Archive for the ‘Editoriaux’ Category

Les souliers en cuir, métaphore automobile

23 mai 2016

Petit article humoristique ce soir, en forme d’interrogation.

De nos jours, les produits sont des consommables. Mais au delà d’être consommables et jetables, ils sont aussi – et heureusement – plus confortables. C’est le bénéfice du progrès.

Prenons une paire de souliers classiques en cuir. C’est un objet magnifique et c’est un objet fabriqué avec une grande technicité. Un soulier en cuir dure des années, pourvus qu’on l’entretienne bien : changement de talons et de patins réguliers, alternance régulière des modèles, pose de fers etc…

Pour autant, nombreux sont les messieurs qui se plaignent d’avoir mal au pieds. Moi le premier. Les américains ont compris ça depuis longtemps, regardez les avec leur baskets. Les italiens ont encore mieux compris ça, admirons les avec leurs souliers classiques à semelles de gomme.

Il est possible de ne pas avoir mal au pied dans une chaussure classique si on y met le prix. Le jour où j’ai acheté mes premières Alden (dans la bonne pointure), j’ai découvert le grand confort. Pied bien tenu, voûte plantaire soutenue, semelle moelleuse.

Pour autant, est-ce que c’est la chaussure que je prends pour partir en voyage et pour arpenter les rues des sites touristiques où je me rends? Eh bien non. Pour plusieurs raisons:

– c’est un soulier lourd dans la valise

– je ne suis pas tout à fait sûr du confort pendant une journée entière de marche

– je ne voudrais en aucun cas abîmer le soulier ou rayer la surface du cuir (très important !)

– une paire de baskets légère genre Le Coq Sportif est bien plus confortable

– ça fait bip bip au passage de la sécurité à l’aéroport (soit à cause des œillets, soit à cause de je me demande bien quoi)

Car admettons le, une paire de petites baskets est bien plus agréable. Un ami est récemment venu me voir à la boutique pour une commande. Il a travaillé chez Corthay et dans de nombreuses maisons de cuir et est toujours habillé d’élégants pantalons de laine ou de coton que je lui fais, taille haute. ll avait aux pieds une paire de New Balance. Quel amusement : « eh bien j’en ai marre d’avoir mal au pied » m’a-t-il répondu. Et le fait est. Je conseille à ceux qui n’ont pas essayé : associer la basket (molle et confortable) au pantalon de laine légère (mou et confortable), c’est le pied. Bon d’accord ce n’est pas très présentable. Mais mais mais, c’est rudement agréable.

Je vous rassure, je ne travaille pas encore comme ça, on est pas chez Cucinelli ici !

 ILLUS101

Et cette réflexion m’en a inspiré une autre, que je vous laisse méditer. Je suis assez amateur de voitures de collection, le genre grosses berlines anglaises. Comme notre ami Chato Lufsen qui lance actuellement son affaire de cravates et de boutons de manchettes.

Les voitures d’aujourd’hui sont confortables. En plus, elles se pilotent un peu toute seule grâce au régulateur de vitesse, à l’aide au stationnement et à la boite automatique. Elles sont formidables et la sellerie très agréable. En plus elles consomment peu et sont d’un entretien très raisonnable. Et on les garde au final assez peu, une génération faisant passer la précédente pour ringarde tous les cinq ans. C’est ainsi.

D’un autre côté, les vieilles voitures sont belles. Magnifiques même. De vraies sculptures avec leurs chromes, leurs pneus à flancs blancs et leurs poupes plongeantes. Une Rolls Silver Dawn ou une Bentley S2, mais quelles beautés frissonnantes!

Pourtant, elles consomment 20L au cent pour certaines, elles sont capricieuses, dures à conduire et à freiner et leur entretien est incessant. Il faut changer l’huile, graisser les bielles, surveiller les raccords, entretenir les cuirs (ça me rappelle quelque chose), etc… En plus, l’intérieur est même pas plus confortable que ça et les ceintures de sécurité absentes.

A l’issu de ce match, le gentleman raisonnable ne sait comment choisir. Entre l’ultime et difficile beauté ou entre le confort et la relative praticité.

