La saison du tweed commence !

On l’aurait dit mort, dépassé par les nouveaux tissus techniques ou même les lainages très fins et autres cotons avec de l’élasthanne. Pourtant, force est de constater que les drapiers sont particulièrement prolixes cette saison. Le tweed est toujours là, bien là! Je vous ai préparé une petite sélection de ces merveilles.

Si on me demande souvent ce qu’est du tweed, la définition n’est pas aisée. Je dirais qu’il s’agit d’un tissu plutôt rustique, au toucher vaguement rugueux, qui sent bon les sous-bois. Techniquement, le tweed serait donc plutôt une laine cardée, c’est à dire peu travaillée. Mais, la plupart des drapiers utilisent des laines peignées, plus raffinées, pour obtenir des étoffes moelleuses et douces. Le tweed renvoie aussi à la notion de solidité. Pourtant, force est de constater que la plupart sont plutôt mous, j’y reviens à la fin de l’article.

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Holland & Sherry d’abord a complètement renouvellé sa liasse de tissus « SherryTweed », avec, et c’est une force par rapport à l’ancienne liasse, de nombreux tweed à effet Donegal. Ces tissus discrets et mouchetés sont très appréciés des français, qui se laissent rarement convaincre par les grands carreaux colorés, qu’Américain et Anglais adorent. Notons toutefois la présence de polyamide dans une bonne part de ces tweeds. La question est : est-ce pour donner de l’épaisseur et du grain au tissu? Ou pour légitimement renforcer une trame fragile (les tweeds fins sont fragiles)? Ou pour faire baisser le prix de production? Chez Holland & Sherry toujours, il existe aussi une liasse de Harris Tweed, très épais.

 

Chez les anglais de Standeven / William Halstead, le tweed se mêle d’un peu de cachemire, influence très italienne. Il en résulte une liasse magnifique, que je n’avais pas vu depuis longtemps. Des motifs anglais, d’autres italiens, des couleurs ou des unis, des chevrons discrets et des effets Donegal mouchetés (d’ailleurs utilisés pour ma ligne de Pantalons, ICI) superbes.

 

Chez les italiens, le tweed est aussi, et c’est le plus amusant, très à l’honneur. Le groupe Carnet / Ratti / Tallia di Delfino nous a livré une sublime liasse très épaisse de Harris Tweed, le fameux drap tissé dans les Hébrides. Un côté de la liasse présente des coloris classiques et l’autre des plus avant-gardistes. Un ensemble très cohérent, à prix correct en plus. Drapers aussi, à Milan, y va de sa petite sélection de véritables Harris.

 

Loro Piana de son côté n’a jamais été tellement habitué aux tweeds, la maison italienne préférant la douceur de draps de laine peignée, souvent mêlés de cachemire. Là, ils se sont lancés et la liasse « Sopra Visso » est une vraie merveille. Un poids très intéressant, mi-lourd mi-léger, des coloris variés et toujours de bon goût. Et comme chez Loro Piana, ils ne font jamais rien à moitié, la laine pour faire cette liasse est exclusivement italienne.

J’avais entendu dire il y a longtemps que la laine produite en Europe permettait rarement l’usage textile, les races étant trop primitives. Un mouton à laine doit vivre très agréablement pour que sa toison soit douce. Un mouton vivant dans des conditions difficiles sera plus stressé, d’où une laine plus rugueuse. La laine européenne servirait plutôt à la conception de tapis et matériaux divers. Ce serait donc un tour de force pour Loro Piana d’avoir sourcé assez de laine en Italie pour réaliser cette belle liasse.

 

 

Une remarque enfin. Une bonne partie de ces tweeds sont à réserver à la confection de veste. Ils pèsent seulement 350grs (environ). Et comme la trame de tissage est assez lâche, ces tissus ne supportent pas l’abrasion qu’un pantalon subit à l’entrejambe. Il faut donc y aller avec précaution.

