Le gilet matelassé

Il y a plus d’une décennie, j’avais acheté chez Hackett un gilet matelassé assez épais, très rembourré de plumes. Qui n’en finissent toujours pas de sortir occasionnellement d’ailleurs. J’aimais beaucoup la praticité de cette pièce, à une époque où j’étais assez seul à en porter. Je ne voyais pas tellement de monde avec, à part peut-être les amateurs de chasse, pêche et traditions. Barbour n’était pas encore tellement à la mode. J’avais essayé de porter ce gilet sur une veste, ou sous une veste. Mais il était bien trop rembourré, aussi était-ce ridicule, d’une manière ou d’une autre. Sur le pull, c’était très bien.

Depuis quelques années j’assiste toutefois à une explosion de gilet matelassé. Il est partout depuis qu’Uniqlo et d’autres l’ont démocratisé, à grand renfort de matières artificielles. C’est peut-être mieux pour les oies. A toutes les sauces, de toutes les couleurs, quel succès fulgurant.

Ce faisant, il est devenu un sujet plus qu’électrique lorsqu’associé avec le costume. Je ne compte pas les amis qui essayent de me convaincre de l’ignominie du gilet matelassé sous la veste. Et je m’en amuse à chaque fois. L’ancien Premier Ministre Édouard Philippe aimait cette allure, et j’entendais pis que pendre sur le sujet. Il y avait probablement une pointe de raillerie politique au delà de ce simple gilet…

Parfois, je le rappelle, ce n’est même pas un gilet, mais des bouts de gilets zippés et rapportés à veste, pour lui donner un côté sportwear deux en un. Classique aussi bien chez Corneliani que chez Celio, du plus cher au moins cher. Il faut bien reconnaitre que c’est un coup de génie. En hiver la veste est chaude avec son morceau de gilet intégré, et au printemps, cette partie peut se retirer.

Mais est-ce élégant le gilet matelassé avec son col cheminée montant sous une veste ou un costume ?

Je me garderai bien de donner une réponse définitive. Toutefois, je note que c’est un retour de l’ancestral gilet, qui lui a presque disparu. Le trois pièces est rare. Et avec ces tissus quatre saisons, les costumes ne sont guère chauds, et cette petite épaisseur en plus est salutaire. En revanche, il est vrai que la forme montante n’est pas aussi gracieuse que le gilet tailleur, échancré en V. Peut-être alors faudrait-il créer des gilet matelassé taillé comme chez les tailleurs, en V ? Edouard Philippe, encore lui, semble l’avoir trouvé. Seyant? Je ne sais pas, voyez plutôt :

Monsieur Darmanin semble le porter entre le costume et le manteau. Il est vrai que la plupart des tissus de manteaux sont fait pour les petits froids. 500grs de laine, ce n’est pas tellement épais. Je conseille moi-même cette astuce à mes clients mesure, en complément au mois de février. Ils ne sont pas obligés de m’écouter !

Au fond, je peux comprendre aisément les amateurs d’un petit gilet matelassé façon Uniqlo sous la veste de costume. Je ne les blâme pas du tout. La seule chose que je remarque est la petite dissonance entre l’habillé et le décontracté. Le gilet matelassé, ça fait un peu sport, genre « je descends de moto » ou « je me presse car j’ai un train à prendre ». Il rompt un peu la dignité du costume.

En même temps, je suis heureux, même très heureux pour le costume. Ce vénérable habit trouve peut-être là un allié utile. Si le gilet matelassé permet au costume de retrouver grâce, ou même de perdurer un peu plus, je ne peux qu’applaudir. Il redevient un peu trois pièces ! Ce n’est pas facile d’essayer de professer que porter le costume est un plaisir. Si pour certain cet accessoire est essentiel et rend le costume plus agréable, je ne peux pas dire grand chose. Je préfère cela au sweat plus doudoune.

Tout le monde a le droit d’être frileux. Pour ma part je porte plutôt des t-shirts chauffants, du même Uniqlo, sous la chemise. C’est formidable. Lorsqu’il avait beaucoup neigé, je crois que c’était en 2019, j’avais gardé quelques temps ce fameux gilet synthétique sous le costume. Agréable encore une fois, mais un peu dépenaillé comme mise. La juste réponse serait peut-être de beaux modèles en flanelles, cela existe, assez minimalistes, et pas trop longs, pour s’arrêter aux alentours de la ceinture. La quadrature du cercle au fond. Je ne connais pas de marque précise, mais je suis sûr que quelques amateurs vont m’en indiquer en commentaires, utiles à tous.

Je n’ai donc pas un avis tranché comme vous le lisez. J’aime le confort de ce gilet matelassé sous une veste, mais je reconnais volontiers que ce n’est pas réellement élégant, la faute à la matière et à la coupe.

Sous une veste sport en revanche, j’oserais dire que tout est permis. Le registre décontracté s’y prête. Attention toutefois, c’est le règne des couleurs variées et des textures. Le gilet en nylon marine sous un beau tweed vert mousse, ce n’est pas très élégant non plus. Il faudrait trouver un tel gilet en tweed, quelque chose qui crée un intéressant rapport de couleur et de matière.

Sinon, est-ce tout simplement cette encolure cheminée, montante et enveloppant le cou qui n’est pas jolie ? Je reviens à mon intuition de départ. Ce col « camionneur » comme il s’appelle rompt avec la tradition d’une encolure dégagée, seulement camouflée sous une écharpe ou un beau châle. Ces gilets techniques font oublier l’écharpe. C’est là qu’ils sont coupables. Coupables d’outrage à un autre bel accessoire.

Et puis, il y a aussi ceux qui veulent porter le gilet matelassé par dessus la veste, façon Brunello Cucinelli. Je ne suis pas sûr de trouver très beau que la veste dépasse sous le gilet, comme lorsqu’une parka trop courte dévoile le bas de la veste. Kitsch au possible. Mais c’est un effet de mode, un peu années 80.

Voilà donc pour ces quelques réflexions, ou divagations, sur cette petite pièce très technique et très dans l’air du temps. Pour ou contre sous la veste et surtout sous la veste de costume, telle est la question ? Aime-t-on mieux le chandail un peu large façon Frédéric Mitterand?

Bonne réflexion et bonne semaine, Julien Scavini

La veste rose de Daniel Craig

C’est en suivant l’actualité facebook du Prince Charles que j’ai découvert la soirée d’avant-première du dernier James Bond à Londres, au Royal Albert Hall. J’étais plus intéressé par son smoking et la Rolls qui serait de sortie, que par les péripéties de l’agent anglais. Intéressé aussi de voir le Prince William, qui avait pour l’occasion choisi une veste en velours noire et des souliers type slippers aussi en velours. Une tenue très lounge et digne d’intérêt, si seulement les proportions n’étaient pas si chiches. Et puis au détour des photos, il y avait Daniel Craig.

J’avais vu sa veste de velours rose poudré. « Tiens me dis-je. » Et puis plus rien, je passais à autre chose. Seulement, plusieurs personnes m’en ont parlé à la boutique. « Avez-vous vu la veste de Daniel Craig? Qu’en pensez vous? Oh la veste de Daniel Craig, superbe. ou Spéciale cette veste non? » Alors j’ai re-regardé cette veste. Qu’en penser?

Et bien que du plaisir. Pour plusieurs raisons.

1- D’abord je suis heureux d’un assemblage de vêtements qui est de très bon goût. Car je le rappelle, la base de la tenue de Daniel Craig est le smoking. Il en porte le pantalon, les souliers et le papillon. Tous noirs avec une chemise blanche. C’est donc une base formelle et tout à fait classique. La touche de couleur est apportée en harmonie avec le reste. Le pantalon n’était pas bleu ou gris et les souliers des derbys marrons mal cirés. Vous voyez ce que je veux dire? L’ensemble était maitrisé. Pas de cacophonie vestimentaire, pas de loufoquerie. En bref, Daniel Craig n’était pas déguisé. Il y a de manière sous-jacente une maitrise intelligente du code. D’ailleurs on sait qu’il connait bien le smoking, il le portait classiquement à toutes les autres avant-premières. Pour sa dernière, il change un peu. Tant mieux pour lui.

Donnez une telle idée à un quidam, et vous trouveriez un pantalon à carreaux, un papillon dénoué (que bien des stars françaises trouvent plus « marrant ») et des lacets de chaussure rose. Exemple. Dans les personnalités diverses ce soir là, j’ai repéré deux tenues totalement hideuses, voyez ci-dessous. Franchement un smoking rose mal coupé jurant avec le noir, et un pantalon de smoking gris. Franchement c’est laid… !

1bis- Daniel Craig a le ton juste lui. Il dénote, tout en prouvant une maîtrise du smoking et de ses finesses. Comme le smoking blanc. Il comprend les degrés de variation autour de cet habit du soir. Il ne cherche pas à casser les codes de cet habit du soir, avec une lecture premier degré bancale. Il respecte cette tenue traditionnelle sans la renverser, avec les bons souliers, le bon papillon. Il n’en fait pas trop.

2- Ensuite, il s’agit là d’une itération intéressante d’un sujet qui m’est cher, celui de la veste de cocktail que j’évoquais ici. Pour quelqu’un qui possède déjà un smoking, l’idée de faire couper une veste dépareillée mais fonctionnant avec celui-ci est intéressante et pratique. Shantung autrefois, velours aujourd’hui, voilà une veste heureuse, et qui sort de l’ordinaire et du très classique registre noir & blanc. Presque toute la panoplie du smoking est employée. Sans la veste. En passant, j’avais toujours imaginé ce modèle de veste droit à col châle. Et bien en croisé, c’est très sympa aussi.

3- Par ailleurs, Daniel Craig prouve ainsi qu’il ne faut pas fuir la couleur. Et qu’au contraire, sur un homme, c’est extrêmement élégant. Ça donne même bonne mine. Pour autant que cet apport de couleur soit modéré, ici par le noir et le blanc.

4- J’ai lu par-ci et par là enfin, que Daniel Craig prouvait ainsi que les hommes de plus de cinquante avait le droit de s’amuser et de s’affirmer. Je ne saurais juger la véracité de cette affirmation du bas de mes trente-cinq ans. Cela dit, il ne faut jamais avoir peur de s’affirmer dans le vêtement. J’oserais dire que Daniel Craig prouve surtout que l’on peut être un homme, un vrai, et s’intéresser à ce sujet. Au point même de frapper fort. La veste de velours rose n’est pas exclusive des meetings d’Act-Up. Mais il aurait pu tout aussi bien porter un velours jaune, orange ou vert. C’est cette envie de montrer quelque chose de raffiné et d’étudié qui me plait là.

5- J’apprécie d’autant plus cette veste en velours que le dernier exemple en date sur le sujet m’avait assez déplu. Il s’agissait de la veste orange de Kingsman. Je n’aime pas ce noir aux revers qui est dur visuellement, et marque trop le V de la poitrine. Avec la veste rose de Daniel Craig, il y a une touche de simplicité plus heureuse.

Toutefois, si j’encense cette jolie veste rose aux poignets retournés, détail sartorial raffiné, je peux aussi apporter un bémol. Car il y en a. Cette veste, il lui manque carrément une taille. Ses biceps explosent les têtes de manches et font saillie. L’épaule ne place pas bien et le col a du mal à appliquer. S’il est statique, tout va bien, mais dès qu’il bouge, tout part de travers. Les avant-bras sont si serrés qu’ils remontent vers le coude découvrant allègrement les poignets mousquetaires. D’autant que le velours (je précise probablement en coton, ou coton-modal) n’a aucune élasticité naturelle. Une veste en laine accompagne le corps. Une veste en coton, ou donc en velours, est figée, rigide et fait très vite carcan. Il faut donc impérativement lui donner du mou. Et donc une taille de plus surtout en haut du buste.

En dehors de ce petit point négatif (notez qu’il n’est pas le seul à confondre « veste sur-mesure » et « veste collante »), je suis heureux de cette prise de risque vestimentaire. Cela donne envie de bien faire, et de mieux faire. C’est un témoignage que le beau vêtement n’est pas out-dated.

Bonne semaine, Julien Scavini

Le poignet napolitain

Lorsque je regardais Amicalement Vôtre il y a plusieurs années, j’avais remarqué que les manchettes de chemises de Brett Sinclair, joué par Roger Moore, n’étaient pas tout à fait conventionnelles. Un repli habillait celles-ci en leurs donnant de l’importance. Mais point de boutons de manchette comme sur le poignet mousquetaire classique. Quelle curieuse invention dont j’avais vite trouvé le nom, le poignet napolitain. Les anglo-saxons ont plein d’autres noms eux.

Lorsque j’ai débuté dans la chemise « mesure » à la boutique, j’avais découvert dans les possibilités offertes par l’atelier des Deux-Sèvres ce fameux poignet dit napolitain et je repensais à Brett Sinclair. Ce poignet ostentatoire et qui en impose était parfait pour habiller le personnage, aux antipodes d’un Danny Wilde beaucoup plus décontracté. Une expressivité tout à fait en vogue dans les années 70, où un certain esprit baroque régnait. Pour ceux qui ne voient pas de quoi il s’agit, autant mettre une petit photo de Roger Moore avec ce poignet, je crois dans un James Bond :

Il me semble n’avoir fait qu’une fois ce poignet. Je ne me pressais pas à le proposer, ne le comprenant pas tout à fait. Je revoyais de temps en temps Amicalement Vôtre et m’interrogeais de nouveau sur la nécessité de ce truc, cet artifice de style.

Et puis je me suis lancé début septembre dans l’intégrale des James Bond. L’occasion d’étoffer ma petite culture cinématographique et de m’amuser à contempler les esthétiques passées, costumes, voitures et intérieures. Un peu comme avec Columbo. Je rappelle que le premier de la série, James Bond 007 contre Dr No date de 1962 ! Quel fabuleux kitsch.

Il se trouve que Sean Connery alias l’agent anglais porte lui aussi dans les adaptations des chemises avec une tel poignet. Une idée du réalisateur Terence Young et de son propre tailleur Anthony Sinclair qui firent appel à Turnbull & Asser pour les chemises. Ah décidément me dis-je, ce modèle passionne. Voyez plutôt, avec une version plus arrondie que précédemment :

On retrouve en quelque sorte l’esprit du poignet mousquetaire, richement étoffé, mais sans la lourdeur (toute relative) des boutons de manchette. Deux petits boutons nacrés permettent d’attacher cette manchette. Au détour d’une recherche sur ce poignet, j’ai découvert que Roger Moore était amateur d’une autre variation. Ô subtilité, elle est légèrement modifiée avec des boutons rabattant le poignet, comme le col boutonné. Comble du baroque compliqué.

Un peu comme avec la chemise popover sur laquelle j’ai écrit, on peut légitimement balancer entre une incompréhension pour un truc un peu inutile voire franchement pas pratique, et l’idée qu’au fond, l’élégance a sa part heureuse de gratuité. Le beau n’a pas à se justifier. Il l’est quand il fait plaisir. Et si ce poignet pouvait faire plaisir alors ? (Ndlr : Veuillez lire cette phrase dans son sens premier uniquement.)

Je repensais aux publicités d’une marque nouvelle suédoise, Grand Le Mar, dont j’appréciais l’atmosphère. Cette maison à l’esthétique très dolce vita use massivement du poignet napolitain pour ses modèles. D’une grande élégance il faut le reconnaitre. Voyez plutôt la collection d’été :

Et je finissais ainsi par me convaincre. Non pas pour les chemises de tous les jours. Ni même pour les chemises du soir d’ailleurs. Mais bien pour celles de l’été. En cette chaude période, il est difficile de s’habiller convenablement. Et porter une veste est parfois complexe, en particulier au travail pour moi, où il faut bouger sans cesse. Aussi ai-je pris le parti de pantalons en lin et de simples et jolies chemises. Mais comment diable me demandais-je serait-il possible de rendre cette simple chemise plus esthétique, plus raffinée, plus habillée ? J’ai l’intuition que peut-être ce poignet pourrait être une juste et intéressante réponse.

Est-ce que le poignet napolitain ne serait pas le moyen idéal de donner du caractère à la chemise d’été, sans l’alourdir. Une petite touche de poésie repliée, à la fois minimaliste et pleine d’expressivité ? Je vais y réfléchir cet hiver pour la saison prochaine !

Bonne semaine, Julien Scavini

Concours d’élégance automobile à Groussay, Résultats

Chères lectrices, et chers lecteurs, la belle automobile qui a remporté le concours de Groussay dimanche dernier fut la Peugeot 402 « Eclipse » de 1937. D’ailleurs, l’auto en question est à vendre ici. Bravo à M. François Terrasse qui à 17h39 le 21 septembre donna la bonne réponse. Il pourra passer à la boutique et repartir avec un semainier de mi-bas 😏

Alors, petite explication concernant cette auto, par Patrick Lesueur, conseiller historique du concours Art Automobile :

DEUX EN UNE OU LA FORMULE ECLIPSE

« Au milieu des années trente, le dernier mouvement stylistique en matière de carrosserie automobile reste l’école aérodynamique. Cet esthétisme dans laquelle s’engouffrent sans retenue nombre de constructeurs, donne parfois naissance à de fameux faux pas. Par bonheur la maison Peugeot, avec sa gamme 402 dite « fuseau Sochaux » dévoilée le jeudi 3 octobre 1935 au sein du Salon de Paris, parvient à concilier moderniste et équilibre. La calandre en forme de cœur étiré, emprisonnant les optiques, demeure une caractéristique plastique identitaire de l’auto, tout comme la partie arrière fuselée, bordée d’ailes fuyantes accueillant les jupes cachant les roues, accentuant l’impression de fluidité. Une carrosserie totalement iconoclaste, qui étonne, tant l’entreprise au Lion est souvent perçue comme trop réservée. Mais une autre surprise de taille attend les visiteurs, la 402 transformable « coupé Cabriolet » Eclipse. Sa naissance est tout aussi étonnante. Depuis 1933 le dentiste Georges Paulin, passionné par l’étude des carrosseries automobile, a déposé un brevet concernant le concept du « toit métallique entièrement escamotable dans le coffre arrière d’une automobile ». Ce dernier collabore régulièrement avec le carrossier de Rueil Marcel Pourtout, et fréquente tout aussi assidument le célèbre distributeur Peugeot Darl’Mat installé rue Malar à Paris. Emile Darl’Mat parvient à intéresser la direction de Peugeot à la recherche d’idée nouvelle, qui s’intéresse rapidement à cette brillante proposition. Après une année de mise au point (20 000 opérations ont éprouvé le dispositif sur le prototype) Peugeot en assure l’étude industrielle pour une production en série limitée dans ses ateliers de carrosserie spéciale de la Garenne Colombes. Profitons de l’occasion pour insister sur le fait que c’est bien Peugeot le premier constructeur au monde à avoir commercialisé une automobile au pavillon rétractable, et que 580 bons de commande seront signés par de véritables connaisseurs en faveur d’une 402 Eclipse, entre 1936 et 1939. Rappelons que Georges Paulin membre du réseau de renseignements Phil sera fusillé par les nazis le 21 mars 1942. »

Voici pour finir ce toit rigide et escamotable, par deux personnes seulement, sans dispositif complexe ou électrique. Le toit se translate simplement de et vers la malle arrière. Et tout s’emboite parfaitement. Quelles lignes !

