La profondeur d’emmanchure

Lors d’une prise de mesure, vers la fin, je prête si possible une petite attention à l’allure de la manche et à sa position par rapport au corps, notamment sa manière d’épouser le galbe du devant. Je passe généralement quelques doigts le long du flanc du client pour aller jauger l’écart qu’il existe entre l’aisselle de la chemise et le fond de l’emmanchure. Je m’intéresse là à la profondeur d’emmanchure, un concept souvent discuté ça et là sur internet.

Petit rappel pour commencer. Une manche est raccordée au corps de la veste par une couture dite d’emmanchure. C’est un trou tout bête. C’est par là que le bras passe. Cette emmanchure se calcule de manière assez standard, par un ratio du tour de poitrine. C’est donc une donnée proportionnelle. Suivant la méthode calcul, ce tour d’emmanchure, ce trou, sera plus ou moins grand.

Les fabricants qualitatifs ont tendance à adopter une méthode de calcul donnant une emmanchure raisonnable, c’est dire à peine au large de l’emmanchure de la chemise mais pas trop non plus.

Quelle incidence cela peut-il avoir ?

Si l’on se plonge dans l’histoire du vêtement, sous l’Ancien Régime et jusqu’à la Première Guerre mondiale environ, les emmanchures étaient très hautes, trop hautes. Par haute, j’entends que le trou était véritablement petit, très étroit. L’aisselle est véritablement comprimée. J’ai déjà essayé un habit d’époque Charles X, et je peux vous dire que je le sentais « passer ». Mon aisselle était cisaillée. Cela avait un effet, d’ailleurs recherché, tenir le bonhomme. Ainsi oppressé par le vêtement, on a tendance à se redresser, à se tenir plus droit avec le buste bombé. Toute l’allure du frac.

Dans les livres de coupe de l’époque, les maîtres coupeurs faisaient d’ailleurs mention de ne pas trop couper l’emmanchure haute, de donner de l’espace au client. Il a fallu attendre longtemps pour découvrir le confort véritable dans le vêtement. En fait les années 30. Les costumes des années 20, souvent pincés avec une allure de minet avaient encore les emmanchures très hautes et les manches très étroites.

Mais avec les années 30 puis 50, les manches gagnent en volume, comme les pantalons d’ailleurs. Dans une manche de Jean Gabin, il est possible de mettre deux bras au moins ! Comme les manches gagnent en volume, les emmanchures s’élargissent, et se creusent comme on dit. L’aisselle est dégagée. Une véritable notion de confort naît. La veste devient du Cadillac, généreuse et opulente.

Car il faut le dire, une emmanchure profonde et large est très aisée à passer. Pour celui qui met la veste, le mouvement est plus simple, il faut moins lever le bras.

Toutefois, dans les années 70 et surtout 80, le prêt-à-porter a exagéré l’affaire et les emmanchures sont devenues de plus en plus profondes. Les manches raccordaient le buste sous le poitrail, une béance certes confortable mais qui commençait un peu à altérer la ligne.

Car plus l’emmanchure descend bas, moins le cintrage peut être appuyé. Emmanchure profonde est synonyme de veste large. Une mode. Indiscutable lorsqu’elle sévit.

Les bons tailleurs eux ont toujours étaient modérés. Quelques un se sont probablement laissés aller aux emmanchures profondes. Au fond elles sont une facilité.

Quelques grands tailleurs et je pense en particulier les italiens ont remis à la mode (tout ça n’est qu’effets de mode au fond) les emmanchures hautes. C’est même devenu une figure de style imposée pour les grands tailleurs en vue, concept distillé dans les bonnes feuilles comme The Rake.

L’emmanchure haute prend le bras très près, en dessous. Et va de paire avec un buste particulièrement près du corps. Il suffit pour s’en convaincre d’observer une veste de Lorenzo Cifonelli. Le buste est moulé et la manche apparait finement rapportée. Les volumes tailleurs sont ciselés et les emboitements savamment mis en valeur. La manche apparait comme très articulée sur le buste.

Théorème : une emmanchure haute ne s’envisage qu’avec une veste très appuyée. Une emmanchure profonde ne s’envisage qu’avec une veste très ample.

Contre exemple : j’ai déjà vu de médiocres prêt-à-porter ou même demi-mesures, d’une enseigne que je ne citerais pas, super-slim MAIS avec des emmanchures très profondes. C’était hideux. Une sorte de Dior raté. Cela clochait et faisait vraiment « chinois », passez moi l’expression. C’est qu’il y a tant d’usines sans talent là-bas.

A noter par ailleurs que l’emmanchure haute doit s’accompagner soit d’un embu important de la tête de manche (chose impossible en demi-mesure) soit d’un peu de générosité sur la largeur de l’épaule. Pour garde de l’aisance et ne pas être bloqué comme dans une armure. Deux points que cochent aisément Lorenzo Cifonelli, avec ses épaules plutôt larges et des têtes de manches volumineuses.

A4 Portrait _ Mise en page type

Toutefois, faire des emmanchures généreuses est plus facile. J’ai longtemps essayé de suivre cette tendance pour l’emmanchure haute. En butant souvent, c’est le cas de le dire, sur des clients, plutôt âgés, rétorquant se sentir serré, trop tenu sous la manche. Il me fallait alors creuser l’emmanchure, tâche fastidieuse dont je me serrais bien passé. Dès lors je me suis méfié et je reste prudent. D’autant qu’un client un jour m’a fait remarquer ce point essentiel : lorsque l’emmanchure est haute, l’effort sur le tissu sous l’effet de la transpiration est intense. La doublure s’use vite et surtout le tissu s’abrase juste sous la manche, il feutre.

Une emmanchure peut toujours se creuser, s’approfondir pour le confort. Mais jamais monter. Vous ne pouvez rajouter de tissu là où il n’y en a plus.

Dès lors, rester dans une sorte de norme m’a paru la plus sage des attitudes. Je présente ainsi ce point de mesure au client : « une emmanchure plus haute, vous la sentez un peu au début, les premières heures. Elle peut faire transpirer les sujets sensibles. Mais elle apporte un petit gain esthétique et aussi un confort différent dans les mouvements, lorsque vous lèverez les bras. »

Car le point essentiel de l’emmanchure haute, en dehors de l’articulation élégante des éléments de la veste, est le confort en mouvement. Lorsqu’elle est haute, l’emmanchure permet aux bras de bouger sans tirer le corps de la veste. Il est possible de faire quelques moulinets sans être gêné.

Toutefois, il me faut bien présenter aussi l’inverse. Dans une veste de conception généreuse et aux emmanchures un peu trop profondes, il est tout à fait possible aussi de faire quelques moulinets sans gêne. Au fond, tout cela n’est que partis-pris et lutte de chapelles. L’aisance est similaire dans une veste aux emmanchures profondes ou étroites. Le résultat stylistique en revanche, n’est pas le même.

Tant que la veste est belle et que le client aime la porter ! J’aime autant voir un vieux nager d’aise dans sa veste qu’un jeune minet faire le cador dans sa veste taillée à la serpe. Ce sont deux conceptions. Cela vaut toujours mieux que le sweat-shirt ou la veste étroites aux emmanchures béantes et mal calculées.

