Bref.

En faisant une petite recherche sur wikimédia commons, une source fabuleuse de belles photos libres de droit, je suis tombé sur cette peinture sublime Samuel de Wilde (1748-1832). Elle représente l’acteur Samuel Thomas Russell dans la pièce de théâtre humoristique, « The Mayor of Garratt ».

Samuel_Thomas_Russell_in_Samuel_Footes_The_Mayor_of_Garratt,_by_Samuel_de_Wilde_(1748-1832)

Pourquoi ai-je sélectionné cette image? Pour les couleurs d’abord. Mais pas seulement.

Pour illustrer la question de l’aisance. Le paradigme développé par les tailleurs durant les années 1920 fut ‘la perfection du tombé’ par l’importance du volume et de l’aisance. Un paradigme qui a culminé des années 30 aux années 90, avec des vêtements opulents.

De nos jours, beaucoup moquent ceux qui à l’inverse, affichent ostensiblement des vêtements fait pour galber leurs corps, en particulier des pantalons ‘skinny’ et des vestes ‘slim’. Observez les jambes, les bras et le haut du buste de Samuel Thomas Russell. Qu’en pensez-vous?

Je ne cherche pas à justifier l’actualité stylistique. Je la relativise juste. Du point de vue historique, l’aisance et la largeur sont des envies qui vont et viennent. Suivant l’instant, des tranches d’âges apprécient telle ou telle manière de se vêtir. Comme l’expliquer vraiment, je ne sais pas. En tout cas, l’étroit n’est pas ridicule, il est historique!

Cela me permet d’affronter très sereinement en tout cas les quelques clients qui veulent des costumes super étroits. Dernièrement, alors que le garçon faisait un bon 54 presque 56 car musclé, j’ai basé mes mesures sur 50. Bon, lui et ses amis y tenaient, alors. Le tout est de faire plaisir et de bien faire. Quand je vois la peinture de Samuel de Wilde, je me dis que ce n’est pas impossible!

Dernière remarque sur cette peinture. Regardez attentivement le col de la chemise. Il est rabattu vers le bas, à la mode d’aujourd’hui. Intéressant point qui renvoie à mes précédent articles! Quelle belle peinture décidément!

Courage et bonne semaine de confinement!

Julien Scavini

Prendre plaisir à s’habiller sans costume cravate

Continuons sur les lancées précédentes pour étudier comment rester chic et se faire plaisir lorsque la cravate, voire le costume également, n’est plus en odeur de sainteté dans les couloirs du bureau. C’est ma philosophie, il faut toujours essayer de chercher un biais positif dans chaque situation. Pour la rendre vivable et en retirer un petit quelque chose, plaisir si infime soit-il.

Et je le pense, il est tout à fait possible de trouver un pré-carré chic et à soi, sans costume-cravate.

Je ne vais pas évoquer la veste seule, qui représente bien sûr un territoire d’expérimentation immense. Veste à carreaux, veste unie, veste simple, veste avant-gardiste, tout est possible suivant le niveau d’acceptation dans votre travail. J’avais fait un article en 2017 sur le plaisir de la veste sport, et quels étaient les tissus disponibles. Le choix est vaste. Toutefois, j’ai tendance à le penser, si le costume n’est pas utile, j’ai bien peur que la veste ne le soit pas plus en fait.

L’hiver, vous pouvez alors vous rabattre sur de beaux manteaux. Pourquoi se contenter d’un seul modèle marine? Au contraire, si vous êtes soulagé de la contrainte budgétaire du costume, faîtes vous plaisir sur le reste de la penderie. Et les beaux manteaux sont légions et variés ces temps-ci. Ils peuvent être droit ou croisé. Marine ou poil de chameau. Pourquoi pas de larges pieds-de-poule gris? Le polo-coat avec sa forme typée et le trench sont diamétralement opposés en style, ils peuvent donc dans une garde-robe vous apporter une grande mixité d’usages et d’occasions. Certains peuvent être très longs, d’autres trois-quarts. Vous voyez, si vous n’avez pas recours à la veste, vous pouvez vous amuser avec des manteaux, que vous pouvez faire ajuster de manière à les porter à même un pull, sans aisance importante.

Dans la continuité, il existe une énorme variété de pièces chaudes que l’on ne peut appeler manteau car ils sont courts, comme le blouson de cuir et autres fields-jacket pléthorique dans la garde robe preppy américaine, à la Steve McQuenn. Il y a aussi Barbour et ses copies. Ce sont des pièces avec un panache moindre par rapport à un grand manteau tailleur, mais elles complètent ces derniers et vous donnent de la souplesse au quotidien, suivant le temps et l’humeur.

Premier point donc, les pardessus et dérivés. Voyez ces exemples variés, il est possible de tous les avoir !

 

Sans veste, et avant d’attaquer la chemise, pensons ensuite aux pulls. La maille représente un terrain infini et pour les industriels du textile un eldorado. Peu chère à fabriquer, sans beaucoup de main d’œuvre, le tricotage leur plait. Côté consommateur, c’est l’occasion de s’amuser avec de la couleur. J’ai tendance à penser que l’impératif de la garde robe est un bon pull, en mérinos, en laine d’agneau voire en cachemire s’il est très bon, bleu marine comme base universelle. Il est ensuite possible de démultiplier les possibles en apportant un peu d’ocre, du prune, du bordeaux, du vert sapin etc… Soyez inventif et laissez-vous aller. N’achetez pas en revanche des camelotes en coton tout fin. Pour la maille comme pour le reste, il est préférentiel d’investir dans de la bonne qualité, bien taillée. Cela vous donnera une plus grande satisfaction sur le long terme. Inutile d’avoir 10 pulls médiocres, autant en avoir 4 de top niveau.

Ensuite, au delà de la couleur, il y a la forme. Les pulls se présentent de multiples manières. Il y a les cols ronds et les cols V dont on nous apprend à longueur de magazine féminin quelle le plus tendance. Mais il y a aussi les exquis cols roulés, qui eux aussi vont et viennent au rythme des marées. Et puis encore, les cardigans, avec ou sans manche. Vous voyez, quelle panoplie possible.

Je pense aussi à deux trouvailles de l’ère contemporaine que j’apprécie, le col zippé et la sur-chemise genre polo manche-longue. Je possède le premier en rouge, en grosse côte de coton de chez Gant depuis plus de 10ans et il n’a pas bougé. Très pratique et distingué le week-end. Et j’avais trouvé également un polo manche longue type sur-chemise en cachemire bleu ciel en Italie qui fait aussi merveille, ces deux modèles d’ailleurs tolérant assez bien une cravate ou un papillon du fait de leur ouverture prononcée à l’encolure.

Deuxième point très vaste vous le voyez donc, qui laisse de quoi passer d’un grand faiseur à un autre, qui laisse de quoi s’amuser par de vastes couleurs et formes. J’ai ici sélectionné quelques formes permettant d’exprimer votre personnalité et de chaque jour renouveler votre élégance :

 

Ensuite, il y a la chemise. Je l’avais déjà dit cet été. Que de possibilité sans veste! Faîtes vous plaisir et ne vous contentez pas de simples unis. Si vous ne voulez pas être en t-shirt au bureau et que vous n’avez pas d’utilité d’une veste, foncez sur la chemise, le vêtement de dessus du XXIème siècle me semble-t-il.

En mesure ou en prêt-à-porter, l’offre est pléthorique. Vous pouvez varier les cols et les types de poignets : col italien, col rond, col boutonné, poignet avec ou sans boutons de manchettes. Et au delà, les matières : certains seront plus estivales, d’autres par l’épaisseur et l’aspect plus hivernales. Quand aux couleurs, diantre que c’est drôle : rayé bleu ciel, largement rayé rouge, multiples rayures grises d’intensité variables, chevrons qui irisent, denim, velours fin, flanelle de coton et oxford moelleux, vichy vert ou jaune citron.

