Y’a-t-il une raison de faire une grande-mesure ?

Je n’avais jamais osé écrire sur ce sujet. Car avec ma position de faiseur de demi-mesure, je me trouvais mal placé pour répondre. Toutefois, le temps passant, je me fais de plus en plus ma petite opinion sur le sujet. D’autant que de la grande-mesure, j’en commercialise un peu et avec succès. C’est un tailleur à la retraite qui prend plaisir à la faire, pour servir aux mieux les clients qui me le demandent. Et par ailleurs, je continue années après années de réaliser moi-même, pour un ami, une grande-mesure. Une seule. J’adore et je peste en même temps. C’est un travail long et je manque de temps. Pour réaliser ces étapes à la main, le problème crucial est d’avoir de longues plages de temps libre, au moins 4h en continu, histoire de pouvoir se concentrer sur des pans complets de l’ouvrage. Or avec une boutique, on est continuellement pris. Et d’ailleurs, c’est aussi bien pour le chiffre d’affaire!

Donc, y’a-t-il une raison objective de faire une grande-mesure?

La question m’a été posée récemment et de manière insistante par un client me commandant par ailleurs d’excellences demi-mesures.

En même temps, un client hier qui essayait une demi-mesure très équilibrée, m’a amusé avec une remarque. Il me parlait de son plaisir à fréquenter Rubinacci ou Drake’s pour les bons accessoires. Et je l’imagine par ailleurs, il n’est pas tout à fait désargenté… Je lui ai donc demandé pourquoi ne pas faire des grandes-mesures, plus dignes et statutaires vu les maisons qu’il fréquente. Tout de go, il m’a répondu « je n’en ai jamais ressenti le besoin, d’autant que ce que vous me taillez est parfait, et suffisant« .

Dont acte.

C’est donc une première partie de la réponse, appuyée ensuite par une réflexion que m’a faite un peu plus tard John Slamson : « lorsque l’on a un physique standard, bien fait, il n’y aura que peu de gain objectif« .

J’ai toujours pensé que cet argument était vrai. La demi-mesure, dans une immense majorité des cas arrive à un bon résultat. Et si le premier costume est perfectible, l’avantage est de pouvoir faire évoluer quelques paramètres pour arriver à du très bon sur le deuxième costume. Généralement, les physiques étant de nos jours relativement normés, il est possible d’avoir quelque chose de très honnête en demi-mesure. Et parfois plus honnête que le travail du petit tailleur de quartier dans les années 40 et 50… Par extension, le beau prêt-à-porter, avec quelques retouches bien senties, pourra tendre à l’excellence. Un costume Canali, bien travaillé, donnera d’excellents résultats. Le seul bémol est qu’il est impossible de choisir son tissu avec une doublure et des poches particulières.

Qu’apportera objectivement une grande mesure par rapport à une demi-mesure?

Quelques plis en moins. Soit en gros, 1000€ le pli.

Voilà une phrase lapidaire que l’on va longtemps me reprocher. Mais je la pense véridique. Une bonne demi-mesure, un peu poussée vaut 1000 à 1500€ disons. Une grande-mesure, dans les 3500 à 7000€ suivant les ateliers. En fait, cela revient à payer 1000€ par retouche, d’un pli d’épaule ici, d’une imperfection sur la cuisse du pantalon là, d’une brisure disgracieuse de la manche enfin. C’est ce que valent ces plis disgracieux que la demi-mesure ne peut complètement effacer. 1000€ du pli!

J’ai bien conscience qu’en demi-mesure il existe un moment où il faut savoir arrêter de retoucher. Car à force de retouches, la veste tombera de moins en moins bien. Et puis le prix n’intègre pas 70 retouches! Sinon, c’est de la grande mesure. Payer 3500€ et plus, c’est s’offrir l’expertise du tailleur grande-mesure. Une expertise de très haut niveau, fruit d’années d’expériences, une expertise à même de tendre le tissu sur le corps d’une manière impeccable.

A vrai dire, se poser la question de la dépense, c’est affreusement petit-bourgeois. C’est une réflexion ayant pour idée de fond « mon investissement est-il rentable? » ou « mon envie équivaut-elle mon investissement? », ce qui est d’ailleurs encore pire.

Voici donc ma conclusion du strict point de vue financier. C’est un point de vue objectif et banal. Vous payez la perfection, c’est à dire que vous payer le prix d’un aller-retour à New-York pour deux, pour corriger un pli curieux de tissu. Une retouche de luxe! J’espère que cette métaphore est assez cru pour bien marquer les esprits chagrins!

Car, il y a un car…

Il ne faut en aucun cas essayer de comparer la demi-mesure et la grande mesure. Ce n’est pas la même chose !

Y’a-t-il une raison objective pour départager une Renault Clio d’une Rolls-Royce Phantom? Non, les deux ont quatre roues et un volant, le chauffage et des phares pour la nuit. Avec les deux, vous pouvez aller d’un point A à un point B en respectant les limites de vitesses.

Seulement, ce n’est pas la même chose.

La grande-mesure, c’est un état d’esprit, l’expression d’une volonté et d’une envie. Il n’y aucune question à se poser.

Le simple fait de poser la question  » y’a-t-il une raison de faire une grande-mesure? » indique qu’il y a déjà une incompréhension de la chose. J’oserai même dire que mentalement, l’idée n’est pas mûre! Si l’on réfléchit à la justesse de ‘claquer’ – passez moi l’expression – 3500€ ou plus dans un vêtement, c’est qu’il ne vaut mieux pas le faire.

Les quelques collectionneurs de voitures anciennes – et très onéreuses toujours – que je connais ont en commun de tous avoir acheté la leur sur un coup de tête. Car si vous commencez à réfléchir à la chose, vous restez bien au chaud sous votre couette.

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Se faire faire une grande-mesure, c’est faire une expérience, c’est prendre part à l’expression d’un savoir faire ancestral. C’est participer à une philosophie de vie. C’est être heureux de faire travailler des ouvriers qualifiés, pensons à eux! Des savoir-faire coûteux.

Je disais que la grande-mesure est un état d’esprit. Je rajouterai donc surtout que la grande mesure est l’expression d’un portefeuille bien rempli.

L’immense majorité de mes clients en grande-mesure, et probablement des clients Camps De Luca ou Cifonelli, ne savent pas tellement ce que grande-mesure veut dire. Ils viennent simplement chercher un service qui correspond à leur niveau de vie. Ils ne se posent pas la question de savoir si la demi-mesure est mieux ou moins bien. Ils préfèrent ce qui leur semble mieux directement. Et l’argent ne compte pas vraiment, ils payent comptant dès la commande. Et d’ailleurs font faire des costumes gris ou bleu, tout simples. La dépense répond à un besoin, doublée d’une envie d’excellence. Point.

