Pourquoi fait-on des surpiqures?

Il est assez classique de trouver au bord des costumes de légers petits points, en particulier le long du bord devant, du revers, du col et des poches. Ce petit point est un détail technique et historique, devenu maintenant pour beaucoup une question esthétique. Pourtant il est normalement bien utile.

La laine est une étoffe qui possède naturellement beaucoup de gonflant. C’est à dire qu’une fois repassée, malgré un pli marqué au fer, la matière va avoir tendance à l’estomper et à retrouver son état initial. C’est tout l’inverse pour une feuille de papier. Une fois pliée, il sera à jamais impossible de la retrouver plate sans marque. Les fibres auront été cassées. On utilise la laine pour faire des vêtements luxueux, précisément pour cette qualité de gonflant. Le corollaire est que la laine drape bien, qu’elle est fluide.

Seulement voilà, si la laine apprécie gonfler, il est difficile d’obtenir des bords de veste très nets dans le temps. C’est pourquoi depuis des temps immémoriaux, les tailleurs réalisent un petit point au bord pour tenir le pli et la couture. Ainsi, le bord de la veste est d’abord piqué à la machine, puis lors de la mise en place du bord net, une discrète piqure main est exécutée. Idem pour les rabats de poches : le bout de tissu est piqué machine avec le bout de doublure, et lorsque l’on retourne pour façonner un joli rabat, on exécute un petit point.

Ce petit point à la main chez les tailleurs s’appelle « le point perdu ». Car il doit être très très discret et fin, à 1mm du bord pour les vêtements habillés ou à 5mm pour les vestes sports et gros tweeds. Les techniciens parlent eux du « quart de point arrière ».

Toutefois et depuis des décennies, l’industrie a développé des machines pour ne pas avoir à faire à la main ce point long et fastidieux. Deux machines existent : la machine AMF pour American Machine Factory et la machine Columbia. D’où les deux appellations en industrie : point AMF ou point Columbia. Les deux procédés diffèrent, aussi ne sont-ils pas utilisés aux même endroits. Le point Columbia présente à l’envers une succession de chainettes (des points qui s’enchainent les uns les autres, plutôt grossier) alors que le point AMF montre un envers délicat très similaire à ce qui se fait à la main. Ainsi, le point AMF est généralement utilisé pour le bord des vestes et le point Columbia pour poser les doublures ou faire le bord des poches de pantalons. Le point AMF est plus compliqué à mettre en œuvre, car la machine doit d’abord ‘avaler’ une longueur limitée de fil, disons 50 à 70cm seulement, qu’elle restitue comme à la main ; alors que la machine Columbia fonctionne à partir d’une bobine de fil. Le point Columbia est plus économique à mettre en œuvre du strict point de vue de l’industrie.

La surpiqure visible au bord de la veste est donc un point AMF. Parfois, d’une précision difficile à distinguer d’un point main. Si la machine est parfaitement réglée, ce point est très plat. Si la couleur est en parfaite correspondance, alors le point est à la fois très plat et invisible.

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Évidemment, des stylistes en mal d’inspiration ont trouvé drôle à une époque de tendre ce fil, avec pour effet de faire gondoler les surpiqures. C’est devenu un élément de style, d’abord de costumes de créateurs genre Dolce & Gabbana puis des costumes médiocres. La bonne surpiqure ne doit pas gondoler ou très très peu.

Cette surpiqure a un coût important, car elle est longue et précise à faire. C’est pourquoi de nombreux faiseurs l’ont aussi abandonné. Cet abandon purement économique est doublé d’une question de style : un costume sans surpiqure étant parfois considéré comme plus épuré, à l’instar de Dior et de la haute couture. Toutefois, pas de surpiqure est toujours mieux qu’une surpiqure de couleur…

La surpiqure permet à la veste de garder un bord très net, et surtout permet de renforcer la toile intérieure dans le cas de costumes entièrement entoilés. C’est pourquoi les bons faiseurs italiens, Brioni, Pal Zilera, Canali et d’autres ont toujours gardé ce point de détail, plus technique qu’esthétique en fait. La surpiqure n’a réellement de raison d’être que si le costume en entièrement entoilé. Car avec ce procédé artisanal de montage, l’intérieur très fluide ne permet pas à la laine de bien tenir son pli. La surpiqure est quasi obligatoire pour un costume entoilé, pour éviter qu’au but de 6 mois les bords manquent de netteté.

En revanche, lorsque le costume est thermocollé ou semi-traditionnel (un dérivé du thermocollage), la colle présente à l’intérieur de la veste et surtout de son bord tient la laine qui ne bougera pas. Les industriels utilisent un passement thermocollant pour tenir le bord ad-vitam. Dans cette vidéo Youtube, à 2min26, vous verrez une dame appliquer ce ruban collant sur les coutures du devant. A ce moment là, la surpiqure est en effet superflue!

