Se laisser tenter

Faire réaliser ses vêtements sur-mesure est très agréable. Seulement, sortir des sentiers battus et se laisser tenter par telle ou telle étoffe est toujours difficile. Pour certain, c’est sortir du drap bleu marine uni qui est difficile. Pour d’autre déjà un peu plus aventurier, c’est la rayure qui fait peur. La chemise n’est pas exempte de cette problématique. Sortir du bleu et du blanc n’est pas si simple. Un des avantages du prêt-à-porter est de proposer directement le produit fini. La tentation est alors plus grande de se laisser tenter par une rayure orange ou carreau lilas. C’est le coup de cœur de l’instant.

L’achat sur-mesure entre dans une démarche plus réfléchie. Il est alors plus difficile de sortir du classique et de se laisser tenter. Ce qui est pourtant la base du commerce. Les supermarchés en ligne buttent sur ce point. Les acheteurs ayant des listes toutes-faites qu’ils réitèrent à chaque nouvelle commande, il reste peu de place pour les nouveaux produits, ce qui sort de l’ordinaire, ce qui pourrait plaire. Toute la difficulté et l’intérêt du commerce est d’arriver à bien tenter son client. Mais en mesure, avec un coût assez important, la tentation est moins aisée. Il est plus difficile de pousser son client.

Et c’est aussi valable pour moi, même si j’ai la chance de bénéficier de mon propre travail. C’est ainsi qu’en chemise, étant déjà bien pourvu, je n’en fais qu’à dose homéopathique.

La semaine dernière, j’allais au marché Saint-Pierre, au pied de la butte Montmartre pour chiner du tissu avec un ami. Derrière cette appellation de marché Saint-Pierre se cachent en réalité deux choses : 1- le nom du plus grand magasin du secteur, aussi appelé Dreyfus et 2- par extension, l’ensemble des magasins blottis autour de la halle de l’ancien marché Saint-Pierre (aujourd’hui une bibliothèque et une galerie d’art contemporain). Donc d’une certaine manière, lorsque l’on dit marché Saint-Pierre, on parle de toutes les boutiques, pas que d’une seule.

Le vrai marché Saint-Pierre, chez Dreyfus, n’a pas grand intérêt pour les amateurs de mode masculine. C’est un bazar à tout. En face, chez Reine, il y a déjà plus à faire. La sélection de tissus pour chemises de chez Testa est petite mais de bien belle qualité. Il y a aussi quelques lainages pour costume.

Chez Reine en particulier, j’ai remarqué de très très beaux draps laineux avec du cachemire, genre flanelle, disponibles en toutes les couleurs pour réaliser des vestes. Le rouges était profond, le vert somptueux. Malgré le nom Blin Blin* apposé partout, Il y avait aussi un petit écusson Loro Piana discrètement apposé sur les rouleaux. J’ai appelé Loro Piana pour avoir de plus amples informations. Et j’ai découvert l’existence du somptueux drap Blin & Blin. C’est en fait une spécialité française assez ancienne, dont les activités et les métiers à tisser furent rachetés par Loro Piana dans les années 90. Il est très apprécié des orientaux qui réalisent avec leurs djellabas chaudes. Un business qui se porte très bien. Amusante anecdote. Ce beau drap est disponible par ailleurs dans la liasse ‘Blazer’ de Loro Piana. Du très joli !

*(ce tissu est aussi appelé en arabe M’lifa qui signifie ‘drap brillant’. Toutefois, beaucoup de contrefaçons du drap Loro Piana existent sous l’appellation Mlifa, souvent pas en laine ni fabriquées en Europe. Des contrefaçons utilisent aussi le nom Blain Blain. Seul le magasin Reine vend le vrai Blin Blin)

ILLUS192

Après les vendeurs de tissus au mètre (vous choisissez ce que vous voulez et on vous le coupe) comme Dreyfus, Reine ou Moline, il a les dé-stockeurs de tissus, ceux qui récupèrent à droite et à gauche dans toute l’Europe et plus loin les précieux ‘left-over’, des rouleaux restant après la fabrication des vêtements par les industriels. Et évidemment, les rouleaux de tissus des grands commanditaires partent très chers. A ce petit jeu, « Sacré Coupon Le Gentleman des Tissus » (4bis Rue d’Orsel) et « Les Coupons de Saint-Pierre » (1 Place Saint-Pierre) sont des maîtres. Ils n’écrivent jamais vraiment d’où viennent leurs tissus, mais il suffit de demander. Chez Sacré Coupon, il y a souvent des pièces de Dormeuil pour costume ou veste, des lainages Barbara Bui ou Yves Saint-Laurent et les tissus de chemise viennent de chez Hermès (petite marque CH  pour coton Hermès sur l’étiquette). Mais chut c’est un secret. J’avais eu l’occasion de faire un reportage sur « Les Coupons de Saint-Pierre » ici. Les prix sont en général très correct. 20 à 30€ le mètre pour les laines, 10 à 20€ pour les chemises.

