La coupe suivant les pays

Durant de nombreuses décennies, les tailleurs apprenaient la coupe au sein d’académies, souvent tenues par des tailleurs de grand renom, comme Ladevèze puis Darroux en France. La relative autonomie des pays rendait alors moins spontanés les échanges, ci-bien que d’un pays à l’autre, les coupes et le travail finirent pas être différents.

Si la coupe anglaise moderne s’est diffusée à partir des années 20 et 30 au monde entier, les années 40 et 50 ont fait évoluer de manière nationale les coupes, conduisant à de véritables Écoles de style.

Avec la montée en puissance de l’industrie et la disparition des tailleurs, la production mondial est plus homogène depuis les années 80. C’est ainsi que le costume Hugo Boss est devenu une sorte de standard international, comme en architecture par exemple.

Le style international envahit de nos jours les rues des capitales, de Hanoï à New-York, en passant par Sao Paulo et Berlin. Toutefois, de légères disparités de goût existent, en particulier en Europe. Anglais, Français et Italiens ne partagent pas tout à fait la même approche.

Je me suis amusé à dessiner ce que pourraient être les coupes nationales. A prendre évidemment avec des pincettes, tout idée de généralisation devenant stéréotype outré. Ces dessins ne sont pas scientifiques, mais ils distillent l’idée qu’encore aujourd’hui, les tailleurs – et en partie le bon prêt-à-porter – peuvent être différents d’un pays à l’autre.

Ces dessins stéréotypes ont une certaine vérité historique si on les replace dans les décennies 60-90. Depuis, tout de même, ces styles se sont estompés. Quoique…

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La coupe anglaise se caractérise par une coupe confortable, cherchant à mettre le corps en valeur sans le contrarier. C’est une École de la souplesse en même temps que de l’allure. Distinction et sportivité. L’épaule est moyennement structurée, la taille moyennement pincée, les basques fermées et la taille naturelle. Le cran de revers est ouvert. Typique de Gieves & Hawkes ou Henry Poole.

 

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La coupe italienne développe beaucoup le trapèze, pour donner du tombant et une mollesse importante à la veste, que l’on ne sent plus. La structure est légère, la poitrine un peu ronflante. La taille est placée très bas, comme les poches et les boutons pour dégager une poitrine très masculine. Le cran de revers est petit. Dans l’esprit de Rubinacci.

 

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Les Français sont cartésiens et précis et cherchent à le faire savoir. La coupe parisienne est sculpturale, taillée au millimètre. Les épaules sont étroites et les têtes de manche enflées (car c’est plus dur à faire donc je montre que je suis un tailleur de haute-volée). Tout est au plus près du corps. La taille est haute et le revers roule assez haut, ce qui camoufle un peu la cravate. Il y a une sorte de réserve. Il y a aussi par rapport à l’Angleterre une perte de spontanéité, de simplicité dans le vêtement qui n’est qu’un vêtement. Pour les tailleurs français, avant d’être un vêtement, il s’agit de faire une œuvre. Les nouveaux entoilages italiens permettent toutefois de rendre plus souple ce qui était auparavant une armure. A la croisée de Cifonelli, Lanvin, Camps De Luca, Arnys… Les tailleurs allemands dans les années 60 avaient les mêmes idéaux il me semble.

 

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Je ne pouvais terminer cette comparaison amusante en oubliant la coupe ‘sack suit’ chère aux américains. Ils ont développé ce concept dès les années 1900, de veste molle, sans structure, taillée comme un sac à patate. Il n’y a même pas de pince sur le devant, le cintrage est inexistant. La grande allure américaine des années 60, toutefois abandonnée au profit du goût italien luxueux étalé dans les department stores.

 

Bien sûr, de nos jours, ces catégories sont presque caduques. Mais mais mais… des influences restent.  The Kooples et Dior continuent de proposer un style très près du corps aux épaules structurées, quand Richard James ou Ede & Ravenscroft proposent un style plus traditionnel anglais. Boggi distille une aisance plus italienne, que Suit Supply s’emploie à vendre partout. Etc Etc…

Belle semaine, Julien Scavini

Pourquoi fait-on des surpiqures?

Il est assez classique de trouver au bord des costumes de légers petits points, en particulier le long du bord devant, du revers, du col et des poches. Ce petit point est un détail technique et historique, devenu maintenant pour beaucoup une question esthétique. Pourtant il est normalement bien utile.