Belle semaine, Julien Scavini

La ligne des jambes

Les corps ne sont hélas jamais parfaits ni symétriques. Un kiné de mes clients m’a un jour dit que le corps grandit alternativement à gauche, puis à droite. Par tranches de six mois, une partie se développe, puis l’autre, entrainant et accumulant alors des retards ou des dissymétries. C’est pour cela qu’assez classiquement, une hanche peut être plus haute que l’autre. Une épaule aussi peut se trouver plus haute ou un bras plus long. Il y a plein de petites nuances de longueurs, infimes ou plus importantes parfois. Deux options s’offrent aux tailleurs : camoufler ces dysmorphies en comblant les creux par de la ouate, ou en restant naturel, ce qui rend visible la différence.

Au delà des différences droite et gauche et des asymétries, un corps présente aussi des postures. Le dos peut être très rond ou vouté, le buste avoir une tenue renversée, etc. Les jambes ne sont pas étrangères à ces problématiques. Bien que ces membres soient plus simples.

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  1. La plupart des jambes sont parallèles, cuisses et genoux se frôlent à peine, les pieds peuvent être accolés sans problématique particulière. La disposition des os est conventionnelle. Un sujet normal a un écart entre les genoux de 4cm lorsque les talons sont écartés de 6cm. C’est ainsi que les modèles des pantalons sont calculés.
  2. De nombreux messieurs  ont aussi les jambes arquées. Lorsque les pieds sont accolés, les genoux sont écartés, les jambes décrivent des arcs de cercle.  On appelle cela le genu varum. L’ami Adriano Dirnelli est un exemple typique de cette tenue arquée. Peut être 30% des hommes ?
  3. Enfin, quelques messieurs présentent des jambes à la courbure inverse : les jambes cagneuses.  C’est assez rare, et souvent causé par un surpoids. Les hommes ventrus présentent facilement un cintrement des jambes (comme sous l’effet du poids pourrait-on dire). Les genoux frottent alors que les pieds sont écartés.

Pour corriger ces disgrâces légères, les tailleurs ont développé des astuces de couture. Pour bien faire, c’est à la coupe que ça se passe.

  • Pour un sujet aux jambes arquées, la coupe classique va  être déformée vers l’extérieur au genoux puis vers l’intérieur en bas, c’est assez logique.
  • Pour un sujet aux jambes cagneuses, on fait l’inverse, on déforme le pantalon vers l’extérieur. En fait, ces deux solutions ont tendance à allonger le flanc de la jambe concerné par la déformation, à pivoter le bas de la jambe dans direction voulue. C’est assez bête.

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En retouche, il est en revanche plus compliqué d’intervenir, et les solutions sont moins nettes. En fait, il faut découdre les deux coutures de la jambe, de l’ourlet au genoux environ. Ensuite, il faut déphaser un flanc par rapport à l’autre. Il faut allonger un côté de la jambe et raccourcir le côté opposé. Complexe à expliquer. Faisons un dessin. La jambe dos ne change pas. C’est la jambe avant qui est modifiée. Suivez les crans de montage, ils ne seront plus en face :

  • jambes arquées, on tire sur la couture extérieure et on rentre la couture intérieure
  • jambes cagneuses, on tire sur la couture intérieure et on rentre la couture extérieure.

ILLUS146Le résultat est une vrille légère du bas de la jambe qui se réoriente.

Mais attention, de telles corrections ne valent que si le pantalon est large. C’est assez facile à comprendre, bien que nombreux soient mes clients à ne pas comprendre. Soyons direct : quand la jambe du pantalon est large, on peut faire passer presque les trois types de postures dedans. La jambe flotte, qu’elle soit au milieu, à droite ou à gauche. Il suffit alors d’une correction mineure pour ramener la ligne dans le droit chemin et le rendu est excellent. C’est ainsi que dans les années 50, les pantalons tombaient parfaitement !  Et c’était l’ampleur qui camouflait. La jambe du pantalon pouvait avoir une attitude alors que la jambe à l’intérieur n’en épousait pas forcément les bords. On pouvait débrayer la ligne du pantalon de la ligne de la jambe. Il y avait une triche.