Autant de parallèles qui m’ont amusés.  Les propriétaires telles mécaniques sont rares et forment une élite automobile. Les propriétaires de souliers bien entretenus avec passion sont aussi rares. Nous sommes des amateurs éclairés ! On sait comment les entretenir et comment oublier le mal de pied. Nous avons un savoir-faire et en connaissons les avantages et les limites. Et comme sur les belles mécaniques anciennes, on sait qu’un beau cou de polish (pardon de cirage) rend l’objet sculptural !

Reste à dire, que le gentleman raisonnable utilise les deux (enfin s’il en a les moyens, pour ma part pas encore). La grande Jaguar le week-end (en fait, des Edward Green en semaine) et une petite Peugeot en semaine (en fait, des Adidas le week-end)! Ouf.

Et comme les grandes anciennes, les souliers existent parfois bicolore😉

Bonne semaine, Julien Scavini

La règle, l’usage et la convenance

13 mars 2016

En ce moment, Citroën diffuse une publicité télévisée pour un de ses petits modèles, avec comme égérie la fameuse et pétillante américaine Iris Apfel. Dans cette publicité, Mme Apfel tient ce discours :

 » Je n’ai aucune règle. Elles ne sont qu’une perte de temps. Je ne suis jamais les tendances. Pas de tendances, pas de règles. Un jour quelqu’un m’a dit : tu n’es pas belle et tu ne le seras jamais. Mais ce n’est pas grave, tu as quelques chose de bien mieux, tu as du style ! « 

Je dois dire que lorsque j’ai entendu cette tirade, je suis resté arrêté ! Cet écho à la pensée unique m’a profondément agacé. (En revanche, je ricane au double sens de cette tirade qui ferait dire que cette bagnole est moche mais que le style la sauve.)

Pourquoi je n’aime pas ce discours? Car cette idéologie de la personnification et du génie individuel est tout simplement conne! Cette pub est une pure posture!

Revenons d’abord à la voiture. Est-elle conçue sans règle? Règle de style d’abord, règle de sécurité ensuite? Je ne le crois pas. Un designer automobile travaille-t-il plus vite avec une feuille blanche et une liberté absolue? Ou avec le style maison, son histoire et ses règles? Je ne crois pas que les règles aient été une perte de temps pour dessiner ce nouveau modèle.

Cette voiture ne suivrait-elle par ailleurs pas les tendances? Vraiment? Si elle ne suivait pas la tendance, elle ferait 5m de long et aurait un moteur 8 cylindres de 6L. Elle ne serait pas écologique et la pub serait montée d’une manière qui déplaise aux femmes.

Cette déconstruction du discours s’applique à tout la causerie ambiante et plus que jamais à notre univers, celui du beau vêtement. Faire croire à des novices qu’il n’existe aucune règle est d’une imbécilité rare. D’ailleurs, cette dame très connue qui vit certainement au milieu de la jet-set sans-frontière, entre les bahamas, Portofino et son duplex à New York doit avec une vie remplie de règles et de convenances. Regardez Anna Wintour, dont la vie est réglée comme du papier à musique. Je doute qu’on puisse lui envoyer un mail comme ça ou l’approcher n’importe comment. (Et lui raconter des blagues Des Grosses Têtes).

Je ne comprends pas que l’on puisse faire croire cela à une armée de gogos prêts à gober !

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Au contraire, les règles, c’est du savoir-vivre. Les règles sont l’huile sur les rouages de la vie en société. Et les convenances ne sont pas une perte de temps. Au contraire. Faire croire que le style personnel est tout, est une contre vérité et une idée égalitariste idiote. L’académisme et les usages permettent à chacun de donner le meilleur. A l’inverse, l’individualisme qui pousse seul avec ses propres inspirations et talents ne donne que des génies ponctuels. Et même si c’est heureux, cela ne fait pas une société. Car nous ne possédons pas tous un don ou une capacité à devenir une icône. Heureusement d’ailleurs. Il faut savoir être dans le juste mélange des deux.

