Costume bleu ciel

Cette année, le costume bleu ciel fait une petite percée. Ce sont les mariés bien évidemment qui mettent cette teinte azur sur le devant de la scène. A côté des costumes verts et bleu marine. Cette couleur est d’une certaine manière si différenciante qu’elle ne passe pas inaperçue dans l’atelier. On voit bien ces costumes au milieu des autres. Je n’en avais jamais fait auparavant, sauf pour quelques sapeurs élégants. Je pensais que cette teinte faisait peur. Et je n’en ai jamais vraiment vendu…

Pourtant, force est de constater que le bleu ciel est bien présent dans les liasses des drapiers, et depuis longtemps. Surtout les drapiers anglais à vrai dire. Regardez par exemple ces tissus de chez Holland & Sherry. Une photo est extraite de Drapers, à Bologne. Mais pourquoi tant de bleu ciel dans toutes les liasses?

Chez Holland & Sherry, à peu près chaque liasse contient un de ces bleus. Que l’on ne peut pas vraiment qualifier de « ciel » en fait. D’ailleurs, le drapier ne dit pas « sky blue » sur son site internet. Mais plutôt « grey blue » ou « pearl blue ». « Pale blue » aussi. Parfois « airforce blue », ce qui est un peu exagéré, car la nuance air force est pour moi bien plus foncée et grise.

Ces bleus ont la qualité une fois coupés en costume ou en veste, d’être il est vrai assez pâles, proche du gris en réalité. Il ne sont pas agressifs, ni ostentatoires, ni très marqués. Ce sont des teintes de bleus douces. Et passées.

Mais pourquoi diantre les anglais en produisent-ils? Ces bleus ne sont pas légion dans la rue. Et puis j’ai repensé à Hercule Poirot. Dans la série de iTV des années 1990, la costumière avait opté pour habiller le célèbre détective belge ainsi lors des épisodes se déroulant l’été ou au soleil. Superbe mise d’ailleurs avec ce gilet plus sombre :

Sur la photo ci-dessous, on retrouve cette nuance de bleue, très effacée, pouvant d’ailleurs presque faire croire à du gris. D’ailleurs, dans l’image animée ci-dessous ( le retour du fichier GIF !), on ne saurait pas tout à fait dire s’il s’agit d’un costume gris perle ou bleu nacré.

La marque Hackett je crois me souvenir avait il y a longtemps réalisé des photos de collection à Nice, avec une vieille Rolls et l’univers aristo bien mis en valeur, et un costume justement de cette teinte, était au catalogue. C’est en fait une nuance d’été, qui je pense d’ailleurs était assez commune. Je n’ai pas retrouvé d’images de Louis de Funès, ou de Bourvil, mais à mon avis, il faudrait bien observer des films des années 50 à 70 et je suis sûr que l’on trouverait une foule d’exemples.

Il y avait chez nos aïeux d’une certaine manière moins de frilosité avec les couleurs de costumes. Les nuances étaient plus nombreuses et plus variées. Et je crois que l’été, à côté du costume sable ou gris clair, le costume bleu pâle avait toute sa place.

Un homme en particulier portait toujours du bleu ciel sur scène, un de mes humoristes préférés. Avec le verbe si léger, si élégant, si poétique et raffiné, Raymond Devos !

Je vous souhaite une belle semaine.

Je ne suis pas sûr d’être parfaitement au rendez-vous dans les semaines qui viennent, car je dois finir un très beau livre, écrit pendant le confinement, qu’Hugo Jacomet me fait l’honneur d’éditer. J’ai donc, du pain sur la planche ! A bientôt. Julien Scavini

Les revers (trop) larges

La mode est aux revers de vestes très larges. Enfin, une mode pas universelle, ça c’est sûr. A côté des grandes marques mondialisées, Boss ou Dior, Hackett ou Zegna distillant l’image de costumes plutôt sobres, aux lignes relativement sages – et donc aux revers délicatement proportionnés, entre 5 et 7cm – une autre esthétique, bien différente se développe. Elle est issue du milieu des tailleurs, des petits ateliers et de l’artisanat. Elle est plutôt une mode d’origine transalpine. Une mode qui a décidé de doubler non par la gauche, par la grande voie dégagée, mais au contraire par la droite, sur la bande d’arrêt d’urgence, et en klaxonnant qui plus est !

Quand j’ai commencé le blog en 2009, personne ne parlait des revers larges. C’est-à-dire de revers au-delà de 10 voire 11cm. Personne à l’école des Tailleurs n’évoquait cela, ni sur les forums prospères à l’époque. Il y avait une sorte de consensus classique hérité des années 90, auquel je me suis toujours référé. A force de trunk show divers et variés, et surtout grâce à cette révolution de l’image instantanée qu’est Instagram, le revers de veste généreux, opulent, voire délirant est arrivé sur le devant de la scène. Une sorte de revival des années 1970 que Pitti Uomo a démultiplié.

Mais de tels revers étaient difficiles à trouver. Les échoppes de demi-mesure n’étaient pas toutes en capacité de sortie de tels revers. Et tous ne pouvaient pas s’offrir un tailleur fait-main italien. Ou Cifonelli, un autre artisan avec Hugo Jacomet comme ambassadeur de ce style débridé. Et puis Suit Supply est arrivé. D’abord ailleurs, puis en France. Alors, même ceux qui sagement achetaient dans les grandes marques précédemment citées, se sont mis à apprécier les revers larges.

Le mouvement a pris de l’ampleur. Si j’ose dire.