A l’inverse, je ne suis pas sûr de bien comprendre un client au portefeuille serré qui d’un coup dépenserait trois ou quatre mois de salaires pour réaliser un élément de penderie. D’autant plus si ce client, c’est le cas de quelques jeunes que je connais, ne travaille pas en costume. Là, je reste sans voix. A part si l’on utilise l’argument du plaisir, « se payer une tranche de vie pas ordinaire« . Alors, soit…

Ainsi donc, nous ne sommes plus dans le réfléchi, ni dans l’utile. Il n’y a alors pas à ce poser cette fameuse question. Il n’y a pas à rationaliser.  La grande-mesure objectivement apporte peu de chose. Moi je suis capable de reconnaitre dans la rue une grande-mesure. Je suis capable de voir la netteté supérieure d’une épaule ou ce coin de revers émoussé.  Quelques clients, quelques amis le peuvent, mais ils sont rares. Si vous êtes assez fin pour vous-même en reconnaitre une, alors vous êtes mûrs certainement. Mais si vous en faites faire une et que vous ne voyez pas la différence avec un costume industriel…?

La grande-mesure, c’est le plaisir de l’indicible. C’est une quête du beau à l’état pur, entre un grand vin de Pomerol et un service à dessert de la manufacture royale de Meissen. C’est au dessus de l’utile et de l’agréable. (Suivant le portefeuille bien sûr).

Car au fond, ma grande crainte, est de décevoir. Un client il y a quelques temps m’avait demandé  » s’il-y-a une raison de faire une grande-mesure? » Je lui avais répondu, « faites-en une »             . Je sais qu’il a de l’argent, aussi y-suis-je allé directement en lui proposant ce service. Finalement, après une première veste élégante, il est revenu pour une demi-mesure en me disant « franchement j’vois pas la différence« . Et ce n’est pas un philistin, c’est même quelqu’un d’érudit et de gentil. Son jugement est dénué de toute méchanceté ou ressentiment. Depuis on enchaine les vestes d’été et d’hiver, les tweeds et les soies avec amusement.

Vous le voyez donc, il n’y a aucune question à se poser si vous voulez faire une grande mesure. Il ne faut en aucun cas chercher des arguments rationnels. Le domaine du goût et des couleurs ne se discute pas. J’essaye d’être le plus direct possible pour vous faire toucher du doigts le sujet avec profondeur. Internet est une superbe machine à rêves et très vite, à force d’instagram et d’étalage de richesse, on voudrait ressembler à un riche tycoon new-yorkais ou à un mannequin de ‘The Rake‘, pour aller faire le kéké aux dandys night du Plaza Athénée.

Si vous avez l’opportunité et l’argent ou l’envie et le désire, foncez.

Si vous commencez à vous poser la moindre question, dépensez votre argent ailleurs!

C’est mon avis, il se discute!

Bonne semaine, Julien Scavini

Le petit plus en cachemire

Je n’en ai jamais tellement parlé sur le blog, du cachemire. Car c’est une matière plus qu’onéreuse et elle ne concerne très peu de clients. A tort ou à raison ? Les drapiers les plus connus, Holland & Sherry ou Loro Piana proposent de belles sélections de cachemire pure, pour vestes, mais les prix au mètre sont stratosphériques. Si bien que seul le tissu vaut parfois le prix total d’une veste plus simple. J’ai eu la chance de me faire offrir à deux reprises de belles coupes par Drapers, l’une rouge écarlate et l’autre bleu marine. Le confort n’est guère différent d’une veste normale, mais c’est le toucher qui est agréable et bien sûr, le cachemire est un petit peu plus chaud.

Je dis cachemire à veste, car c’est le seul domaine qui intéresse les drapiers. Le cachemire peut être très duveteux en surface, comme un velours, ou au contraire très sec comme un costume. Chez Holland & Sherry, le cachemire ‘Doeskin’ est tellement dingue en qualité qu’il irise comme de l’astrakan. Le peigné fait des vagues merveilleuses, et cela donne des vestes d’un très haut niveau de formalisme. On parle de finition chamoisée. C’est le fin du fin. Le cachemire vient de Mongolie et est filé en Écosse et de vrais chardons naturels sont encore utilisés pour soulever les fibres et apporter cet aspect velouté et moelleux caractéristique.

 

Loro Piana de son côté propose deux liasses de cachemire. Une avec des draps chamoisés du même genre que précédemment et une autre avec des draps plus lisses, qui généralement ont la préférence, car extérieurement, on ne voit pas le luxe de la matière. Le drap est classique, légèrement façonné comme une  flanelle ou un tissu à costumes. Il existe même une sélection façon tweed donegal que j’aime beaucoup. Quel luxe !

 

Si vous voulez faire un pantalon ou un costume en 100% cachemire, seul Loro Piana propose encore jusqu’à épuisement une très très maigre sélection. Cette matière a du mal à endurer les efforts au niveau d’un pantalon, elle se détend et poche. Donc souvent il faut un mélange pour faire un pantalon très doux.

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Justement, parlons mélanges.  Que penser des drapiers qui ajoutent un petit peu de cachemire dans le drap de laine ?

Généralement, le pourcentage est faible. Chez Holland & Sherry, la liasse ‘Cape Horn’ est une parfaite sélection pour costumes polyvalents, en 340grs, et contient 1% de cachemire. Soit si votre costume utilise 2,5 mètres de tissus, 840grs de tissu, donc, règle de trois égale 8,4grs de cachemire… Qu’en penser ?

 

Pareil chez Bateman Ogden où la ‘Supreme Classic’ contient 3% de cachemire en plus de laine super 130. Chez Loro Piana, les flanelles intègrent 5% de cachemire.  Retour chez Holland & Sherry où la liasse super luxe ‘Swan Hill’ super 160 et cachemire, en intègre… 5% aussi. La belle sélection ‘Top Line’ de Drapers ose monter à 10% avec une texture de flanelle légère.

 

Dans les liasses de vestes, les draps un peu façon tweed doux intègrent un peu plus. Chez Loro Piana, il y a 7% de cachemire et 10% chez Drapers dans les draps d’hiver unis ou à carreaux. Donc encore un fois, rien de fou.

Comment expliquer cette limitation ?

La première idée est qu’il s’agit pour les drapiers de trouver le juste équilibre financier. S’il y avait trop de cachemire, le prix s’envolerait et le drap ne trouverait pas sa clientèle.

La seconde idée, en particulier pour les draps à costumes, est qu’il faut garantir l’endurance sur le long terme. Comme le cachemire feutre vite, cela ne fonctionnerait pas.

La vérité je pense est surtout marketing. Les drapiers mettent un peu de cachemire pour marquer les esprits et se démarquer. L’effet est toujours net sur les clients, en particulier ceux n’ayant aucune connaissance du secteur et faisant confiance à des demi-mesures expéditives. Présenter du laine cachemire, c’est présenter du rêve. Qu’importe qu’en réalité il n’y ait que 8,4grs de cachemire, autant dire rien, l’idée est bien là.