Car si les drapiers s’amusent à sortir de nombreux tweeds, ils sont avant tout destinés à la confection de vestes dépareillées. Les tweeds à costume sont bien plus difficile à trouver. Bateman Ogden propose une liasse de tweeds rasés lourds (500grs et plus) qui sont parfaits, mais aucun uni ou motif discret, que des grands carreaux et autres gun-tweed. Dugdale de son côté propose une sélection de chevrons qui iraient très bien, mais le choix n’est hélas, pas très important. Si vous avez un projet de costume en tweed, le choix du tissu sera délicat. Si vous voulez une veste, allez-y, il y a pléthore!

Belle semaine, Julien Scavini

Les tweeds

Il faut bien avoir à l’esprit que lorsque l’on parle d’un tweed, on utilise en fait un mot valise. En effet, la famille des tweeds est très vaste et ses contours parfois difficile à décrire.

Repartons à la source du mot. Le tweed est étoffe de laine peu ou pas épurée. Car à partir d’un ballot de laine, il est possible d’obtenir des fils bruts (on parle alors d’une laine cardée) ou des fils raffinés (on parle alors de laine peignée). La laine peignée est plus douce que la laine cardée (qui est plus rêche).

Le tweed désigne une famille de laines cardées (brutes). Les tissus de laine peignée (reconnaissable à la mention d’un super 1XX) ne sont pas des tweeds à proprement parler. C’est donc une étoffe solide et endurante.

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Seulement voilà, les tweeds varient suivant la race du mouton qui donne la laine. Ainsi, les moutons de race Cheviot (originaire d’Angleterre) donnent une laine vraiment très rugueuse, à l’ancienne, et la race Mérinos (originaire d’Espagne) une laine très qualitative réputée pour sa douceur. Les tweed ainsi obtenus seront donc très différents, vous vous en doutez. La race des moutons Saxony (originaire d’Allemagne) produit une laine assez douce bien qu’un peu moins usitée.

En plus, la laine peut être récoltée sur le mouton à des âges différents et à des endroits différents. Si le lainier utilise seulement la toison du cou, le tweed sera très doux. Encore mieux, si la laine est prélevée sur un agneau (on parle alors de la fameuse appellation Lambswool), le drap sera très qualitatif, et cela sans travail particulier de raffinage.

Ainsi, il existe de grandes disparités de toucher. Le tweed de Harris constitué de laine de Cheviot, le plus connu, est du genre très rugueux, un peu fil barbelé dirait James Darwen.

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Les tweed lambswool sont magnifiques avec un toucher beaucoup plus doux. Quant aux Italiens, ils tissent des étoffes de campagne dans du Mérinos d’où un confort exceptionnel. Et parfois, les tweeds peuvent être un peu mélangés avec du cachemire. Alors là, on est loin des prairies britanniques. Ci-dessous, il est possible d’apercevoir la différence, rien qu’à la photo, entre les touchers différents, rugueux et doux.

Le poids est aussi une composante importante. Holland & Sherry propose sa liasse la plus vendue ‘Sherrytweed’ en 310grs. Ce sont de très belles étoffes mais qui sont plus utiles en ville qu’à la campagne.

Le tweed souvent appelé ‘Royal Twelve’ car pesant 12oz c’est à dire 340/360grs est plus classique à la campagne. Ces draps sont parfois appelés Gamekeepers pour tweed des gardes chasses. Le toucher est moins rugueux et le tissage plus serré pour pouvoir réaliser des pantalons. Car les tweeds mous, confortables pour réaliser des vestes ne sont pas assez solides pour endurer les efforts d’une culotte.

Enfin, les anglais se sont fait une spécialité de ce qui est parfois appelé le ‘tweed rasé’, à savoir un drap très lourd et très dense (500grs) au toucher très sec, ci-dessous. L’aspect est bien moins broussailleux que le tweed de Harris. Ces tweeds disponibles dans une infinie variété de formes et couleurs sont utilisés aussi bien pour réaliser des complets, des vestes ou pantalons seuls, voire même des manteaux ou des parkas de chasse.

