Archive for the ‘Général’ Category

Le montage ‘slack’ [MàJ]

12 septembre 2016

Cet été, je suis parti au Vietnam. Pays magnifique et gens très accueillants.  J’ai aussi testé les températures tropicales (très chaud et très très très humide) et je peux vous dire que l’élégance était loin derrière moi, tout vêtement étant parfaitement insupportable! Je supportais à peine la chemise à manche courte et le simple fait de rester assis sur un banc suffisait à me faire transpirer à grosses gouttes.

[MàJ] Puisqu’on me le demande, quelques photos du Vietnam :

Mais pour autant je suis resté attentif aux vêtements de mes contemporains. Et je me suis très vite rendu compte que personne ne porte la veste durant la saison chaude, trop chaude. Chemise et t-shirt semblent être les vêtements universels. Les jeans rencontrent un succès plus léger que chez nous en revanche, la faute je pense à une matière trop lourde. Par contre les jeunes affectionnent les chinos. Particularisme inédit : les bas de pantalons ont souvent un élastique genre jogging pour resserrer le bas et découvrir la cheville sans chaussette. Un peu à la manière de ce qu’avait testé Duke & Duke.

Alors certes, l’hiver hanoïen peut être très rude, donc il est possible de porter de lourds vêtements. C’est ainsi que Dior, Vuitton, Paul & Joe et d’autres n’hésitent pas à mettre des manteaux et des pull-over en vitrine. Chez Ralph Lauren, ils cherchent carrément à vendre des vestes en tweed et des pantalons de velours qui paraissent complètement décalés.

Dans les faits, les riches vietnamiens vivent dans l’air conditionné, entre la maison, le bureau et la voiture. On ne les voit pas beaucoup. Et une certaine culture tailleur existe, résultat des influences française, américaine et japonaise. Certaines villes comme Hoï An sont mêmes spécialisés en sur-mesure. Mais tout de même, il est rare de croiser des vestes durant la saison chaude.

Au delà de ces quelques remarques triviales, je me suis aussi rendu compte d’une autre culture du vêtement. Pas dans les codes, mais dans les usages. Car ces beaux vêtements, me suis-je dit, doivent bien être nettoyés… Et cela m’a frappé, je n’ai pas vu beaucoup de pressing. La chose m’a été confirmé par mes amis vietnamiens bien que les réponses varient beaucoup suivant les classes sociales. Il doit bien  exister des pressings que je n’ai pas vu.

Au Vietnam, la machine à laver est partout comme en Europe. Et d’une manière je trouve plus importante que chez nous, un bon vêtement là bas doit passer en machine. Que ce soit chez les pauvres ou chez les riches (chez ces derniers, les femmes de ménage utilisent la machine).

J’ai mieux compris pourquoi un ami vietnamien à son arrivée en France mettait les vestes de costume à la machine. Évidemment le résultat n’était pas probant.

Cela influence donc le vêtement, sa vente et sa fabrication. Un avant-poste du futur dans nos contrées. Car il faut bien l’avouer, les pressings (les bons) tendent à disparaitre, en partie à cause de la dureté du travail (souvent réalisé par des immigrés, les français étant rares dans la partie) et des normes de plus en plus draconiennes, pour la santé et l’environnement (disparition du perchloréthylène en particulier).

Ainsi, cette envie de lavage en machine entraine-t-elle deux constats au Vietnam :

D’abord les matières utilisées sont souvent synthétique. C’est ainsi que la plupart des pantalons habillés que j’ai vu (dans les hôtels, les endroits à touristes, les serveurs etc…) étaient en polyester. J’ai même fait la remarque au directeur de la croisière en baie d’Halong, qui était trempé de la tête au pied : au moins aurait-il pu porter une laine froide… L’avantage est que ces matières synthétiques permettent de garder une bonne allure, non froissée sans excès de repassage. Car même repasser doit être dur avec de telles chaleurs.

Deuxièmement, le montage (c’est à dire la couture) des vêtements est très influencée par le passage en machine à laver. Il me faut faire un petit point technique d’abord.

L’industrie des pantalons et vestes est séparée en deux univers : le ‘sartorial’ d’une côté et le ‘slack’ de l’autre. Derrière ces termes, deux mondes qui se complètent. Les usines ‘sartoriales’ fabriquent des vêtements comme chez les tailleurs, avec une très haute technicité et un but unique : camoufler les points de couture. On ne voit pas les fils de la machine. Il faut ainsi ruser pour tout camoufler et des machines très perfectionnées sont utilisées.

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De l’autre, les usines ‘slack’ cousent les choses de manières visibles, comme les jeans, les chinos ou les vestes déstructurées. Tout est cousu avec la même machine à coudre, avec des points plats visibles. L’aspect des vêtements ‘slack’ est plus rustique, plus brut (bien que certains manufactures italiennes excellent dans le rustique ‘chic’).

Cela a une conséquence importante : l’entretien. D’un côté, le vêtement n’est pas forcément fait pour aller en machine mais il est raffiné, de l’autre le vêtement peut endurer des centaines de cycles mais est moins délicat. C’est toute la différence entre un chino de tailleur et un chino Uniqlo.

Ce montage slack est très apprécié ces dernières années pour les vestes en coton lavées. Toutes les bonnes marques en proposent, signe aussi qu’en Europe ce sujet de la facilité d’entretien intéresse les acheteurs. La marque J. Keydge s’est par exemple spécialisée là-dedans. Pour les pantalons, le sujet se discute toujours, les modèles ‘slack’ étant moins raffinés.

Ces vestes slack, montées sans doublure et sans toiles, pour mieux être entretenues ont été inventées très tôt au cours du XXème siècle, bien souvent pour des habits utilitaires. L’invention de la machine à coudre fut une bénédiction pour les tailleurs à la fin du XIXème siècle, et il n’est pas rare de trouver de vieux vêtements entièrement cousus à la machine plutôt qu’à la main, préfigurant cette mode. Mais c’est véritablement les étudiants américains dans les années 50 qui ont popularisé ce goût des vêtements très solides et très ‘cousus’ en référence aux nombreuses coutures visibles partout. Ces vestes sont immanquablement associées au style Ivy League. Ceci dit, dire que le vêtement passe ainsi en machine est un argument ultérieur.