J’ai suivi le mouvement en proposant de nouveaux revers plus généreux dans mon petit établissement. Avec amusement. Bien qu’à titre personnel, j’ai eu tendance parfois à passer de 9cm à 8cm sur certains de mes costumes, ce qui me semblait mieux proportionné aux nœuds papillons. On en a fait des costumes avec de généreux revers, 10, 11, parfois 12cm. 13cm fut un maximum réalisé plusieurs fois sur des vestes croisées.

C’est toujours mon avant-dernière question dans le déroulé de la prise de mesure. Avec la longueur de la veste. Le but, après plus d’une heure de rendez-vous, et de faire émerger le désir profond sur ce sujet, de faire parler l’envie, spontanée mais aussi après tant d’autres questions, réfléchie. Ces deux points, longueur de veste & largeur de revers, c’est comme une sorte d’apothéose, de point final, la déclinaison ultime du style du costume, ou de la veste.

Et souvent, je m’amuse. En particulier avec les petits jeunes, qui ont envie. Qui ont bien envie d’un revers large. Mais fidèle à ma sobriété presque protestante, je tente toujours de modérer cette envie. J’aime que les gens fassent des choix qu’ils ne regrettent pas. Avec le défaut de brider peut-être la trop spontanée envie. L’équilibre de cette balance pour un commerçant n’est jamais simple, à quel point piloter le choix du client, aiguiller son désir, en le jugeant délirant ou raisonnable.

Si l’envie d’un revers de 11cm ou 12cm est forte et clairement énoncée, je m’incline et enregistre l’idée. A d’autres moment je fais tant hésiter qu’une modération apparait. Récemment j’eus l’idée de cet article. Un client hésitait précisément pour son premier beau costume, marine, tout simple. Je lui dis alors « écoutez, là, restez raisonnable, faisons 9,5cm, c’est déjà pas mal. Si vous voulez tenter 11cm, pas de problème, faites le sur une petite veste d’été, en lin. Tentez la chose sur un article un peu moins onéreux, et d’un usage plus amusant, plus distrayant. Avec en plus un avantage, grâce à la saisonnalité, vous ne vous lasserez pas de cela. »

Car il me semble, il est là l’écueil. Et je le vois avec d’autres clients. Qui avant de venir chez moi sont allés chez Suit Supply ou dans d’autres établissements de petite-mesure. Et se sont « lachés » comme ils disent sur des revers ultra larges. A eux, lorsque je pose la question de la largeur du revers, je reçois en échange un petit rire. Jaune. « Oui bon j’avais peut-être eu la main trop lourde » avec un petit sourire en coin. Et alors nous mettons d’accord sur quelque chose de plus raisonnable, mais opulent quand même, vers 9cm. Pour ne pas se lasser de cet effet démonstratif.

C’est comme ça. Il faut bien tester pour se faire un avis. Le beau costume bien coupé est en partie à l’homme ce qu’est le jouet à l’enfant, un plaisir divertissant. Dont il faut tester les rouages pour trouver le bon calibrage. Aucune erreur n’est grave en la matière, elle est une expérience acquise.

Bonne semaine, Julien Scavini

Dimanche, c’est jour d’élection

Ils sont douze, mais dimanche soir, il n’en restera plus que deux. Nous sommes déjà au premier tour de l’élection présidentielle 2022. Quatre femmes pour huit hommes sont en lice. Et le costume reste toujours l’habit incontournable des politiques, comme on peut le constater sur les affiches placardées devant les bureaux de vote.

Incontournable je dis, à l’inverse de toutes les incantations que l’on entend ça et là sur la décontraction à l’œuvre et l’abandon du vénérable costume et encore mieux, de la cravate. Oui, mais, il y a des instants plus importants que d’autres. Et le costume, ou le tailleur s’il est féminin, est un marqueur de ces instants. Amusons nous à regarder ces affiches justement, dont le montage est ci-dessous.

Honneur aux dames. Valérie Pécresse, Anne Hidalgo et Marine Le Pen ont fait un choix d’une similarité amusante, t-shirt blanc col en V et veste bleu foncé. Dans le cas de Marine Le Pen, probablement est-ce un chemisier en soie mais l’effet est le même. On nous a toujours dit que la mode féminine était plus libre et plus inventive. On nous aurait menti !

Elles ont toutes trois poussés la similarité jusqu’aux pendentifs. C’en est presque confondant finalement. Je note principalement que l’étoffe du veston de Marine Le Pen parait plus belle, d’un bleu plus profond et riche. Avec un prénom pareil, c’est encore heureux ! Valérie Pécresse a fait le choix d’un modèle croisé de son côté. Quant à Anne Hidaldo, elle a choisi le minimalisme, avec une veste au bord sans revers. Et surtout au fond, une qualité de photo digne d’un photomaton à deux euros, sans relief aucun. Elle pourra présenter son affiche pour refaire sa carte d’identité au moins, ça lui aura servi à quelque chose.

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Reste Nathalie Artaud, sans bijou et sans tailleur, simplement une chemise en popeline imprimée. Et des lunettes rouges, bien rouges. Comme le fond d’affiche de Philippe Poutou, qui partage avec sa camarade ce goût pour le vêtement décontracté et sans chichi. Amusante similarité là encore des chemises imprimées ! C’est ce qu’on appelle une tendance. Sur l’affiche de Poutou, on arrive presque à lire la marque sur le bouton. Cela m’aurait amusé de savoir. Mais je n’aurais pas voulu la même tout de même.