La laine est une étoffe qui possède naturellement beaucoup de gonflant. C’est à dire qu’une fois repassée, malgré un pli marqué au fer, la matière va avoir tendance à l’estomper et à retrouver son état initial. C’est tout l’inverse pour une feuille de papier. Une fois pliée, il sera à jamais impossible de la retrouver plate sans marque. Les fibres auront été cassées. On utilise la laine pour faire des vêtements luxueux, précisément pour cette qualité de gonflant. Le corollaire est que la laine drape bien, qu’elle est fluide.

Seulement voilà, si la laine apprécie gonfler, il est difficile d’obtenir des bords de veste très nets dans le temps. C’est pourquoi depuis des temps immémoriaux, les tailleurs réalisent un petit point au bord pour tenir le pli et la couture. Ainsi, le bord de la veste est d’abord piqué à la machine, puis lors de la mise en place du bord net, une discrète piqure main est exécutée. Idem pour les rabats de poches : le bout de tissu est piqué machine avec le bout de doublure, et lorsque l’on retourne pour façonner un joli rabat, on exécute un petit point.

Ce petit point à la main chez les tailleurs s’appelle « le point perdu ». Car il doit être très très discret et fin, à 1mm du bord pour les vêtements habillés ou à 5mm pour les vestes sports et gros tweeds. Les techniciens parlent eux du « quart de point arrière ».

Toutefois et depuis des décennies, l’industrie a développé des machines pour ne pas avoir à faire à la main ce point long et fastidieux. Deux machines existent : la machine AMF pour American Machine Factory et la machine Columbia. D’où les deux appellations en industrie : point AMF ou point Columbia. Les deux procédés diffèrent, aussi ne sont-ils pas utilisés aux même endroits. Le point Columbia présente à l’envers une succession de chainettes (des points qui s’enchainent les uns les autres, plutôt grossier) alors que le point AMF montre un envers délicat très similaire à ce qui se fait à la main. Ainsi, le point AMF est généralement utilisé pour le bord des vestes et le point Columbia pour poser les doublures ou faire le bord des poches de pantalons. Le point AMF est plus compliqué à mettre en œuvre, car la machine doit d’abord ‘avaler’ une longueur limitée de fil, disons 50 à 70cm seulement, qu’elle restitue comme à la main ; alors que la machine Columbia fonctionne à partir d’une bobine de fil. Le point Columbia est plus économique à mettre en œuvre du strict point de vue de l’industrie.

La surpiqure visible au bord de la veste est donc un point AMF. Parfois, d’une précision difficile à distinguer d’un point main. Si la machine est parfaitement réglée, ce point est très plat. Si la couleur est en parfaite correspondance, alors le point est à la fois très plat et invisible.

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Évidemment, des stylistes en mal d’inspiration ont trouvé drôle à une époque de tendre ce fil, avec pour effet de faire gondoler les surpiqures. C’est devenu un élément de style, d’abord de costumes de créateurs genre Dolce & Gabbana puis des costumes médiocres. La bonne surpiqure ne doit pas gondoler ou très très peu.

Cette surpiqure a un coût important, car elle est longue et précise à faire. C’est pourquoi de nombreux faiseurs l’ont aussi abandonné. Cet abandon purement économique est doublé d’une question de style : un costume sans surpiqure étant parfois considéré comme plus épuré, à l’instar de Dior et de la haute couture. Toutefois, pas de surpiqure est toujours mieux qu’une surpiqure de couleur…

La surpiqure permet à la veste de garder un bord très net, et surtout permet de renforcer la toile intérieure dans le cas de costumes entièrement entoilés. C’est pourquoi les bons faiseurs italiens, Brioni, Pal Zilera, Canali et d’autres ont toujours gardé ce point de détail, plus technique qu’esthétique en fait. La surpiqure n’a réellement de raison d’être que si le costume en entièrement entoilé. Car avec ce procédé artisanal de montage, l’intérieur très fluide ne permet pas à la laine de bien tenir son pli. La surpiqure est quasi obligatoire pour un costume entoilé, pour éviter qu’au but de 6 mois les bords manquent de netteté.