Au final, ce petit trait d’usage m’a paru intéressant. Car il y a là matière à renouveler l’élégance tailleur, dont le simple montage (coutures délicates) rend l’usage complexe et couteux (lavage). C’est une piste d’étude intéressante pour l’avenir du textile. Comment coudre des vêtements élégants et fins sans pour autant montrer les coutures. Ou bien comment les montrer joliment? Avec quel type de points, en couleur ou ton sur ton? Toute une étude en somme…

 Bonne semaine. Julien Scavini

L’esprit de la rentrée

5 septembre 2016

Les premiers articles de Stiff Collar furent rédigés en septembre 2009. C’est dire si l’activité ici est ancienne sur l’échelle de l’histoire du net. En 7 ans, le marché des vêtements pour homme s’est renforcé et en même temps diversifié. Parisian Gentleman s’est souvent fait l’écho de cette marche en avant heureuse.

En 7 ans, il me semble aussi que le goût sartorial que nous partageons ici et là sur internet a aussi évolué. Cet été fut l’occasion pour moi de relire de nombreux articles et d’y penser. De manière rétrospective, je dirais qu’à l’époque le sentiment commun était plus orienté sur l’histoire et que l’ancien servait plus de modèle. Il y avait une sorte de conservatisme esthétique. Hackett en est le parfait exemple. Voici une maison qui à partir des années 2000 s’est efforcé de proposer ‘l’essential british kit‘. (Pour aujourd’hui beaucoup hybrider son discours). Le vêtement ne fut pas le seul à pencher vers ce retour d’un certain classicisme. L’automobile aussi a eu son lot de regards dans le rétroviseur, comme le montrent les très dignes lignes de la Rover 75 ou de la Jaguar S-type dessinées à l’orée du millenium pour faire ‘british’.

On dit souvent qu’un mouvement esthétique s’oppose à un autre ou est une réaction à. Ce goût classique était une contre-culture. L’appropriation de la dignité du lord par le nouvel argent? Et le fait est que ma propre conception du beau vêtement lorsque j’étais étudiant il y a dix ans environ était très edwardienne. Je l’ai d’ailleurs écrit ici assez souvent. Il y a des règles qui sont comme ci, il y a des règles comme ça.

Pas à un seul instant je n’aurais l’idée de remettre en cause cette conception. Mais pour autant, il me semble que ce fut une étape dans l’appropriation d’internet et de ce formidable espace de discussion collectif. Sur les blogs et les forums, ce fut une première étape dans l’approche du beau. Le site The Sartorialist est tout à fait notable de cela. Combien de beaux messieurs bien habillés il y a 7 ans, combien aujourd’hui? Le contraste est frappant.

En même temps que j’écrivais des lignes sur le rigorisme vestimentaire (au fil de nombreux articles sur la garde robe idéale par exemple), celui-ci glissait doucement. Mais vers quoi me direz-vous?

Et bien pas du tout comme on pourrait le croire (et se désespérer) vers un ‘je-m’en-foutisme‘ de retour, mais vers une lecture plus apaisée de l’ancien. Hey, l’ancien c’est cool, utilisons-le. Ce faisant, les années post-crise ne sont pas du tout un abandon de la qualité et du goût, elles ne sont pas non plus du tout une fuite en avant moderniste, loin de là. Ce qui est plus étonnant peut-être. Non, notre époque est celle du ‘faisons du neuf avec du vieux’. Avec respect. C’est le mot le plus important. C’est le hipster qui va chez le barbier et qui en même temps restaure des motos anciennes. Pas trop moderne, pas trop ancien. In-between.

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Et ce mouvement est multiple. D’un côté vous trouvez des jeunes ultra-connectés qui portent des casquettes de tweed et font les puces et de l’autre vous avez les Chap, gentlemen utopistes aux idées diverses. Les Chap par exemple peuvent être loufoques ou très rigoristes. Et le beau vêtement n’est même plus forcément un marqueur social.

De ce fait, je renouvelle une conclusion qui est devenu le fil de la pensée de Stiff Collar : plus que jamais : le classicisme n’est pas un carcan, c’est un ensemble de principes qui visent deux choses : le pratique en même temps que le beau.

Mais au delà, je n’aurais plus comme en septembre 2009 l’idée de m’habiller toujours en costume ou même de toujours porter une veste dans un coloris adapté à la situation. Quelle gageure.

A la place, j’intègre au discours la flexibilité et la polyvalence. Ce que je sous-entend par là est qu’il faut s’habiller suivant les circonstances (pour être pratique) en faisant attention au beau, mais sans être limité par une garde robe trop ancienne.

C’est là que les classiques doivent savoir répondre à ceux qui les traitent de vieux. Le chic, c’est savoir s’adapter en restant digne. Si l’on visite des villages anciens avec des rues pavées, c’est savoir porter une paire de chaussures de marche de chez Columbia. Si l’on est dans une pays chaud, c’est rester digne avec une élégante paire de sandales et un chapeau de paille. Si l’on prend l’avion, c’est aller vite au détecteur de métal en portant une paire de mocassins mous qui ne bipent pas et un pantalon de coton plus confortable assis. Par contre, c’est aussi savoir porter un très beau costume bien coupé quand il le faut et un manteau digne pour aller à l’opéra, pas un Barbour.

Tiens, d’ailleurs voilà une marque qui a compris exactement ce repositionnement stratégique. D’une image archi classique, Barbour a su comprendre cette variété de profils traditionnels ou néo-traditionnels pour proposer une gamme énorme de produits pour tous. Elle n’a pas renié son histoire en passant au tout nylon. Elle n’est pas morte non plus dans ses murs. In-between.

Ce in-between se retrouve aussi dans cette mode et ce goût pour la belle fripe, mélangées à ces pièces contemporaines.

En bref, le maitre mot qu’il me faut apporter est ‘diversité’. Le secret d’un classicisme de bon ton et apaisé, c’est une garde robe variée, où le moderne côtoie le bien ancien. Qu’en pensez-vous? Cela doit être fait avec intelligence par contre. Il ne s’agit pas de mélanger de manière ridicule les vêtements et les styles entre eux. Sauf si l’on sait faire et que l’on se juge soit même comme une icône du style.

En terme de style, rares sont les élégants qui s’habillent dans Un style ou dans Une époque. Ils sont rares à oser le tout tailleur ou le tout moderne. Non, les personnages les plus marquants de notre sphère internet mélangent et hybrident doucement, tels les Lino Ieluzzi. Les nombreux Tumblr et Instragram au goût sartorial qui pullulent partout en sont l’exemple marquant. Souvent classiques et proches des tailleurs à la main, ils proposent tous une réinvention normée et raisonnable. Des mélanges de registres, de couleurs et de matières qui font sens et portent un discours qui va vers l’avant, où les cardigans prennent une place supérieures, où les écharpes à motifs cachemires côtoient les doudounes matelassées, etc…

Finalement je peux répondre amicalement à Hugo Jacomet et à son célèbre adage ‘first learn the rules, then break them’. Non! Il n’est pour moi jamais question de les briser, ni même de les réinventer (quelle folie), et pas même forcément de les réinterpréter. Certes, j’apprécie l’idée d’être comme le chef d’orchestre qui réinterprète une partition : la musique est la même (la règle classique), mais l’esprit est plus moderne ou plus dynamique. Rien ne change mais tout change.