Tous les bons tailleurs peuvent normalement réaliser la façon d’un tissu que vous amenez. C’est le moment de se faire plaisir avec quelques draps fantaisies.

  • Comptez 2m00 pour une veste, 2m30 s’il y a des poches plaquées ou des carreaux ou qu’elle est croisée.
  • Comptez 1m40 pour un pantalon. Pour les grandes tailles, le métrage augmente très vite, jusqu’à 2m50 le pantalon. Se renseigner avant.
  • Comptez 3m50 pour un costume, un peu plus si carreaux ou grande taille.

En partant, alors que je n’avais rien trouvé pour moi et que j’étais courroucé (un peu comme lorsqu’on fait les puces et qu’on ne trouve rien), je suis entré chez Sacré Coupon déstockage (10 Rue Seveste). Et je suis tombé sur un petit coupon de 2m de tissu de chemise pour 10€, une paille! Teinte à peine écrue, rayure discrète rouge et beige, origine CH sur l’étiquette confirmée pour la douceur du twill de belle qualité. Hop l’affaire était dans le sac. J’attends avec impatience cette chemise. Une bonne affaire et un tissu que je n’aurais probablement pas regardé autrement. Je me suis laissé tenter!

Belle semaine, Julien Scavini

Jeeves & Wooster

Certes, les nouvelles comiques relatant la vie du valet Jeeves et de son maître Wooster ont d’abord été écrites par Pelham G. Wodehouse entre 1917 et 1974. Mais une excellente adaptation télévisée a été faite.

Dans l’entre deux guerre, un jeune héritier pas tellement doué du nom de Bertram ‘Bertie’ Wooster attache à son service ce que nous appelons un valet : Jeeves. Ce ‘gentleman personnel’ du gentleman va le seconder en tout, devenant une pièce essentielle sinon indispensable de sa vie.

Bertie a la fâcheuse tendance de transformer de simples situations en d’inextricables imbroglios! Il est aussi stupide que son valet est brillant pour l’en sortir. Notons qu’à sa décharge, ses trois tantes le tyrannisent parfaitement! Les nouvelles, plutôt courtes, relatent ses successives aventures, entre Londres et sa campagne, entre clubs et manoirs. Les jeunes gens y sont oisifs, rentiers et joueurs ; les vieux sont vus comme de vieilles badernes et les maisons sont pleines d’un personnel bien dévoué, mais qui n’hésite pas à donner son avis et à intervenir avec espièglerie, tel est donc le cas de Jeeves.

ILLUS190.jpg

Sur un ton humoristique permanent, les péripéties se déroulent sans trop de sérieux, sauf en ce qui concerne la tenue de la maison et de son locataire! Car à ce stade, le serviable valet devient un parfait censeur, n’hésitant pas à remettre en bon ordre et à sa place son maître, sur ses tenues, ses goûts, ses sorties, ses fréquentations et même ses amours. Si Bertie refuse de se soumettre, Jeeves recourt alors à d’insidieuses méthodes.

L’adaptation sous forme de série télévisée a été réalisée par iTV dans les années 90, à une époque où l’Angleterre se passionnait pour son entre-deux guerres, avec l’adaptation d’Hercules Poirot ou de Brideshead Rivisited. Elle est visuellement parfaite, avec un Hugh Laurie désopilant et excellent joueur de piano (utile pour interpréter tout au long des 23 épisodes des tubes tels que Minnie the Moocher) et un Stephen Fry parfaitement savant et calculateur!

Il faudrait un livre pour décrire la garde-robe de Bertie. La ville est le domaine des costumes croisés (toujours avec le gilet) et des vestes à revers en pointe et gilets croisés. A la campagne, complets knickers et ensembles dépareillés sont de sortie. L’ensemble est complété de fabuleuses dinner jacket et queue-de-pie, conférant au tout une délicieuse atmosphère de perfection vestimentaire. Chapeaux, gants, souliers, pochettes et automobiles complètent le tableau. Quant à Jeeves, il arbore quasi exclusivement le black lounge (stroller) et la jaquette, ou la queue de pie pour le service du soir. Les autres acteurs sont parfaitement raccords, d’où une belle richesse et une unité.

