Penderie d’hiver, penderie d’été

Avec les températures que nous avons eu, force est d’admettre qu’il était difficile de travailler en étant ‘très’ habillé. J’ai la chance de me déplacer en scooter dans Paris, aussi ai-je un avantage agréable le matin et le soir, celui d’être allègrement ventilé. En revanche, comme m’a dit mon collaborateur, « dans les transports en commun, c’est l’enfer« . L’occasion de réfléchir à ma pratique du vêtement et d’un tirer une conclusion.

Car dans le même temps, un bon client qui travaille dans un grande banque d’investissement à deux pas de mon échoppe m’a étonné : il était en bermuda et chemise à manches courtes lin et coton. « Vous travaillez ainsi lui dis-je? » « oui, lorsque mon bureau, sans climatisation dépasse les 30°« . En effet, il m’a fallu admettre que tout tentative de râler contre l’absence de cravate ou de veste était vaine. Difficile, lorsqu’il fait chaud de s’habiller, quand bien même on veut être chic. Il y a ce que l’on peut écrire et penser de manière théorique, et il y a l’usage.

Il y a la praticité bête et la praticité élégance toutefois…

Je peux diviser ma penderie en deux groupes de vêtements :

1- les costumes un peu toutes saisons, bleus et gris,

2- mes vestes en tweed que j’adore, et des pantalons en rapport, surtout en flanelle, mais liés à l’hiver,

3- quelques éléments dépareillés très frais pour l’été.

La première part est assez homogène et étoffée, c’est la simplicité pour le travail. La seconde part se développe doucement, le temps de bien choisir les tweeds, de bien les faire réaliser, au bon moment. Enfin, la troisième part, dont j’ai fait allègrement usage ces derniers temps est un peu mal composée et mérite un travail plus précis.

Il y a deux ans pour affronter le soleil de Washington, je m’étais commandé dans un natté Vitale Barberis tout simple, un blazer non-doublé, tout simple. Efficacité, simplicité! Cette veste est d’une polyvalence extrême. En plus peu onéreuse, c’est un tissu du stock de mon atelier. Je dois dire l’apprécier beaucoup et la mettre un peu sans y penser. La commodité.

Toutefois, les vraies chaleurs m’interdisaient presque la veste. J’ai bien deux modèles Maubourg en lin, mais même, à part pour mettre les clefs et le portefeuille, durant la journée, je ne pouvais les garder.

J’ai été sauvé par mes quelques autres éléments mal pensés : un pantalon en lin écru acheté chez Burton il y a longtemps, et deux pantalons en lin irlandais que je me suis réalisé durant l’automne 2018 : un vert sapin et un bleu marine, visibles dans le dernier article. Je les avais fait sans y penser.

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Et puis là, quel bonheur et les trouver de les associer à des chemises en lin, également d’origines et d’histoires diverses. Il n’y avait que ça à porter. Le lin est neutre au port. Il ne donne ni chaud ni froid je trouve. C’est assez difficile à expliquer. Il n’est pas plus léger que le coton, il est juste … sans effet.!? On y pense pas. Un plaisir durant ces fortes chaleurs.

Dès lors, je ne saurais que trop conseiller aux jeunes et moins jeunes qui construisent leur garde-robe de bien penser à cette catégorie des vêtements pour les chaleurs, et presque dépourvue de veste.

J’en vois d’ici certains crier au scandale. Quoi pas de veste en ville?! Je sais oui, oui. Mais, je pense que quitte à construire une garde-robe efficace et belle, il est plus intéressant de faire de belles vestes pour l’hiver et de beaux costumes. Il est sympa de pouvoir porter, de manière utile et agréable, un tweed qui tient chaud quand il fait froid. Pareil pour le manteau, avoir un beau modèle, dans un drap luxueux est plaisant et utile! Dépenser de l’argent pour une veste d’été ou deux passe, mais essayer de construire plus est difficile. Le costume en lin blanc, à moins d’être un milliardaire et d’en avoir usage, est un peu une vue de l’esprit.

Pour l’été très chaud, il vaut mieux changer son fusil d’épaule. Avoir de beaux pantalons, avec du caractère, associés à de très belles chemises, elles-aussi pleines de personnalités : matière chinée, rayures appuyées, couleurs pimpantes. Trois ou quatre chemise pour le prix d’une veste. Je suis tailleur, je ne devrais pas dire cela. Alors il y a aussi le gilet, dont j’avais fait l’éloge ici. C’est un bon moyen de donner un relief tailleur.

Il ne faut pas râler contre l’abandon de la veste sous d’extrême chaleur. Il faut essayer de voir comment faire du beau malgré tout. Et je pense que de beaux pantalons avec de belles chemises, c’est utile et agréable. Et pour le travail, un pantalon de lin marine avec un chemise simple à petites rayures, c’est efficace et discret!

En fait, je ne suis pas en train d’expliquer que la veste en été, c’est nul. Non. Seulement si vos moyens sont limités, plutôt que d’épuiser vos finances pour de belles vestes difficiles à supporter, laissez-vous tenter par des chemises et des pantalons de caractères, en lin ou fresco, adaptés! Et enfin, de belles chaussures d’été! Souples et légères. D’une certaine manière, faire comme mon expression favorite : contre mauvaise fortune, bon cœur! C’est mon avis, libre à chacun après de trouver sa façon de faire!

Je vous souhaite enfin un bel été, Stiff Collar part en récréation, jusqu’en septembre!

 

Belle semaine, bel été, Julien Scavini

Les buck Fairmount

J’ai parlé dans un précédent article de belles tenues proposées par Brooks Brothers dans les années 50. Les propositions s’appuyaient en partie sur le plaisir de souliers blancs, les buck, donnant un relief particulier à l’ensemble estival, et dans un cas, un rappel heureux du blanc de la veste.

Les américains disent buck shoes, sans -s. On aurait tendance en français à mettre un -s au pluriel, donnant bucks. Je n’ai pas trouvé de tendance claire sur le sujet, aussi vais-je rester sur la forme US.

Les buck donc, furent très populaire dans les années 30 et 50, en particulier chez les étudiants américains aisés, avec les desert boots, les saddle shoes et les penny loafers. Voici les quatre chaussures permettant de composer une tenue preppy ou Ivy League, du nom de ce groupement de prestigieuses universités américaines.

Le nom buck est directement lié à la matière de la chaussure, le daim, appelé en anglais buckskin. Le daim étant toutefois interdit depuis belle lurette, on utilise à la place du cuir suédé (veau-velours ou cuir-rectifié type nubuck). Et pas de n’importe quelle couleur : blanc! Une matière très salissante et qui explique majoritairement la discrétion actuelle de ce soulier. La tige blanche est classiquement attachée à une semelle de gomme rouge, un peu épaisse. C’est donc une chaussure très reconnaissable.

Il peut arriver que la suède soit colorée et non blanche. En 1956, Elvis Presley porte des modèles bleus sur la pochette de son album « blue suede shoes » contenant une chanson du même nom.  Au fait de sa gloire, le buck faisait « clean-cut, presentable and youthful » disent les anglo-saxons, soit propre, présentable et jeune. Il est vrai qu’il donne un air bien fini à une tenue.

~ + ~

J’avais acheté deux paires de buck il y a longtemps chez 7ème Largeur, à l’époque où c’était encore le haut de gamme de Markowski. Mais la lourdeur et la rigidité des modèles ne m’avaient que très peu convaincu. Elles sont vite allées au rebus. Sacré perte d’argent. Mais à la faveur de mon article sur Brooks Brothers, j’ai eu envie d’aller chez LE spécialiste du genre, en plus disponible à Paris : Fairmount. Il y a une boutique rue du Bac où je fus très bien reçu. J’ai donc acheté pour 165€, soit une somme plutôt raisonnable pour un soulier d’homme, une paire en blanc. Même si je vois maintenant qu’ils sont à 99€ en solde…! Arghhh!

J’ai du attendre un peu tant il a fait mauvais à Paris. Mais avec ces très fortes chaleurs, j’ai pu enfin les sortir! Et quel plaisir. Les impressions que j’avais eu en boutique se sont confirmées :

  1. la chaussure est très légère, poids-plume presque autant qu’une basket souple.
  2. la chaussure est très souple et ne serre pas le pied à la marche. Aucune sensation désagréable ne se manifeste. Le cuir est tendre.
  3. la semelle gomme est plutôt molle, ce qui est confortable en marchant, comme un petit coussin.

Par ailleurs, la forme derby (que je déteste normalement) n’est pas tellement marquée et la chaussure apparait comme assez élégante et bien proportionnée dans ses courbes.

Je ne les ai porté que trois fois pour le moment et je fais très attention de ne pas les salir, une attention de tous les instants. Je ne sais donc pas comment va évoluer la surface du cuir ni comment va s’user la semelle gomme, d’une pièce avec le talon. Il ne sera probablement pas possible de poser un patin ou un nouveau talon lorsque ceux-ci seront usés.

Toutefois à l’issu de ce test comme disent tous les blogs à la mode, je dois dire être tout à fait ravi de mon achat chez Fairmount. Ces buck sont un plaisir à porter et permettent surtout de composer de belles tenues estivales. Avec cette canicule, je porte beaucoup de pantalons et chemises en lin. Sans veste, la tenue manque un peu d’allure, mais ces chaussures blanches apportent une heureuse ponctuation, un relief rare. Je ne peux plus m’en passer. J’adore ces petites buck et j’envisage peut-être d’acheter le modèle en couleur sable. Ou une seconde paire blanche en solde… à voir!

Belle semaine, Julien Scavini

PS : je confirme bien avoir payé ma paire et avoir fait cette critique en toute objectivité, sans échange marketing et sans avoir été rémunéré par Fairmount avec qui je n’ai pas le moindre contact!

L’importance de la façon

Un jeune client me demandait récemment mon avis sur la veste qu’il portait. Un modèle acheté pour quelques dizaines d’euros à peine dans une grande enseigne du pas cher.

Que pouvais-je dire sans froisser le garçon? Voilà un exercice ardu. Toutefois, une bonne vérité est parfois intéressante à dire. Premièrement, ce qui me sautait aux yeux est le tissu, la laine. Elle était terne, affreusement terne et livide. Comme du coton. Il n’y avait aucun éclat, aucune luminosité, aucun reflet heureux.

Prise seule, la veste présentée dans un magasin ne vendant que cela apparaitra belle, certainement. Mais confrontée à de vraies vestes en beaux lainages, la vérité saute aux yeux. Il y a une laine moche et une laine belle. Les grandes enseignes recourent obligatoirement à des tissus vendus aux alentours de 5/6€ le mètre, ce qui évidemment, n’a rien avoir avec un lainage de drapier italien. Nous autres les tailleurs ou les belles marques de prêt-à-porter utilisons des draps au valent dix fois cela, au bas mot! Cela se ressent fortement. Ce qui m’attriste est de voir des confrères en mesure proposer dans des offres d’appels très peu chères, ayant pour seul but de vous faire déplacer, des tissus de la sorte. Alors évidemment, pour 400€, vous ressortez avec une veste personnalisée. Mais tout de même, c’est moche.