Non, je dirais surtout que les règles méritent d’être enrichies et complétées. Que les situations changent, les gens aussi et que le vêtement s’adapte. Un mouvement qu’il est plus heureux d’accompagner que de rejeter !

 

Belle rentrée. Julien Scavini

 

 

Le col requin

4 juillet 2016

Alors que l’été n’en finit plus de se faire désirer à Paris, revenons un instant sur la façon de porter les chemises par temps chaud, quelques décennies auparavant. Pour être plus précis, remontons aux années 30 et voyageons jusqu’aux Etats-Unis.

A cette époque, les chemisiers, peut-être à la suite de commandes militaires (cela ne m’étonnerait guère) inventent un nouveau col, un modèle transformable, aussi bien à porter boutonné qu’ouvert. Et encore mieux, ne s’ouvre pas aussi bêtement qu’un col classique, il s’évase.

Sa conception est ingénieuse bien qu’un peu lourde industriellement parlant. Le col au lieu d’être en deux parties (la retombée et le pied de col) est en une seule. Et encore mieux, l’intérieur du col se poursuit le long des boutonnières, jusqu’en bas de la chemise, comme sur une veste où l’on trouve la garniture au bord. C’est donc un modèle complexe à développer, car le col est fait dans une pièce très longue, qui doit supporter la courbure du cou tout en se cassant bien en deux, pour simuler la retombée de col. Les plus techniciens comprendront. Ci-dessous, à gauche le modèle transformable, à droite le col classique.

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Alors donc, ce col fut inventé. Merveille des merveilles, il correspondait au goût de l’époque porté sur le repassage et la perfection ménagère. Ces mesdames écrasèrent donc de toute la force de leur fer les col, de manière évasée. Ça peut se tenter avec une chemise moderne, mais l’effet est moins net qu’avec un col transformable, autrement appelé col requin. Je ne sais d’ailleurs d’où vient cette appellation. Peut-être à cause des pointes très longues…?

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Cette esthétique fit florès ! Les premiers blousons ont aussi profité de cette coupe dérivée des cols de chemises classiques.

La seconde guerre mondiale et les GI’s semèrent ce style à travers le monde. Dans les années 50, les chemises hawaïennes ainsi coupées étaient le symbole de l’American Way of Life, idéal pour se détendre sous un parasol.

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Les étudiants américains et le style Ivy League propulsa aussi l’esthétique de la chemise col requin portée sur la veste. Ah toute une allure ! Je reste réservée sur cette mode. Peut-être un créateur inspiré en fera t il de nouveau usage…?

Toujours est-il qu’au fur et à mesure des années 70, l’usage tomba en désuétude. A part dans les milieux épicés : parieurs hippiques, tenanciers de casino, producteur de cinéma etc… Dans les années 80, cette allure vous faisait même passer pour un paria. Ou un vieux milliardaire.

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Un tailleur qui m’a formé s’habille toujours ainsi l’été. Et je souris à chaque fois en le voyant : un vrai mylord descendu de son yacht !

Et maintenant, je me repose aussi. Le blog s’arrête pour l’été !

A la rentrée donc et profitez bien. Julien Scavini

La lavallière

26 juin 2016

Petit article aujourd’hui pour faire le point sur la lavallière, un vêtement à la fois très historique et très galvaudé !

L’idée de mettre quelque chose autour du cou, dans le genre d’un foulard noué et retombant au milieu de la poitrine est apparue sous le règne de Louis XIV. Dit-on à la suite des régiments-mercenaires croates (cravate étant une déformation de croate). Auparavant, c’est plutôt de grands collets de dentelle qui sertissaient l’encolure. La fraise en était une expression surjouée.

Sous Louis XIV apparait donc une sorte de cravate d’aspects variés. Les représentations montrent souvent la superposition d’un papillon assez volumineux (et horizontal) en velours coloré et d’une retombée (verticale) de dentelle écrue. Il n’est pas très clair dans mon idée si les deux sont liés ou si au contraire ce sont deux cravates superposées.

Sous Louis XV et Louis XVI, cette double encravaterie baroque s’arrête. La lavallière au sens historique nait ici. Il s’agit d’un long ruban de lin très fin, qui après plusieurs tours de cou montant à la manière d’un col roulé, se noue au milieu ou légèrement sur le côté. Sur le modèle exact d’un nœud papillon, à la différence que les extrémités sont laissées longues et tombantes. Le raccourcissement de la lavallière a donné le nœud papillon moderne.

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La lavallière tire son nom de la duchesse Louise de la Vallière, maîtresse du roi Louis XIV, qui portait du temps de sa splendeur une cravate à larges pans.

Techniquement, la lavallière est donc un nœud papillon généreux dont les extrémités retombent à la manière d’un foulard. C’est un nœud qui se déploie à l’horizontal. Le mathématicien Cedric Villani semble apprécier ce modèle un peu exubérant.

L’exemple ci-dessous, d’époque romantique allemande, représente pour moi la lavallière idéale, généreuse et tombante :

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Dire que la lavallière est un nœud projetant dans le sens horizontal est un détail important.

Car fin XIXème et début XXème, ce nœud volumineux ne plait plus. Certes Baudelaire ou Rimbaud affectionnent encore les petites lavallières (presque des papillons d’ailleurs), mais la bourgeoisie cherche autre chose, une expression moins artiste ! On invente alors le nœud simple qui projette vers le bas, que l’on appelle nœud régate. Vous le connaissez tous, il s’agit de la cravate contemporaine, qui se déploie à la verticale.

Toujours au début du XXème siècle et en Angleterre, une simplification de la lavallière a donné une cravate appréciée avec la jaquette (morning coat) : l’ascot, appelée day cravat. Inventée précisément pour aller au champs de courses (au Royal Ascot), la cravate ascot a la forme d’une pagaie et non d’un ruban.

L’ascot est associée à un nœud très pauvre stylistiquement : la simplicité même, comme si l’on noue deux lacets mais sans faire les boucles. Les deux pans retombent alors bêtement et sans volume. Tout le panache de l’ascot vient de l’épingle de cravate qui donne le volume d’une main de maître. Cette épingle, pour la haute bourgeoisie et l’aristocratie est l’alpha et l’omega d’une tenue richement parée. C’est grâce aux boutons de col, de plastron, de manchette et à l’épingle de cravate que le niveau social peut se lire. Plus le bijoux était précieux et plus son porteur était riche.