En revanche, lorsque le costume est thermocollé ou semi-traditionnel (un dérivé du thermocollage), la colle présente à l’intérieur de la veste et surtout de son bord tient la laine qui ne bougera pas. Les industriels utilisent un passement thermocollant pour tenir le bord ad-vitam. Dans cette vidéo Youtube, à 2min26, vous verrez une dame appliquer ce ruban collant sur les coutures du devant. A ce moment là, la surpiqure est en effet superflue!

Belle semaine, Julien Scavini

Les poches plaquées

Il existe classiquement deux manières de faire des poches sur une veste : par crantage (c’est à dire, dans le vocabulaire tailleur, cranter égale poinçonner ou percer) ou par application.

Dans la première variante, l’ouverture de la poche donne sur un sac dissimulé à l’intérieur de la veste. Cranter le tissu revient donc à y pratiquer un ouverture propre pour laisser passer la main. Il existe deux sortes de poches qui permettent de traverser l’étoffe : la poche de poitrine, avec sa patte légèrement oblique, et la poche passepoilée. Les passepoils sont deux petites bandes de tissu qui bordent l’ouverture (je l’avais expliqué ici). En général, entre les deux passepoils est intégré un rabat de poche, mobile. Ces deux poches sont assez longues et périlleuses à réaliser. Il faut en effet percer adroitement le tissu, sans déchirer notamment les coins des poches qui feraient alors apparaitre des fils à vif. La poche pourrait craquer si elle est mal réalisée.

Tout aussi long mais bien moins fastidieuses sont les poches appliquées ou plaquées. La forme légèrement arrondie est à la fois décorative et utile, elle est le sac de poche. Dans l’autre type, il y a dissociation entre l’allure de la poche (deux lignes ou un rectangle sur la poitrine) et sa contenance. Les deux ne font qu’un avec la poche plaquée. C’est donc un modèle assez utilitaire, commun, à l’inverse des poches crantées qui sont plus érudites, qui cherchent à dissimuler l’utile, donc à embellir.

Toutefois, les tailleurs ont cherché à rendre belle cette poche plaquée, à allier l’utile à l’agréable. Les vareuses d’ouvriers ont généralement des poches plaquées basiques, plutôt carrés simplement cousues à la machine. Les tailleurs ont cherché le raffinement, par la courbe, plus dure à bien faire, et l’application aux petits points dissimulés.

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De gauche à droite : poches crantées (passepoilée en bas et poitrine en haut) ; poches plaquées traditionnelles ; poches plaquées contemporaines.

Les livres de coupe classiques ont tendance à présenter des poches plaquées en forme de U, assez pataude et très années 50. C’est ce que j’ai appris à faire à l’AFT par exemple (un vieil article sur les poches ici). Une belle poche plaquée conventionnelle. Il faut toutefois remarquer que de nos jours, les tailleurs italiens et les usines bien inspirées proposent des modèles plus arrondis. Les napolitains sont même devenus maîtres dans cet art de la poche plaquée tout en rondeur.

Sur une veste conventionnelle, il y a normalement trois poches. Une à la poitrine et deux sur les côtés plus bas. Il est donc possible et faisable d’avoir trois poches plaquées sur sa veste, une petite et deux grandes. Toutefois, il me semble que si l’on aime les pochettes, il est préférable de recourir à une poche poitrine normal, qui a tendance à moins gonfler à cause de la pochette. La petite poche plaquée devient vite anormalement joufflue sinon.

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Une veste avec des poches plaquées est plus ‘sport’ qu’une veste à poches normales. Les vestes dépareillées se prêtent mieux aux poches plaquées, bien que quelques élégants aiment aussi en avoir sur leur costume, pour donner un air nonchalant, décontracté et italien. Il semble que les auteurs anglais parlant d’élégance désapprouvent la poche plaquée, synonyme de laisser-aller. Une poche est « crantée » dit James Darwen. Donc c’est une affaire de goût et de tenue. La vieille baderne X sera outrée que le blazer du monsieur Y d’à côté soit à poches plaquées, le dit monsieur Y s’offusquera lui du port de souliers noirs avec le blazer de monsieur X. On est tous le mauvais goût d’un autre.

Côté saison, les poches plaquées ne sont pas plus été qu’hiver. Un beau tweed sera très sympathique avec, comme un lin frais et aéré.