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Il y a donc le tissu. Ensuite, il y a la coupe. Là, je ne pouvais pas trop m’avancer, car cela ne me semblait pas si mal. Un peu courte, encore que le client était petit, donc ça allait très bien. Un détail toutefois attira mon attention, les épaules. J’osais alors une remarque sur la curiosité de celles-ci. Le client immédiatement m’arrêta en objectant qu’il y avait là visiblement un problème. Et me demandant comment le régler…

Pour vous le décrire, les épaules cassaient en deux, le bout de l’épaule n’appliquait pas et remontait. La ligne d’épaule faisait un V, alors que la taille était bonne, pas trop serrée. Et cela, il n’y a rien à faire, signait la médiocrité de l’usine.

L’épaule est l’endroit le plus complexe de la veste. Les coutures dans cette zone sont ardues, toutes en relief et volume, il y fait sombre et les feuilles entoilages nombreuses rencontrent d’un côté l’encolure, et de l’autre l’emmanchure, deux zones alambiquées. Et c’est par là qu’une veste est finie.

Même lorsqu’elle est thermocollée, la difficulté à monter une veste à cet endroit est à peine moindre. Il y a des embus savants à disposer pour que 1- l’épaule tourne un peu et dégage l’aisance de la clavicule et  2- épouse bien l’épaule pour que le col applique et ne décolle pas derrière. Même pour les vestes les moins chères, il y a une haute technicité. Et donc, comme disent les anglo-saxons « un tour de main ». Une veste, c’est pour cela que c’est normalement plus cher qu’un pantalon à fabriquer, possède une forte technicité. Si l’usine ne l’a pas, elle sortira des vestes comme on retourne des chaussettes, basiques. Et si l’épaule plisse, se brise et que la clavicule n’est pas bien épousée, il n’y a rien à faire. C’est à la coupe, au montage et dans les opérations d’entoilages (collant ou pas) que réside le savoir-faire, le « know-how » comme disent encore une fois, les anglo-saxons!

Et donc en l’occurrence, peu de retoucheurs qualifiés auraient pu sauver cette épaule brisée, à moins de payer… le prix de la veste.

Soit dit en passant : le « gap collar » ou quand le col décolle est un problème voisin des épaules qui brisent. Parfois, un « gap collar » est d’ailleurs préférable à des épaules cassées. C’est une question de largeur de l’encolure. Si l’encolure est trop fermée, trop serrée, alors les épaules vont se briser sur le cou, comme mon dessin. Et si l’encolure est trop ouverte, alors il y aura un « gap collar »… Difficile navigation entre les deux.

Dernière petite anecdote du métier enfin à vous livrer. Pour faire fortune dans les costumes, il y a deux solutions, radiner sur le tissu et/ou radiner sur la fabrication. Si une marque radine sur le tissu, elle radinera aussi probablement sur la façon. Normal, inutile de payer un fabricant italien pour un poly-viscose à 2€ le mètre. Et puis il y a l’autre solution, plus insidieuse et à l’origine des plus belles réussites de ces 30 dernières années. Ces marques payent des tissus onéreux, de belles maisons italiennes, puis cherchent « des façons de merde » comme m’a soufflé un ami qui travaille dans le milieu (passez moi l’expression!). Ne cherchez pas en Europe, ces usines sont plus loin. Facialement les vestes et costumes sont superbes et se vendent bien, grâce à l’étiquette du drapier. Et puis au bout de six mois, plus rien n’a de tenu, tout s’effrite. Mais je ne vous dirais pas les marques spécialistes de cela ! C’est mon secret. Enfin, si vous faîtes un beau produit, avec un beau tissu, et bien c’est dur!

Belle semaine, Julien Scavini

Les cotons américains

Le climat américain est particulièrement étouffant l’été, une vraie différence par rapport à la vieille Europe où les saisons sont plus tempérées. C’est ainsi que plus vite et plus fort l’usage du coton se répandit outre-atlantique. Il est plus agréable que la laine ; plus doux, il piquotte moins la peau. Après tout, le port du jean est bien une trouvaille de l’Oncle Sam datant de 1850 environ.

Question coton, les anglais ont appris et ramené beaucoup des Indes. Dès le XIXème siècle, les tissus que l’on appelle en France des ‘indiennes’ fleurissent et la bonne société se les arrachent, comme le chintz. Après améliorations et industrialisations au Royaume-Uni, l’Empire de Victoria en a bien profité.

Parmi ces tissus, on trouve le crépon de coton, autrement appelé seersucker. Ce terme provient du perse  « shir o shekar« , qui signifierait ‘de lait et de sucre’, probablement du à ses raies alternées lisses et rugueuses. Sur le métier à tisser, les raies colorées sont tendues pendant que sont insérés les fils blancs. Lors de la détente, la rayure gaufre alors. Cette caractéristique facilite la dissipation de chaleur et la circulation d’air. Côté pratique, le seersucker est presque infroissable et lavable en machine. Les raies sont souvent bleu ciel, parfois aussi marine ou rouge brique, vertes ou lavande.

Les Américains, avant le développement de la climatisation ont vite apprécié ce tissu, composant la tenue par excellence des gens du sud. Peu à peu les gentlemen du nord le portèrent, popularisé également par les étudiants de la Ivy League qui y voyaient à la fois une nouveauté pratique et une occasion de se démarquer des traditionnels costumes. Les journalistes politiques rendirent également honneur au seersucker, en commentant les débats à Washington, ville relativement chaude l’été.  Il est toujours à noter qu’au mois de Juin, il est habituel pour les sénateurs américains de porter des costumes en seersucker, lors des bien nommé seersucker thursday.

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Autre ‘indienne’ que les Américains développèrent, le madras. Là encore, ce sont les anglais qui en installant une zone franche vers le lieu dit Madraspatnam en Inde font émerger ce tissu. Il s’agit d’une mousseline de coton, rehaussée de grands et multiples carreaux. Le procédé basé sur des teintures végétales est ancestral. Le madras est un tissu léger et respirant, très adapté aux climats tropicaux humides. Les Anglais l’introduisent aux Caraïbes, et c’est là que durant la Grande Dépression, de riches américains en villégiature le découvrent. Par la suite, il devient de bon ton pour les étudiants des université de la Ivy League de montrer cette trouvaille, en pantalon, chemise, veste ou cravate! C’était un moyen de montrer là où ils avaient voyagé, un peu comme avoir du Abercrombie & Fitch à Paris lorsqu’on ne pouvait s’en procurer qu’aux USA. Avec ces looks en madras nait le style Preppy. Il est aussi courant de recourir à des patchwork de madras pour couper bermudas et autres vêtements. Une surabondance de motifs typiquement américaine, dans le goût de Ralph Lauren.

Finissons enfin avec une célèbre anecdote des années 40 à propos du madras : Brooks Brothers sentant là une affaire juteuse achète rapidement 10 000 yards d’étoffe, qui s’est révélée déteindre immédiatement au lavage. Une très mauvaise affaire! Elle tenta de poursuivre l’importateur de l’étoffe. Mais plutôt que de rembourser les clients, Brooks Brothers eu une autre idée : une étiquette « guaranteed to bleed » et une bonne campagne de publicité permirent de vendre tout le lot et même d’en faire une icône ‘lifestyle’. La chemise délavée était née. Ils ont du culot ces américains!

 

Bonne semaine, Julien Scavini

La veste sport et son pantalon

Le vestiaire anglais classique est articulé autour de deux pôles, les costumes habillés et formels, et les vestes seules, associables au gré des envies avec des pantalons divers, plus décontractées et informelles. Lorsque les services du tailleur et de manière générale quand le textile avait un prix, il était classique de posséder un ou deux costumes « endimanchés » et une ou deux vestes, usables jusqu’à la corde, polyvalentes et quotidiennes. Il y avait le beau, il y avait l’ordinaire.

La veste sport est une facilité. Et comme la veste est la pièce tailleur qui vaut le plus chère, il est logique de l’articuler avec plusieurs pantalons, pièces elles moins onéreuses. Pour une veste, deux, trois ou quatre pantalons. Ceux-ci s’usent plus vite. Mais permettent de la fantaisie et un plaisir renouvelé. Pour une veste, moult tenues, lorsque le costume est moins libre. Sur une veste de tweed, par exemple peut aller un pantalon de flanelle grise, un pantalon de whipcord brun, un pantalon de velours, un pantalon de moleskine. Formidable variété.

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C’est un principe que j’applique avec plaisir depuis très longtemps. Toutefois, le temps passant, j’ai tendance à abandonner un peu de système. Car à mon goût, j’ai parfois une impression d’incomplétude. Que l’accord, s’il est polyvalent, n’est pas forcément idéal. C’est commode certes, mais il pourrait être fait mieux.

Surtout, ce n’est pas tellement une facilité le matin. Un costume bleu ou gris, c’est simple, efficace, et se saisit avec rapidité. J’apprécie la force de cet usage pour le travail. Par contre, la veste sport impose plus de réflexion. Vous me direz, si peu. Oui au fond c’est une bataille dans un verre d’eau. Tout de même.

Ainsi, plus le temps passe, plus j’ai tendance à confectionner mes vestes sport AVEC un pantalon. Gris ou autre qu’importe, mais l’accord est figé. Je peux toujours le faire changer, mais chaque semaine, lorsque je saisis le cintre avec la veste, il y a dessous un pantalon ad hoc. En fait c’est un luxe par rapport à la situation que j’ai décrite.

Certains pourraient trouver cela triste et monotone et je les comprends totalement. C’est là que se trouve une légère gradation dans l’art du gentleman, entre le simpliste et le raffiné, le rapide et l’attentionné, l’usager et l’esthète.

Cette question d’une veste pour un pantalon se pose d’autant plus lorsque la veste a un motif ou une force certaine. Les tissus que proposent les drapiers sont de plus en plus pimpants, souvent relevés de carreaux. Ces couleurs multiples ne rendent pas la tâche de la combinaison avec le pantalon simple. Il est donc d’autant plus facile pour ces vestes marqués d’avoir un pantalon, LE pantalon qui va avec.

J’ai fait attention aux clients qui commandent des vestes sport ces derniers temps. Et finalement, à part les jeunes qui envisagent la veste sport avec un jean, les messieurs d’un certain âge sont assez enclin à faire confectionner un pantalon avec la veste, coordonné. Ils achètent là une tenue, clef en main, et non la base de combinaisons possibles.