(Pour ma part j’avais voté pour la Hotchkiss – Anjou coupé « St Tropez » 😜) A demain pour l’article habituel parlant vêtement, une fois n’est pas coutume. Bonne semaine. Julien Scavini

Concours d’Élégance Automobile à Groussay

J’étais donc hier à Groussay, magnifique demeure hélas en état de délabrement de Charles de Beistegui, située à Montfort l’Amaury. Sur les pelouses du château et pendant deux jours se tenait un rassemblement de voitures anciennes et élégantes, avec en clou du spectacle dimanche, un concours d’élégance automobile, le prix Jean-Paul Thévenet. J’étais juré.

J’avais sorti une veste bien connue et qui n’avait pas vu la lumière du jour depuis plusieurs années. Je m’étais beaucoup questionné sur la tenue idéale. Quel plaisir de retrouver ma veste de régate en coton rayé. Pantalon de laine fine et chaussures Buck de chez Fairmount déjà évoquées ici en complément. J’avais oublié le chapeau, tant pis, ça aurait fait trop de toute manière.

A partir de 14h30, un certain nombre de beaux véhicules d’époque ont défilé devant un jury de personnalités diverses dont une célèbre et sympathique costumière de cinéma, Mimi Lempicka, César des costumes pour Au revoir là-haut, film d’Albert Dupontel que je dois absolument voir.

Je me demandais comment donner un peu de relief à ma présentation des voitures, dont une reçut le prix du jury. Et bien tout simplement en refaisant ici un concours amusant. Je vais vous présenter succinctement chaque voiture. Mais je ne vais pas vous révéler laquelle a gagné.

En commentaire, vous donnerez votre préférée. Ceux qui auront trouvé la voiture gagnante passeront par un tirage au sort, et l’un recevra une petite récompense. Alors on y va.

1 – Lancia – Fulvia Coupé S1 – 1965 – M. Potain

2 – Studebaker – Gran Turismo Hawk – 1963 – Galerie d’Ieteren

3 – Facel-Vega – Coach HK2 – 1962 – M. Lahterman

4 – AC – AceBristol – 1960 – M. Dubost

5 – Austin Healey – 3000 – 1960 – M. Gillet

6 – Chrysler – 300B – 1956 – M. Michaut

7 – Ford – Thunderbird – 1955 – M. Michaut

8 – Hotchkiss – Anjou coupé « St Tropez » – 1954 – M. Starke

9 – Cadillac – Série 41 type 62 – 1941 – M. Michaut

10 – Alpha Romeo – 6C 2500 – 1939 – M. Hazet

11 – Nash – Ambassador – 1939 – M. Pontet

12 – Delage – D6 Letourneur & Marchand – 1938 – M. Letourneur

13 – Packard – « Coupé de ville » Eight Franay – 1938 – M. Antoine

14 – Peugeot – 402 Eclipse – 1937 – M. Michaut

15 – Rolls-Royce – 20/25 Coupé Mulliner – 1936 – Mme. Hollande

16 – Wanderer (l’ancêtre de Audi) – W25K – 1936 – Galerie d’Ieteren – rarissime !

17 – Citroën – reconstruction sur plan d’une Rosalie Speedster – 1933 – M. Lasalle

18 – Delage – D8 Figoni – 1930 – Ravi Prakash (Cette voiture et ses propriétaires étaient venus spécialement d’Inde. Pour la petite histoire, cette automobile carrossée en cabriolet par Figoni et Falaschi avait été vendue en 1930 au salon de Paris au Maharadjah d’Indore qui l’avait faite repeindre dans cette couleur orange Veuve-Clicquot avant de la rapatrier chez lui. Retour rapide sous les cieux parisiens donc. Notez le bouchon de radiateur en Lalique.)

19 – de Dion-Bouton – type DH – 1912 – M. Garcia-Guillorel

Nous voici au bout de ce joli plateau. Nous n’avons pas parlé costume aujourd’hui, mais avouez que ce sont là de biens jolies lignes aussi !

Reste à trouver maintenant qu’elle fut la voiture gagnante. Nous avions un mot d’ordre « quelle voiture voulez-vous ramener ce soir chez vous ». Pensez ainsi et donnez vos réponses 😉

Bonne semaine, Julien Scavini

L’hommage à Jean-Paul Belmondo

Il y a quelques jours, un client me demandait pourquoi je n’avais pas fait d’article sur Jean-Paul Belmondo pour lui rendre hommage d’une manière sartoriale. J’étais un peu pris de court, car je venais à peine d’apprendre son décès et l’hommage national était déjà prévu pour le lendemain aux Invalides. Cela dit, en quelques minutes, je réalisais aussi qu’au fond, je connaissais très peu l’acteur, à part quelques vagues souvenirs du Cerveau, et encore, surtout pour David Niven. Pas un sujet facile pour moi. Cela dit, pourquoi pas me suis-je dit.

Le lendemain, les Invalides raisonnaient de la musique de la Garde Républicaine et nombre de personnes se présentèrent pour voir l’hommage. Je vis quelques images à la télévision, au moment du discours de son petit-fils. Entouré d’autres jeunes, je me suis alors dit que les costumes-cravates avaient un peu de tenue, sobres et bien coupés. Ce petit groupe avait un peu d’allure.

Et puis au cours de ma recherche sur le sujet, je fus attiré par des galeries photos des obsèques, à l’église Saint-Germain-des-Prés. J’aime bien ces galeries photos proposées ça et là sur internet, genre Point-de-Vue et Images du Monde. Voir les célèbres de façon ordinaire.

En les parcourant, je me suis dit non. Je ne vais pas parler de Jean-Paul Belmondo, je vais parler de ceux qui sont venus le voir une dernière fois, l’accompagner pour cette traversée du Styx. Pourrais-je penser que ce n’est pas un évènement anodin?

Toutes ces photos ont été prises à l’entrée de l’Église, ou à la sortie. Dans l’ordre, commentons :

  • Antoine Dulery a fait l’effort d’une cravate. Et l’Abbé Pierre le remercie d’avoir sélectionné son dépôt-vente pour trouver un costume. Sa compagne n’a trouvé qu’un jean de son côté.
  • Bernard Murat a une jolie veste sport. J’ai la même pour aller chez Castorama.
  • Albert Dupontel doit avoir une ardoise chez son teinturier pour ne plus oser y retourner.
  • Francis Huster a fait un vrai effort remarquable. Dommage que l’étiquette du manteau soit encore en bas de manche. Probablement pour se le faire rembourser le lendemain?
  • Guillaume Canet a un joli costume. Bleu.
  • Pierre Vernier pensait se rendre aux floralies.
  • Michel Hazanavicius ne voulait pas se changer avant d’aller au buddha bar. Alors autant ne pas en faire trop. Sa compagne est pieds-nus. Bah pourquoi pas. Aussi à l’aise à la plage que dans les églises!
  • Pierre Richard doit être le père de la Capitaine Marleau.

Je restais coi. Je ne savais même plus quoi penser.

D’abord je me suis dit. A leurs niveaux de rémunération, ne pas pouvoir sortir une fois de temps en temps dans un costume noir un peu décent me sidère. D’autant que le costume noir, c’est presque l’incontournable depuis plusieurs années. Enfin quoi ? Un costume. Noir. Repassé. Trois mots simples.

La plupart sont habillés là comme s’ils se rendaient n’importe où ailleurs. Ils prennent l’avion probablement sapés ainsi. De même qu’ils vont déjeuner à la brasserie probablement de la même manière. Toutes ces tenues, si ordinaires, si banales, si médiocres sont une insulte à tout.

Alors je connais la parade. Elle est double. D’abord que ce sont des saltimbanques. Et que par là même ils ont le droit de s’affranchir des codes bourgeois et de la bien-pensance. Et deuxièmement, que c’est ça l’élégance « à la française », nonchalante, qui sait dépasser les codes. Et donc que tout ce que je pourrais écrire est imbécile et dénué de sens. Et probablement facho ou quelque chose comme ça.

Peut-être.

Ces quelques clichés, pas tous à jeter j’en conviens toutefois, sont l’illustration parfaite d’un cloaque esthétique où plus rien n’a de sens. Tout est mis sur le même plan. On va au magasin de bricolage comme on sort diner. On va au théâtre comme on monte dans le train. On va à des obsèques comme on fait les choses les plus ordinaires. Il n’y a plus de hiérarchie de valeurs. Plus d’intention. Seulement du courant. C’est d’autant plus tragique lorsque des photographes sont là.

Il n’est absolument pas question là de bien s’habiller. Il est juste question de circonstance. De moment.

Il n’est pas non plus question de costume. Il est juste question du bon choix. Et de la dignité de ce choix.

La dignité. Voilà un mot totalement balayé par l’époque contemporaine. Et déconnecté de l’esthétique contemporaine. Un vieux mot, affreux, daté, honni.

On a le droit d’être débraillé parfois. C’est une part heureuse du progrès que je ne nierais jamais. On peut pantoufler mal habillé devant sa télévision ou dans son jardin. On a le droit de ne pas faire toujours un effort pour descendre acheter un litre de lait. Mais on doit toujours avoir le sens de la dignité et de l’instant. Et dans le genre, les obsèques d’une personne sont en haut de la liste. Un instant unique. Le dernier avec cette personne.

Certains parleraient de respect aussi. Mais je déteste ce mot valise, si utilisé et si vidé de tout sens. Non, la dignité, c’est mieux, plus englobant.

Au fond, tout cela n’est pas grand chose. Et j’aurais pu passer aussi vite sur cette galerie photo que sur la météo ou le programme télé. C’est peut-être ça le but actuel, se divertir, s’informer, se divertir, s’informer, zapper, et tout fondre dans une même mélasse. Un peu de tout et beaucoup de « je m’en fous ».

Mais je suis heureux d’avoir pris le temps de réfléchir à cet instant. Et d’avoir songé à Belmondo à travers ses derniers invités.

Jean-Paul Belmondo n’était pas à la ville l’élégant du siècle. Ce devait en revanche être un homme très sympathique et charmant. Et je remercie la pellicule qui elle, grâce à l’érudition et au travail des costumiers, figera à jamais l’image d’un fringant acteur qui a incarné d’élégants personnages !

Bonne semaine, Julien Scavini

Être ou ne pas être un jeune dandy

Il y a peut-être trois ans de cela, un client d’un certain âge, pour ne pas dire d’un âge certain, avec qui je discutais de notre sujet préféré, me lança tout de go qu’il trouvait assez ridicule ou au moins risible « ces jeunes freluquets se pavanant dans des costumes de milords avec pochette, habillés à vingt ans comme s’ils dirigeaient une banque d’affaire internationale. »

J’avais bien rigolé de la boutade. Au fond de moi, je voyais exactement à quoi il faisait allusion. Et même, je le prenais un peu pour moi d’une certaine manière. C’est vrai que je fus si fier lorsque j’achetai mon premier costume chez Hackett, avec bien entendu, une jolie pochette blanche bien disposée. J’avais vingt un ans ou quelque chose comme ça. N’était-ce pas trop? N’était-ce pas un exagéré? A chaque honorable jeune que j’habillais ainsi, à qui je conseillais même le choix de telle rayure plus prestigieuse qu’une autre, je me remémorais cette tirade. N’étions-nous pas en train de concevoir non pas un costume, mais un accoutrement ridiculement outré ?

Cette sentence – si seulement je n’avais entendu que celle-ci dans ma courte expérience de tailleur! – résonnait depuis dans ma tête. D’autant plus finalement qu’au quotidien je suis moi-même plutôt discret, costume marine, souliers noirs. J’aime m’habiller, mais je n’aime pas en faire des tonnes. A part le papillon. C’est pourquoi je fus dubitatif sur l’esthétique très ostentatoire de SuitSupply. J’aime les choses raisonnables.

Avec le temps, j’étais tiraillé intérieurement. Avait-il raison? Des jeunes dandys à peine sortis de la fac devraient-ils en remontrer? Et étaler leur panache, et l’argent investit aussi. Un moment je décidai de m’en ficher et de me dire que s’était de l’amusement. Au fond, un amusement bien innocent. Mais cette conclusion ne me plaisait pas. Elle n’était pas satisfaisante. Trop gratuite pour contenter ma philosophie. Et je continuai d’y penser.

Autre réponse. Ne devrait-on pas attendre d’être vraiment ce que ces vêtements signifient? C’est à dire un homme victorieux bien installé dans son confort, triomphant de lui-même et des autres? Qui en remontre? Mais cette voie explicative ne me plaisait pas non plus. Trop sociologique, elle renvoie le costume à un signifiant de lutte des classes, ce que j’aime encore moins, car c’est totalement faux. Le costume et sa pochette sont des expressions du beau. Point. « La question elle est vite répondue. »

Merci à Jamais Vulgaire pour cette photo.

Mais enfin, allais-je trouver un jour une réponse? Ou arriver à trancher cette question? Cela m’agaçait car je balançais d’un jour à l’autre, un coup d’accord avec lui « trop c’est trop, il a raison » et le suivant à me dire « mais non il faut s’amuser contre la monotonie, le beau a tous les droits . »

Et puis cette été en pensant à rien d’autre qu’à l’heure idéale pour descendre dans la piscine de l’hôtel, une idée me traversa l’esprit. Mais heureusement que les jeunes font cela. Ce sont bien les seuls en fait. Et ils donnent envie ! ENVIE.

Ce qui me fit repenser à un ouvrage lu il y a quelques années et dont je n’ai aucune trace du titre ou de l’auteur. Le propos soutenait que le costume était à chaque génération comme régénéré par la jeune génération, dans une lutte permanente entre Ancien et Moderne. Que la longévité du costume dans le temps est toujours due aux jeunes qui le réinventent. Et se l’approprient. Et de prendre comme exemple les années 70, où le bon vieux costume anglais hérité de la guerre et à peine remanié dans les 60’s avait connu un engouement totalement inattendu chez la jeune génération. Que les cuisses moulées et les pattes d’eph, les revers pelle-à-tarte et les épaulettes épaisses avaient été propulsés par les jeunes, qui ce faisant, se réappropriaient le traditionnel costume dans une nouvelle version, à leur goût. Surtout en lui donnait une nouvelle espérance de vie.

Je dois vous dire que j’étais bien content d’avoir connecté deux neurones entre eux sur le sujet, car enfin, cette réponse me satisfaisait. Oui, c’est très utile que les jeunes se sapent comme des milords. Car ce faisant, ils montrent aux générations supérieures qu’ils réinterprètent leur habit. Et en font quelque chose de nouveau. Et je suis persuadé que ce faisant, dans la rue et sur papier glacé, cette esthétique puisse trouver parmi des hommes qui n’osent plus ou qui n’osent pas un certain écho. Que cela pousse certains à faire mieux. A s’amuser ou à rechercher un peu le beau.

Lorsque dans une entreprise un jeune qui arrive ose une pochette dans sa veste, je suis sûr que quelques dames et quelques collègues masculins plus âgés ou pas le remarquent. Le jalousent un peu peut-être, et puis s’y mettent aussi. Parcequ’ils ont eu la preuve flagrante que finalement, bien se saper ne tue personne. Et qu’au contraire, c’est très sympathique !

Chers amies et amis, sur ces quelques belles prophéties, je vous souhaite à tous une excellente rentrée. Portez-vous bien. Julien Scavini

L’arrondi de la basque

Pour finir sur le sujet de la semaine dernière, je vais m’intéresser ce soir au sujet spécifique de l’arrondi de la basque, cette partie terminale tout en courbe d’une veste. Cette fameuse courbe est parfois un sujet de questionnement pour les amateurs de costumes, certains aimant une ligne classique et fermée, d’autres une courbe nettement plus appuyée et ouverte. Il en faut pour tous les goûts. La veste du tailleur Hunstman de Savile Row, ci-dessous présent une courbe pour le moins faible. L’impression est une veste à l’allure très ancestrale, avec ses basques très fermées :

Cette ligne vraiment très classique est typique des tailleurs qui respectent à la lettre l’esprit et les courbes enseignés dans les plus érudits livres de coupe. Comme illustré dans le précédent article avec moult photos anciennes, cette courbe des basques a toujours été peu appuyée. Jeremy Hackett porte une veste à coup sûr faite à la main qui présente encore cette courbe on-ne-peut-plus classique. So british :

Cela étant dit, je fréquentais la maison Hackett étant plus jeune pour l’exact inverse, à savoir des basques plutôt ouvertes et évasées, que je trouvais plus agréables à l’œil. Ci-dessous quelques exemples de cet arrondi bien marqué, qui dès le dernier bouton part en une élégante fuite :

Il faut savoir que pour une même courbe, pour une même coupe, le résultat visuel peut varier. En particulier à cause de deux points : les hanches et les épaules. Si le porteur a des épaules basses, les devants tendant à se rapprocher et la courbe sera moins ouverte. A l’inverse, un porteur aux épaules hautes aura tendance à faire s’écarter les bas de la veste, donnant une impression de basques plus ouvertes. Quand aux hanches, plus elles sont larges, plus elles écartent les basques et bonne une impression de courbe marquée. Etc etc etc…

Cette question de la ligne de coupe est tout à fait intéressante et un sujet de débat absolument sans fin. Il n’existe pas de vérité absolu et chaque tailleur ou styliste développe sa propre ligne ou utilise les ancestrales. Une chose est certaine, si en demi-mesure il est quasi-impossible de changer cette ligne à chaque commande, c’est que cette couture très particulière du devant est souvent réalisée par une machine à coudre automatique, programmée pour suivre avec régularité toujours la même courbe, ou plutôt, la même spline asymptotique.