Bref, comme vous le voyez, c’est une étoffe qui ne manque pas de ressource !

Et ce qui est amusant avec le tweed, c’est sa capacité à faire immédiatement ‘pas moderne’. Une tenue constituée de tweed, à l’aspect mat et aux couleurs fanées, constitue un message et révèle une envie. Ce n’est a priori pas le tissu du siècle à venir et pourtant il continue toujours à faire sens et à donner envie. Alors que les matières deviennent techniques, brillantes et synthétiques, le tweed avec sa simplicité et son esprit old-school continue de plaire. Et c’est heureux. Cette photo du Sartorialist m’a justement donné envie d’écrire cet article :

http://www.thesartorialist.com/men/on-the-street-east-second-st-new-york/

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Bonne semaine, Julien Scavini.

La moleskine

Les anglais l’appellent moleskin, qui peut se traduire par peau de taupe. Pour le nom français, l’histoire n’est pas allé chercher très loin, en ajoutant simplement un -e, il est vrai que la prononciation est aisée en français.

Il s’agit d’un tissu de coton de poids moyen à lourd, qui après tissage est gratté en surface pour obtenir un aspect à la fois doux et velouté, similaire à la peau de chamois. D’une certaine manière, la moleskine est un peu comme le veau-velours si apprécié pour les chaussures, à la fois un peu rustique, brute et en même temps assez racée. C’est une matière distinguée et rare. Car peu de gens connaissent cette matière.

La moleskine est de la  famille des velours. A la différence que les poils ne sont pas profonds. Tout au plus la surface est brossée. Il n’y a donc pas de sens.

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La moleskine est généralement disponible dans des poids allant de 350grs à 600grs. Toutes vous procureront un grand agrément et un toucher extrêmement doux. C’est la caractéristique essentielle de cette matière, elle est confortable à porter.

Pour autant, si elle est douce et moelleuse, la moleskine a de la tenue. Une excellente tenue, bien supérieure aux velours, qui à cause de leurs trames de fond fines et aux raies parfois profondes, ne tiennent pas le pli. La moleskine elle tient le pli. Impeccablement. Ainsi, en association avec une belle veste de tweed ou même du cachemire, votre tenue a de la prestance.

Cette étoffe a un tombé si étonnant que dans les poids lourds, elle est même coupe-vent. C’est pourquoi et pendant longtemps, les ouvriers la portaient. La moleskine avec les velours à grosses cotes, sont des tissus anciens que l’on dirait aujourd’hui ‘technique’. Ils résistent à tout : usure, abrasion, feu et eau. Ainsi étaient réalisés nombre de pantalons et de vestons, y compris parfois des grosses chemises.

Même si on peut en tirer un costume (très british), il est assez rare de voir des vestes ainsi faites. Car comme souvent avec les vestes en coton, elles sont un peu raides et ont du mal à donner du confort. Par contre, question pantalon, il faut s’en donner à cœur joie. C’est LE modèle du week-end hivernal. Plus chaud que le pantalon chino, il donne une irrésistible allure de gentleman farmer et les coloris sont très variés.

 Bonne semaine. Julien Scavini

La laine froide

Lorsque les températures montent, il est intéressant de se pencher sur les moyens de rendre plus ‘vivable’ le costume. Il est bien sûr possible de passer de la laine au lin par exemple. Mais cette dernière matière se prête assez mal à une utilisation ‘business’. Et la laine reste toujours la matière qui a le meilleur rapport finesse / solidité. La laine est légère, la laine est solide, la laine froisse peu et possède de très bonnes qualités thermiques. Faut-il encore adopter la bonne laine.

Pour l’été, les drapiers ont inventé il y a déjà très longtemps les laines froides, autrement appelées fresco. Penchons nous sur cette dénomination qui parait encore mystérieuse pour beaucoup.