Avoisiner les 30 chemises dans la penderie devient possible et il ne faut pas hésiter. C’est un amusement. Et vous pouvez naviguer entre les soldes chez Ralph Lauren et une très belle façon chez Howard’s ou Courtot à Paris, par exemple. Laissez vous là encore porter par la couleur. Les autres portent des t-shirt avec des gros logos. Certains même vont chez Desigual ou SuperDry. Donc vous ne serait pas en reste avec vos rayures de confiseurs!

Troisième ensemble très vaste donc. PS : une chemise bien repassée peut déjà suffire dans un couloir où la médiocrité règne, à en mettre plein la vue! Petite avalanche ci-dessous, qui pourtant n’est qu’une infime fraction des possibles!

 

Quatrième point, mon plaisir par ailleurs, le pantalon. Ah, j’ai tant écrit sur le sujet. Franchement, tous ces jeans et ces chinos vendus à longueur d’étalages et de boutiques en ligne, vantant toute le super basic ou l’essentiel ultime, et qui finalement toutes vendent le même produit, vaguement avachi, sans forme et perdant la couleur en deux coups de cuillère à pot.

Au delà de la simplicité du chino ou de jean, un bon moyen de se différencier dans les couloirs, même en baskets à la rigueur, c’est de porter un beau pantalon, en laine ou en mélange précieux. Et s’il n’y a plus de veste, de pouvoir oser un carreaux ou un prince-de-galles en bas, sans problématique de raccord compliqué.

Le registre des pantalons est très vaste et très saisonnier, laine froide contre flanelle, lin contre tweed. Régalez-vous et composez là aussi une penderie importante. D’autant que le pantalon s’use, alors autant en avoir un certain nombre, ils s’useront d’autant moins.

Et les couleurs là aussi ne sont pas en reste. Du velours écarlate au cavalry twill beige, vous pouvez moduler les effets et les combinaisons.

Enfin, deux grands points restent encore à étudier : les chaussettes et les souliers. Pas de costume-cravate? Qu’à cela ne tienne, mettez-en plein la vue avec des chaussettes bicolores et irisées, avec des richelieus glacés ou des mocassins très fins. Les maisons, vous le savez bien, sont nombreuses, de Bresciani à Mazarin, de Malfroid à Laszlo Vass. Et il est même possible d’apprécier les baskets patinés de chez Loding ou Weston.

Mais attention, il faut aller pianissimo tout de même. Le tapage est vite arrivé lorsque l’on est plein d’entrain. Il faut veiller à l’ambiance du bureau et s’y fondre avec délicatesse. Il faut faire contre mauvaise fortune bon cœur. Il faut se faire doucement remarquer et non mal-voir. Les français sont assez jaloux ou envieux. Truman Capote en son temps l’avait remarqué. Faut-il parfois faire plus envie que pitié? Question.

Toutefois, savoir refuser le jean t-shirt est impératif. C’est une marque d’amour propre. L’élégance est un plaisir à partager, il faut toujours s’en rappeler. Elle n’est pas là d’ailleurs pour écraser celui qui n’en a pas. Mais lui montrer comme disait Saint Laurent, comment « vivre en beauté« !

Bonne semaine, Julien Scavini

Le costume cravate est mort?

A la suite des deux derniers articles, le débat est posé de savoir si la disparition de la cravate est un drame ou une évolution logique et heureuse. Intéressons-nous à cette dernière conclusion. Car ce qui ressort des commentaires et des discussions que j’ai pu avoir ça et là, c’est qu’au fond, peut-être, la cravate était le signe d’un asservissement. La cravate ET le costume-cravate était le symbole du joug de la classe supérieure. D’autres argumentent que c’était un symbole de beauté, et d’une façon d’être élégante.

Maxime C. de son côté essayait de dire que la cravate n’était pas un signe d’asservissement. Qu’au contraire en fait, le non-dit en entreprise obligeant à être simplement habillé, à être ‘casual’ est au contraire, une forme d’asservissement, de dégradation, en retirant au salarié la capacité à être beau.

Mais en fait, je pense que le débat est posé en de mauvais termes. En fait des deux côtés, il est possible de crier à la dictature. Quand le costume-cravate est obligé, il est ressenti comme une souffrance par une frange des salariés. Lorsque c’est le ‘casual’ qui est imposé, il est ressenti par une autre frange comme une obligation abjecte. Ce qu’il faut plutôt voir, c’est où est l’acceptation des salariés. A ce titre, il serait très intéressant de voir les résultats d’un référendum s’il était mené au sein de grands groupes. Quelle serait la réponse dans une tour de bureau de la Défense et dans une grosse PME de province? Dans le secteur des services et dans celui de l’industrie? « Souhaitez-vous conservez le costume-cravate ou souhaitez-vous venir comme vous êtes? » Je ne suis d’ailleurs pas sûr de la réponse. Il y a là matière à une bonne étude sociologique. La réponse n’est pas si évidente que cela…

Pour avancer, comme je le disais, il peut y avoir dictature dans les deux cas. Mais si tout le monde est d’accord pour l’une ou l’autre des réponses, ce n’est pas une dictature, c’est au contraire l’expression de la volonté générale. Presque en somme une démocratie. Toute la question est de savoir si la minorité doit se conformer à l’ordonnancement général? Politiquement, c’est un sujet glissant dirais-je avec humour! Questionnement qui au fond envahit tout l’espace médiatique ces temps-ci… La grand approche ouverte, appelée multiculturelle, souffre de la présence du cravaté comme Maxime C. l’avait dit.

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L’abandon de la cravate et du costume pour le ‘casual’ peut être jugé comme un délitement idéologique, l’abandon d’une forme de morale et un renoncement au beau. On peut avoir ce jugement. Mais on peut aussi se dire que le vêtement n’est que l’expression a-symbolique du quotidien.

Le costume-cravate peut être vu comme une expression doctrinale.

Le costume-cravate peut aussi tout simplement, je pense que c’est le sens de l’histoire, être vu comme la manière quotidienne de s’habiller à une époque donnée.

On ne s’habillait pas autrement qu’en costume-cravate autrefois, donc il n’était pas question de savoir s’il était un asservissement de la personne ou pas, car on s’habillait comme ça! Dans les années 20, dans les années 30, dans les années 40, à part les ouvriers dans les usines, tout homme employé dans un bureau portait de toute manière un costume, car il n’y avait rien d’autre à mettre. Cette tenue était l’ordinaire, au travail et à la ville.

Le costume-cravate fut un temps la tenue simple et classique de l’homme occidental. Un pantalon, une veste, peut-être dépareillée, plus une cravate, c’était ainsi que le vestiaire était composé. A partir des années 50, le sportwear à la marge prend de l’ampleur. Il faut attendre les années 70 pour l’ancrer plus dans la réalité. Il faut réfléchir à la période où l’on commence à se poser la question « est-il nécessaire de venir travailler en costume-cravate?« . Ce sont les décennies 1975-2005 je dirais. Le costume est encore porté de manière volontaire dans les années 90, mais déjà une frange importante des salariés s’en dispense. Le costume ne devient plus alors une tenue normale pour une partie de la population. Le costume devient alors en effet un uniforme. Il n’est plus l’alpha et l’oméga de la penderie, il en devient une section seulement. Il n’est plus ordinaire, il devient extra-ordinaire.

Pas une marque ne pouvait se passer de vendre des costumes > bien des marques se permettent de ne plus vendre de costumes! La nuance est là.