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Les sept autres messieurs sont en costumes. Bleus, sauf deux, le premier étant Fabien Roussel. Je l’ai souvent remarqué à la télévision, il s’habille pas mal et là, je suis content de ce costume, un fil à fil gris anthracite de fort bonne tenue, avec une petite surpiqure qualitative. Avec une chemise délicate en popeline. Cet homme a de l’allure et sur l’ensemble des photos google, je suis assez convaincu, avec de la variété, revers classiques ou en pointes, bleus indigo ou ardoises, gris cette-fois. Ça se tient !

A l’inverse, il y a Monsieur Jean Lassalle. Je tique sur l’état du costume, qui en a probablement vu d’autres avec des épaules incertaines et un aspect général un peu ternis. Qui me fait dire que non… peut-être est-ce un costume bleu marine et non pas gris ? Mince alors ! C’est dommage, car cette cravate club est intéressante, au milieu de politiques qui n’osent rien d’autre que l’uni. Elle est jolie sa cravate, même si le nœud est un peu large pour ce petit col. Chemise est bleue, choix unique.

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Cravate aussi marquée chez Jean-Luc Mélanchon. Un bon rouge synonyme d’Internationale triomphante. Remarquez que l’affiche ci-dessous n’est pas la même que sur le montage en haut. Allez-voir. Et oui, il me semble que cette même pose est réutilisée avec des fonds différents et que la colorimétrie du costume est plus ou moins ajustée. Elle est franchement bleue sur le montage général. Les soviétiques déjà faisaient des montages savants. Ils pouvaient même retirer des gens sur les portraits. Je m’interroge sur le flou au niveau du col de chemise. Qu’ont-ils trafiqués ? Auraient-ils rajoutés sa tête sur le costume d’un autre ? Pas celui de Georges Marchais toujours, il était plus beau. Ou lui ont-ils gommé des rides ? Y’a quelque chose de trafiqué là.

Le plus étonnant est l’absence de la veste de charpentier, ou veste de peintre, ou veste d’ouvrier dont il nous avait habitué. La veste classique, anglaise et bourgeoise est revenue, mais avec des revers bien chiches me semble-t-il, et un tissu peu enthousiasmant. Comme la République, c’est lui, je le mets seul dans ce paragraphe.

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Restons à gauche une dernière fois. Yannick Jadot n’a jamais l’air d’un écolo. Cheveux bien peignés, chaussures qui ne montrent pas les doigts de pieds et cravates. Souvent la cravate, et le col roulé parfois. Et comme Monsieur Roussel, il y a un peu de variété dans ses costumes. Sur son affiche, on voit très peu de chose. Mais suffisantes pour juger que l’étoffe est de qualité, de la laine fil  à fil bleue, avec une délicate surpiqure du bord du col, signe d’un bon costume. La cravate enfin, qui pointe à l’angle est une grenadine. Ça c’est bien. Chic et sobre.

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Pas chic en revanche la veste de M. Nicolas Dupont-Aignan. Ah ces revers, c’est indigne. Rien à dire de plus. Si. Qu’il pourrait oser une cravate avec plus de relief. Je lui proposerai bien un modèle bleu à pois rouges. Mais il est interdit aux candidats de mettre du bleu, du blanc et du rouge dans l’affiche…

Passons à Eric Zemmour. Quelle déception ce petit col encore, de veste et de chemise, double peine !  Une veste indigne qui le fait retomber sur son style d’avant campagne, lorsqu’il était à la télévision. Je trouve cela d’autant plus dommage que pendant la campagne, il s’était refait un look plus précis, avec de nouvelles lunettes et des costumes marines forts bien coupés, aux épaules nettes et aux cols cravatant bien. Costumes qui, je m’étais laissé dire, venaient de chez Arthur & Fox. C’était bien. Là, on retombe dans le chiche.

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Et puis, il y a Emmanuel Macron, le Président. Choix unique, celui d’un pardessus droit à collet. Est-ce une photo réutilisée sans prédestination pour la campagne ? Que penser de ce choix du manteau ? Qu’il ne craint pas la pluie, et ce faisant est-ce une allusion qu’il est préparé et résistant ? C’est remarquable au sens premier du terme en tout cas. Peu à dire par ailleurs. Je note la même cravate que Yannick Jadot, une discrète grenadine. Et un regard de Joconde.

Paradoxalement, à l’issue de ce petit tour d’horizon, ce sont Yannick Jadot et Fabien Roussel qui portent les plus beaux costumes. Certes pas de la très grande qualité italienne, mais des vestes honnêtes coupées dans de beaux tissus. Je ne l’aurais pas prétendu initialement. Qui l’eût cru. Voici un petit amusement sartorial qui ne vaut en aucun cas profession de foi. C’est dimanche que l’on vote, n’oubliez pas.

Bonne semaine, Julien Scavini

La belle laine, une niche             

Se plonger dans l’univers du tailleur est un plaisir, tant les savoirs-faire sont érudits et les matières premières choyées. Toutefois, il est utile de remettre en perspective sa place ainsi que celle des drapiers, au milieu d’un « monde » textile beaucoup plus vaste.

L’Union des Industries Textile avait publié une intéressante statistique portant sur la répartition des volumes mondiaux pour trois matières : la laine, le coton, et les fibres synthétiques. En 1994, la répartition dans l’ordre était la suivante : 4%, 45% et 51%. En 2014, elle avait évolué à : 1%, 28% et 71%.

L’usage du coton a baissé au profit des fibres synthétiques. Mais, et surtout, la laine est devenue une niche, sans parler des autres belles matières précieuses, comme le lin, le cachemire ou la soie. La laine est devenue plus que rare, elle est une goutte d’eau dans l’océan textile donc.