Le veston croisé peut aussi avoir des poches plaquées. S’il y en a trois (celle de la poitrine), alors il ne sera pas possible de placer convenablement les deux boutons décoratifs qui font tout le charme et l’allure du croisé. Dommage. Deux poches plaquées sont suffisantes je crois ; elles sont déjà très osées sur le croisé je dirais. Qui a dit que le vestiaire masculin manquait de variété. Diantre, que de combinaisons.

Belle semaine, Julien Scavini

Rayures et carreaux

La semaine dernière, un lecteur me posait la question de savoir si une chemise à rayure pouvait aller avec une veste à carreaux. Avant de donner la réponse, si réponse il y a, je vais rappeler quelques principes.

Premièrement, le motif rayé sur des vêtements renvoie plutôt à l’urbain et au formel. Les costumes de banquier – et leurs chemises – ainsi que les pantalons de jaquette sont rayés. Par ailleurs, le carreau renvoie de son côté plutôt au loisir et à la détente, pour ne pas dire au campagnard.

Ainsi, il ressort de manière simple que la rayure est plus opportune en ville et que le carreau va bien le week-end. Le premier motif fait habillé quand le second fait décontracté. Prenez deux chemises, une rayée et une à carreaux, pour les amateurs de classicisme anglais un peu rigide, la première sera idéale sous un complet pour le travail et la seconde sous un pull pour se détendre. C’est ainsi.

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Découle de ces principes un fait logique : l’un et l’autre n’ont pas à se mélanger. La règle est simple à suivre.

 

N’a de conviction que celui qui n’a rien approfondi a dit Cioran. A partir de là, essayons de nuancer la règle.

 

Le week-end je suis parfois amené à porter des chemises rayées, par envie tout simplement. Mais je ne mets pas de veste à carreaux avec. En revanche un pull peut aller. Du moment que les motifs ne se percutent pas.

De même en semaine, j’ai quelque chemises avec des carreaux qui peuvent aller sous un complet. Là encore, tant que le costume n’est pas rayé…

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Car, si j’accepte que la première règle (rayure = urbanité et carreaux = campagne) puisse être nuancée de manière contemporaine, je trouve curieux de vouloir aller plus loin. Si le costume est rayé, une chemise unie ou rayée sera idéale. Si la veste est à carreaux, une chemise unie ou à carreaux sera parfaite. Et le choix est assez vaste pour ne pas se sentir limité!

Bien sûr, ceux qui voudraient aller plus loin et mélanger les motifs entre eux n’iront pas brûler dans les flammes de l’enfer. Il y a bien d’autres errements que le grand manitou traitera en temps et en heure. Le conflit des motifs n’en fait sans doute pas partie.

Mais cette volonté est alors un fait de style et de mode et non une application classique du vestiaire masculin. Quand le Duc de Windsor ou Otto Preminger mélangeaient costumes à carreaux et chemises à fortes rayures, c’était avec le dessein d’étonner et de passer pour décadent.

Si vous voulez mettre une chemise rayée sous une veste à carreaux, il faut le faire avec panache. Pas avec parcimonie, sinon, c’est juste insignifiant. Combien de fois ai-je vu dans la rue des vestes de tweed vert ou brun carroyées portées avec des chemises bengal bleu ciel? C’est juste ringard et moche. Il n’y a ni accord de couleur ni de motif. Si à la limite, la chemise était coupée dans une large rayure vert sapin, je comprendrais aisément l’idée. Il faut revendiquer le choix quand on sort des clous.

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Un tissu en particulier toutefois me fait douter : le prince de galles. Tissu à carreaux idéal pour réaliser des complets de ville, je le marie classiquement avec une chemise unie ou à carreaux. Mais Alan Flusser suivi par Adriano Dirnelli ont démontré avec brio qu’un prince de galles discret et urbain se mariait bien avec une chemise à rayure bengal discrète. L’effet optique est légèrement irisant, et pas du tout choquant – quelque chose dans le vestiaire classique peut-il l’être? Donc, en l’espèce, je donne ma langue au chat et vous laisse seul juge!

Pour le reste, je m’en tiens à ma bonne vieille règle : avec un complet de ville rayé, je mets de la rayure et de l’uni, avec une veste à carreaux, je mets du carreaux ou de l’uni. C’est simple et ça suffit. Tout le reste n’est que jeu personnel.