Nous sommes ou sortons donc d’une période de transition, où l’on voudrait totalement se débarrasser non pas d’un symbole, mais d’un vêtement du passé, d’un usage du passé. C’est sûr que lorsque l’on travaille dans une boite d’ingénierie ou de services informatiques, et même parfois si l’on est avec des clients, quel besoin d’un costume-cravate? Moi qui vient du Pays-Basque, c’est sûr que je n’en ai pas vu beaucoup étant adolescent. A part peut-être dans les banques, mais à la limite ils sont là si minables les costumes-cravates, que je préférerais ne pas en voir.

Au fond, la question n’est pas tellement de savoir s’il y a asservissement plus en costume-cravate qu’en t-shirt. De toute manière, il y a subordination dans une entreprise. C’est ainsi. Certains diront que la cravate permet à l’homme d’exprimer son goût et son humeur, d’autres que le t-shirt est une simplicité bien heureuse dans une époque compliquée. Certes.

Il est difficile de prendre la justification du vêtement par l’angle dogmatique. L’histoire du vêtement est très souvent faite, non pas de dogmes (sauf dans les cours royales), mais de praticité. C’est le fondement même du vêtement. Son aspect pratique : couvrir, isoler, réchauffer. Donc je pense qu’au final, le débat doit plutôt se poser sur la façon de vivre ensemble. Vit-on en entreprise comme on vit chez soi? Le premier point de débat est là : est-ce que l’entreprise est la continuité de la vie, ou est-ce qu’il doit y avoir une césure? Faut-il marquer une différence entre ces deux temps?

Il est vrai que ce qui était beau dans le costume-cravate, c’était l’homogénéité, l’ordonnance comme dans une rue haussmannienne. Le costume-cravate porte en lui quelques règles permettant de broder une allure générique et en même temps personnifiée. Mais cette envie, elle est mienne, je le conçois. Certains autres argumenteront que la beauté nait d’une immense diversité, finalement paradigme de nos sociétés occidentales. On veut de nos jours laisser exprimer des personnalités et non un ordre des choses. Les vies individuelles comptent plus que la vie collective. L’ordinaire de chacun devient expression générique. Sans plus de questionnement du sens.

Que faire alors?

Le costume-cravate pouvait être porteur d’une certaine expression des moyens. Il y avait ceux qui allaient chez le tailleur, ceux qui s’offraient des costumes Lanvin ou Cerruti. Et puis il y avait ceux qui se contentaient de Bayard ou d’Armand Thierry. Pensez-vous que ce signe extérieur de richesse vestimentaire ait cessé? Que nenni. Dans l’entreprise, il y a toujours ceux qui arborent des chemises Ralph Lauren, Paul & Shark ou La Martina et ceux qui  portent du no-name. C’est donc qu’il y a toujours un sens au vêtement, plus au costume-cravate, mais à ce qui le remplace. De même sur le parking, les gros Audi Q7, BMW X5 et autres SUV sont la marque de « l’élégance contemporaine ».

Notre société a remplacé la richesse d’un morceau de soie monté-main à 100€ par le tapage de logos brodés et de grosses cylindrées à 60k€.

En contrepartie de cela, il faut chercher aux élégants le moyen d’exprimer leur plaisir sans le costume-cravate. C’est tout à fait possible de mon point de vue. Il suffit pour cela de faire confiance à de très bons faiseurs, de se vêtir avec tact. De constituer une penderie pleine de goût, perpétuellement améliorée. Et parfois même, il suffit juste de porter des vêtements bien repassés pour faire la différence dans les couloirs. Quelle époque! La semaine prochaine, j’essaierai de réfléchir à des stratégies pour être chic sans se faire voir ou mal-voir!

Bonne semaine, Julien Scavini

Stiff Collar a 10 ans

Le 3 septembre 2009, car je n’avais pas eu le temps le 2, je rédigeais et publiais le premier article du blog, en commençant bêtement par expliquer la signification du titre. Depuis, que de temps comme un clignement d’œil pourtant, s’est écoulé. Les vieilles personnes disent qu’elles n’ont rien le temps de faire. Si le rythme s’accélère à ce rythme, je les comprends mille fois.

Que s’est-il passé en 10 ans? La fameuse crise s’est éloignée en perdurant pourtant dans les esprits. D’une crise économique ponctuelle et cyclique, nous sommes passés à une crise permanente, où le climat et l’état de la planète occupent de manière anxieuse une bonne partie de l’esprit contemporain. Mais, Stiff Collar n’est pas une plateforme de réflexion sociétale. Stiff Collar s’amuse à parler chiffon. Parait-il l’une des industries les plus polluantes.

Toutefois ici, la penderie du gentleman est plutôt celle de la pérennité et de la constance. De la qualité plus de que la quantité. Il parait d’ailleurs que les français consomment moins mais mieux. C’est tant mieux.

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Mon regard

En 10 ans, les lecteurs assidus du blog l’ont probablement constaté, ma vision très rigoriste des débuts s’est adoucie, s’est émoussée. Il y a la théorie, il y a la pratique. Mais une chose n’a pas changé, c’est la vision aimable du vêtement. Qui ne doit jamais être un snobisme ou une revanche sociale, qui ne doit jamais être jeté à la figure d’autrui comme une revendication. Le vêtement est un plaisir personnel et une amabilité faite aux autres. Qu’ils l’apprécient ou pas. Les cons se moquent toujours, les gens intelligents cherchent à comprendre.

Il y a la théorie et il y a la pratique ai-je dit. Il y a aussi le commerce. J’ai été confronté à des clients. A leurs désirs, à la parcours, à leurs façons de faire. Il n’existe pas un client pareil. C’est là l’extrême difficulté du métier. Ce n’est pas une question de mesures. C’est une question d’affect. De personnalité. L’élégance masculine n’est pas un canon unique. Elle est multiple. D’un côté le vieux dans un style vieux, de l’autre le vieux avec un style jeune. D’un côté le jeune avec un style vieux, de l’autre le jeune avec un style jeune / très jeune. Comment comprendre? Comment réagir? Comment lire?

La segmentation du marché en général se retrouve en particulier chez le tailleur. Même en grande-mesure. Je me souviens en particulier de ce client sortant de Cifonelli qui n’avait pas compris le costume et ne l’avait jamais mis. « C’est tout près du corps, ce n’est pas pour moi! » s’exclamait-il en commandant un simple pantalon à double pince grand comme une toile de tente. Dès lors j’ai arrêté de totalement réfléchir, en tout cas de penser à mon goût avant celui du client.

Ce faisant et surtout ici, j’ai fui les visions trop marquées, les idées reçues. J’évite autant que possible d’être dans le bien et le mal. Le plaisir du vêtement est la nuance. Et toutes les règles au fond ont de belles exceptions.  Je partage ici mon goût et mes réflexions au delà de mon métier.

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D’autres blogs

En 10 ans, les plateformes de discussions sur le vêtement masculin élégant ont changé en profondeur. Nombreuses et amusantes, légères et spontanées, elles se sont mues ou ont disparu. Car évidemment, l’écriture sur le beau vêtement et les codes anglais présente deux écueils : redire et rigidifier.

Redire, car les règles au fond ne sont pas si nombreuses. Et le vestiaire une fois constitué n’a que peu de raison de grandement évoluer. Le smoking reste le smoking. La belle chemise reste la belle chemise. Pauvre presse masculine qui doit sans cesse donner le goût de la nouveauté.

Ensuite, rigidifier, c’est redire en stéréotypant. Il est aisé d’outrepasser le sens des règles anciennes en voulant les calquer à une époque et des personnes autres. C’est le risque de l’exégèse religieuse. A trop tourner en rond, on se fatigue et on s’énerve. Il faut avancer. Concernant le vêtement, la remarque de Cioran colle merveilleusement : « n’a de conviction que celui qui n’a rien approfondi« . Le Chic Anglais est une joyeuseté, mais il ne faut rien prendre au pied de la lettre. Il faut se confronter à la réalité.