Mais lorsque j’énonce cette observation, j’avoue aussi ne pas l’avoir quantifié. Et vous? Envisagez-vous votre veste sport avec un unique pantalon, par commodité, ou avec plusieurs de vos pantalons, par plaisir de tenues variées?

Belle semaine, Julien Scavini

Ralph Lauren

On me demandait récemment quel était mon couturier préféré ? Question difficile de prime abord. Et puis d’un trait j’ai répondu ‘Ralph Lauren’. J’ai été assez spontané mais il m’a fallu plus de temps pour dire pourquoi. D’abord, pour l’humeur distillé par les collection et surtout… par les boutiques! Quel voyage à chaque fois, un décorum merveilleux! Ensuite et surtout, pour la pérennité de l’idée dans le temps, sa permanence dans la discours et le style.

La maison Ralph Lauren a fêté ses 50 ans  le 7 septembre 2018 lors d’une immense soirée à Manhattan. Et je l’ai appris récemment, un gros livre de photos retraçant l’histoire de l’enseigne est alors sorti. Je suis donc allé à l’immense boutique du boulevard Saint Germain pour me procurer l’ouvrage. Et quel pavé! 530 pages en grand format. Vraiment, voici une maison qui ne fait pas les choses à moitié, d’autant qu’il est fourni dans un cabas en toile imprimée Ralph Lauren. Du beau, du très très beau. L’occasion idéale de dépiauter le livre pour vous en conter l’histoire.

Ralph Lifschitz, le vrai nom de Ralph Lauren, est né le 14 octobre 1939, dans le Bronx à New-York. Il est le plus jeune d’une fratrie de quatre. Très sportif, il se passionne pour le basket et le baseball et rêve de devenir Joe DiMaggio. Ses photos jeune adulte présentent certes un homme pas très grand mais très costaud. Une certaine idée du vêtement de sport flotte alors dans son esprit. Question style, c’est dès l’enfance qu’il devient observateur intéressé, une chaussure en suède par là, un blouson varsity college ici. Avec son grand frère dans les années 50, ils écument les surplus militaires à la recherche de vestes safari ou de vestes utilitaires de la navy. Il forge à cette époque son goût, entre Frank Sinatra, Cary Grant, Mickey Mantle, Roosevelt ou Kennedy. C’est avec son frère qu’il change de nom et trouve chez Lauren Bacall un nom à la consonance plus White Anglo-Saxon Protestant.  En 1964, il épouse Ricky Low-Beer, dont les parents venaient d’Europe. Ils ont trois enfants, deux garçons Andrew et David, et une fille Dylan. Ils sont toujours ensemble.

Ralph Lauren n’a pas eu de formation textile. A 19ans, alors qu’il prenait des cours du soir, il travaillait le jour dans un bureau d’achat, un peu plus tard à mi-temps chez Brooks Brothers puis pour une marque de cravate respectée Beau Brummel. Ses collègues dit-il « étaient habillés très traditionnellement ». A l’inverse, lui aimait fréquenter le tailleur pour trouver des tissus spéciaux qu’il faisait couper en costumes au revers larges et aux deux fentes hautes.

L’aventure textile démarre en 1967. A 28 ans, il rêve de prendre les rênes de sa propre activité. Il cherche alors à inventer une nouvelle ligne, « sa ligne ».  Il trouve un nom, ‘Polo’, dont il aime le côté « tweedy et sophistiqué ». Il convint un tisseurs de Cincinnati, Ohio, de l’aider. Au début, sa société n’est qu’un tiroir au sein du showroom de cette compagnie, dans l’Empire State Building et il livre lui même les cravates qu’il dessine. Mais il a des clients prestigieux : Paul Stuart, Neiman Marcus, Bloomingdale’s. En une année, il vend pour 500 000$ de modèles  « non-traditionnels, flambloyants et dandyfiés. J’adorais les cravates larges. J’en avais vu de très stylées comme celles du Duc de Windsor ou dans les films et magazines des années 30. Je me souviens avoir trouvé un petit atelier de couture et un soir de Thanksgiving, de me retrouver à coudre moi-même les étiquettes avec Ricky et ses parents.  »

La nouveauté vient de la taille des cravates, énormes pour une époque encore très emprunte de ce style si étroit typiquement années 60. A l’époque la norme est au petit, costumes étroits, vestes courtes et un peu carrées, pantalons cigarettes, cravates fines, à la MadMen. Car en fait, il est là le génie de Ralph Lauren. De nos jours, noyée dans les styles les plus divers, la mode se lit difficilement. Mais à l’époque, les costumes, les coupes, les couleurs, tout est sage. C’est encore presque l’après-guerre. Mais la reconstruction se termine et le monde s’apprête à tomber dans l’époque contemporaine, en bref, dans les années 70. Ralph Lauren se retrouve parfaitement positionné pour apporter son style et une nouvelle vision. Et cette vision, c’est celle de l’exagération, du grand style extravagant et démonstratif des années 70. Regardez un épisode de Columbo et vous verrez ce style, ces revers dit ‘pelle à tarte’, ces gros nœuds de cravate, ces pantalons à gros tartans.

Flairant le filon, Ralph Lauren lance en 1968 une ligne complète pour homme uniquement. Il voulait « de la romance et de l’excitation. » Il voulait être traditionnel  mais en même temps trouver quelque chose « qui l’excite », d’où son concept de ‘new traditionalism’. Le couturier Bill Blass dit d’ailleurs en 1970 « c’est le seul designer chez qui je trouve autant de confiance en soi que chez moi. » Une journaliste rapporte alors qu’il cherche à fondre le sens de la qualité et des traditions européennes avec la sensibilité américaine pour le sportwear et la façon de vivre.

1970 marque le début de la consécration, lorsque le grand magasin Bloomingdale’s propose à Ralph Lauren d’ouvrir son propre corner, une première ! C’est Marvin Traub, alors directeur du department store qui sent le vent venir et lui donne cette chance unique. Le succès est énorme. Les éléments de décoration du style Ralph Lauren sont déjà là : comptoir en bois, lambris aux murs, parquet au sol.  En 1971, à l’occasion du lancement d’une collection de chemisiers pour femme est introduit la broderie devenue célèbre, le petit joueur de polo, à l’époque placé sur les poignets. En même temps est ouverte sa première grande boutique en propre, sur Rodéo Drive à Beverly Hills.

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1972 voit déferler ce qui fera la fortune de l’enseigne à travers le monde : le polo, décliné – c’est énorme – en vingt-quatre coloris ! Ralph Lauren organise également son premier défilé, au Club21, avant de lancer en 1972 une gamme complète pour femme.

Pour 1974, il faut se plonger dans le grand cinéma. Cette année là, la Paramount et le réalisateur Jack Clayton demandent à Ralph Lauren de fournir tous les vêtements masculins d’un futur film avec Robert Redford : Gatsby Le Magnifique. Gros succès au box-office! Rien ne pouvait mieux tomber, tant le héros de Francis Scott Fitzgerald fait déjà parti de l’imaginaire du créateur, de ses références ! Ce style 1920 mâtiné du prisme des années 70 (revers larges, coupes opulentes) propulse le designer sur le devant de la scène. Les vêtements du film sont d’ailleurs tous issus de la collection ‘Polo’ courante.  Il habille aussi Diane Keaton dans le film de Woody Allen : Annie Hall. Sous ces bons auspices et avant la fin des années 70, ce sont 7 boutiques qui verront le jour à travers les USA.

En 1970, 1976 et 1977, le créateur se voit décerner trois Coty Award. En 1978, il lance également deux parfums ‘Polo’ pour homme et ‘Lauren’ ainsi qu’une ligne de vêtement pour enfants. Le succès est si rapide !

En 1981, c’est la traversée de l’Atlantique, avec l’ouverture  à Londres au 143 New Bond Street et en 1986 à Paris, place la Madeleine. En 1986, il restaure aussi l’hôtel particulier Rhinelander à Manhattan. Les magasins sont richement décorés et rien n’est laissé au hasard. Le goût du lieu est une manière de pousser le client dans l’envie du beau ! Les boiseries, les laitons, les verres biseautés, bien n’est trop beau.

En 1983, voguant sur un succès insolent et un goût sûr, il lance aussi la ligne ‘décoration intérieure’, surfant sur cette mode du cosy à l’anglaise comme Laura Ashley.  En 1988, Paul Goldberger du New York Times évoque ainsi « Peut-être que le vrai designer du moment n’est pas Philip Johnson ou Robert Stern, mais Ralph Lauren, qui produit d’impeccables décors aux designs traditionnels ; ils suintent le luxe et l’aisance.  Ralph Lauren est devenu une sorte de Bauhaus, un producteur de tout, du tissu aux meubles en passant par les bâtiments, tout ensemble composant une vie dessinée. »

Je ne continuerai pas cette description qui après devient celle d’une multinationale énorme, multipliant les lignes et les échoppes, les franchises et les produits-dérivés. Car l’essentiel a été dit : malgré cinquante années écoulées, ce qui reste est tout à fait plaisant à observer. C’est la faible évolution de la maison et sa fidélité aux valeurs du début qui sont remarquables. Il y a peu de renoncements dans ce destin, peu de compromis. Bien sûr les larges revers de veste des années 70 se sont mués en un plus discret style international,  mais le style général et le goût en particulier est resté le même. L’esprit immuable, entre le tailleur de Savile Row et le fermier du Midwest – difficile attelage – a continué à infuser les collections, années après années, quand Façonnable, Montana, Guess et bien d’autres ont totalement changé. Et quand il est difficile de situer le style de Tommy Hilfiger et de plus en plus d’Hackett, on sait toujours où est Ralph Lauren, entre un tweed à chevrons, un coton beige et une cravate club! Un plaisir constant et toujours renouvelé!

Bonne semaine, Julien Scavini

 

PS : je tiens à préciser aux esprits chagrins qu’à aucun instant je n’ai été soudoyé par RL. J’ai d’ailleurs payé mon ouvrage à la caisse.

Sherlock Holmes

J’ai toujours fait beaucoup de publicité à ma série préférée, Hercule Poirot, produite par la chaine anglaise ITV entre 1989 et 2013. David Suchet y campe le détective avec brio, aidé en cela par une mise en scène somptueuse. Les costumes en particulier sont resplendissant d’exactitude historique. Je me souviens de cet échange savoureux avec le capitaine Hastings, lorsque que le détective aux petites cellules grises trouve que ses faux-cols le grattent : « mais pourquoi donc Poirot ne vous mettez-vous pas au col souple? Tout de même, c’est plus actuel! » Quel régal.

Une autre série mérite notre attention. Elle nous plonge toutefois un peu plus loin en arrière, non plus dans les années 30, mais sous l’ère victorienne, quand les fiacres et les bicyclettes encombraient les rues. Il s’agit de Sherlock Holmes.