Bonne semaine, Julien Scavini

Messieurs les passepoils

Retournons ce soir aux sources du blog avec un article d’explication du tailleur sur le passepoil. Et non le « poussepoil » comme un client m’a dit récemment, ce qui m’a donné l’idée de cet article. Ce mot revient le plus souvent concernant les poches. Tour d’horizon. Le Larousse de 1901 donne la définition suivante :

 « PASSEPOIL (de passer, et poil), n. m. Militaire. Sorte d’ourlet en drap dont on borde diverses parties de l’uniforme ou qu’on applique sur certaines de ses coutures ; ENCYCL. La nuance des passepoils tranche le plus souvent sur le fond, et ils constituent ainsi un attribut distinctif. Originairement, les passepoils ont été imaginés pour permettre de remplacer aisément la partie des effets sujette à se salir et à s’user. »

La première définition donc, à mon plus grand étonnement, renvoie le passepoil à un ornement militaire et même à une sous-tâche, qui chez les tailleurs, est un travail inférieur à la grande structure du vêtement. Dans cette définition, le passepoil est similaire au sens moderne de ganse. Quoique la ganse est une pièce de tissu ramené par-dessus un bord, et non inséré dans le bord comme le passepoil. Sur la photo ci-dessous d’origine inconnue, le bord du devant est souligné par un passepoil rouge :

passepoil rouge

En effet, sur les vêtements militaires anciens, la couleur majoritaire du corps se voyait opposer aux bords une couleur secondaire, par l’intermédiaire des passepoils. Les vestes autrichiennes, un petit peu les forestières d’Arnys aussi, recourent à cet artifice permettant d’apporter subtilement une heureuse couleur secondaire, ce que la veste classique ne fait jamais. Sur la photo ci-dessous, une veste autrichienne présente un passepoil au bord en suède marron, comme du cuir, rappelant le col. Col qui lui-même présente un passepoil rouge.

passepoil veste autrichienne

Ceci dit, une définition plus moderne du mot est utile pour avancer. Le Larousse actuel donne la définition suivante :

« Bande de tissu, de cuir prise dans une couture pour former un liseré et servant de garniture. Ou. Ourlet en drap dont on bordait diverses parties de l’uniforme militaire ou qu’on appliquait sur certaines de ses coutures. Ou. Lanière prise en couture dans le rapprochement de deux pièces d’un sac, d’une tige de chaussure, etc. Ou. Tresse ronde servant à souligner l’arête d’un siège, d’un couvre-lit ou le bord d’un coussin. »

Cette définition est précise et large, c’est intéressant. Pour faire simple, un passepoil est une petite pièce d’étoffe (ou de cuir) prise entre deux coutures et qui forme un petit un bourrelet. Ce bourrelet peut-être plat (dans le cas d’une poche) ou rond s’il est rembourré d’un cordon (c’est le cas en tapisserie pour les fauteuils). D’ailleurs les anglais pour désigner des passepoils disent « piping », un vocable de tuyauterie. Imagé!

De nos jours, en textile, le passepoil est plus une manière de faire les poches que de rehausser d’une couleur. Quelques confectionneurs utilisent encore le passepoil coloré pour border la doublure, comme sur cette photo :

passepoil doublure

Il y a quelques années, j’avais fait un petit explicatif de couture pour montrer comment réaliser des passepoils convenablement, à l’occasion de la fabrication d’un gilet.

Les passepoils, c’est un peu l’alpha et l’oméga d’une veste voire d’un pantalon. C’est là que le tailleur prend du temps, car il y en a beaucoup à faire. Et c’est une opération plutôt longue et délicate. D’autant que les passepoils sont généralement situés là où la veste va endurer de l’effort : l’entrée des poches. Ci-dessous, la poche d’un smoking, deux passepoils brillants, simples :

passepoil smoking

Parce que le passepoil est un ouvrage précieux et délicat, James Darwen dans Le Chic Anglais dit page 67, que « les poches sont taillées dans le vêtement, et non plaquées. » Je comprends cette affirmation péremptoire dans le sens que les poches plaquées, c’est bon pour les paysans, la facilité même à fabriquer. Et la facilité d’ailleurs à remplacer si elles craquent. A l’inverse, les poches passepoilées, par leur longueur d’exécution, par la finesse de l’ouvrage et par leur fragilité intrinsèque, c’est une poche d’élite !

C’est pour cela aussi que les vestes dîtes de « workwear » sont dépourvues de poches passepoilées, trop raffinées, trop coûteuses, trop fragiles. Trois carrés plaquées à la machine à coudre sont plus économiques et endurants.

Le passepoil donc, sert aux poches. Ces poches sont aussi appelées poches crantés. Cranter le tissu, c’est le transpercer au ciseau. Ce que l’on fait pour ouvrir la crevée dans laquelle passera la main.

Si vous prenez une pièce de tissu, percer celle-ci pour y ouvrir une poche est simple. Mais protéger les bords du tissu de l’effilochure n’est pas simple.

Ainsi a-t-on recourt aux passepoils, deux minces bandes qui encadrent et protègent l’ouverture. Sur une veste, il y a deux poches sur le côté à l’extérieur et parfois une poche ticket. A l’extérieur toujours, la poche poitrine n’est pas passepoilée, c’est une autre technique. A l’intérieur ensuite, il y a généralement trois à quatre poches passepoilées.

Pour chaque poche, on peut compter un passepoil en bas, un passepoil en haut. Entre ces passepoils, il est possible de disposer une patte, aussi appelée rabat (comme à l’extérieur) ou une patte triangulaire (comme à l’intérieur). Sur la photo ci-dessous, le rabat s’intercale entre les deux passepoils. De fait, celui du bas est caché.

passepoils poches

Normalement, les passepoils se coupent à 90° du tissu général, pour être dans le sens résistant. Il n’est donc pas possible de raccorder les passepoils au motif de la veste. Sauf chez Anderson & Sheppard à Londres, qui les coupe avec raccord, comme sur la veste ci-dessus…!

Le pantalon compte généralement deux poches passepoilées à l’arrière. Les poches de côté du pantalon sont généralement réalisées dans un biais par une technique simple. Mais les tailleurs grande mesure adorent montrer leur savoir-faire en réaliser les poches de biais, et passepoilées. Il faut l’aisance d’un pantalon à pinces pour cela. Disposée un peu plus en avant sur la cuisse, la poche côté passepoilée est la simple démonstration d’une fine qualité et d’un certain tapage de la technicité. Car à vrai dire, c’est assez laid. Sur la photo ci-dessous, le tailleur Edward Sexton a essayé de réinterpréter son héritage tailleur pour proposer une poche avant de pantalon, passepoilée, à un seul passepoil épais :

pantalon poche passepoilée coté

A l’arrière du pantalon, les poches présentent parfois un seul gros passepoil. En réalité, celui du haut descend (sans s’enrouler sur lui-même) et celui du bas monte un peu plus pour recouvrir celui du haut. Me suivez-vous ? Il en résulte un passepoil unique et un peu large appelé… passepoil paysan. Une manière des tailleurs pour dissocier au cœur de leur corporation ceux qui font comme les grands, et les autres… Les règles de l’art des guildes ne se discutent pas. La petite poche gousset à l’avant des pantalons est parfois présentée sous la forme d’un petit passepoil paysan comme sur la photo ci-dessous :

passepoil paysan

Là encore, le passepoil paysan ne doit pas être confondu avec la poche poitrine, qui est une autre technique.

Double ou simple, vestes et pantalons sont à ma connaissance les seuls endroits où les tailleurs réalisent des passepoils. Et pour contredire la première définition, il est impossible de modifier, de remplacer des passepoils usés, car ils sont la poche même. Impossible de trifouiller quelque chose à cet endroit. Un passepoil craqué à l’angle est foutu. Les coins des passepoils sont leur talon d’Achille.