Et encore… cette laine, il est possible de la trouver sous deux formes de production pour l’habillement : le secteur de la maille (le tricotage), et le secteur du coupé-cousu (le tissu). Le premier secteur est je pense majoritaire maintenant. Il se vend tant de pulls à travers le monde que je suis prêt à croire, sans en avoir la statistique, que ce secteur est supérieur à celui du tissu de laine. Ce tissu pourtant, où se retrouve-t-il ? Dans des costumes, des vestes et de pantalons.

Or, le marché mondial du costume baisse. Dans un article très récent, Bloomberg nous apprenait que l’office statistique britannique venait de retirer le costume masculin (2pcs et 3pcs confondus) des 700 articles répertoriés dans le calcul de l’inflation. Il y était inclus depuis 1947. Kantar de son côté avait remarqué que le volume de costume vendu au Royaume-Uni était passé de 5 à 2 millions d’unités annuelles, sur les 10 années précédent la pandémie. Austin Reed, spécialiste du costume au R-U avait bien mis la clef sous la porte avec fracas en 2016, fermant une centaine de boutiques d’un coup. Et depuis, cela ne s’est pas  arrangé avec le télétravail. Sans avoir de chiffre en France, je peux subodorer un état similaire.  

Or le costume reste un consommateur de laine important. Donc encore une fois, que reste à la laine : la maille, un secteur par ailleurs assez porteur.

Pour autant, on voit que la laine sait encore se faire une belle place, comme le beau costume, avec le succès de Suit Supply entre autres. J’aimerais voir des chiffres précis toutefois sur cette « institution », les dernières infos que j’avais eu pré-pandémie faisaient état de fonds propres négatifs et d’un endettement record.

Mais disons que oui, les amateurs de beaux produits aiment encore la laine. Pour son tomber, pour sa netteté, pour sa fluidité. Pour ses qualités naturels indépassables ! La laine est raffinée.

Qui la porte toutefois. Non en pull, mais en pièces cousues, comme un pantalon ou une veste ? Regardons autour de nous.

Je m’étais interrogé il y a quelques mois dans Le Figaro pour savoir si la laine était un signifiant social. Chère à produire (longue chaine de production faisant intervenir l’animal), complexe à vendre (produit de haute technicité nécessitant une force de vente qualifiée), précieuse à entretenir (nettoyage à sec), la laine est capricieuse, comme tous les beaux produits. Elle se fait désirer.

Mon postulat était donc : mais est-ce que laine ne serait pas réservée aux riches ? Et donc dès lors, qu’elle serait un signe extérieur de richesse. Qui porte des pantalons en laine par exemple ? A côté du chino ou du jean, peu de monde.

Toutefois, je ne suis pas sûr qu’elle soit vraiment un signe de richesse. Mark Zuckerberg et d’autres riches modernes ont beau être plein de moyens, ils n’ont pas pour autant de la laine sur eux. Et allez dans un palace faire un tour, vous ne verrez pas une tonne de laine passer. Certes les plus grands tailleurs mondiaux travaillent la laine, mais dans des qualités infinitésimales.

Il n’y a peut-être pas un rapport immédiat entre richesse personnelle et laine. Mais une thèse statistique sur le sujet serait très intéressante toutefois à monter. Qui porte de la laine ? On peut en revanche dire qu’il y a une adhésion des porteurs de laine à son idéal. On ne porte pas la laine comme n’importe qu’elle autre matière. Il faut la vouloir et la chercher. La laine n’est pas anodine. Et elle n’est pas forcément que pour les riches. En revanche, une chose est sûre, c’est un marché de passion et la laine est un plaisir. Et ça, j’en suis ravi !

Bonne semaine, Julien Scavini

Level expert ?

Lors d’une prise de mesure par le tailleur, beaucoup de questions sont posées. Quelles sont les formes de poches, la largeur du revers appréciée, le niveau d’aisance général, et plus encore. Le novice est totalement enseveli sous cette myriade d’interrogations, et pour chaque point, il faut fournir une réponse visuelle et indiquer ce qui se fait, ne se fait pas, où est la mode, etc.  Une vraie exégèse. Qui généralement tend au normatif. Le tailleur fait alors ce qui est dans l’air du temps. Veste courte, petits revers, pantalon fuselé, tel est le quotidien du tailleur qui veut faire plaisir, sans brusquer les habitudes.

Et puis il y a les clients plus experts. Eux savent répondre précisément sur toutes ces questions. De style d’abord. Poches. Fentes dos. Épaule classique et montée, ou napolitaine. Ajusteurs latéraux ou passants de ceinture. Etc. Une promenade élégante, même si bien sûr, toutes les réponses ne sortent pas spontanément. Cela dépend de chacun.

Ces éléments de style sont facilement appréciables et de nombreux clients, novices ou plus confirmés ont les réponses, avec plus ou moins de célérité. Parce qu’ils sont visuels. Et confrontables à des exemples en vrai, que ce soit une photo sur un téléphone : « ah oui Sylvain avait des poches comme ça aussi sur son costume », ou parcequ’une veste présente cette caractéristique dans l’atelier du tailleur.

Et puis au-delà de la notion de style, il y a les mesures. Alors là, il faut être de niveau plus expert pour avoir des notions. Les mesures sont la partie du tailleur penserez-vous. C’est vrai. Sauf pour trois en particulier, facilement saisissables par le client, car renvoyant directement à un style.

