Apprendre l’aisance

Récemment, deux clients m’ont apporté un éclairage amusant sur la façon d’appréhender la veste et son aisance. Le premier est un nouveau client. Comme à l’habitude, je fais essayer des bases pour pouvoir prendre mes mesures. Car en demi-mesure, le procédé est toujours le même. A partir d’une base 0, dans une taille X ou Y, je vais demander à l’atelier des altérations. Ainsi, sur la base essayée, mettons une veste taille 50, je vais pouvoir demander une épaule basse, un agrandissement de la carrure dos, un cintrage de la taille, un raccourcissement des manches, etc… L’atelier ne reçoit en effet aucune mesure absolue, mais des mesures relatives, limitées à des évolutions de certaines valeurs de la base.

Avec ce client, il a fallu essayer plusieurs bases, plusieurs tailles. Il n’était habitué qu’au prêt-à-porter. Faire un costume de cette manière, prendre le temps, dépenser un peu plus d’argent (900€ chez moi), cela l’obligeait à se questionner et à faire attention. Se faisant, il a découvert l’aisance. Pas celle en trop. Pas celle qui manque. Juste celle qui va bien.

ILLUS168

Le second client est un habitué à qui j’ai déjà fait plusieurs costumes. Et à chaque nouvelle commande, l’idée est de revenir avec le vêtement précédent pour revoir les corrections et se demander ce qu’il est possible d’améliorer. Se faisant et pour la dernière commande, nous avons acté une légère augmentation du volume à l’épaule par rapport aux trois, quatre précédents opus.

A l’arrivée, le contraste avec le précédent costume, porté ce jour là, était criant, et le monsieur s’exclama ravi que c’était parfait. Cette légère aisance était une découverte heureuse. Et un bienfait. Sans pour autant faire un sac large, non non. Comparativement, ces autres costumes, pourtant tout à fait raisonnables et bons, lui paraissaient moins amples : « ah mais finalement, je suis serré« .

L’aisance ainsi, demande un apprentissage. Et c’est la capacité à itérer doucement chez le tailleur qui permet de tester cela. A la différence du prêt-à-porter, qui ne change que d’une taille à l’autre, ou drastiquement, d’une maison à l’autre. La fidélité ainsi à son tailleur et le meilleur gage, pour que dans le temps, il soit possible de goûter des manières de s’habiller différentes. Cela peut être l’aisance. Cela peut aussi être raccourcir ou allonger les vestes…

Belle semaine, Julien Scavini

La coupe suivant les pays

Durant de nombreuses décennies, les tailleurs apprenaient la coupe au sein d’académies, souvent tenues par des tailleurs de grand renom, comme Ladevèze puis Darroux en France. La relative autonomie des pays rendait alors moins spontanés les échanges, ci-bien que d’un pays à l’autre, les coupes et le travail finirent pas être différents.

Si la coupe anglaise moderne s’est diffusée à partir des années 20 et 30 au monde entier, les années 40 et 50 ont fait évoluer de manière nationale les coupes, conduisant à de véritables Écoles de style.

Avec la montée en puissance de l’industrie et la disparition des tailleurs, la production mondial est plus homogène depuis les années 80. C’est ainsi que le costume Hugo Boss est devenu une sorte de standard international, comme en architecture par exemple.

Le style international envahit de nos jours les rues des capitales, de Hanoï à New-York, en passant par Sao Paulo et Berlin. Toutefois, de légères disparités de goût existent, en particulier en Europe. Anglais, Français et Italiens ne partagent pas tout à fait la même approche.

Je me suis amusé à dessiner ce que pourraient être les coupes nationales. A prendre évidemment avec des pincettes, tout idée de généralisation devenant stéréotype outré. Ces dessins ne sont pas scientifiques, mais ils distillent l’idée qu’encore aujourd’hui, les tailleurs – et en partie le bon prêt-à-porter – peuvent être différents d’un pays à l’autre.