Une merveille. Quatre saisons de cinq à six épisodes ont été tournées. Certains sont disponibles sur Youtube. Hélas en anglais, bien que j’ai pu il y a longtemps télécharger des fichiers de sous-titres, dont la mise en place est trop longue à expliquer ici. Je vous laisse le lien du premier épisode :

 

Bonne semaine, Julien Scavini

 

La chemise de mariage

Lors des préparatifs d’un mariage, les messieurs vont généralement chez le tailleur pour acquérir un beau costume, digne de cet instant mémorable. Dans le même temps, les fiancées se pressent pour faire confectionner une robe, tâche demandant souvent plus de temps et de préparation que pour un costume. Au cours de l’entretien chez le tailleur, une question revient souvent sur comment accorder la tenue masculine avec la robe de la mariée. Comment faire un rappel entre le costume et la robe?

Et bien à vrai dire, je n’ai aucune autre réponse que : aucun. Comment voulez-vous trouver un point d’accord entre un costume généralement sombre (je ne conçois pas tellement le costume blanc à la Eddy Barclay comme une chose exquise, à moins de faire cela très finement) et une robe blanche? Et puis il n’y a pas à chercher d’accord, plutôt un contraste, qui sur les photos sera très intéressant, d’autant plus si celles-ci sont en noir et blanc. Un beau contraste clair / foncé est très satisfaisant.

Ça, généralement, les mariés le comprennent bien. Toutefois, certains reviennent à la charge concernant la chemise. Avec la fameuse sentence : « oui mais la couturière m’a dit que la chemise du marié devait être ivoire! »

Phrase fatidique qui engage alors l’homme. Va-t-il ou pas suivre ce conseil? Certains fiancés sont en effet très arque-boutées sur cette question.

ILLUS189

J’ai déjà eu l’occasion d’écrire sur la chemise ivoire, lors de mon article sur La Panthère Rose. Je trouvais le résultat assez intéressant avec un costume de ville, sans toutefois avoir jamais osé. Car au fond, je trouve que la chemise ivoire a un petit côté ancien, voire même chemise un peu sale. C’est un jugement un peu dur certes. Car je ne nie pas qu’il est possible pour certains élégants de manier celle-ci très bien. Mais de manière générale, il faut s’en méfier.

Cet argument généralement fait mouche. Toutefois, certaines fiancées, parfois les yeux embuées, se mettent à craindre que leur robe fasse moche. Car c’est bien connu, une robe de mariée n’est jamais tout à fait blanche, mais plutôt coquille d’œuf. « Mais la couturière m’a dit qu’il fallait que la chemise de mon fiancé soit accordée avec ma robe? » Je rétorque que je n’y peux rien si la couturière ne travaille pas de belles matières bien blanches, et qu’en tout cas chez les tailleurs, le coton à chemise, c’est blanc! Point.

Je prends un malin plaisir à tordre le cou de la créatrice. Mais au fond, c’est entretenir une vieille rivalité, entre la profession masculine et féminine. Je me souviens encore de M. Guilson s’en moquer avec ce verdict : « n’utilisez pas d’épingles! C’est pour les couturières. Les tailleurs utilisent du bâti! » hihih.

Quoiqu’il en soit, une fois posé que la chemise du marié est blanche et que la robe de la mariée, oui, sera blanc cassé, je nuance et apaise les couples. Rassurez-vous.

La chemise n’est visible qu’à peine, un peu autour du cou, un peu en bas des poignets. La veste et le gilet la cachent majoritairement. Ainsi, la nuance n’apparaitra jamais vraiment. Personne ne s’en rendra compte.

Par ailleurs, les photos sont généralement un peu surexposé, si bien qu’en fait, sur les clichés, il sera impossible de percevoir une différence de teinte, la robe apparaitra d’un blanc optique! De quoi rassurer normalement la demoiselle. Je n’en ai une qu’une, il y a longtemps, qui refusant cette idée, imposa au fiancé une chemise bleue, au grand dam de ce dernier. Mais hélas, il n’avait pas le choix…

Belle semaine, Julien Scavini

Écologie vieux-jeu

Dans la continuité de l’article de la semaine dernière, et après un dimanche après-midi passé à observer la foule versaillaise, j’avais envie de m’amuser à faire l’apologie du classicisme.