Regardez le Pitti Uomo, ce défilé de personnalités. Aucun homme qui y va n’est complètement libre. Ils sont tous habillés classiquement. La vraie liberté serait d’y aller habillé en Décathlon. Au contraire, cette convention – le mot est important – est l’occasion dans un même carcan de règles de montrer des individualités. Avec amusement, intéressement et écœurement parfois. Il serait en tout cas faux de croire qu’aucune règle n’existe.

La règle est faite pour simplifier la vie. Suivre une convention pour s’habiller – suivant son milieu, suivant ses moyens – est le préalable à l’expression de son égo : le style. Celui-ci ne vient pas seul, en particulier dans le vêtement. Car ce morceau de tissu coupé puis cousu suit des règles, ancestrales ; comme le patronage par exemple. Quoi de plus primitif que cette règle? Ne pas avoir de règle, ce serait s’habiller d’un sac poubelle. On verra peut-être cela sur les podiums prochainement…

Un peu de règle est obligatoire. Après, suivre un peu ou pas les tendances, exprimer un peu ou pas son goût personnel, tout est affaire de mesure et de personnalité ! Je pense en tout cas plus logique de dire qu’il existe des règles, oui, et qu’elles sont pour une grande majorité très simples et de bon sens.

Bref, là dessus, je vous souhaite une élégante semaine !

Julien Scavini

Petites pensées de rentrée

7 septembre 2015

L’été est passé et son mois de vacances aussi. Il est temps de redémarrer pour une nouvelle année à peine entrecoupée par la pause de Noël. En général, chez le tailleur, les mois en -bre sont chargés. C’est en effet la période où les hommes font faire massivement les costumes de travail, plus qu’à d’autres moments. A l’inverse, avril, mai et juin voient les jeunes hommes venir pour réaliser des costumes de mariage. C’est un thème que j’apprécie et dont j’ai souvent parlé sur Stiff Collar.

Le blog a commencé en septembre 2009, au moment même où je suis entré à l’école des tailleurs, AFT, où j’ai passé une délicieuse année à apprendre comment on fait une veste de A à Z. L’idée de Stiff Collar était au début de servir de journal de bord de cet apprentissage, pour donner envie à d’autres de suivre le chemin et aux passionnés de mieux comprendre la construction d’un vêtement de qualité. Peu à peu, j’ai étoffé le blog d’article sur les maisons de prêt à porter et surtout sur les différents usages attachés à la penderie masculine classique.

A l’époque, il existait un blog connu : Faubourg Saint Honoré (FSH) qui m’a beaucoup appris sur le sujet, de même que les forums De Pied en Cap et En Grande Pompe. J’ai ainsi compulsé les informations que je trouvais éparses sur internet sous forme d’articles synthétiques. Parisian Gentleman est né à peu près à ce moment là, de même que Le Chouan des Villes qui a hélas arrêté son activité avant de trouver un nouveau souffle sous une nouvelle forme (au mieux espérons le).

L’arrivée de Stiff Collar dans le paysage des blogs consacrés à la garde robe masculine tombe à un moment clef où les hommes ont eu envie de s’habiller de nouveau. Curieuse phase qui arrive on ne sait comment, d’un coup les hommes veulent ré-apprendre, se sentir guider. Cet engouement suit une sinusoïde. La fin des années 80 et début des années 90 furent également un moment où les hommes faisaient attention. De nombreux traités et guides sortirent et une myriade de marques émergèrent, Ralph Lauren en tête. Le look de l’agent de change de Wall Street était adoré, avec ses mocassin Gucci, ses bretelles colorées, ses lunettes rondes en métal doré et ses grands costumes croisés Valentino. C’est à ce moment que les stylistes et certains tailleurs s’attaquèrent au costume et à sa veste. De la coupe classique et sans erreur, ils tirèrent des figures de styles outrés, cran super bas, épaules trop larges, encolures larges et pantalons à triples pinces en élastiss.