C’est le sens de Stiff Collar depuis de nombreux mois. Comment trouver dans la force de l’élégance ancienne, plein de rationalité et d’ordonnance, une allure du temps présent, pas empesée, souple et pratique. Sans tomber dans la facilité. Chaque semaine, j’essaye avec un plaisir renouvelé, d’exposer et d’aider. Petite touche par petite touche, au fil de réflexions de clients parfois. Mes articles du Figaro Magazine, chaque samedi, en 1400 signes très serrés, sont par ailleurs l’occasion d’étendre le propos. Une chronique qui connait un succès croissant. Je m’en félicite, cela veut dire que des hommes et des femmes, sans internet et sur un large spectre, s’amusent et s’intéressent aux vêtements, le premier des signifiants.

En 10 ans donc, de nombreux blogs et sites ont disparu. Difficile de toujours se renouveler. Et par ailleurs, d’autres sont apparus, plus énervés, plus invectivant, plus à l’affût du rapport qualité-prix, graal contemporain dépourvu de toute humanité. Plusieurs associations de mots sont alors devenus des repères à fuir : « guide + ultime » ou  » nouveau  + style + accessible ». De blog sérieux et bénévoles, comme une grande partie de l’Internet des débuts au fond, nous sommes passés à un environnement de structures de conseil très dans le « je dis que » et souvent à versant commercial inavoué.

Toutefois, et c’est heureux, ces nouvelles plateformes d’évangélisation masculine ne fonctionnent pas dans le même sens qu’auparavant dirais-je. Dans les années 90 et 2000, ceux qui écrivaient sur le canon classique représentaient plutôt une élite savante et globale, qui faisait descendre vers le bas son éducation. Aujourd’hui, cette réappropriation culturelle part du bas, de gens qui ne font pas la différence entre du coton et de la laine, mais qui veulent s’intéresser et professer. C’est au fond mon cas, n’ayant pas eu dans ma jeunesse une attention particulière au sujet vestimentaire.

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Crête de vague?

En 10 ans, nous avons peut-être aussi assisté sans nous en rendre compte au passage de la vague. Tous les 15/20 ans, la mode s’enthousiasme puis s’essouffle. Les années 50 s’enthousiasmèrent pour la modernité du surplus américain, premier sportwear. Les années 70 s’enthousiasmèrent pour la modernité de l’ère spatiale, plastiques et teintes nouvelles. Les années 90 s’enthousiasmèrent pour la grande allure du banquier, à la limite du parrain respectable. Les années 2010 s’enthousiasmèrent pour  … ? Trop tôt pour juger clairement.

Un indice réside dans l’étonnant appétit de la jeunesse pour le chic et une allure orthodoxe. La marque The Kooples comme les films Kingsman répondent de ce même phénomène. En 2010/2012/2014, l’engouement était partout, à longueur d’internet et de livres spécialisés. Un plaisir partagé et vulgarisé. Avoir une belle veste, un pantalon bien coupé, une chaussette montante, un soulier endurant, tant d’envies!

Ma plus grande capacité à lire le passé plutôt qu’à inventer l’avenir me fait souvent prendre peur d’une retombée du soufflé. Après l’enthousiasme, il y a l’essoufflement. J’ai déjà tendance à le lire dans mes propres résultats économiques, corrélés à ceux de mes confrères et amis. Dans une niche costumière protégée et qui grossit tout de même, le costume business, le costume du quotidien, tendanciellement diminue. Et le costume de mariage maintient de nombreuses affaires hors de l’eau. Sans la cohorte de mariés, l’écosystème serait menacé. Le vêtement formel dans son ensemble souffre.

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Environnement économique dense

En 10 ans, d’un engouement théorique nous sommes passés à un engouement économique. Les blogs, les commentateurs sont devenus entrepreneurs. Une myriade de maisons et de marques. Une enseigne hollandaise tapageuse et bien connue s’est frayée un chemin avec un concept simple : un produit typé et de niche et un prix wholesale monstrueusement bas. Idée farfelue qui va à l’encontre des théories du commerce. Dans un premier temps – actuellement – le concept fait florès. La vision court/moyen-terme est intéressante. La qualité d’une telle offre ne peut que pousser ses concurrent à s’améliorer. La vision long-terme est plus sombre. Une fois tout l’environnement économique carbonisé sur le plan tarifaire, il ne reste rien. Ce seul acteur devient en fait … un chant du cygne. Lorsque des petites maisons s’essayent à cette démarche disruptive, en cassant les intermédiaires, en révélant les niveaux de marges et les lieux de production, l’effet court-terme est le même, positif et attractif, mais l’effet long terme interroge. So what comme dirait l’autre.

A la course tarifaire, le prix moyen acceptable du marché baisse et c’est terrible pour l’ensemble des acteurs du marché. L’argument prix est dangereux car on peut toujours faire moins cher ! En demi-mesure c’est la même chose, où l’on assiste comme l’a souvent dit Hugo Jacomet à une éjection du tailleur de son propre métier. Les quelques chaines qui se développent dans le marché misent avant tout sur un prix. C’est un argument marketing, en lieu et place d’un argument de technique et de services.

Je suis très heureux toutefois de constater une évolution heureuse du prêt-à-porter. Je me suis surpris récemment à acheter deux articles chez Celio. J’apprécie rentrer chez Devred. J’aime voir ce que font Jules, Dockers ou Uniqlo. Les couleurs, les matières, les montages parfois s’améliorent. Les allures sont plus travaillées, plus élégantes. Les petites maisons citadines aiguillonnent le marché et le poussent dans ses retranchement. Faire mieux ou disparaitre. C’est un fait notable et j’en suis heureux. ll y a une volonté de faire mieux partout.

En 10 ans, la société a changé. Elle est de plus en plus en attente d’exemplarité, de responsabilité sociale et environnementale. La mode au sens large s’adapte difficilement. Mais du coup, cela met largement la balance en faveur de notre si chère démarche traditionnelle où le produit est justement rémunéré, où le tissu est produit localement, où l’article possède un long cycle de vie. Il y a plus de réflexion sur le second-hand aussi, autrefois regardé avec suspicion, mais qui aujourd’hui représente une chance économique.

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Enfin, être patient

Qui trop embrasse mal étreint dit l’adage. C’est au fond le meilleur apprentissage de 10 ans de blog. Il faut parfois savoir rester loin de ses désirs et les laisser vivre doucement. Rêver d’un costume est une chose. L’avoir immédiatement est sans effort en est une autre. L’envie du moment ne sera plus l’envie d’après. Sauf à l’avoir fait … mûrir! Le plaisir du train électrique réside dans le fait de faire son réseau. Une fois le set terminé, c’est lassant. De même et plus grave : le lévrier court après le lapin mécanique au champs de course. Mais s’il l’attrape un jour, plus jamais il ne voudra courir!

En 10 ans, le blog s’est construit gentiment par agrégat d’idées. Tant de billets, tant de remarques, tant d’apprentissages, tant de dessins. Rien n’est jamais parfait, parfois tel article est boiteux. A d’autre moment, les retours sont positifs. Les semaines se suivent, les idées évoluent. C’est une vraie détente. Essayons alors de continuer quelques mois? années?

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Bonne semaine, bonne reprise. Julien Scavini

La veste Maubourg

Ce nom ne vous dit encore rien? Attendez un peu…

Petit retour en arrière.