Ces dessins stéréotypes ont une certaine vérité historique si on les replace dans les décennies 60-90. Depuis, tout de même, ces styles se sont estompés. Quoique…

ILLUS167-1

La coupe anglaise se caractérise par une coupe confortable, cherchant à mettre le corps en valeur sans le contrarier. C’est une École de la souplesse en même temps que de l’allure. Distinction et sportivité. L’épaule est moyennement structurée, la taille moyennement pincée, les basques fermées et la taille naturelle. Le cran de revers est ouvert. Typique de Gieves & Hawkes ou Henry Poole.

 

ILLUS167-2

La coupe italienne développe beaucoup le trapèze, pour donner du tombant et une mollesse importante à la veste, que l’on ne sent plus. La structure est légère, la poitrine un peu ronflante. La taille est placée très bas, comme les poches et les boutons pour dégager une poitrine très masculine. Le cran de revers est petit. Dans l’esprit de Rubinacci.

 

ILLUS167-3

Les Français sont cartésiens et précis et cherchent à le faire savoir. La coupe parisienne est sculpturale, taillée au millimètre. Les épaules sont étroites et les têtes de manche enflées (car c’est plus dur à faire donc je montre que je suis un tailleur de haute-volée). Tout est au plus près du corps. La taille est haute et le revers roule assez haut, ce qui camoufle un peu la cravate. Il y a une sorte de réserve. Il y a aussi par rapport à l’Angleterre une perte de spontanéité, de simplicité dans le vêtement qui n’est qu’un vêtement. Pour les tailleurs français, avant d’être un vêtement, il s’agit de faire une œuvre. Les nouveaux entoilages italiens permettent toutefois de rendre plus souple ce qui était auparavant une armure. A la croisée de Cifonelli, Lanvin, Camps De Luca, Arnys… Les tailleurs allemands dans les années 60 avaient les mêmes idéaux il me semble.

 

ILLUS167-4

Je ne pouvais terminer cette comparaison amusante en oubliant la coupe ‘sack suit’ chère aux américains. Ils ont développé ce concept dès les années 1900, de veste molle, sans structure, taillée comme un sac à patate. Il n’y a même pas de pince sur le devant, le cintrage est inexistant. La grande allure américaine des années 60, toutefois abandonnée au profit du goût italien luxueux étalé dans les department stores.

 

Bien sûr, de nos jours, ces catégories sont presque caduques. Mais mais mais… des influences restent.  The Kooples et Dior continuent de proposer un style très près du corps aux épaules structurées, quand Richard James ou Ede & Ravenscroft proposent un style plus traditionnel anglais. Boggi distille une aisance plus italienne, que Suit Supply s’emploie à vendre partout. Etc Etc…

Belle semaine, Julien Scavini

Le blazer bleu moyen

L’année dernière, j’avais disserté sur l’utilité de la veste tabac pour faire de belles associations l’été, saison toujours délicate du point de vue de l’élégance. Le tabac a cette qualité d’être assez médian, ni chocolat, ni beige, ce qui permet une grande polyvalence.

Il se trouve que je possède un blazer bleu moyen qui a cette qualité aussi. Réalisé dans un natté Vitale Barberis vendu par Drapers, il est très respirant et léger. D’ailleurs, VBC décline ce tissu 100% laine en une infinité de couleurs agréables.

J’avais choisi un peu au pif une nuance de bleu pas trop claire et pas trop marine non plus, pour changer, mais sans plus de réflexion. A l’usage, ce bleu médian est très commode, si bien que ces dernières semaines chaudes, je l’ai mis un jour sur deux.

ILLUS166

Je l’ai associé la plupart du temps avec des pantalons bleus. Une fois avec un bleu gris, un peu air-force, une autre fois avec un pantalon bleu marine, une troisième avec un bleu ciel. Très commode. Et une fois avec un pantalon beige, une autre avec un pantalon blanc. Et bientôt avec du gris.

Les pantalons bleu marine ne sont jamais facile à assortir, car si le blazer est d’une teinte approchante, ce n’est pas esthétique. Avec ce bleu plus clair, c’est pratique. Avoir le bas foncé permet de jouer sur le contraste et n’est pas inélégant. Souvent en effet, le haut est foncé et le bas clair. Il est tout à fait possible de faire l’inverse.