En même temps, un petit peu de cachemire permet de justifier un prix au mètre plus élevé pour le drapier. L’idée étant d’améliorer le ‘panier moyen’ du client, donc du tailleur qui passe la commande de la coupe. Cet argument doit être contrebalancé par le fait que les draps cités plus haut, en dehors du cachemire, ne sont pas tellement chers en prix. En particulier la ‘Cape Horn’ de Holland & Sherry qui est un très bon produit de base.

Au final, même à moi, cela me fait plaisir ce petit montant de cachemire ‘factice’. Je finis par me convaincre aussi de l’utilité de la chose. C’est l’envie du commerce, il ne faut pas tout rationnaliser. Une pointe de cachemire ? Un plaisir et tant mieux. Je connais bien un ou deux drapiers qui chaque fois moquent cela en disant que les autres sont des vendeurs qui fourguent de la cochonnerie et que leur vrai 100% laine à eux, il est mieux! Peut-être… et alors. N’a-t-on pas le droit de rêver ?

La pointe de cachemire a deux utilités d’après Holland & Sherry que j’ai interrogé. Le tissu est plus fluide, même à de petits pourcentages, car les fibres longues de cachemire agissent comme un lubrifiant entre les fibres de laine. Ensuite, le tissu acquiert, en dehors du toucher, une lumière plus soyeuse. Vrai ou faux, comment le dire ?

Il n’y a que les tissus à manteaux qui font la part belle au cachemire, avec 10% ou 20% en complément de laine peignée.

Je ne crois pas que l’on puisse trouver du positif ou du négatif dans ce débat. L’argument marketing est assez avéré mais il ne faut jamais bouder son plaisir. D’autant que les grands drapiers des tailleurs font partis des plus honorables membres de la profession textile, bien loin des mastodontes qui remplissent la fast-fashion d’un luxe à deux sous. Et ont des procédés douteux. Le cachemire des grands drapiers est totalement tracé et ses origines connues.

A ce sujet, je vous rapporte ce fait amusant qu’un client de confession juive m’a rapporté. Il avait acheté une sublime veste 100% cachemire à Shanghai pour… de mémoire 80€. Pratiquant, il était allé consulter l’expert de la synagogue (celui qui juge si tel tissu ou tel vêtement est conforme au rite, pour vérifier le ou la? ‘chaatnez’). Après quelques jours, le monsieur a récupéré sa veste. Conclusion amusée de l’expert : «bravo, vous avez là une veste formidable et très douce. Et aucune inquiétude, elle ne contient pas une once de matière naturelle !».  On a bien rigolé ensemble !

Finissons avec cette mignonne photo transmise par Holland & Sherry, d’un musaraigne sur un chardon servant à peigner le cachemire.

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Bonne semaine, Julien Scavini

Basique & ultime

Il y a quelques années, lorsque j’ai commencé à m’intéresser aux jolis vêtements masculins, je fréquentais assidument la maison Hackett. Rue de Sèvres, la boutique très luxueuse me faisait peur, je n’osais pas y rentrer. Et puis après une première chemise, ce fut des vêtements divers, achetés suivant l’envie et les propositions de la charmante vendeuse. J’aimais la variété et le délicieux esprit anglais qui régnait là. Un slogan m’est resté en tête, qui était inscrit un peu partout sur les communications à l’époque : « the essential british kit« . Je comprenais bien l’idée, sans toutefois en faire mienne l’attitude. Je n’achetais pas tout le kit, je piochais suivant le plaisir.

Ensuite est venu le blog. Pour bien faire et reprendre les bases, je me suis mis moi-même à expliciter ce fameux kit. En bref, quelle penderie idéale avoir et comment la constituer. Que porter en quelle occasion et comment comprendre les us et coutumes du vestiaire masculin, à fois simple et complexe, riche et élémentaire. Cette proposition que j’ai développé sur Stiff Collar n’avait pas non plus pour optique d’être une bible. Au contraire, il m’a toujours semblé qu’il était raisonnable pour chacun de piocher ses envies et des manières de faire. Car les circonstances et les vies de chacun sont variées.

Il y a des règles de savoir-vivre générales et il y a les pièces en particuliers. Si l’on comprend les règles sous-jacentes (pourquoi chaussures noires ou marrons, pourquoi tweed ou rayure), on est ensuite libre de choisir les vêtements, leur forme et leur goût. Bien sûr il y a des pièces canoniques, le richelieu noir, le blazer bleu, la veste de tweed olive, mais il y a aussi une infinité de possibilités.

Dans le Guépard, par Visconti (je ne sais pas si la citation est dans le livre), le prince de Salina dit un moment : « un palais dont on connait toutes les pièces n’est pas un palais.« 

Cette citation raisonne toujours dans ma tête. Quelle justesse, et en tout d’ailleurs! La beauté nait de l’opulence, du foisonnement, de l’abondance, du renouvellement. Et cette citation, je ne cesse mentalement de l’apposer sur la penderie masculine. « Une garde-robe dont on connaitrait toutes les pièces n’est pas une garde-robe. » Qu’en pensez-vous?

Je ne cherche pas à dire ici qu’il faut dépenser comme un milliardaire. Je ne cherche pas non plus à dire qu’il faut encombrer son armoire de choses médiocres et peu chères en surabondance. Non, je cherche l’idée générale, au dessus, que le plaisir nait de la variété et du renouvellement quotidien. Qu’il faut croiser les tenues, les pantalons et les chemises, les souliers et les chandails. Nul besoin d’en avoir quantité, simplement d’oser la variété et le changement, d’oser les intersections, pour le pire et pour le meilleur. Mais toujours, avec ces bonnes vieilles règles de logique vestimentaires, couleurs croisées entre elles, par associations ou oppositions, carreaux avec carreaux, tissu feutré associé ou opposé à un tissu lisse.

De quoi composer, à partir d’un même solfège, chaque jour, sa propre musique. Évidemment, cela demande un peu d’entrainement et de bonne volonté. Cela demande aussi, comme en toute chose, un peu de réflexion. C’est là que nait l’art.

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Or actuellement, il me semble qu’à longueurs de bons blogs et de bonnes revues, on ne parle plus que de base, de basique, de simple ou d’ultime. Je me souviens d’un professeur d’architecture qui avait intitulé un de ses cours « back to visual basic« . J’avais été séduis sans aller jusqu’au bout l’idée. Maintenant, une décennie après, je fuis ce genre d’idées. Les mêmes qui en politique d’ailleurs essayent de tout réduire à des schémas de pensées simplistes. Où est le charme, la beauté et le plaisir dans le basique, dans l’ordinaire, dans le simple? Mies Van Der Rohe a réussi, l’époque était différente.