Petit rappel d’abord, un tissu se tisse grâce à deux fils. Un qui est ‘vertical’ et l’autre ‘horizontal’. Ces fils s’entrelacent à 90° pour créer un tissu. Quand un fil horizontal passe au dessus d’un fil vertical et juste après en dessous d’un fil vertical et que ce motif très simple se répète, vous obtenez une armure toile. Armure = type de tissage. Si l’entrecroisement est plus complexe et donne pour effet de créer des côtes diagonales, on parle d’armure serge. Si l’armure est encore plus complexe, on peut obtenir un satin (non le satin n’est pas une matière). Ces armures peuvent être utilisée pour tisser différentes matières : toile de laine et ou toile de soie (souvent appelée taffetas alors), serge de laine ou serge de coton, satin de viscose ou satin de soie, par exemple.

armuresLa serge fut développée car elle est solide et résistante. Elle s’use assez difficilement et résiste aux éraflures. La toile est beaucoup plus fragile, car plus lâche. Mais elle permet plus d’aération, c’est pour cela que les laines froides sont le plus souvent réalisées dans une armure toile. L’air passe à travers. La peau respire et garde sa fraicheur (si la veste est entoilée et non thermocollée bien sûr). Voyez la transparence dans les photos plus bas. (J’ai volontairement laissé la lisière du coupon pour comprendre l’échelle).

Ainsi, vous allez me dire, toutes les laines tissées en toile sont des laines froides, des fresco? Et bien non. Car il existe des toiles d’hiver au demeurant très jolies. Ce qui va faire la différence, c’est le travail sur le fil avant le tissage du tissu.

Premièrement, la fibre de laine utilisée provient souvent du mouton mérinos. Les professionnels parlent à son sujet d’une frisure exceptionnelle. Car elle est revêche, elle ne se plie pas facilement. Les tissus en mérinos possèdent un gonflant remarquable, ils drapent bien et possèdent une grande élasticité naturelle. Ainsi, une simple passage à la vapeur permet de défroisser un lainage mérino.

Deuxièmement, les laines froides ne sont pas constituées de fibres haut de gamme type super 120’s et supérieur. Petit rappel, plus la fibre est longue, plus elle est fine au toucher et donc douce. Le chiffre super XXX’s vient de là. Plus le chiffre est grand, plus la qualité au toucher est soyeuse. Mais plus la laine est fragile aussi. C’est pour cela que les laines froides sont plutôt réalisées dans des fibres courtes et rugueuses, super 60’s, super 80’s et rarement plus de super 100’s.

Troisième point, les fils constituant les laines froides sont tordus, vrillés avant tissage. Cet effet mécanique donne au drap de laine la propriété de ne pas ou peu froisser. Le tomber est toujours impeccable, c’est pratique pour les clients qui voyagent beaucoup. En plus d’être vrillés, ils sont souvent vrillés par paire, tissus appelés ‘high twist’, pour créer des fils ‘double retors’, vous connaissez le terme.

Voici dont les trois caractéristiques d’une laine froide aussi appelée fresco. Les poids sont ensuite importants. Comme l’armure toile n’est pas trop solide, il vaut mieux privilégier les gammes 260 (comme Cape Horn lighweight de chez Holland & Sherry) à 320grs (comme Crispaire du même drapier). Les tissus plus fins (vers 240grs et moins) sont légions mais je ne leur fais pas confiance. Les anglais adorent les toiles lourdes de plus de 340grs, mais il ne faut pas exagérer tout de même.

Les laines froides, à cause de l’armure toile, sont souvent sobres dans les dessins. Car le tissage toile ne permet pas de réaliser une infinité de motif. C’est ainsi que l’on trouve beaucoup d’unis et de fils à fils, appelés parfois ‘petit moulinés’ dans les liasses italiennes comme celles de Vitale Barberis. Les rayures sont bien présentes ainsi que les Princes de Galles. Inutile en revanche de chercher un caviar ou un chevron. Les petits pieds de poule sont très appréciés dans anglais, ainsi que les ‘nailshead’.