Première question : quelle ouverture du bas de pantalon ?

Deuxième question : quelle largeur de revers de la veste ?

Troisième question : quelle longueur de veste ?

Avec le temps, je remarque que les clients avec un niveaux « senior » ou « confirmé » comme on dit en entreprise, ont souvent des réponses assez précises sur ces points.

  1. 19cm
  2. 8,5cm pour un col classique, 11cm pour un col de croisé
  3. 74cm

Évidemment, ces trois réponses sont données purement à titre indicatif. Il n’est pas si facile de retenir des chiffres, là où des notions de formes sont plus assimilables.

Cela dit, bien sûr que tous les passionnés n’ont pas ces notions en tête. Ils s’en remettent au professionnel et font confiance. Et n’occupent pas leur esprit avec de telles balivernes inutiles. Quelques uns toutefois s’amusent à distiller ces trois mesures au tailleur. Ils sont chef d’orchestre, et conduisent la partition. Le tailleur note et acquiesce, satisfait le plus souvent de lire la même musique !

Bonne semaine, Julien Scavini

Le mystère von Bülow, part. 2

Dernière partie ce soir sur Le Mystère von Bülow, une étude d’élégance années 80 entamée la semaine dernière. Dernier personnage masculin ce soir, M. Claus von Bülow, interprété par l’immense Jeremy Irons, dont il faut absolument voir, et entendre, la performance en version originale. Un phrasé et une hauteur d’être (certains diront une arrogance) tout à fait délicieuse.

La garde robe de Jeremy Irons fut sélectionnée et proposée par la maison Cerrutti, qui se proposait à l’époque bien souvent pour collaborer avec le cinéma, comme sur les films Pretty Woman ou Basic Instinct. De quoi forger une légende de l’élégance! La garde robe fut complétée par des pièces de chez Ike Behar, une marque américaine que je ne connaissais pas du tout. Ci-dessous le générique :

Jeremy Iron, aka Claus von Bülow n’a pas à l’écran une garde robe très étendue. Au contraire, elle est plutôt réduite, avec comme principal intérêt il me semble, d’être là pour donner l’esprit de la scène. Ni plus ni moins, pas d’esprit de tapage. Urbain-habillé, ou décontracté-campagne, ou intermédiaire, ou nuit. Homme de beaucoup d’argent, la production aurait pu décider de lui donner pour chaque scène un nouvel habit. Ce ne fut pas le cas. Notamment, sa veste en cachemire, toute simple, revient souvent. Le fond est vert « lovat » ou vert-de-gris, à peine rehaussé d’un carreaux ocre et jaune. Il alterne pantalon de velours vert bouteille ou pantalon de flanelle grise, col roulé ou chemise. Trois boutons en bas de manche.

La cardigan brun observé ci-dessous revient plus loin, sans veste. Notez les pantoufles en velours brodées.

Il y a aussi ce sweater à col châle, peut-être un cachemire écossais, lourd, sinon un gros shetland. Il est coupé à la même longueur qu’une veste. Je ne suis pas sûr de trouver cela très beau. Mais c’est sans doute confortable, et doit tenir chaud dans une maison froide.

Au registre des mailles, il y a aussi ce polo manches longues en laine. C’est élégant et raffiné.

On voit aussi un blazer croisé, tout à fait classique, sans fente, comme c’était encore la coutume pour les vêtements italiens de prix dans les années 80. Sinon, chemise bleue simple, ou bleue avec une rayure espacée, déjà vue précédemment. Remarquons le pois, motif archi-classique, d’abord en pochette, ensuite en ascot.

En puis il y a les costumes. Un croisé tout à fait simple, gris anthracite d’abord. La même chemise est utilisée deux fois. Les cravates varient, la rouge fut aperçue un peu plus haut. On constate une recherche de camaïeu avec la pochette, choisie plus ou moins en raccord avec la cravate. A titre personnel, je n’ai jamais tellement aimé cela !

Un seul autre costume apparait, dans une seule scène, avec veste droite à rayures. J’aime bien ce petit « gap collar » typique des années 80, une figure de style de mode, caractéristique bien souvent de vestes très confortables, opulentes. Et qui, à l’époque, n’était pas vu comme un défaut, même s’il ne fallait pas en abuser.

Fini pour les costumes. Passons aux smokings. Claus von Bülow semblait être une sorte de dandy, avec petite touche d’extravagance autorisée. Sous un smoking, il porte un gilet rouge. Sous l’autre (scène située fin des années 50), un gilet à fleurs. C’est d’un goût affreux. Mais cela se faisait. Au moins le papillon est-il noir, ce qui donne un semblant de normalité à l’ensemble. D’autant plus que les gilets, très échancrés, se voient très peu. C’est donc, presque au fond, un non sujet. Une extravagance discrète, et presque plus raffinée qu’un papillon de couleur.

Côté vie en intérieur, le film présente une belle collection de robes de chambre, de pyjamas et une veste d’intérieur à motif cachemire délicieuse. C’est là peut-être qu’il y a le plus de raffinements.

Pour finir, observons ce Barbour, tout simple, utilisé pour sortir les chiens le matin à Rhodes Island. Et un pantalon de flanelle, tout simple, avec une petite ceinture noire brillante.