Toutes ces bonnes pages qui essayent de faire acheter des basiques m’effraient. Le monde ne devrait plus être que basique? Le mot lui-même est si réducteur, si pauvre intellectuellement. Et une fois la penderie remplie de basique, que se passe-t-il? Est-on plus heureux? Une fois le jean ultime acheté, que faire? S’enterrer avec pour des siècles et des siècles?

Rien n’est jamais parfait, au contraire, et il ne faut pas détester l’imparfait. D’autant plus que la perfection est le but du chemin. L’ultime, c’est pour la fin. Il faut chérir le transitoire. Il faut aimer la variété. D’autant que les goûts de 20 ans ne sont plus ceux de 30 ans, et probablement plus ceux de 50. Pourquoi vouloir à tout prix constituer la penderie idéale qu’on jettera à la décennie suivante? Comment surtout croire un instant un marchand, qui est là pour vendre et gagner de l’argent, que son vêtement est l’ultime? Pensez-vous qu’il ferme ensuite une fois son œuvre commise? Ou pensez-vous que l’année d’après, un ultime v2 fasse son apparition? Curieusement…

Basique enfin. Ne cherchez pas à être basique. Dans les années 90, pour les bases, on parlait de « fond de garde-robe ». Ce terme était très beau, laissant entendre qu’il y avait devant le plat de résistance. Comme en cuisine un fond de veau pour développer une sauce riche et onctueuse. Le blazer est un fond de garde-robe, comme la cravate marine à pois blancs et la chemise en oxford. Ce sont des ingrédients de bases. C’est à dire qu’ils appellent des compléments. Mais les transformer en ‘basique’, c’est les transformer en une fin en soi. Le basique n’appelle plus rien derrière. Il impose sa philosophie terminale, avoir du basique, être basique.

Les mots ont un sens, l’époque contemporaine l’oublie trop souvent.

Bonne semaine, Julien Scavini

Prendre plaisir à s’habiller sans costume cravate

Continuons sur les lancées précédentes pour étudier comment rester chic et se faire plaisir lorsque la cravate, voire le costume également, n’est plus en odeur de sainteté dans les couloirs du bureau. C’est ma philosophie, il faut toujours essayer de chercher un biais positif dans chaque situation. Pour la rendre vivable et en retirer un petit quelque chose, plaisir si infime soit-il.

Et je le pense, il est tout à fait possible de trouver un pré-carré chic et à soi, sans costume-cravate.

Je ne vais pas évoquer la veste seule, qui représente bien sûr un territoire d’expérimentation immense. Veste à carreaux, veste unie, veste simple, veste avant-gardiste, tout est possible suivant le niveau d’acceptation dans votre travail. J’avais fait un article en 2017 sur le plaisir de la veste sport, et quels étaient les tissus disponibles. Le choix est vaste. Toutefois, j’ai tendance à le penser, si le costume n’est pas utile, j’ai bien peur que la veste ne le soit pas plus en fait.

L’hiver, vous pouvez alors vous rabattre sur de beaux manteaux. Pourquoi se contenter d’un seul modèle marine? Au contraire, si vous êtes soulagé de la contrainte budgétaire du costume, faîtes vous plaisir sur le reste de la penderie. Et les beaux manteaux sont légions et variés ces temps-ci. Ils peuvent être droit ou croisé. Marine ou poil de chameau. Pourquoi pas de larges pieds-de-poule gris? Le polo-coat avec sa forme typée et le trench sont diamétralement opposés en style, ils peuvent donc dans une garde-robe vous apporter une grande mixité d’usages et d’occasions. Certains peuvent être très longs, d’autres trois-quarts. Vous voyez, si vous n’avez pas recours à la veste, vous pouvez vous amuser avec des manteaux, que vous pouvez faire ajuster de manière à les porter à même un pull, sans aisance importante.

Dans la continuité, il existe une énorme variété de pièces chaudes que l’on ne peut appeler manteau car ils sont courts, comme le blouson de cuir et autres fields-jacket pléthorique dans la garde robe preppy américaine, à la Steve McQuenn. Il y a aussi Barbour et ses copies. Ce sont des pièces avec un panache moindre par rapport à un grand manteau tailleur, mais elles complètent ces derniers et vous donnent de la souplesse au quotidien, suivant le temps et l’humeur.

Premier point donc, les pardessus et dérivés. Voyez ces exemples variés, il est possible de tous les avoir !

 

Sans veste, et avant d’attaquer la chemise, pensons ensuite aux pulls. La maille représente un terrain infini et pour les industriels du textile un eldorado. Peu chère à fabriquer, sans beaucoup de main d’œuvre, le tricotage leur plait. Côté consommateur, c’est l’occasion de s’amuser avec de la couleur. J’ai tendance à penser que l’impératif de la garde robe est un bon pull, en mérinos, en laine d’agneau voire en cachemire s’il est très bon, bleu marine comme base universelle. Il est ensuite possible de démultiplier les possibles en apportant un peu d’ocre, du prune, du bordeaux, du vert sapin etc… Soyez inventif et laissez-vous aller. N’achetez pas en revanche des camelotes en coton tout fin. Pour la maille comme pour le reste, il est préférentiel d’investir dans de la bonne qualité, bien taillée. Cela vous donnera une plus grande satisfaction sur le long terme. Inutile d’avoir 10 pulls médiocres, autant en avoir 4 de top niveau.

Ensuite, au delà de la couleur, il y a la forme. Les pulls se présentent de multiples manières. Il y a les cols ronds et les cols V dont on nous apprend à longueur de magazine féminin quelle le plus tendance. Mais il y a aussi les exquis cols roulés, qui eux aussi vont et viennent au rythme des marées. Et puis encore, les cardigans, avec ou sans manche. Vous voyez, quelle panoplie possible.

Je pense aussi à deux trouvailles de l’ère contemporaine que j’apprécie, le col zippé et la sur-chemise genre polo manche-longue. Je possède le premier en rouge, en grosse côte de coton de chez Gant depuis plus de 10ans et il n’a pas bougé. Très pratique et distingué le week-end. Et j’avais trouvé également un polo manche longue type sur-chemise en cachemire bleu ciel en Italie qui fait aussi merveille, ces deux modèles d’ailleurs tolérant assez bien une cravate ou un papillon du fait de leur ouverture prononcée à l’encolure.

Deuxième point très vaste vous le voyez donc, qui laisse de quoi passer d’un grand faiseur à un autre, qui laisse de quoi s’amuser par de vastes couleurs et formes. J’ai ici sélectionné quelques formes permettant d’exprimer votre personnalité et de chaque jour renouveler votre élégance :

 

Ensuite, il y a la chemise. Je l’avais déjà dit cet été. Que de possibilité sans veste! Faîtes vous plaisir et ne vous contentez pas de simples unis. Si vous ne voulez pas être en t-shirt au bureau et que vous n’avez pas d’utilité d’une veste, foncez sur la chemise, le vêtement de dessus du XXIème siècle me semble-t-il.