Mais si le pantalon est étroit comme on fait de nos jours (même sur les coupes dîtes classiques), le genoux et le mollet sont bien plus serrés. Où voulez vous tricher ? Le pantalon suit la jambe. Si la jambe est ronde, le pantalon va être rond. C’est impossible de camoufler, le problème est tout bête. Pourtant parfois difficile à faire comprendre. Il est vaguement possible de corriger l’aplomb du pli pour qu’il tombe au milieu de la chaussure, et encore… Surtout que ces modifications à la coupe ont ont des corolaires : la correction des jambes arquées augmente la largeur du genoux et comme on me dit toujours que mes pantalons sont trop larges, je ne le fais pas. A l’inverse, la correction de jambes cagneuses réduit le genoux légèrement. Les pantalons étant déjà assez étroit, je ne préfère pas tenter l’expérience… Dur métier n’est-ce pas!

C’est encore une preuve que l’histoire générale du vêtement fait sens du point de vue de l’esprit d’une époque. Entre 1930 et 1960, les pantalons amples visaient une sorte de perfection visuelle. C’était un état d’esprit général. Il fallait gommer l’imparfait et rendre esthétique la cité et les hommes. Avec l’ère contemporaine, le paradigme est inverse. On est plus naturaliste, prompt à apprécier la variété et l’imparfait. Les jambes sont imparfaites, alors qu’importe, personne ne les regardent. Et on aime être plus à l’étroit, surtout au niveau de la cuisse, rapprochée au mieux. Enfin et surtout, des savoir-faire si pointus sont perdus. Là je théorise, mais c’est la pratique qu’il faut. Et elle est rare, y compris pour moi.

Bonne semaine, Julien Scavini

Rondeurs et revers

Le devant d’une veste suit une géométrie ancestrale qui malgré les essais des stylistes ne varie guère. A part la veste croisé qui présente un devant rectiligne et un angle droit en bas, la veste droite a toujours le même visuel : une courbe, un méplat vertical au niveau des boutons, puis un revers qui s’épanche vers le col. La courbe du bas de la veste évolue très peu. C’est une forme gauche, enchainement de plusieurs arc de cercles qui s’enchainent par leurs rayons diraient les architectes. Une anse de panier diraient les amateurs de géométrie. Cette courbe plus ou moins aplatie, plus ou moins évasée est très ancienne. Les premières vestes courtes présentent assez rapidement cette ouverture arrondie, certainement créé pour faciliter le mouvement des jambes. A l’inverse, les vestes militaires, qui se finissent souvent à angle droit ‘volettent’ à chaque pas.

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Les vestes au dessin classique présentent généralement un arrondi peu important, presque écrasé. C’est le cas des vestes italiennes du meilleur style comme Brioni. Les faiseurs plus contemporains aiment ouvrir les vestes. Hackett m’a longtemps intéressé pour cette raison. Cela donne plus d’allant aux vestes je dirais. La courbe débute généralement au niveau du bouton du bas, celui qu’on ne ferme pas. Les tailleurs la trace à l’aide d’un sabre, sorte de règle courbe. Un col de cygne, outil aussi utilisé par les architectes fait l’affaire.

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Passé le méplat où sont disposés boutons et boutonnières, le revers se retourne gentiment sur lui-même et file vers le col. Mais le dessin du bord du revers suit aussi une géométrie variable. Lorsque le revers est remis à plat, la ligne du bord peut s’observer et se confronter à la ligne générale du devant de la veste. Classiquement, le revers file dans la continuité du méplat. C’est la façon la plus conventionnelle de tracer une veste. Dessin A.

Il est aussi possible de bomber un peu cette ligne. Cela donnera un revers plus généreux. Les italiens apprécient ce style. Dessin B.

De leurs côtés, les tailleurs parisiens ont développé une sorte de spécificité que je n’ai jamais vu ailleurs. Il s’agit de bomber la base du revers, là où il démarre. Ainsi, lorsque le revers roule, cela amplifie le mouvement. C’est une ligne très caractéristique. Je crois qu’Arnys usait beaucoup de cet artifice. L’effet est très ampoulé, presque précieux et convient assez peu à des vestes simples en tweed. Un costume très habillé convient mieux. Dessin C.

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Cette caractéristique du revers – d’être bombé ou pas – se lit particulièrement lorsque le revers est en pointe. Si la ligne est très rectiligne, cela donne un revers plutôt discret et efficace. C’est typique des modèles de Ralph Lauren. Les revers sont très fins à la base. Un variante assez rare chez les tailleurs. Dessin D. Cela donne presque l’impression que le haut des revers, les pointes s’évasent comme des fleurs qui ploient sous leur propre poids.

Chez Tom Ford en revanche, la ligne est à peine bombé. Elle est plus conventionnelle. Dessin E.