Et le bleu du blazer reste assez foncé pour être discret et passe-partout. Une veste bleu ciel serait très typée été. Or, cette teinte peut se porter longtemps, même aux lisières de l’hiver. Pensez-y!

Belle semaine, Julien Scavini

Pourquoi fait-on des surpiqures?

Il est assez classique de trouver au bord des costumes de légers petits points, en particulier le long du bord devant, du revers, du col et des poches. Ce petit point est un détail technique et historique, devenu maintenant pour beaucoup une question esthétique. Pourtant il est normalement bien utile.

La laine est une étoffe qui possède naturellement beaucoup de gonflant. C’est à dire qu’une fois repassée, malgré un pli marqué au fer, la matière va avoir tendance à l’estomper et à retrouver son état initial. C’est tout l’inverse pour une feuille de papier. Une fois pliée, il sera à jamais impossible de la retrouver plate sans marque. Les fibres auront été cassées. On utilise la laine pour faire des vêtements luxueux, précisément pour cette qualité de gonflant. Le corollaire est que la laine drape bien, qu’elle est fluide.

Seulement voilà, si la laine apprécie gonfler, il est difficile d’obtenir des bords de veste très nets dans le temps. C’est pourquoi depuis des temps immémoriaux, les tailleurs réalisent un petit point au bord pour tenir le pli et la couture. Ainsi, le bord de la veste est d’abord piqué à la machine, puis lors de la mise en place du bord net, une discrète piqure main est exécutée. Idem pour les rabats de poches : le bout de tissu est piqué machine avec le bout de doublure, et lorsque l’on retourne pour façonner un joli rabat, on exécute un petit point.

Ce petit point à la main chez les tailleurs s’appelle « le point perdu ». Car il doit être très très discret et fin, à 1mm du bord pour les vêtements habillés ou à 5mm pour les vestes sports et gros tweeds. Les techniciens parlent eux du « quart de point arrière ».

Toutefois et depuis des décennies, l’industrie a développé des machines pour ne pas avoir à faire à la main ce point long et fastidieux. Deux machines existent : la machine AMF pour American Machine Factory et la machine Columbia. D’où les deux appellations en industrie : point AMF ou point Columbia. Les deux procédés diffèrent, aussi ne sont-ils pas utilisés aux même endroits. Le point Columbia présente à l’envers une succession de chainettes (des points qui s’enchainent les uns les autres, plutôt grossier) alors que le point AMF montre un envers délicat très similaire à ce qui se fait à la main. Ainsi, le point AMF est généralement utilisé pour le bord des vestes et le point Columbia pour poser les doublures ou faire le bord des poches de pantalons. Le point AMF est plus compliqué à mettre en œuvre, car la machine doit d’abord ‘avaler’ une longueur limitée de fil, disons 50 à 70cm seulement, qu’elle restitue comme à la main ; alors que la machine Columbia fonctionne à partir d’une bobine de fil. Le point Columbia est plus économique à mettre en œuvre du strict point de vue de l’industrie.

La surpiqure visible au bord de la veste est donc un point AMF. Parfois, d’une précision difficile à distinguer d’un point main. Si la machine est parfaitement réglée, ce point est très plat. Si la couleur est en parfaite correspondance, alors le point est à la fois très plat et invisible.

ILLUS165

Évidemment, des stylistes en mal d’inspiration ont trouvé drôle à une époque de tendre ce fil, avec pour effet de faire gondoler les surpiqures. C’est devenu un élément de style, d’abord de costumes de créateurs genre Dolce & Gabbana puis des costumes médiocres. La bonne surpiqure ne doit pas gondoler ou très très peu.

Cette surpiqure a un coût important, car elle est longue et précise à faire. C’est pourquoi de nombreux faiseurs l’ont aussi abandonné. Cet abandon purement économique est doublé d’une question de style : un costume sans surpiqure étant parfois considéré comme plus épuré, à l’instar de Dior et de la haute couture. Toutefois, pas de surpiqure est toujours mieux qu’une surpiqure de couleur…

La surpiqure permet à la veste de garder un bord très net, et surtout permet de renforcer la toile intérieure dans le cas de costumes entièrement entoilés. C’est pourquoi les bons faiseurs italiens, Brioni, Pal Zilera, Canali et d’autres ont toujours gardé ce point de détail, plus technique qu’esthétique en fait. La surpiqure n’a réellement de raison d’être que si le costume en entièrement entoilé. Car avec ce procédé artisanal de montage, l’intérieur très fluide ne permet pas à la laine de bien tenir son pli. La surpiqure est quasi obligatoire pour un costume entoilé, pour éviter qu’au but de 6 mois les bords manquent de netteté.