La costumière du film, Judianna Makovsky, avait à l’époque 23 ans. On peut dire, que c’est une belle performance pour un tel âge. Certes, elle fut aidée par la grande maison Cerrutti, mais tout de même, il fallait un peu de hauteur de vue pour saisir et distiller, suivant les personnages, autant de qualités esthétiques. Nous l’avons vu la semaine dernière. Le fils, habillé façon étudiant de la Ivy League. L’avocat, dans la même veine, avec un côté prof en plus, tendance gipsy parfois. Et Claus von Bülow, richissime mais sans tapage, dans un confort doux et sans complication. Tout cela fut fort intéressant, varié, mais sans excès. Raisonnable et compréhensible.

J’espère ce que cette revue filmique vous a intéressé. Je vous souhaite une belle semaine. Julien Scavini

Le mystère von Bülow, part. 1

Arte, heureusement que cette chaîne existe ! La semaine dernière, elle diffusait un film que je ne connaissais pas, sur une histoire que j’ignorais, Le mystère von Bülow de Barbet Schroeder. La présence de Jeremy Irons, par ailleurs oscarisé pour ce rôle, m’a poussé plus assurément sur le canapé et quel plaisir ce fut. Quelle histoire passionnante. Quelle interprétation. Quels décors. Bref, un film passionnant, c’est assez rare. J’ai eu envie d’en tirer un billet largement illustré. Un travail difficile à faire pour illustrer la garde-robe classique.

Trois personnages ont attiré mon attention : Jad Mager jouant le fils de Sunny von Bülow Alexander von Auersperg, Ron Silver jouant l’avocat Alan Dershowitz, auteur du livre dont est tiré le film, et bien sûr Jeremy Irons en Claus von Bülow. Trois vestiaires tout droit sortis des années 1980. Revue. Les costumes sont signés d’une jeune costumière à l’époque, Judianna Makovsky.

D’abord le générique. Sublime, d’hélicoptère, sur les extraordinaires maisons de Newport à Rhode Island, finissant sur la plus grosse de toute, The Breakers, la villa des Vanderbilt.

Pour les amateurs d’architecture, on voit d’ailleurs dans ce générique apparaitre une maison fort célèbre du cinéma, puisqu’elle fut celle de Gatsby, dans le film des années 1970 dont j’ai fait la chronique ici :


Lançons nous sur Jad Mager jouant le fils de Sunny von Bülow Alexander von Auersperg. Le personnage a entre 20 et 23 ans suivant les instants du film. Son vestiaire est celui d’un garçon ayant fréquenté la Ivy League. Pull cricket, pantalon de velours et mocassins à pompons. Les dimensions sont généreuses, marqueur d’une époque. Admirez aussi cette argenterie de dingue !

Un petit peu plus loin, c’est un cardigan tartan qui fait son apparition, avec une découpe raglan à l’esthétique hautement questionnable.

Cette cravate club est récurrente. Je suis sûr qu’un lecteur en connaitra le nom ou l’université émettrice ? Charmant manteau camel à la coupe opulente.

Remarquons subrepticement les souliers, des dirty bucks. Et un jardin que j’aimerais avoir.

Dirty bucks que l’on voit clairement dans cette image d’une autre scène, où il porte un chino simple couleur amande. Glenn Close est magistrale. Et insupportable. Avoir autant de belles choses et être aussi perdu, diantre…

Revenons à Alexander. Remarquons son blazer croisé, et le retour de la cravate, portée sur une chemise OCBD, avec un chino. Publicité pour Ralph Lauren certaine ! Sa grande soeur Ala von Auersperg, au regard assez dur, est assez peu présente dans le film. Son vestiaire navigue entre le mémère et le grand chic. J’aime dans les deux cas !

L’accord qu’il fait entre cette cravate rouge bordeaux à rayures grises et la chemise à rayures bâton est très intéressant par ailleurs, en camaïeu avec la veste :

Je suis moins sûr de cette veste, au tissu très discutable. J’aimerais avoir la vue de ce bureau en revanche.

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Passons maintenant à l’acteur Ron Silver interprétant l’avocat Alan Dershowitz, qui est l’auteur du livre dont est tiré le film, et qui fut l’avocat de Claus von Bülow. Une vestiaire encore une fois très preppy. Dershowitz avant d’être un avocat, ou en même temps, est professeur de droit à Harvard. Les choix vestimentaires sont donc orientés pour distiller cette impression universitaire. Il n’est pas collé monté. Sa première apparition l’indique immédiatement, sweat, jean coupé et Converse montantes. Un lettré humaniste ET joueur de basket, l’idéal Ivy League.

Il doit se rendre chez son client. Il s’habille donc. Avec une veste de tweed surpiquée à la machine vaguement sack-suit, poches plaquées à rabat sur les côtés, une seule fente dos. Une chemise à col boutonné. Cravate paisley. Chino classique amande et souliers wallabees de Clarks. Typique! comme dirait Patrick Bateman… Remarquez la Rolls-Royce Silver Shadow.

Dans les instants moins formels, une chemise en chambray lui suffit, qui peut s’augmenter d’une cravate. Ceinture de cuir étroite sur son chino.

Ici une cravate intéressante. Bold disent les américains.

Les chemises sont variées. Grand tartan façon plaid, en coton indigo ou écarlate, la costumière s’en donne à cœur joie.

Et toujours ses chaussures à plateau, type wallabees. Joli pull façon Arran, avec ses tresses moelleuses.

Dans une autre scène, on le voit avec un pantalon vert, assez rare. Laine ou coton ? Pince et coupe généreuse.

Le procès arrivant, il s’habille. Trench d’abord, un classique des années 80. Costume marine simple, chemise OCBD et repp-tie, là, on dirait une publicité Brooks Brothers. Il a le bon goût de sortir une petite pochette blanche. C’est ça le savoir-vivre.