Car il ne s’agit absolument pas d’une courbe régulière basée sur un cercle. Voyez comme ce serait inélégant :

Non, il s’agit bien d’une courbe plus érudite, plus construite, plus dessinée. Elle le fruit de décennies de développements. Un peu comme le nombre d’or, elle est un équilibre et un savoir-faire, un savoir dessiner. Personne n’a dit « c’est ainsi » . Mais tous reconnaissent la douceur de son asymptote. Une courbe molle qui s’aplatit paisiblement pour passer du bord au bas. Plus rapidement tangente à l’horizontale qu’à la verticale. Voyez comme c’est plus élégant qu’un simple arrondi basé sur le cercle. Tellement plus humain dans l’élégance.

Finalement cette courbe est à l’échelle de l’homme et de son corps. Une harmonie naturelle que vous pouvez chacun retrouver en vous. Cette courbe élégante, c’est celle qui lie votre pouce à votre index. Finalement, chacun possède en lui le tracé précis et élégant d’une basque de veste :

Là dessus, je vous souhaite une excellente semaine et un bel été. Stiff Collar part se reposer quelques temps ! Julien Scavini

La forme des basques

Quel titre bien mystérieux. Les basques désignent bien sûr les pans bas de la veste. Cela dit, cette définition était véritablement valable à l’époque des jaquettes et autres queues-de-pie descendant au genou. Les basques étaient alors longues. Et quelques mendiants pouvaient s’y accrocher dans la rue pour réclamer un obole. D’où l’expression « lâchez-moi les basques. » Sur une veste contemporaine, les basques sont plus réduites, disons la partie située entre le nombril et le bas de la veste. L’appellation « quartiers » existe aussi, probablement issue de l’univers bottier.

Quoiqu’il en soit, une veste sur le devant en bas présente généralement un arrondi. Cet arrondi s’évase pour dégager les jambes et terminer la veste avec délicatesse et raffinement. La veste courte au court de son développement à la fin du XIXème siècle a immédiatement vu cette courbe apparaitre. Etait-ce pour faire comme la jaquette? Ou simplement par commodité de mobilité? Les jambes bougeant, elles sont besoin d’être dégagées de toute emprise du vêtement de dessus. Sur ces quelques vues ci-dessous, cet arrondi est bien présent. Vers 1860, la veste encore un peu longue s’approche un peu de la jaquette tout en prenant au paletot, une sorte de veste / manteau ample. Et vers 1890, elle trouve sa longueur presque moderne, avec un boutonnage toutefois très haut. L’arrondi est bien là pour faire de la place aux jambes.

Voici une gravure tout à fait parlante par ailleurs de cette transition entre la jaquette (tout à gauche) et la redingote (tout à droite) et les vestes plus modernes. L’arrondi est bien présent.

Autre exemple ci-dessous. La jaquette (tout à droite) est coupée de telle manière qu’elle permet même boutonnée de laisser les jambes s’articuler aisément au buste. A la différence de la redingote croisée portée par Churchill (non ce ne sont pas des manteaux) qui est plus agréable ouverte, pour ne pas gêner le mouvement. Voici la parfaite démonstration de la logique de coupe de la jaquette. Puis de la veste courte qui en dérive.

Car il faut bien l’avouer, une coupe à angle droit du bas de la veste engonce un peu l’homme et rend le mouvement mal-aisé. Toutefois, pour être couvert au mieux, et avec l’entrejambe protégée de la pluie, rien de mieux. C’est pourquoi dès cette époque, les tuniques et vareuses militaires et de chasse sont découpées en angle droit. Ci-dessous un soldat anglais en tenue de l’époque Guerre des Boers (1899) et à côté un garde chasse en 1911 avec une veste genre norfolk. Avec l’angle droit, le statut ambivalent de veste d’apparat et/ou de lourd vêtement utilitaire est consacré.

Notons tout de même que les militaires coupaient les vestes plutôt courtes, cela étant probablement lié à la pratique du cheval. Les basques anguleuses ne gênent alors pas le va et vient des jambes.

Autre photo passionnante ci-dessous, un petit groupe de soldats français en 1914. Les officiers présentent des tuniques impeccables, à pans rigoureusement carrés. Juste derrière, les soldats sont en manteaux. Les pans sont accrochés sur les côtés. Cela s’appelle le retroussis. Le but est clair : ne pas obliger les genoux à pousser le tissu à chaque pas, en bref, faciliter la marche. Le principe est assez similaire avec la veste. Et plus celle-ci est longue, plus l’arrondi se justifie.

Si la norfolk ou la vareuse militaire ont des bas carrés, la volonté d’adoucir les lignes et de rendre plus poétique la coupe reste bien présente. Comme sur cette norfolk de 1920. L’angle droit est à peine adouci :

Après avoir dit cela, force est de constater que cet arrondi peut varier suivant les époques. Dans les années 1920, on l’aime très peu marqué, presque martial, avec un boutonnage très haut placé, donnant des basques très longues comme sur cette photo très typée d’une veste 1 bouton aux pans gigantesques. Toute une allure avec des épaules naturelles sans padding! Déjà à l’époque.

Toutefois, cette mode très typée si elle remplie les magazines de mode (avec des pantalons très étroits et courts, typiques des dessins de JC Leyendecker), la majorité des tailleurs utilisent la même courbe, celle du perroquet d’architecte comme on peut le voir sur cet autre groupe de messieurs en 1920, il y a cent ans donc ! Des vestes aux courbes classiques et sans variation sur le siècle écoulé.

A côté de cette élégante courbe, la veste croisée commence à faire parler d’elle et à devenir une icône du style. Avec des basques carrés, sans exception. Une esthétique formelle et quelque peu martiale pour cette nouvelle forme de veste dont on a jamais réussi à savoir si elle était plus ou moins habillée que la veste à basque arrondie. Que curieusement on appelle en français veste …. droite malgré son élégante courbe terminale.

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

Dépareiller le seersucker

J’ai un costume en seersucker que j’aime beaucoup porter. Encore aujourd’hui, je l’avais sorti pour faire face à la chaleur. En repartant ce soir de la boutique, je n’ai pu m’empêcher de sentir les regards le long des terrasses que je traversais. Voir quelqu’un en costume complet de seersucker n’a rien de banal, je vous le concède. Un petit esprit totalement décalé. Il faut bien être tailleur, grand amoureux du vêtement, ou américain pour posséder un costume en seersucker. Ou riche. Car au fond, c’est probablement l’un des derniers achats à faire, après moult costumes d’été et d’hiver, après force vestes de tweeds ou de nattés. Ce n’est pas le premier achat à faire j’en conviens bien volontiers.

En 2014, quelques congressmen / women américains, lors de la journée nationale du seersucker, un tissu de sudiste, photo de Paul Morigi :

Mais c’est si joli le seersucker. Et si frais par ses couleurs. J’en veux pour preuve que toutes les marques qui veulent lancer un maillot de bain ou une chemise d’été bon-chic bon-genre les font en seersucker ou simili.

Je dois par ailleurs avouer que ce costume en seersucker constitue ma préférence en été. J’ai des costumes de coton lisse bien sûr. Mais le coton seersucker est plus léger et surtout, bien plus ouvert dans sa trame. Je sens que l’étoffe est plus respirante. Et là où mes costumes de coton lisse font très vite froissés, en particulier au niveau du pantalon, le costume en seersucker garde un maintien très acceptable. Et qu’en fait même, il ne froisse pas. La raison est ce tissage si particulier de côtes aux fils distendus qui « créponnent ».

Le seersucker a de la tenue, il est léger, aéré et ses couleurs sont distrayantes. C’est une étoffe heureuse.

Il faut aussi remarquer un seersucker d’un genre nouveau, très en vogue à l’heure actuelle, le bleu marine uni. Les côtes alternées « créponnées » et lisses sont du même bleu marine, ce qui donne un tissu à l’aspect très uni, mais aux mêmes caractéristiques qu’évoquées précédemment. Un choix intéressant pour un blazer par exemple. Ci-dessous le classique bleu ciel et blanc, à côté la nouveauté marine sur marine.

Toute la question de cet article est de savoir comment porter sur seersucker sans être obligé d’avoir le costume entier. C’est un ensemble très joli, mais qui n’est pas pour toute les bourses et pas pour toutes les envies, je le concède. Le seersucker peut se porter seul, en veste ou en pantalon. Mais sa force n’est-elle pas une limite? Comment faire pour bien l’assortir? Regardons quelques cas.

La veste en seersucker

Idée magnifique que d’opter pour une veste en seersucker, pourquoi pas à poches plaquées. Un choix efficace pour l’été, celui d’une veste avec un panache certain, légère et endurante en même temps. Car cela reste du coton, une matière robuste très éloignée des mélanges soyeux dont je vante par ailleurs les mérites. Une veste en seersucker est très « macronnienne » . Elegante et EN MÊME TEMPS robuste. Raffinée et EN MÊME TEMPS à toutes épreuves. Parfaite l’après-midi pour un pique-nique et EN MÊME TEMPS très chic pour un diner. Avec un certain maintien de la matière, et EN MÊME TEMPS une grande décontraction d’allure. Bref une sorte d’alpha et d’oméga de l’été.

Les clients ayant l’idée d’en faire une me pose souvent la question. Avec quel pantalon la mettre? Je vais parler de la veste en seersucker bleu ciel. Celle marine sur marine ne pose pas particulièrement de question comme moi, elle s’accorde comme un blazer. Plusieurs idées en vrac :

  • avec un pantalon beige, type chino. Accord simple et utilitaire.
  • avec un pantalon marine, type chino aussi, ou en laine fine voire en lin, apportant un contraste fort tout en restant dans le camaïeu de bleu.
  • avec un pantalon bleu ciel, du même coloris que les raies en haut. Un peu plus étudié déjà.
  • avec un pantalon gris clair, très habillé comme option.
  • avec un pantalon blanc, superbe et ultime accord. La simplicité même.
  • avec un pantalon fushia ou vert pétant. Pour jouer sur la dissonance et en même temps donner un grand panache.
  • avec un pantalon vieux rose, façon vieux loup de mer. Un accord de couleurs pastels douces.

Voici quelques images de ces idées :

Voici qui finalement prouve bien à quel point cette veste au bleu discret peut se marier avec moult pantalons. Pas si compliqué, il suffit d’oser.

Le pantalon en seersucker

A l’inverse, questionnons le pantalon en seersucker. Une pièce de style très attractive qui plait toujours. D’autant que le coût plutôt réduit de cette pièce permet aux fébriles de se laisser tenter. Mais comment associer un pantalon en seersucker blanc et bleu?

D’une manière très simple d’abord, je dirais avec un blazer bleu marine. On ne peut faire plus bateau. C’est bon, c’est chic, c’est impactant. Encore ce fameux EN MÊME TEMPS, chic et décontracté. Dans le même genre Pini Parma propose une chemise bleu marine en lin. C’est pas mal du tout aussi.

Et à part ça? Et bien il est vrai que je sèche un peu plus l’inverse. Bien sûr une veste vieux rose serait belle, mais qui a une veste vieux-rose dans sa penderie? Peut-être qu’une veste d’un beige léger pourrait aller. Un accord de couleur douce.

Ce n’est pas si facile dans ce sens là. Car le pantalon en seersucker devient la pièce forte de la tenue. La pièce remarquable qui attire l’oeil et fait sens. Le pantalon qui donne le panache. Alors, tout autour doit venir avec tact. Mais la veste par son importance peut écraser la recherche stylistique. Aussi il apparait difficile de trouver la bonne.

Mais peut-être qu’au fond, comme c’est l’été, la veste est dispensable. Et qu’une belle chemise additionnée d’un beau pantalon se suffisent amplement ! Peut-être… !

Belle et bonne semaine ensoleillée. Julien Scavini

Quelques poches plaquées

Un ami me racontait comment hier, assis à une terrasse de café rue de Grenelle, il vint à discuter avec le monsieur assis à la table à côté, à propos de son élégante veste. D’une maison gracieuse mais hélas disparue, Arnys. Et mon ami de me décrire la veste, avec une martingale et de magnifiques poches plaquées comme gonflées par les soufflets. L’occasion ai-je pensé de passer en revue quelques modèles de poches plaquées.

A la différence d’une poche passepoilée, exécutée en faisant une percée à travers le tissu du devant de la veste, une poche plaquée, ou appliquée, présente un large morceau de tissu rapporté à l’extérieur et cousu de manière délicate. En quelque sorte, une fusion de la poche avec son sac de poche, rendu perceptible.

La poche plaquée classique est simple et légèrement arrondie, comme ci-dessous. Elle se voit assez peu au fond si le placage est bien fait :

Cette poche chez les tailleurs est arrondie, et même un peu gauche comme on dit en architecture, pour être plus élégante, se rapprocher des courbures de l’homme. La poésie de la spline. Une belle poche plaquée ne suit jamais un tracé réalisé au compas avec des arrondis basés sur le cercle parfait. C’est plutôt l’ovale qui prédomine. La poche de poitrine est normalement celle qui fait le plus honneur à cette forme molle et gauche :

Chez Cifonelli, cette courbe atteint des sommets de raffinement. Parfois comme ci-dessous, la poche plaquée peut être bordée en haut d’une large parementure :

Mais évidemment, coudre une telle enforme est très dure. Et lors de la mécanisation du vêtement et de sa production à grande échelle, grande fut la tentation de simplifier ce tracé. Et même de faire des angles. Plus faciles à coudre. La veste de travail si à la mode en ce moment est souvent affublée de cette poche un peu bête. Pas raffinée, mais diablement efficace du point de vue stylistique. On peut dire qu’elle fait simple :

Et puis, à côté des poches plaquées tailleurs classiques, il existe une infinité de modèles. D’abord, la poche plaquée peut recevoir un rabat. C’est très américain, un peu Ivy League. Chez Ralph Lauren, Gant et consort, sur des vestes de velours ou de tweed, elle donne une note professeur d’université intéressante :

Cette poche plaquée à rabat est souvent utilisée sur les manteaux par ailleurs. Elle permet de donner un côté sport à celui-ci tout en protégeant la poche de la pluie. Un modèle plus raffiné encore est appelé poche boite-aux-lettres. Le rabat n’est pas cousu au dessus, mais à l’intérieur même du placage de la poche, avec des passepoils. Un modèle diablement long à bien coudre :

Et puis il y a les soufflets divers et variés. Le premier et le plus joli peut-être est le soufflet à pli-creux. Seule une ligne se devine, une crevée. Le bouton s’aligne sur ce soufflet et le rabat, par sa courbe ou sa pointe, souligne ce détail.

L’inverse exact du pli-creux est appelé pli rond en couture, ou pli plat, ou pli extérieur. Les militaires l’utilisent beaucoup :

Le rabat de la poche peut avoir différents aspects. Les contemporains choisissent souvent une forme triangulaire, vaguement courbée parfois. Sinon, la version XIXème siècle est souvent en forme de couronne inversée. Très chic, bien que les pointes se cornent facilement :

Chez Cifonelli comme chez Arnys parfois, les rabats adoptent des formes différentes. Pourquoi pas. Ici encore avec un pli-creux :

Mais le soufflet n’est pas obligé d’être au centre. Il peut aussi être sur les côtés, au pourtour, faisant décoller la poche de la veste. Les militaires utilisent ce modèle souvent massif et imposant, appelé poche à cartes ; ainsi que les chasseurs, pour les poches gibecières ou cartouchières, en forme de besace. Un modèle classique chez Barbour et ailleurs :

Quelques stylistes pour faire difficile associent pli-rond et pli côté. Pourquoi pas :

La jungle-jacket d’ailleurs fait souvent dans ce genre là. Pli côté plus pli-creux, et en plus, la poche est disposée en biais avec un rabat bizarre. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué :

Dans le même genre d’ailleurs, il y a la poche ticket plaquée disposée de manière gigogne dans la poche plaquée elle-même. Au fond, le plaisir du tailleur, c’est son érudition, et donc bien sûr, sa complication :

Voilà de quoi trouver de l’inspiration pour vos prochains vêtements ! Belle semaine, Julien Scavini

Le doc qui fait parler

Arte est une chaine que j’ai grand plaisir à regarder. En particulier d’ailleurs hier lorsqu’elle a diffusé les neufs symphonies de Beethoven en direct de grandes villes européennes. Quelle riche idée culturelle.

Il se trouve qu’elle diffuse une petite série documentaire intitulée « Faire l’histoire » et que l’un des épisodes est consacré à notre sujet préféré, « le costumecravate » . Passionnant sur le papier. A tel point que plus d’un client ou ami m’en ont parlé. « Alors qu’en penses-tu ? » Je ne voulais par regarder car je me méfie du traitement grand public de mon sujet adoré. Et puis il faut bien que je me sorte la tête de ce sujet aussi de temps à autre…! Mais enfin, cela me travaillait, j’ai donc regardé.