C’est pourquoi pour les rudes vestes d’extérieures et pour les blousons de cuir, les bouts des passepoils sont renforcés de mouches brodées ou plus sûrement de triangles de tissus cousus. Ou en tailleur fin, par des demi-lune comme sur la photo ci-dessous :

demi-lune

Les passepoils des poches sont donc de petits bourrelets aplatis de tissus qui garnissent l’ouverture. Jusqu’aux années 1920, lorsque le coût des ouvriers et ouvrières était ridicule, et lorsqu’il était de mise de piquer à la machine avec des points super serrés (qui abimaient la vue des ouvriers et ouvrières, mais qu’importe), les passepoils étaient ridiculement minuscules. Les ouvertures des poches faisaient à peine deux fois 1 millimètre. Une apothéose de miniaturisation textile permise par les ouvriers comme je viens de le dire, mais aussi des tissus à la densité exceptionnelle, inconnus aujourd’hui. Sur la photo ci-dessous, l’exemple des boutonnières est frappant. Les passepoils de celles-ci sont minuscules :

passepoils anciens

De manière standardisée, un passepoil sur une veste fait plutôt 5mm de nos jours, bien que les belles confections italiennes essayent de conserver 4mm. L’ouverture d’une poche est donc d’environ 1cm.

Petite rareté, les passepoils sont parfois utilisés pour réaliser des boutonnières. Sous l’ancien régime, les boutonnières passepoilées étaient aussi répandues que les boutonnières brodées. Avec le temps, les civils ont plus recourus aux boutonnières brodées. Les habits militaires ou de corps civils, comme les Académiciens, ont conservé jusqu’à nos jours les boutonnières passepoilées. Comme d’ailleurs encore les vestes autrichiennes et les forestières. L’occasion d’apporter de petites touches de couleurs. Sur la photo ci-dessous d’un forestière Arnys, les boutonnières passepoilées sont en vert. Comme l’intérieur du col. Et comme le passepoil inséré en bordure de la poche.

forestière

Une idée formidable et raffinée que j’ai réutilisée pour mes propres Maubourg. Les boutonnières passepoilées coûtent fort chères à réaliser, mais sont très élégantes. Toutefois lorsqu’elles sont d’une couleur contrastée, les clients sont effarouchés devant tant d’audace. Alors je me contente de proposer des boutonnières ton sur ton. Dommage toutefois.

Voilà pour le tour d’horizon de ce pinacle de l’élégance masculine. Un mot porteur d’histoire. Un ouvrage technique et savant. Le passepoil permet ainsi de transformer la veste en un vrai sac à main. Elle devient un couteau-suisse aux multiples rangements !

Bonne semaine, Julien Scavini

Le ‘garment dye’

Je vais vous présenter ce soir une méthode de fabrication de vêtements, que certainement vous avez déjà portés sans le savoir. Rentrons dans les coulisses du textile.

Le garment-dye est une filière de production en industrie textile. Cet anglicisme utilisé aussi en France se traduit pas ‘teinture de vêtements’. Pour l’expliquer, je dois d’abord expliquer comment l’on fabrique un vêtement. L’affaire est simple. Pour coudre un chino ou un t-shirt, il faut acheter du tissu auprès d’un fabricant. Et pour réaliser plusieurs coloris de ces chinos ou de ces t-shirt, il faut donc acheter… plusieurs coloris du même tissu. Ainsi, pour faire des chinos marine et beige, il faut acheter par exemple 1000 mètres de tissu beige et 1000 mètres de tissu marine. Simple. C’est le drapier qui réalise l’opération de teinture du tissu pour vous.

Ensuite, il faut coudre le vêtement avec le trimming correspondant. C’est-à-dire avec tous les éléments accompagnant la recette : les fonds de poche, les fils et les boutons. Ces accessoires nécessaires pour réaliser le chino doivent être définis et achetés en parallèle. Il faut que sur le chino marine soient posées des boutons marines et que les fils soient marine. On ne va pas aller fabriquer un chino marine avec des fils rose. Vous me suivez?

Toutes ces opérations nécessitent de l’intelligence et du travail. Du temps donc. De l’argent enfin.

Mais dans un monde où tout le monde cherche à écraser les coûts pour faire mieux, plus vite et plus souplement, les industriels ont développé la filière garment dye.

Là, terminé les trimmings par couleurs, terminé en fait les achats par couleur. Au lieu d’acheter 1000 mètres de marine et 1000 mètres de beige, il faut acheter 2000 mètres d’écru, non teinté. Simple, efficace. Ensuite, au lieu d’acheter des fils marine et beige, il faut acheter du fil écru. Puis, pour les fonds de poche et les boutons, c’est pareil.

Car le vêtement va être cousu écru, c’est à dire blanc cassé ou grisâtre. De quoi donner à l’usine entière une allure bien pâlotte. La couleur disparait. Mais dès que les modèles sortent de chaine, ils sont alors mis dans d’immenses machines à laver où ils sont alors teints! La couleur se répand dans le tissu, imbibe les fonds de poches, imprègne les boutons, colore les fils. Le résultat est souvent éclatant.

Voici deux photos d’une usine indienne :

Songez aux avantages multiples en atelier :

  • simplification de la chaine de production. Plus besoin de changer les fils d’un modèle à l’autre sur les machines à coudre.
  • simplification de la filière achat en amont de la production.

Songez ensuite et surtout à l’immense avantage pour les marques :

  • écrasement des coûts par rationalisation de l’achat. Une couleur au lieu de dizaine.
  • possibilité de proposer des dizaines de couleurs dans un collection réduite. Le client est heureux, il trouve de multiples de coloris sans coût supplémentaire. Car la marque est libre de commander seulement quelques pièces dans ce rose spécial qui sera une petite vente mais de l’effet en boutique.
  • possibilité d’être très flexible sur les volumes commandés et d’avoir du réassort très rapidement en magasin. Car la marque peut stocker des modèles écrus et en demander la teinture au débotté.

Les bermudas Mr Marvis sont l’éclatante démonstration de cette capacité du garment dye à être déclinée en de multiples coloris, même si la marque sait probablement que 60% des coloris se vendront très peu. Qu’importe, elle en fait un argument marketing.

Cette technique de fabrication s’est développée à partir des années 70, comme nous le rappelle une marque pionnière en la matière, l’italienne CP Company. Mais depuis une dizaine d’années, elle représente une véritable aubaine pour les usines en Europe. Car elle leur permet une grande réactivité en délais par rapport aux productions asiatiques. Et elle leur permet de maintenir les coûts bas malgré l’évolution du niveau de vie en Europe de l’Est surtout. Donc tout le monde est content.

Les premières vestes ainsi traitées sont arrivées massivement dans les échoppes il y a entre 5 et 10ans. Vous les reconnaitrez vite : elles sont en coton et présentent un léger aspect délavé en même temps que des surpiqures un peu marquées. Généralement, elles sont vendues comme une entrée-de-gamme, un peu moins chère que le reste, et en deux ou quatre coloris classiques.

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Pour le client, il y a deux avantages intéressants découlant du bain de teinture, qui s’apparente en fait à un lavage :

  • d’une part le vêtement est adouci, il s’amollit et acquiert une allure déjà portée. Il devient immédiatement plus confortable. En poussant un peu, il est possible d’obtenir un bel effet délavé apprécié de certains.
  • d’autre part, le vêtement est stabilisé dans ses dimensions. Tout le monde le sait, le coton rétrécie. Et malgré les garanties des drapiers, il y a toujours une petite marge, entre 1% et 3% de rétrécissement au premier lavage. Donc si le vêtement est déjà lavé, il est déjà rétréci et il ne bougera plus.

Sauf que, il y a eu quelques hics. Car si les matières principales des vêtements prenaient bien la teinture, parfois les fonds de poches, les boutons voire même les étiquettes réagissaient mal aux bains. L’intérieur était alors fadasse, l’étiquette se délavait etc… Donc les labos ont fonctionné pour trouver des ‘trimmings’ plus performants, prenant en totalité la teinture ou alors la rejetant en totalité. Cela donne alors de la souplesse au styliste. Le vêtement devient technique sans le savoir.