La veste d’homme est une création de la fin du XIXème siècle, que l’on appelait veste courte à l’époque par opposition aux fracs et autres jaquettes alors en vigueur. Arrondie dans le bas et avec des revers découvrant le haut du buste, elle est symbole de l’english-man. Son adoption pour la pratique des sports anciens et nouveaux, équitation et vélo, golf et automobile, fut rapide. Elle passe à la ville dans les années 10. La première guerre mondiale met définitivement au placard les longs habits empesés.

La veste anglaise, avec ses revers débarque sur le continent où elle ne jouit pas immédiatement d’une grand notoriété. Les hautes sphères, gagnées par l’anglomanie depuis le second empire, l’affectionnent bien sûr. Mais dans les campagnes et dans les usines, on porte jusqu’aux années 70 un autre type de veste, à bas carré et à encolure cheminée ou chemisière. Les photos en noir et blanc des campagnes françaises montrent assez souvent des sortes de vestes tuniques, parfois assez proches des vestes autrichiennes modernes.

Ces dernières années, ce vestiaire renommé ‘workwear’ pour le rendre plus bourgeois que le simple ‘vêtement de travail’ connait un incroyable essor. Caterpillar, Carhartt, Belstaff ou même Barbour jouent sur cette fibre qui plait bien, synonyme de vêtement pratique et robuste.

C’est une réponse à un besoin du marché, pour plus de décontraction que les vestes anglaises et pour autre chose que le blouson et la parka. Parfois la veste classique peut paraître inadaptée car trop habillée ou trop apprêtée. L’ouverture devant, ménagé par l’évasement des revers peut apparaître curieuse si aucune cravate n’habille la chemise. Prendre l’avion, partir en voiture ou faire une balade en forêt sont autant de moments où une solution intermédiaire est possible.

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D’où un regard en arrière vers ces anciennes tuniques carrées à col de chemise ou officier, souvent faites de gros velours. Praticité rimait avec solidité. Arnys a bien vu cet héritage et créa la veste forestière dès 1947. Elle était inspirée des vestes de gardes-chasses de Sologne malgré une coupe kimono radicalement différente et très ample. Bien d’autres marchands ont senti cet esprit. C’est le cas de Franck Namani qui propose aussi depuis longtemps des modèles hybrides, mi-blouson mi-veste. Les petits détails en matières contrastantes, les poches aux formes variées, les matières techniques ou luxueuses sont autant de réponses qui enjolivent l’aspect utilitaire. Sans oublier bien sûr la réponse d’Hollington, qui développa avec son ami couturier Michel Schreiber des vestes de peintre ou de menuisier adaptées à la très chic clientèle du quartier latin. Des symboles des architectes et penseurs des années 70.

Et il est vrai que j’éprouve également depuis longtemps un goût pour cette veste hybride, permettant une élégante décontraction, association de mots facilement opposables. Un pari difficile, qui depuis longtemps me trotte dans la tête. C’est ainsi que j’ai fait développer par un ami qui possède son petit atelier dans le sud de la France un modèle, basé sur un corps de veste, mais totalement dénué d’entoilage. Une veste foulard très souple et légère, avec un col à patte prolongée et de belles poches plaquées très expressives. Cette veste, je l’ai appelé Maubourg, du nom de la rue où j’ai installé mon commerce. Un joli nom qui sonne bien français, en fait un titre de courtoisie trouvant ses racines dans le Massif Central.

Voici donc la veste Maubourg. Avec le prix le plus serré possible pour une fabrication française. Le volume est minuscule, donc les quelques pièces fabriquées partiront vite. Ne vous inquiétez pas, d’autres sont dans les tuyaux, en flanelles lourdes, dans des coloris plus variés et plus campagnards aussi. Les tailles sont assez juste, je fais un 48/50 et la M est parfait en aisance.

Faites lui bon accueil !

www.la-maubourg.fr

Belle semaine, Julien Scavini

 

Apprendre l’aisance

Récemment, deux clients m’ont apporté un éclairage amusant sur la façon d’appréhender la veste et son aisance. Le premier est un nouveau client. Comme à l’habitude, je fais essayer des bases pour pouvoir prendre mes mesures. Car en demi-mesure, le procédé est toujours le même. A partir d’une base 0, dans une taille X ou Y, je vais demander à l’atelier des altérations. Ainsi, sur la base essayée, mettons une veste taille 50, je vais pouvoir demander une épaule basse, un agrandissement de la carrure dos, un cintrage de la taille, un raccourcissement des manches, etc… L’atelier ne reçoit en effet aucune mesure absolue, mais des mesures relatives, limitées à des évolutions de certaines valeurs de la base.

Avec ce client, il a fallu essayer plusieurs bases, plusieurs tailles. Il n’était habitué qu’au prêt-à-porter. Faire un costume de cette manière, prendre le temps, dépenser un peu plus d’argent (900€ chez moi), cela l’obligeait à se questionner et à faire attention. Se faisant, il a découvert l’aisance. Pas celle en trop. Pas celle qui manque. Juste celle qui va bien.

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Le second client est un habitué à qui j’ai déjà fait plusieurs costumes. Et à chaque nouvelle commande, l’idée est de revenir avec le vêtement précédent pour revoir les corrections et se demander ce qu’il est possible d’améliorer. Se faisant et pour la dernière commande, nous avons acté une légère augmentation du volume à l’épaule par rapport aux trois, quatre précédents opus.

A l’arrivée, le contraste avec le précédent costume, porté ce jour là, était criant, et le monsieur s’exclama ravi que c’était parfait. Cette légère aisance était une découverte heureuse. Et un bienfait. Sans pour autant faire un sac large, non non. Comparativement, ces autres costumes, pourtant tout à fait raisonnables et bons, lui paraissaient moins amples : « ah mais finalement, je suis serré« .

L’aisance ainsi, demande un apprentissage. Et c’est la capacité à itérer doucement chez le tailleur qui permet de tester cela. A la différence du prêt-à-porter, qui ne change que d’une taille à l’autre, ou drastiquement, d’une maison à l’autre. La fidélité ainsi à son tailleur et le meilleur gage, pour que dans le temps, il soit possible de goûter des manières de s’habiller différentes. Cela peut être l’aisance. Cela peut aussi être raccourcir ou allonger les vestes…

Belle semaine, Julien Scavini

Conflit sartorial

Récemment, un ami me pointait une nouvelle page facebook déclinant à l’envie des petites blagues sur le thème sartorial. L’humour est similaire à celui  de Rosace, qui chaque semaine dépeint une situation cocasse, mettant souvent en relief la vanité et le tapage vestimentaire. Si Croquis Sartoriaux recourt aux dessins, Sartorial Meme – c’est son nom – recourt aux photomontages, pour pointer les dérives des élégants. Pour ceux qui se demandent ce que signifie l’anglicisme ‘meme’, wikipédia donne la définition sur cette page. Si l’humour y est la plupart du temps fort amusant, les piques deviennent parfois méchantes. C’est l’écueil principal de l’humour corrosif, surtout parlant d’élégance, qui peut devenir si l’on y prend pas garde, inélégant. Taper sur les amateurs de costumes De Fursac ou du style The Kooples peut être blessant. Surtout qu’il y a pire…

La plus grande des élégances est de ne pas le faire remarquer à ceux qui n’en ont pas ai-je toujours pensé. C’est un paradigme qui peut d’ailleurs se décliner à l’envie.

Pour exemple, Sartorial Meme a récemment mis en ligne ce détournement de la couverture du livre de Rose Callahan, intitulé I am Dandy.

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Nous serions au XIXème siècle, le personnage de la photo détournée, le dandy parisien Massimiliano Mocchia di Coggiola, aurait pu demander en duel l’auteur de ce billet. Même pour un bien innocent combat de cannes. Mais la magie d’internet est de rendre anonymes les auteurs. La magie d’internet est en même temps de pouvoir écrire soi-même ses tribunes. Ce qu’à fait notre cher dandy, dans un billet très drôle, très osé voire excessivement piquant, à lire ici.