Alors bien sûr, vous allez vite chercher de quelle adaptation je veux parler. Car il y en a eu beaucoup, pour la télévision comme pour le cinéma, et encore très récemment, à grand renfort de mélo et d’effets blockbuster. Ces opus modernes n’ont aucun effet sur moi. Et je me rabats volontiers sur une production bien plantée dans son décor, ancien.

La chaîne ITV, toujours elle, eut la bonne idée de se lancer dans une adaptation de toutes les nouvelles et romans d’Arthur Conan Doyle. Ainsi, de 1984 à 1994 furent produits de nombreux épisodes. La dramatisation est considérée par les puristes comme extrêmement proche des écrits, pas de triturations ici. C’est ainsi que l’on découvre des épisodes grandioses et d’autres un peu pépères, des histoires farfelues et d’autres très intrigantes.

Surtout, à l’écran, beaucoup de moyens ont été mis dans les décors, les accessoires et les habits. Il en ressort une richesse visuelle inépuisables, du fiacre au microscope, du boudoir de madame au grand salon boisé, de l’aristocrate au va-nu-pieds. C’est une splendeur. Et même si je ne suis pas un fan des intérieurs victoriens, sombres et remplis de bibelots chichiteux, j’admets que c’est ravissant à voir. Quelle atmosphère !

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Pour camper le personne de Sherlock Holmes, il fut choisi un acteur avec beaucoup de bouteille, Jeremy Brett. Sa beauté ascétique colle bien au détective, même si sur la fin, il s’est un peu empâté. Son interprétation est magnifique. Là encore, je ne suis pas un fan de ce détective sûr de lui et cocaïnomane, dont les déductions frôlent souvent le surnaturel. Poirot est du même genre mais il me plait plus. Pourquoi je ne sais? Toujours est-il que malgré cette critique, Jeremy Brett arrive à envouter et finit par faire de Sherlock Holmes un homme presque plaisant. Quant au docteur Watson, c’est l’englishman idéal, compatissant et simple. L’exact inverse de Holmes, qui est la froideur intellectuelle. Amusant ce duo comme il ressemble à celui de Poirot et Hastings.

Les histoires de Sherlock Holmes se déroulent entre 1880 et 1917 environ. C’est une époque particulièrement intéressante du point de vue vestimentaire. Car c’est là que s’est mise en place la garde-robe actuelle. C’est là que les redingotes et autres fracs ont été délaissés pour faire place au complet à veste courte. Une étude attentive permet de déceler cela à travers les usages et les classes sociales, sur Holmes et Watson. Les vêtements sont remarquablement bien cousus et bien choisis. Les toilettes féminines ne sont d’ailleurs pas en reste. Au fond il n’y a que le nœud papillon curieux de Holmes qui m’interroge. C’est là le piquant de l’affaire! Quant à Watson, ce sont ces drôles de chapeaux melon tout ronds qui m’amusent!

 

Les quatre saisons du Sherlock Holmes d’ITV sont très agréables à regarder. J’en redemande. Hélas, sur les 60 histoires classiques composant le « canon holmésien », seule 41 furent adaptées à cause de la mort prématurée de Jeremy Brett.

A vous de prendre plaisir. Les DVD sont en vente dans les bonnes crèmeries. Et quelques épisodes sont sur Youtube pour vous faire une idée, comme ici ou

Belle semaine, Julien Scavini

Une archive de Brooks Brothers

Sur la page Facebook de Brooks Brothers dont je suis fan, je suis tombé récemment sur cette affiche qu’ils mettaient en avant. Cette publicité date des années 50. Je l’ai trouvé très amusante.

archive brooks brothers

VOICI CE QU’ELLE DIT :

Pour un mariage informel d’été:

Veste et pantalon :

  1. veste droite en lin blanc avec un pantalon gris,
  2. ou une veste droite bleu foncé avec un pantalon de flanelle blanche (matière considérée dans les années 40/50 comme estivale faut-il le rappeler),
  3. ou un costume en lin blanc.

Chaussures : blanches.

Chemise : blanche, avec col attaché (mention utile à cette époque où le col dur détachable était parfois encore de mise).

Autour du cou : une cravate légère à petits motifs ou un cravate club (bleu marine majoritaire).

Chapeau : un canotier en paille ou une forme panama.

 

VOYONS LE RÉSULTAT

Je me suis donc amusé à dessiner ces diverses propositions, pour voir ce que cela donne.

 

La première question que l’on peut se poser est : est-ce une proposition pour le marié ou pour un invité? Pour le marié, cela m’a semblé initialement pas assez formel. Du moins les deux premières propositions. Et puis finalement, si c’est fait avec tant de goût, cela devrait être remarquable et enviable. Quel chic!

La veste blanche a quelques chose en particulier de notable, d’éclatant. A côté d’une mariée en blanc, cela peut-être très digne. De moi point de vue, c’est la première proposition qui a le plus de panache. Quelle brillante idée. Une veste blanche ne me parait pas facile à placer dans une garde-robe. En particulier, comment l’associer avec un pantalon? Mais ici, avec le rappel du blanc au niveau des souliers, il y a une harmonie et un équilibre bienvenu. Merci à la cravate aussi trouvée sur Google Image, qui participe à cet équilibre des blancs et des gris.

La seconde proposition est intéressante mais un peu pépère pour un mariage. On peut trouver mieux qu’un simple blazer. Et attention au costume complet en blanc, surtout en laine, cela fera vite mafieux. Toutefois, en lin ou coton, avec cet aspect taloché, c’est à la fois vintage et raffiné.

LA RÉPONSE BROOKS BROTHERS

Brooks Brothers dans le commentaire sur Facebook proposait de son côté : « que changeriez-vous aujourd’hui? Notre personal shopper Mario Mirabella dit que ‘à part le chapeau et un fuselage du pantalon, une veste du soir en lin blanc ou un costume est juste aussi cool hier qu’aujourd’hui. Je recommanderais des souliers noirs brillants plutôt que blanc.« 

Si je suis d’accord pour le chapeau  et le pantalon (et encore!), je ne suis pas d’accord pour les souliers. Des vernis noirs avec une veste en lin blanche, c’est une grossière opposition de style. Eurk! D’un côté le rugueux et la décontraction d’une matière informelle, de l’autre des souliers pour l’Opéra. Non, cela n’ira pas. Pire, cela donnerait même à la veste blanche ce côté Prisunic ou maquereau de quat’sous qui me fait si peur. Un soulier marron ou veau-velours clair serait bien mieux que noir. Et finalement, je soutiens qu’un soulier en veau-velours blanc à semelle gomme, type buck de chez Fairmount ou Crockett & Jones serait génialement raffiné. Donc pour ma part, je ne reste convaincu que la proposition ancienne de Brooks Brothers est bonne ainsi. Intemporelle…

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Belle semaine, Julien Scavini

« Le jean à pli »

C’est un sujet qui revient régulièrement à la boutique, et qui nous fait rire : le jean à pli. Je m’explique. Un jean est l’assemblage de deux choses :

  • une coupe spécifique, souvent dite cinq poches (deux arrondies devant plus une poche briquet ou montre, deux plaquées derrières,) qui se caractérise par une fourche très courte qui plaque le fessier, en bref très différente d’une coupe de pantalon de ville
  • une matière, le denim, sergé dont la teinte du bleu au noir fait apparaitre une côte blanche.

Seulement voilà, si le second point est essentiel et logique, le premier ne va pas de soi. Coupe pas assez haute, cuisse trop serrée, inconfort sur les hanches, les griefs peuvent être nombreux et variés. C’est en particulier mon cas, n’aimant vraiment plus porter le jean. Le chino m’apparait bien plus confortable, qu’il vienne de chez Uniqlo, Ralph Lauren ou de chez moi. J’aime la coupe de pantalon de ville et surtout les deux poches discrètes au dos. Ces deux poches plaquées sur les fesses sont massives et pas d’un esthétisme fou, je trouve.

Certains clients me rejoignent. En particulier après 40 ans dois-je admettre toutefois.

Et donc que faisons-nous? Et bien un pantalon de ville, mais dans du denim. La coupe est classique et droite, le montant idéal sur les hanches, les poches et finitions aussi discrètes qu’un pantalon de costume. En bref, la simplicité.

Dès lors, ce mode de fabrication induit que ce pantalon soit marqué au fer devant et derrière, que le pli soit fait. Comme un pantalon de costume. Ce que nous appelons alors un jean à pli.

J’ai deux clients, travaillant dans les affaires à haut niveau, qui ne veulent porter que du jean. Toutefois pour être sobre, ils ont choisi cette option du jean de ville. Ils ont la matière, finalement assez discrète si marine foncé, et présentent une coupe classique similaire à leurs collègues en costume.

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Un proche aime bien se moquer gentiment de ce goût. On en rigole bien car en effet, jamais un jeune n’aurait l’idée de faire cela. Je confesse toutefois y avoir pensé souvent pour moi. Je n’aime pas le jean pour ses empiècements et ses épaisseurs, ses coutures grossières et sa coupe inconfortable. Au final, avec une veste ou un pull, personne ne peut s’apercevoir que la coupe n’est pas celle d’un ‘vrai’ jean. Seules les poches diffèrent, en plus de l’absence des surpiqures de couleur.

Cet attelage d’un pantalon de ville et d’un jean est né probablement grâce à de petits boutiquiers comme moi. Car bien souvent, les fabricants de jean, pantalon archi simple et très normé, imposent des minimas de commande assez élevés pour être rentable. Or lorsqu’on est un petit détaillant, 50 pièces suffisent déjà amplement. Et les fabricants de pantalons de ville sont eux outillés pour des petites séries. Il est donc facile lorsqu’on est un ‘petit’ de proposer un pantalon de ville en denim.

Finalement, où est le mal à couper des pantalons de ville dans du denim? Une question d’âge et donc de ringardise sous-jacente? Je note que des tailleurs italiens s’amusent souvent à faire des pantalons double pinces avec du denim et plein de détails sartoriaux. Esprit de provocation? Ou volonté d’allier l’utile et à l’agréable? Je n’irais pas jusqu’à en proposer en prêt-à-porter car ce serait probablement un four. En me le demandant quand même… En serait-ce un?

Belle semaine, Julien Scavini

Être ou avoir.

J’avais noté il y a plusieurs mois cette citation que je viens de retrouver par hasard, sans en connaitre l’auteur :

« on donne du style au vêtement et non on se donne du style par le vêtement. »

C’est presque une proposition philosophique, avec beaucoup d’implications. Amusons-nous à la décortiquer.

La première partie implique une sorte de génie, de bonne fortune personnelle, une qualité à dépasser l’habit pour être soi. Prendre un bien matériel pour ce qu’il est et par l’assemblage et le savoir, créer une chose exquise. Simplement avoir puis savoir-faire.