ILLUS84S’ensuivit une curieuse phase de vache maigre, comment l’expliquer? Il faut déjà se demander si l’inesthétisme qui a suivi était partagé par toutes les couches de la population. Je n’en suis pas sûr. Ainsi, une certaine élite a toujours eu l’habitude d’aller chez le tailleur. Or, cet artisan est un homme sage, rarement enclin à suivre les effets de mode. On le lui reproche parfois. Oui le tailleur est triste et buté sur ces principes. Mais ce faisant, un homme élégant le reste. L’homme classique a traversé les années 2000 sans prendre une ride. D’ailleurs ses photos ne sont pas datées. Car celles de l’homme en doudoune mauve ou en blazer rouge pétard le sont. Mais ces mêmes là trouvaient l’élégant classique ringard. Et pourtant, ce sont ces autres là qui l’étaient. Amusant:) Ils suivaient la mode, cette étonnante chose qui née dans le bruit, vie dans la rapidité et meurt dans l’indifférence. Ce que le podium et le styliste décide se répand dans la population par l’intermédiaire de toute une chaine complexe de valeurs. Ce qui est beau et génial finit vendu par une foule de boutique plus ou moins bonnes. Ce qui parait génial en haut devient laid en bas. Le client final fait un acte d’achat instantané. Au final, ce processus rapide se retourne contre lui-même. D’une frénésie d’achat bien conseillée et souvent aidée par madame, il reste un costume défraichi dont personne ne veut. Songez à tous ces costumes aux crans très bas et aux épaules trop larges qui emplissent les bacs des fripiers.

Un jeune styliste a récemment répliqué à un vieil article sur les tailleurs vs les stylistes. Ces propos étaient intéressants. Mais je répondrais simplement que l’art tailleur répond à un art du canon, un académisme en somme, qui a pour but de fixer un certains nombre de règles (applicables à son art : la façon et applicables à son mode : ses clients). Ce corpus idéologique vise au meilleur tout en en englobant le plus de monde. Un mauvais tailleur ou un très bon tailleur peuvent tous les deux réussir un costume très classique et très ‘mettable’. Un client simple ou un grand dandy peuvent tous les deux réussir une mise correcte voire élégante. C’est tout à fait différent des stylistes, car leur formation confine au génie. Le but n’est pas de créer des règles pratiques pour rendre le monde beau, le but est d’abolir les règles pour forcer l’individu à penser. Certes, mais la pensée n’est ni universelle ni égalitaire. Si bien que d’un a priori d’idéal on crée une folie du sur-homme superstar que les autres doivent admirer et copier. Je ne suis pas sûr d’aimer cela. Au contraire, je préfère m’amuser dans mon univers restreint quitte à en chatouiller les limites, mais cela se fait une génération, voire deux. Il faut du temps ; il faut lisser la courbe. L’élégance en toute chose, c’est le temps du goût et le goût du temps.

Il faut donc se méfier de cette fameuse sinusoïde. A l’envie succède le dégoût. C’est ainsi que l’on fabrique des cycles économiques dans la mode. J’entendais récemment un journaliste me dire que le goût classique pour homme, tel qu’on en parle ici et ailleurs est en queue de comète. C’est une question que je me pose souvent. Cela fait plusieurs années que j’en parle, avec d’autres. Trop de conseil peut-il tuer l’envie? C’est un écueil auquel il faut faire attention, c’est très vrai. C’est pourquoi jamais je ne me suis montré trop prescriptif. Ce qui me fut reproché gentiment à propos de mon livre ModeMen, très généraliste. La bonne intelligence est de piquer ce que l’on a envie là où il faut, tout comme on ne s’habille pas dans une seule maison, pour ne pas avoir le goût de son habilleur. Je tâcherai donc pour une année encore de donner à voir et à goûter, sans jamais ni assommer ni obliger.

Je compilerai donc mes idées et connaissances avec modération, un lundi sur deux peut-être. Cela me laisse ainsi le temps de réfléchir à ma colonne dans Le Figaro Magazine, pour lequel je dois trouver des sujets également.

Je vous souhaite une belle rentrée.