L’excès bien sûr caractérise les deux bords ici en présence. Et m’amuse. Il est étonnant de voir à quel point le vêtement peut soulever la fougue. Viscéralement. Comme si le monde en dépendait. Certes, vivre en beauté comme disait Saint-Laurent est impératif, mais il me semble inutile de se mettre dans de tels états. Chacun fait bien comme il veut tant que c’est dans le respect de l’autre.

L’élégance est justement un respect de l’autre, mais les élégances sont plurielles et nul n’est prophète en la matière.

Ce débat d’anciens et de modernes, d’orthodoxes et d’avant-gardistes, de précis et de fantaisistes n’en finira jamais. Lisez avec délice cet article scanné dans le Vogue Homme de novembre 1988. Il est de la main de Farid Chenoune, LE spécialiste de l’élégance masculine depuis la publication de sa bible Des Modes et des Hommes. Il n’est pas tendre avec les classiques gnangnans de mon genre. J’aurais fini sur un cintre au vestiaire à le lire. Son sujet est à la fois très classique, ses références érudites mais sa thèse est progressiste. Le pauvre Prince Charles que les élégants adulent en prend pour son grade. Alors que Bryan Ferry est donné comme exemple d’une simplicité sophistiquée…

Délicieuses batailles…

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Je vous souhaite une excellente – et amusante – semaine. Julien Scavini

Comment s’est constituée ma garde-robe

Il y a quelques temps, Parisian Gentlaman a publié un long article dans lequel il revenait sur les différentes étapes ayant conduit à établir une vaste penderie de dandy contemporain. Un exemple extrêmement impressionnant. J’ai eu l’idée de faire de même par amusement. Ma garde-robe est toutefois moins prestigieuse que celle d’Hugo Jacomet. Par avance pardon pour l’abondance de photos de moi.

 

J’ai acheté mon premier costume il y a environ dix ans chez Hackett, une maison que j’idolâtrais lorsque j’étais étudiant en architecture. La boutique de la rue de Sèvres était un repère chic et prestigieux, avant que la marque ne devienne une boite comme les autres à la qualité variable. A l’époque, j’étais même inquiet à l’idée de renter chez Hackett ; peur de l’inconnu, de ne pas être assez chic, de faire tâche, de faire des bourdes. Et puis peu à peu, j’ai découvert que si l’on sait ce que l’on veut et que l’on est poli, tout se passe bien. J’avais longuement mûri mon idée en consultant les vendeurs en ligne comme Pernac qui proposaient un configurateur 3D, permettant de tester la nuance entre poches horizontales, revers étroit, bas arrondi ou carré.

Le premier costume était bleu marine, trois boutons, avec les poches inclinées dont la fameuse poche ticket. Le style maison intemporel. J’avais acheté deux chemises, un peu parachutes, en oxford, une blanche et une bleu ciel pour aller avec. J’avais cousu sur la machine de ma sœur une petite pochette blanche que j’exposais en une ligne et non en pointe. Pour compléter l’ensemble, Hackett m’avait aussi vendu une cravate marine à pois blanc et j’avais pris une paire de richelieus noirs chez Bexley, à l’époque aussi une adresse estimable. Une digne tenue à l’anglaise.

La saison suivante, j’avais fait la folie d’acheter deux costumes. Le premier était de la gamme Mayfair apparemment supérieure et donc plus onéreuse, en flanelle légère, gris moyen, un drap Loro Piana. Le second était un prince-de-galles gris moyen avec une légère fenêtre bleue. J’étais tombé fou amoureux des deux matières, donnant à la fois des costumes habillés en même temps que légèrement ‘sport’. Les vestes étaient en deux boutons, toujours avec les fameuses trois poches inclinées.

Avec ces trois costumes, j’avais une garde-robe assez étoffée et variée. Encore étudiant et pendant l’école des Tailleurs, je n’avais pas besoin de réellement plus. Un manteau droit à col pointe vaguement noir de chez Jules me permettait de rester toujours très anglais l’hiver. Hackett avait un slogan décliné partout à l’époque : « Essential British Kit« . Et c’était vrai, j’essayais de combiner des pièces simples pour respecter ce dicton.

Pour le week-end, j’avais déniché après des années de recherches une veste matelassée Liddesdale vert olive de chez Barbour. Bien avant la mode pour le matelassé, et ne connaissant pas Barbour, j’avais écumé les Décathlons et autres magasins de sport équestre pour découvrir quelle maison vendait ce genre d’article. Une paire de richelieus en veau-velours de chez Bexley complétait mes jeans Levis. Pour l’amusement, j’étais allé chez Gambler qui avait réalisé une veste dans un coton rayé bleu et blanc acheté pour 5€ au marché Saint-Pierre.

Il fallu attendre longtemps après mon installation comme tailleur pour pouvoir me réaliser un costume. L’idée était plutôt de garder de la trésorerie que de manger l’échalote directement. Mon premier costume made-in-italy était croisé, en flanelle marine rayée craie. Hélas, j’avais eu l’idée jusqu’au-boutiste d’acheter un drap Gorina très lourd (480grs) et en fait, en dehors du mois de février, je n’ai jamais tellement pu mettre ce costume, trop chaud. Comme mon premier blazer droit, trois boutons, toujours dans un drap Gorina, un whipcord marine qui chatoyait sous la lumière.

A la suite d’un ou deux autres tests de draps en poids moyens, je me suis rendu compte que la laine me grattait les jambes si elle n’était pas assez douce. Mon nouvel atelier en Europe de l’Est proposant sa propre sélection de Perennial s’110 Vitale Barberis et par soucis d’économie, j’ai lancé un premier costume bleu pétrole, par besoin plus que par goût. Puis toujours dans la même série de tissus, j’ai fait réalisé un bleu nuit, un gris anthracite, et deux petites flanelles fines, marine et gris anthracite.

Ce faisant, j’ai reconstitué ma penderie de costumes simples et efficaces, à simplement égayer de pochettes blanches, de papillons et de cravates classiques. Les papillons club – surtout ceux de Brooks Brothers – sont devenus fétiches.

Une première petite veste sport, droite, deux boutons dans un simple chevron marron / miel de chez Dugdale Bros et un blazer à boutons cuivrés (deux boutons aussi) dans un drap Holland & Sherry Cape Horn ont comblé mon besoin de vêtements simples et dignes, sans excès. Entre temps, j’ai récupéré quelques costumes plus avant-gardistes que j’avais confectionné pour ma vitrine (costumes de ville ou en tweed) dont un prince-de-galles gris à carreaux violet, se portant avec un gilet croisé en velours violet, mais sans jamais éprouver un plaisir particulier à porter ce vêtement ultra-voyant.

Finalement et plus le temps passe, plus je suis heureux de la simplicité de costumes simples, parfois discrètement rayés. Maintenant que j’ai trouvé mon chausseur aux Etats-Unis – Alden (une tracasserie sans nom pour faire venir les souliers en Europe), je suis comblé. J’ai de nombreuses chemises, de toutes les couleurs, rayées ou unies, parfois à carreaux, que je m’amuse chaque matin à accorder avec papillons ou cravates.

J’ai très vite compris que je préférais équilibrer mes plaisirs de vie, entre dimanche aux puces, restaurants et voyages agréables. Je connais bien des messieurs qui sont sapés comme des milords mais mangent des patates et vivent dans un clapier (le même genre qui possèdent parfois des très gros 4×4 allemands). Le costume n’est pas pour moi un objet mono-maniaque mais un outil qui se veut agréable et pratique. Ce que je ne cesse de professer d’ailleurs : il ne faut pas voir l’élégance comme une difficulté et un ennui, mais un ensemble de règles simples et efficaces pour gagner du temps et donner de la confiance en soi. Ma garde-robe est raisonnable. Chaque année, je me confectionne un costume d’été, à dominante beige ou en coton, qui me comble de plaisir (environ 1 mois à peine en comptant la fermeture d’août et l’hiver qui dure 10 mois).