En mesure ou en prêt-à-porter, l’offre est pléthorique. Vous pouvez varier les cols et les types de poignets : col italien, col rond, col boutonné, poignet avec ou sans boutons de manchettes. Et au delà, les matières : certains seront plus estivales, d’autres par l’épaisseur et l’aspect plus hivernales. Quand aux couleurs, diantre que c’est drôle : rayé bleu ciel, largement rayé rouge, multiples rayures grises d’intensité variables, chevrons qui irisent, denim, velours fin, flanelle de coton et oxford moelleux, vichy vert ou jaune citron.

Avoisiner les 30 chemises dans la penderie devient possible et il ne faut pas hésiter. C’est un amusement. Et vous pouvez naviguer entre les soldes chez Ralph Lauren et une très belle façon chez Howard’s ou Courtot à Paris, par exemple. Laissez vous là encore porter par la couleur. Les autres portent des t-shirt avec des gros logos. Certains même vont chez Desigual ou SuperDry. Donc vous ne serait pas en reste avec vos rayures de confiseurs!

Troisième ensemble très vaste donc. PS : une chemise bien repassée peut déjà suffire dans un couloir où la médiocrité règne, à en mettre plein la vue! Petite avalanche ci-dessous, qui pourtant n’est qu’une infime fraction des possibles!

 

Quatrième point, mon plaisir par ailleurs, le pantalon. Ah, j’ai tant écrit sur le sujet. Franchement, tous ces jeans et ces chinos vendus à longueur d’étalages et de boutiques en ligne, vantant toute le super basic ou l’essentiel ultime, et qui finalement toutes vendent le même produit, vaguement avachi, sans forme et perdant la couleur en deux coups de cuillère à pot.

Au delà de la simplicité du chino ou de jean, un bon moyen de se différencier dans les couloirs, même en baskets à la rigueur, c’est de porter un beau pantalon, en laine ou en mélange précieux. Et s’il n’y a plus de veste, de pouvoir oser un carreaux ou un prince-de-galles en bas, sans problématique de raccord compliqué.

Le registre des pantalons est très vaste et très saisonnier, laine froide contre flanelle, lin contre tweed. Régalez-vous et composez là aussi une penderie importante. D’autant que le pantalon s’use, alors autant en avoir un certain nombre, ils s’useront d’autant moins.

Et les couleurs là aussi ne sont pas en reste. Du velours écarlate au cavalry twill beige, vous pouvez moduler les effets et les combinaisons.

Enfin, deux grands points restent encore à étudier : les chaussettes et les souliers. Pas de costume-cravate? Qu’à cela ne tienne, mettez-en plein la vue avec des chaussettes bicolores et irisées, avec des richelieus glacés ou des mocassins très fins. Les maisons, vous le savez bien, sont nombreuses, de Bresciani à Mazarin, de Malfroid à Laszlo Vass. Et il est même possible d’apprécier les baskets patinés de chez Loding ou Weston.

Mais attention, il faut aller pianissimo tout de même. Le tapage est vite arrivé lorsque l’on est plein d’entrain. Il faut veiller à l’ambiance du bureau et s’y fondre avec délicatesse. Il faut faire contre mauvaise fortune bon cœur. Il faut se faire doucement remarquer et non mal-voir. Les français sont assez jaloux ou envieux. Truman Capote en son temps l’avait remarqué. Faut-il parfois faire plus envie que pitié? Question.

Toutefois, savoir refuser le jean t-shirt est impératif. C’est une marque d’amour propre. L’élégance est un plaisir à partager, il faut toujours s’en rappeler. Elle n’est pas là d’ailleurs pour écraser celui qui n’en a pas. Mais lui montrer comme disait Saint Laurent, comment « vivre en beauté« !

Bonne semaine, Julien Scavini

Le costume cravate est mort?

A la suite des deux derniers articles, le débat est posé de savoir si la disparition de la cravate est un drame ou une évolution logique et heureuse. Intéressons-nous à cette dernière conclusion. Car ce qui ressort des commentaires et des discussions que j’ai pu avoir ça et là, c’est qu’au fond, peut-être, la cravate était le signe d’un asservissement. La cravate ET le costume-cravate était le symbole du joug de la classe supérieure. D’autres argumentent que c’était un symbole de beauté, et d’une façon d’être élégante.

Maxime C. de son côté essayait de dire que la cravate n’était pas un signe d’asservissement. Qu’au contraire en fait, le non-dit en entreprise obligeant à être simplement habillé, à être ‘casual’ est au contraire, une forme d’asservissement, de dégradation, en retirant au salarié la capacité à être beau.

Mais en fait, je pense que le débat est posé en de mauvais termes. En fait des deux côtés, il est possible de crier à la dictature. Quand le costume-cravate est obligé, il est ressenti comme une souffrance par une frange des salariés. Lorsque c’est le ‘casual’ qui est imposé, il est ressenti par une autre frange comme une obligation abjecte. Ce qu’il faut plutôt voir, c’est où est l’acceptation des salariés. A ce titre, il serait très intéressant de voir les résultats d’un référendum s’il était mené au sein de grands groupes. Quelle serait la réponse dans une tour de bureau de la Défense et dans une grosse PME de province? Dans le secteur des services et dans celui de l’industrie? « Souhaitez-vous conservez le costume-cravate ou souhaitez-vous venir comme vous êtes? » Je ne suis d’ailleurs pas sûr de la réponse. Il y a là matière à une bonne étude sociologique. La réponse n’est pas si évidente que cela…

Pour avancer, comme je le disais, il peut y avoir dictature dans les deux cas. Mais si tout le monde est d’accord pour l’une ou l’autre des réponses, ce n’est pas une dictature, c’est au contraire l’expression de la volonté générale. Presque en somme une démocratie. Toute la question est de savoir si la minorité doit se conformer à l’ordonnancement général? Politiquement, c’est un sujet glissant dirais-je avec humour! Questionnement qui au fond envahit tout l’espace médiatique ces temps-ci… La grand approche ouverte, appelée multiculturelle, souffre de la présence du cravaté comme Maxime C. l’avait dit.

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L’abandon de la cravate et du costume pour le ‘casual’ peut être jugé comme un délitement idéologique, l’abandon d’une forme de morale et un renoncement au beau. On peut avoir ce jugement. Mais on peut aussi se dire que le vêtement n’est que l’expression a-symbolique du quotidien.

Le costume-cravate peut être vu comme une expression doctrinale.

Le costume-cravate peut aussi tout simplement, je pense que c’est le sens de l’histoire, être vu comme la manière quotidienne de s’habiller à une époque donnée.