Bonne semaine, Julien Scavini

Le contrôle social, LE GAI SAVOIR

20 février 2015

Petite suite à mon article, sous la forme d’un enregistrement de la t.s.f., l’émission de Raphaël Enthoven, Le Gai Savoir consacré à La Tyrannie de la Majorité. Je le confesse, un peu au delà de ma capacité à tout comprendre, mais intéressant !

http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4996831

Le contrôle social

16 février 2015

Le controle social est un concept de sociologie que j’avais il y a quelques années eu le plaisir d’étudier. J’aimais particulièrement ces décryptages de l’individu et de ses habitudes. En architecture notamment, d’une catégorie sociale à l’autre, les fluctuations et les rites sont très différents. En vêtement aussi d’une certaine manière ! Roland Barthes et son Système de la Mode m’avait permis jadis de bâtir des ponts entre les disciplines.

Wikipédia nous dit ceci en préambule à la définition du concept : Le contrôle social désigne l’ensemble des pratiques sociales, formelles ou informelles, qui tendent à produire et à maintenir la conformité des individus aux normes de leur groupe social. Ses modalités varient d’un type de société à l’autre. Ses effets sont discutés : ciment de la cohésion sociale pour les uns, il est un instrument de domination pour les autres.

Celui qui voudrait faire une dissertation de philosophie rien qu’à partir de ce court paragraphe aurait du pain sur la planche. Chaque termes, chaque groupes de mots, chaque articulations de pensée se révèlent porteur de sens, accroche d’un développement évident. Mais en un mot, il s’agit de la puissance du regard de l’autre qui peut modifier notre comportement.

En ce qui concerne le vêtement, ce fameux contrôle social a de tous temps joué un rôle prépondérant. L’habit porté par tout un chacun était révélateur d’une condition et d’un statut social. A l’intérieur même d’une catégorie sociale et par le frottement aux frontières de celle-ci (plus riches ou plus pauvres) agissait un puissant contrôle social. Tu t’habilleras ainsi pour être admis ici, tu t’habilleras ainsi pour ne pas avoir l’air comme ci ou ça.

Je pense que ce dispositif sociétal n’a jamais été aussi puissant que dans les années 50 et 60, époque durant laquelle la classe moyenne émergea et où le désir de reconnaissance (de sa réussite personnelle, de son appartenance à cette nouvelle caste, de respectabilité etc….) était fort. Les hommes s’habillaient tous avec soin et se jugeaient à cela. Et d’ailleurs de manière transcendante aux catégories sociales. C’est l’époque où les pdg étaient aussi bien mis que le plus petit échelon de l’entreprise, qualité mise à part. S’écarter un temps soit peu de cette norme vous faisait passer pour un ‘biknite’ aurait dit Coluche. Il suffit de regarder des photographies de trottoirs new-yorkais qui sont assez faciles à trouver pour s’en convaincre, le monde était homogène et d’une certaine manière harmonieux et élégant. Les années 70 ont commencées à éroder ce carcan social et les décennies suivantes ont consacré l’individualité triomphante.

De nos jours, il semblerait même que le contrôle social au niveau du vêtement classique s’exerce à l’envers. Celui qui s’habille bien est un déviant. Celui qui met des embauchoirs dans ses souliers et les cire est un type qui a rien d’autre à faire. Celui qui met un certain prix dans une cravate est un fou (et dans un costume encore plus). Cet étonnant contrôle social inversé fait passer quiconque ne s’habille pas en sportwear sombre pour un hurluberlu. Notons tout de même la hiérarchisation par la marque. Qui porte une doudoune Moncler ne partage pas les mêmes valeurs que celui qui porte une Decathlon…

ILLUS74Ce contrôle social inversé vers l’appauvrissement peut avoir des conséquences très palpables. Par exemple, j’ai un ami qui a travaillé chez Hermès au service achat. Cet ami adore le bien vêtir et les cravates. Seulement le chef de service (un homme) n’aime pas porter des cravates (chez Hermès, quand même !). Donc mon ami stagiaire n’a pas pu à un seul instant mettre une cravate. Voici un exemple très concret de ce regard sociologique.

Il est en revanche des milieux où cette conformation au modèle chic et classique est important : la banque, l’assurance, le droit et les affaires. Certes il est toujours possible de travailler dans ces sociétés et de rester plouc. Mais l’inverse est plus vrai. Y être chic et correctement vêtu est une carte de visite invisible, une pratique sociale formelle !