Et retour à quelque chose de plus simple. C’est l’heure du basket.

Bon le temps passe et j’ai encore raté la moitié du film sur Arte. Amadeus ce soir. Je finirais donc ce billet en traitant de Claus von Bülow la semaine prochaine. Je vous souhaite une bien belle et heureuse semaine, avec ou sans jardin charmant, avec ou sans bureau avec vue ! Julien Scavini

Petit amusement pictural

Petit amusement ce soir autour d’un tableau. Je vous invite d’ailleurs à vous livrer à ce petit jeu en commentaire.

Paris brille en ce moment de belles expositions. Il y a à la Fondation Vuitton, La Collection Morozov. Icônes de l’art moderne. Et au Petit Palais, Ilya Répine. Peindre l’âme russe. La foule s’y presse. Malgré l’encombrement des salles, voilà une bien heureuse façon de commencer l’année et de surtout, de déconnecter de ce jour sans fin qu’est le Covid et ses informations associées. Du beau.

Un ami m’a envoyé une photo d’un tableau de 1873, d’Ilya Répine (1844-1930). Voici la photo :

Le cartel est le suivant : « Répine livre ses premières impressions de Paris dans des scènes de genre, qui étaient alors à la mode. L’artiste choisit comme décor une rue animée de Paris, reconnaissable à la colonne Morris qui fait la réclame pour un bal populaire. Mais le spectacle est aussi dans la rue, mené par cet habile charlatan qui fait l’article et propose des fioles de différentes couleurs, à une assistance médusée. »

Je ne sais pourquoi, j’aime beaucoup ce tableau. Tout un monde y figure. Un vieux monde. Un autre temps.

Mon ami me posait une question à propos du monsieur asiatique au milieu. « Le chapeau haut-de-forme n’est-il pas exclusif des soirées et tenues habillées ? »

La réponse est à deux niveaux. Oui, avec le temps, le haut-de-forme est bien devenu le chapeau habillé. Celui que l’on porte avec la queue-de-pied, ou la jaquette. Le chapeau des bals ou des mariages. Ou des courses à Ascot.

Mais non par ailleurs. Car en 1873, c’est un chapeau bien plus courant, pour la simple raison que tout le monde porte un chapeau. De par le fait, ce modèle est plus usuel. Les adaptations de Dickens en font souvent grand usage, pour les riches comme pour les pauvres. Pensons aussi que le haut-de-forme repliable existe. Il s’appelle le chapeau-claque ou le gibus. La peinture ne nous dit pas s’il s’agit d’un haut-de-forme de grand qualité, un « huit reflets » comme ils étaient parfois appelés, ou un bête chapeau de troisième main.

Voilà pour la réponse.

Toutefois, ne nous arrêtons pas là. Continuons de regarder ce chinois. Lui nous regarde bien.

Son chapeau tout de même colle bien avec sa tenue, qui est plutôt élégante. Gilet et pantalon noir, cravate nouée (on disait une régate à l’époque). Il n’y a pas de dissonance entre cette tenue et son couvre-chef.

Toutefois, il porte une blouse. D’où la confusion de mon ami. J’évoquais avec lui la possibilité que ce chinois, voulant assister au spectacle, aurait rapidement pris son chapeau et n’aurait pas enlevé sa blouse. Son frac ou sa redingote restant sur la patère. Il n’a pas pris le temps non plus de resserrer son col de chemise qui baille un peu. Ou alors est-il en pause. Peut-être cache-t-il une cigarette dans son dos ?

L’homme au premier plan à droite, celui qui se fait alpaguer par le margoulin, porte lui la tenue complète, avec redingote croisée. Tout en noir.

Mais notre chinois a une blouse. Là est le jeu de ce soir. Quel peut bien être le métier de celui-ci ? Pourquoi porte-t-il une blouse ? Et l’homme à côté aussi. Sont-ils collègues ?

  • Ce ne sont pas des peintres. Leurs blouses sont éclatantes.
  • C’est une blouse que j’ai vu sur des menuisiers. Le sont-ils ? Mais notre chinois n’aurait peut-être pas un si joli costume dessous.
  • C’est une blouse de sculpteur peut-être. Métier érudit. Est-ce que l’homme en bleu à droite est son assistant ?
  • Ou l’inverse, l’homme en bleu est-il un sculpteur de renom auprès duquel notre chinois se formerait ?
  • Mais l’homme en bleu porte des sabots tout de même.
  • Sinon, autre hypothèse. Notre chinois serait-il … préparateur en pharmacie ? Cela expliquerait la blouse ET la tenue élégante.

On peut continuer à disserter sur le sujet. Que voyez-vous de votre côté ? Qu’en pensez-vous ? Quelle hypothèse étayiez-vous ? Nous ne saurons jamais. Alors autant s’amuser ! Pour vous, que fait donc ce chinois ?

Amusez-vous bien et belle semaine ! Julien Scavini

La difficile question de la transition

Rassurez-vous, nous ne sommes pas là pour discuter du changement de sexe, sujet à la mode. Mais d’un thème bien plus prosaïque, celui de la transition de garde-robe, autrement dit, du long et fastidieux apprentissage du goût. Voire plutôt, de son goût.

La question m’est posée assez régulièrement par de jeunes clients – parfois pas si jeunes d’ailleurs – de comment appréhender la transition entre une penderie de style ou de forme jugée dépassée, à une nouvelle penderie. Sans être millionnaire, ce qui permettrait évidemment de tout refaire d’un coup. Hypothèse intéressante d’ailleurs. Et si vous gagniez une fortune professionnelle ou au loto. Fonceriez-vous chez un tailleur ou un magasin en particulier pour tout racheter ? Solution facile. Presque trop peut-être.