C’est la grande singularité amusante que soulève notre façon classique de nous habiller. Finalement nous sommes des héros écolo!

Je ne possède pas une si grande variété de vêtements. Et je les choisis tous avec précision et une réflexion d’achat. Beaucoup sont ma propre œuvre, évidement. Mais je ne renie pas quelques t-shirts de peau La Redoute, quelques cravates Brooks Brothers, quelques pulls Gant ou Ralph Lauren. Le point caractéristique de cette penderie est son étonnante longévité. Ayant un nombre convenable permettant un roulement efficace et ayant surtout des produits de qualité, rien ou si peu, s’use. Dès lors je garde longtemps, je jette peu et je rachète rarement. Un malheur pour le commerce d’un sens!

Toutefois, à l’heure de la fast-fashion et d’un consumérisme débridé – êtes-vous un jour rentré chez Forever21 ou Primark? – il est amusant de constater que le classicisme est la meilleure réponse! Faire durer les choses, les apprécier, mieux les aimer. Quel plaisir renouvelé chaque jour.

ILLUS188

Par ailleurs, il est assez ancré dans l’esprit des gens que l’écologie rime avec le fluo, le technique, le high-tech. Bref, la recherche technologique. Alors qu’au fond, une veste de tweed et une paire de richelieu est tout à fait écologique. L’une et l’autre durent 20 ans et plus si tout va bien. Le questionnement en architecture est assez souvent similaire. Alors qu’une honnête bâtisse bien équipée, dessinée avec une épure classique et subtilement ornementée, vaut parfois aussi bien qu’une bicoque acétique en tôle d’aluminium.

Mais revenons aux vêtements. Les baskets sont évidemment la chaussure du moment. Et rares sont les français à mon avis à en posséder plusieurs. Il serait intéressant de connaitre le taux de renouvellement ou le nombre de paires vendues en France chaque année. J’aurais tendance à penser qu’une paire de baskets dure environ 1 ans. Peut-être bien moins. Peut-être un peu plus? Baskets par ailleurs difficile à entretenir, à réparer, et à recycler. Dans le même temps, une chaussure de cuir durera et durera, si elle est bien entretenue.

Il y a certes l’envie de changement. Y compris chez les classiques. Pas mal de mes clients m’en parlent. Parfois, un costume à peine élimé ne vaut pas à leur yeux des frais de réparation. Non, ils préfèrent refaire, car ils sont envie de nouveauté. Heureux commerçant. Mais c’est la limite de mon argumentaire. On ne peut tous être raisonnable et patient. Je n’arrive pas moi à jeter tel costume à cause d’un trou ou tel pull à cause de bouloches. Je garde et je porte un peu.

Malgré cet aspect plaisir immédiat, retenons tout de même cet amusant paradoxe : une certaine éco-responsabilité se trouve logée dans des atours old-school, loin de l’image de modernité qu’on lui donnerait. Les modes se démodent, le style jamais…  plus que jamais d’actualité!

Belle semaine, Julien Scavini

La beauté et la fragilité

L’industrie textile produit une quantité astronomique de marchandises et il est souvent difficile de s’y retrouver. Pour les clients, la question du rapport qualité-prix, difficile à repérer toutefois, est un élément primordial de l’achat. Être dans son segment de prix, apprécier le produit, en voir les qualités à l’usage est plus que jamais nécessaire.

Mais lorsque toutes les devantures et échoppes croulent sous la marchandise, à des prix très variables, il devient difficile de s’y retrouver. Pour se dissocier du lot, il est alors possible de monter en qualité. C’est même primordial. Mais il existe un mais.

Le premier ‘mais‘ est évidement le prix. Rester dans un segment de marché sans devenir une niche inabordable est difficile. Lorsqu’on est détaillant, on peut bien sûr proposer seulement le plus beau. Mais si les clients n’achètent pas ou peu, on sombre très vite. Le volume à faible qualité est plus facile à faire. Paradoxalement.

Le second ‘mais‘ est plus insidieux et difficile d’ailleurs à avouer pour le commerçant, que je suis par ailleurs. Il est possible de proposer du très beau à prix serré. Les drapiers d’ailleurs ne se privent plus maintenant de faire des tarifs sur les super 150 et autres, si doux par ailleurs.

Mais ce très beau a une face cachée, sa fragilité. C’est assez impensable à vrai dire. Car souvent le beau est plus cher et plus fragile :

Le cachemire pour manteau, c’est somptueux. Mais le drap s’élime bien plus vite qu’en 100% laine. C’est une vérité. Inavouable. Mais c’est somptueux.