Dans ma pratique quotidienne de tailleur, j’emploie de manière directe et parfois provocante cet artifice comportemental. J’avais récemment un jeune homme dans la boutique qui venait faire un nouveau costume. Juriste en droit des affaires et fiscal, il essayait pour la première fois la demi-mesure, poussé par un proche. Pourtant, il ne voyait pas la différence entre le costume que je lui faisais (entoilé donc léger, dans un vrai tissu de laine, aux finitions discrètes et soignées dont la boutonnière milanaise à la main et aux dimensions classiques) avec son costume The Kooples (noir dans un tissu brillant mais fané, aux surpiqures vulgaires et aux dimensions franchement étriquées).

Quel comble. Comment peut-on ne pas voir la différence. C’est comme ne pas voir la différence entre Flunch et Le Grand Vefour ! Enfin il voyait bien la différence formelle mais ne pensait pas à la différence informelle, à la différence sociale en somme. Il ne voyait pas encore la plus-value en terme d’allure et de non-dit. John Rockefeller durant la crise des années 30 répondait à la question « s’il ne vous restait que 1000 dollars que feriez-vous avec ? » : « Je m’achèterais un costume de couturier car avec ça vous vous sentez invincible pour re-conquérir le monde.« 

J’ai alors utilisé l’argument ultime. L’argument massue ! De manière directe voire un peu brute. Je prends parfois mes clients avec peu de pincettes. Remettre de temps à autre (aussi peu que possible !) à sa place un client un peu compliqué est salutaire (pour les deux du reste).

« Pensez-vous vraiment que l’associé-gérant de votre cabinet, les pontes du dernier étage, les grands avocats que vous aimez et regardez dans The Suits (la série) soient habillés comme ça ? »

Cette proposition tout sauf sibylline résonna dans sa tête. Et non fut sa réponse.

Il m’a commandé un autre costume…

Bonne semaine. Julien Scavini

Le Style Français, à la ville.

8 décembre 2014

Voilà un énième questionnement sur le fameux style français. Au fil de mes discussions avec des amis sur le sujet, et à force d’observation de mes clients, je nourris cette réflexion sans fin.

Quand on parle de style français, comme du style anglais, il existe une vraie différence entre le registre ville et le registre campagne. Mais alors que l’anglais est versatile à ce sujet, changeant suivant le lieu et les circonstances de registre (le lord s’habille et fréquente clubs à Londres et propriétés à la campagne en changeant de tenue), le français telle que je le pose dans ma démonstration (que j’appellerai Monsieur de F.) est un esthète au goût peut-être moins versatile.

Ainsi, beaucoup de Messieurs de F. affectionnent le registre de la campagne en exclusivité, donc même et surtout en ville ! C’est le fameux gentleman farmer des magazines, un terme absolument affreux et impropre pour désigner antiquaires, médecins, éditeurs, conseillers d’État et autres intellectuels qui se régalent des couleurs et des velours campagnards, à la ville.

Il s’agit d’une catégorie d’hommes que j’ai déjà eu l’occasion de décrire ici et là. Avec eux, le style est plus fait de couleurs et de matières que d’une véritable étude tailleur. Les formes peuvent être aussi bien étriquées qu’amples, affutées que molles. Ce qui compte, c’est l’effet visuel, le panache immédiat. Pour autant, si la recherche est flamboyante, la palette est réduite. Il ne s’agit pas d’un vestiaire de Pinocchio.

Ce registre, nous l’avons tous identifié. Serge Moati, Jean Pierre Coffe et d’autres à la télévision. Il est reconnaissable. Et il fait style! Style Français, c’est certain. A la différence du style anglais, il est moins regardant des usages et circonstances. Il est assez revendicatif de liberté, d’un esprit un peu bohême parfois agaçant mais qui fonctionne comme lorsque F. Fillon avait mis une forestière.

La seconde facette du style français, dans le registre urbain est plus difficile à cerner. Très anglophile dans son esprit, ce style est plus autonome, différent de la raison du lord anglais.

