Ce que nous aimons n’est pas nécessairement bon pour nous

Chers lecteurs, toutes mes excuses pour cette longue pause estivale. Le travail et l’activité ne manquent pas et il n’est pas toujours aisé de trouver le temps et le courage de rédiger ces quelques lignes.

Je me félicite de constater qu’années après années, le plaisir pour la question sartoriale se maintient. Et que nombreux sont les messieurs à venir pour des costumes, pour le simple fait d’avoir un beau costume. Je me félicite que le plaisir l’emporte sur l’obligation, dans une société où par ailleurs, le costume est certainement en perte de vitesse. D’autant plus depuis l’épidémie de Covid. Il y a encore et toujours une envie. Liée ou non au travail d’ailleurs.

Et les jeunes je le vois bien sont un moteur essentiel de ce mouvement. Au fil de rendez-vous riches en questionnements et en souhaits, je prends plaisir aussi à répondre à ce désir de Beau. A vouloir bien faire.

Je suis toutefois et parfois décontenancé par les demandes. Le but est souvent le même, construire une jolie garde-robe bien étayée. Complétée par quelques pièces bien cousues de chez Drake’s, Asphalte ou Pini Parma.  J’écoute et fais en sorte de présenter ce qu’il faut avoir, quelques tissus classiques et simples.

Pour de nombreux jeunes, ce costume sera unique. Un vêtement parmi d’autres. Et très vite je constate que pour ce beau costume, la recherche ne porte pas sur un essentiel, mais bien au contraire, sur quelque chose de bien plus fort, prince-de-galles très marqué avec un carreaux rouge, ou rayure craie fortement dessinée sur un fond très clair.

Grâce à la magie d’internet, les photos d’inspiration arrivent vite, façon Suit Supply. J’acquiesce et cherche alors les bons tissus, ceux qui correspondent à cette empreinte visuelle exubérante.

Au fond de moi, je ne peux m’empêcher systématiquement de penser que cette envie, n’est pas nécessairement bonne pour le client. Que peut-être quelque chose de plus simple pour commencer, de plus facile à mettre et à remettre serait mieux. Qu’un bon costume marine avec deux pantalons ferait bien le job. Mais bon, je ne peux forcer la main. Alors je l’accompagne au mieux, le but final étant de donner le sourire.

Je continue toujours toutefois de me poser cette question. Ce que nous aimons n’est pas nécessairement bon pour nous ? Faut-il toujours suivre son envie, à quel point doit-on l’aiguiller et la rendre rationnelle ? D’autant que nous parlons d’un peu d’argent là, donc de la valeur d’un investissement.

Dans le cadre de la construction rationnelle d’une penderie élégante et fonctionnelle, peut-être qu’avoir un bon costume bleu avec deux pantalons serait préférable à l’achat directement d’un costume expressif. Qui seraient plutôt le sujet suivant.

Et ce raisonnement peut bien évidemment tenir pour beaucoup de facettes de la vie.

Il y a avec internet et surtout Instagram une dualité qui s’installe et qui s’exacerbe. A la fois l’acte d’achat peut se réfléchir en amont et se nourrir d’une réflexion dans un temps long. Ce beau costume, on peut le réfléchir patiemment, lire et étayer un raisonnement d’achat. Et à la fois, l’acte d’achat est orienté vers ce qui est frappant, marquant, qui permet une image distinctive immédiate. Un « Beau » un peu féroce, celui que l’on voit sur « l’influenceur ».

Il existe toujours une balance entre le fonctionnel et le plaisir. Le temps long et le temps court. Et le costume d’une certaine manière actuellement, lorsqu’il est un achat plaisir plus qu’un achat d’uniforme, s’inscrit dans ce schéma. Où est le curseur ?

Dans le même temps, je ne fus pas moi-même un exemple de rationalité. Lorsqu’encore étudiant je faisais acheter à ma mère une veste d’été en lin marine à forte rayure tennis et revers en pointe. Pas franchement une veste utile dans une penderie. Un simple modèle beige eut été plus rationnel. Et pourtant, je me souviens de cette veste avec un grand plaisir. Je l’aimais beaucoup.