Belle semaine, Julien Scavini

 

Élégance et discrétion

Beaucoup de jeunes gens doivent se poser la question : être élégant, est-ce se faire remarquer? A priori, la mythologie de l’élégance veut que précisément, la plus grande des élégances soit de ne pas se faire remarquer. Brummell dit-on l’aurait dit, repris par d’autres…

Seulement, la confrontation à la réalité oblige à reconnaitre qu’être élégant – dans ce monde assez moyen – oblige nécessairement à se faire remarquer.  Mettez un jean moyen, une paire de basket moyenne, un caban moyen sur une chemise moyenne et vous serez… dans la moyenne, bingo. Au travail, mettez un costume passable et personne ne vous dira rien ; mettez une pochette sur le costume passable et certains vous traiteront de dandy ; mettez un gilet et tout le monde vous demandera si vous allez à un mariage…

La conclusion est donc assez rapide à trouver : oui, bien s’habiller, c’est se faire remarquer. Quand j’étais jeune, j’aurais dit « se taper l’affiche ». Toutefois, il est possible de distinguer deux niveaux d’élégance en costume.

Première strate. Le costume est bien coupé, dans une étoffe de qualité. Rien d’extravagant, juste de la qualité. La chemise est sobre et la cravate aussi. Finalement, pour le commun des mortels, peu de différence par rapport à une tenue passable. Mais pour vous, l’alliance de raffinement et de discrétion est idéale. C’est ainsi que je m’habille moi-même tous les jours. Costume marine, chemise rayée, cravate classique, une tenue digne et simple. Je suis ravi sans faire d’excès et sans me torturer mentalement pour savoir ce que je vais mettre avec quoi. Pourrait-on dire que cette approche mesurée est proche de la définition du gentleman?…

Seconde strate. Là, il y a une volonté d’en faire plus, de ne plus se contenter de la sobriété mais de sortir le grand jeu. Le costume est peut-être toujours sobre, mais le gilet est croisé, les revers immenses et la cravate très inspirée. En bref, une tenue qui pourrait faire la couverture de The Rake. Un pas vers le dandysme?…

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Le premier niveau d’élégance discrète sera peut-être remarqué ça et là, mais rien de très impressionnant. Au second niveau, vous susciterez chez les gens que vous croiserez des commentaires divers. J’imagine aisément qu’Hugo Jacomet ou Alexander Kraft ne doivent pas passer inaperçus dans les cercles qu’ils fréquentent.

Si la première strate est à la portée de tout le monde – il suffit pour cela de lire les us et coutumes du vestiaire masculin sur Stiff Collar ou Parisian Gentleman – la seconde nécessite d’être sûr de soi. Il faut oser s’habiller avec panache!

A priori…

Car cette dernière phrase que j’ai longtemps posé comme axiome n’est en fait qu’une hypothèse assez gratuite. Je l’ai constaté bien souvent avec mes propres clients et amis.

Il n’est pas nécessaire d’être rempli d’assurance et d’être « un gagnant thatchérien » pour s’habiller avec une grande élégance !

Curieusement non. J’ai une bonne petite dizaine de connaissances qui font mentir cette idée. Certains d’entre eux sont si timides que je prends des pincettes pour converser avec eux. J’ai eu le plaisir d’avoir un stagiaire, qui se reconnaitra, qui osait à peine parler aux clients. Pourtant, les vestes napolitaines étaient sa grande passion et la sprezzatura italienne un travail de tous les jours. L’allure démonstrative ne leur fait pas peur du tout.

Ces connaissances, malgré une grande timidité et un sens aigu de la réserve, osent. Qu’importe que les regards se tournent vers eux, ils arrivent à être à la fois très élégants visuellement et très discrets par leur façon d’être. Deux expressions opposée pour une même forme. Réussir à s’habiller ostensiblement comme un milord et en même temps être extrêmement doux et retenu. C’est possible. Assez rare, mais possible. Comme quoi, la nature humaine arrive à allier les antonymes.

Le tailleur voit défiler beaucoup de messieurs et peut ainsi découvrir que contre tout attente, son client si réservé et qui osait à peine pousser la porte de l’atelier se révèle d’une extrême élégance. Qui l’eût cru.

Belle semaine, Julien Scavini

Une myriade de détails colorés

Dans un environnement extrêmement concurrentiel pour les marques de prêt à porter, tout est bon pour se distinguer. Par exemple trouver un manteau marine simple et bien coupé devient ardu. Tel marque va faire des poches minuscules et des passepoils en cuir, tel autre recourir à une laine très pauvre etc… Internet rend l’affaire encore plus piquante, puisque les articles, sur les sites multi-marques, se retrouvent les uns à côtés des autres. Ainsi se trouvent étalées des dizaines de références, forcément toutes semblables. Comment faire la différence, que choisir?