On ne s’habillait pas autrement qu’en costume-cravate autrefois, donc il n’était pas question de savoir s’il était un asservissement de la personne ou pas, car on s’habillait comme ça! Dans les années 20, dans les années 30, dans les années 40, à part les ouvriers dans les usines, tout homme employé dans un bureau portait de toute manière un costume, car il n’y avait rien d’autre à mettre. Cette tenue était l’ordinaire, au travail et à la ville.

Le costume-cravate fut un temps la tenue simple et classique de l’homme occidental. Un pantalon, une veste, peut-être dépareillée, plus une cravate, c’était ainsi que le vestiaire était composé. A partir des années 50, le sportwear à la marge prend de l’ampleur. Il faut attendre les années 70 pour l’ancrer plus dans la réalité. Il faut réfléchir à la période où l’on commence à se poser la question « est-il nécessaire de venir travailler en costume-cravate?« . Ce sont les décennies 1975-2005 je dirais. Le costume est encore porté de manière volontaire dans les années 90, mais déjà une frange importante des salariés s’en dispense. Le costume ne devient plus alors une tenue normale pour une partie de la population. Le costume devient alors en effet un uniforme. Il n’est plus l’alpha et l’oméga de la penderie, il en devient une section seulement. Il n’est plus ordinaire, il devient extra-ordinaire.

Pas une marque ne pouvait se passer de vendre des costumes > bien des marques se permettent de ne plus vendre de costumes! La nuance est là.

Nous sommes ou sortons donc d’une période de transition, où l’on voudrait totalement se débarrasser non pas d’un symbole, mais d’un vêtement du passé, d’un usage du passé. C’est sûr que lorsque l’on travaille dans une boite d’ingénierie ou de services informatiques, et même parfois si l’on est avec des clients, quel besoin d’un costume-cravate? Moi qui vient du Pays-Basque, c’est sûr que je n’en ai pas vu beaucoup étant adolescent. A part peut-être dans les banques, mais à la limite ils sont là si minables les costumes-cravates, que je préférerais ne pas en voir.

Au fond, la question n’est pas tellement de savoir s’il y a asservissement plus en costume-cravate qu’en t-shirt. De toute manière, il y a subordination dans une entreprise. C’est ainsi. Certains diront que la cravate permet à l’homme d’exprimer son goût et son humeur, d’autres que le t-shirt est une simplicité bien heureuse dans une époque compliquée. Certes.

Il est difficile de prendre la justification du vêtement par l’angle dogmatique. L’histoire du vêtement est très souvent faite, non pas de dogmes (sauf dans les cours royales), mais de praticité. C’est le fondement même du vêtement. Son aspect pratique : couvrir, isoler, réchauffer. Donc je pense qu’au final, le débat doit plutôt se poser sur la façon de vivre ensemble. Vit-on en entreprise comme on vit chez soi? Le premier point de débat est là : est-ce que l’entreprise est la continuité de la vie, ou est-ce qu’il doit y avoir une césure? Faut-il marquer une différence entre ces deux temps?

Il est vrai que ce qui était beau dans le costume-cravate, c’était l’homogénéité, l’ordonnance comme dans une rue haussmannienne. Le costume-cravate porte en lui quelques règles permettant de broder une allure générique et en même temps personnifiée. Mais cette envie, elle est mienne, je le conçois. Certains autres argumenteront que la beauté nait d’une immense diversité, finalement paradigme de nos sociétés occidentales. On veut de nos jours laisser exprimer des personnalités et non un ordre des choses. Les vies individuelles comptent plus que la vie collective. L’ordinaire de chacun devient expression générique. Sans plus de questionnement du sens.

Que faire alors?

Le costume-cravate pouvait être porteur d’une certaine expression des moyens. Il y avait ceux qui allaient chez le tailleur, ceux qui s’offraient des costumes Lanvin ou Cerruti. Et puis il y avait ceux qui se contentaient de Bayard ou d’Armand Thierry. Pensez-vous que ce signe extérieur de richesse vestimentaire ait cessé? Que nenni. Dans l’entreprise, il y a toujours ceux qui arborent des chemises Ralph Lauren, Paul & Shark ou La Martina et ceux qui  portent du no-name. C’est donc qu’il y a toujours un sens au vêtement, plus au costume-cravate, mais à ce qui le remplace. De même sur le parking, les gros Audi Q7, BMW X5 et autres SUV sont la marque de « l’élégance contemporaine ».

Notre société a remplacé la richesse d’un morceau de soie monté-main à 100€ par le tapage de logos brodés et de grosses cylindrées à 60k€.

En contrepartie de cela, il faut chercher aux élégants le moyen d’exprimer leur plaisir sans le costume-cravate. C’est tout à fait possible de mon point de vue. Il suffit pour cela de faire confiance à de très bons faiseurs, de se vêtir avec tact. De constituer une penderie pleine de goût, perpétuellement améliorée. Et parfois même, il suffit juste de porter des vêtements bien repassés pour faire la différence dans les couloirs. Quelle époque! La semaine prochaine, j’essaierai de réfléchir à des stratégies pour être chic sans se faire voir ou mal-voir!

Bonne semaine, Julien Scavini

Socialité de la cravate

Cet article est la contribution de mon ami Maxime C.

Ringarde, au placard ! Pire, aux oubliettes de l’histoire et de la garde-robe masculine. Damnatio memoriae : voilà, en substance, l’avenir promis à la cravate. Et au costume, à en croire cet article publié hier.

Il y a quelques années encore, tout du moins dans le monde professionnel, elle marquait la différence entre le cadre, qui à l’époque encadrait, et le non cadre. Elle était donc statutaire avant d’être une élégance. De statutaire, elle est devenue chez les plus branchés, ringarde, et chez les dirigeants de la nouvelle économie, un symbole d’élitisme d’un autre âge. Premier paradoxe – et joli pied de nez – une élite brocarde un instrument auquel elle reproche son élitisme ! C’est l’argument éculé d’une jeune génération cherchant à supplanter la précédente en la ringardisant.

Il faut ouvrir, décloisonner, rapprocher, développer des synergies dans un contexte à la fois inclusif, durable, agnostique et tout ce que vous voulez, pour qu’à la fin, en jargon managérial, la personne en charge de nettoyer les lavabos ait l’impression de faire partie de cette grande équipe qui gagne ensemble. Ou plutôt, parce que cette personne en l’occurrence, ne touchera ni prime ni actions gratuites, de faire croire aux salariés qu’ils sont modernes, ouverts et généreux. Ou plutôt… attendez… de faire croire aux salariés que leur patron est à la fois généreux, puisqu’il ouvre le champ des possibles, moderne, parce que décontracté, et même, disons-le, cool. La preuve : il ne porte pas de cravate !