Pour ceux qui n’ont pas vu, voici le lien vers l’article de Slate et vers la vidéo :

http://www.slate.fr/story/208430/costume-cravate-uniforme-monde-moderne

Je dois dire ne pas avoir été déçu. Ah ça non. J’ai retrouvé absolument tout ce que j’avais détesté à la fin de mes études d’architecture. Sous couvert d’aborder les sujets sans pré-conscience, sans a priori, sous couvert de déconstructivisme heureux, on assiste en fait à un exposé orienté de manière absolument délirante… Et bien construit.

L’histoire du costume cravate occidental est totalement bâclé. To-ta-le-ment. Les raccourcis sont monstrueux, où le paletot est présenté comme un évènement fondateur (alors qu’il est pourtant un instant fugace de l’histoire du vêtement de dessus), où les dates sont plus qu’approximatives (il parle de 1880/1900 puis après d’une gestation 50 ans plus tôt), où la forme épaulée des années 30 sert à englober toutes les époques (alors qu’en est-il de l’épaule molle et emboitée des années 1920 et non construite des années 1900?). En oubliant la précision du vêtement d’avant et sa lente évolution chez les tailleurs.

Cette histoire occupe moins d’une minute du documentaire. Et elle est très peu étayée. Avec peu d’illustrations chronologiquement présentées. Pourquoi allez-vous demander?

Simplement car ce document, et cet historien Manuel Charpy, ont un autre but que de faire de l’histoire. Il veulent instrumentaliser cette histoire. Ils veulent tels des architectes de l’histoire, faire la leur. Raconter et y plaquer un discours. Sous couvert d’impartialité historique, ils l’éludent tout simplement.

Et pour quel discours? Bien sûr toujours le même, celui d’une révolution permanente et d’une lutte des classes et/ou des sociétés.

Le costume serait né dans l’industrialisation américaine? C’est nier la recherche esthétique et de confort chez les anglais, de l’aristocratie comme du bas peuple victorien et post-victorien.

Le costume serait une invention sortie de nulle part et imposée? C’est une vision universitaire à laquelle je me suis confronté et heurté déjà. Ce n’est absolument pas ma vision. Le costume moderne est pour moi le fruit d’une lente évolution des modes de vie et des modes de production dans le seconde moitié du XIXème siècle. Et non une révolution d’un instant.

Le costume permet de créer une frontière entre les riches qui font du sur-mesure et ceux qui devaient prendre de la confection. Pardon, mais au début du siècle et jusque dans les années 50, les tailleurs étaient légions. Et ce qui faisait la frontière entre riche et pauvre était plutôt les vêtements neufs versus ceux de seconde ou troisième main. Jusqu’aux fripiers.

C’est oublier par ailleurs qu’entre 1918 et 1970, avant l’avènement des nouveaux tissus et des nouvelles manières de produire, on ne savait tout simplement pas produire grand chose d’autre qu’un complet veston. C’était la forme de l’instant, comme la doudoune t-shirt aujourd’hui.

Enfin la cravate et les accessoires sont mis dans le même sac conceptuel que le costume, alors qu’ils étaient déjà là avant (comme les cols durs ou les boutons de manchettes) et qu’ils disparaissent avant lui. Une histoire séparée eut été plus honnête.

Il dérive après sur la notion de col blanc versus col bleu, ce qui est alors un discours sur l’utilitarisme du vêtement, son usage. Un ouvrier on se doute bien, n’allait pas mettre un fin tissu peigné pour travailler en chaine. Il utilise Chaplin dans Les Temps Modernes à des fins de lutte sociétales là où moi je vois surtout une volonté cartoonesque typiquement américaine de faire des stéréotypes esthétiques.

Mais enfin bref, je ne vais pas faire l’histoire du costume ici en réponse au documentaire.

Non, car je préfère pointer les travers inexcusables de ce documentaire affreusement orienté, voire même… politisé.

Je rappelle que ce documentaire est très court.

Et en si peu de temps, il coche absolument toutes les bonnes cases … pour des téléspectateurs habitant boulevard Beaumarchais… Après avoir bâclé l’histoire de l’objet, il est préférable de lister tous les contre-exemples et les raisons d’abandonner le costume, cet affreux colifichet occidental d’homme blanc. Donc, en premier : le costume-cravate fut imposé aux japonnais et aux turcs par leurs dirigeants… les pauvres. Puis le costume-cravate fut banni lors de la décolonisation en Afrique car il était trop signifiant. Heureux hommes libres. Puis, le costume-cravate fut déconstruit par Mao dans le même esprit. Quelle époque formidable ! Comme si réussir l’exploit de parler de colonisation dans un documentaire de 14min sur le costume n’était pas suffisant, il a fallu parler de … guerre de sexes. Et puis de groupuscules Arts & Craft allemands du début du siècle. Et puis finalement d’anticapitalisme. Évidemment, apothéose de l’orientation scénaristique, une photo de Donald Trump hilare avec une cravate moche fait son apparition à l’image. Une succession de clichés.

C’est hallucinant cette capacité sur un petit sujet aussi simple historiquement, à rameuter autant de poncifs. J’en suis encore bouche bée. Et sidéré. Et triste. Faire l’histoire du costume masculin, dans ses grandes lignes, sans se perdre dans des micro-modes locales, en partant de Beau Brummell pour aller jusqu’à aujourd’hui, n’est vraiment pas difficile. Une histoire coulante et simple, qui parle d’abord et avant tout de la vie des hommes et de l’évolution de leur société. Une histoire d’un habit d’occidental destiné aux occidentaux et à leur mode de vie. Une histoire de nos pères, grands-pères et arrières grands-pères. Une histoire de nos villes et de nos commerces. Une histoire avec un détour par le vêtement militaire. Et une histoire de notre démarche de production.

Enfin et surtout, ce que ce documentaire loupe, c’est une histoire de la beauté. Le costume est un artefact de notre société visant à rendre le corps beau tout en le couvrant. Comment allier l’utile à l’agréable. Jusqu’à ce qu’en effet, l’agréable soit vécu différemment à partir des années 70. Le costume-cravate occidental, c’est une histoire du beau en partage. De l’ordonnance d’une société à son individualisation. Mais évidemment, à voir comment cet historien ose s’afficher à l’image, des images qui resteront de lui, on se doute bien qu’au fond, le beau ne l’intéresse pas !

Julien Scavini

George Hamilton

J’aime bien Columbo, j’en parle d’ailleurs souvent sur ce blog. Dans la série, ce qui me plait est d’abord et avant tout le jeu des acteurs, ce duo toujours renouvelé entre Peter Falk et le tueur. Ce n’est pas toujours l’intrigue ou le mobile qui sont bons. En revanche, dans ce jeu de personnages, ces visages, ces interprétations, ces énervements, se trouve l’intérêt du feuilleton. Preuve en est, le choix délibéré de la production d’appeler les mêmes acteurs pour jouer différents tueurs. Cela surprend parfois les néophytes « Oh mais c’était déjà lui le tueur. » De mon point de vue, c’est ce qui est encore plus fameux du point de vue théâtral. C’est l’apothéose de l’esprit de composition. C’est toujours le même acteur, jour un tueur certes, mais ce n’est pas le même personnage, pas le même tueur. Quel concept captivant. Admirez.

Parmi ces tueurs régulièrement réinvités (deux fois en ce qui le concerne), j’ai remarqué George Hamilton. Né en 1939, il avait 36 ans lorsqu’il joua dans son premier Columbo. L’acteur a percé dans les années 60, notamment pour les studios MGM. Avec son corps d’Apollon, son teint toujours parfaitement bronzé et ses cheveux bien peignés, il atteint son apogée dans les années 70.

Jeune premier en vue, il ne décolle pas cela dit pas beaucoup, comme d’autres acteurs de génération approchante, Clint Eastwood né en 1930, Michael Douglas né en 1940 avec qui il partage bien des points communs, Harrison Ford né en 1942, Anthony Perkins né 1932 aussi. La faute d’après Louis Malle qui le dirigea dans Viva Maria ! (1965) à l’obsession de figurer dans les pages mondaines. « He was a personal choice and I am happy with him…. He’s more interested in being in the social columns – I don’t understand – when he should be one of the greatest of his generation. » Il est d’ailleurs sorti en 1966 avec la fille du Président des États-Unis Lynda Bird Johnson puis plus tard avec la veuve d’un ancien dictateur philippins. Cela se ressent peut-être dans son jeu d’acteur, qui fait la part belle au dandy sûr de lui et un peu vaniteux.

Un trait de caractère qui je trouve perce particulièrement vestimentairement parlant. George Hamilton est habillé comme George Hamilton. La classe décontracté. Et j’aime ça. Dans Columbo il est magistral, voyez quelques images du premier épisode, État d’esprit, 1975 :

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En 1991, le revoilà en méchant tueur dans Attention! Le meurtre peut nuire à votre santé. Dans un épisode où il colle d’une manière tellement magistrale au personnage, un présentateur TV vedette, que l’on fait chanter pour des vidéos pornos qu’il aurait tourné jeune. En souriant du coin des lèvres, on y croit presque pour l’acteur lui-même tant ce serait plausible. Il parfaitement la tête du rôle :

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Avec son sourire éclatant, le jeune premier d’Hollywood aime séduire. Le vêtement est un pan de sa panoplie. Il sait comment s’habiller et en jouer, en se déshabillant aussi dans une certaine mesure. Il n’est pas d’homme plus à l’aise que celui qui sait faire les deux, à la différence de notre Ministre de la Santé Olivier Veran qui a peur de montrer son téton lorsqu’il se fait vacciner… ! C’est ce qu’on appelle une belle gueule, une sorte de Roger Moore ou de Paul Newman, la masculinité à l’œuvre façon années 70 :

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George Hamilton aime le beau. Lui-même d’abord probablement, puis les femmes. Et dans le prolongement d’un amour du beau vêtement, on trouve aussi un amour des belles voitures… normal. Je parie qu’il fume le cigare, collectionne les bons Whiskies et les montres de prix…!

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Il avance en âge et ne se gâte pas trop, malgré le soleil qu’il apprécie.

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Mais alors qu’avec le temps bien des acteurs sont apparus bien dépenaillés, George Hamilton n’a pas abandonné son allure. De jeune beau, il est devenu un vieux beau. Et alors, c’est charmant non ? J’apprécie qu’il ne soit pas laissé aller, malgré sa position sociale. Il eut été si facile pour lui se complaire dans des joggings mous. Et bien non. Je remarque sa prédilection des cols de chemise cut-away. Il est classe et il le reste.

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Cela dit, bien s’habiller ne signifie pas être rigide, au contraire, je pense qu’il a une bonne dose d’autodérision. Faire trop, ça le connait et il n’hésite pas. Un vrai acteur à l’ancienne, résidence à Beverly Hills et Rolls-Royce ! Un peu de tapage ne nuit pas.

Apothéose de l’autodérision, celui qui était connu dans les années 70 et 80 pour son bronzage impeccable sait en jouer, y compris dans des publicités pour les pires fast-food. Mais c’est si drôle ! D’une époque à l’autre…

Malgré cette petite note finale d’un goût douteux, j’espère que vous aurez pris plaisir à découvrir ce grand acteur de seconds-rôles, aussi chic à l’écran qu’à la ville. Un don juan qui a toute ma sympathie !

Belle semaine ensoleillée, enfin. Julien Scavini

à la mode anglaise.

La mode masculine classique est anglaise! Tout élégant le sait, même si les temps modernes brouillent quelque peu les règles. C’est à Londres que cette élégance fit ses premiers balbutiements lorsqu’un certain Beau Brummell décida et entraina une partie de la cour du Prince, futur George IV (1762-1830), à abandonner les lourds habits de soie rehaussés d’or, de perles et de galons. Brummell affectionnait la simplicité du drap de laine, dans des coloris simples, bleu marine ou camel. Ainsi naquit ce qui fut appelée la mode de garçon d’écurie.

Cela dit, il est difficile de parler de révolution, tant cette habitude vestimentaire avait en Angleterre une logique. C’est plus un aboutissement dont Brummell est le révélateur. Outre-manche, l’aristocratie n’était pas seulement de cours comme à Versailles, mais au contraire bien enracinée dans ses terres, et souvent au travail pour les faire « tourner ». La figure du gentleman-farmer est ancienne là-haut, si bien peinte par Gainsborough et Reynolds. Et comme le relate plus tard avec amusement Oscar Wilde dans l’Importance d’Etre Constant. En France, il existait une dichotomie plus importante entre l’aristocratie de cour et celle des provinces. Le va et vient était très restreint. Cela entraina donc une moindre évolution vestimentaire.

La France resta longtemps à l’écart de ce mouvement de mode. Juste avant la révolution française, certains comme le régent Philippe d’Orléans manifestèrent leur penchant pour le goût anglais. Son fils, Philippe Égalité pour s’opposer à son cousin Louis XVI marqua justement ce goût pour les mœurs anglaises en arborant des fracs de drap ou des culottes de peau.

La Révolution Française et la Terreur n’apportèrent pas forcément de vision construite ou du moins partagée d’un vestiaire type. Et l’Empire ensuite retourna à l’habit d’apparat de l’Ancien Régime, de manière anachronique pour les chroniqueurs de l’époque. Il fallut véritablement attendre le Second Empire pour voir éclore ce que les historiens appellent l’anglomanie. Il marqua l’avènement d’une société bourgeoise en mal de stabilité. Alors que les allemands grondaient déjà et ne pouvaient servir de modèle, les anglais eux en avaient développé un. Cette monarchie parlementaire à la pointe du libéralisme économique était enviable ! Ainsi triompha perfide Albion et le personnage du gentleman fit son entrée en chassant le mythe du gentilhomme.

La mode anglaise déferla en France sous le Second Empire, sous l’effet d’une évolution libérale majeure pour notre pays. A l’époque, la bourgeoisie triomphante se fait une certaine idée de l’art de vivre britannique. Au niveau vestimentaire, c’est l’avènement d’une mode pour tout le monde. Terminé les longs palabres avec son tailleur pour savoir quelle soie marier avec tel ou tel galon. Les façonniers de New Bond Street avaient normés les usages et les formes. Et le noir gagna du terrain au grand désespoir de Balzac ou de Baudelaire.

Les vêtements étaient alors très ajustés. Le frac échancré à la taille et la redingote droite ou croisée sculptaient la silhouette des hommes. L’envie de souplesse toutefois se fit jour et l’on vit apparaitre vers 1850, au grand dam des tailleurs, le paletot. Originellement porté par les artistes de la plume ou du pinceau – dont Baudelaire -, il fut rapidement utilisé par une bonne partie de la population. Sa vocation ‘démocratique’ s’inscrit dans ses lignes généreuses et ses quelques gros fermoirs. C’est à cette époque que le tweed fut importée et dont la prononciation était encore incertaine ‘twine’? ‘twouid’?.

Il fallut attendre le début du XXème siècle pour voir apparaitre les premiers ensembles ‘tout de même’, c’est à dire du même tissu, autrement dit ‘complet’, avec un veston court. Encore un anglais, le Prince de Galles, futur Édouard VII fils de Victoria fut l’un des premiers à arborer des vestons sports lors de ses séjours à Balmoral. Le vêtement n’était pas encore synonyme de confort, mais l’idée faisait son chemin.

Aux alentours de la première guerre mondiale se figea alors l’idée de vêtements plus usuels, y compris dans la bonne société. Et la dichotomie toujours en vigueur Ville/Campagne se fit jour. Apparurent alors les vêtements de la ville constitués de complets sombres et ceux plus ordinaires, de tweed bruns ou de flanelle pour les bords de mer et parties de campagne. Cette mode s’égraina tout au long du XXème siècle, pour être presque inchangée dans l’usage encore aujourd’hui ! Bien que les derniers mois chamboulent bien les habitudes !

Julien Scavini

Le greige ou le grège ?

Les teintes claires et naturelles sont à la mode. Elles sont synonymes d’une sorte de douceur d’être ou de vivre. Loro Piana ne cesse de présenter des tissus aux coloris très doux, là où par exemple les anglais d’Holland & Sherry jouent la carte des couleurs vives ou piquantes. Chez le premier, il existe même une liasse nommée « pecora nera » présentant des draps non-teintés, du marron jusqu’à l’écru, sans aucune teinture, juste la couleur du poil du mouton. Le poil-de-chameau pour manteau ( presque encore de saison ! ) est aussi le plus souvent présenté sans aucune teinture, pour faire la part belle à la profondeur onctueuse de ses nuances « camel ».

Tout un poème, et un luxe même. Porter des vêtements naturels et non-teintés serait presque un luxe en fait. Loin des péripéties délirantes de la mode et des outrages de la fast-fashion. Un pantalon de lin n’est-il jamais plus beau que au naturel justement, entre le gris des falaises normandes et le gris chaud du calcaire tourangeau. Vous voyez, il y a dans les teintes naturelles un renvoi immédiat à la beauté de nature, non altérée. Les tweeds à peine teintés de mousses suivent cet état d’esprit.

Ce luxe des teintes naturelles, sublimant le corps des Hommes ( et donc aussi et souvent d’ailleurs, des femmes ), les marques de luxe l’ont bien vues. Hermès bien sûr, Loro Piana encore, Brunello Cucinelli enfin, ne cessent de travailler un répertoire fait de laines, lins, cotons et cachemires faiblement teintés, drapant simplement et majestueusement.

C’était une couleur assez rare toutefois dans le petit monde feutré de l’élégance « sartoriale ». La faute à des liasses de tissus aux coloris souvent sombres et britanniques. A part le manteau « camel », les hommes faisaient plutôt confiance au tweed marron foncé, au drap de costume marine ou à la flanelle anthracite. Il a fallu du temps pour que les couleurs claires se frayent un chemin élégant vers la penderie. Et elles n’y sont d’ailleurs pas tout à fait encore bien ancrées, même si les italiens ne cessent de nous régaler avec des pantalons de velours ou des pull-over ivoire. Je remarque aussi que SuitSupply mais aussi PiniParma osent présenter de telles teintes, très claires, et que cela [ peut-être ? ] fonctionne donc.