J’ai pu observer celui-ci sur quelques clients, mais assez peu. Ceci dit, la silhouette que ceux-ci dégagaient était tout à fait remarquable.

Premièrement, il s’agit là encore de professions supérieures, avocats, producteurs, haut-fonctionnaires. Les plus remarquables dans le genre portent aussi des noms à particule. Comme si ce petit ‘de’ était porteur d’un inné ad hoc. Par contre, à la différence de la facette ‘campagne’, ces Messieurs de F. ont un physique pour.

Je m’explique. Comme évoqué, les amateurs du style coloré décrit plus haut ont des physiques qui apprécient la rondeur et l’aise, et l’art de la coupe n’est pas vraiment prise en compte. Mais dans le cas qui m’intéresse maintenant, le physique racé est l’objet d’une véritable recherche sculpturale, comme Etienne de Beaumont dans la photo d’Adolf de Meyer. Ce n’est pas un chic fatigué.

J’ai noté que ces Messieurs de F. ont des physiques et au delà, des attitudes gracieuses, délicates et distinguées. Quand ils pinaillent sur un demi-pli, ce n’est pas seulement pas coquetterie, ni pour montrer qu’à 50 ans ils ont toujours un physique de jeune premier, mais pour au contraire être au plus proche du potentiel de la coupe. C’est un esthétisme, une recherche d’art.

Et en les regardant, une chose m’a frappé, l’allure d’ancien régime. Ce petit gentilhomme à l’allure un peu grêle, juché sur des jambes minces que le bas de soie mettait en valeur, était devant moi.

Une impression amusante. Plusieurs facteurs expliquent cette impression, que le physique aide absolument :

1- les pantalons sont coupés très étroits. Très très étroits, possibilité offerte par une cuisse fine. Je le redis, ce n’est pas un style pour rugbyman, mais au contraire pour un homme aux dimensions de l’ancien régime (1m70 environ, 60kg). Ce pantalon est étroit et est porté haut sur les hanches. Un petit effet carotte sympathique qui emboite bien le ventre. Ce pantalon étroit est arrêté très court sur la chaussure, à l’anglaise (trop court au goût du commun). Le plus souvent, un généreux revers termine le bas. Pour autant, ce n’est pas une allure à la Tom Browne ou à l’italienne. Car ici les coloris sont sombres et les souliers noirs.

2- les souliers sont très fins également. Je me souviens du film Les Vestiges du Jour, où le personnage du diplomate joué par Michael Lonsdale se plaint de souliers trop étroits, uniquement achetés ‘par vanité’ dit-il. Il y a là dedans quelque chose d’essentiel pour ce goût français que je décris. Le lord anglais est dans la mesure. Il est flegme. Ce monsieur de F. que je décris ne l’est pas, ou alors pas de la même manière. D’ailleurs, les souliers produits par la maison Aubercy sont remarquables à ce titre. Je n’ai jamais vu une telle ligne. Avec on perd deux tailles. Le chaussant est minuscule, le débord de la semelle quasi inexistant. La ligne est très fine et racée. Un peu à la manière de Corthay, qui autre fait intéressant dans le débat qui nous occupe ce jour, a mis à l’honneur de soulier derby, une forme très peu anglaise à la ville.

3- la veste est taillée à la serpe. La taille est bien serrée et comme tous les hommes ont des fesses, le bassin un peu visible. Impression de bassin un peu large renforcée par une épaule très étroite, en forme de bouteille de Saint Galmier comme l’expression le dit. Tout le haut la veste fait l’objet d’une attention précise: emmanchure haute et épaule étroite, peu épaule sans trop d’épaulette, à l’anglaise, et manches montées (et non pas tombantes à l’italienne) avec un peu de volume, mais qui s’effondre vite sous l’effet de l’utilisation. Le style à ce niveau des grands tailleurs comme Cifonelli ou Camps est aussi une réponse différente des tailleurs anglais pour un goût différent. Cette belle tête de manche, bien rembourrée finie inévitablement par se tasser un peu. En s’effondrant, elle renforce le côté fuyant de l’épaule. Monsieur de F. ne fait pas beaucoup de sport, aussi le biceps n’est pas fort mais la manche est plutôt ample.