Parfois aussi, la teinture finissait sur les cuisses dans le cas d’un pantalon. Ou sur le cou dans le cas d’un t-shirt. Bref, le port faisait dégorger un peu la teinture. C’est d’ailleurs pour cela qu’il est souvent écrit sur l’étiquette ‘à laver seul la première fois‘. Même si les tissus pré-teintés dégorgent aussi.

Toutefois, malgré ces merveilles prodigieuses et tout ces avantages, je me méfie de ce procédé technique. Certes il permet de faire du pas trop cher, vite et bien. Donc de lancer des marques rapidement. Mais comme dit un blog confrère « t’en as pas marre de ton chino qui perd sa couleur en trois lavages? » Car il est là le vrai hic. La stabilité dans le temps n’est pas toujours au rendez-vous. Comme toujours dans le textile, il y a ceux qui font bien et ceux qui vont vite. Donc suivant l’usine, le procédé et le marchand, la teinture sera plutôt stable. Ou ne le sera pas. Car monter une chaine de fabrication est déjà difficile. Y greffer un pressing avec une spécialité en teinture en est une autre!

Et puis, c’est aussi pour cela que je n’ai pas recourt à ce procédé pour ma ligne de pantalons : c’est moins noble. C’est tellement plus agréable de travailler avec les échantillons du drapier pour composer une collection, que de simplement demander un bon de commande en écru. Mais de gros concurrents à moi y sont allés allègrement. Donc si ça marche, c’est que ce n’est pas si mal…

En conclusion, je vous ai exposé simplement un procédé avec ses avantages et ses inconvénients. Il y a peu de jugement à avoir. Mais vous pourrez comprendre alors pourquoi un chino x vaut si peu cher par rapport à un chino y…!

Pourquoi fait-on des surpiqures?

Il est assez classique de trouver au bord des costumes de légers petits points, en particulier le long du bord devant, du revers, du col et des poches. Ce petit point est un détail technique et historique, devenu maintenant pour beaucoup une question esthétique. Pourtant il est normalement bien utile.

La laine est une étoffe qui possède naturellement beaucoup de gonflant. C’est à dire qu’une fois repassée, malgré un pli marqué au fer, la matière va avoir tendance à l’estomper et à retrouver son état initial. C’est tout l’inverse pour une feuille de papier. Une fois pliée, il sera à jamais impossible de la retrouver plate sans marque. Les fibres auront été cassées. On utilise la laine pour faire des vêtements luxueux, précisément pour cette qualité de gonflant. Le corollaire est que la laine drape bien, qu’elle est fluide.

Seulement voilà, si la laine apprécie gonfler, il est difficile d’obtenir des bords de veste très nets dans le temps. C’est pourquoi depuis des temps immémoriaux, les tailleurs réalisent un petit point au bord pour tenir le pli et la couture. Ainsi, le bord de la veste est d’abord piqué à la machine, puis lors de la mise en place du bord net, une discrète piqure main est exécutée. Idem pour les rabats de poches : le bout de tissu est piqué machine avec le bout de doublure, et lorsque l’on retourne pour façonner un joli rabat, on exécute un petit point.

Ce petit point à la main chez les tailleurs s’appelle « le point perdu ». Car il doit être très très discret et fin, à 1mm du bord pour les vêtements habillés ou à 5mm pour les vestes sports et gros tweeds. Les techniciens parlent eux du « quart de point arrière ».

Toutefois et depuis des décennies, l’industrie a développé des machines pour ne pas avoir à faire à la main ce point long et fastidieux. Deux machines existent : la machine AMF pour American Machine Factory et la machine Columbia. D’où les deux appellations en industrie : point AMF ou point Columbia. Les deux procédés diffèrent, aussi ne sont-ils pas utilisés aux même endroits. Le point Columbia présente à l’envers une succession de chainettes (des points qui s’enchainent les uns les autres, plutôt grossier) alors que le point AMF montre un envers délicat très similaire à ce qui se fait à la main. Ainsi, le point AMF est généralement utilisé pour le bord des vestes et le point Columbia pour poser les doublures ou faire le bord des poches de pantalons. Le point AMF est plus compliqué à mettre en œuvre, car la machine doit d’abord ‘avaler’ une longueur limitée de fil, disons 50 à 70cm seulement, qu’elle restitue comme à la main ; alors que la machine Columbia fonctionne à partir d’une bobine de fil. Le point Columbia est plus économique à mettre en œuvre du strict point de vue de l’industrie.

La surpiqure visible au bord de la veste est donc un point AMF. Parfois, d’une précision difficile à distinguer d’un point main. Si la machine est parfaitement réglée, ce point est très plat. Si la couleur est en parfaite correspondance, alors le point est à la fois très plat et invisible.

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Évidemment, des stylistes en mal d’inspiration ont trouvé drôle à une époque de tendre ce fil, avec pour effet de faire gondoler les surpiqures. C’est devenu un élément de style, d’abord de costumes de créateurs genre Dolce & Gabbana puis des costumes médiocres. La bonne surpiqure ne doit pas gondoler ou très très peu.

Cette surpiqure a un coût important, car elle est longue et précise à faire. C’est pourquoi de nombreux faiseurs l’ont aussi abandonné. Cet abandon purement économique est doublé d’une question de style : un costume sans surpiqure étant parfois considéré comme plus épuré, à l’instar de Dior et de la haute couture. Toutefois, pas de surpiqure est toujours mieux qu’une surpiqure de couleur…

La surpiqure permet à la veste de garder un bord très net, et surtout permet de renforcer la toile intérieure dans le cas de costumes entièrement entoilés. C’est pourquoi les bons faiseurs italiens, Brioni, Pal Zilera, Canali et d’autres ont toujours gardé ce point de détail, plus technique qu’esthétique en fait. La surpiqure n’a réellement de raison d’être que si le costume en entièrement entoilé. Car avec ce procédé artisanal de montage, l’intérieur très fluide ne permet pas à la laine de bien tenir son pli. La surpiqure est quasi obligatoire pour un costume entoilé, pour éviter qu’au but de 6 mois les bords manquent de netteté.

En revanche, lorsque le costume est thermocollé ou semi-traditionnel (un dérivé du thermocollage), la colle présente à l’intérieur de la veste et surtout de son bord tient la laine qui ne bougera pas. Les industriels utilisent un passement thermocollant pour tenir le bord ad-vitam. Dans cette vidéo Youtube, à 2min26, vous verrez une dame appliquer ce ruban collant sur les coutures du devant. A ce moment là, la surpiqure est en effet superflue!

Belle semaine, Julien Scavini

La ligne des jambes

Les corps ne sont hélas jamais parfaits ni symétriques. Un kiné de mes clients m’a un jour dit que le corps grandit alternativement à gauche, puis à droite. Par tranches de six mois, une partie se développe, puis l’autre, entrainant et accumulant alors des retards ou des dissymétries. C’est pour cela qu’assez classiquement, une hanche peut être plus haute que l’autre. Une épaule aussi peut se trouver plus haute ou un bras plus long. Il y a plein de petites nuances de longueurs, infimes ou plus importantes parfois. Deux options s’offrent aux tailleurs : camoufler ces dysmorphies en comblant les creux par de la ouate, ou en restant naturel, ce qui rend visible la différence.

Au delà des différences droite et gauche et des asymétries, un corps présente aussi des postures. Le dos peut être très rond ou vouté, le buste avoir une tenue renversée, etc. Les jambes ne sont pas étrangères à ces problématiques. Bien que ces membres soient plus simples.