Les drapiers anglais ne sont pas encore à la page. La faute à des sables trop sables, des beiges trop beiges, des noisettes trop foncés, et finalement en un mot comme en cent, à une touche de vert confinant au tilleul qu’on retrouve à peu près partout.

A l’inverse chez les italiens, c’est une débauche de « gris sales » ou « gris poussiéreux », je ne me souviens plus très bien, comme me l’avait dit M. Lolli de Drapers. L’image était bonne. Imaginez dans un gris très clair, rajoutez une goutte de jaune. D’un coup, ce qui était une teinte froide devient plus chaude, plus chatoyante, plus onctueuse. La différence avec du beige tient en même temps à une pâleur caractéristique. Si bien qu’il n’est jamais très facile de distinguer cette teinte. Qu’est-elle vraiment ? Un gris chaud, un beige froid. Un entre deux, savant et surtout un écru recherché. Tissus de costume, natté pour veste d’été, tweed pour l’hiver, ils déclinèrent très vite toutes leur gamme pour inclure ce greige, ou grège ?

J’ai cherché greige dans le dictionnaire. Logique après tout, je pensais que le mot, récent, était constitué de l’association des mots gris et beige. Une explication totalement en adéquation avec ce que je viens d’évoquer. Et puis rien. J’eus l’idée de cherche à grège. Mon Petit Larousse de 1902 en sept volumes plus une annexe m’a donné la réponse :

« GRÈGE : (grèj‘ – de l’italien greggia, même sens) adj. Se dit de la soie, lorsqu’elle est telle qu’on l’a tirée de dessus le cocon, et des fils que l’on fait avec cette soie. »

Je me coucherai moins bête !

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

La poche de la chemise

La question de l’élégance en chemise enflamme les passions lorsque deux sujets sont abordés : les manches courtes & la poche de poitrine. Chacun a son avis et généralement n’admet pas les arguments inverses. Je ne vais pas discourir ce soir sur le premier point. Juste m’attarder sur le second.

« Souhaitez-vous une poche de poitrine ? » demandais-je systématiquement lors de la conception d’une chemise. Il me faut bien poser la question. Si certains s’interroge quelques secondes, d’autres me regardent, les yeux presque révulsés, lâchant un non lapidaire. Ne m’en veuillez pas dois-je presque répondre.

Cela dit, au commencement de ce blog, j’étais de ceux-là. Une poche de poitrine, c’était ringard et affreux. Lorsque j’étais chez Hackett, peut-être en 2009 ou 2010, je me souviens d’un client qui achetait une chemise à grands carreaux, type bûcheron. Il demanda à la vendeuse qui s’occupait de lui de découdre la poche de poitrine. Elle trouva un découvit‘ et je l’aidais à faire cela finement. Avant lavage, c’est très simple à faire. Je trouvais la demande totalement légitime.

Mais comme a dit je ne sais plus quel illustre philosophe « n’a de conviction que celui qui n’a rien approfondi. » C’est tellement juste. Maintenant, je suis beaucoup plus réservé sur ce point. Et je dirais même plus que toutes mes chemises de week-end ont une poche.

Je reste assez d’accord avec l’idée qu’une belle chemise, blanche, bleue ou rayée que l’on porte dans un cadre professionnel n’a pas tellement besoin d’une poche de poitrine. Qu’une belle chemise, celle que l’on pourrait mettre le soir à l’Opéra ou lors d’un mariage n’a pas tellement besoin de ce petit recoin de tissu.

En revanche, sur mes chemises décontractées, mais quel agacement de ne pas en avoir. Lorsque je pars en voyage, que je prends l’avion ou la voiture, je veille toujours à porter un modèle à poche poitrine, pour loger au choix lunettes de soleil, passeport, carte bancaire ou carte d’embarquement. Là, juste sous l’œil, à portée immédiate de la main, je suis rassuré. En vacance, sortir de l’hôtel sans veste, pas encombré, est un plaisir. Et cette petite poche sert aux mêmes éléments que je viens de décrire. Je préfère cent fois quelques objets légers dans cette poche plutôt que dans mon pantalon, où la peur de les perdre est plus grande. Et le confort assis très amputé par quelques objets pointant la cuisse ou le fessier.

Non vraiment, je suis convaincu de l’utilité de cette poche en certaines circonstances.

Mais ce n’est pas l’idée générale. La poche reste ringarde. Juste bonne pour que les pépés y placent leur peigne.

Curieusement, les t-shirts à la mode et certains polo présentent de plus en plus une poche de poitrine. Cela dit, elle est souvent totalement décorative, tant les dimensions sont ridiculement petites.

Lorsque j’avais développé une petite ligne de chemise à cols boutonnés, je m’étais posé la question. Si cela n’avait tenu qu’à moi, j’aurais fait une poche. Mais je suis persuadé qu’il m’aurait fallu découdre des dizaines de poches. Sachant qu’à la fabrication, celles-ci ont un coût non-négligeable en tissu et en montage, j’ai laissé tomber, pour faire comme tout le monde. Regret. Cela dit, en mesure, c’est très rarement qu’on me le demande. Preuve que cette pauvre poche poitrine n’est vraiment pas regrettée.

Alors, il reste à chacun de se faire son avis. Avec ou sans poche, telle est toujours la question !

Pour finir, admirons quelques élégants célèbres avec des chemises à poche. Sean Connery avec… diantre, des chemisettes :

David Niven. Remarquez sur la chemise rose la position de la poche, à droite, sans inversion de la photo :

Et le grand Gianni Agnelli. Intéressant !

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

Tom Ford habille Hollywood

Hors le milieu de la mode, Tom Ford est peu connu en France. Les gens se souviennent vaguement de lui chez Gucci qu’il a pourtant sauvé et relancé. Ils en ont entendu parler surtout pour avoir fait basculer la griffe Yves Saint Laurent dans le porno-chic. Campagne de publicité qui n’aurait probablement pas fait autant parler d’elle si Pierre Bergé ne l’avait pas temps conspué… Et après, exit. Lors de la sortie de son film A Single Man (2009 avec Colin Firth), il est revenu sur le devant de la scène ici. Mais hors des fashionistas, ce n’est pas un nom très connu. Et sauf curieusement dans le petit milieu de l’élégance masculine, où il est ultra connu… Et presque vénéré pourrait-on dire. Le grand écart total. Mystère. Comment un couturier (avec toute la force du mot), peut-il être apprécié dans le petit milieu conservateur des traditions tailleurs.

Et bien parce que sa griffe au masculine défend bec et ongle un style opulent tout droit sorti des grands films hollywoodiens. Tom Ford durant sa formation de couturier fut apprenti à Savile Row. Chez Anderson & Sheppard parait-il. Il en a gardé une certaine vision des lignes intemporelles. Et à contrario d’un univers de création qui aime déconstruire et recomposer, lui adapte et transmet une allure on-ne-peut-plus classique. Une vraie curiosité de marché il faut le reconnaitre. Nul déconstructivisme forcené chez lui. Mais une allure de millionnaire « sapé », comme vue dans le film Casino réalisé par Martin Scorsese en 1995.

Faute à des tarifs plus que stratosphériques, il est peu connu ici toutefois. Songez qu’un costume prêt-à-porter vaut au bas mot 5 000€ à sa boutique de la rue François Ier à Paris. Il faut bien dire que c’est le fin du fin sartorial. Meilleurs tissus italiens et confection à la main chez Zegna. Une allure somptueuse et fastueuse qui n’a pas échappé à d’autres créateurs. En particulier à Fokke De Jong, le créateur de Suit Supply qui s’est engouffré dans l’espace, en proposant des coupes aussi prestigieuses et marquées. Les jeunes avocats et banquiers qui rêvaient devant les coupes riches et supérieures de Tom Ford, sans pouvoir se les offrir, pouvaient alors être abreuvées. A 500€ ou moins, cette ligne luxuriante était maintenant disponible. Une série en particulier, Suits : Avocats sur mesure, 2011-2019 a terminé d’enfoncer le clou, en présentant un avocat talentueux toujours habillé en Tom Ford, Harvey Specter.

Tom Ford lui-même. Un couturier pas comme les autres visiblement. Pas de tatouage, pas d’accessoire délirant, pas de look négligé. Il est même bien peigné. Diantre !

Si Tom Ford vend peu en France où l’argent se s’affiche pas facilement, il en est tout autrement aux États-Unis. Là-haut, l’argent est plus disponible et se dépense mieux. Le prix moyen d’un costume y est plus élevé. Avec un écart bien plus important entre bas de gamme et très haut de gamme. Dire qu’en France un costume à 1000€ est luxueux se transpose par cinq là bas. Chez Ralph Lauren Purple Label, Oxxford suit, Isaia, Loro Piana ou Zegna, c’est à peu près la même chose. Un tour chez Neiman Marcus ou Saks suffit à donner le tournis niveau prix.

Mais enfin, ce n’est pas pour cela que j’écrivais cet article. Si j’ai décidé de prendre la plume sur Tom Ford, c’est pour montrer à quel point je suis heureux qu’il habille les stars d’Hollywood. On peut du point de vue européen trouver des défaut aux costumes Tom Ford, vestes un peu longues, confort un peu ample, pantalon peu « fitté ». Certes. Mais au moins, à l’inverse du style prôné ici, veste chiche, allure de minet, confort de garçonnet, le style Tom Ford habille les hommes. Et donne de l’allure. Avec, un homme ressemble à un homme.

Voici un tout petit aperçu de photos nombreuses et variées glanées sur internet. Dans la plupart des cas, je suis presque persuadé que c’est du Tom Ford, même si une ou deux erreurs sont possibles. On reconnait un costume Tom Ford à ces larges revers en pointes (mais pas exclusivement, il propose des cols châles généreux aussi), sa poche ticket un peu grande, et un confort général généreux. Admirons Daniel Craig d’abord, un James Bond habillé en Tom Ford dans beaucoup de films.

Rien à côté du meilleur ambassadeur de Tom Ford, un autre Tom … Hanks. C’est pas beau tout ça?

Will Smith ne manque pas d’allure non plus :

Quant à notre nouveau Superman, alias Henry Cavill, il est un autre ambassadeur en vue. Si certains flottent un peu dans du Tom Ford, ce tas de muscle découvert dans Les Tudors remplit bien ses costumes.

Quelques autres acteurs et un footballeur. Mention spéciale pour Léonardo DiCaprio habituellement sapé comme l’as-de-pique.

Jake Gyllenhaal n’est pas en reste :

Ni John Hamm vu dans Mad Men. Une ligne digne et seyante.

Reste enfin Gabriel Macht, alias Harvey Specter de la série Suits. Prestige de l’uniforme en quelque sorte.

J’espère que ce petit tour chez Tom Ford vous aura plus. Non convaincu totalement de son style, mais convaincu de son adéquation au corps de l’homme. Et non de l’androgyne.

Bonne semaine, Julien Scavini

Faut-il aller au pressing ?

C’est une question que l’on me pose très très régulièrement à propos des costumes, qu’ils viennent de chez moi ou d’ailleurs. De manière générale, il me semble que les hommes mettent trop souvent au pressing les leurs. Je ne parle même pas des quelques rares qui se sentent obligés de l’y amener à chaque fois qu’il est porté. Là, c’est vraiment l’extrême. Plus courant toutefois que l’on pourrait le croire. L’hygiénisme mène à toutes les folies ! A l’inverse, d’autres visiblement n’ont pas l’idée de l’y apporter et ne se sentent pas gênés de porter un chiffon.

La première réponse que je donne est d’y aller assez peu. Pour la bonne et simple raison, chacun aura pu le constater, que les pressings ont tendance à abimer les costumes. Et pour me l’être fait expliquer par un excellent teinturier maintenant retraité, ce n’est pas les solvants utilisés dans les sortes de grosses machines à laver (perchloroéthylène notamment) qui abiment. Mais plutôt l’étape du repassage qui suit, souvent trop rapidement effectuée, avec des fers trop chauds. Qui alors lustrent la laine. Celle-ci se met alors à briller légèrement. Si le nettoyage en tambour n’est pas très onéreux pour le teinturier, la main d’œuvre au repassage l’est. C’est pourquoi cette étape est plus rapidement exécutée.

Première chose à savoir, un costume n’a pas besoin d’aller beaucoup au pressing. Je dirais une à deux fois l’an. Et les manteaux en sortie d’hiver. Précisons.

La veste

La veste en particulier est un vêtement de dessus, qui ne prend pas ou peu la transpiration et les salissures diverses. La chemise est bien plus exposée. Il faut veiller à prendre soin de sa veste. La poser correctement sur un dossier de chaise ou une patère. Et surtout le soir, vider les poches, disposer les rabats des poches convenablement, et remettre la veste sur un cintre épais, qui forme bien les épaules. La veste ainsi disposée, va naturellement se défroisser et s’aérer. Sans poids dans ses poches, elle ne va pas se déformer. L’entoilé intégral est supérieur au semi-entoilé à ce niveau, avec un gonflant plus évident et naturel de la structure interne qui supporte mieux ce cycle actif / repos. Le stockage est très important !

Si la veste a pris des odeurs lors d’une soirée avec des fumeurs par exemple, il faut placer le cintre et la veste à l’extérieur. A l’abri, l’air frais de la nuit fera disparaitre les relents désagréables. Et au petit matin, elle sera parfaite. Il est possible de lui faire prendre un bain de vapeur dans la salle-de-bain, à côté de vous prenant une douche bien chaude. La vapeur va aider la laine à défroisser et aux fibres à se détendre pour permettre aux odeurs de partir.

Il est enfin rare de faire des tâches sur la veste. Là en effet, le pressing sera très utile.

Pour ne pas avoir l’air d’en vouloir au pressing, il faut aussi reconnaitre qu’une veste qui a été nettoyée retrouve un éclat et une vigueur heureuse. La laine retrouve une certaine lueur. Je suis content quant je récupère une veste, je vois que cela lui a fait du bien. Les revers bien lisses, les épaules nettes. Le pressing aide un vêtement a retrouver une jeunesse. Point trop n’en faut.

Le pantalon

Intéressons-nous plus au cas du pantalon. Lui n’est pas un vêtement de dessus. Il se salit plus vite. Nous nous asseyons dessus, et pas toujours sur des surfaces propres. De plus, notre auguste séant y trouve place. Il est donc un peu plus sujet aux tâches et aux odeurs. Si je disais ce que des clients osent me rapporter pour retouche… Un vrai sujet pour un Instagram. Maintenant, j’exige que le pantalon sorte du pressing. Lorsque j’étais plus jeune on me la faisait plus souvent à l’envers. Bref.

Si la veste voit une à deux fois l’an un pressing, le pantalon lui peut y aller plus souvent. Nulle peur d’une décoloration. C’est la lune qui décolore. Pas le repassage. Si vous avez cinq costumes, cela signifie que vous mettez le pantalon une fois par semaine. Si vous amenez le pantalon au pressing tous les deux mois, cela fait huit à neuf ports. Je pense que l’on peut monter à un trimestre entre chaque pressage. Toutefois, l’hygiène ne se discute pas. C’est donc à convenance.

Il est aussi possible de ne demander qu’un repassage et non un nettoyage complet du pantalon. Mais au fond, comme ce n’est pas le nettoyage qui abime mais le repassage, le gain n’est pas énorme, autant faire nettoyer.

Et avant ?

Comment faisait-on au début du siècle me demande-t-on souvent? Et bien, justement tout le bric-à-brac de machines et de produits n’existait pas. Les teinturiers se servaient de patte-mouille (linge blanc humectée) et d’un fer. L’eau contenue dans la patte-mouille se vaporisant au contact du fer, elle entraine la saleté sur le linge blanc. Le vêtement en dessous se nettoie tout seul. Mais c’est très long. Quelques poudres pouvaient être utilisées aussi ai-je lu. En complément, une bonne brosse à poils semi-durs permet de lisser et décrasser le drap du costume.

Attention, si vous le faîtes vous-même, attendez entre chaque mouvement de la veste ou du pantalon qu’elle ou il refroidisse. Il ne faut pas bouger le vêtement chaud, car alors vous allez ruiner votre repassage. La laine chaude gonfle et votre vêtement va perdre toute son allure. Le repassage à la patte-mouille et long. Entre chaque pressage et avant de bouger le vêtement, il faut qu’il refroidisse. C’est pourquoi les tables à repasser des pressings aspirent l’air à travers le tapis, pour créer une dépression qui refroidit le vêtement rapidement.

Cela se pratique-t-il encore ?

Les grands-tailleurs peuvent probablement se charger de ce travail de repassage / nettoyage haut-de-gamme. Mais leur atelier n’est pas non plus fait pour cela. Probablement donne-t-il le costume à un pressing de qualité. Il en existe quelques uns à Paris qui réalisent ce nettoyage à l’ancienne, sans machine. J’en connais trois à Paris :

  • Teinturerie Germaine Lesèche Paris 8
  • Meilleur élève de Pouyanne près du Printemps-Haussmann Paris 8
  • Delaporte Paris 7 qui est le teinturier de Dior Haute-Couture

Il en existe probablement d’autres. Je ne les connais pas tous. Sachez que le nettoyage là d’un costume vous coutera plus de 70€. C’est normal vu le travail. Les boutons sont souvent recousus comme les doublures pour ce prix. C’est du petit entretien et un service.

Et sinon, pour moins cher?