Au début du siècle, vous pouviez donc nouer votre cravate en ascot ou en régate, le résultat n’était pas le même :

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Peu à peu, l’ascot a perdu son usage de cravate pour devenir un foulard de cou, porté non plus sur la chemise mais sous le col. Les années 30 semblent consacrer cet usage décontracté chic. Par là même, le mot a changé de genre, l’ascot féminin (dans le sens de cravate) est devenu l’ascot masculin (dans le sens d’un foulard). Une ascot désigne une cravate qui se noue et se forme avec une épingle, un ascot désigne un foulard qui donne le petit plus de chaleur aux messieurs élégants.

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Donc au final, ce que les français adorent porter au mariage avec une jaquette n’est donc pas une lavallière comme ils aiment à le dire, mais un ascot ! Qu’on se le dise!

Et qu’on se le dise aussi : à moins de porter une chemise amidonnée avec un vrai col cassé séparable, dans le genre Robert de Montesquiou, il est très costumé de vouloir porter un ascot à un mariage. D’ailleurs, dans les années 50, les grandes unions à la Madeleine étaient toutes en jaquette et en cravate régate, rayée ou à pois.

Notons aussi le règlement du Royal Ascot qui stipule maintenant qu’il est interdit de mettre un ascot (cravat) avec sa jaquette et que seule la cravate (tie) est autorisée. Un signe à tous les baronnets qui croient se donner du genre en portant cela!

Enfin et dans le même esprit, il faut aussi évoquer cette horreur absolue qu’est la cravallière, croisement génétique hideux entre une cravate et un morceau de soie sauvage. Une aberration que je ne souhaite même pas à mon pire ennemi !

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Espérons que ces jeux de mots et d’histoires stylistiques vous aideront à y voir plus clair!

Bonne semaine, Julien Scavini

 

 

Elégances de circonstances

20 juin 2016

La marque britannique T.M. Lewin m’a récemment écrit pour me soumettre une question intéressante : comment s’habiller le vendredi soir pour aller au pub…

De prime abord, je dirais qu’il n’est pas facile de répondre à cette question pour un français. Car si les bureaux de la City se vident tous les vendredi à 16h et que tous les pubs se remplissent alors au rythme d’une marée montant au galop, les habitudes en France et à Paris sont bien différentes. Il n’existe pas chez nous une telle sociabilité, à part épisodiquement.

Après réflexion, je pense que ce questionnement renvoie d’une manière plus générale à la notion d’élégance au XXIème siècle. Qu’est-ce qui fait l’élégance?

Je répondrais à la manière d’un axiome : la situation.

Bien sûr, en 1880 comme en 1950, on s’habillait déjà pour une situation donnée. Mais le répertoire des vêtements portables était réduit aux formes tailleurs (veste, pantalon, gilet en laine, lin ou coton) à peine hybridées.  De nos jours, le répertoire est bien plus large, il est même protéiforme. Aux vêtements tailleur, il est possible d’adjoindre une large palette de vêtement, légèrement décontractés, très décontractés voire carrément sport, issus d’industries de plus en plus technicisées.

Ainsi, on pourrait se rendre au pub tel que l’on sort du travail, en costume. En retirant sa cravate et en laissant le col ouvert? Oui. En arborant un petit papillon? Oui aussi, ça change. On pourrait aussi changer simplement de veste, pour arborer un modèle plus court et plus fantaisie, au tissu fait de beaux carreaux par exemple…

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Pourquoi avec le même costume ne pas mettre un paire de basket? C’est très confortable aussi? Au Pitti Uomo, c’était la grande tendance la semaine dernière.

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Ceci dit, si la soirée s’allonge et s’anime, il peut ne pas être confortable de rester en costume. Et le costume, surtout s’il vient du prêt-à-porter n’est pas conçu pour endurer des efforts importants, de la transpiration, de la fumée de cigarette ou des gouttes de bière. Dès les début du siècle, c’est exactement la même idée de situation qui amena les riches aristocrates à troquer la queue de pie pour le smoking, plus court et/donc plus pratique.

Peut-être pourrait on alors garder le pantalon du costume et remplacer la veste par un blouson de type aviateur? C’est une vêtement simple et pratique, que l’on peut poser sur un dossier de chaise ou rouler en boule dans un coin. D’une couleur bien choisie et avec un intérieur chatoyant en tartan, par exemple marine ou beige suivant le pantalon, il convient bien à cette situation à mi-chemin entre le bureau et la maison. Je pourrais proposer également de prendre une veste matelassée type Barbour, mais cela fait un peu trop paddock pour une sortie de bureau un vendredi soir.

Si l’on a un petit sac de avec soi, il est possible d’emporter un pull à col roulé, c’est très Steeve McQueen.

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S’il fait une petite fraicheur et que l’on aime pas le blouson, je pense qu’il faut s’intéresser aux mailles. Vêtement phare du siècle à venir (par sa facilité de fabrication, de vente et d’entretien), les mailles sont très versatiles et variées.

Évidemment, à la sortie du bureau et toujours en gardant son pantalon de costume, il est possible de remplacer la veste par un joli cardigan. Simple et efficace, il permet de grandes combinaisons de couleurs et donne de l’allure. Il est le juste milieu entre formalisme et décontraction moderne.

Un simple pull coll V ou un sweater à col châle pour l’hiver conviennent parfaitement aussi.

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Par ailleurs, une question se pose : est-il raisonnable de conserver sur soi le pantalon du costume, alors que c’est la pièce qui craque en premier. Good question !

Il me parait assez évident d’un pantalon confortable et décontracté est en coton. Le chino est apprécié pour son élégance tempérée depuis presque 50 ans. Certes, il oblige a changer de tenue au bureau. Pas très pratique sur le moment, mais tellement plus commode ensuite. Avec un chino beige, vous pouvez même garder votre veste de costume marine, ça marche ! C’est pas l’idéal, mais avec une belle pochette, personne ne vous reprocherait d’être négligé.

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Vous le voyez ainsi, il existe une très large palette de possibilité, du plus proche au plus éloigné de la tenue du matin pour travailler. L’élégance est facile si l’on vit calmement, entre chez soi, son bureau, son club et avec un chauffeur. Pourtant, ce n’est pas un problème d’argent. Car le vrai luxe de nos jours, c’est le temps. Le temps de se changer en l’occurrence pour chaque situation. De manière franche ou imperceptible. Mais changer quand même. Certes il faut y penser un peu, mais alors, chaque situation devient plus confortable et plus agréable. C’est bien le bénéfice de l’élégance, se sentir à l’aise et plein de confiance en soi à chaque instant. Les bons et beaux vêtements au bons moments!