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  1. La plupart des jambes sont parallèles, cuisses et genoux se frôlent à peine, les pieds peuvent être accolés sans problématique particulière. La disposition des os est conventionnelle. Un sujet normal a un écart entre les genoux de 4cm lorsque les talons sont écartés de 6cm. C’est ainsi que les modèles des pantalons sont calculés.
  2. De nombreux messieurs  ont aussi les jambes arquées. Lorsque les pieds sont accolés, les genoux sont écartés, les jambes décrivent des arcs de cercle.  On appelle cela le genu varum. L’ami Adriano Dirnelli est un exemple typique de cette tenue arquée. Peut être 30% des hommes ?
  3. Enfin, quelques messieurs présentent des jambes à la courbure inverse : les jambes cagneuses.  C’est assez rare, et souvent causé par un surpoids. Les hommes ventrus présentent facilement un cintrement des jambes (comme sous l’effet du poids pourrait-on dire). Les genoux frottent alors que les pieds sont écartés.

Pour corriger ces disgrâces légères, les tailleurs ont développé des astuces de couture. Pour bien faire, c’est à la coupe que ça se passe.

  • Pour un sujet aux jambes arquées, la coupe classique va  être déformée vers l’extérieur au genoux puis vers l’intérieur en bas, c’est assez logique.
  • Pour un sujet aux jambes cagneuses, on fait l’inverse, on déforme le pantalon vers l’extérieur. En fait, ces deux solutions ont tendance à allonger le flanc de la jambe concerné par la déformation, à pivoter le bas de la jambe dans direction voulue. C’est assez bête.

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En retouche, il est en revanche plus compliqué d’intervenir, et les solutions sont moins nettes. En fait, il faut découdre les deux coutures de la jambe, de l’ourlet au genoux environ. Ensuite, il faut déphaser un flanc par rapport à l’autre. Il faut allonger un côté de la jambe et raccourcir le côté opposé. Complexe à expliquer. Faisons un dessin. La jambe dos ne change pas. C’est la jambe avant qui est modifiée. Suivez les crans de montage, ils ne seront plus en face :

  • jambes arquées, on tire sur la couture extérieure et on rentre la couture intérieure
  • jambes cagneuses, on tire sur la couture intérieure et on rentre la couture extérieure.

ILLUS146Le résultat est une vrille légère du bas de la jambe qui se réoriente.

Mais attention, de telles corrections ne valent que si le pantalon est large. C’est assez facile à comprendre, bien que nombreux soient mes clients à ne pas comprendre. Soyons direct : quand la jambe du pantalon est large, on peut faire passer presque les trois types de postures dedans. La jambe flotte, qu’elle soit au milieu, à droite ou à gauche. Il suffit alors d’une correction mineure pour ramener la ligne dans le droit chemin et le rendu est excellent. C’est ainsi que dans les années 50, les pantalons tombaient parfaitement !  Et c’était l’ampleur qui camouflait. La jambe du pantalon pouvait avoir une attitude alors que la jambe à l’intérieur n’en épousait pas forcément les bords. On pouvait débrayer la ligne du pantalon de la ligne de la jambe. Il y avait une triche.

Mais si le pantalon est étroit comme on fait de nos jours (même sur les coupes dîtes classiques), le genoux et le mollet sont bien plus serrés. Où voulez vous tricher ? Le pantalon suit la jambe. Si la jambe est ronde, le pantalon va être rond. C’est impossible de camoufler, le problème est tout bête. Pourtant parfois difficile à faire comprendre. Il est vaguement possible de corriger l’aplomb du pli pour qu’il tombe au milieu de la chaussure, et encore… Surtout que ces modifications à la coupe ont ont des corolaires : la correction des jambes arquées augmente la largeur du genoux et comme on me dit toujours que mes pantalons sont trop larges, je ne le fais pas. A l’inverse, la correction de jambes cagneuses réduit le genoux légèrement. Les pantalons étant déjà assez étroit, je ne préfère pas tenter l’expérience… Dur métier n’est-ce pas!

C’est encore une preuve que l’histoire générale du vêtement fait sens du point de vue de l’esprit d’une époque. Entre 1930 et 1960, les pantalons amples visaient une sorte de perfection visuelle. C’était un état d’esprit général. Il fallait gommer l’imparfait et rendre esthétique la cité et les hommes. Avec l’ère contemporaine, le paradigme est inverse. On est plus naturaliste, prompt à apprécier la variété et l’imparfait. Les jambes sont imparfaites, alors qu’importe, personne ne les regardent. Et on aime être plus à l’étroit, surtout au niveau de la cuisse, rapprochée au mieux. Enfin et surtout, des savoir-faire si pointus sont perdus. Là je théorise, mais c’est la pratique qu’il faut. Et elle est rare, y compris pour moi.

Bonne semaine, Julien Scavini

Rondeurs et revers

Le devant d’une veste suit une géométrie ancestrale qui malgré les essais des stylistes ne varie guère. A part la veste croisé qui présente un devant rectiligne et un angle droit en bas, la veste droite a toujours le même visuel : une courbe, un méplat vertical au niveau des boutons, puis un revers qui s’épanche vers le col. La courbe du bas de la veste évolue très peu. C’est une forme gauche, enchainement de plusieurs arc de cercles qui s’enchainent par leurs rayons diraient les architectes. Une anse de panier diraient les amateurs de géométrie. Cette courbe plus ou moins aplatie, plus ou moins évasée est très ancienne. Les premières vestes courtes présentent assez rapidement cette ouverture arrondie, certainement créé pour faciliter le mouvement des jambes. A l’inverse, les vestes militaires, qui se finissent souvent à angle droit ‘volettent’ à chaque pas.

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Les vestes au dessin classique présentent généralement un arrondi peu important, presque écrasé. C’est le cas des vestes italiennes du meilleur style comme Brioni. Les faiseurs plus contemporains aiment ouvrir les vestes. Hackett m’a longtemps intéressé pour cette raison. Cela donne plus d’allant aux vestes je dirais. La courbe débute généralement au niveau du bouton du bas, celui qu’on ne ferme pas. Les tailleurs la trace à l’aide d’un sabre, sorte de règle courbe. Un col de cygne, outil aussi utilisé par les architectes fait l’affaire.

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Passé le méplat où sont disposés boutons et boutonnières, le revers se retourne gentiment sur lui-même et file vers le col. Mais le dessin du bord du revers suit aussi une géométrie variable. Lorsque le revers est remis à plat, la ligne du bord peut s’observer et se confronter à la ligne générale du devant de la veste. Classiquement, le revers file dans la continuité du méplat. C’est la façon la plus conventionnelle de tracer une veste. Dessin A.

Il est aussi possible de bomber un peu cette ligne. Cela donnera un revers plus généreux. Les italiens apprécient ce style. Dessin B.

De leurs côtés, les tailleurs parisiens ont développé une sorte de spécificité que je n’ai jamais vu ailleurs. Il s’agit de bomber la base du revers, là où il démarre. Ainsi, lorsque le revers roule, cela amplifie le mouvement. C’est une ligne très caractéristique. Je crois qu’Arnys usait beaucoup de cet artifice. L’effet est très ampoulé, presque précieux et convient assez peu à des vestes simples en tweed. Un costume très habillé convient mieux. Dessin C.

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Cette caractéristique du revers – d’être bombé ou pas – se lit particulièrement lorsque le revers est en pointe. Si la ligne est très rectiligne, cela donne un revers plutôt discret et efficace. C’est typique des modèles de Ralph Lauren. Les revers sont très fins à la base. Un variante assez rare chez les tailleurs. Dessin D. Cela donne presque l’impression que le haut des revers, les pointes s’évasent comme des fleurs qui ploient sous leur propre poids.

Chez Tom Ford en revanche, la ligne est à peine bombé. Elle est plus conventionnelle. Dessin E.