Et chez l’avant-garde italienne du Pitti Uomo, la ligne du revers est très galbé, que le modèle de veste soit droit ou croisé. C’est presque une blague à la fin, tellement les revers sont ventrus. Un style très affecté mais qui plait beaucoup ces temps-ci. Et qui plaisait dans les années 30, on parlait alors des ‘ailes de requin’. Ci-dessous trois croisés. Un très Ralph Lauren-nien, un second canonique, un troisième digne d’un faiseur de Naples.

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Vous le voyez, cette simple ligne peut avoir plein de signification. Pourtant elle est peu de chose. Diantre, l’art tailleur est plein de ressources!

Bonne semaine, Julien Scavini

Les différentes têtes de manches

La ligne des épaules d’une veste signe toujours l’élégance de son porteur dit on. C’est d’ailleurs aussi un signe de reconnaissance d’une veste bien née voire de son origine, chaque tailleur ayant ses habitudes. Les amateurs de beaux vêtements aiment comparer entre les faiseurs le tomber d’une veste et son application à l’épaule. Quand on parle d’épaule d’ailleurs, deux points entrent en jeu, la ligne de l’épaule elle-même et la façon dont la manche se raccorde sur celle-ci, la tête de manche.

Une ligne d’épaule classique est toujours un peu rembourrée. C’est le fameux padding, qui se traduit par rembourrage ou épaulette. Oui, une veste a toujours une épaulette faite de ouate. Pendant longtemps, cette épaulette était généreuse, environ 2cm pour donner une carrure importante au bonhomme et tricher un peu sur sa largeur réelle, en mieux. Cette allure d’armoire est caractéristique des vestons classiques des années 30 à 90. Ceci dit, les grands tailleurs anglais ont toujours apprécié les rembourrages légers, disons 1cm. L’épaule est plus naturelle. Mais attention, les os du client sont là. Et plus vous retirez du rembourrage, plus les problèmes apparaissent, malgré le talent du coupeur. Un os ne se rabote pas. Mais il s’égalise avec de la ouate. Voyez ci-dessous une fine épaulette et le résultat une fois installée.:

Ensuite, il y a la tête de manche. J’ai souvent parlé de la façon de poser une manche. Un art qui requiert une expertise haut de gamme. Car la manche est plus grande que l’emmanchure. Cela s’appelle l’embu. Il faut pousser ce tissu en trop à rentrer sur lui-même, pour qu’ensuite une fois montée, la manche se développe en volume et donne … une belle tête de manche.

Pour soutenir cette tête de manche, les tailleurs disposent à l’intérieur de celle-ci des feuilles de toile et de ouate découpées suivant une forme caractéristique pour obtenir un beau volume. Ces feuilles s’appelle la cigarette. C’est la force et la façon de mettre en place la cigarette qui soutient l’embu et fait gonfler la tête de manche. Voyez ci dessous, une cigarette simplifiée et sa mise en place à l’intérieur de la manche, ce qui fait gonfler celle-ci.

Seulement voilà. Obtenir un volume à la Cifonelli est difficile et ne s’industrialise que difficilement. Surtout, les vestes conçues en usine sont toujours repassées en fin de process. Pour aller vite, songez que ce n’est pas un ouvrier qui le fait avec un petit fer et une patte-mouille ; des presses automatiques robotisées existent depuis très longtemps. Comme un casque pour permanente chez les coiffeur, un casque s’abaisse sur la veste et en repasse d’un coup tout le haut, têtes de manches, épaules et col. Le but est de donner de la beauté à la veste pour qu’elle se vende bien. Cela s’appelle dans le jargon l' »hanger appeal », soit l’allure sur le cintre.

Le problème de ce repassage sous presse est que les têtes de manches sont bien souvent écrasées. Dès lors il est difficile d’obtenir un beau roulé de la tête de manche sur des grandes séries.

Ainsi, très tôt, les industriels ont développé une autre manière de monter la manche, en faisant une couture ouverte. De cette manière, le volume de la tête de manche disparait. La ligne d’épaule est plus naturelle.

Cet esprit plus naturel a très vite plus aux clients qui ne goûtent – je m’en rend compte – que rarement le volume de la tête de manche. Ce style de montage, dit à épaules rondes, est typique de maisons comme Hugo Boss qui ont internationalisé ce style moins travaillé. En fait, cette façon de poser les manches a deux origines qui se rejoignent au bon moment : la capacité industrielle et la volonté des gens. D’un côté donc la capacité à maintenir un grade de qualité optimal sur de très grandes séries pour un coût maitrisé et de l’autre le goût des consommateur pour des vêtements moins apprêtés, moins structurés.

La plupart des usines qui conçoivent des séries ou des demi-mesures font par défaut des têtes de manches rondes appelées parfois têtes de manches repassées ou écrasées. Avoir une tête de manche qui se développe en volume est plus rare, plus difficile à obtenir, particulièrement dans les fabrications thermocollées où la reprise en sous-œuvre de la toile est moins important qu’en entoilé intégral.