En tout cas, pas dans les réunions du personnel ! Ni, sans doute, dans un grand restaurant. Mais curieusement, à part quelques hypra-cool de la planète « tech », il en portera une pour :

  • rencontrer ses plus prestigieux clients,
  • voir son banquier d’affaire ou ses avocats pour les M&A,
  • inviter ses relations dans un cercle élégant de la capitale. La cravate de ces cercles est même le signe de reconnaissance principal entre membres, Automobile Club, Cercle de l’Union Interalliée, Jockey Club, etc…

En fait, le si cool patron ne porte pas de cravate pour aller à l’assemblée des salariés, il en mettra une pour l’assemblée des actionnaires…

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Au nom de la liberté et du cool, on permet de laisser la cravate au placard le vendredi, puis toute la semaine. Le temps passe et, aux quelques-uns qui la portent encore, la pression sociale enjoint d’y renoncer. La coolitude a besoin de la pression du groupe pour l’emporter sur les récalcitrants. Un joli paradoxe, là encore, que cette liberté injonctive du look. On est libre, mais dans un cercle de pensée pré-défini.

Il faut dire qu’elle a peur, la bande des types cool. Elle ne croit plus en rien la bande des types cools et reste prisonnière du syndrome de l’imposteur, le plus souvent. Elle pratique un contrôle social qui rassure, jusque dans sa médiocrité. Comme tout groupe normalement structuré, elle craint les brebis galeuses. La moyenne compte, or la cravate déroute, intrigue, et suscite le doute : « cherche t’il à se faire bien voir ? » ou « a-t-il un entretien d’embauche ailleurs ? » ou « nous prend-il, en réalité, pour des ploucs ? » Les cool ont peur de … louper quelque chose !

La disruption en entreprise vient-elle du cravaté?

Nos amis cool ont surtout bien compris que le type à cravate peut, à tout moment, lui et lui seul, être appelé par le grand chef à une réunion importante, car il présente correctement. Sur un malentendu, et parce qu’au fond notre ami cravaté aura su démontrer son intelligence, il gagnera peut-être une invitation à déjeuner à l’Automobile Club. Voilà la grande terreur de ses rivaux et l’explication de la pression sociale aux impétrants cravatés.

Ajoutez à l’équation un chef cool et l’impossibilité manifeste, notamment pour un jeune, d’être plus habillé que lui, et vous comprenez le renforcement de ce contrôle social bien rôdé qui conduit à l’autocensure des élégants, au fond, à leur malheur. Oui, Emmanuel est superbe du haut de ses 48 ans, dans son pantalon serré noir et son col roulé en cachemire ultra fin moulant ses pectoraux travaillés avec assiduité. A l’inverse, Gaspard du haut de son mètre soixante-douze et équipé, à l’aube de la trentaine, comme disait autrefois mon médecin, d’une petite couche de modestie (les rondeurs cachant très subtilement sa musculature) serait infiniment plus élégant et sûr de lui avec une veste croisée et une jolie cravate club lui donnant de la prestance…

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Pour l’entreprise, la position est plutôt confortable. On attire des jeunes, d’autant moins bien payés qu’on les laisse travailler « comme ils veulent » et qu’ils n’ont plus, dès lors, l’argument du costume cher, si utile vis-à-vis du client, à faire valoir pour demander une augmentation. Pourquoi le payer cher? Qu’il s’habille chez Dockers, qui d’ailleurs fait croire à grand renfort marketing qu’on peut changer le monde en vêtements bangladais. Et puis, on a tellement peur de ces génération X, Y ou Z qu’on ne comprend plus, qu’on pense avoir trouvé l’alpha et l’oméga d’une stratégie RH de pointe en les laissant être cool et libres dans des salles de pause aussi luxueuses que tragiquement vides.

D’ailleurs, si les entreprises, comme les administrations, décloisonnent et cultivent l’art de la synergie et des audits tous azimuts, elles rajoutent, surtout, des échelons hiérarchiques de plus en plus déconnectés du cadre « de base » qui n’encadre plus rien que sa messagerie électronique. Tandis que des managers managent des équipes composés de « talents » dans une approche « multiculturelle ». Et que les plus grands mamamouchis conservent leur bureau indépendant et parfois même leur siège social parisien. Tellement plus commode pour voir ses clients qu’une tour à la défense !

Car le fond est là. Les tours sont remplis de personnels ordinaires. Non plus de cadres, mais de fourmis aux fonctions diluées. D’ailleurs, l’entreprise ne se donne même plus la peine d’attribuer des bureaux. Une grande ruche suffit. Par contre, en haut de la tour, au dernier étage sous l’héliport, niveau de la direction générale et du restaurant privé, les bureaux sont bien attribués et les cravates de rigueur. Le comex qui part d’ailleurs discuter au club Bilderberg ou qui accompagne à Davos le PDG est cravaté. La cravate permet de définir la lisière entre ceux qui comptent et ceux qui servent.

Autrefois, je l’ai dit, le cadre cravatait ( et l’ouvrier fulminait – ou pas – contre cette incarnation de sa distinction sociale professionnelle). Il appartenait au monde des « cols blancs ». Finalement, si la cravate reste l’apanage de l’élite, la vraie, notamment dans ses sociabilités traditionnelles, tout en étant rejetée par le peuple des cadres, une solution simple, mais pas simpliste, s’impose : les cadres sont devenus, symboliquement, une nouvelle classe ouvrière dans leur rapport vestimentaire à l’entreprise. A l’image d’un nouveau féminisme qui fait croire aux femmes qu’elles s’épilent « pour leur propre plaisir de femme » (il faut écouter l’hilarante Marina Rollman à ce sujet), les nouveaux cadres cool ont intériorisé leur propre infériorité, et accepté, symboliquement, de se couper les portes de l’ascension sociale.

En fait le résumé est simple. En France, l’ouvrier disparait et le cadre le remplace. Dans son ordinaire. Se recrée alors au-dessus une mince couche hiérarchique. Les restants de la cravate en est l’expression.

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Eric Mension-Rigau écrivait autrefois à propos du Bottin Mondain : « y être, c’est en être ». Rapporté à la cravate, nous pourrions dire qu’elle est le premier pas vers la maturité, et le meilleur signe de reconnaissance des élégants. Petit conseil donc, aux jeunes qui n’osent pas ou plus en porter au bureau : portez en le week-end pour aller au musée ou visiter un jardin élégant, c’est diablement chic, et doublement satisfaisant. Un jour, quand les jeunes cools des années 80 à la Steve Jobs seront tous morts et enterrés, elle sortira peut-être des oubliettes : gardez espoir !

 

 

Merci à Maxime C. pour cette contribution.

 

Bonne semaine, Julien Scavini. Pas d’article la semaine prochaine, c’est les vacances.