Belle semaine, Julien Scavini

 

 

L’importance de la fabrication

6 juin 2016

Un lecteur régulier de Stiff Collar m’a récemment envoyé un mail dans lequel il me présentait deux photos de Simon Crompton, célèbre éditeur de Permanent Style. Sur ces photos, on voit donc l’élégant anglais habillé de deux costumes classiques et très semblables.

Ils sont semblables pour une bonne raison, ils ont été coupés par le même tailleur, à savoir Whitcomb & Shaftesbury. Les costumes une fois coupés ont suivi deux schémas de fabrication différents. Le premier à gauche a été cousu dans un atelier situé en Inde tandis que le second a été monté à Savile Row dans le propre atelier du tailleur.

Cette option donnée au client peut être intéressante mais elle est difficile à mettre en œuvre. Je vous dirais pourquoi.

Notre aimable observateur m’interroge donc pour savoir si je vois une différence à l’œil, ou pas, si les épaules paraissent plus tombantes ou la poitrine plus drapée.

J’ai bien écarquillé les yeux sur ces photos pour percevoir une différence. Car au delà des couleurs et de la luminosité différente, peu de choses ressortent différentes. Je note que le cran de revers à droite (en grande mesure) est plus joli et équilibré que le cran de revers réalisé en Inde (on ne sait pas quel est le niveau de mécanisation ou pas de cet atelier du reste), qui est trop grand, trop ouvert. Je note aussi que la courbe du bas de la veste est plus élégante à droite, légèrement plus ronde que l’autre. La poitrine apparait imperceptiblement plus bombée à droite aussi et plus tendue à gauche. Et c’est tout. Les têtes de manches sont pareilles et les épaules franchement similaires.

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Il faut aussi penser au confort et à la souplesse, chose que nous ne pouvons pas juger là. Or, d’un atelier à l’autre, ces points peuvent varier.

Si fabriquer un pantalon ou une chemise est assez facile et que n’importe quel atelier dans le monde peut y arriver plutôt bien, faire une belle veste, c’est autre chose. Car il y a un tour de main ! Et celui-ci ne s’acquiert que très lentement, que vous fassiez une veste artisanalement ou en usine.

Je suis très proche de mes ateliers, italien ou d’Europe de l’est. Mes visites fréquentes m’ont appris une chose : gérer une chaine de montage est un sacerdoce. Il faut une vraie expertise. Bien sûr en textile mais aussi en organisation et en méthode. Et plus le travail est répétitif et cloisonné, plus la qualité augmente, c’est la régularité. L’organisation, le phasage et le découpage du travail fait aussi le tour de main, que vous soyez dans un petit atelier parisien ou dans une grande usine.

Ainsi, à partir de la même coupe, il est possible d’obtenir deux vestes différentes. Cela dépend de la façon d’entoiler, de la manière de piquer l’épaule et son embus, de comment est cousu l’ourlet ou de la méthodologie pour monter la manche par exemple. A partir de la même coupe, vous pouvez avoir une merveille comme un truc inconfortable.

Rien qu’au niveau des fournitures (fonds de poches, thermocollants divers, toiles, droits fils etc…), les qualités (et le poids) peuvent varier. Telle usine de mauvais goût va utiliser des thermocollants supra-rigide (à la mode dans les années 80) et telle autre utilisera des techniques avancées pour rigidifier de manière pondérée et différente suivant les zones du veston.

Pour aller plus loin, l’idée de copier une veste est encore plus saugrenue. Car à partir des mêmes mesures, il est possible d’obtenir des coupes différentes. Je le redis bien, il est possible de mesurer deux vestes, exactement identiques, mais aux coupes pourtant différentes. Certaines galbent plus le devant, d’autres emboitent plus le bassin etc… A part en démontant le vêtement pour en tirer le patronage, copier par relevé de mesure ne donnera rien.

Ainsi, un grand tailleur parisien s’est un jour vu proposer par Ralph Lauren lui-même de reproduire une veste qu’il adore. Peine perdue, ce tailleur émérite déclina. Un, la coupe est spécifique, deux, le tour de main est propre à chaque tailleur. Et comme le tissu n’est pas du béton, chaque veste est en plus un peu différente, même montée par la même personne.

Enfin, pour revenir sur cette bonne idée, pourquoi ne pas couper une veste à un endroit X pour la faire monter à un endroit Y? Tout bonnement car la couture renvoie à de nombreuses questions normatives : valeur de couture, repères (crans) de montage, compréhension de l’ordre de montage, aller et retour entre les essayages et la fabrication. Souvenez vous des déboires chez Airbus pour réaliser l’A380. Allemands et Français n’avaient pas les mêmes logiciels. Et bien là c’est un peu pareil. Il faut que le monteur comprenne le travail réalisé par le coupeur, et inversement. Car une chaine de montage, petite ou grande, reçoit son travail à exécuter d’une manière réglée, normée. Il ne faut pas croire, même en grande mesure, le travail de gestion de l’atelier est très important, pour que tout l’orchestre joue la même musique.

 En bref, il faut bien dire et répéter que la couture reste un art difficile et variable. S’il fait chaud au moment de la couture, la toile va frisoter. S’il fait humide, elle gonflera. Si l’ouvrier est dans un bon jour la poche sera superbe ou l’inverse.

En tout et toujours, les hommes cherchent à annuler la variabilité, à rendre lisse et homogène. Hélas rien n’est jamais parfait et surtout le textile. A quoi bon. Le charme vient aussi de l’irrégulier et pas toujours du trop réfléchi. On peut chercher la perfection, il faut alors le faire en toute chose. Je connais pourtant peu de tels humanistes. Tout fini au même endroit, relativisons.

Deux couleurs ‘very british’

30 mai 2016

La science des couleurs est un domaine très érudit. Chaque teinte renvoie à la fois à la technique (chimie de fabrication, d’hier à aujourd’hui), à la psychologie et aux histoires, grandes et petites. Il y a bien sûr l’Histoire qui rattache bien souvent les couleurs à des époques, à des mœurs, à une sociologie et les petites histoires et significations, renvoyant le jaune à la tromperie ou le blanc à la pureté. Michel Pastoureau s’est livré à de très nombreuses études sur le sujet, couleur par couleur.