En revanche, lorsque le costume est thermocollé ou semi-traditionnel (un dérivé du thermocollage), la colle présente à l’intérieur de la veste et surtout de son bord tient la laine qui ne bougera pas. Les industriels utilisent un passement thermocollant pour tenir le bord ad-vitam. Dans cette vidéo Youtube, à 2min26, vous verrez une dame appliquer ce ruban collant sur les coutures du devant. A ce moment là, la surpiqure est en effet superflue!

Belle semaine, Julien Scavini

Conflit sartorial

Récemment, un ami me pointait une nouvelle page facebook déclinant à l’envie des petites blagues sur le thème sartorial. L’humour est similaire à celui  de Rosace, qui chaque semaine dépeint une situation cocasse, mettant souvent en relief la vanité et le tapage vestimentaire. Si Croquis Sartoriaux recourt aux dessins, Sartorial Meme – c’est son nom – recourt aux photomontages, pour pointer les dérives des élégants. Pour ceux qui se demandent ce que signifie l’anglicisme ‘meme’, wikipédia donne la définition sur cette page. Si l’humour y est la plupart du temps fort amusant, les piques deviennent parfois méchantes. C’est l’écueil principal de l’humour corrosif, surtout parlant d’élégance, qui peut devenir si l’on y prend pas garde, inélégant. Taper sur les amateurs de costumes De Fursac ou du style The Kooples peut être blessant. Surtout qu’il y a pire…

La plus grande des élégances est de ne pas le faire remarquer à ceux qui n’en ont pas ai-je toujours pensé. C’est un paradigme qui peut d’ailleurs se décliner à l’envie.

Pour exemple, Sartorial Meme a récemment mis en ligne ce détournement de la couverture du livre de Rose Callahan, intitulé I am Dandy.

sartorialmeme.jpg

Nous serions au XIXème siècle, le personnage de la photo détournée, le dandy parisien Massimiliano Mocchia di Coggiola, aurait pu demander en duel l’auteur de ce billet. Même pour un bien innocent combat de cannes. Mais la magie d’internet est de rendre anonymes les auteurs. La magie d’internet est en même temps de pouvoir écrire soi-même ses tribunes. Ce qu’à fait notre cher dandy, dans un billet très drôle, très osé voire excessivement piquant, à lire ici.

L’excès bien sûr caractérise les deux bords ici en présence. Et m’amuse. Il est étonnant de voir à quel point le vêtement peut soulever la fougue. Viscéralement. Comme si le monde en dépendait. Certes, vivre en beauté comme disait Saint-Laurent est impératif, mais il me semble inutile de se mettre dans de tels états. Chacun fait bien comme il veut tant que c’est dans le respect de l’autre.

L’élégance est justement un respect de l’autre, mais les élégances sont plurielles et nul n’est prophète en la matière.

Ce débat d’anciens et de modernes, d’orthodoxes et d’avant-gardistes, de précis et de fantaisistes n’en finira jamais. Lisez avec délice cet article scanné dans le Vogue Homme de novembre 1988. Il est de la main de Farid Chenoune, LE spécialiste de l’élégance masculine depuis la publication de sa bible Des Modes et des Hommes. Il n’est pas tendre avec les classiques gnangnans de mon genre. J’aurais fini sur un cintre au vestiaire à le lire. Son sujet est à la fois très classique, ses références érudites mais sa thèse est progressiste. Le pauvre Prince Charles que les élégants adulent en prend pour son grade. Alors que Bryan Ferry est donné comme exemple d’une simplicité sophistiquée…

Délicieuses batailles…

nov88 VH 1

nov88 VH 2

 

Je vous souhaite une excellente – et amusante – semaine. Julien Scavini

Chaussettes hautes et pantalons étroits

C’est une problématique récurrente lors de l’essayage des pantalons : le mollet accroche et le pantalon se bloque en dessous du genoux. C’est particulièrement vrai lorsque l’on passe de la position assise à debout. J’ai moi-même souvent rencontré ce désagrément, et l’on se retrouve à faire quelques pas comme si le pantalon était devenu un knickers. Parfois il faut taper un peu du pied pour faire redescendre la jambe sur la chaussure. Le mal contemporain!