A l’inverse, la seconde partie tendrait à faire du vêtement le fameux habit qui fait le moine. Être à travers un bien matériel. Et ou pire, être à travers une marque. Ne pas savoir ce que l’on est et donc, devoir se créer une esthétique clef en main.

A priori, et c’est à mon avis le sens de l’époque contemporaine, beaucoup penseront et revendiqueront être de la première partie, rejetant avec logique un certain asservissement liée à la seconde partie. C’est un peu comme l’abandon des Académies. Fini le canon pour tous, fini la capacité d’universalité, fini le solfège, laissons chacun libre de s’exprimer. En bref, proclamons les génies individuels, instagrameurs, influenceurs et autres parangons finalement plutôt rares.

Car au delà de ce petit nombre de savants existe la multitude contemporaine qui précisément se donne du style par le vêtement en pensant le contraire. L’amoncellement, la collection, la variété et la marque deviennent une fin en soi. Les choses logotypées deviennent cool. LV, gros H, petit joueur de polo sont des insignes qui classent et donnent du style. Avoir en pensant être.

Finalement, une première lecture laissera tout le monde d’accord : il est préférable de se considérer de la première partie de la citation plutôt que de la seconde.

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Revenons toutefois à la citation.

« on donne du style au vêtement et non on se donne du style par le vêtement. »

Plaçons le dans notre univers tailleur et décomposons. Le costume est presque un uniforme, normé et simple. Sur ce substrat, il reste à faire naître un style, une humeur, un goût. Sur le simple costume, telle cravate, telle chemise va faire naître l’esthétique de la personne. La mise aura été forcée, contrainte PAR la personne. Le costume ne sera qu’un moyen. C’est la lecture figurée de la première partie.

En plus, il est aussi possible de donner du style au vêtement lui-même, c’est le plaisir du fait pour soi, de la commande personnalisée, qu’elle soit Grande Mesure ou Demi-Mesure. Il est possible dès la création du vêtement d’imprimer un style personnel : revers large, rayure appuyée. C’est la lecture littérale de la première partie de la citation.

Mais, mais, mais, c’est là qu’est l’os.

N’aimons-nous pas aussi, dans une sorte de fétichisme du beau vêtement être un peu l’esclave du vêtement? N’aimons-nous pas, dans une certaine mesure, être un peu contraint par telle cravate club chérie, ou telle veste en tweed un peu typée? N’est-ce pas un petit plaisir coupable que de se laisser guider par le style d’un vêtement? Par la force d’une coupe, la finesse d’une ligne, l’élégance marquée d’une pièce. N’est-ce pas aussi un signe jeté au monde que de porter un vêtement sur-mesure, qui finalement entre connaisseurs se voit et se remarque? Et donc par là même, avoir du style par le vêtement?

De prime abord, cette citation s’analyse rapidement et simplement. D’un côté le libre-arbitre, de l’autre un rôle secondaire par rapport au matériel. Mais lorsque le matériel est beau, est-ce un si gros péché d’en être inféodé? Je me souviens du Chouan des Villes reprochant à François Fillon d’avoir le goût de son habilleur, Arnys. Donc de se donner du style par le vêtement. Au fond, était-ce si grave? A l’époque, un peu jeune peut-être j’avais pris cette remarque pour argent comptant. Et j’aurais pris cette citation aussi dans son sens premier. Quelle honte aurais-je éprouvé de me considérer de la seconde partie. Finalement rien n’est jamais si tranché. Être et avoir, les deux sont plaisants.

Belle semaine, Julien Scavini

Le goût du tailleur, le goût du client

Lorsqu’il s’agit d’acheter un costume en prêt-à-porter, le vendeur a à sa disposition un ensemble de modèles déjà concoctés et pensés par le styliste de la maison, en fonction de la mode et de l’image du l’enseigne pour laquelle il travaille. Le vendeur se doit d’être un bon ambassadeur, capable à la fois de comprendre les modèles qu’il veut vendre mais aussi de comprendre son client, quitte parfois, c’est de bonne guerre, à forcer un peu au chausse-pied l’achat.

Chez le tailleur, au contraire, rien n’est fait. C’est au client de choisir son tissu suivant son envie et le moment auquel il destine ce costume. Cela présume pour le client deux choses : une capacité à choisir ou à structurer son choix, et aussi et surtout, une envie. Car sans envie, c’est comme acheter un kilo de saucisse chez le boucher. Là où l’achat en prêt-à-porter peut être rapide et sans réflexion, une visite chez le tailleur impose un minimum de présence mentale sur le sujet.

Le tailleur de son côté ne laisse bien sûr pas le client seul devant les liasses. Bien que chez beaucoup de maisons de demi-mesure où le volume compte, le client soit laissé un peu seul. Mais si le prix compte, alors on ne peut tout avoir. Normalement, un choix se discute et s’écoute.

Le tailleur à travers la conversation avec son client, d’autant plus d’ailleurs dans le cas des mariages, doit comprendre les points importants du costume ‘idéal’ à réaliser. C’est la finesse. Ainsi, si je travaille avec une base plutôt ajustée pour ma part, je serais capable de produire un vêtement ample pour le vieux monsieur qui me le dit ou un costume très court et super cintré pour le jeune qui veut cela. Il y a le goût classique ET il y a ce que le professionnel doit faire. Dans un commerce, le but premier n’est pas d’éduquer le client, mais de lui faire se sentir beau. Même si quelques fois, je préférerais faire l’inverse. Les vestes super courtes ne sont pas ma tasse de thé, mais il faut bien vivre. Et si c’est fait avec précision et délicatesse, il est possible de faire un modèle satisfaisant.

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Le tailleur doit avoir de l’empathie. C’est à dire qu’il doit être capable de s’identifier à autrui dans ce qu’il ressent. C’est tout le piment de l’affaire pour le tailleur qui prend le temps. De comprendre l’idée, et que même si elle est contraire à la conception personnelle, être au final ravis de constituer le projet du client. De faire en sorte que son idée soit bien réalisée. Que au delà du goût du tailleur, l’ouvrage soit qualitatif. Que chacun y trouve son plaisir. Bien évident, ce n’est pas toujours chose facile. Et cela ne se repère dès fois pas au premier costume. Hélas, toutes les choses humaines étant un peu aléatoire, il y a une marge d’erreur dans la compréhension mutuelle.

Comprendre par exemple que le monsieur est classique pour découvrir à l’essayage une volonté d’avoir quelque chose de très ajusté. Penser que tel jeune portant du slim vient pour cela, et découvrir à l’essayage qu’il trouve le pantalon trop taille basse ou trop ajusté. Malgré l’essayage de bases. C’est toute la difficulté du tailleur.

Au delà des formes, il y a les tissus. Evidemment, ils sont nombreux et en fait souvent très beaux. Le tailleur là encore ne doit pas chercher à habiller le client suivant son goût. Mais suivant le goût de son client. Et donc être une force de proposition, certes orientée, mais changeante d’un client à l’autre. Alors que le styliste en prêt-à-porter imagine un client type qu’il veut habiller, le tailleur imagine pour son client le type qu’il aimera. Inutile pour ma part d’essayer de vendre un tissu italien à carreaux si je sens chez le client une réserve. Possible de proposer à mon client un col de velours sur son manteau si je sens que c’est un détail classique qu’il pourra apprécier. Cela demande du tact. Il faut aider le client dans son choix et sa recherche, non l’habiller comme on aimerait. Mais comme il aimera!

A l’inverse, un certain nombre de mes confrères sont eux très arrêtés sur leurs choix. Revers large car ils préfèrent, tissus lourds genre fresco car « c’est le mieux ». Ca dépend répondrais-je.

Certains clients aimeront mon approche. Enfin, d’autres auront besoin d’être habillé, pris en main fermement. « Que voyez-vous pour moi? » Voilà une question très délicate à prendre frontalement de mon point de vue. Il faut avoir beaucoup d’aplomb pour arriver à répondre directement !

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Enfin, voici le résultat du petit jeu concours de la dernière fois, donnant droit à une cravate ou un papillon de ma collection à choisir. Sur la centaine de mails reçus, 31 donnèrent la bonne réponse. Durant mon tirage au sort, j’ai sorti bêtement de mon chapeau deux papiers emmêlés : Antoine Bardem & Marjolaine Potin. Ils gagnent donc tous les deux, c’est plus drôle ainsi. Merci aux autres, j’aurais voulu que tous gagnent, mais 31 cravates, c’est toute ma collection de saison 🙂

Belle semaine, Julien Scavini

Bonne Pâques (MàJ)

Je vous souhaite une belle Pâques 2019 ! Profitez-en bien, il fait grand beau en plus !

Faisons un petit jeu amusant :

une cravate ou un papillon de ma collection à choisir, offert, à celui qui donne la marque ET le modèle de cette voiture, et les indices qui permettent de trouver! Le gagnant sera tiré au sort parmi ceux qui donnent la bonne réponse.

 

Petit jeu terminé. Et que de réponses!!! J’ai un gros travail pour nettoyer ma boîte mail maintenant. Un grand merci pour votre fidélité et votre amusement à participer.

Réponse :

Il y avait une astuce. Il s’agit d’une BENTLEY modèle S3 ‘standard saloon’.

La marque Bentley fut absorbé par Rolls-Royce en 1931. Surtout après guerre, Rolls-Royce produisait les modèles qui étaient ‘rebadgés’ en version Bentley, changement de la grille de radiateur principalement. Chez Rolls, la grille avant est en forme de temple grec surmontée d’une silhouette féminine. Chez Bentley, la grille avant est arrondie sur le dessus, avec un B ailé, dessiné ici. Entre 1931 et l’an 2000 environ, les deux marques n’étaient qu’une seule.

En 1955, Rolls-Royce sort sa nouvelle berline courante faisant suite à la Silver Dawn (chez Bentley, la type R), la Silver Cloud, en parallèle de la très grande Rolls-Royce Phantom IV pour les têtes couronnées. Immédiatement, la Silver Cloud est déclinée chez Bentley avec des modifications minimes, sous le nom de Bentley S1. En 1959, RR sort la Silver Cloud II et Bentley la S2. Puis en 1963, dernière itération de cette légende automobile, la Silver Cloud III est intitulée chez Bentley la S3.

Cette version III / 3 présente des phares avant à doubles optiques jumelles, signature de la marque anglaise jusqu’en l’an 2000 avec la RR Silver Seraph / Bentley Arnage. Ce détail des phares permettait d’identifier la version III / 3. Ensuite, la grille de radiateur arrondie avec le B ailé permettait de deviner que c’était une Bentley. Voici une petit fiche Wikipédia pour voir mieux cette Bentley S3.