En textile, les couleurs sont particulièrement importantes. Y compris de nos jours, elles sont signifiantes. C’est ainsi que le marine et le gris sont plutôt associés à des mises urbaines alors que les couleurs de feuilles sont plus synonymes de décontraction. Les stylistes travaillent particulièrement la palette des collections, pour faire ressortir une humeur. La marque Aigle utilise certaines teintes, la maison Raf Simons d’autres.

Les anglais ont développé une bonne part du vestiaire masculin dès le milieu du XIXème siècle. De chez eux sont venues les tendances, les coupes, les matières. Et toujours à l’heure actuelle, sans nous en rendre forcément compte, nous utilisons ces couleurs anciennes et très référencées. Farrow & Ball, célèbre fabricant de peinture donne toujours l’histoire de ses teintes, ce qui est passionnant à lire.

J’en retiens deux : la couleur Lovat et la couleur Maroon.

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Lovat. Son origine n’est pas très claire. Il existe en Angleterre une rivière portant ce nom et depuis très longtemps, le terme est associé a une couleur distinctive du tweed, un vert à peine éteint de bleu, un peu poussiéreux. Son lien avec le tweed viendrait de Lord Lovat (tout à toujours un rapport avec un honorable gentleman au Royaume-Uni) qui vers 1870 aurait popularisé les tweeds faits de plusieurs fils teintés différemment (ce qui donne une grande profondeur à la teinte, typique encore des tweeds de Harris).

Couleur qui passe inaperçue dans les liasses des drapiers, elle est pourtant très répandue. Plus douce que le vert sapin ou le vert kaki, elle permet un juste dosage de vert, presque tendre, pas loin du vert mousse et du vert sauge, qui fait merveille autant pour un pantalon de coton que pour une veste en laine. C’est une nuance douce, idéale pour le textile, à la différence du vert pomme ou des verts acidulés plus compliqués.

La couleur Lovat a pour principal intérêt de n’être pas trop saisonnière. Ainsi, cette teinte peut être aussi bien utilisée l’hiver pour du tweed que l’été, pour un lainage léger. Car si elle n’est pas trop unie, des nuances bleu canard peuvent apparaitre dedans, ce qui éclaircit la mise.

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Maroon. L’étymologie anglaise est connue. C’est un mot qui vient du français marron, le fruit du châtaignier, terme lui-même dérivé de l’italien ancien marrone.

En France, le marron renvoie à diverses couleurs, pas bien définies. En effet, le marron peut être très chaud (proche du rouge) ou très froid, voir même allant du clair (comme la chamois/brun/feuille de tabac) au très foncé et très éteint (écorce de vieil arbre). Le terme est donc assez générique.

Le Maroon anglais est plus normé et son apparition remonte à 1789. Il s’agit d’une teinte de marron où le rouge est très présent. Nous appellerions cette couleur ‘Bordeaux’ bien qu’un peu différente à mon avis.

Cette teinte, sans vous en rendre compte, est extrêmement présente en textile et surtout sur les velours et les pulls. C’est le fameux lie-de-vin si présent dans les rayons et parfait l’hiver en association avec du tweed.

Couleur ni-franche ni-éteinte, juste teinte, le Maroon a un historique chargé. Il fut choisi par les armées du monde entier durant la seconde guerre mondiale pour réaliser des bérets. La liste de pays est impressionnante.

Le Maroon est également une peinture très utilisée dans les transports. Un nombre importants de compagnies ferroviaires utilisaient celle-ci (chez nous, le vert wagon-lit est plus courant jusqu’à la seconde guerre mondiale, après le TransEuropExpress, le Mistral et les motrices BB de la SNCF ont longtemps porté cette nuance proche du violet en plein soleil). Par ailleurs, si elle est un peu tombée en désuétude pour les voitures, les constructeurs automobiles ont très longtemps misés sur cette teinte. Souvenez vous des années 50 à 90, d’Opel à Rover en passant par Bentley et Peugeot (pensez à la 504 ainsi peinte), tous proposaient cette coloration !

Alors, pensez-y lorsque vous consulterez des liasses de tissus, les teintes ont aussi une histoire !

Bonne et pluvieuse semaine. Julien Scavini

Les souliers en cuir, métaphore automobile

23 mai 2016

Petit article humoristique ce soir, en forme d’interrogation.

De nos jours, les produits sont des consommables. Mais au delà d’être consommables et jetables, ils sont aussi – et heureusement – plus confortables. C’est le bénéfice du progrès.

Prenons une paire de souliers classiques en cuir. C’est un objet magnifique et c’est un objet fabriqué avec une grande technicité. Un soulier en cuir dure des années, pourvus qu’on l’entretienne bien : changement de talons et de patins réguliers, alternance régulière des modèles, pose de fers etc…

Pour autant, nombreux sont les messieurs qui se plaignent d’avoir mal au pieds. Moi le premier. Les américains ont compris ça depuis longtemps, regardez les avec leur baskets. Les italiens ont encore mieux compris ça, admirons les avec leurs souliers classiques à semelles de gomme.

Il est possible de ne pas avoir mal au pied dans une chaussure classique si on y met le prix. Le jour où j’ai acheté mes premières Alden (dans la bonne pointure), j’ai découvert le grand confort. Pied bien tenu, voûte plantaire soutenue, semelle moelleuse.

Pour autant, est-ce que c’est la chaussure que je prends pour partir en voyage et pour arpenter les rues des sites touristiques où je me rends? Eh bien non. Pour plusieurs raisons:

– c’est un soulier lourd dans la valise

– je ne suis pas tout à fait sûr du confort pendant une journée entière de marche

– je ne voudrais en aucun cas abîmer le soulier ou rayer la surface du cuir (très important !)

– une paire de baskets légère genre Le Coq Sportif est bien plus confortable

– ça fait bip bip au passage de la sécurité à l’aéroport (soit à cause des œillets, soit à cause de je me demande bien quoi)

Car admettons le, une paire de petites baskets est bien plus agréable. Un ami est récemment venu me voir à la boutique pour une commande. Il a travaillé chez Corthay et dans de nombreuses maisons de cuir et est toujours habillé d’élégants pantalons de laine ou de coton que je lui fais, taille haute. ll avait aux pieds une paire de New Balance. Quel amusement : « eh bien j’en ai marre d’avoir mal au pied » m’a-t-il répondu. Et le fait est. Je conseille à ceux qui n’ont pas essayé : associer la basket (molle et confortable) au pantalon de laine légère (mou et confortable), c’est le pied. Bon d’accord ce n’est pas très présentable. Mais mais mais, c’est rudement agréable.

Je vous rassure, je ne travaille pas encore comme ça, on est pas chez Cucinelli ici !