Je renouvelle doucement, en me sentant obligé de sortir évidemment un vêtement que je n’aime plus pour faire de la place dans mon armoire. Car il est aussi là l’autre problème, ma garde-robe est trop remplie. Chaque cintre lutte avec le suivant pour ne pas finir expulsé comme le bouchon d’une bouteille de champagne. Ce qui oblige à une certaine modération. Et puis la vie est longue, j’aurais bien le temps de tout apprécier.

Belle semaine, Julien Scavini

Costume, une affaire d’État

Dans un gazouillis du 14 mai 2017, Laurence Haïm porte parole du parti politique En Marche ! déclarait : le Président sera habillé d’un costume de chez Jonas & Cie, magasin situé rue d’Aboukir à Paris.Le coût d’un costume est d’environ 450 euros.

J’avais découvert l’enseigne dans un article de Paris Match l’été d’avant lors de mes vacances. J’avais appris que la maison, tenue de père en fils, habillait tous les hommes politiques et de nombreux journalistes. Jean-Pierre Elkabbach aurait été à l’origine de ces nombreux ralliements. Sur le moment et même encore maintenant, je n’en ai rien pensé. Ce sont des confrères et grand bien leur fasse me suis-je dit. Cette clientèle pour l’avoir approcher parfois n’est pas évidente. Il faut à la fois aller vite et ne pas être cher. Deux points qui me passent royalement au dessus. Prendre le temps est un luxe. C’est même le luxe suprême. La patience s’apprend chez le tailleur !

J’ai été plus curieux d’apprendre que des usines situées en Italie pouvaient sortir des costumes à ce prix là. Je me suis depuis renseigné auprès des agents que nous avons en commun…

J’ai été encore plus intéressé par le concept maison de ‘demi-mesure’ qui consiste en fait à retoucher du prêt-à-porter. Pardon. Mais la demi mesure consiste à couper un costume exclusivement pour un client, un dans un tissu sélectionné avec des options variables (poches, revers, doublures). Retoucher un costume de prêt-à-porter s’appelle retoucher un costume de prêt-à-porter, point. Mais enfin qu’importe.

Question tarif, je comprends aisément le positionnement tarifaire et je pense que le produit est honnête dans cette gamme de prix, surtout si les retouches sont comprises. Beaucoup de marques bien plus connues vendent bien plus chers un produit similaire. Mais elles ont des locaux prestigieux à payer. La rue d’Aboukir n’est pas ce que l’on peut appeler un lieu prestigieux.

Les hommes aiment ces lieux. Plus j’avance dans mes réflexions de boutiquier et plus je me dis que les parisiens aiment ça. Au fond, une belle boutique bien située fait peur. Alors qu’un lieu cradingue plein de fils à l’allure de recoin réservé aux ‘connaisseurs’ plait beaucoup plus. Il suffit pour s’en convaincre d’aller faire un costume chez Gambler. La file d’attente est sur le trottoir mais la boutique ne désemplit jamais.

Mais revenons à Emmanuel Macron. Je trouve qu’il lui manque une demi-taille pour vraiment bien porter le costume. Actuellement, j’ai l’impression qu’il porte le même modèle depuis sa prépa, mais qu’il a pris un peu depuis. L’allure est un peu garçonnet, un peu étriqué, cela se sent au col de la veste qui décroche. La cravate trop slim, comme les rabats des poches et les manches de la veste trop serrées pour des poignets mousquetaires. Mais au fond, rien d’extravagant. Je n’ai donc rien à lui reprocher ni à son fournisseur. Il changera certainement de crèmerie et son allure dans cinq ans ne sera pas la même. Parions la dessus. Le cuisiner de l’Élysée travaille bien.

Si je ne suis pas outré qu’il fasse de la pub à Jonas (et aux chemises Figaret aussi), je suis en revanche peiné qu’il évoque le prix publiquement comme un argument.

Car ce faisant, il indique à une très large partie de la population quel est le prix d’un costume. Ses habits deviennent en quelque sorte un étalon auquel se mesurer. Un costume à 450 euros est donc une référence. D’une certaine, manière, c’est graver dans le marbre la « normalité » voulue par M. Hollande qui avait quand même le bon goût dans les derniers temps de se fournir chez Brioni…

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Dire qu’un costume doit coûter 450 euros, c’est dire qu’une voiture doit coûter 9 000 euros d’une certaine manière. Pourtant, je n’ai pas vu notre nouveau PR descendre les champs Élysées en Dacia. Une Dacia a quatre routes, dont deux qui tournent dans les coins avants, a la climatisation et permet d’aller de Paris à Biarritz sans aucun problème.

C’est surtout nier une simple et honteuse réalité. Un costume est un outil de travail. A ce titre il doit être confortable. Le PR doit passer quoi ? 14 heures par jour dans le même vêtement. Dès lors, cet objet ne devrait-il pas être très affuté ? Au fond, l’armée pourrait se contenter de petits Cessna plutôt que de Rafale ? La Présidence, c’est de la représentation. Sinon, il pourrait travailler en t-shirt.

 

Un bon costume s’oublie.

Un bon costume est souvent fabriqué à la main et est le résultat d’un savoir faire extrêmement pointu, qu’il est honteux de dévaloriser de la sorte.

Un bon costume est un passeport pour le rêve devisait Yves Saint Laurent. Rockfeller disait aussi qu’avec ses derniers dollars, il s’achèterait un bon costume car il redeviendrait milliardaire avec.

C’est se moquer de personne que de dire qu’un costume de prix est plus confortable. Qu’un costume entoilé est aérien et qu’on ne le sent pas. Mais je ne suis pas sûr que le fournisseur actuel du PR soit même au courant qu’un costume peut être fabriqué autrement que par thermocollage… Comment Madame Macron qui achète les costumes pourrait-elle aussi le savoir? C’est le drame lorsque les dames achètent pour leurs maris, ce n’est pas elles qui portent. Évidement, si Emmanuel Macron arbore un costume Cifonelli ou Berluti, ce serait trop. Il y a un juste milieu.

Je me suis interrogé sur le sujet longuement, en me questionnant sur la meilleure façon d’habiller un tel personnage public. J’avais bien été obligé au début du quinquennat Hollande, même si les interrogations étaient heureusement restées lettre morte.

Le costume du PR doit être robuste. Car les poches sont certainement mises à rude épreuve, autant que les pantalons qui doivent endurer de nombreux déplacements. Le tissu doit être assez épais pour ne pas froisser. Je me souviens des pantalons du précédent locataire de l’Élysée qui étaient affreusement froissés à l’entrejambe.

Un peu d’épaisseur donne aussi un meilleur tombé. Et cela change tout. Mon œil de professionnel le reconnait de loin et je pense que les gens peuvent aussi le sentir, lorsqu’une matière plombe bien. Jonas doit utiliser des laines ‘Perrenial’ de Vitale Barberis, soit des super 110 en 260grs. J’en porte tous les jours aussi. Ce n’est pas suffisant pour un tel grade. Il faut du meilleur. Pas plus luxueux non. Plus étoffé.

Enfin et surtout, les lignes ne doivent pas être aussi ridiculement chiches qu’actuellement. Il faut un peu d’aisance, une manche plus large pour bouger les bras, des épaules plus généreuses pour ne pas que la tête apparaisse trop grosse, une taille moins pincée. En bref, sans faire un costume large, il faut que le PR adopte une coupe plus intemporelle, jusqu’au dessin du revers, pas trop haut.