Et pour aller plus loin, sachez que chez Bentley, le terme Continental est attaché aux coupés exclusivement, pas aux berlines. Mais des coupés Continental furent à l’époque déclinés en grands coupés 4 portes, appelés Continental Flying Spur, très rares et très chers. Mon dessin représente la carrosserie 4 portes standard d’usine, donc appelée ‘standard saloon‘.

En 1965, ces belles grandes lignes héritées de design d’avant-guerre disparaissent, au profit de la nouvelle Rolls-Royce Silver Shadow qui chez Bentley s’appelle T1.

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Encore un grand merci pour votre fidélité. Nous referons un petit concours comme cela à l’occasion, c’est amusant. Je fais le tirage au sort sous peu.

Belle semaine, Julien Scavini

Une pensée pour Notre-Dame

Alors que cette soirée nous inonde d’une profonde et infinie tristesse , je repense à ce couplet final de la symphonie n°2 « La Résurrection » de Gustav Mahler :

« Lève-toi, oui, tu te lèveras à nouveau, Ma poussière, après un court repos !

Alto : Oh, crois, mon cœur, crois : Rien ne sera perdu ! Ce que tu as désiré est à toi ! À toi, ce que tu as aimé, ce pour quoi tu t’es battu !

Chœur et alto : Ce qui est né doit disparaître ! Ce qui a disparu doit renaître ! Arrête de trembler ! Prépare-toi à vivre !

Soprano et alto : Oh, douleur ! toi qui pénètres tout, Je suis arraché à toi. Oh, mort ! toi qui conquiers tout, Tu es vaincue enfin ! Avec les ailes que j’ai gagnées Dans une lutte ardente pour l’amour, Je m’élèverai Vers une lumière qu’aucun œil n’a jamais vue !

Chœur : Avec les ailes que j’ai gagnées, Je m’élèverai ! Je vais mourir pour vivre ! Lève-toi, oui, tu te lèveras à nouveau, Mon cœur, en un clin d’œil ! Ce que tu as vaincu À Dieu te portera ! »

Les choses humaines peuvent se reconstruite. Pensez à cette grandiose interprétation par Léonard Bernstein en pensant à la futur renaissance de Notre-Dame :

 

La laine mérinos, partie II

L’Australie et la Nouvelle-Zélande produisent aujourd’hui les plus belles qualités de laine, car les souches mérinos s’y sont particulièrement bien acclimatées. Mais le mérinos australien n’est pas une race homogène et unique. Les australiens distinguent quatre variantes de mérinos.

Mérinos Peppin

Cette souche est si importante que partout en Australie, les éleveurs classent souvent leurs moutons simplement comme étant soit du type Peppin, soit non-Peppin. Ce nom vient des frères Peppin, qui créèrent un haras en 1861 à 250km environ au Nord de Melbourne, à Deniliquin. Si des souches françaises et espagnoles ont servi de base à l’élevage, c’est un bélier exceptionnel de race mérinos – Rambouillet (que les australiens appellent ‘Emperor’) qui a donné naissance à la lignée mérinos-Peppin.

On estime aujourd’hui que 70% des mérinos australiens sont descendant directement du mouton développé par Peppin. Sa toison épaisse s’inscrit dans le milieu de gamme des qualités de laine mérinos. La laine du Peppin est protégée des excès de l’environnement par une teneur relativement élevée en graisse naturelle (le suint), apportant une teinte crémeuse au drap de laine.

Le Peppin est particulièrement répandu dans les troupeaux de moutons du Queensland, de Nouvelle-Galles du Sud, au nord de Victoria et dans les zones de production mixte de l’Australie du Sud et de l’Australie occidentale. La race est si adaptable qu’elle peut également être trouvée en grand nombre dans les régions pluvieuses de Victoria ou de Tasmanie.

Les vieilles statistiques de l’époque de la colonisation montrent qu’en moyenne, les mérinos du début produisaient 1,5 à 2kg de laine moelleuse chaque année. De nos jours, un bélier mérinos Peppin peut produire jusqu’à 18 kg de laine, et il n’est pas rare que les animaux commerciaux de cette race produisent jusqu’à 10 kg chaque année.

 

Mérinos d’Australie méridionale

Alors que les moutons Peppin ont été développés pour le climat tempéré des pentes et des plaines, les mérinos d’Australie méridionale ont été spécifiquement élevés pour prospérer et fournir du rendement dans des conditions pastorales arides, rencontrées dans une grande partie du pays-continent.

Les précipitations dans ces régions sont généralement de l’ordre de 250 mm par an ou moins. Des arbustes ou des plantes herbacées constituent une grande partie de la végétation naturelle.

Le mérinos sud-australien est physiquement la plus grande des souches de moutons mérinos du pays. Ils sont généralement plus longs, plus grands et plus épais que les types Peppin.

La laine de ces moutons est la moins bonne des mérinos (diamètre de la fibre très important). Il a également tendance à contenir une trop grande proportion de suint, idéale pour que le mouton se protège du soleil, mais défavorable au textile.

 

Mérinos saxon

Les moutons mérinos saxons se trouvent exclusivement dans le sud de l’Australie, où les pluies sont abondantes, en particulier sur les hauts plateaux de Tasmanie, dans les régions froides et humides de Victoria et sur les plateaux de la Nouvelle-Galles du Sud. C’est l’opposé du mérinos d’Australie méridionale.

Physiquement c’est le plus petit des types mérinos, produisant peu de laine (3 à 6 kg). Mais le saxon est sans égal pour la qualité produite. Par exemple, un mouton produisant des fibres 14 microns (soit environ super 190) donnera 3 kilos de laine et un mouton de 17,5 microns (soit environ super 120) donnera 6 kilos. Attention, dans une toison, toutes les fibres ne sont pas aussi douce. Il y a un tri à faire.

Cette laine est extrêmement brillante et de couleur blanche, douce à manipuler et fine. Ces caractéristiques en font une matière recherchée par l’industrie textile pour produire les tissus les plus coûteux.

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Les différentes qualité de fibre et leurs usages

Une foie coupées, les toisons sont lavées (souvent en Chine, car cette activité est contraignante pour l’environnement) puis peignées pour en retirer les plus belles fibres et les trier. C’est la capacité de la race ou d’un cheptel à produire tel ou tel pourcentage de fibres classées X ou Y qui permet de faire ce classement. Voici les types :

  • L’ultrafine
    L’ultrafine est la fibre de laine la plus douce au monde. Le diamètre des fibres doit être compris entre 12,5 à 17,5 microns (super 230 à super 120). Les éleveurs se concentrant sur les microns extra fins peuvent d’ailleurs aller jusqu’à 11,25 microns, et même un peu en dessous.
  • La super fine
    De 17,6 à 18,5 microns, soit de super 120 à super 100.
  • La fine
    De 18,6 à 19,5 microns, soit de super 100 à super 80.
  • La fine-moyenne
    De 19,6 à 20,5 microns, soit des laines peu utilisées pour les draps à costumes, sauf mélanges ou tissus rugueux type tweed.

Au delà, on parle de laine ‘moyenne’, de 20,6 à 22,5 microns. Ces lainages servent à confectionner des vêtements tricotés, mais peuvent aussi servir pour les draps de costumes d’été, solides malgré des tissages aérés. C’est d’ailleurs pour cela que les draps d’été ne font pas mention du terme super, ce n’est pas ce qui est recherché là.

Et enfin, après 22,6 microns, la laine est considérée comme ‘forte‘ et sert aux mélanges bas de gamme pour l’habillement, et dans l’industrie : draps d’habillage dans l’automobile et l’aéronautique, décoration d’intérieur, etc…

J’ai demandé à Holland & Sherry quelques informations sur leurs lainages pour faire le raccord avec ces deux articles. Chez Holland & Sherry, presque toutes les fibres viennent de mouton mérinos, même le fameux sherry-tweed. Seuls les Harris tweed sont produits par des moutons Scottish Blackface ou Cheviot.Voici un petit tableau qui donne des informations intéressantes :

Liasse H&Sherry Composition(s) de la liasse Race Origine
Sherry Tweed – 8188xxx
100% Wool Sheep = Ovis Aries Sheep = New Zealand
100% Wool Sheep = Ovis Aries Aries Sheep = Australia/New Zealand/South Africa
100% Wool Worsted Sheep = Ovis Aries Aries Sheep = South Africa
78% Wool 12% Silk 10% Nylon Sheep = Ovis Aries Aries      Silkworm = Bombyx Mori Sheep = Australia         Silkworm = China
Harris Tweed – 8919xxx
100% Wool – 33µ Sheep = Ovis Aries Orientales Sheep = United Kingdom
Royal Mile – 318xxx
100% Wool – 16,5µ – s140 Sheep = Ovis Aries Sheep = Australia
Cape Horn – 667xxx
99% Wool – 18,5µ – s100 1% cashmere Sheep = Ovis Aries Aries       Goat = capra hircus lainger Sheep = Australia          Cashmere = China

Certaines races de moutons mérinos sont si exclusives, que le nom de race devient une marque déposée. Par exemple, la race mérinos Escorial est une sorte de légende, plus douce que le cachemire. Elle est distribuée par le drapier Standeven . Chez Holland & Sherry, deux races de mérinos sont exclusivement distribuées : le mérinos Gostwyck d’Australie, avec tout un volet développement durable, et le mérinos Monadh d’Ecosse.

Petite aparté, les lainages dit ‘lambswool’, c’est à dire provenant des agneaux ne sont pas forcément de race mérinos. J’ai trouvé peu d’information. Je me demande si ce ne sont pas du coup les toisons des agneaux que l’on mange, donc de toutes races…?

Je vous laisse enfin deux brochures d’Holland & Sherry à propos du Monadh et du Gostwyck si vous voulez plus d’informations et de belles photos !

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Belle semaine, semaine prochaine, pas de blog! Julien Scavini

La laine mérinos, partie I

Quel plaisir pour l’homme de pouvoir tondre tous les ans le mouton pour en retirer sa belle toison. Une fois filées, les fibres donnent naissance à de superbes draps qui font le plaisir des tailleurs et de leurs clients. La laine est fluide, elle est légère, elle est thermorégulatrice. Beaucoup d’avantages par rapport au coton ou au lin. Mais une position enviable que les matières techniques lui disputent.

Dans les années 70, les lainiers ont pris conscience de ce nouveau monde textile, et ont accéléré l’évolution technologique de leur processus de fabrication. Les fameux tissus désignés par le terme super sont apparus progressivement. Dans les années 90, avoir un tissu super 100, c’était un rêve de millionnaire. Enfin de la laine qui ne grattait pas. Certes d’un côté il y a les machines à tisser, ne sélectionnant que les fibres les plus longues et les plus douces. Mais de l’autre il y a le mouton. Pour avoir une belle laine, il faut un mouton heureux et peu stressé. Et une race spécialisée pour sa toison. Il existe des milliers de variantes de moutons, et la plus importante partie est destinée à la viande de consommation ou au lait. Et finalement assez peu sont destinées à faire de la belle laine. Cette liste de wikipédia est impressionnante.