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Des vestes bas de gamme ou moyen de gamme donne parfois l’impression à l’achat d’avoir une belle tête de manche volumineuse, qui ne résiste pas. Après quelques semaines, la tête de manche est raplapla, elle n’est pas assez construite à l’intérieur pour durer dans le temps.

Enfin il y a l’épaule napolitaine, qui va encore plus loin. Ici, la couture de la manche est complètement couchée ce qui donne une allure de chemise. A ce niveau, il existe mille variation de la tête de manche napolitaine, chaque tailleur italien ayant sa façon de faire. Certains font des épaules larges qui s’effondrent car sans épaulettes. D’autres font des épaules étroites qui rendent très rond le passage du bras. Certains y font des fronces et d’autres non… Y’en a pour tous les goûts!

Une chose est sûre, l’épaule ronde est le compromis industriel de l’épaule napolitaine. Une allure souple mais une construction plus aisée et standardisée. Car l’épaule napolitaine n’est pas facile du tout à réussir. En plus elle ne convient pas à toutes les morphologies. L’épaule ronde avec son petit volume de ouate est plus universelle !

Bonne semaine, Julien Scavini

La société LECTRA

La société Lectra est très connue dans le monde du textile. Société française créée en 1973 par les frères Etcheparre, elle est aujourd’hui numéro 1 mondial de la conception / fabrication de vêtements (entre autres) assistée par ordinateur. La semaine dernière, j’ai eu la chance de petit-déjeuner avec Daniel Harari, son directeur général. Voici son histoire !

La société Lectra fut créée près de Bordeaux (à Cestas) par deux frères ingénieurs qui inventaient des solutions dédiées à la fabrication de vêtements complexes. C’est ainsi qu’ils développèrent une première machine capable de lire un patron en carton pour en tirer toute la gradation (les tailles différentes) et une deuxième capable de tracer les placements (la meilleure façon de disposer les patrons sur le tissu pour ne pas gaspiller). Ces deux premiers appareils appelés Lecteur et Traceur sont à l’origine du nom de la société. A l’époque, seules quelques maisons à la pointe utilisaient un tel dispositif : Dior, Saint Laurent, Chanel. Principalement des maisons de haute couture qui avaient recours à cet ingénieux système permettant de gérer des modèles très complexes.

Pour gérer de tels vêtements, Lectra développa très tôt ses propres moyens informatiques faisant de la société un pionnier de la Conception Assistée par Ordinateur (CAO). Dès les premières années d’existence, André Harari, polytechnicien aux commandes d’une société de Capital Risque spécialisée dans la technologie, aide Lectra à se développer en levant des capitaux. Ainsi, de nombreux brevets furent déposés et en 1984, la société Lectra était numéro 1 mondial de la CAO textile. Une place enviable. De l’autre côté de l’Atlantique, l’américain Gerber était lui plus spécialisé en Fabrication Assistée par Ordinateur (FAO) grâce à de nombreux bancs automatiques de découpe. La FAO ne désigne pas ici la fabrication proprement dîtes, qui fait appel à des machines à coudre parfois robotisées. Il s’agit de coupe du tissu, une étape très laborieuse à la main.

Au cours de la décennie 80, les frères Etcheparre veulent faire se rapprocher la conception et la fabrication (CAO et FAO), comprenant très vite l’importance de cette harmonie. Cette nouvelle approche vise à faire mieux cohabiter les créateurs et les façonniers, en plaçant le produit au centre d’un schéma global. Un dessin devait pouvoir devenir un modèle numérique, passer des étapes de contrôle et de conception, et être traité directement par une usine avec un outil compatible. Il faut se souvenir qu’à l’époque les modèles devaient être patronnés puis tracés à la main, gradés par des spécialistes (produire les patrons dans toutes les tailles) et qu’ensuite les façonniers éparpillés dans le monde devaient récupérer des documents papiers pour les traduire dans des bureaux d’études dédiés aux méthodes et à l’industrialisation d’une usine en particulier.

Seulement voilà, faire communiquer des patrons sur un ordinateur avec une table de découpe automatique n’était pas simple. Surtout, Gerber qui était spécialiste des couteaux automatisés avait déposé de nombreux brevets. Les premières machines de découpes se révélèrent extrêmement mauvaises. Le satin ne se coupe pas comme la flanelle, une seule couche ne se coupe pas comme de multiples couches. Bref, les débuts furent catastrophiques. A cela se rajoute une introduction en bourse ratée suite à une annonce prématurée de nouveaux produits, si bien qu’aux premiers jours de la cotation en 1987, Lectra entrait dans une zone noire.