Un client est récemment venu commander un costume. Ligne plutôt classique, avec un pantalon assez fuselé tout de même. A l’essayage, avant de terminer les manches de la veste, nous avons ensemble regardé les manches de sa chemise. Qui n’étaient pas, nous étions tous d’accord, assez longues. Mais comme il dit,  « elles sont toutes comme cela. » Devions-nous respecter ces manches courtes et faire des manches de veste encore plus courtes ? Non, nous optâmes pour une solution rationnelle, celle consistant à couper les manches de veste comme il faut, vers la bosse de la tête du cubitus. « Il me faudra refaire les chemises petits à petits ». Hélas je ne pouvais pas dire autre chose.

J’avais moi-même beaucoup butté sur cette épineuse question, avec la chance toutefois d’avoir trop souvent des manches de chemises trop longues, qu’un retoucheur facilement pouvait me raccourcir. La tâche délicate fut de trouver un retoucheur qui ne me prenne pas une fortune pour cela, je n’étais qu’étudiant.

Quelques semaines après avoir récupéré son costume, notre client est revenu ravi. Il a recommandé un second pantalon, pour avoir un peu de durée de vie sur ce costume. Mais il a choisi de prendre une coupe de pantalon résolument plus classique, un peu plus droite et intemporelle. Dont acte, nous avons repris quelques mesures. A la livraison, il fut si enthousiaste qu’il a fait retoucher, dans le sens d’agrandir, le premier opus. Son goût avait évolué.

C’est le plus fort écueil lorsque l’on débute. J’eus bien des soucis avec cela au début de ma boutique, pour moi-même. Je testais beaucoup, surtout les pantalons, parfois avec des modèles franchement larges. Et même si j’avais quelques costumes, il n’était pas facile de composer assez de tenues sobres et élégantes pour tous les jours de tous les mois de l’année au travail. Je devais jongler entre des chemises médiocres et d’autres plus belles. Des costumes moyens et d’autres très biens. Certains jours enchanteurs, tout allait ensemble. D’autres, c’était un peu l’as de pique.

Quand bien même on aurait l’argent pour tout faire, je ne suis pas convaincu que cela soit bon et utile. Car en même temps que la penderie se structure et évolue, que l’on est content d’acquérir des vêtements beaux et bien fait, le goût lui-même se crée, et évolue. Et c’est précisément parceque l’on porte des vêtements qui ne vont pas toujours bien que l’on se rend compte et que l’on mesure les évolutions. Et que l’on en prend conscience.

Ce faisant, ce qui est un regret de jeunesse, celui de ne pouvoir pas bien faire tout de suite, devient avec le temps une force. Une assurance en somme.

On ne peut mesurer la perfection de quelque chose qu’à l’aune de ce que l’on a testé, traversé et connu. Avoir de piètres vêtements, faire des erreurs d’achat, ne pas bien faire comprendre ce que l’on veut au tailleur ou au vendeur arrive. Et arrive à tout le monde. Il faut parfois comme le dit l’expression, « mettre son mouchoir dessus » et passer à l’étape suivante.

Un jour chez Old England, j’avais timidement esquissé une remarque sur la longueur des manches d’un trench. La vendeuse avait cru que je voulais raccourcir, ce qu’elle fit. Je n’avais pas osé parler plus. Les manches après furent trop courtes. Je le portais comme cela pendant quelques années. Et puis tant pis.

Je me souviens aussi, par un empressement heureux, avoir acheté par correspondance aux États-Unis deux paires de souliers Alden, pour un certain prix plus la douane. Sans trop connaitre ma pointure. Qu’est-ce que j’ai souffert dans ces richelieus trop petits. Je les ai portés un peu, puis je les ai donnés. Je n’aurais eu qu’une paire, c’eût été préférable. C’est comme ça.

Surtout que jeunesse passant, on découvre une chose, c’est que la penderie idéale n’est qu’une vague idée, et qu’à mesure qu’on pense y aboutir, la vie et ses chemins remettent en question cet idéal. Combien de jeunes papa ont pris des kilos à l’arrivée de leur premier enfant, devant faire définitivement une croix sur les pantalons en 38 ?

Et puis soit même on peut se lasser d’un goût que l’on pensait sûr. Un client d’un certain âge, au look affirmé de vieux rockeur, me confessait que dans sa jeunesse, il cherchait des meubles de style Chippendale, des fauteuils en cuir et des souliers Alden, point de départ de notre conversation. Le vrai style Old England, où d’ailleurs travaillait son père. Et qu’après la quarantaine, il n’en avait plus rien à cirer. Mais rien. Ce qui ne l’empêchait pas d’aimer les chemises en « sea island » et les chinos confortables en coton et cachemire.

La transition entre une garde-robe que l’on juge dépassée et une nouvelle plus en adéquation avec un apprentissage normal des élégances de la vie est un processus heureux, mais certes fastidieux. La vie est longue. Et probablement constituée de bien des cycles. L’important c’est de faire un effort. Point de se rendre malade pour de simples questions de tissus. Il faut relativiser et avancer tranquillement. Avec patience, on peut arriver, sans s’en rendre compte, et parfois assez vite, à une penderie homogène, raisonnable et élégante. Qui presque instantanément sera l’objet de nouveaux questionnements et de possibles redirections!

A méditer. Belle et bonne année 2022. A bientôt, Julien Scavini