Jacques Chirac

Jacques Chirac, ancien Président, ancien Premier Ministre, ancien Maire de Paris, ancien chef de parti politique a trusté les médias durant de très nombreuses décennies. Sur le plan politique, c’est un euphémisme de dire qu’il nous enthousiasmait de manière très variée et cyclique. Combien de fois fut-il porté aux nues, combien de fois aussi fut-il détesté? Son second quinquennat est plus frais dans ma mémoire. Et je me souviens d’une détestation farouche, et de tous les bords! Mais plus on oubliait l’animal politique, plus on appréciait l’Homme. Curieux pays où l’on élit des politiques pour les détester aussi vite, à un rythme d’ailleurs toujours plus soutenu.

Ainsi, avec le temps, le bon Chirac, celui des pommes, de la bière et du cul des vaches est resté. Cette image, loin d’être abimée par les Affaires et les tromperies multiples, s’est amplifiée à mesure que l’homme apparaissait inexorablement plus faible aux terrasses de Saint-Tropez. Une sorte de papy-gâteau, toujours un œil dans les décolletés. Comment ne pas trouver cela charmant?

Si bien, et c’est absolument ahurissant, que Jacques Chirac est devenu une sorte d’icône chez les jeunes.. Son bilan? Qu’importe, c’était un bon Président car c’était un Président cool. Sa ringardise? Elle devenait la marque de fabrique et l’excuse à tout. Il devenait dans l’imaginaire des jeunes une sorte de hipster, maître étalon du cool. Combien de magazines ont titré sur cette icône du style, pour à la fois se moquer, faire du papier, et rattraper les faiseurs de t-shirt aux business florissants. Voyez plutôt :

Je n’irai pas jusqu’à dire que Jacques Chirac était une icône du style. Mais il illustre en revanche extrêmement bien la citation de Chanel « la mode se démode, le style jamais« . Il avait un style, indéniablement. Le style des bons tailleurs et des maisons discrètes. Rien de tapageur chez lui, mais de la prestance. C’est si facile lorsque l’on est grand. Amusons-nous à regarder des images.

 

A 30ans, à peine sorti de l’ENA, il commence son parcours dans les Ministères et au cabinet du Premier Ministre. Comme je l’avais trouvé avec amusement durant ma recherche sur Roissy, il fut en sa qualité de chargé de mission pour la construction, les travaux publics, et les transports, en charge du futur grand aéroport. Cette jeunesse active, en plein années 60 Pompidoliennes, l’amène à s’habiller avec un chic strict. Le costume trois pièces se porte encore un peu, il en profite. Cela allonge les lignes. Un jeune beau aux dents longues qui veut compter et se rendre utile en coulisse.

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Avec une rapidité stupéfiante et peu d’expérience politique, il réussit à prendre à la gauche une circonscription en Corrèze, contre l’avis de son entourage politique qui l’aurait mieux vu à Paris.

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BIO CHIRAC-DINER

Puis, sans perdre de temps, les nominations s’enchaînent, jusqu’à l’une des plus importantes, Matignon. Avec le Président Giscard d’Estaing, les rapports toutefois se tendent. On bascule alors dans les années 70. Les costumes s’étoffent, les lignes s’élargissent, les revers s’épanouissent. Il abandonne la veste trois boutons pour deux, le costume bleu en dessous (photo couleur) est sublimement coupé. Le gilet dure encore. Toujours sur cette photo, admirez le costume de Giscard. Henry Poole parait-il? Quelles lignes aussi!

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Les hommes sont chics à cette époque. En particulier Jacques Chaban-Delmas que Jacques Chirac a poignardé dans le dos pour faire élire Giscard. Chaban et sa toujours discrète pochette blanche.

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Puis c’est l’époque Mairie de Paris. Puis François Mitterrand arrive au pouvoir. Arrive la première cohabitation. Jacques Chirac devient Premier Ministre une nouvelle fois. C’est les années 80, le costume croisé est à la mode, les lignes sont basses, les épaules larges.

Lors du second septennat de François Mitterrand, la cohabitation se reproduit. Cette fois-ci, Jacques Chirac laisse le champ libre à son ami d’alors et fidèle conseiller, Edouard Balladur. Du pain-béni pour ce dernier. Encore un grand moment vestimentaire. Ci-dessous, Jacques Chirac porte ce qui ressemble à un costume Cifonelli : boutonnage bas et rapproché, revers un peu ventru, épaule qui tourne vers l’avant. Edouard Balladur va chez Henry Poole parait-il alors.

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A la suite d’une campagne qui déchira la droite et fit sortir un honorable porteur de chaussettes rouge du tableau politique, Jacques Chirac remplace un François Mitterrand malade, dont la veste est admirable ci-dessous. Cifonelli parait-il aussi.

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Edouard Balladur ne sort pas tout à fait du champs politique. Il conseille toujours. Ses vestes à poche ticket faisaient tiquer les ploucs.

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Pendant ce temps là, les pantalons de Jacques Chirac ne cessent de monter, caractéristique de la taille haute sur les hommes minces. Comme Sean Connery ou Roger Moore. On ne distingue par toujours les mêmes lignes sur ses costumes. Tantôt ils sont bien coupés, tantôt ils sentent le prêt-à-porter italien un peu ample.

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Puis la cohabitation revient, à l’envers cette fois-ci. La gauche avec Laurent Fabius ou Roland Dumas avait habitué à l’élégance, pochettes et souliers cirés. Dommage, Lionel Jospin n’avait pas ce goût. Jacques Chirac reste digne et sans tapage.

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Le second mandat du Président Chirac est marqué par un affadissement du style. Lionel Jospin l’avait bien dit « il est fatigué, usé« . Les costumes deviennent un peu grand pour l’homme. Mais les pantalons montent encore, soutenus par d’inénarrables ceintures étroites, genre l’Aiglon, parfois en cuir tressé. Et ses veste arborent d’étranges revers, sorte de style Smalto raté. Je pense à du Charvet, son ami Charles Pasqua l’y avait peut-être amené?

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Parfois, les cravates de Jacques Chirac était longues. Il les coinçait alors dans sa ceinture. C’est commode et hilarant. Mais sur d’autres photos, on découvre des cravates visiblement sur-mesure.

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J’en ai terminé avec cet inventaire photographique.

Jacques Chirac, non, n’était pas une icône de style. En revanche, il a toujours su ce que la dignité voulait dire. En même temps, ce n’est pas un homme figé dans une mode que l’on découvre, mais au contraire, un homme qui évolue au fil des modes. Ce qui perdure, c’est son style et sa manière d’être, au delà des modes. Sa fille avait bien essayé de le moderniser, en lui enlevant les lunettes en écaille de chez Bonnet par exemple. Mais il est resté fidèle à ses grands pantalons et ses épaules larges. Il n’était pas fade comme les Président ensuite, qui ont même peur de la couleur de leur cravate et doivent demander un sondage sur leur coiffure. Marine, marine, marine, scandent-ils, seule tonalité de leurs costumes. Toujours est-il que Jacques Chirac était d’un genre hors-du-commun, il faut bien le reconnaitre.

 

Bonne semaine, Julien Scavini