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Et cette réflexion m’en a inspiré une autre, que je vous laisse méditer. Je suis assez amateur de voitures de collection, le genre grosses berlines anglaises. Comme notre ami Chato Lufsen qui lance actuellement son affaire de cravates et de boutons de manchettes.

Les voitures d’aujourd’hui sont confortables. En plus, elles se pilotent un peu toute seule grâce au régulateur de vitesse, à l’aide au stationnement et à la boite automatique. Elles sont formidables et la sellerie très agréable. En plus elles consomment peu et sont d’un entretien très raisonnable. Et on les garde au final assez peu, une génération faisant passer la précédente pour ringarde tous les cinq ans. C’est ainsi.

D’un autre côté, les vieilles voitures sont belles. Magnifiques même. De vraies sculptures avec leurs chromes, leurs pneus à flancs blancs et leurs poupes plongeantes. Une Rolls Silver Dawn ou une Bentley S2, mais quelles beautés frissonnantes!

Pourtant, elles consomment 20L au cent pour certaines, elles sont capricieuses, dures à conduire et à freiner et leur entretien est incessant. Il faut changer l’huile, graisser les bielles, surveiller les raccords, entretenir les cuirs (ça me rappelle quelque chose), etc… En plus, l’intérieur est même pas plus confortable que ça et les ceintures de sécurité absentes.

A l’issu de ce match, le gentleman raisonnable ne sait comment choisir. Entre l’ultime et difficile beauté ou entre le confort et la relative praticité.

Autant de parallèles qui m’ont amusés.  Les propriétaires telles mécaniques sont rares et forment une élite automobile. Les propriétaires de souliers bien entretenus avec passion sont aussi rares. Nous sommes des amateurs éclairés ! On sait comment les entretenir et comment oublier le mal de pied. Nous avons un savoir-faire et en connaissons les avantages et les limites. Et comme sur les belles mécaniques anciennes, on sait qu’un beau cou de polish (pardon de cirage) rend l’objet sculptural !

Reste à dire, que le gentleman raisonnable utilise les deux (enfin s’il en a les moyens, pour ma part pas encore). La grande Jaguar le week-end (en fait, des Edward Green en semaine) et une petite Peugeot en semaine (en fait, des Adidas le week-end)! Ouf.

Et comme les grandes anciennes, les souliers existent parfois bicolore😉

Bonne semaine, Julien Scavini

Revue de bande dessinée : La Théorie Du Chaos

9 mai 2016

Au cours de ce long week end passé à me reposer, j’ai eu le plaisir de lire du bande dessinée sortie en 2009 et intitulée La Théorie du Chaos. Publiée chez Glénat, elle est l’œuvre de Didier Convard pour le scénario et de Jean-Christophe Thibert pour les dessins. Et quels dessins ! je vais y revenir.

Cette bande dessinée ravira tous les amateurs de ligne claire, dans la droite ligne de Blake et Mortimer. Le scénario lui-même pourrait servir de trame à une aventure de nos deux compères anglais. Sauf qu’ici c’est les services secrets français qui sont à l’œuvre et les héros sont Kaplan et son ami scientifique Masson. Dans la France des années 50, les rebondissements sont nombreux et la narration haletante.

Les dessins de Jean-Christophe Thibert ont pas ailleurs reçu toute mon attention. Car si au début j’ai trouvé l’ensemble un peu trop léché (le papier satin semi brillant y est pour quelque chose, un papier canson eut été préférable de mon point de vue), un examen plus attentif m’a révélé une véritable pépite. L’homme est amateur de sciences et de techniques. Cela se voit. Il dessine à l’envie voitures, avions, bateaux, trains etc… L’architecture n’est pas en reste, avec des intérieurs brillants et des maisons de grand style. Un nouveau Jacques Martin en sommes, sur les traces de Lefranc, où tout était déjà dessiné avec une grande minutie.

Mais là où Jean-Christophe Thibert dépasse beaucoup d’autres dessinateurs, c’est dans sa précision textile. On sent qu’il a du regarder souvent Les Tontons Flingueurs. Cela saute aux yeux très rapidement. Les vêtements, il les aime. De toutes les sortes et de tous les styles. Les costumes et manteaux sont superbes. Et fin du fin, notre dessinateur fait la différence entre un cran parisien, un cran classique et un cran en pointe. A la différence des derniers Blake et Mortimer très imprécis et approximatifs sur ce point.

J’ai pris le temps de photographier certaines vignettes pour partager avec vous ce goût des beaux vêtements et aussi des belles mises en scène :

 

Plus loin les manteaux et les couvre-chefs sont à l’honneur :

 

Les tenues de travail reproduisent avec goût les coupes des années 50 :

 

Par ailleurs, Jean-Christophe Thibert aime les belles mécaniques :

 

Et tous les moyens de transport, avion, bateau et train :

Et enfin, l’architecture n’est pas en reste :

 

J’espère que ces quelques morceaux choisis vous plairont et vous donneront d’acquérir ce premier tome des aventures de Kaplan & Masson. Un régale pour les yeux.

Belle semaine, Julien Scavini.

Le vestiaire des pays chauds

18 avril 2016

Un lecteur m’a écrit il y a plusieurs mois à propos de vestiaire classique, formel et idéal pour les pays chauds, en l’occurence pour le Congo. Ainsi Philippe-Alexandre m’écrit :

Originaire du Congo, je vis et travaille depuis plus d’un an à Kinshasa. Il m’est impossible de vous décrire la ville ni son atmosphère tant l’agréable chaos qui y règne doit être vécu pour s’en faire quelque idée. Son climat est tropical. L’humidité atteint les 80/ 90% et les températures oscillent entre les 25 et 33°.  

Mon travail exige un code vestimentaire que je refuse d’appliquer. Décrit dans le règlement d’entreprise, il a sans doute été rédigé par un obscur rond-de-cuir à Paris, Londres ou New-York. Il ne tient pas compte des réalités climatiques et culturelles du pays et révèle – s’il était encore besoin – l’uniformisation croissante du monde. A tort ou à raison, j’aime à voir dans les exubérances du vestiaire congolais une espèce de chouannerie locale contre la machinerie des entreprises internationales qui transforme ses esclaves en tristes sires bien trop ternes.

Pour ma part, si j’entends résister, mon éducation en Belgique m’invite néanmoins à trouver un compromis… Je souhaite donner un écho à l’environnement tropical dans lequel j’évolue sans pour autant verser dans une décontraction que la hiérarchie ne goûterait guère. Certains sapeurs de mes collègues me permettent néanmoins une certaine latitude dans mes choix sans que j’éclipse leur rayonnement… 

Voilà vous l’admettrez un constat fort et frappant. Que dire, que proposer ? Ne connaissant pas un tel environnement, il me parait difficile de répondre. Et si mes préparatifs d’un voyage vietnamien cet été me font envisager plus que jamais bermudas clairs et chemises à manches courtes, ici et dans le cadre professionnel, les répondes manquent.