Ces trois points coordonnés donnent une allure distinctive à Monsieur de F. Un petit duc juché sur deux ergots, les manières fines et l’allure alerte. On pourrait qualifier cette recherche de dandysme. Oui un petit peu. Mais un vrai, pas à la façon d’un article grossier sur le sujet trouvé dans un magazine quelconque. En même temps ce qui surprend, c’est l’étonnant détachement dont font preuve ces clients. J’ai l’impression que c’est presque une évidence pour eux, pas un effort.

Et le plus remarquable, cette allure n’est pas vraiment reconnaissable par le commun. Ce n’est pas une ostentation italienne. Cela reste simple et souvent sombre (je le répète, je parle du registre ville ici).

Une sorte de nonchalance française. Un esthétique pour esthètes. Une sprezzatura de chez nous, qui emprunte tout à l’anglais mais dans un esprit de salon un petit peu précieux, à la française d’une certaine manière…

Que d’idées ! Peut-être fausses… c’est tout le piquant du débat.

Je dédicace cet article et tous les autres sur le sujet du style français à mon cher et toujours mystérieux ami, Le Chouan Des Villes !

Signature ?

18 septembre 2014

Mes chers amis,

peut-être ne le savez vous pas, mais je ne suis pas très bon gestionnaire de mes Relations Publiques (même si je peux donner le sentiment inverse). J’aime bien le calme de ma boutique ou de ma chambre, devant mon écran à vous écrire. Seulement, nombreux sont les lecteurs qui me poussent à organiser une petite soirée dédicace…

Alors soit, je pensais un des premiers mercredi soir du mois d’octobre ? le 15 ? Qu’en pensez vous ? Je suis à l’écoute:) Ma boutique n’est pas bien grande, mais si le temps le permet, le trottoir est très large !

JS

STIFF COLLAR PASSE LE MILLION !!

12 juillet 2013

Et voilà,

plus ou moins 3 ans après la création du blog, nous venons de passer le million de visites ! Un grand jour ! Merci à toutes et à tous !

Bel été. Julien Scavini

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Quelle tristesse, encore des adieux

15 janvier 2013

Ce court billet pour signaler la fermeture prochaine de la Socoval, sous-traitant cherbourgeois de costumes de belle qualité. Spécialisé dans les costumes à vestons entoilés, la Socoval est la dernière usine de France à maîtriser ce savoir-faire… Une vrai désolation industrielle !

Ici un lien vers un reportage de France 3.

Je suis assez triste de cette nouvelle. Et heureusement soulagé de ne pas avoir sélectionné ce fournisseur quand je me suis lancé ; d’autres concurrents doivent être en souffrance. J’avais en effet visité la Socoval. Le produit était bon. Pas tout à fait assez pour moi, mais l’outil industriel et le savoir-faire ne demandait qu’à être boosté. Trouver un patron-industriel au niveau n’est pas simple, dommage pour cet atelier. Cette visite m’avait laissé un bon souvenir. J’y avais découvert des ouvrières passionnées et professionnelles, un produit classique de bonne facture. Mais une direction épouvantable… Triste.

Mais je suis ravi de constater que ces temps-ci la France manifeste pour le bonheur de ses enfants. Bonheur avec ou sans prospérité ; on a les priorités que l’on veut …

Julien Scavini

Les voeux de Stiff Collar

7 janvier 2013

Mesdames, mesdemoiselles et messieurs, permettez moi de vous présenter mes vœux pour 2013.

Je souhaite que cette année soit heureuse pour vous et vos proches, qu’elle apporte paix, santé et prospérité !

Pour ma part, je continuerai à jongler tant bien que mal entre mon activité professionnel et le blog, pour vous apporter chaque semaine un nouveau petit caillou sur le chemin semé d’embûches de l’élégance.

voeux 2013

Amicalement. Julien Scavini

https://stiffcollar.files.wordpress.com/2009/12/separateur-texte.gif?w=153&h=12&h=12

Pour bien commencer l’année, je vous joins deux vidéos explorant la fabrication des tweeds Molloy & Sons :


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