Alors ce que nous aimons n’est pas nécessairement bon pour nous ? Tout dépend quel bout de notre cervelet nous cherchons à contenter. Aucune dépense finalement n’est utile une fois le strict nécessaire satisfait. Mais il y a toujours une petite part de vanité à satisfaire, de légère extravagance. A chacun de placer le curseur où bon lui semble. Ce que j’aime est-il bon pour moi ?

5 réflexions sur “Ce que nous aimons n’est pas nécessairement bon pour nous

  1. BORGEL 13 septembre 2022 / 08:39

    Bonjour Mr Scavini !

    Quel plaisir que de ce delecter de vos quelques lignes hebdomadaires !
    Merci d’etre revenu 🙂

    Bon courage pour le billet de la semaine prochaine alors !
    Nicolas

  2. GR 13 septembre 2022 / 17:01

    Bonjour M. Scavini,

    (Veuillez m’excuser pour mon long silence si vous avez cherché à me contacter, je vous contacte très bientôt)

    Excellentes réflexions sur le sujet.
    Je crois qu’il faut apprendre à faire ses gammes avec des habits réfléchis et choisis pour leur versatilité. Cette réflexion doit être encore plus attentive pour un habit considéré comme non ordinaire (c’est-à-dire un habit que l’on n’a pas l’habitude de porter). L’habit classique bien coupé étant déjà rare, il sort déjà de l’ordinaire. Pour la part, point trop n’en faut.
    Il est vrai qu’internet nous offre la possibilité d’approfondir nos goûts et notre connaissance du sujet, des codes et des traditions. Il nous offre aussi le plus criard et le plus « m’as-tu vu » de la société. Le choix des sources (d’inspirations et intellectuelles) n’est pas anodin dans le rendu final.

    GR

    • Jean-Noël 20 septembre 2022 / 11:36

      C’est toujours un plaisir de vous retrouver… Article très intéressant comme d’habitude !

      Celui-ci en particulier me pousse à la réflexion. En effet, à priori je suis entièrement d’accord avec vous : il semble plus rationnel d’acquérir d’abord de “bons basiques” et de laisser les excentricités pour plus tard. De maîtriser les règles de base avant de s’aventurer dans des expérimentations plus personnelles. C’est une opinion très largement diffusée dans les livres, articles, blogs sur l’élégance masculine. Mais vous l’avouez : ce n’est pas vraiment ce que vous avez fait. Moi non plus.

      C’est ce qui m’a fait réfléchir. Parce que les exemples sont légion. Quand on découvre “le beau vêtement” ou “la belle chaussure”, on a naturellement tendance à vouloir s’offrir quelque chose “d’original”, quelque chose qui claque un peu. Comme les jeunes gens que vous évoquez, on se dit que ce sera une pièce unique, alors autant qu’elle soit remarquable. Ce n’est qu’ensuite que, la main prise dans l’engrenage, on finit par accumuler les pièces jusqu’au moment où, constatant le peu d’utilité des premiers achats, on se dit qu’on aurait mieux fait de commencer par les bases.

      Mais entretemps, il s’est passé quelque chose : notre goût s’est forgé, notre esprit critique s’est aiguisé, nous avons appris de nos erreurs, nous avons développé une “culture sartoriale”. Bref, nous savons mieux qu’au commencement ce qui nous va, nous sommes mieux en mesure de juger de la qualité d’un produit, nous distinguons mieux les détails importants… Et finalement, n’est-ce pas justement à ce moment que nous sommes les mieux armés pour bien choisir de “bons basiques” ? En fin de compte, ne vaut-il pas mieux se tromper sur des pièces qui ne dureront pas, qui ne nous plairont pas longtemps, avec lesquelles on va “épuiser” nos envies irrationnelles ? Surtout que, avouons-le, nous avons tendance à dépenser plus avec le temps. Ne vaut-il pas mieux faire les essais et erreurs indispensables avant d’investir en étant mieux “formés” dans des pièces plus classiques, plus coûteuses et que nous espérons garder toute une vie ?