Et chez l’avant-garde italienne du Pitti Uomo, la ligne du revers est très galbé, que le modèle de veste soit droit ou croisé. C’est presque une blague à la fin, tellement les revers sont ventrus. Un style très affecté mais qui plait beaucoup ces temps-ci. Et qui plaisait dans les années 30, on parlait alors des ‘ailes de requin’. Ci-dessous trois croisés. Un très Ralph Lauren-nien, un second canonique, un troisième digne d’un faiseur de Naples.

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Vous le voyez, cette simple ligne peut avoir plein de signification. Pourtant elle est peu de chose. Diantre, l’art tailleur est plein de ressources!

Bonne semaine, Julien Scavini

Les différentes têtes de manches

La ligne des épaules d’une veste signe toujours l’élégance de son porteur dit on. C’est d’ailleurs aussi un signe de reconnaissance d’une veste bien née voire de son origine, chaque tailleur ayant ses habitudes. Les amateurs de beaux vêtements aiment comparer entre les faiseurs le tomber d’une veste et son application à l’épaule. Quand on parle d’épaule d’ailleurs, deux points entrent en jeu, la ligne de l’épaule elle-même et la façon dont la manche se raccorde sur celle-ci, la tête de manche.

Une ligne d’épaule classique est toujours un peu rembourrée. C’est le fameux padding, qui se traduit par rembourrage ou épaulette. Oui, une veste a toujours une épaulette faite de ouate. Pendant longtemps, cette épaulette était généreuse, environ 2cm pour donner une carrure importante au bonhomme et tricher un peu sur sa largeur réelle, en mieux. Cette allure d’armoire est caractéristique des vestons classiques des années 30 à 90. Ceci dit, les grands tailleurs anglais ont toujours apprécié les rembourrages légers, disons 1cm. L’épaule est plus naturelle. Mais attention, les os du client sont là. Et plus vous retirez du rembourrage, plus les problèmes apparaissent, malgré le talent du coupeur. Un os ne se rabote pas. Mais il s’égalise avec de la ouate. Voyez ci-dessous une fine épaulette et le résultat une fois installée.:

Ensuite, il y a la tête de manche. J’ai souvent parlé de la façon de poser une manche. Un art qui requiert une expertise haut de gamme. Car la manche est plus grande que l’emmanchure. Cela s’appelle l’embu. Il faut pousser ce tissu en trop à rentrer sur lui-même, pour qu’ensuite une fois montée, la manche se développe en volume et donne … une belle tête de manche.

Pour soutenir cette tête de manche, les tailleurs disposent à l’intérieur de celle-ci des feuilles de toile et de ouate découpées suivant une forme caractéristique pour obtenir un beau volume. Ces feuilles s’appelle la cigarette. C’est la force et la façon de mettre en place la cigarette qui soutient l’embu et fait gonfler la tête de manche. Voyez ci dessous, une cigarette simplifiée et sa mise en place à l’intérieur de la manche, ce qui fait gonfler celle-ci.

Seulement voilà. Obtenir un volume à la Cifonelli est difficile et ne s’industrialise que difficilement. Surtout, les vestes conçues en usine sont toujours repassées en fin de process. Pour aller vite, songez que ce n’est pas un ouvrier qui le fait avec un petit fer et une patte-mouille ; des presses automatiques robotisées existent depuis très longtemps. Comme un casque pour permanente chez les coiffeur, un casque s’abaisse sur la veste et en repasse d’un coup tout le haut, têtes de manches, épaules et col. Le but est de donner de la beauté à la veste pour qu’elle se vende bien. Cela s’appelle dans le jargon l' »hanger appeal », soit l’allure sur le cintre.

Le problème de ce repassage sous presse est que les têtes de manches sont bien souvent écrasées. Dès lors il est difficile d’obtenir un beau roulé de la tête de manche sur des grandes séries.

Ainsi, très tôt, les industriels ont développé une autre manière de monter la manche, en faisant une couture ouverte. De cette manière, le volume de la tête de manche disparait. La ligne d’épaule est plus naturelle.

Cet esprit plus naturel a très vite plus aux clients qui ne goûtent – je m’en rend compte – que rarement le volume de la tête de manche. Ce style de montage, dit à épaules rondes, est typique de maisons comme Hugo Boss qui ont internationalisé ce style moins travaillé. En fait, cette façon de poser les manches a deux origines qui se rejoignent au bon moment : la capacité industrielle et la volonté des gens. D’un côté donc la capacité à maintenir un grade de qualité optimal sur de très grandes séries pour un coût maitrisé et de l’autre le goût des consommateur pour des vêtements moins apprêtés, moins structurés.

La plupart des usines qui conçoivent des séries ou des demi-mesures font par défaut des têtes de manches rondes appelées parfois têtes de manches repassées ou écrasées. Avoir une tête de manche qui se développe en volume est plus rare, plus difficile à obtenir, particulièrement dans les fabrications thermocollées où la reprise en sous-œuvre de la toile est moins important qu’en entoilé intégral.

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Des vestes bas de gamme ou moyen de gamme donne parfois l’impression à l’achat d’avoir une belle tête de manche volumineuse, qui ne résiste pas. Après quelques semaines, la tête de manche est raplapla, elle n’est pas assez construite à l’intérieur pour durer dans le temps.

Enfin il y a l’épaule napolitaine, qui va encore plus loin. Ici, la couture de la manche est complètement couchée ce qui donne une allure de chemise. A ce niveau, il existe mille variation de la tête de manche napolitaine, chaque tailleur italien ayant sa façon de faire. Certains font des épaules larges qui s’effondrent car sans épaulettes. D’autres font des épaules étroites qui rendent très rond le passage du bras. Certains y font des fronces et d’autres non… Y’en a pour tous les goûts!

Une chose est sûre, l’épaule ronde est le compromis industriel de l’épaule napolitaine. Une allure souple mais une construction plus aisée et standardisée. Car l’épaule napolitaine n’est pas facile du tout à réussir. En plus elle ne convient pas à toutes les morphologies. L’épaule ronde avec son petit volume de ouate est plus universelle !

Bonne semaine, Julien Scavini

La société LECTRA

La société Lectra est très connue dans le monde du textile. Société française créée en 1973 par les frères Etcheparre, elle est aujourd’hui numéro 1 mondial de la conception / fabrication de vêtements (entre autres) assistée par ordinateur. La semaine dernière, j’ai eu la chance de petit-déjeuner avec Daniel Harari, son directeur général. Voici son histoire !

La société Lectra fut créée près de Bordeaux (à Cestas) par deux frères ingénieurs qui inventaient des solutions dédiées à la fabrication de vêtements complexes. C’est ainsi qu’ils développèrent une première machine capable de lire un patron en carton pour en tirer toute la gradation (les tailles différentes) et une deuxième capable de tracer les placements (la meilleure façon de disposer les patrons sur le tissu pour ne pas gaspiller). Ces deux premiers appareils appelés Lecteur et Traceur sont à l’origine du nom de la société. A l’époque, seules quelques maisons à la pointe utilisaient un tel dispositif : Dior, Saint Laurent, Chanel. Principalement des maisons de haute couture qui avaient recours à cet ingénieux système permettant de gérer des modèles très complexes.

Pour gérer de tels vêtements, Lectra développa très tôt ses propres moyens informatiques faisant de la société un pionnier de la Conception Assistée par Ordinateur (CAO). Dès les premières années d’existence, André Harari, polytechnicien aux commandes d’une société de Capital Risque spécialisée dans la technologie, aide Lectra à se développer en levant des capitaux. Ainsi, de nombreux brevets furent déposés et en 1984, la société Lectra était numéro 1 mondial de la CAO textile. Une place enviable. De l’autre côté de l’Atlantique, l’américain Gerber était lui plus spécialisé en Fabrication Assistée par Ordinateur (FAO) grâce à de nombreux bancs automatiques de découpe. La FAO ne désigne pas ici la fabrication proprement dîtes, qui fait appel à des machines à coudre parfois robotisées. Il s’agit de coupe du tissu, une étape très laborieuse à la main.