En dehors de ces grands noms, il existe une infinité de pressings, qui cachent souvent un travail industriel. Difficile à juger. Parfois, le fait de délocaliser sur un gros site le nettoyage peut être garant d’une certaine qualité, avec un contrôle qualité renforcé. Il serait idéal de fuir les grosses chaines, et encore donc. L’avantage de ne donner à nettoyer que le pantalon est de réduire le risque d’abimer. Disons que 30 à 35€ me parait honnête pour avoir un bon travail sur un costume. 12€ une veste comme j’ai pu voir est très discutable. Il ne faut pas trop radiner. Testez. Mais si vous amenez vos pantalons quatre par quatre occasionnellement et que vous payez 10/12€ par pièce, si vous vous y retrouvez, je ne pourrais pas y trouver à redire. Rien de vaut des pantalons bien pressés.

Bonne semaine, Julien Scavini

Jaquette de rigueur

La décision de la Reine fut nette. Les hommes ne porteraient pas l’uniforme militaire à l’enterrement du Prince Philip. Pour ne pas gêner les Princes Harry de Sussex et Andrew d’York, maintenant que tous les deux n’ont plus de fonction militaire effective. Le premier parce qu’il a préféré gagner sa vie en Amérique, le second parce qu’il trempe dans de sordides affaires. Soit.

Préalablement à l’évènement, les articles que j’avais lu en français relataient à l’unisson que le « simple costume » serait de rigueur. « Simple costume »…? Je m’interrogeais. Évidemment, ce n’était que la face émergée de l’inculture journalistique. Dans le texte original est fait mention des « Day Dress or Morning Coat ». Il aurait été trop difficile d’ouvrir un dictionnaire pour découvrir qu’en français on dit … « jaquette » . Et cela m’a paru plus logique. Et formidablement intéressant. Je ne suis pas un immense connaisseur d’uniformes militaires. Je trouve ça joli, coloré, bien gansé. Je ne m’y connais pas en avion de combat et je préfère les avions civils. Là le schéma est le même.

Quelle belle idée d’une jaquette, noire logiquement. Dès les premières images que j’ai pu voir samedi, je fus convaincu. Quelle dignité, quelle harmonie. Non vraiment, quelle charmante et heureuse idée. Tout le monde a la même enseigne. Simplicité et ordonnance. Voyez plutôt. C’est sobre et sans chichi. J’avais lu il y a très longtemps que les placards (ces petites médailles en réduction) peuvent se porter sur la queue-de-pie mais pas sur la jaquette. Or force est de constater qu’apparemment, l’usage existe chez les Windsor.

Amusons nous à regarder les jaquettes des uns et des autres, presque des « mourning suit ».

Le Prince Charles

Sa jaquette est connue. Il la portait déjà du temps de Diana et pour son mariage avec Camilla en 2005. Déjà ! Elle est gansée, à l’ancienne. J’ai remarqué que le mari de la Princesse Eugénie, Jack Brooksbank a aussi fait ganser sa jaquette. Le gilet de Charles, croisé très bas, une forme sublime, est aussi gansé.

Une petite remarque concernant la jaquette est le pli de manche. Comme le pantalon possède un pli marqué au fer, les manches de Charles sont marqué au fer. C’est un détail précieux, à l’ancienne, très élégant.

Le gilet de Charles présente aussi un « slip ». Ce sont de minces bandes de coton amidonné disposées autour de l’ouverture, donnant l’impression d’un second gilet blanc sous le gilet noir. Un truc des années 1900/1930, très chic et très très très rare, imitant la pratique des doubles gilets des années 1850/1860.

La chemise a un col cut-away très bien dessiné.

Enfin le pantalon de coutil ne présente pas un forte alternance de raies. Il est plutôt clair et presque rayé de blanc, un peu moderne.

Le Prince Andrew

Le prince Andrew vieillit mieux que les deux autres. C’est un fait. Je remarque immédiatement la petite épingle à cravate, ou probablement un pin’s qui fixe la cravate en position. Mais je remarque aussi immédiatement que cette cravate est un peu étroite. Vu la corpulence du bonhomme, renforcée par la posture très solennelle, un modèle plus large aurait été idéal.

La jaquette est belle. Une belle mesure, aux épaules fluides et aux revers profonds. Le gilet croisé en revanche, qui sur de nombreuses photos parait un peu serré, n’a pas une ligne très élégante. Un peu longiligne façon prêt-à-porter.

Le pantalon plus sombre que Charles présente une belle harmonie de lignes foncés. La chaine de montre suspendue est charmante. La chemise présente un col ouvert bien net.

L’ensemble dégage une allure de mâle alpha, peu de préciosité, mais de la force.

Le prince Edward

Si le frère précédent est un fêtard à l’excès, le dernier est en revanche un bonnet de nuit. Logiquement, la tenue s’en ressent un peu.

La jaquette est plus pataude, avec moins de grandeur. La taille boutonnée est placée un peu haut à mon avis. Mais le pantalon monte très haut et le gilet est bien court. Un peu trop à mon avis aussi. Descendre un peu ces lignes eut été mieux. Mais les goûts ne se discutent pas…

Premier gilet droit en revanche. J’aime assez, peut-être plus que le croisé à titre personnel. On peut noter le retour du « slip » autour du gilet et de l’épingle tenant la cravate.

Vu le classicisme de l’ensemble, un pantalon de coutil un peu plus sombre et surtout opposant mieux le noir et le gris aurait été parfait.

Le col de chemise plus refermé que les précédents correspond à l’ensemble, sans tapage et sans excès. C’est le but de la jaquette me direz-vous !

Le prince William, Peter Phillips et le Prince Harry

A vrai dire, la plus sympathique tenue est celle de Peter Philips, le fils de la Princesse Anne. Le pantalon présente une rayure caractéristique, enfin ! Le gilet droit est très convenable et la jaquette assez belle, à l’endroit des épaules et aux têtes de manches. Le revers n’est pas très large, mais enfin. Le tissu m’a l’air de bonne facture. La cravate avec un léger relief apporte un petit supplément de d’âme heureux. C’est une très belle tenue, sobre et élégante. Ce que doit être une bonne jaquette. C’est ma préférée de tout ce panel à vrai dire !

J’ai souvent remarqué que William n’était vraiment pas un amateur de beaux vêtements. Espérons qu’il s’améliore avec l’âge. Au quotidien, il se contente de prêt-à-porter de très moyenne qualité. Je ne parle même pas des chaussures ! Parait-il que Kate fait ces achats. Pour sa jaquette, c’est pas l’extase, je vais être dur en disant qu’elle fait un peu T.M. Lewin. Le pantalon ne me semble même pas rayé. Et le tissu est un peu trop clinquant pour une jaquette. Il satine trop. Andrew a aussi un tissu moderne et luxueux. Mais voyez comme le tombé n’est pas le même ! Et vu l’épaule, c’est à mon avis un prêt-à-porter et non un sur-mesure. Une piètre modernité à mon goût.

Harry ne fait pas tellement mieux à vrai dire avec ses manches un peu longues. Au moins a-t-il un pantalon bien rayé. Même si la rayure blanche fine n’est pas tout à fait conventionnelle. Enfin le problème des cols de chemise à pointes rondes est mis en évidence par ailleurs ici, il n’applique pas bien et décolle.

Voilà pour ce petit tour amusant au sujet de la jaquette. Une tenue officielle, de mariage mais aussi hélas d’enterrement. A chacun de se faire son avis !

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

Philip Mountbatten, duc d’Édimbourg

A une journaliste qui se hasardait à commenter la tenue du Prince Philippe, Karl Lagerfeld avait répondu qu’il n’y avait rien à redire et qu’il s’agissait d’un des hommes les mieux habillés au monde. Je suis tout à fait d’accord. Si j’ai écrit sur l’Empereur du Japon, le Prince Charles ou son grand oncle David Windsor, il ne m’était jamais venu à l’idée d’écrire sur le duc d’Édimbourg. Pour un livre que j’ai terminé (à l’état de manuscrit non édité), je m’étais dit qu’il serait formidable de trouver de nombreuses images de cet illustre élégant. Pour sa sobriété et son classicisme tout britannique. Une apothéose de style… digne ! Pas de tapage. Pas de ringardise. Pas d’excès. Pas d’ostentation. Juste des bons vêtements, bien coupés dans la plus pure tradition des tailleurs. La seule chose précieuse chez Philip était sa petite épingle à cravate avec la jaquette. Voire la fleur à la boutonnière. Cette petite pochette en liseré, toujours bien disposée dans la poche de poitrine résume à elle seule sa penderie. Stricte et raffinée. Une garde-robe assez idéale. Voici par thème un pèle-mêle de photos glanées sur internet. Une sorte de petit guide illustré du vestiaire masculin classique. D’une dignité hors du commun.

Les blazers

Je ne suis pas sûr de trouver son blazer croisé 2 x 8 particulièrement élégant. Celui au milieu, en flanelle bleu air-force est en revanche très sympathique. Remarquez deux fois ce pantalon greige, en gabardine unie. Peut-être un fin whicord sur la photo 2. Il en porte souvent avec ses tweeds.

Les costumes croisés

J’ai eu un peu de mal à trouver beaucoup de photos en croisé. S’il semble en porter pas mal dans les années 50 et 60, et en dehors des uniformes de la Navy, il semble avoir vite abandonné cette forme un peu classique et conformiste. Dans un esprit de modernité dynamique, même la veste trois boutons fut abandonnée au profit de modèles deux boutons, plus conformes à son esprit.

Les costumes droits

Passé 90 ans, il est évident que ses costumes devenaient un peu amples. Mais quel bonheur qu’il ait pu porter de si dignes habits jusqu’au bout. Le positionnement volontairement bas de son bouton accentuait sa grandeur et lui donnait beaucoup d’allure. Les clichés des années 60 et 70 sont particulièrement admirables. La photo en noir & blanc, saluant à la sortie d’une vieille demeure, est particulièrement élégante ! Une grande adéquation du physique et de l’habit.

Les jaquettes (morning-coat)

Passons aux jaquettes. Cette digne pièce-à-taille de jour, je ne crois pas qu’il existe au monde un homme qui la portait si bien, et un tailleur si doué. Car celui qui lui a coupé les gilets est un génie du genre. C’est bien simple, ils ont l’air serti comme l’est une pierre sur un monture. Implacable placement de la ligne de taille et de boutonnage. Quelle beauté, en gris ou en noir, c’est selon.

LEs queues-de-pie (white-tie ou tailcoat)

Évidemment, après la jaquette de jour, il y a la queue-de-pie du soir. Là encore, aucun faux-pas. Le gilet ne dépasse pas d’un centimètre de l’habit. C’est impeccable. Les derniers en France a avoir fait ça bien, dans un cadre officiel étaient René Coty & Jacques Chaban-Delmas. Les pointes très aplaties du gilet sont rares et très agréables visuellement. Son spencer blanc d’officier à col châle est une merveille du genre. Quant à la dernière photo, elle permet d’admirer un vrai col cassé, haut et bien glacé.

Les manteaux

Question manteaux, là encore, c’est du très très bon. Il y a un peu de tout, du simple Barbour au croisé Ulster en passant par le loden et la gabardine beige. Je vous l’ai dit, une garde robe idéale ! Et la pochette blanche en liseré toujours de sortie. Et ce sourire. Souvent le sourire est aux lèvres !

Les vestes sport

Reste enfin son répertoire de prédilection, la veste sport, façon gentleman à la campagne. Je n’oserais dire « farmer » bien qu’il s’intéressait beaucoup à ce sujet. Remarquez la photo sur la Range Rover, ce fameux pantalon de gabardine grège associé à une veste presque du même ton, mais à la texture opposée. J’ai vu de nombreuses photos où il portait ainsi une tenue dépareillée presque ton sur ton. C’est assez charmant en fait. Observez aussi sa veste norfolk, un modèle du genre. Je note aussi que le Prince Philip aimait portait des bonnes vieilles Clark’s, souples et décontractées.

Et pour rigoler, finissions avec cette merveilleuse chemise à manches courtes, qui si elle était édité demain par Drake’s, serait un best-seller immanquablement !

J’espère que ce petit diaporama vous a plu. Et que vous pourrez y trouver une importance source d’inspiration. Et surtout, le plus important, soyons heureux et soulagé. La Reine déjà bien attristée ne sera pas obligée de saluer l’horrible californienne. Ouf !

Bonne semaine, Julien Scavini

Petite réflexion de Pâques

Je m’intéresse beaucoup aux arts du feu, à savoir en langage plus simple, la poterie. C’est un univers extrêmement large, de la faïence aux grès en passant par les porcelaines. Il y en a pour tous les goûts et tous les styles. C’est passionnant. En étudiant un peu le marché pour voir les goûts et les couleurs contemporains, une chose m’a frappé, l’apparente simplicité et l’esprit tout à fait organique qui prévaut à l’heure actuelle. Tapez dans google images « vase contemporain » et observez les réponses. C’est le règne d’abord de l’asymétrie. Et ensuite de l’aléatoire. Il y a des formes et des finitions infiniment complexes. Mais seul l’œil aiguisé le voit. Car elles ont en commun avec le reste de la production de paraitre simples, de paraitre faciles. Les glaçures font la part belle aux effets aléatoires de la chimie. Les pigments s’expriment et les coups de pinceaux sont montrés. La main si elle façonne l’objet lui laisse son empreinte. Il y a une volonté manifeste de l’époque de montrer la poterie presque au naturel. Avec une simplicité apparente.

Finis les grands vases soutenus par des sphinges. Finies les anses savamment enroulées. Finies les pommes de pin ciselées en haut des couvercles. Finies les peintures de paysages ou d’évènements. Finie l’absolue symétrie. Finie le délire de technicité. Nous ne sommes plus à l’ère des jardins à la française, mais bien à celle des jardins à l’anglaise pour faire une analogie. L’ère est à la simplicité. Visuellement tout du moins.

Le vêtement est en aucune manière étranger à ce phénomène. Tout ce qui parait construit, apprêté, organisé fait peur. Le costume, appelant une certaine maitrise de l’objet à l’achat et à l’entretien, ainsi que le suivi de règles pour le porter, qui à défaut d’être toujours précises sont variées, fait peur et lasse. Même la veste ou un pantalon de laine. S’habiller de manière formelle fait appel à une exégèse. Derrière le savoir-faire, il y a un savoir-être. Or, ce n’est pas l’esprit de l’époque. Car ce n’est pas « au naturel ». Les start-upeurs préfèrent le t-shirt et le sweat à la cravate. En apparence plus simples. Pourtant leur message est étudié. Ça a l’air simple, mais c’est pourtant bien réfléchi. La banque Goldman Sachs ne s’y est pas trompé dans ses recommandations à ses collaborateurs. Il faut être plus décontracté, plus proche du client.

D’une certaine manière, je pense, et je trouve que cette évolution du langage vestimentaire, comme du langage architectural ou du langage des potiers pour y revenir, est un total aboutissement de la déconstruction amorcée en philosophie dans les années 60. Le questionnement est partout. Qu’est-ce qu’un vêtement ? Qu’est-ce qu’une fenêtre ? Qu’est-ce donc qu’un vase ? Ce faisant, les réponses vont des plus basiques – c’est le plus simple, souvent le plus navrant et le plus rabâché – aux très érudites, réservées à une frange de la population qui veut le comprendre.

Prenez l’exemple du jean et du chino. Pantalons devenus universels, ils se déclinent maintenant tous avec de l’élasthanne et des coupes « easy » . A longueur de publicités, la simplicité du port et de l’usage sont vantés. A l’envie. Le confort ultime est à la clef. L’allure débraillée suit juste derrière à mon avis. Ça parait cool parce que ça parait simple et facile.

Qu’est-ce qui peut expliquer cette apparente volonté de simplicité en tout ? Le progrès actuellement semble être la volonté farouche de simplicité. De plus basique. Pourquoi vouloir à tout prix affadir et abréger ? Serait-ce parce qu’à contrario de toutes ces futilités que je viens d’évoquer, la vraie vie, elle, est de plus en plus dure ? De plus en plus concurrentielle dès la naissance ? Qu’à longueur de réseaux socio et de télévision, la réussite et les apogées individuelles sont portées aux nues ?  Que nous sommes de plus en plus nombreux sur terre et qu’il n’est pas aisé de trouver sa place ? Que l’informatique, loin de simplifier totalement la vie, rend le rapport à celle-ci totalement nouveau et différent ? Que les problématiques environnementales et sociétales, si complexes pour le coup, obligent à simplifier le reste ?

Je n’apporte aucune réponse, je me questionne tout simplement. Je sais très bien que pour une majorité de la population, ce sont des questions de vieux crouton ! Mais pour mon secteur d’activité, le textile, la projection de ces questions est passionnante !

  Bonne semaine, Julien Scavini

Les pinces ont-elles un sens?

Les pinces ont-elles un sens? Enfin, une orientation plutôt. C’est une excellente question que l’on me pose souvent lorsque j’aborde ce point de détail du pantalon. Cela dit, ne vaudrait-il pas mieux dire les plis ont-ils un sens ? Dans le sens anglais de « pleat ». Un client m’a demandé récemment quel était le meilleur terme et je dois dire m’être aussi posé la question. Une pince, un pli ? Un pli pincé ? Ce serait l’idéal. Je ne remarque pas chez mes clients les plus âgés une version ou l’autre en particulier.

Bref, revenons à cette question du sens. Autant le dire tout de suite, c’est un vrai sujet de débat. Les plis vers l’intérieur ou vers l’extérieur ont leurs tenanciers. C’est un débat passionné et tranché. Ceux qui les aiment ainsi détestent les voir autrement. François Ferdinand le créateur de la défunte marque J. Keydge lorsqu’il était venu me rendre visite ne jurait que par les plis vers l’intérieur. Ah pour lui, c’était une faute de goût terrible de les avoir autrement. Un marqueur indélébile pour juger de la qualité d’une marque! J’aime bien écouter les arguments des uns et des autres sur le sujet. Je ne suis pour ma part pas plus attaché à l’une qu’à l’autre. Les arguments échangés sont parfois si virulents que je m’amuse toujours de la profondeur de ces débats stylistiques ! Une question brûlante !