Quand la toile de laine est un peu grossière, les américains appellent cela un ‘hopsack’.

 Lorsque la toile ne possède pas toutes l’un des trois caractéristiques décrites avant, le drapier peut aussi faire une laine froide en ayant recours à un artifice, comme par exemple l’association de deux fils épais, non vrillés mais simplement accolés en parallèle, pour créer un dérivé de la toile, le natté. Le natté est très beau mais fragile. Ses ‘mailles’ peuvent s’accrocher facilement mais il est ultra aéré ! On ne peut réaliser de pantalon dans cette matière. (Un cousin du natté est le reps, souvent en soie, qui raye très facilement, souvenez vous des cravates Arnys).

Enfin, en sortant légèrement de la catégorie stricte des laines froides, on trouve les mélanges laine et mohair. Le mohair est le poil de la toison de la chèvre mohair. C’est un poil très rêche, très retors, assez rugueux ou toucher mais qui a la qualité d’être très solide et infroissable. Avec le mohair, on peut ainsi créer des tissus à l’armure très aérée et à la résistance à toute épreuve. Mais le mohair est rêche et pique. C’est pourquoi les fabricants ont souvent recours au ‘kid mohair’, le poil des petites chèvres jeunes. Mais cette matière est plus couteuse. On utilisait auparavant le poil de l’alpaga pour sa douceur.

Les mélanges laine mohair sont souvent un peu brillants et très lumineux au soleil. On utilise jamais plus de 30% de mohair. Parfois même, la toile laine mohair est double retors, ce qui signifie que le tissu est indestructible ! Mais raide.

Enfin, si l’on ne veut pas de laine froide et que l’on préfère un tissu plus solide, il est possible d’utiliser une gabardine de laine. Si elle est réalisée en mérinos, elle peut être très très légère. Et dans une quantité de couleurs… voyez cette liasse de Bateman Ogden :

Bonne semaine, Julien Scavini

Une liasse de tissus typiques

Arrivé chez un tailleur anglais, la première chose qu’il vous demandera est ‘petit tweed ou worsted?’ Sous ces appellations se cachent en fait les deux grandes catégories de laines : les cardées (woollen), c’est à dire assez brutes, souvent vierges, simplement filées et tissées, qui donnent des tissus très rustiques ou très flanellés. La flanelle est un tissu cardé à l’origine. La seconde est la catégorie des laines peignées (worsted), c’est à dire dont les fibres ont été raffinées avant tissage, pour obtenir des tissus de catégorie supérieure. Le terme super 120’s par exemple provient du peignage et du raffinage des fibres laineuses.

Ces tissus peignés peuvent être soit très lisses au touché soit un peu flannellés, c’est à dire duveteux, laineux. Mais le procédé pour arriver à ce résultat est très différent des flanelles et autres tissus cardés. Il y a donc là un petit piège.

Cet honorable tailleur en posant cette question vous oriente alors vers les deux grands pans de la mode masculine classique : le registre sport d’un côté, le registre ville de l’autre.

Intéressons nous cette semaine au registre de la ville. Prenons une liasse typique fictive. Les tissus composant celle-ci sont d’un poids moyen. C’est à dire en 1970 400grs, en 1990 340grs, et en 2014 260grs. Vous le voyez, suivant votre goût, vous vous orienterez différemment. En 2014 toujours, la jauge moyenne des fibres laineuses est super 110’s/ super 130’s. En 1990, elle devait être super 80’s. Les moutons donnant les laines fines doivent être élevés dans des conditions de tranquillité absolue, plutôt en plaine qu’en montagne, pour que leurs fibres soient douces. La race de moutons mérinos est très en vogue de nos jours. En Europe, longtemps fut utilisée la laine de moutons de race cheviot. Hélas, j’ai entendu dire que sa laine est maintenant considérée si épaisse et intissable pour l’industrie du vêtement que celle-ci n’en veut plus et qu’elle est tout juste bonne pour les tapis et l’isolation des maisons.