Dans ce grand magma, ajouter des trucs et des bidules aux vêtements est devenu une astuce de stylistes pour faire remarquer le produit. C’est ainsi que des souliers noirs, forcément simples, se sont vus ajouter des lacets rouges (que notre Président M. Macron semble apprécier) ou que des vestes ont été assaillies de boutons et boutonnières colorées. L’artifice de placer un détail chatoyant permet au produit de se différencier.

Une marque en particulier est allée très loin et avec un succès certain : El Ganso. La jeune marque espagnole née en 2005 surfe sur la vague preppy en superposant – à prix raisonnable – style classique et tentation pour les teintes vives. Les pièces intemporelles comme le caban ou le chino sont déclinées dans des draps simples et seules des touches de couleur permettent de deviner rapidement l’origine du vêtement. Sur le chino, c’est le fond de la poche arrière qui sera rouge faisant apparaitre deux lignes écarlates sur le fessier ; sur le caban, c’est le dessous de col qui va être coupé dans un tissu à cravate rayé. Dans le même genre aux USA, on trouve Vineyard Vines, toujours très acidulée.

Qu’en penser?

Mon sentiment est ambivalent. La première chose qui me vient à l’esprit – presque de manière prépondérante – est que la couleur n’est pas un crime! A l’heure où l’habillement vend à longueur de boutique du gris, du marine et du noir, un peu de vivacité fait du bien. Le rouge vif, le jaune acidulé, le vert citron, le bleu lagon, c’est très agréable et cela embellit le quotidien. Donc, il est très délicat de critiquer. La couleur, c’est chouette!

Mais quand même, j’ai tendance à être chagriné. Passé le sourire sur les touches opportunes de couleur, je ne peux m’empêcher de penser que quelque chose cloche.

Ce qui est gênant pour moi est la cacophonie qui nait de telles tenues. Non pas que je sois contre la couleur, mais contre la couleur utilisée n’importe comment.

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Dans une tenue classique, la couleur est amenée de manière ordonnée, à des endroits convenus : la cravate, la pochette, les chaussettes, pourquoi pas le pull ou le sous-pull. La couleur peut être soit accessoire (comme une pochette sur un costume sombre) soit instigatrice (un pantalon de velours grenat servant de base à un camaïeu automnale). Elle sert à égayer un ensemble discret ou à construire une tenue engagée.

Bien qu’ils vendent des vêtements franchement pétards, les produits ornés de chez El Ganso recourent à la couleur de manière accessoire dans un troisième voie. Pour le jeune homme qui ne porte pas de cravate ni de pochette, c’est l’occasion de porter un peu de couleur.

Troisième voie parceque les touches de couleur sont liées au vêtement. Les accessoires comme la cravate ou les chaussettes permettent de construire  des tenues changeantes avec des accords de couleurs changeants. Mais lorsque la couleur est intégrée au vêtement, il faut alors avoir la panoplie d’ensemble. Un chino marine avec une ceinture rouge ira-t-il avec tout? Si la tenue est systématiquement construite sur le trio marine-rouge-blanc, alors c’est sympa. Si un pull orange et un caban avec du rose sont rajoutés, c’est compliqué. Il faudrait idéalement construire la garde robe sur trois quatre couleurs pour que tous les vêtements aillent ensemble à la fin.

Ainsi, la touche de couleur sur le vêtement qui apparait comme une incitation à l’achat devient un frein à l’usage harmonieux et raisonnée. Et mélangés entre eux, ces vêtements peuvent devenir cacophoniques.

Il suffit pour cela de faire une petite recherche sur google. Pris individuellement, chaque vêtement avec sa touche de couleur est très agréable à voir. Multipliées ensemble, ces couleurs deviennent lourdes et plus élégantes du tout. L’idée devient une fausse bonne idée lourdingue. Mais ce n’est que mon avis. Je continue d’apprécier El Ganso pour sa démocratisation de la couleur tout en restant circonspect sur l’harmonie générale.

Les magnifiques vêtements militaires des 16ème et 17ème siècles sont toujours très hauts en couleurs, passepoils, boutons, parements etc… Mais ils étaient normés et portés en harmonie. Il y avait un sens général.