Les cotons égyptiens et sea island sont d’une douceur à peine croyable. Mais les poignets et les bords de cols affichent vite la fatigue. C’est une vérité. Inavouable. Mais c’est très agréable à porter.

Un pantalon en lin et soie ou même en flanelle, c’est bien mieux qu’un jean. Mais les fourches peuvent craquer pour un rien. C’est une vérité. Inavouable. Pourtant, c’est agréable à porter.

Une paire de souliers en cuir, c’est racé et confortable. Mais c’est très fragile si l’on use les semelles sans y prêter attention. Combien d’hommes dans la rue savent qu’il faut mettre des patins ou ressemeler? C’est une vérité. Inavouable. Une belle chaussure est chère. Et en plus il faut s’en occuper!

L’exemple des boutons en nacre sur les chemises est archétypal. Premièrement, ils sont d’un prix exorbitant par rapport à ceux en plastique, et en plus, ils cassent. Pour une marque qui fabrique 100 000 chemises, 5% seulement de retour est absolument inenvisageable.

Les surpiqures tailleur, que l’on appelle AMF dans l’industrie, est aussi un point de qualité sartorial en même temps qu’une fragilité…

Dernier exemple, un drap super 150, c’est fluide à porter et léger sur les épaules. Mais les genoux, l’entre-jambe et les coudes froissent vite. C’est une vérité. Inavouable. Malgré la prouesse technique des drapiers.

ILLUS187

Ce faisant, le client devient le propre acteur schizophrène de ce marché. Les marques, surtout de prêt-à-porter, sont obligées de suivre le mouvement. Je connais même une grande enseigne française de costumes qui s’est fait une spécialité des coupes affûtées et des tissus poids-plume. Les clients achètent précisément pour ces deux aspects, rejetés après, lorsque le pantalon craque. Et apparemment, c’est assez classique! La marque ne peut ni faire plus ample ni faire pus lourd. C’est son business modèle comme on dit.

Toute la difficulté est la compréhension de ce phénomène d’usure du beau. L’éducation. Il faut accepter les défauts d’un produit haut de gamme. Une Bentley est bien plus chère qu’une Renault et coûte un argent exorbitant à l’usage! Double peine.

Faire descendre les produits de luxe à un niveau plus accessible, faire découvrir des matières précieuses, faire aimer de l’exceptionnel ne marche que si le client le comprend. Combien ai-je eu de clients, souvent les dames, ne comprenant pas que ce soit « plus cher et moins bien« . Moins bien sous certains aspects seulement… et heureusement!

Un produit de luxe, un produit raffiné est fragile. Le commun c’est la solidité et l’endurance.

Je reviens sur la flanelle. J’ai quelques clients, en prêt-à-porter (car je vends une large collection de pantalons) ou en mesure, qui parfois sont déçus de la faible longévité de l’article. Que puis-je leur répondre? Hélas, je ne suis pas Vitale Barberis Canonico. Ils fabriquent quelques millions de mètres de tissus par an. Oui, millions. Aux plus hauts standards de qualité. « N’empêche, comme dit mon artisan tailleur qui réalise les grandes-mesures, la flanelle, c’est pour les messieurs riches, ça s’use« . Vrai.

Vouloir du beau est légitime. Yves Saint Laurent disait qu’il faut vivre en beauté. Mais l’exceptionnel a un coût d’achat et un coût d’usage. Et il faut en avoir conscience.

Belle semaine, Julien Scavini

Rayure craie et rayure tennis

Si la dissociation dans l’esprit des Anglais est assez clair, en France, il y a toujours une hésitation sur le terme adéquat pour désigner telle ou telle rayure.

Signe certain de conservatisme, le costume rayé fait parti de la grande tradition anglaise du costume de travail, un signe de respectabilité et d’ascension sociale. C’est LA tenue du banquier dès les années 20, des hommes d’affaires et même de la pègre qui adore faire étalage de raies marquées et ostentatoires. Les années d’après guerre et une certaine tempérance sociale estompent son usage au profit des draps unis. Les années 80 et 90 ont permis un retour en grâces des rayures, pour le pire et pour le meilleur. Mais trop fric, trop cliché, trop clinquante, elles furent encore poussées dehors. Avec les années 2000, des designers de tout poil la réintroduisent sous toutes les formes, détournant sa respectabilité.