Au cours de la décennie 80, les frères Etcheparre veulent faire se rapprocher la conception et la fabrication (CAO et FAO), comprenant très vite l’importance de cette harmonie. Cette nouvelle approche vise à faire mieux cohabiter les créateurs et les façonniers, en plaçant le produit au centre d’un schéma global. Un dessin devait pouvoir devenir un modèle numérique, passer des étapes de contrôle et de conception, et être traité directement par une usine avec un outil compatible. Il faut se souvenir qu’à l’époque les modèles devaient être patronnés puis tracés à la main, gradés par des spécialistes (produire les patrons dans toutes les tailles) et qu’ensuite les façonniers éparpillés dans le monde devaient récupérer des documents papiers pour les traduire dans des bureaux d’études dédiés aux méthodes et à l’industrialisation d’une usine en particulier.

Seulement voilà, faire communiquer des patrons sur un ordinateur avec une table de découpe automatique n’était pas simple. Surtout, Gerber qui était spécialiste des couteaux automatisés avait déposé de nombreux brevets. Les premières machines de découpes se révélèrent extrêmement mauvaises. Le satin ne se coupe pas comme la flanelle, une seule couche ne se coupe pas comme de multiples couches. Bref, les débuts furent catastrophiques. A cela se rajoute une introduction en bourse ratée suite à une annonce prématurée de nouveaux produits, si bien qu’aux premiers jours de la cotation en 1987, Lectra entrait dans une zone noire.

CAO et FAO sont deux métiers différents. Les frères Etcheparre dépassés par leur propre affaire déjà très grosse (800 millions de Francs de CA. et de nombreuses filiales dans le monde) faisaient passer les machines défectueuses d’usines en usines. Avec une telle gestion, le couperet tomba très vite et en 1991 Lectra était au bord d’une faillite retentissante.

Faillite qui eut certainement lieu si nous n’étions pas en France… Car les frères Etcheparre faisaient partis du premier cercle de la mitterrandie. François Mitterrand avait même fait son discours sur la technologie française chez Lectra après son élection. Si bien que le Ministère de l’Industrie s’est senti obligé d’intervenir pour éviter le dépôt de bilan. André et son petit frère Daniel Harari lui aussi polytechnicien, actionnaires via leur société de Capital Risque, sont approchés. Le ministère leur demande une feuille de route pour le lendemain matin 8h. Les deux frères âgés alors de 46 et 36 ans y vont. Dans la nuit ils rédigent une note d’intention validée le lendemain. S’ensuivent 23 jours et 23 nuits de négociations acharnées. Personne ne voulait nous parler se souvient Daniel Harari. Banques et actionnaires sont conviés au ministère, dans des salles séparées. Le représentant du ministère passe de l’une à l’autre successivement pour présenter le projet, le représenter, etc etc etc. La navette est sans fin mais aboutie à la prise de contrôle par leur société de Lectra.

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Après la reprise par André et Daniel Harari (ci-dessus), la trésorerie est de 80 millions de francs et la société brûle 1 million de francs par jour. Il y a donc 80 jours en perspective pour redresser le bateau. En trois ans, les comptes sont remis en ordre. Les frères Etcheparre quittent Lectra. En 1993 est annoncé un nouveau plan stratégique pour la décennie à venir. Daniel Harari veut une diversification à tous les métiers du textile et du cuir (automobile, nautisme, aéronautique, ameublement), une intégration de l’ensemble du cycle de vie du produit, de sa conception à sa vente, une redéfinition de l’outil informatique appliqué à la FAO et une présence mondiale. Beaucoup d’ambition mais contre son équipe de direction, composé de 18 membres dont 16 démissionnent dans l’année, car ils ne croient pas à la stratégie.

Daniel Harari est un fan d’Apple (bien que Lectra ne prennent pas en charge cette plateforme) et des objets connectés user-friendly. Il sent l’avenir. En 1993 est présentée une nouvelle génération de machines de coupe, le Vector et en 1996 une suite complète et totalement nouvelle de logiciels. Toutes les synergies possibles sont étudiées et mises en musique. Les ordinateurs deviennent intelligents. Les machines de découpe aussi. C’est ainsi que de nos jours, l’habillement représente 40% de l’activité de Lectra, 40% l’automobile (airbags, sièges et habillages) et 10% l’ameublement. Les pourcentages restant sont composés d’usages spécifiques : sièges d’avion, bateaux, tressage de fibres de carbone pour les éoliennes ou des composants aéronautiques.

Hélas, les attentats de 2001 entrainent une chute de l’activité dans le monde. Durant trois semaines, l’activité s’arrête. De plus, en 2004 la fin annoncée des quotas textiles entre l’Europe et la Chine rend la visibilité mauvaise. D’un côté les chinois se disent qu’ils n’ont pas besoin de machines-outils car ils ont de la main d’œuvre pas chère et de l’autre les occidentaux disent qu’il faut délocaliser pour résister.

André et Daniel Harari refusent la délocalisation. Mieux ils prônent l’investissement en R&D et la montée en gamme. De nouvelles machines basées sur les prodiges récents en informatique sont développées. Les logiciels sont plus intelligents et vont aux frontières de la mécanique des fluides. Les textiles sont modélisés en 3D. Les vêtements sont étudiés finement (mollesse, déformabilité, transparence, tenue) pour que les drapés puissent être rendus avec justesse par les ordinateurs. C’est ainsi qu’aujourd’hui vos vêtements sont modélisés sur ordinateur pour confronter finement le corps, le vêtement et le style. Modifiez un paramètre sur le modèle 3D et le patron sous-jacent sera revu et corrigé. Efficace.

Les découpeuses sont aussi améliorées et connectées. Pleines de capteurs, elles analysent les tissus pour les découper suivant leurs caractéristiques (viscosité ou déformation sous la lame). C’est ainsi qu’elles adaptent l’angle du cutter en fonction de l’endroit où elles coupent dans le tissu, au bord du drap, en droit fil ou en biais etc. Plutôt que d’établir des règles par tissus, la machine est intelligente et s’auto-adapte. Avec un seul objectif, l’amélioration constante de la qualité. Et la disponibilité des outils. Comme les avions d’Airbus ou de Boeing, si la machine sent qu’un de ses composants faiblit, elle est capable de contacter le centre de maintenance le plus proche pour que le technicien intervienne, autant que possible à distance. Ainsi, elles sont disponibles entre 98 et 99% du temps, ce qui est unique au monde.

Les solutions de découpe du cuir sont aussi capables de lire la surface de celui-ci, ses défauts et qualités, pour réduire l’intervention humaine. Avec une telle force, Louis Vuitton sauve ainsi plusieurs pourcents de cuir par an, ce qui est énorme à l’échelle planétaire (entre 4 et 12%).

Cette imbrication importante de la conception (CAO), de la fabrication (FAO), de la vente (via des logiciels dédiés au suivi des collections à chaque stade de sa production) et des services supports est appelée industrie 4.0. La notion de temps est cruciale.

Dans le textile, Lectra est découpée en quatre pôles :

La masse-production (les t-shirt et autres basiques)

La production agile (pour le luxe principalement)

La masse-customisation (pour les grands groupes textiles qui déclinent des bases)

Le sur-mesure (que j’utilise via mes ateliers). Voici un article pour découvrir la réalité d’une usine.