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Dans cette liasse type, nous trouvons d’abord des unis. En général, le choix est toujours le même : trois gris, de l’anthracite au gris clair accompagnés de trois bleus, minuit, marine et air force. Ces tissus teints en pièce sont très unis. C’est pourquoi ils sont quelques fois complétés des mêmes coloris, mais en fil à fil, proposant un effet plus chiné, avec un peu de blanc dedans. Quelques fois également, les unis sont tissés en twill (serge) visible à ses petits raies diagonales et les fil à fil sont tissés en toile, pour un grain plus présent sous le doigts. Ces premiers choix sont les meilleurs, les plus versatiles et pratiques. Il ne faut pas hésiter à taper dedans le plus souvent possible, quitte même à avoir de faibles différences d’un costume à l’autre (trois boutons contre deux boutons, poches horizontales ou en biais etc…).

Ensuite, vous pourrez trouver dans la liasse trois ou quatre caviars (birdeyes en anglais). Le caviar se reconnait à ses petits ronds de couleur sur fond noir. En effet, cette étoffe consiste à placer dans les ‘yeux’ la couleur dominante, assez claire parfois, en éteignant le tout avec une trame de fond noir. Les caviars anthracite, gris moyen et gris clair sont intemporels. Les caviars bleus peuvent être très beaux, mais il faut se méfier de la présence parfois trop forte de cette couleur. Le caviar est très intéressant, car il donne une lecture d’échelle de votre costume. De loin, il est absolument uni. Par contre, plus vous vous approchez, plus la couleur dominante va se dissocier pour faire apparaitre des nuances et rendre le tissu vibrant. La taille de ‘l’œil’ varie aussi, les italiens le préférant petit, les anglais plus gros.

Les caviars ne doivent pas être confondus avec les tissus également tramés que les anglais appellent ‘nailshead’, tête d’épingle en français. Ceux-ci sont difficiles à décrire. Le fond plutôt uni est parsemé à intervalles très rapprochés de petits motifs fins légèrement plus clairs. Parfois ce tramage est intensifié à la verticale, ce qui fait apparaitre des lignes verticales, presque des rayures.

Après les unis et les caviars viennent les chevrons. Souvent moins bien considérés par les clients que les autres étoffes, les chevrons constituent un met de choix pour le gourmand de costumes. Ils ont l’immense pouvoir de faire vivre le tissu, de le dynamiser. Certains chevrons irisent en effet le drap, donnant une brillante changeante d’une raie à l’autre. Nous ne sommes pas dans le registre de la rayure, mais l’effet est similaire. La matière est riche, elle vibre. Ces chevrons peuvent être disponibles en gris, de l’anthracite au gris moyen et également en marine. C’est superbe !

Ces étoffes classiques sont en général complétées par quelques coloris amusants ou plus clairs, bleu pétrole ou indigo, des beiges, des motifs fins comme les pieds de poule fondus etc.

Viennent ensuite les motifs marqués. Les premiers sont les rayures, rayure tennis à raies très fines et marquées ou rayures craies, à raies plus larges et estompées. Le conseil le plus simple qu’il soit possible de donner est de choisir des tissus à rayures blanches. La rayure blanche est la plus simple à coordonner, la plus élégante aussi d’une certaine manière. Ceci dit, les drapiers placent souvent des tissus gris moyen à rayure bleue ou bleu marine à rayure ciel. Votre propre goût doit vous guider.