Cette question du pantalon qui se bloque sur le bas de jambe a trois causes : un mollet fort, un pantalon étroit et des chaussettes hautes, les mi-bas.

Tout cela est surtout causé par l’étroitesse actuel de nos culottes. La majorité des pantalons – à la demande des clients – sont coupés sur environ 19cm en bas. Et parfois moins, 18,5, 18 voire 17 sont parfois demandés. Ainsi ajustés, les pantalons sont très collant au mollet. En position debout, c’est assez joli, mais un fois assis, le mollet s’élargit et bloque la jambe qui ne veut pas retomber.

ILLUS164

Lorsque le pantalon, fait 21 cm ou plus, il n’y a aucun problème. Cette allure à l’ancienne fait bon ménage avec les mollets forts et les chaussettes mi-bas.

Le problème est en plus renforcé lorsque le pantalon est d’une matière non-lisse, comme la flanelle. Avec un super 150 fluide, le pantalon glisse un peu mieux.

Les clients se tournent alors vers moi pour exiger une solution. Que puis-je dire? Soit couper le pantalon plus ample, soit se passer parfois de chaussettes hautes.

Pour ma part, c’est ce que je fais. Avec mes pantalons les plus étroits et les plus rugueux (comme mes costumes en flanelle), j’abandonne les mi-bas et je recours aux petites chaussettes. Labonal en produit d’excellente en coton ouaté, de toutes les couleurs, qui tiennent relativement bien le mollet sans s’affaisser. Et pour les esprits chagrins qui pensent au mollet mis à nu, il n’en est rien. Un pantalon étroit n’arrive pas à monter haut et se bloque passé la cheville, ne découvrant que de manière rarissime la jambe.

La chaussette mi-bas est la plus confortable et la plus érudite des manière d’habiller le pied. Mais elle fait meilleur attelage avec des pantalons un peu ample. A l’inverse, un pantalon slim s’accordera mieux avec une petite chaussette. Il est possible de penser à une saisonnalité sur ce point : mi-bas élégant qui tient chaud l’hiver avec des pantalons à 20cm (il faudra un peu taper du pied parfois, et alors!) et chaussette l’été lorsqu’il fait chaud, avec des modèles plus affutés.

La vie d’élégant est pleine rebondissement!

Belle semaine, Julien Scavini

Marcel Proust, l’élégance de l’éternel jeune-homme

Comme le précédent sur Robert de Montesquiou, cet article a été écrit par mon collaborateur Raphaël.

Le 15 février 2017, le monde des Arts et des Lettres est en ébullition. Le Point titre Et soudain apparaît… Marcel Proust. Dans un court document audiovisuel du mariage d’Élaine Greffulhe apparaît alors un jeune homme, l’espace d’une seconde ou deux.

Son visage est voilé par l’ombre de son chapeau melon, on devine une fine moustache, l’homme descend les marches d’un escalier. La sphère proustienne s’hystérise. On doute de la véracité de la trouvaille du professeur Jean-Pierre Sirois-Trahan. Le reste du monde s’agite, reblogue, retweete, partage encore et encore l’article où Proust est décrit ainsi :

« Un homme seul, en redingote gris perle et chapeau melon, descend précipitamment les marches de l’église où a lieu la cérémonie. Tout tend à faire penser qu’il s’agit de Proust, explique Jean-Pierre Sirois-Trahan. La silhouette et le profil lui correspondent, même s’il est toujours difficile d’identifier avec certitude quelqu’un sur un film de ce type, surtout si on ne le connaît que par des photographies où il pose […] Il est vrai que l’apparition est brève. Mais outre la ressemblance physique, plusieurs faits convergent […] Autre indice décisif : sa tenue. Les habits qu’il porte, élégants mais qui tranchent avec ceux des autres hommes de cette noce, correspondent à ceux qu’il portait à l’époque, où il est un dandy à la mode anglaise.