Pour le futur, Lectra travaille sur des intelligences artificielles encore plus développées et sur de nouveaux algorithmes génétiques. C’est ainsi que les machines n’ont plus de règles figées, mais des méthodes de pensée. Elles n’ont plus de patron, mais des méthodes de conception des patrons. Et elles sont capables de faire évoluer leurs méthodes. C’est en cela qu’elles sont génétiques, leurs logiciels internes peuvent muter suivant les cas rencontrés. Seulement, les modèles très complexes créés en 3D se heurtent aux limites des réseaux informatiques, alors que la vitesse est primordiale. Et surtout, la mode manque d’ingénieurs. La vraie limite actuelle est celle-ci (il en faut plus !!) La 3D est en avance sur son temps et sert principalement, pour le moment, aux communicants. La demande dans l’industrie est encore faible. Pourtant, les développements continuent. Lectra s’intéresse autant à l’amont qu’à l’aval du produit, à son temps et au consommateur. Les produits doivent être adaptables dès le départ.

Ainsi, sur les 4 dernières années, Lectra a conforté sa position de leader mondial, loin devant Gerber qui avait choisi l’option de la délocalisation. Surtout, les ventes sur le marché asiatique ont fortement progressé. La Chine s’intéresse plus à son marché local et monte en gamme. Les ventes de solutions Lectra y ont bondi l’année dernière de 25%.

De quoi permettre au site de Cestas, au siège de Paris et aux 33 filiales dans le monde d’envisager sereinement l’avenir de ce champion tricolore. C’est trop rare pour ne pas être salué !

> https://www.lectra.com/fr <

Belle semaine, Julien Scavini

Pourquoi les revers ‘cassent’

La comparaison des vestes d’aujourd’hui avec celles des années 90 est criante : les revers étaient plus réguliers ! Quand je dis ‘réguliers’, je fais référence à la ligne des revers, au bord de la poitrine. De nos jours, cette ligne a toujours une tendance à être tendue, légèrement arrondie. Parfois même, et c’est une question récurrente de mes clients, les revers ouvrent un peu, voire cassent dans les cas les plus forts. Comment expliquer cela?

L’introduction de mon propos vous donne une part de la réponse : lorsque le vêtement est plus ample, il place mieux. Mais encore.

Depuis quelques années, les designers, suivis des clients, suivis des usines apprécient les vestons au plus près du corps. Si à une époque, confort égalait allure, de nos jours, l’allure (très) près du corps s’oppose un peu au confort et surtout au tombé parfait et régulier.

Les industriels ont modifié les bases et même plus important, la façon de tracer * les patrons, pour obtenir des modèles équilibrés plus près du buste. Plus on se rapproche, plus des plis apparaissent, des complications naissent.

Le veston se patronne à partir de morceaux de tissus sans reliefs et dans des matières peu élastiques (à la différence des pulls par exemple). Dès lors que l’on s’approche trop du corps, les lignes se brisent, le tombé n’est plus naturel et souple. Le tombé est heurté.

Que l’on vende de la demi-mesure ou du prêt à porter, le problème est le même, les modèles d’aujourd’hui sont étudiés serrés. Donc des problèmes naissent. Il faut alors sur le fil du rasoir équilibrer les forces en présence : désir du client, regard du client sur lui-même, idée que le client se fait du regard des autres et enfin confort. Il faut être fin et pointilliste. Je fais au mieux mais c’est une gageure.

Ces revers qui ouvrent, voire cassent, sont le résultat de trois éléments principaux : le volume poitrine, le volume manche, la largeur d’épaule.

1- si le volume poitrine est trop petit, il manque du tissu sur le flanc de la poitrine. Ce tissu manquant sous l’aisselle fait apparaitre au bord de la veste une déformation, le revers s’ouvre un peu.

2- si la manche est étroite, le biceps a tendance à être serré. Votre bras occupant la manche et ayant tendance à la gonfler comme une ballon, cette manche tire le flanc de la veste, qui à son tour tire sur le revers. C’est particulièrement visible chez les hommes qui font de la musculation. (Les petites flèches rouges dans le dessin)

3- si l’épaule est étroite, ce qui plait beaucoup ces temps-ci, le manche a du mal à ‘s’ouvrir’, c’est à dire à être assez béante pour recevoir la largeur du bras. Le résultat est que la manche est trop près du bras. La manche moule trop le bras. Et l’effet est égal au précédent, les revers de la veste ouvrent, voire cassent. Et d’ailleurs, un bras à l’étroit dans une épaule a tendance à faire bailler le col, faisant un ‘collar gab’…

Ces trois points peuvent être rencontrés indépendamment les uns des autres mais sont souvent conjugués !  Ils sont tous un peu responsables. La mode est aux modèles étroits. Les patronniers créent donc des vestes avec des épaules étroites et surtout des manches fines. Le ‘trop’ de tissu n’est pas aimé. C’est un fait. Aux tailleurs de s’adapter. La vie des tailleurs était plus simple avant. Un veston un peu ample et épaulé tombe presque à coup sûr bien. Un veste plus aiguisée va être dur à régler.

Pour corriger ce problème, il faut traiter les trois points. Il est bon d’augmenter le volume du buste, d’abord en augmentant le volume poitrine puis en augmentant la largeur d’épaule. Ainsi, on libère l’épaule. Dans les cas importants, un élargissement de la manche de la veste permet de donner plus de place au bras. La manche se place mieux et n’entraine plus le revers. C’est donc en jouant un peu sur tous les points à la fois que le problème du revers se règle.

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Le dessin ci-dessus reprend les idées. A gauche, une veste très classique. Au milieu, une veste à peine ‘tenue’ aux épaules et aux pectoraux. La veste ouvre à peine. Style très contemporain avec un torse qui est plus visible. A droite, une veste visiblement trop petite. Les flèches rouges montrent le bras qui tire la manche, qui tire la poitrine, qui tire le revers. Les flèches vertes sont associées : le bras tire l’épaule étroite qui tire le col et le fait bailler.

Pour les hommes très forts, le problème est plus particulier. Il ne s’agit plus de corriger ces aisances, ou même de faire des retouches quasiment impossibles, il faut changer le modèle et adopter une veste spécifiquement conçue pour la forte poitrine.

*  La méthode de patronage (générale) permet d’obtenir un patron pour chaque taille de veste ou chaque client en mesure (le particulier). Or, ce passage du général au particulier se fait suivant des règles de géométrie. Si vous changez les règles de géométrie (cela s’appelle la mode), vous changez l’obtention d’un patron. Ainsi, si vous utilisez un livre de patronage de 1930 et un livre de patronage de 2000, vous n’obtiendrez pas, malgré des mesures identiques, le même patron. Le patron que vous obtiendrez aura été influencé par la géométrie invisible (presque magique) du patron, liée à la mode.

Le problème principal de la correction du revers qui ouvre, c’est le client. Car il est toujours possible pour un tailleur d’augmenter à la commande le volume poitrine, épaule et manche. Seulement, la proportion de client qui se plaindront de ce trop plein d’aisance est écrasante. Ainsi, le tailleur a plutôt tendance à viser juste (avec toute la difficulté que cela représente) qu’à viser ample… Certaines chaines de demi-mesure, elles, visent toujours trop petit car leur ‘cible’ clientèle veut ça. D’autres tailleurs plus old-school visent ample, leurs clients aimant cela. Logique.

Voici donc des problèmes difficiles à gérer. Pour autant, le problème ne se signale à moi que très rarement. Quelques clients demandent pourquoi le revers ouvre un peu. Je leur réponds avec autant d’honnêteté que possible : c’est ainsi que les vestes sont conçues de nos jours. Et malgré la meilleure volonté, toutes les altérations possibles et la meilleure approche de l’équation ‘allure/confort’, rien n’est parfait en ce bas monde !

Bonne semaine, Julien Scavini