Je comprends l’engouement pour ces vêtements, à la fois simples et rehaussés par ci par là. Pour un homme qui s’habille sobrement d’un chino marine et d’une chemise en oxford bleu, voir que sa chemise présente sous les boutons un gros-grain coloré est divertissant. Mais je pense qu’il serait préférable que la qualité soit supérieure.

La couleur est dure à vendre, j’en sais quelque chose. Elle n’est jamais spontanée pour les hommes. Elle devient plus facile à acheter si le prix est pas cher. Chez El Ganso, on trouve des petits blazers pour 200€. Que peut-on penser de la qualité à ce prix? Si le modèle était plus raffiné, il vaudrait le triple. Alors, le client réfléchirait bien plus avant d’acheter. Pour les hommes, l’amusement a ses limites : le prix. Il veut bien rigoler si c’est pas trop cher. La question au final est  : est-ce bien durable? A suivre.

Belle semaine, Julien Scavini

 

Le pantalon blanc d’hiver

Après les fêtes et en même temps que la neige arrive la saison du blanc dans la distribution. Cadeaux et mets délicats cèdent le pas au linge de maison. Jusqu’à une date récente, serviettes de toilette, nappes, taies d’oreillers étaient blancs, parfois finement rayés de couleurs pastels. Le développement des pigments artificiels permet maintenant au linge d’être de toutes les couleurs. Le blanc se salie plus vite il est vrai.

C’est pour cette raison certainement que la chemise blanche, incontournable au siècle dernier, cède de plus en plus sa place au profit de modèles colorés. Même les sous-vêtements sont de moins en moins blancs. Les maillots de corps toutefois ont l’air de rester non teintés. Rares sont les vêtements à être blancs. L’été, chemises, vestes, pantalons et bermudas sont élégants ainsi. Mais ne sont pas légions non plus.

Avec le temps, la seule chose qui semble vouloir rester blanche sont les semelles des baskets. Mais comme disaient deux de mes clients un jour : « elles sont très belles neuves ou alors défoncées ». L’entre-deux, vaguement sali, n’est pas esthétique. Curieuse idée finalement que de concevoir l’endroit le plus facilement salissable du corps en blanc. Peut-être que ce faisant, la semelle blanche crée un filtre entre le corps et le sol. Le blanc repousse la souillure. C’est une proposition de l’ordre du sacré. Y-aurait-il un sens symbolique dans cette chaussure ô combien moderne? C’est amusant de l’imaginer.

A l’inverse de l’été, l’hiver le blanc se porte très peu en vêtement de dessus. Certes, un manteau en laine bouillie blanc, comme un dufflecoat, peut être magnifique. Il n’y a guère qu’à Pitti (qui commence) que l’on voit ça. Jean Cocteau aimait aussi le dufflecoat blanc. Flamboyant.

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Le pantalon blanc – ou à peine crème – est rare en hiver. Mais pas dénué d’une certaine élégance. Rares sont les messieurs à vouloir tenter l’expérience. Le velours ou le coton peau de pèche blanc est particulièrement beau. Salissable aussi vous me direz. Avec un haut camel ou même gris clair, la tenue apparait lumineuse. Finalement, loin d’être morne et froid, le pantalon éclaire la personne. Comme un pantalon rouge vif réchauffe et égaye, le pantalon blanc irradie de lumière. Il s’oppose à la saison finalement.

C’est une façon de voir les choses très italienne j’en conviens. J’y décèle trois avantages :

  1. la possibilité de jouer sur un contraste fort entre le haut et le bas,
  2. la création d’une harmonie douce de teinte légère, comme une veste camel,
  3. rendre légère une tenue qui serait lourde par ailleurs (le cas typique étant une veste en tweed un peu pépère). Le blanc permet de moderniser une telle veste à moindre frais. C’est d’ailleurs souvent un truc mis en œuvre par les italiens.

Le jean blanc d’un autre côté, s’il est certes connoté très ‘Nice bling-bling’ peut, bien accessoirisé, offrir de beaux accords en hiver. Il peut faire merveille associé à une paire de bottines en veau-velours et un bon col-roulé. Soyons attentif au Pitti, je suis sûr que nous en verrons !

Je vous souhaite une bien belle année et pour commencer, une bonne semaine !

Julien Scavini