S’agit-il bien de Marcel Proust ? Bien malin celui qui peut l’affirmer ! En revanche on peut être certain que Proust se serait étouffé de colère dans la poudre contre l’asthme qui formait un nuage compact dans sa chambre. Énervé d’abord qu’on le qualifie de « dandy anglais » (qui sont-ils, qu’est-ce ?) et ensuite qu’on se trompe en l’affublant d’une redingote.

Bien sur, dans son enthousiasme, la journaliste du Point s’est emportée en décrivant ainsi Marcel Proust. Elle n’a pas pris le temps de se souvenir que Proust surprenait ses contemporains en restant éternellement recouvert de nombreuses couches de vêtements, y compris à l’intérieur. Alors dévaler les marches sans manteau !

L’écrivain frileux était aussi attaché au mot juste. Il n’aurait sans doute pas aimé que l’on appelle son pardessus une redingote. Il n’aurait pas plus aimé qu’on dise de lui qu’il porte redingote et chapeau melon ensemble… En effet, au début du XXème siècle, la redingote ne se porte qu’avec un haut de forme, et le melon, chapeau moins formel, avec une jaquette ou une veste courte. Proust, capable d’un aussi grossier fashion faux-pas ?

Soyons un peu plus sérieux, et tâchons de rendre justice au jeune homme à l’orchidée. Plus que de scruter désespérément une demie seconde de film, demandons-nous comment s’habillait Marcel Proust. Quels autres témoignages nous renseignent sur sa garde-robe ? Quel portrait les vêtements de Marcel Proust dessinent-ils ?

Le tout dernier portrait de Marcel Proust ne lui rend pas justice. Un visage grave, épuisé, et de grandes poches sous les paupières closes. Le reste du visage est couvert d’une barbe fournie.

PROUST STIFFCO IMG1
Marcel Proust sur son lit de mort, par Man Ray

 

On a du mal à y voir celui surnommé « le petit Proust ».  Toute sa vie, il renvoie à ses contemporains l’image d’un éternel jeune homme. Alors qu’il regarde la foule se presser pour enterrer Proust à la Madeleine, Maurice Barrès se serait exclamé : « Mais Proust, Marcel Proust, mais c’était notre jeune homme ! ».

Ce fameux jeune homme, né en 1871,  pose sur les photos de classe du lycée Condorcet avec une coupe en brosse, vêtu d’un pardessus clair, assez quelconque. Rien ne laisse deviner l’homme de salon, qui saisira l’essence et les milles finesses de la vie mondaine de la Belle Époque.

PROUST STIFFCO IMG2
Classe de rhétorique au lycée Condorcet (1887-1888)

 

À 20 ans, 1890-1891, l’homme que l’on connaît du portrait de Jacques Émile Blanche se dessine. Une fine moustache sous son nez, surplombé des paupières qui semblent si lourdes. Une raie sur le côté, des cheveux qui ondulent. Proust pose ici en redingote, dont le revers est orné de moitié par de la soie. Il porte une cravate surprenante. Je pense qu’il s’agit d’un nœud lavallière. Difficile de documenter précisément l’objet. Les catalogues commerciaux des Grands Magasins du Louvre nomment l’objet le Colin ou le Sénateur

PROUST STIFFCO IMG3

 

Sur le portrait ci-dessous, la silhouette Proustienne se précise. C’est celle du jeune homme à la mode – l’on disait alors à la page. S’il rêvet probablement la même redingote, contrairement au portrait précédent, Proust porte maintenant une cravate à plastron, sur sa chemise un col droit (probablement à coin cassés). Il orne la cravate  d’une épingle. En comparaison de celle portée par Robert Proust, à droite, cette épingle est assez voyante.  Est-ce une fantaisie d’homme du monde ?