Les carreaux se font assez rares dans les liasses de ville, car il s’agit plutôt d’un motif sport. Malgré tout, les chevrons sont parfois ornés d’une fenêtre bleue ou rouge. Et évidemment, les tissus Prince de Galles sont toujours bien présent. Ceux-ci sont très recherchés par les connaisseurs. Le PdG classique est gris moyen ou gris foncé. Il présente le plus souvent un carreau fenêtre bleu ciel ou rouge brique. Ce PdG peut être parfois fondu, presque invisible ou au contraire très marqué. Le PdG bleu est plus rare. Pour autant, il peut être très beau, surtout rehaussé d’une fenêtre bleue elle aussi.

Bref, voici un ensemble de tissus classiques qui devrait vous permettre de vous habiller au mieux, sans difficultés ou peur du ridicule. Un choix large aussi qui vous permettra pendant de nombreuses années de faire réaliser des costumes sans redondance.

Bonne semaine, Julien Scavini

La laine solaire

L’été, lorsqu’il fait chaud – ce qui est assez loin d’être atteint cette année – la question vestimentaire devient cruciale, surtout si vous devez être habillé classiquement, j’entends par là le contraire de la combinaison t-shirt et pantacourt. Le port du costume peut même devenir une vraie plaie si les températures grimpent trop. Je me souviens à ce titre d’un agent revenant du Pitti Uomo l’année dernière à Florence qui m’avait amusé en parlant de, je cite, tous ces gugusses sappés en croisé sous 35°c à l’ombre. Le-dit agent vendait du sportswear, ceci expliquant peut-être cela.

Et en parlant de Pitti, l’une des grandes trouvailles depuis deux ans maintenant dont on parle partout est le Solaro. A ne pas confondre avec le Solano, un étoffe britannique ressemblant en texture à du lin mais composé de 50% de laine, de 25% de coton et de 25% de lin, très frais et peu froissable, à l’aspect assez brut.

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Bref, le solaro, vous connaissez tous je pense. Il s’agit d’une étoffe de laine. Mais pas d’une étoffe de laine froide. C’est d’ailleurs la grande incongruité de ce tissu. Réalisé en serge simple ou en chevrons, il n’est pas particulièrement respirant. En revanche, il renvoie bien la lumière grâce à son tissage mêlant deux fils de couleurs différentes. Le solaro est une matière dite changeante. Sa couleur et ses nuances varient suivant l’angle du regard. Cela en fait une étoffe rare et amusante.

La plupart d’entre vous connaissent le solaro dans sa version ‘tumblr et autres blogs’, c’est à dire rouille, un mélange de rouge et de vert. Mais je pense que peu savent en revanche que le solaro existe dans toutes les couleurs. En voici quelques exemples, à carreaux et chevrons, à chevrons et en serge simple.

Cette matière assez solide du fait qu’elle n’est pas une toile permet de réaliser des veste et des pantalons, et donc des costumes. Les costumes sont toujours les plus simples, limitant l’accord de couleur à la cravate et à la chemise. Mais une belle veste en solaro peut constituer une alternative intéressante à la veste sport en tweed de l’hiver. Car l’été, il est assez difficile de trouver des étoffes pour réaliser des vestes seules. Trop unie, trop fade, trop épaisse, le choix de l’étoffe sport de l’été se réduit souvent au natté bleu ou au lin beige. Et bien maintenant, vous avez la laine solaire !

Bonne semaine, Julien Scavini

Pâte et poils

Rapide article ce soir pour faire le point sur les différentes matières qui s’offrent à nous dans les boutiques, sous la coupe croisée du marketing et de la musique trop forte. Les progrès de l’industrie ont permis de s’affranchir des matières naturelles, complexes et variables par essence, pour s’intéresser aux nouveautés ‘techniques’. Alors que le prix de la laine stagne autour des 3 à 6 euros le kilo, elle reste l’une des matières les plus abondantes et les plus facile à récolter. La terre entière veut déguster de la viande, le mouton nous fournit les deux! Hélas, elle a perdu beaucoup de son usage au profit du coton.