D’abord, il me semble que toute veste portée pour les pays chauds se doit d’être coupée un peu ample. Alors qu’à Paris une veste près du corps est idéale contre le froid, dès lors qu’il fait chaud, un peu de mou est idéal. Cela me rappelle un client qui vit sous les tropiques et pour qui j’ai réalisé un smoking blanc. Depuis l’instant où je l’ai livré, j’ai des remords quant au confort. J’ai en effet réalisé une veste aux mensurations françaises, plutôt près du corps. Et depuis je m’interroge. Aurais-je fais une erreur? Pour moi même préférerais-je quelque chose d’ample pour supporter les 35°c à l’ombre? Il me semble intéressant de couper ample.

(Notons que mon client m’a depuis écrit pour féliciter le travail, donc je suis absous!)

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Ensuite, je pense que le montage importe énormément! Là, une veste thermocollée est une hérésie absolue. La toile thermocollante retient en effet l’humidité et la transpiration à l’intérieur de la veste. Dès lors, cette dernière se transforme en étuve. Alors qu’une veste construite avec une toile sera plus légère et plus respirante.

Le tissu se doit d’être au niveau par ailleurs. Je ne saurais trop rappeler les mérites d’une laine froide et donc aérifère. Exit les serges et bonjour les toiles. Ce tissage très basique et pas trop serré laissera passer l’air. Composés à 100% de laine ou mélangés avec du mohair, ces tissus sont parfaits pour affronter la chaleur. Si le lin n’est pas mal non plus, dans un cadre professionnel, il jurera un peu. Quant au coton, oubliez, il froisse et ne respire pas du tout.

Les toiles de laine aérées peuvent se présenter avec un grain assez fin. C’est une laine froide classique. Le grain peut aussi être plus marqué, ce que les anglais adorent. J’appelle alors ces tissus des fresco, très reconnaissables.

Si ces références sont idéales pour faire un costume (veste + pantalon), les tissus au grain très marqué seront en revanche presque exclusifs des pantalons, c’est le cas du natté. Car ici, l’armure, c’est à dire la manière de tisser, est trop lâche. Un pantalon ne tiendra pas.

Les photos ci-dessous vous montre les trois échelles : grain fin (gris), grain moyen (beige) et gros grain (ciel), un natté pour veste. (Bateman Ogden / Holland & Sherry / Drapers).

Les nattés sont de natures variées, ils peuvent être fins ou grossiers, très lâches ou plus serrés, 100% laine ou avec du cachemire, et parfois plus hiver qu’été, surtout s’ils sont lourds. Ils constituent une famille de tissus très large et renouvelée. Confectionner des blazers dedans est aussi facile que varié.

Pour revenir au cas de Philippe-Alexandre, la question de la couleur peut aussi se poser. Est-il obligatoire d’être en noir sous les tropiques? Pour moi la réponse est non. Plusieurs couleurs permettent de palier à cette non-couleur.

1- les bleus clairs, parfois vifs ou parfois mêlés de gris peuvent parfaitement convenir sous les tropiques. En veste seule sur un pantalon gris clair ou beige? Ou en pantalon avec un blazer marine?

2- le gris clair, très à la mode en métropole chez les jeunes reste une alternative des plus élégantes, avec des souliers noirs et une cravate en grenadine sombre. Très James Bond. Veste gris clair avec pantalon blanc cassé? ou avec un pantalon bleu marine, très italien?

3- le beige reste une valeur sûre. Sauf à trouver qu’il fait trop colonial, auquel cas une couleur entre le gris et le kaki, légèrement taupé sera géniale. Un client de la Réunion m’en a commandé un récemment. J’ai trouvé l’idée très bonne.

Les américains qui savent aussi ce qu’est la chaleur ont développé tout un panel de réponses adaptées à leur formalisme par ailleurs assez exacerbé. De mon expérience, dans l’hôtellerie chic à Hawaï, porter un bermuda à pinces avec un polo bien repassé n’est pas incongru. Et à la réception, la veste n’existe pas, mais est remplacée par un gilet tailleur. Bien coupé, sur un pantalon du même tissu ou dépareillé, c’est très convenable avec une chemise blanche impeccable. Ainsi, je pourrais conseiller à Philippe-Alexandre de faire réaliser des ensembles pantalon + gilet. Avec, il peut porter n’importe qu’elle veste et surtout s’excuser d’avoir oublié sa veste dans son bureau. Et de toute façon, avec un gilet, je ne vois pas comment on pourrait lui reprocher de ne pas être assez habillé.

C’est en fait assez paradoxale, mais le gilet est idéal les jours de grande chaleur. Pour les mariages en plein été, je conseille toujours le gilet, car nul doute que la veste sera vite abandonnée. Et rester en gilet est quand même d’un haut niveau d’élégance !

Par ailleurs, dans un numéro de The Rake (n°34), j’ai vu un très élégant afro-américain porter une veste avec les manches courtes. La simple évocation de ce vêtement suffirait à effrayer tous les gentlemen. Et bien pourtant, force est de constater que c’est assez réussi. La photo parle d’elle même et l’ensemble fait oublier ce détail qui cloche. La photo est à la fois équilibré et curieuse, mais on admet ! Ceci dit, on est loin de l’environnement de travail. Je trouve que l’ensemble est plus safari qu’urbain.

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Tout ça pour dire qu’il n’existe pas vraiment de réponse. Et que je manque d’expérience sur un sujet si épineux! J’aime assez ce que mon retoucheur pakistanais fait l’été lorsqu’il fait très chaud, il porte la tenue de son pays, qui est intelligente. Je vous la décris : le pantalon est réalisé en tissu de chemise. Il est très léger mais aussi transparent. Alors, la chemise qui est réalisée dans le même tissu est plus longue et couvre le fessier jusqu’à mi-cuisse. L’ensemble est harmonieux, aéré, frais et pudique. Je trouve l’idée géniale. Car lorsque je fais des pantalons blanc, on butte toujours sur la transparence avec le caleçon. Au moins là, la chemise couvre. C’est captivant (mais pas très business, je vous l’accorde encore!)

Bref, je vous souhaite bonne réflexion Philippe-Alexandre ! Donnez-nous vos pistes d’étude ! Pour partager.

Belle semaine, Julien Scavini