Regardons un peu en arrière pour essayer de discerner le vrai du faux.

Les pinces, ou les plis, comme vous voulez ! ont été inventés à la fin des années 20, et sont surtout caractéristiques de la grande ligne opulente qui s’installe dans les années 1930. Sur cette photo de Winston Churchill de 1919, point de pince. Comme sur cette autre d’une anonyme en Australie vers 1920. Comme enfin sur ce dessin Joseph Christian Leyendecker juste après la Première Guerre je pense.

Cela dit, sur ce portrait de 1924, Jean Cocteau a déjà des pinces. Vers l’intérieur.

Sur cette photo de groupe avec Edward, Prince de Galles assis sur une chaise, on peut voir deux personnages debout avec des pantalons à pinces. La définition de la photo ne permet pas de juger clairement du sens de celles-ci. Le personnage de droite semble avoir des pinces vers l’extérieur, celui de gauche vers l’intérieur. Les pinces apportent un volume tout à fait nouveau aux pantalons, qui enflent et apportent du confort, tout en marquant la taille fine.

J’ai essayé de regarder chez Laurence Fellows le fameux dessinateur des années 40 américains, d’Apparel Arts et d’Esquire. Mais ce sont des dessins, et assez rapides dans le trait pour ne pas en dire beaucoup. Ou pour ne pas prendre parti ! Il me semble surtout que dans les années 30, le pantalon à pinces est faire pour un confort sport. Et les pantalons habillés comme ceux de la jaquette n’ont pas de pince.

Essayons alors de regarder quelques catalogues vestimentaires pour en voir un peu plus. Je vais prendre un biais particulier, je vous présenter trois planches issues du même magasin, l’américain Sears. Trois planches datées de 1949, 1950 et 1959. Les deux premières planches présentent des dessins, la dernière des photos. Conclusions, les plis sont orientés vers l’extérieur.

On pourrait aussi regarder deux clichés du milieu des années 30 de Cary Grant et son ami Randolph Scott. La première ne montre pas clairement les plis, mais j’ai l’intuition qu’ils sont orientés vers l’extérieur. Ce que corrobore la seconde photo.

Prenons Fred Astaire. Il porte les deux versions, plis extérieurs et intérieurs.

Mais tout de suite, vous allez me dire qu’il existe un biais beaucoup trop important dans ma démonstration là. Une marque uniquement américaine et qui plus est de prêt-à-porter, puis des acteurs américains. Et vous aurez raison.

Bien souvent, je lis ça et là que les pinces vers l’extérieur furent inventés par le beau prêt-à-porter italien dans les années 80. Cette démonstration ici prouve bien que non. Dès le départ, les pinces sont alternativement d’un côté ou de l’autre.

Ce qui est certain, c’est que les tailleurs anglais et français ont toujours plutôt cousus les plis vers l’intérieur. Peut-être les italiens, je ne sais pas. C’est une conception culturelle du beau pantalon. En vérité, ce débat je pense, oppose deux façons de concevoir les pantalons : les tailleurs d’un côté, la confection de l’autre. Je note toutefois que les chinos de l’armée américaine ont longtemps présentés des plis vers l’intérieur. Et sur cette photo de James Bond des années 60, Sean Connery porte un pantalon à double plis, vers l’intérieur.

Une version est-elle mieux que l’autre ? Une version est-elle plus traditionnelle que l’autre ? Je ne sais pas, et les tous les exemples photographiques anciens me prouvent toujours et encore qu’il n’y a pas de vérité de ce côté là. Un tailleur cousant lui-même aura peut-être plus tendance à les faire vers l’intérieur. Un confectionneur plutôt vers l’extérieur.

Je dois témoigner qu’à ce niveau là, je les préfère souvent vers l’extérieur, car cela rend le devant du pantalon plus tendu, plus net. Les pinces vers l’intérieur, lorsque l’on s’assoit, ont tendance à donner un volume énorme à l’entrejambe. C’est pas le plus gracieux. En dehors de cette petite question, dans l’absolu, sur la ligne du pantalon, cela ne change pas grand chose. Les pinces apportent du volume à la cuisse, et par effet de contraste, donnent une taille fine. Ce n’est donc pas ce soir qu’une réponse émergera. Continuez de chercher à l’envie des photos anciennes et de les comparer. Continuez d’essayer de trouver des arguments pour dire qu’une version est mieux que l’autre. Peut-être. C’est sans fin. Et un plaisir au fond. Notre sujet a de la ressource, le beau vêtement est porteur de débat. Comme de savoir si un pull est mieux à col rond et à col V !

Bonne semaine, Julien Scavini

Wall Street

Voir des films au ralenti pour en extraire de belles tenues et les commenter devient habituel sur Stiff Collar, à la faveur des confinements qui donnent… du temps ! Récemment, je suis tombé à la télévision sur Basic Instinct que je n’avais jamais vu. Michael Douglas + looks années 90, il n’en faut pas plus pour m’épater et m’appâter ! J’ai commencé un mini cycle le soir, avec Liaison Fatale puis La Guerre des Roses. Quel plaisir. Évidemment, en cherchant dans la filmographie quels autres films regarder, j’ai trouvé Wall Street… ahhhh Gordon Gekko ! Un des meilleurs vilains du cinéma. On finit toujours pas oublier l’autre « noob » qui voulait grimper au sommet en refilant des tuyaux éventés. Et on retient involontairement le grand capitaliste aux bretelles éclatantes. On finit hypnotisé par cet avide personnage, reflet et résumé de son environnement. L’ère Reagan à son apogée. Un plaisir filmique, à voir et revoir ! On pourrait presque dire qu’il n’a pas pris une ride nonobstant une qualité d’image très variable et souvent médiocre.

Justement, l’autre « noob » , le film commence avec lui. Charlie Sheen est Bud Fox, petit agent de change qui harcèle quotidiennement des petits-porteurs au téléphone pour refiler ces titres XYZ. Le métier a du bien changer ! Ses costumes n’étaient pas terribles, mais ils avaient pour moi l’immense qualité d’être… à sa taille et pas lugubres comme aujourd’hui. Croisé gris clair fil-à-fil, droit anthracite à discrètes rayures craie. Bud Fox Fox porte des costumes fait pour vivre dedans. Pas des armures étriquées comme maintenant. Il est l’aise. Je remarque sur la deuxième image l’épingle pour tenir sa cravate. Je soupçonne que cela soit un pin’s. C’était courant dans les années 90 les pin’s . Son pote de salle des marchés porte une chemise aux rayures marron… espacées !

Dans le film, Bud Fox va à peine évoluer. Michael Douglas en Gordon Gekko lui dit au début du film d’aller s’acheter « des costumes décents« . On ne se rend pas tellement compte d’une évolution toutefois. Quatre choses ont retenu mon attention. Il se met aux chemises à col blanc, il adopte les bretelles voyantes de Gekko, ses cols de chemise sont plus variés (rond ou cut-away, et non plus boutonné) et ses épaules s’élargissent un peu.

Cette chemise à col blanc et rond, on l’a voit en gros plan un peu plus loin dans le film. Le tissu n’est pas uni rose, mais avec des rayures un peu à l’ancienne, très estompées.

Un peu enrichi par la situation, il arrive « à lever une poule de luxe ». Alors il s’habille smart décontracté. Tout un style les années 90.

D’ailleurs, en voilà d’autres des styles des années 90. Ça pique les yeux ! Ce cardigan over-size en pied-de-poule, hum… ! On parlait déjà des robots serveurs à l’époque.

Bud Fox va devoir suivre un magnat anglais des affaires, Terence Stamp jouant Sir Larry Wildman. Un personnage chic dont on aimerait voir plus que quelques bribes stylistiques. Il semble porter un costume croisé en prince-de-galles gris façon Steve MacQuenn dans dans l’Affaire Thomas Crown. Motif qu’il décline une veste droite. Du prince-de-galles pour un anglais, c’est subtil vous trouvez pas?

Cela dit, de Sir Larry Wildman, ce que j’ai le plus retenu, c’est sa Bentley S3… Une merveille mécanique qui joue encore un peu les stéréotypes, surtout avec les pneus à flancs blancs. Fin 80, c’est un véhicule assez out-dated, mais cela renforce l’idée de respectabilité du personnage. L’est-il tellement…? Oh… quelle beauté !

Passons sur un dernier personnage annexe avant d’attaquer le vif du sujet, un des agents de change de la bourse, avec son charmant papillon porté avec un col boutonné. J’adore.

Et passons à Gordon. Ce bon Gordon, qui ridiculisera son personnage dans la suite du film sortie en 2009. A ne pas voir. Quelle allure ce Michael Douglas ! Et quel charme. Large cravate médaillons, col blanc mais pas les poignets, pantalon à double pinces, et bretelles aux attaches de cuir blanc. Quelle chance il a de toujours avoir la même chevelure à presque 80 ans !

Ces fameuses bretelles, elles caractérisent beaucoup le personnage. Elles sont d’un confort particulier, n’importe quelle amateur le dira. C’est un confort pour le pantalon, mais un maintien particulier pour le corps. Et justement Gordon Gekko est particulier. La costumière Ellen Mirojnick va beaucoup insister sur les bretelles. Et ce gimmick va avoir une telle influence dans le monde que cette allure va s’ancrer dans l’esprit collectif. Voilà l’accessoire du financier honni. C’était le haut de forme au début du siècle.

Notez que même le bébé de Gekko porte des bretelles. Ce n’est pas anodin :

Dans cette scène, j’ai noté le pantalon, laine lin et soie gris. Complètement par hasard, c’est presque le même tissu vintage que j’ai choisi pour ma propre collection de cet été.

Le financier a les moyens. Il multiplie à la différence de Bud Fox les tenues et les motifs. Notez dans cette scène de restaurant les rayures horizontales de sa chemise :

Et ce somptueux costume droit aux revers en pointes et large rayure. Je remarque aussi que les vêtements de Gordon Gekko jouent beaucoup plus sur les contrastes. Les couleurs sont franches et opposées, là où Bud Fox porte des camaïeus beaucoup plus sourds. Même au sport. Gekko, c’est noir et blanc. Bud Fox, grisouille.

Si la chemise rose rayée en haut est simple, celle juste en dessous est plus osée, vichy à col blanc !

Allez, trêve d’analyse. Pour le plaisir, d’autres photos à l’envie… ! Coupes, couleurs, motifs, admirez le travail !

Justement ce travail, à qui le doit-on? La costumière Ellen Mirojnick fut aidée dans sa tâche, ultra pointu, masculine et opulente, par un grand prêtre de l’élégance masculine, l’auteur Alan Flusser. Il est cité dans les remerciements. Où l’on apprend également un peu plus sur l’origine des vêtements.

Avant de se quitter, un dernier regard vers Gordon, le col de chemise parfaitement pincé par une belle agrafe en or.

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

Le fil-à-fil

S’il est possible de les couper dans des flanelles moelleuses ou des tweeds rugueux, la plupart des costumes sont toutefois réalisés dans des draps de laine lisses. Quand on pense costume, on a plutôt tendance à le voir ainsi, sans relief excessif, dans un tissu sans aspérité. C’est la partition habituelle du drapier. Les liasses « de ville » sont remplis de ces lainages secs et sans grain.

A l’intérieur toutefois de cette proposition, il existe un grand nombre de dessins. Les unis bien sûr. Puis les faux-unis, comme les chevrons ou les caviars, qui se voient de près mais s’estompent de loin. Et enfin les rayures, à la craie ou tennis, puis les carreaux, dont les fameux prince-de-galles. Voilà généralement qui donne le choix. Une sélection qui bien sûr peut se croiser avec le poids, pour donner autant de costumes que nécessaire à l’honnête homme suivant les saisons.

Il ne faudrait pas toutefois passez trop vite sur les unis. On aurait tord de les réduire à une petite famille simplement constituée d’un long dégradé de gris et de bleus.

Car au-delà de la couleur, le procédé même de teinture peut faire apparaitre du relief et un grain particulier. Faussant l’aspect totalement uni et par là même la catégorie elle-même. Les unis ne le sont pas tant que ça !

Tout se joue au niveau de la teinture. Celle-ci peut intervenir en amont de la réalisation du tissu, ou après.

Première option : le drap est tissé dans une couleur neutre comme l’écru. En sortie de métier à tisser, la pièce obtenue est alors teintée à la demande. Ce procédé massif a pour effet de donner un tissu à la couleur dense et uniforme. Voici un dégradé de draps Holland & Sherry Cape Horn ainsi teintés. Les couleurs sont homogènes. (= teint en pièce).

Second option : les ballots de laine brute sont teintés. Des fils aux teintes nuancées sortent de ces divers ballots. Puis le tissu est réalisé à partir des ces fils. En faisant un peu varier les teintes des fils, on obtient des nuances sur le tissu final. On parle alors d’un fil-à-fil. Chaque fil apporte sa touche de variation. Il y a la teinte générale faite de l’assemblage des fils. Et il y a les teintes particulières, toutes un peu différentes. (= teint en laine / ou teint en fil).

Les gris sont depuis très longtemps réalisés et appréciés de cette manière. Ces fil-à-fil, les anglais les appellent « sharkskin » pour peau de requin. Les costumes de James Bond (encore lui !) sont souvent coupés dans ces « sharkskin » dont la prononciation seule fait sérieux. Pour un style affuté. L’effet du fil-à-fil peut être plus ou moins appuyé par l’effet de teinture. Généralement, les gris clairs en fil-à-fil sont très marqués et irisent beaucoup. Cary Grant dans La Mort aux trousses porte un costume fil-à-fil foncé qui fait peu ressortir les nuances. Mais dans les années 50, il était assez courant de voir des fil-à-fil clairs très francs.

Les drapiers peuvent aussi s’amuser à renforcer l’effet contrastant du fil-à-fil en alternant franchement les teintes, un fil sur deux par exemple, ce qui a pour effet de créer un effet « pick & pick ». Ainsi, des draps gris clairs peuvent être en fait constitués de fils presque blancs et d’autres presque noirs. Il y a alors une grande tension visuelle qui peut se rajouter ou non à l’effet fil-à-fil. Voyez l’exemple ci-dessous. La même photo à deux échelles. En petit vous voyez un gris. En gros, vous voyez les deux couleurs clairement.

Les avis sont très tranchés sur ces fil-à-fil versus des draps unis. J’ai tendance personnellement à préférer les seconds. Question de goût. Toutefois, les drapiers ne font jamais des très unis, qui font très cérémonie.

Je note toutefois deux choses depuis quelques mois. Les jeunes sont très demandeurs des gris clairs à effet fil-à-fil. Pour l’excellente raison qu’ils rappellent les flanelles. Et oui, les flanelles en sont d’une certaine manière, avec leurs nuances chinées. Mais comme on ne peut les porter toute l’année, les fil-à-fil plus « quatre saisons » sont une bonne alternative. Ils apportent de la profondeur et de du relief.

La seconde chose est que je pense que les drapiers s’en sont rendu compte. Car les liasses s’étoffent de ce côté-là. Et surtout, les bleus, marine et plus clairs, qui avant étaient toujours teints « en pièce », du nom du premier procédé décrit plus haut, apparaissent en force en version fil-à-fil maintenant. Cela a pour effet de donner du grain et une profondeur nouvelle, peu vue il y a encore quelques temps. Et pour les costumes de mariage, ces bleus fil-à-fil, et bien, ils marchent à fond !

  Bonne semaine, Julien Scavini

Jusqu’à quelle hauteur peut-on porter (sans bretelles) son pantalon ? (Bonus)

En faisant une bête recherche sur google au sujet des acteurs célèbres d’Hollywood, je suis tombé sur ces trois photos, particulièrement parlantes. Trois acteurs, deux styles de pantalons. Le fait qu’ils soient torse-nu aide à mieux comprendre la disposition du pantalon sur les hanches, dans le prolongement de mon article précédent. Ryan Gosling porte un pantalon qui tient grâce à la largeur du bassin. Clint Eastwood et Steve McQueen portent à l’inverse des taille haute, ou taille naturelle. Leurs pantalons sont placés juste sous le nombril, et serrent le ventre mou pour tenir. Un confort que peu d’hommes supportent encore. Il faut être bien svelte.

Jusqu’à quelle hauteur peut-on porter (sans bretelles) son pantalon ?

Nous vivons une époque de liberté importante concernant le vêtement. Chacun peut s’habiller comme bon lui semble. Les marques tentent de suivre en proposant des produits très divers. Il y en a pour tous les goûts. Cela sur l’autel d’une certaine forme d’harmonie peut-être. Il y a cinquante ans, la mode était plus homogène. Prenons l’exemple du pantalon. De toutes les formes, de toutes les ampleurs, de tous les goûts. La variété est si impressionnante qu’il est possible d’en perdre son latin actuellement.

La hauteur sur les hanches est un point qui a beaucoup évolué. La comparaison de la hauteur de l’ouverture du zip devant peut aller du simple au double. Les coupes modernes, de jean ou même de costume, peuvent présenter 12cm voire moins. Les pantalons classiques taille haute arrivent facilement à 20cm voire un peu plus sur demande. Le grand écart total.

La grande interrogation du moment consiste à donner un nom à telle ou telle hauteur. Est-ce taille haute ? Est-ce taille basse ? Est-ce taille naturelle ? D’autant que je le constate bien souvent, chaque personne a sa propre appréciation. Certains clients, quand je vais leur demander ce qu’ils veulent comme hauteur me répondent « taille haute, c’est sûr » et me montrent leur chino Uniqlo en me disant « comme celui la ».  D’autres me disent « ah non moi, pas taille basse » et quand je leur fais essayer ce qui est « mon » taille basse servant à la prise de mesures, ils me disent « ah c’est super comme ça oui ». La confusion est donc totale.