Son costume doit être au dessus de la mêlée. Personne n’interrogera ce point s’il reste discret. Et c’est le but des bons faiseurs que de proposer des modèles classiques !

Pour répondre à Mme Haïm, il est idiot d’utiliser un tel argument. C’est misérabiliste. Car un costume n’est pas qu’utilitaire. Il est aussi et doit être synonyme de plaisir. Et lorsqu’on se juge au centre des choses, dans une attitude raisonnable et raisonnée, il est impératif de se poser plus de questions. Tout le monde peut comprendre qu’un costume est un protocole social, surtout à ce niveau. Mais seul le PR peut comprendre qu’un costume est aussi un confort de vie !

La mode, la science et les dames

L’univers de la mode masculine classique est régi par des codes et des usages en fait assez simples, que je prends le temps d’expliquer ici. De nombreux auteurs traitent ce sujet, au fil de livres et de blogs nombreux. La conclusion des ces règles est simple : les hommes s’habillent suivant un usage lié à une occasion. C’est ainsi que le costume et les ensembles dépareillés se choisissent parmi un répertoire connu, dont on peut faire varier quelques formes et accessoires pour trouver le juste formalisme.

A l’usage (C’est ainsi, on fait comme ça) et au moment (soir, mariage, travail) se surimpose une troisième grille d’appréciation : le goût personnel. Ce goût vient principalement de l’expérience.

C’est de ce point particulier que je veux vous parler. Car à ce niveau, les dames créent toujours une très forte interférence. Quasiment à tous les coups, elles m’interrogent ainsi : pensez vous que ça lui aille ? Pensez vous que cela corresponde à ses cheveux ? Pensez vous que ça ne le fera pas trop grossir ?

Je manque à chaque fois d’exploser!

Oui oui et oui.

Les femmes s’habillent principalement suivant le moment mais avec une moindre connexion à l’usage, elles sont plus libres. Le corpus des références chez les femmes est énorme. Quand nous autres élégants référons au style anglais idéal ou au style preppy américain, nous restons très normés. Les femmes peuvent faire à peu près ce qu’elles veulent, elles n’ont pas d’académisme et ne se fie que modérément aux canons.

Toutefois, pour les aider, la presse féminine ne cesse d’inventer des règles, toutes plus abstraites les unes que les autres pour essayer de rendre logique ce qui l’est ou ce qui ne l’est pas. Et suivant les modes et les gourous, les règles changent. C’est ainsi que l’on fait la mode.

Il a les règles corporelles : femme en H, en 8, en L, en V. Il a les règles afférentes à la carnation : peau clair, peau foncé, peau comme ci, comme ça. Il y a les règles afférentes enfin aux cheveux : rousses, brunes, blondes. Il y a enfin les règles internes aux couleurs : celles qui s’opposent, celles qui vont ensemble, à l’aide de triangles, de cercles et autres diagrammes… Il faut enfin multiplier les règles entre elles… pour au final se dire que seules les plus expertes y arriveront, ce qui renvoie encore et toujours à la force de l’individualisme : certaines sont des génies, d’autres non. C’est toute la curiosité du monde post-moderne : il veut abolir les inégalités, proposer du progrès pour tous. Pour au final ériger en maître le super-individu capable de se frayer un chemin dans ce magma de pensée.

D’ailleurs, les hommes ont tendance à se laisser faire par ces méthodes. Le nombre de blog expliquant toutes les subtilités du t-shirt, des boots et des jeans, en rapport au corps et aux couleurs est vaste. C’est navrant.

Être un conservateur au niveau vestimentaire, c’est reconnaitre que personne n’est un génie (ou presque) et que dès lors se fier à des règles d’usage est plus pratique. Quitte, c’est toute la beauté des vêtements masculins, à accessoiriser sa tenue pour la rendre un peu unique. C’est toujours possible.

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Pour en revenir aux dames que je vois, je ne cesse de leur répondre la même chose : aucun scientifique n’a jamais prouvé que les carreaux grossissaient, aucun scientifique n’a jamais prouvé que les rayures allongent, aucun scientifique n’a jamais prouvé que le gris n’allait pas à telle personne etc…

Le répertoire stylistique des hommes est classique : gris, bleu, brun en majorité. Et quelques compléments. Dans ces classiques, tout va à tout le monde ! Tout va à tout le monde. Parceque je ne m’intéresse pas au rapport à la personne. Je ne m’intéresse qu’aux règles. Et un costume gris est normal. Un costume bleu est normal. Pourquoi dès lors n’irait il pas?

Avec ce genre d’idée, on finit par appauvrir le discours stylistique. La rayure va à tout le monde, le carreau va à tout le monde.

Pour moi, tout est dans la tête.

C’est là le point essentiel. Il est possible qu’un homme m’argumente : je n’aime pas porter de marron. J’admets cela. Je n’admettrais pas la phrase : le marron ne me va pas. Qui a dit ça?

J’admets qu’on puisse ne pas aimer. C’est un choix personnel basé sur l’expérience.

C’est exactement la même chose pour les revers en bas de pantalons. Par exemple des gens me disent : cela ne va pas au petit. Faux. Archi-faux. L’exemple de l’élégant sino-américain Mafoofan le prouve. Il porte bien les revers et ses vestes ont des revers généreux, autre exemple qui tord le cou à ce préjugé connu : il existe un rapport logique et scientifique entre la tête et les revers de veste. Non, il existe une règle tailleur qui veut que le col occupe environ la moitié de l’épaule. Après, le goût personnel s’impose, on peut aimer plus, on peut aimer moins.

Qui oserait critiquer de telles mises, sortant des meilleurs ateliers italiens. M. Mafoofan s’habille suivant les règles (costume, dépareillé, gris, bleu, beige etc…), suivant l’occasion (jour, travail, soir etc…) et enfin suivant son goût personnel, avec des mises typées. Il a envie, c’est dans sa tête… Alors je vois que ce que l’on va me répondre : ça lui fait une grosse tête… Mais mince alors. Il a une grosse tête comparativement à un corps menu. Aucun tailleur ne va dissimuler ce fait.

Il faut donc lutter contre ces préjugés idiots. Tout est dans la tête. Que vous n’ayez pas envie d’affirmer un style, je le comprends. Mais il ne faut pas se cacher derrière un dogme qui n’existe pas.

Le costume beige pour l’été est un autre bon exemple. Beaucoup de dames refusent que leurs hommes en mettent… Elles peuvent dire qu’elles n’aiment pas ça. A la place elles disent : ça ne lui va pas. Mais d’où? d’où??? Cela va à tout le monde ! Aucun scientifique n’a prouvé le contraire. Mais c’est une question d’envie. Il faut oser porter le beige. La dame peut dire : je ne l’aime pas en beige. C’est objectif. Le beige ne lui va pas est subjectif.

Les gens ont toujours peur de leur ombre. La chance : le vestiaire classique est fait pour se dissimuler. C’est un fait. On a le droit de se dissimuler. Mais je n’aime pas que l’on mette cette envie de discrétion sous la responsabilité d’un dogme qui n’existe pas…

Les gens adorent la liberté et la revendique, tout en se créant des règles qui n’existent pas (les rapports de couleur) et en rejetant des règles qui existent (les règles classiques). C’est fou.

Le vestiaire classique a quelques règles (usages, couleurs, situation) et se mêle assez facilement au goût personnel (discret ou épatant). Toutes les autres règles visant à expliquer ci ou ça sont idiotes. Elles ne servent qu’à camoufler une couardise. On a le droit de dire : je n’aime pas en porter. C’est beaucoup plus honnête intellectuellement !

Bonne semaine, Julien Scavini