Mais en ces temps de questionnement écologique, celui-ci aussi n’est plus en odeur de sainteté, il n’y a qu’à voir la mer d’Aral pour comprendre. Alors même que la Terre cherche de l’eau douce, en quelques phrases, il est facile et amusant de placer problèmes et solutions en perspectives. Les hollandais ont la solution. C’est par ces mots qu’une récente chronique sur Europe1 cherchait des réponses à la limitation des ressources en coton, et accessoirement en caoutchouc, Adidas prévoyant une forte hausse de la demande mondiale. La réponse hélas n’était pas la laine, mais le bambou ou l’ortie. Et oui les voies des nouvelles technologies sont impénétrables.

De la maille, donc des pulls, des chaussettes, des vestons tricotés en bambou ou en ortie? A première vue, le premier une fois tressé donne l’impression de revêtir une côte de maille en rotin, pas très aisé. De très bons paniers existent, mais difficile de s’en vêtir. La deuxième, si elle est bonne en soupe, n’en demeure pas moins urticante. Alors par quel mystérieux procédé ont ils procédés?

La réponse est toute simple, ils ont remis au goût du jour cette bonne vieille étoffe des familles qu’est la viscose! Eh oui, vous vous demandez certainement très souvent ce qu’est la viscose de vos doublures de costumes: de la pâte à papier! Prenez n’importe quelle source abondante de fibres cellulosiques, broyez là, lavez-là, triturez-là, chlorez-là et vous obtiendrez cette chère pâte blanche découverte par les chinois il y a quelques millénaires. La viscose donc, matière molle et peu coûteuse, dont on peut tirer des fils ou des feuilles (in-tissé de fibres). Au fond, c’est un peu la même chose que la laine, dont on peut tirer des fils ou des feuilles (in-tissé de fibres de laine = feutre). Ceci dit, la viscose, pardon, le bambou, c’est plutôt doux!

De l’autre côté de la chaîne industrielle, on trouve les partisans des fibres animales donc. Ceci, poussés par l’irrésistible envie de ‘luxe’ aime proposer du cachemire à qui mieux mieux. Comment est-il possible de trouver des pulls en cachemire à 39 euros dans les devantures, alors même que la production mondiale chute, à la fois comme contre-coup de la sur-production et des guerres dans cette région qu’est le cachemire..? (Rappelons qu’une chèvre cachemire produit 100 à 150gr de laine par an, uniquement obtenue par peignage, la tonte étant impossible). Envoyé Spécial avait produit un bon reportage sur le sujet. L’adjonction de soie était alors soulevée comme point principal de ce mensonge du marketing. Le cachemire n’est pas une matière démocratisable, même si cela ne plait pas!

Au fond, pourquoi ne pas ajouter de la soie, c’est une noble matière, relativement économique qui plus est. Ce qu’oubliait le reportage, c’est la question du tissage. Le cachemire est caractérisé par ses longues fibres, ce qui rend le produit fini soyeux et doux. Plus la fibre est longue, plus la laine est douce. Ce qui caractérise aussi les mérinos. Les bonnes filatures tissent donc à partir de la belle matière première de fibres longues. Il leur reste sur les bras, après cardage et peignage une sorte de ‘bourre’ de fibres courtes, effectivement de cachemire, mais de piètre qualité. C’est cette matière qui est ensuite achetée par le marché du cachemire démocratique. Car comment expliquer la différence de prix entre un pull à 300 euros et un à 39 euros? Ceci dit, notons par exemple que Ralph Lauren vend à 300 des produits valant 39, sans trop exagérer… Un test simple à vérifier sur vos propres pulls: est-ce qu’ils boulochent? surtout en bas des manches? présentent-ils de petites peluches aux endroits d’usure, que certains pressing prétendent raser? Cette présence manifeste souligne la qualité moyenne d’une matière, la bourre, difficile à tisser, ressortant.

Enfin, ce petit tableau récapitule les différents types de matières textiles. Il est recopié du livre ‘Technologie des Textiles » de I. Brossard aux éditions Dunod:

Julien Scavini