La race mérinos est la plus connue. Elle est d’ailleurs subdivisée en d’innombrables branches suivant l’endroit où elle se trouve et les croisement : mérinos de Tasmani ou mérinos de Rambouillet (dit français) par exemple.

La race mérinos est très ancienne. Les phéniciens comme les grecques en faisaient commerce autour de la méditerranée. Et c’est en Espagne que les choses se précisent. Le terme mérinos proviendrait d’un vocable médiéval, maiorinus, assez proche étymologiquement de mayordomo, intendant. Le maiorinus et par la suite le merino était un administrateur des domaines du roi et en particulier inspecteur des terres agricoles, les merindad. Dans le dictionnaire juridique de l’Académie Royale Espagnole, on trouve une liaison directe entre ce terme maiorinus et merino. En français, il y a un s à la fin de mérinos, que l’on prononce ou pas. Et que je n’explique pas.

Ce sont les populations berbères d’Afrique du Nord qui introduisent le mérinos en Espagne, aux alentours du 8ème siècle. La toison précieuse devenant d’un commerce très profitable, les rois d’Espagne prennent par décret possession de tout le cheptel et interdisent le négoce du mérinos. Entre le 14ème et le 18ème siècle, quiconque essayait d’exporter ne serait-ce qu’un bout de mouton mérinos encourait la peine de mort.

Mais à partir du 18ème siècle, les rois d’Espagne se mirent à offrir des paires de moutons en cadeau. Les familles royales de France, d’Angleterre ainsi que l’électeur de Saxe reçurent ce royal présent. Les saxons en particulier se sont mis à élever la bête, à améliorer la race pour améliorer la qualité de la laine produite. Efficacité allemande qui donna naissance au lainage saxony ou mérinos saxon! Et en 1773, c’est le capitaine James Cook qui apporte l’honorable ovin en Nouvelle-Zélande, avant qu’en 1797, l’Australie ne le voit arriver.

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Après la seconde guerre mondiale et surtout avec l’ère du plastique et des nouvelles matières, la production de laine a baissé. En France en particulier, notre industrie a été balayée. Pour les éleveurs, le mouton n’avait plus beaucoup d’intérêt. Produire du beau coûte cher et il y a énormément de perte. Peu de moutons sur un cheptel font de belles fibres et les conditions d’élevage doivent être très agréables.

En 1964, le Secrétariat International de la Laine emmené par des pays du sud crée le Woolmark, avec comme objectif de faire redécouvrir et d’améliorer la laine. Les drapiers anglais et surtout italiens suivent le mouvement. C’est là que les Vitale Barberis, les Cerruti, les Zegna, les Loro Piana, les Benetton et bien d’autres font fortunes. Un homme en particulier, Franco Loro Piana part acheter tout les ballots de belles fibres qui se présentent. Et Vitale Barberis Canonico met en place son prix Wool excellence award avec 50 000$ annuellement décernés au meilleur éleveur du monde. A l’époque, le standard pour la laine mérinos est 19 microns, soit environ super 80. Et les volumes se raréfiaient.

Il fallu vraiment l’intervention des belles manufactures italiennes pour supporter les agriculteurs à se lancer. Les moutons nécessitent beaucoup de soins, une attention particulière à leur régime alimentaire et des investissements considérables dans les programmes de sélection génétique. Tous les éleveurs ne sont pas prêts à assumer ces coûts pour produire un résultat final aussi limité et coûteux destiné à un marché de niche. Le standard 17 microns soit super 120 fut une vraie révolution dans les années 90. Pour beaucoup d’homme, c’était une redécouverte de la laine. Aujourd’hui, il est possible de trouver du 12 voire du 10 microns, soit super 280. Une folie de plaisir, pour une laine finalement aussi douce que le cachemire.

La semaine prochaine, nous continuons ce beau voyage au milieu de la douceur!

Bonne semaine, Julien Scavini

La chemise de smoking

Les smoking, comme les queues-de-pie, imposent une grand perfection des éléments accessoires de la tenue. Il faut être sur son 31! La chemise a évidemment un rôle crucial à jouer.

Si l’on remonte à l’entre-deux guerre, la chemise habillée du soir possède un large plastron glacé. Ce plastron est lisse. Il est souvent constitué de la même cotonnade que la chemise elle-même. Seulement, la double épaisseur plus l’amidonnage donne une grande netteté aux devants, ainsi qu’aux poignets. Voici un bel exemple ci-dessous. Il n’y a pas de col, car celui-ci était rapporté.

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Les boutons visibles sont alors toujours rapportés également, sous la forme de ‘studs’, l’anglais pour goujons. Les goujons sont des formes de pin’s qui se vissent sur eux-mêmes. Une petite rondelle métallique avec une gorge filetée est contre la peau et reçoit la face du goujon qui se visse dedans. Avec le smoking, normalement, les goujons sont dorés, avec une face plutôt noire. Avec la queue-de-pie, plus formelle, les goujons sont argentés, avec une face nacrée. Les ‘studs’ sont généralement vendus par trois, avec les boutons de manchette assortis. Du coup, la chemise sur le devant, à l’emplacement des trois premiers boutons (hors le col) ne présente que des boutonnières. Les boutons sont seulement présents à partir du 4ème et jusqu’en bas. Ci-dessous, un exemple d’un set de chez Alfred Dunhil : deux manchettes et quatre goujons, pour une chemise portée sans gilet.

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Ca c’est l’histoire.

Dans les années 60 et 70, d’heureux créateurs eurent l’idée d’égayer un peu la chemise du soir. Ainsi naquit le plastron en relief. Le plus souvent utilisé est le nid d’abeille ou coton marcella ou piqué de coton. Normalement, celui-ci ne sert qu’à réaliser le gilet et nœud papillon de la queue-de-pie. Est-ce beau sur un plastron de chemise..? Je ne le sais pas, mais cela se fait. J’en réalise occasionnellement et c’est assez joli il est vrai. Ci-dessous l’exemple d’une chemise vendue sur internet, avec le plastron et le poignet mousquetaire en coton piqué, la chemise étant en coton simple. Est-ce canonique? Non. Est-ce de bon goût? Pourquoi pas.

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Cette autre image trouvée sur internet ne fonctionne pas. Il s’agit d’une queue-de-pie et non d’un smoking, car le papillon est blanc. Gilet et papillon sont en coton marcella. C’est bien. La chemise ne devrait pas l’être, même si c’est très léger.

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Furent aussi inventés toutes sortes de plastrons plissés. Le tissu est alors replié avec minutie pour créer des effets géométriques, du plus simple au plus marqué. La dentelle et les larges frou-frou façon crème chantilly ont aussi marqué l’époque. Combien de photos de mariage se souviennent avec bonheur de ce grand style vestimentaire?! Ô la divine invention, voyez plutôt :

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Heureusement, James Bond sous les traits de Sean Connery apporte dès 1962 une lecture fiable et de bon goût. Il recourt à une simple chemise blanche. Le col cassé est évacué. Car à ce sujet, le seul vrai beau col cassé est celui qui est rapporté, très amidonné et très haut. Les chemises avec petit col cassé sont souvent d’horribles pis-aller. James Bond porte donc un col rabattu tout simple, comme les boutons, blancs et visibles. Point. Admirez cette belle mise :

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Daniel Craig dans les derniers James Bond a beaucoup varié en ce qui concerne la chemise de smoking : simple, à gorge cachée, à plastron plissé, etc…

Cette chemise simple est à vrai dire la version qui a ma préférence. Le smoking fut inventé dans un certain esprit de décontraction vis à vis de la queue-de-pie. Donc cette simplicité va bien. Et donc oui, une chemise en popeline blanche, la même que pour le bureau, convient très bien au smoking. Une belle chemise blanche, avec de beaux boutons en nacre fine, est largement suffisante.

Pourquoi pas ajouter des ‘studs’ toutefois. Chemise simple à col rabattu, simplement accessoirisée de beaux goujons chinés ou achetés chez Dunhill ou Charvet. Ce serait bien. Mais attention, sans gilet, il faut au moins avec 4 ou 5 studs pour descendre jusqu’à la ceinture du smoking comme vu plus haut. Cette chemise Swann & Oscar est de bon ton, col rabattu, piqué léger pour le plastron, studs. Simple et efficace :

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Les chemisiers ont toutefois inventés la gorge cachée, qui sert à camoufler les banals boutons. Je le réalise bien sûr à la demande. J’ai même des clients qui font faire leurs chemises de travail ainsi. Pourquoi pas. Je soulève toujours l’idée que, peut-être, la gorge cachée se voit encore plus que les boutons qu’elle cache. Sa piqure machine se voit et on sent bien le camouflage. Donc est-elle très utile? Voici un exemple où finalement, cette gorge censée cacher se voit plus que ce qu’elle cache – on préférerait autant voir les boutons :

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J’espère que ce petit panel et cette remise en perspective historique aidera certains à se décider!

Belle semaine, Julien Scavini

Se laisser tenter

Faire réaliser ses vêtements sur-mesure est très agréable. Seulement, sortir des sentiers battus et se laisser tenter par telle ou telle étoffe est toujours difficile. Pour certain, c’est sortir du drap bleu marine uni qui est difficile. Pour d’autre déjà un peu plus aventurier, c’est la rayure qui fait peur. La chemise n’est pas exempte de cette problématique. Sortir du bleu et du blanc n’est pas si simple. Un des avantages du prêt-à-porter est de proposer directement le produit fini. La tentation est alors plus grande de se laisser tenter par une rayure orange ou carreau lilas. C’est le coup de cœur de l’instant.

L’achat sur-mesure entre dans une démarche plus réfléchie. Il est alors plus difficile de sortir du classique et de se laisser tenter. Ce qui est pourtant la base du commerce. Les supermarchés en ligne buttent sur ce point. Les acheteurs ayant des listes toutes-faites qu’ils réitèrent à chaque nouvelle commande, il reste peu de place pour les nouveaux produits, ce qui sort de l’ordinaire, ce qui pourrait plaire. Toute la difficulté et l’intérêt du commerce est d’arriver à bien tenter son client. Mais en mesure, avec un coût assez important, la tentation est moins aisée. Il est plus difficile de pousser son client.

Et c’est aussi valable pour moi, même si j’ai la chance de bénéficier de mon propre travail. C’est ainsi qu’en chemise, étant déjà bien pourvu, je n’en fais qu’à dose homéopathique.