CAO et FAO sont deux métiers différents. Les frères Etcheparre dépassés par leur propre affaire déjà très grosse (800 millions de Francs de CA. et de nombreuses filiales dans le monde) faisaient passer les machines défectueuses d’usines en usines. Avec une telle gestion, le couperet tomba très vite et en 1991 Lectra était au bord d’une faillite retentissante.

Faillite qui eut certainement lieu si nous n’étions pas en France… Car les frères Etcheparre faisaient partis du premier cercle de la mitterrandie. François Mitterrand avait même fait son discours sur la technologie française chez Lectra après son élection. Si bien que le Ministère de l’Industrie s’est senti obligé d’intervenir pour éviter le dépôt de bilan. André et son petit frère Daniel Harari lui aussi polytechnicien, actionnaires via leur société de Capital Risque, sont approchés. Le ministère leur demande une feuille de route pour le lendemain matin 8h. Les deux frères âgés alors de 46 et 36 ans y vont. Dans la nuit ils rédigent une note d’intention validée le lendemain. S’ensuivent 23 jours et 23 nuits de négociations acharnées. Personne ne voulait nous parler se souvient Daniel Harari. Banques et actionnaires sont conviés au ministère, dans des salles séparées. Le représentant du ministère passe de l’une à l’autre successivement pour présenter le projet, le représenter, etc etc etc. La navette est sans fin mais aboutie à la prise de contrôle par leur société de Lectra.

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Après la reprise par André et Daniel Harari (ci-dessus), la trésorerie est de 80 millions de francs et la société brûle 1 million de francs par jour. Il y a donc 80 jours en perspective pour redresser le bateau. En trois ans, les comptes sont remis en ordre. Les frères Etcheparre quittent Lectra. En 1993 est annoncé un nouveau plan stratégique pour la décennie à venir. Daniel Harari veut une diversification à tous les métiers du textile et du cuir (automobile, nautisme, aéronautique, ameublement), une intégration de l’ensemble du cycle de vie du produit, de sa conception à sa vente, une redéfinition de l’outil informatique appliqué à la FAO et une présence mondiale. Beaucoup d’ambition mais contre son équipe de direction, composé de 18 membres dont 16 démissionnent dans l’année, car ils ne croient pas à la stratégie.

Daniel Harari est un fan d’Apple (bien que Lectra ne prennent pas en charge cette plateforme) et des objets connectés user-friendly. Il sent l’avenir. En 1993 est présentée une nouvelle génération de machines de coupe, le Vector et en 1996 une suite complète et totalement nouvelle de logiciels. Toutes les synergies possibles sont étudiées et mises en musique. Les ordinateurs deviennent intelligents. Les machines de découpe aussi. C’est ainsi que de nos jours, l’habillement représente 40% de l’activité de Lectra, 40% l’automobile (airbags, sièges et habillages) et 10% l’ameublement. Les pourcentages restant sont composés d’usages spécifiques : sièges d’avion, bateaux, tressage de fibres de carbone pour les éoliennes ou des composants aéronautiques.

Hélas, les attentats de 2001 entrainent une chute de l’activité dans le monde. Durant trois semaines, l’activité s’arrête. De plus, en 2004 la fin annoncée des quotas textiles entre l’Europe et la Chine rend la visibilité mauvaise. D’un côté les chinois se disent qu’ils n’ont pas besoin de machines-outils car ils ont de la main d’œuvre pas chère et de l’autre les occidentaux disent qu’il faut délocaliser pour résister.

André et Daniel Harari refusent la délocalisation. Mieux ils prônent l’investissement en R&D et la montée en gamme. De nouvelles machines basées sur les prodiges récents en informatique sont développées. Les logiciels sont plus intelligents et vont aux frontières de la mécanique des fluides. Les textiles sont modélisés en 3D. Les vêtements sont étudiés finement (mollesse, déformabilité, transparence, tenue) pour que les drapés puissent être rendus avec justesse par les ordinateurs. C’est ainsi qu’aujourd’hui vos vêtements sont modélisés sur ordinateur pour confronter finement le corps, le vêtement et le style. Modifiez un paramètre sur le modèle 3D et le patron sous-jacent sera revu et corrigé. Efficace.