Les drapiers proposent toujours une grande variété de rayures, surtout les Anglais. Habituellement, les raies sont blanches ou grises. Elles peuvent aussi être colorées, à manier avec précaution. Les Italiens sont assez conventionnels sur les couleurs des rayures, en revanche, ils jouent souvent sur l’écartement de celles-ci. Le classicisme avec un twist!

illus183

Quoiqu’il en soit. Il existe deux variétés de rayures :

La rayure tennis, en anglais pin stripe, désigne une rayure très fine. Wikipédia dit 1/30ème de pouce soit moins d’un millimètre. La rayure tennis est en fait constituée d’un seul fil, qui, entrecoupé par les fils horizontaux, forme un effet de points qui se succèdent. D’où le terme pin stripe = ligne d’épingles. Elle peut être très discrète ou très marquée :

 

La rayure craie, en anglais chalk stripe, désigne toutes les rayures plus larges qu’un fil. La rayure craie peut apparaitre sur un drap sec (lisse) ou sur un drap flanellé. La rayure craie a une épaisseur variable, de quelques fils discrets à de fortes bandes. Dans un tissu sec, la rayure craie aura tendance à faire apparaitre de légères diagonales. Tissu assez voyant ai-je tendance à penser. Mais une fois le costume réalisé, c’est toujours d’une grande beauté. Si la surface du tissu est frottée, un aspect flanelle apparait alors, estompant la rayure craie. Dans une flanelle, la rayure peut être très ou peu visible.

Ci-dessous des tissus secs avec une rayure craie, deux fils seulement dans le premier exemple, une succession de petites diagonales dans le second :

Et ci-dessous deux tissus flanellés, l’un plus que l’autre. Dans la flanelle, la rayure devient un vrai coup de craie, une trace vaporeuse :

Il existe des rayures craies parfois plus discrètes que des rayures tennis, alors que ce devrait être l’inverse. Tout dépend en fait de la teinte. Je ne pense pas qu’il y ait une différence fondamentale de formalisme entre une rayure tennis et une rayure craie. C’est surtout une question de QUI L’ON EST ou de CE QUE L’ON VEUT MONTRER.

La rayure tennis, très appréciée dans les publicités Ralph Lauren, est assez peu demandée par mes clients. Elle est souvent soit trop marquée soit trop estompée. De manière générale, les rayures sont appréciées si discrètes ces temps-ci. Sauf en flanelle où c’est l’eldorado. Les jeunes adorent là où les plus âgés, surtout les dames, trouvent que ça fait vieux. Aller comprendre!

Belle semaine, Julien Scavini

Le petit conseil amusant

Petit et amusant conseil de début d’année.

J’aime beaucoup les Eaux de Toilettes et les Cologne, même si curieusement, ma peau semble les faire disparaitre aussi vite que possible! A ce titre, je nourris depuis longtemps une certaine fascination pour les produits de la marque Mont Saint Michel, que l’on trouve généralement en bas des gondoles des supermarchés. Parfum bas de gamme de grande distribution peut-on penser? Les 250ml s’échangent en général pour 3 à 4€. Une paille comparée aux 100€ que demande Hermès pour la Gentiane Blanche maintenant…

Je m’amuse depuis longtemps à les tester avec gourmandise. Du pas cher qui sent bon. Génial! La Lavande Impériale était une sorte de perfection de grand-mère, hélas arrêtée il y a quatre ans. La Fraicheur Intense qui l’a remplacé est un peu fade, même si l’été sous les tropiques, elle est intéressante. Mais la Cologne Ambrée reste une valeur sûre. L’odeur des vieux messieurs d’une certaine manière. Toutefois, même si cela m’amuse beaucoup, pour suivre le courant général, j’utilise quantités d’autres parfums plus raffinés. Dit-on.

stmichambr

Mais j’étais triste de ne pouvoir utiliser ces grands flacons. J’ai réussi à trouver un usage quotidien à ces Cologne miraculeuses et peu coûteuses : l’eau du bain. Grand amateur de cette détente du soir, j’ai pris l’habitude, amusante au début histoire de liquider les flacons, de verser un bouchon entier dans le bain. Lumineuse idée. A ce petit jeu, la Cologne Ambrée est la meilleure. L’eau sent bon et la salle de bain se charge du parfum. La peau reste discrètement chargée de cette petite effluve pour un bon moment. Un délice pas ruineux du tout. Et probablement meilleur que tous les bains moussants! Vous me direz si vous testez…?

Un plaisir digne d’Amélie Poulain!

Belle semaine, Julien Scavini