La semaine dernière, j’allais au marché Saint-Pierre, au pied de la butte Montmartre pour chiner du tissu avec un ami. Derrière cette appellation de marché Saint-Pierre se cachent en réalité deux choses : 1- le nom du plus grand magasin du secteur, aussi appelé Dreyfus et 2- par extension, l’ensemble des magasins blottis autour de la halle de l’ancien marché Saint-Pierre (aujourd’hui une bibliothèque et une galerie d’art contemporain). Donc d’une certaine manière, lorsque l’on dit marché Saint-Pierre, on parle de toutes les boutiques, pas que d’une seule.

Le vrai marché Saint-Pierre, chez Dreyfus, n’a pas grand intérêt pour les amateurs de mode masculine. C’est un bazar à tout. En face, chez Reine, il y a déjà plus à faire. La sélection de tissus pour chemises de chez Testa est petite mais de bien belle qualité. Il y a aussi quelques lainages pour costume.

Chez Reine en particulier, j’ai remarqué de très très beaux draps laineux avec du cachemire, genre flanelle, disponibles en toutes les couleurs pour réaliser des vestes. Le rouges était profond, le vert somptueux. Malgré le nom Blin Blin* apposé partout, Il y avait aussi un petit écusson Loro Piana discrètement apposé sur les rouleaux. J’ai appelé Loro Piana pour avoir de plus amples informations. Et j’ai découvert l’existence du somptueux drap Blin & Blin. C’est en fait une spécialité française assez ancienne, dont les activités et les métiers à tisser furent rachetés par Loro Piana dans les années 90. Il est très apprécié des orientaux qui réalisent avec leurs djellabas chaudes. Un business qui se porte très bien. Amusante anecdote. Ce beau drap est disponible par ailleurs dans la liasse ‘Blazer’ de Loro Piana. Du très joli !

*(ce tissu est aussi appelé en arabe M’lifa qui signifie ‘drap brillant’. Toutefois, beaucoup de contrefaçons du drap Loro Piana existent sous l’appellation Mlifa, souvent pas en laine ni fabriquées en Europe. Des contrefaçons utilisent aussi le nom Blain Blain. Seul le magasin Reine vend le vrai Blin Blin)

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Après les vendeurs de tissus au mètre (vous choisissez ce que vous voulez et on vous le coupe) comme Dreyfus, Reine ou Moline, il a les dé-stockeurs de tissus, ceux qui récupèrent à droite et à gauche dans toute l’Europe et plus loin les précieux ‘left-over’, des rouleaux restant après la fabrication des vêtements par les industriels. Et évidemment, les rouleaux de tissus des grands commanditaires partent très chers. A ce petit jeu, « Sacré Coupon Le Gentleman des Tissus » (4bis Rue d’Orsel) et « Les Coupons de Saint-Pierre » (1 Place Saint-Pierre) sont des maîtres. Ils n’écrivent jamais vraiment d’où viennent leurs tissus, mais il suffit de demander. Chez Sacré Coupon, il y a souvent des pièces de Dormeuil pour costume ou veste, des lainages Barbara Bui ou Yves Saint-Laurent et les tissus de chemise viennent de chez Hermès (petite marque CH  pour coton Hermès sur l’étiquette). Mais chut c’est un secret. J’avais eu l’occasion de faire un reportage sur « Les Coupons de Saint-Pierre » ici. Les prix sont en général très correct. 20 à 30€ le mètre pour les laines, 10 à 20€ pour les chemises.

Tous les bons tailleurs peuvent normalement réaliser la façon d’un tissu que vous amenez. C’est le moment de se faire plaisir avec quelques draps fantaisies.

  • Comptez 2m00 pour une veste, 2m30 s’il y a des poches plaquées ou des carreaux ou qu’elle est croisée.
  • Comptez 1m40 pour un pantalon. Pour les grandes tailles, le métrage augmente très vite, jusqu’à 2m50 le pantalon. Se renseigner avant.
  • Comptez 3m50 pour un costume, un peu plus si carreaux ou grande taille.

En partant, alors que je n’avais rien trouvé pour moi et que j’étais courroucé (un peu comme lorsqu’on fait les puces et qu’on ne trouve rien), je suis entré chez Sacré Coupon déstockage (10 Rue Seveste). Et je suis tombé sur un petit coupon de 2m de tissu de chemise pour 10€, une paille! Teinte à peine écrue, rayure discrète rouge et beige, origine CH sur l’étiquette confirmée pour la douceur du twill de belle qualité. Hop l’affaire était dans le sac. J’attends avec impatience cette chemise. Une bonne affaire et un tissu que je n’aurais probablement pas regardé autrement. Je me suis laissé tenter!

Belle semaine, Julien Scavini

La chemise blanche

En commentaire de mon précédent article sur la chemise ivoire, un lecteur m’a posé cette question :

« Je viens d’avoir une discussion animée dans laquelle j’ai affirmé que le comble de l’inélégance masculine est de porter une chemise blanche (en dehors des circonstances sociales très formalisées : obsèques, mariage, remise de la Légion d’Honneur … bien sûr), j’étais bien seul ! Suis-je dans l’erreur et d’où ai-je tiré cela ? (dois-je ajouter que j’ai aussi défendu la chemisette à manches courtes avec cravate !) »

C’est une question intéressante qui soulève deux problématiques à mon sens.

Premièrement, l’interrogation repose sur l’idée d’une règle. Existe-t-il une règle, encore une, régissant la chemise blanche..?

Je ne pense pas qu’il existe de règle en la matière. Pendant des décennies, seule la chemise blanche fut portée. Il fallut attendre longtemps pour que le plaisir des couleurs et des rayures envahisse les penderies. Ce remplacement de la sacro-sainte chemise blanche, résultat du temps, n’est pas lié à une règle mais à des envies et aux modes.

Il faut toujours se méfier des ‘règles’. Elles sont souvent inventées de toutes pièces par celui qui argumente. Il en existe oui. Dire que la chemise blanche est plus habillée qu’une chemise de couleur est plutôt vrai. Dire que la chemise blanche n’est élégante QUE en telle ou telle circonstance est drôlement péremptoire et j’éviterais moi-même de défendre une telle affirmation. Non que je fuis le débat, mais je pense plutôt laisser la partie adverse faire ses choix. Suivant trois voies :

1- l’élégant intègre quelques règles et les aménage à sa sauce. C’est très bien, la vraie élégance sait se jouer des fameuses règles.

2- l’élégant intègre quelques règles et les applique. Fade un jour, joyeux un autre, au moins est-ce dans les clous.

3- l’élégant croit comprendre les règles, voire s’en invente. Pour le pire et pour le meilleur. Au mieux on applaudit, au pire on en rigole doucement. Qu’importe s’il est heureux.

4- l’élégant n’en est pas un pour moi, mais lui aime à le croire, tant mieux pour lui. On est toujours le moche d’un autre.

Il y a assez de ressources dans les livres et sur internet pour apprendre et comprendre. Il y a ceux qui veulent comprendre, ceux qui veulent inventer en comprenant et ceux qui veulent juste inventer. Advienne que pourra. Tout à l’heure un client m’a soutenu que le papillon ne se portait qu’avec une chemise blanche. « Et pourquoi cela ai-je demandé? En voilà une règle inventée de toute pièce. » Mais si le client se sent mieux avec… Tant qu’il n’existe pas de règle demandant de porter des souliers marron avec une ceinture noire. D’autres (souvent des femmes) ont aussi inventé la règle qui veut que le costume marine n’aille pas avec des chaussures noires. Que faire pour lutter contre…?

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Revenons toutefois à la seconde problématique. La chemise blanche est-elle attachée à des règles particulières?

Au début du siècle, elle est incontournable. Mais les années 20 inventent les chemises colorées, avec cols blancs souvent, comme Gatsby en portait. Les années 30 appuient un peu plus ce point. La guerre et les manques font revenir la sobre chemise blanche. Les années 60 enfoncent le clou, la chemise blanche – ou ivoire – est partout. Seuls quelques loufoques anglais portent des rayures colorées. Puis arrivent les années 70, la mode masculine part dans toutes les directions. Et les années 80 répandent comme une trainée de poudre les chemises anglaises très colorées et pimpantes. Le goût Jermyn Street est repris par Façonnable, Figaret, Thomas Pink. Larges bâtons rouges, étroites raies bleu ciel, lignes roses, barres violettes, c’est l’explosion des couleurs.

De nos jours, la chemise blanche est un peu revenue sur le devant de la scène mode. Son contraste très fort avec le costume plait aux créateurs. Le style Dior. Figaret a arrêté le style anglais pour ne faire plus que du minimalisme. Bernard-Henri Levy représente une frange d’hommes qui n’imaginent pas la chemise autrement. A l’inverse, les élégants à l’heure italienne et anglaise apprécient plus la douceur d’un bleu ciel, comme Jean d’Ormesson pouvait le faire.

 

La chemise blanche est un peu habillé. C’est certain. En même temps comme dirait M. Macron, l’histoire de la chemise n’est faite que de blanc. Un blanc que les pauvres avait du mal à se payer, ce qui amena la fameuse opposition des cols blancs et des cols bleus, de l’élite face aux ouvriers.

Donc, oui, la chemise blanche peut soit être vue comme très formelle (pour les riches) ou quotidienne (un acquis de tous). Il est possible de réserver la chemise blanche pour des occasions importantes et il est possible d’en mettre une tous les jours. Si vous êtes vendeur chez Vuitton, cela me semble incontournable. Si vous êtes agent d’assurance, vous pouvez porter rayures et couleurs.

Question intéressante enfin : avec un costume de tweed ou un blazer, est-il correct de porter une chemise blanche? L’élégance plaisir, un peu Pitti, tendrait à dire que non. Que le bleu ciel serait mieux. L’élégance un peu stricte, à l’anglaise, pourrait faire dire que oui. Dans les années 50, c’est ainsi que cela se serait fait.

Tout est une question d’époque, de mode et de contexte, au delà d’un corpus de règles au fond assez réduit et changeant. Essayons d’y voir clair :

  1. la chemise blanche est idéale pour les grands évènements.
  2. en même temps, elle peut convenir pour le travail avec un costume, sauf à trouver, goût personnel, que le bleu ciel ou les rayures de couleurs sont plus élégantes.
  3. en même temps, beaucoup la mettent avec un jean et des souliers noirs. Je n’aime pas, mais c’est mon goût. Les règles anglaises ne connaissent pas le jean de toute manière.

 

Enfin, pour ce qui est de la chemise à manches courtes avec une cravate, c’est un débat très houleux. Cela peut-être très beau et digne comme cela peut-être très risible. J’ai un client âgé, toujours merveilleusement bien assorti, qui fait ça de manière exquise l’été. Qui serais-je pour le désavouer?

Belle semaine, Julien Scavini