Les découpeuses sont aussi améliorées et connectées. Pleines de capteurs, elles analysent les tissus pour les découper suivant leurs caractéristiques (viscosité ou déformation sous la lame). C’est ainsi qu’elles adaptent l’angle du cutter en fonction de l’endroit où elles coupent dans le tissu, au bord du drap, en droit fil ou en biais etc. Plutôt que d’établir des règles par tissus, la machine est intelligente et s’auto-adapte. Avec un seul objectif, l’amélioration constante de la qualité. Et la disponibilité des outils. Comme les avions d’Airbus ou de Boeing, si la machine sent qu’un de ses composants faiblit, elle est capable de contacter le centre de maintenance le plus proche pour que le technicien intervienne, autant que possible à distance. Ainsi, elles sont disponibles entre 98 et 99% du temps, ce qui est unique au monde.

Les solutions de découpe du cuir sont aussi capables de lire la surface de celui-ci, ses défauts et qualités, pour réduire l’intervention humaine. Avec une telle force, Louis Vuitton sauve ainsi plusieurs pourcents de cuir par an, ce qui est énorme à l’échelle planétaire (entre 4 et 12%).

Cette imbrication importante de la conception (CAO), de la fabrication (FAO), de la vente (via des logiciels dédiés au suivi des collections à chaque stade de sa production) et des services supports est appelée industrie 4.0. La notion de temps est cruciale.

Dans le textile, Lectra est découpée en quatre pôles :

La masse-production (les t-shirt et autres basiques)

La production agile (pour le luxe principalement)

La masse-customisation (pour les grands groupes textiles qui déclinent des bases)

Le sur-mesure (que j’utilise via mes ateliers). Voici un article pour découvrir la réalité d’une usine.

Pour le futur, Lectra travaille sur des intelligences artificielles encore plus développées et sur de nouveaux algorithmes génétiques. C’est ainsi que les machines n’ont plus de règles figées, mais des méthodes de pensée. Elles n’ont plus de patron, mais des méthodes de conception des patrons. Et elles sont capables de faire évoluer leurs méthodes. C’est en cela qu’elles sont génétiques, leurs logiciels internes peuvent muter suivant les cas rencontrés. Seulement, les modèles très complexes créés en 3D se heurtent aux limites des réseaux informatiques, alors que la vitesse est primordiale. Et surtout, la mode manque d’ingénieurs. La vraie limite actuelle est celle-ci (il en faut plus !!) La 3D est en avance sur son temps et sert principalement, pour le moment, aux communicants. La demande dans l’industrie est encore faible. Pourtant, les développements continuent. Lectra s’intéresse autant à l’amont qu’à l’aval du produit, à son temps et au consommateur. Les produits doivent être adaptables dès le départ.

Ainsi, sur les 4 dernières années, Lectra a conforté sa position de leader mondial, loin devant Gerber qui avait choisi l’option de la délocalisation. Surtout, les ventes sur le marché asiatique ont fortement progressé. La Chine s’intéresse plus à son marché local et monte en gamme. Les ventes de solutions Lectra y ont bondi l’année dernière de 25%.

De quoi permettre au site de Cestas, au siège de Paris et aux 33 filiales dans le monde d’envisager sereinement l’avenir de ce champion tricolore. C’est trop rare pour ne pas être salué !

> https://www.lectra.com/fr <

Belle semaine, Julien Scavini

Pourquoi les revers ‘cassent’

La comparaison des vestes d’aujourd’hui avec celles des années 90 est criante : les revers étaient plus réguliers ! Quand je dis ‘réguliers’, je fais référence à la ligne des revers, au bord de la poitrine. De nos jours, cette ligne a toujours une tendance à être tendue, légèrement arrondie. Parfois même, et c’est une question récurrente de mes clients, les revers ouvrent un peu, voire cassent dans les cas les plus forts. Comment expliquer cela?

L’introduction de mon propos vous donne une part de la réponse : lorsque le vêtement est plus ample, il place mieux. Mais encore.

Depuis quelques années, les designers, suivis des clients, suivis des usines apprécient les vestons au plus près du corps. Si à une époque, confort égalait allure, de nos jours, l’allure (très) près du corps s’oppose un peu au confort et surtout au tombé parfait et régulier.

Les industriels ont modifié les bases et même plus important, la façon de tracer * les patrons, pour obtenir des modèles équilibrés plus près du buste. Plus on se rapproche, plus des plis apparaissent, des complications naissent.

Le veston se patronne à partir de morceaux de tissus sans reliefs et dans des matières peu élastiques (à la différence des pulls par exemple). Dès lors que l’on s’approche trop du corps, les lignes se brisent, le tombé n’est plus naturel et souple. Le tombé est heurté.

Que l’on vende de la demi-mesure ou du prêt à porter, le problème est le même, les modèles d’aujourd’hui sont étudiés serrés. Donc des problèmes naissent. Il faut alors sur le fil du rasoir équilibrer les forces en présence : désir du client, regard du client sur lui-même, idée que le client se fait du regard des autres et enfin confort. Il faut être fin et pointilliste. Je fais au mieux mais c’est une gageure.