      Prenons l’exemple des chaussures. Est-il vraiment souhaitable qu’un jeune homme qui jusque là n’a porté que des sneakers s’offre une paire de chaussures classiques avant de connaître parfaitement sa pointure, avant d’avoir compris la morphologie de ses pieds, d’avoir ainsi pu mesurer l’importance de la forme (last), d’avoir touché, ressenti la souplesse et expérimenté le vieillissement de diverses qualités de cuir ? Ne vaut-il pas mieux, tout bien réfléchi, qu’il achète la paire un peu voyante qui le fait rêver, qu’il portera peu de temps de toute façon, et qu’ensuite seulement, quand il aura compris ce qu’est une “bonne chaussure” et qu’il aura pris conscience de ce qui lui apportera confort et satisfaction, il investisse dans des chaussures plus chères et plus durables ?

      J’ai acheté quelques paires de chaussures chez Bexley, Finsbury, Berwick, etc. qui m’ont beaucoup plu d’abord. En les portant, je me suis aperçu progressivement que les unes étaient finalement trop grandes, les autres trop étroites, que les formes très rondes “à l’anglaise” que j’apprécie ne sont pas tant appréciées de mes pieds qui n’y sont pas soutenus, que tel cuir dont la teinte m’avait impressionné plissait affreusement… Dans un premier temps j’ai pensé, suivant en cela l’opinion dont votre article se fait l’écho, que j’aurais mieux fait d’acheter moins, mais mieux : “à la place de ces quelques paires à 200€, j’aurais pu me payer une paire d’Edward Green”. Mais dans un second temps, reconnaissant mon incompétence initiale, je me suis dit “heureusement que je n’ai pas acheté à cette époque une paire d’Edward Green, qui ne serait probablement pas à la bonne pointure ou surtout, à la bonne largeur, pas sur le bon last, et que j’aurais choisie dans un cuir voyant mais pas forcément facile à porter au quotidien”. Maintenant, je pourrais bien choisir une paire de chaussures plus chères (pas forcément des Edward Green, c’était un exemple symbolique) avec moins de risques de me tromper et de le regretter. Et je suis aussi moins impulsif, mes envies se sont tempérées.

      Ainsi, au bout du compte, c’est maintenant seulement, après de nombreux achats regrettables, que je me sens en mesure d’acquérir une garde-robe “rationnelle”, construite sur des pièces intemporelles et de qualité.

  3. Alexander Zecchin 16 septembre 2022 / 10:59

    Bonjour,

    C’est la fameuse formule anglaise « Less is more » que l’on devrait toujours garder en tête.
    Ceux qui ont grandi dans un cadre familial avec une culture « sartoriale » sauront naturellement l’appliquer lors du choix.

    A l’inverse, ceux qui découvrent notre univers à travers le miroir déformant des réseaux sociaux, du cinéma, des séries et de la publicité n’auront sans doute pas le recul nécessaire et auront tendance à choisir une mise marquée et forte alors que pour un premier costume/veste/pantalon, il vaut mieux privilégier un tissu ou une coupe sobre et facilement adaptable à plusieurs tenues et pièces de son dressing.
    On peut également évoquer le choix des motifs ou des coupes peu flatteurs pour certaines morphologie.

    Cela s’appelle l’apprentissage et c’est pour celui qui persévère, il est toujours amusant de regarder dans le rétroviseur ce que l’on a pu porter à ses débuts.
    Je fais partie de cette catégorie et aujourd’hui, je mesure toute l’exubérance et parfois, il faut bien le dire, le ridicule de mes premier achats.

    Mais comme le disent souvent les randonneurs, il faut souvent se perdre pour trouver son chemin !

    Alexander Zecchin

    • Julien Scavini 19 septembre 2022 / 21:25

      Très vrai !

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