On me parle souvent du nombril en référence. Mais le nombril, c’est très haut ! Quand on a le ventre plat, il correspond à peu près à l’endroit où le buste est le plus étroit, car creusé sur les côtés, au dessus des hanches. L’appellation « taille naturelle » me paraît le mieux convenir pour cet endroit. Et se confond avec la taille haute.

En revanche, porter le pantalon là n’a rien de naturel.

Il s’agit d’une partie molle du ventre. Pour que le pantalon tienne là, naturellement, il faut qu’il soit suffisamment bien ajusté à la ceinture. Or, lorsque l’on s’assoit, le ventre se détendant, le pantalon devient alors un vrai garrot. J’ai constaté que les hommes au ventre plat et très musclé, eux, ne ressentaient pas d’étouffement, car ils sont gainés. Il suffit de voir comment Sean Connery ou Roger Moore portent leurs pantalons dans James Bond. Voyez comme ils portent les pantalons hauts. Sans bretelles. Et les pantalons tiennent. Il faut des abdos en béton pour ça, car les pantalons leurs serrent le « bide », expression triviale mais réelle.

Pour moi par exemple, mon ventre mou se retrouve pincé affreusement. Et si ce n’est pas assez serré, alors le pantalon tombe tout le temps. Dilemme.

Deux solutions existent alors. La première est d’agrandir la ceinture et de recourir à des bretelles. Seules à même de garantir un pantalon haut mais confortable, qui ne tombe pas tout le temps. Un client avait défini qu’il fallait pouvoir placer le point entre le ventre et le pantalon pour être totalement confortable ainsi. Le pantalon flottait relativement, mais les bretelles tenaient. Je lui réalisais d’exquis pantalons avec mon atelier italien, voyez plutôt :

Autre solution, continuer d’endurer d’avoir le ventre serré au nombril… Oui, continuer. J’ai remarqué sur mes vieux clients qui portent ainsi – et exploit suprême, sans bretelles – qu’ils ont à cet endroit comme une habitude du corps. Une sorte de renfoncement où le pantalon se loge tout naturellement. Le corps s’est fait à l’usage. Ils ont souvent un peu de graisse au dessus et aussi en dessous. Ce qui rempli bien le haut du pantalon. Finalement, cette façon de porter qu’avait Chirac et dont tout le monde se moquait. Sans bretelles, son pantalon tenait grâce à l’habitude de son corps dont les bourrelets étaient soigneusement espacés ! Cette photo de Jacques Chirac est tout à fait caractéristique de ce pantalon qui trouve appui non sur les hanches, mais sur le petit bas ventre. Il faut le travail du temps pour en arriver à ce résultat :

3 à 5cm environ sous le nombril, les hanches commencent à se dessiner et le pantalon, là, trouve un appui intéressant. La ligne reste pour moi à « taille naturelle », visuellement taille haute, même si au sens strict, ce n’est pas tout à fait vrai. La ligne de jambe paraît toujours élancée lorsque le pantalon s’arrête au niveau des hanches.

Comment juger qu’un pantalon devient taille basse ? Pour moi, je dirais que c’est lorsque les lignes de l’aine (ces deux obliques dessinant les hanches et pointant vers le pubis) commencent à se voir. Le fait de voir ces deux lignes pour moi est caractéristique d’un taille basse. Le nouveau James Bond, Daniel Craig, porte ce que je qualifie de taille basse. Légère. Pas ultra. Mais taille basse déjà un peu :

Ces appellations je l’ai dit varient beaucoup d’une personne à l’autre, surtout suivant ses habitudes et son poids. Lorsque j’étais un peu plus corpulent il y a deux ans, j’avais tendance à commander des pantalons légèrement plus bas. Je m’y sentais mieux, moins serré, plus confortable. Maintenant que je suis revenu à un ligne plus mince, je suis revenu aussi à mon standard ancien de pantalon, 3cm sous le nombril environ.

Je crois beaucoup à la vertu d’un pantalon qui monte assez haut, pour donner de la jambe, mieux tenir la chemise et  rendre une impression générale plus apprêtée. Mais je comprends aussi la demande et le confort de certain pour un peu plus bas. Tout l’intérêt pour moi est d’adresser au mieux la demande de mon client, de comprendre son envie.

Hercule Poirot, le Roi de Trèfle

Le 12 mars 1989, la chaine de télévision anglaise iTV diffusait le 9ème épisode de la saison 1 d’Hercule Poirot avec David Suchet, basé sur une nouvelle d’Agatha Christie de 1923. Poirot et son associé le capitain Hastings sont invités sur le tournage du prochain film de Bunny Saunders, un ami réalisateur. Le directeur du studio, Henry Reedburn, devient très vite le centre d’intérêt de l’épisode. Il est infect et ne salut même pas Poirot. Que va-t-il se passer? Comme d’habitude, cette production est d’un excellent niveau en ce qui concerne les vêtements. Ce directeur justement, il porte un costume trois pièces, bleu nuit à très fortes rayures craies. Le gilet est droit, le col de la veste en pointe et le pantalon généreusement opulent. Très joli nœud-papillon aux motifs cubiques :

Quelques instants plus tard, après s’être disputé avec l’actrice, il en vient au main avec son acteur principal, qui a comme principal défaut celui de « taper dans la bouteille ». Il ressemble beaucoup à Errol Flynn. Les gardes du studio ramènent le calme. Impeccables tenues de tous les côtés. Les gardes n’ont pas de poches en bas de la veste. Juste des poches à la poitrine. Intéressant !

Poirot et Hastings sont arrivés sur le plateau pour observer le tournage. Si le détective belge est toujours sur son « 31 », le capitaine lui aime les ensembles un peu plus sport, qui vont bien avec sa voiture coupé cabriolet. Le pull coll roulé est du type « arran » avec ses larges torsades. Le trench-coat en cuir a beaucoup d’allure, mais n’est plus très à la mode depuis François de Grossouvre.

Les évènements s’enchainent. Le Prince Paul de Maurania qui est intime de l’actrice principale appelle Poirot dont il est ami. Les choses tournent au vinaigre au studio. Si la chambre est le décor le plus ringard qui soit ( on s’étonne d’ailleurs d’une telle économie stylistique ), la robe de chambre est très belle. Je n’arrive pas clairement à voir si elle est boutonnée en plus de la ceinture.

Puis que l’on est aux robes-de-chambre, regardons celle du majordome qui ouvre à la police sur le lieu du meurtre présumé. Simple opposition de marine et de rouge avec passepoil bicolore. Superbement simple, superbement suffisant :

Poirot et Hastings mènent l’enquête. Le premier n’a guère changé de tenue depuis la veille : manteau sous les genoux, camouflant un costume trois pièces gris souris, veste trois boutons col pointe et gilet croisé. Hastings lui a troqué l’ensemble sport contre le croisé à fines rayures recouvert d’un imperméable raglan. Remarquons la cravate et le papillon qui apportent une heureuse touche de couleur.

La police en la personne de l’inspecteur Japp mène aussi l’enquête auprès du voisinage. Un père et son fils en tweed, façon gentry convenable. Le fils a une chemise ivoire. Le père blanche à col rond, probablement un faux col dur, à l’ancienne mode, là où le fils a choisi la modernité du col mou. Japp porte aussi le faux col dur. Sa cravate étriquée renvoie certainement à l’étroitesse d’esprit du personnage.

Les deux limiers interrogent Bunny Saunders qui était dans les parages. Tiens tiens… Il porte aussi le trench en cuir. Noir qui plus est. Tout un style. On ne l’aperçoit que peu de temps, il porte des chaussures bicolores noir et blanc, ce qui rajoute au tapage visuel.

En deux coups de cuillère à pot, Poirot résout l’affaire, qui n’est pas, il faut l’avouer, la meilleure que l’on ait pu voir. Toutefois, cet incroyable sweater porté par le réalisateur est si dingue que l’on oublie bien vite l’intrigue. Et comme les pantalons étaient à la taille haute, les pulls étaient en conséquence courts. Superbe impression visuelle.

Tout est bien qui finit bien. Le Prince retrouve le sourire et il remercie chaleureusement le bon détective qui a sauvé son honneur et celui de sa dulcinée. Hastings est revenu à un ensemble plus sport, blazer et pantalon gris. Ce petit foulard autour du cou ne va pas tellement avec cette criarde pochette rouge. Mais qu’importe, on ne voit pas cela, car on est tout ébloui par le gros blason brodé sur la poitrine !

Enfin, n’oublions pas de citer l’étonnante villa moderne « High and Over » située à Amersham, qui comme dans beaucoup d’épisodes, joue un rôle principal :

Belle et bonne semaine. A bientôt. Julien Scavini

Le dos du gilet

Le dos du gilet est toujours en doublure. C’est un fait qui ne se discute pas. Cette petite pièce de matière luisante fait partie intégrante de l’esprit du gilet, bi-matière et bi-face. Et pour tous les clients, c’est l’occasion de se demander si cette doublure va être ton sur ton du gilet lui-même, ou en décalage, et quel va être le degré de fantaisie. Lorsque la veste tombe, elle-même pouvant être doublée avec ou sans fantaisie, le dos du gilet apparait au grand jour. Et il peut être un « statement » comme disent les anglais, une déclaration de style, haute en couleur, comme sur la photo ci-dessous. Mais ça, c’est au choix du porteur.

Alors lorsque samedi j’évoquais cela à un jeune marié, il m’a coupé au bout de quelques instants en me demandant : « mais pourquoi le dos est-il toujours en doublure ? » Bonne question je dois dire, que je ne m’étais jamais vraiment posé.

La réponse est toute bête, le prix.

Lorsque le gilet est apparu, sous l’ancien régime, époque Louis XIV, il était très long, jusqu’à mi-cuisse. Et on l’appelait d’ailleurs « veste », et la veste dans le sens de vêtement du dessus était appelée « justaucorps ». Ce gilet recouvrant allègrement le haut des jambes avait une doublure plus courte dans le dos. Les pans avant du gilet apparaissaient comme des décors couvrant le haut de la culotte. Avec le temps, le gilet s’est raccourci pour arriver au modèle que nous connaissons aujourd’hui, s’arrêtant un peu en dessous de la taille naturelle. Et le dos a fini par se caler à la même longueur.

Ce gilet daté de 1750 fait parti des collections du Palais Galliera à Paris. Une somptuosité. On aperçoit discrètement le dos d’une autre matière :

Sous l’ancien régime, le tissu coûtait très cher. Et le tissu de luxe (les reps et ottomans, les velours lisses ou gaufrés, en laine, en mohair ou en soie) coûtait encore plus cher. Une petite fortune même. Ils étaient bien évidemment fabriqués sur des métiers manuels, avec des matières premières rares. Sans parler du fait que les vêtements étaient rehaussés d’or et d’argent. Imaginez qu’un de ces beaux vêtements valait plus que la solde annuelle d’un soldat. Et probablement plus que le revenu d’un foyer de paysans. Le tissu était une matière précieuse. Chaque centimètre carré avait une valeur. On ne perdait rien et les tailleurs faisaient au plus près. Il a fallu attendre le début du XIXème siècle pour voir le prix du tissu décroitre formidablement grâce au coton et à la mécanisation.

Si bien que pour ces gilets dont au fond seul le devant comptait vraiment à la vue des autres, le dos était méprisé. Et les tailleurs recouraient à de la simple toile végétale (lin, chanvre peut-être). Comme pour l’intérieur des habits. La belle doublure, c’est une invention du XXème siècle là encore, avec la découverte de la rayonne notamment. Au XIXème siècle, on utilisait du satin de coton. Et la soie trop précieuse n’a jamais vraiment été utilisée.

Ces gilets de l’ancien régime avaient parfois la qualité d’être noués dans le dos, au milieu, comme un corset. Voyez ces différents modèles sortis de Google image :

Donc cette tradition d’un dos de gilet en une autre matière, moins précieuse que le devant vient de là. Et elle s’est perpétuée. Dans les années 50, l’invention des fibres élastiques permet aux tailleurs de proposer des gilets moulés sur le corps, mais le laissant libre de ses mouvements. Une bonne idée, qui n’a pas eu de suite toutefois. Et jusqu’à nos jours, le dos du gilet est en doublure.

Toutefois, le coût du tissu diminuant toujours et encore, il n’est pas beaucoup plus cher maintenant de proposer le dos du gilet dans le même tissu que le devant. (Notons toutefois qu’en moyenne, la doublure vaut dix fois moins chère que le lainage principal. Tout de même !) C’est une question intéressante de style. Surtout si le gilet est vu comme une petite pièce pouvant être portée seule, sans veste parfois.   

  Bonne semaine, Julien Scavini

Laisser la veste croisée ouverte

J’entends dire et je lis ça et là que la veste croisée est à la mode. Le fait est que d’élégants jeunes hommes en commandent, parfois pour leurs mariages. Cette forme un peu désuète attire et fascine. On me pose des questions dessus. On prend des renseignements. Cela dit, dans le volume général, c’est très embryonnaire. Et dans les cabinets d’avocats ou les tours de la Défense, la veste croisée ne doit pas être à tous les coins de couloirs je pense ! Il me semble qu’il y a là d’abord et avant tout, un effet de mode … de papier. Nous ne sommes plus dans les années 80 où le croisé était presque l’unique forme de rigueur.

Parmi la foule des questions sur le croisé, une en particulier revient souvent, sur la nécessité de garder le veston fermé. Et que par extension, le croisé est peut-être plus indiqué l’hiver que l’été. Boutonné comme une armure, il donne chaud à son porteur. En revanche l’été, il devient un carcan un peu étouffant. Généralement, je suis assez d’accord avec cette hypothèse et souvent, c’est même moi qui l’a donne. Je pense que l’été, un bon costume trois pièces, en particulier pour une cérémonie, est plus indiqué. Car la possibilité de rester en gilet la veste posée quelque part est plus rafraichissante que la veste croisée toujours vissée au corps. Mais ce n’est qu’une idée.

Il est admis dans les cercles les plus érudits que la veste croisée doit rester boutonnée. Le Chouan des Villes dans son dernier ouvrage enfonce le clou d’ailleurs. Une veste croisée doit toujours restée croisée. De manière un peu basique, j’ai tendance à être d’accord. C’est le meilleur moyen de ne pas lancer un débat sans fin. Les axiomes ne se discutent pas. Ils sont ainsi.

Toutefois, pour moi-même, je suis assez partisan de la possibilité de laisser la veste croisée ouverte. Je revendique même ce droit, ce plaisir.

Dans les années 30 et 40, lorsque le gilet droit se portait sous la veste croisée, en intérieur, la veste était allègrement laissée ouverte. J’ai déjà vu plusieurs fois cela dans de vieux films en noir et blanc. Évidemment, il suffit que je cherche maintenant pour ne pas trouver d’illustration.

Plus proche de nous, il y a le Prince Charles. Pour les anglophiles élégants, il est une sorte de phare au milieu de l’océan commun. Une référence sur le sujet sartorial. Et le Prince Charles qui porte beaucoup de vestes croisées (de costumes par extension), ne rechigne pas à laisser sa veste ouverte comme ci-dessus.

Si la veste croisée est bien coupée, eh bien, elle drape et tombe parfaitement. Une veste croisée laissée ouverte a beaucoup de classe. Je dirais même que c’est l’apothéose d’une certaine allure détachée, plus que décontractée. Lorsque l’on est très sûr de son allure et de son tailleur, il n’existe aucun inconvénient à ce que la veste reste ouverte. Les pans s’évasent avec une exquise distinction. La tenue alors ne parait que plus opulente.

D’ailleurs entre nous, le manteau croisé est exactement sur la même longueur d’onde. Porté ouvert, comme Carry Grant sur cette photo, il est d’une classe inégalable. Tout ce tissu qui bouge et s’agite sur et autour du porteur impressionne l’œil qui regarde. Et renvoie une impression d’aise et de plaisir.

C’est pourquoi, si vous possédez une veste croisée, il faut essayer de la porter déboutonnée parfois en intérieur. Vous y prendrez goût. Cela enlève au croisé son aspect un peu raide. Et relativise aussi ces règles classiques, qui sont souvent empilées comme des médailles de vertu. Le croisé n’est pas obligatoirement boutonné. Pour les néophytes oui. Mais pour ceux qui ont un peu de « level » comme disent les jeunes, c’est une liberté qu’il est heureux de prendre.

Pour avoir le plus grand plaisir d’avoir l’air d’une vieille baderne !

  Bonne semaine, Julien Scavini

Le bouton, partie seconde

Après les formes, voici la question des matières enfin. La plupart des boutons sont réalisés en plastique maintenant. Les plus élégants, ceux des tailleurs et du bon prêt-à-porter sont plutôt en acétate de cellulose, comme la fausse écaille des lunettes. Cette matière imite élégamment la corne. Elle a l’avantage d’être stable, à l’usage et au nettoyage. Évidement, les plus beaux boutons pour homme sont en corne. La célébration des matières naturelles est toujours un plaisir. Ils ont le défaut toutefois d’être plus friables, donc plus cassants. J’ai tendance dans mon travail quotidien à préférer l’acétate, pour ne pas avoir de problème de SAV à ce niveau. Mais si l’on me demande, je peux proposer de la corne, bien sûr. Voici différentes plaques d’acétate de cellulose, prêtes à être débitées en boutons. De ce que j’ai compris sur le site du fabricant, une plaque vaut… 0,0011€. C’est pas cher !

Plus élégante donc, la corne. Je me suis pendant longtemps demandé d’où venait cette corne. Impossible de savoir auprès des fournisseurs… Et puis un jour sur un salon professionnel, je demandais son avis à l’agent commercial de Vitale Barberis, qui appela au pays un vieil italien spécialisé dans le bouton. La réponse me laissa coi. Et bien d’Inde pardi, le pays des vaches sacrées. Oui tout à fait. Les vaches y sont sacrées, mais une fois mortes, entre les peaux qui sont vendues à l’étranger pour le tannage, et les sabots et cornes qui sont transformés en boutons élégants, elles sont d’un commerce p