Ces revers qui ouvrent, voire cassent, sont le résultat de trois éléments principaux : le volume poitrine, le volume manche, la largeur d’épaule.

1- si le volume poitrine est trop petit, il manque du tissu sur le flanc de la poitrine. Ce tissu manquant sous l’aisselle fait apparaitre au bord de la veste une déformation, le revers s’ouvre un peu.

2- si la manche est étroite, le biceps a tendance à être serré. Votre bras occupant la manche et ayant tendance à la gonfler comme une ballon, cette manche tire le flanc de la veste, qui à son tour tire sur le revers. C’est particulièrement visible chez les hommes qui font de la musculation. (Les petites flèches rouges dans le dessin)

3- si l’épaule est étroite, ce qui plait beaucoup ces temps-ci, le manche a du mal à ‘s’ouvrir’, c’est à dire à être assez béante pour recevoir la largeur du bras. Le résultat est que la manche est trop près du bras. La manche moule trop le bras. Et l’effet est égal au précédent, les revers de la veste ouvrent, voire cassent. Et d’ailleurs, un bras à l’étroit dans une épaule a tendance à faire bailler le col, faisant un ‘collar gab’…

Ces trois points peuvent être rencontrés indépendamment les uns des autres mais sont souvent conjugués !  Ils sont tous un peu responsables. La mode est aux modèles étroits. Les patronniers créent donc des vestes avec des épaules étroites et surtout des manches fines. Le ‘trop’ de tissu n’est pas aimé. C’est un fait. Aux tailleurs de s’adapter. La vie des tailleurs était plus simple avant. Un veston un peu ample et épaulé tombe presque à coup sûr bien. Un veste plus aiguisée va être dur à régler.

Pour corriger ce problème, il faut traiter les trois points. Il est bon d’augmenter le volume du buste, d’abord en augmentant le volume poitrine puis en augmentant la largeur d’épaule. Ainsi, on libère l’épaule. Dans les cas importants, un élargissement de la manche de la veste permet de donner plus de place au bras. La manche se place mieux et n’entraine plus le revers. C’est donc en jouant un peu sur tous les points à la fois que le problème du revers se règle.

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Le dessin ci-dessus reprend les idées. A gauche, une veste très classique. Au milieu, une veste à peine ‘tenue’ aux épaules et aux pectoraux. La veste ouvre à peine. Style très contemporain avec un torse qui est plus visible. A droite, une veste visiblement trop petite. Les flèches rouges montrent le bras qui tire la manche, qui tire la poitrine, qui tire le revers. Les flèches vertes sont associées : le bras tire l’épaule étroite qui tire le col et le fait bailler.

Pour les hommes très forts, le problème est plus particulier. Il ne s’agit plus de corriger ces aisances, ou même de faire des retouches quasiment impossibles, il faut changer le modèle et adopter une veste spécifiquement conçue pour la forte poitrine.

*  La méthode de patronage (générale) permet d’obtenir un patron pour chaque taille de veste ou chaque client en mesure (le particulier). Or, ce passage du général au particulier se fait suivant des règles de géométrie. Si vous changez les règles de géométrie (cela s’appelle la mode), vous changez l’obtention d’un patron. Ainsi, si vous utilisez un livre de patronage de 1930 et un livre de patronage de 2000, vous n’obtiendrez pas, malgré des mesures identiques, le même patron. Le patron que vous obtiendrez aura été influencé par la géométrie invisible (presque magique) du patron, liée à la mode.

Le problème principal de la correction du revers qui ouvre, c’est le client. Car il est toujours possible pour un tailleur d’augmenter à la commande le volume poitrine, épaule et manche. Seulement, la proportion de client qui se plaindront de ce trop plein d’aisance est écrasante. Ainsi, le tailleur a plutôt tendance à viser juste (avec toute la difficulté que cela représente) qu’à viser ample… Certaines chaines de demi-mesure, elles, visent toujours trop petit car leur ‘cible’ clientèle veut ça. D’autres tailleurs plus old-school visent ample, leurs clients aimant cela. Logique.

Voici donc des problèmes difficiles à gérer. Pour autant, le problème ne se signale à moi que très rarement. Quelques clients demandent pourquoi le revers ouvre un peu. Je leur réponds avec autant d’honnêteté que possible : c’est ainsi que les vestes sont conçues de nos jours. Et malgré la meilleure volonté, toutes les altérations possibles et la meilleure approche de l’équation ‘allure/confort’, rien n’est parfait en ce bas monde !

Bonne semaine, Julien Scavini