PROUST STIFFCO IMG4
Marcel Proust et Robert Proust vers 1890-1891

Les autres clichés de ces années là montrent un Proust plus détendu, dans des tenues moins formelles… Peut-être sa place est suffisamment définie dans la société du faubourg Saint-Germain. Proust apparait avec le visage que l’on connait du Jeune homme à l’orchidée. Il porte un complet veston, l’ancêtre de notre costume contemporain. Un noeud papillon sombre accompagne une chemise à col cassée. C’est une tenue décontractée. Pour la fin du siècle, rien de flamboyant. La fleur qui orne sa boutonnière n’est pas non plus un accessoire surprenant.

 

Il y a une grande sobriété dans le choix des vêtements de Marcel Proust, durant sa vingtaine.  Par la suite, et jusque dans les années vingt, il garde le vestiaire de sa trentaine qu’il use jusqu’à la corde. Paul Morand raconte ainsi une visite Proustienne :

« […] Il est venu sonner, à minuit et j’ai trouvé devant la porte du petit rez-de-chaussée que j’habitais rue Galilée, c’était au mois d’Août 1915, un homme dans une pelisse, avec une figure très pale, une barbe qui repoussait comme de la moisissure de fromage, très bleue, autour du menton, des grands yeux très  bistrés, des cheveux noirs épais, des dents magnifiques et une voix très douce, très insinuante mais en même temps avec beaucoup d’autorité.

Il était habillé… J’avais devant moi un personnage de 1905… Il était habillé, il avait un chapeau melon gris – je le vois encore, sa pelisse avec un vieux col de loutre, tout usé, une cravate qui ne tenait pas à son col, le col  tenait mal à la chemise, il avait la chemise empesée que l’on avait à ce moment là, il se battait continuellement contre cette chemise qui baillait sous sa cravate, la cravate remontait sur le col, les manchettes étaient tournées à l’envers… Il avait une canne comme on avait à se moment là,  une canne de théâtre, en bois d’amourette, des souliers avec des empeignes de daim gris, bref, exactement la mode de 1905 […] « 

Peut-être Morand est-il un peu cruel lorsqu’il décrit Proust comme figé dans le temps, même s’il est vrai que le romancier ne sort plus beaucoup dans « le Monde ». En revanche, le tailleur de Proust semble être, lui, de son temps. Sur la photographie suivante, tous les éléments de sa tenue sont à la mode des années vingt (la largeur du revers, la longueur de la veste comme celle du pantalon).

Sans doute est-ce là toute l’essence du style de Marcel Proust : porter des vêtements dont les usages et les couleurs évoquent avec nostalgie d’autres décennies. De ce sentiment, son œuvre littéraire en est certainement empreinte : le monde compassé, lent et poussiéreux des salons de La Recherche.

D’accord,  le romancier porte ici une jaquette pour se promener, avec une chemise à col droit. C’est parce qu’il suit l’étiquette d’avant guerre. Peut-être que Marcel Proust ne voulait pas souffrir d’apparaître incorrect au monde,  « ce monde dont il a tant souffert car il était un tendre, car il était un snob » en disait François Mauriac…

PROUST STIFFCO IMG8
Marcel Proust sur la terrasse du jeu de paume 1921

Cette étude et ces photos ne permettent finalement pas de mettre en évidence une quelconque volonté de faire du genre ou d’être très différemment vêtu du reste des hommes d’alors. Ainsi, il serait possible d’affirmer que l’usage du mot dandy pour caractériser Proust est exagérée. Mais qu’en même temps, l’homme ne cadre pas tout à fait avec les gentlemen d’alors. Il me faudrait achever cet article en confessant que se plonger dans l’univers de Marcel Proust, c’est avant tout prendre le risque de se noyer, tant la littérature abonde sur le sujet.

NB : Cette incursion en terre Proustienne s’est notamment appuyée sur la vente Proust, chez Sotheby’s en 2016, ainsi que sur le documentaire, Marcel Proust, portrait souvenir (1962).

De nombreux ouvrages incontournables existent : le très réçent dictionnaire de Bastianelli ou celui de Bouillaguet et Rogers. De façon plus anecdotique, d’autres ouvrages sont plaisants. Ils permettent de se plonger dans l’univers Proustien plus légèrement, comme celui de Laure Hillerin, Proust pour Rire, chez Flammarion.

Bonne lecture !