Le blazer noir

La semaine dernière, rue Saint-Dominique, je suivais un homme de haute taille, assez élégant, ce qui n’est plus commun. Il portait un jean bleu, des chaussures sombres et un blazer que je pris naturellement pour bleu marine. Seulement voilà, quelque chose clochait. À chaque changement de lumière, je cherchais le bleu. Bleu nuit peut-être ? Bleu encre ? Un marine vraiment très, très foncé ? J’ai fini par me rapprocher un peu avant que nos chemins se séparent, et je dus finalement me rendre à l’évidence : son blazer était noir. Tiens donc !

Le blazer noir est une curieuse figure de style. Pour le puriste, il serait même presque une contradiction dans les termes. Le blazer classique est bleu marine. Droit ou croisé, avec boutons de métal ou de corne, il appartient à cette grande famille des vêtements dépareillés qui ont lentement quitté les clubs sportifs et les ponts des bateaux pour rejoindre la ville.

Certes, les Anglais ont produit des blazers rouges, verts, jaunes, parfois rayés comme des stores de véranda ou chargés d’écussons. Que les Américains adorent copier. Le noir toutefois est plus rare. Le noir appartient traditionnellement à d’autres chapitres du vestiaire masculin : le smoking, l’habit, la robe d’avocat, et bien entendu le costume noir, qui peut vite faire « cheap« . La mode féminine l’a de son côté et depuis longtemps adopté comme une évidence.

Le blazer noir semble revenir. SuitSupply en propose plusieurs interprétations et on commence à le voir davantage, notamment porté très simplement avec un jean. Simon Crompton, de Permanent Style, s’est lui-même essayé à l’exercice avec une veste noire en tweed chevron.

A mon collaborateur je relatais l’homme que j’avais suivi et cette remarque lui traversa l’esprit : le noir est peut-être la couleur qui exige le plus beau des tissus. Cela paraît paradoxal. On pourrait croire qu’une couleur aussi radicale se suffit à elle-même. C’est tout le contraire. Le noir ne pardonne rien. Prenez une laine peignée un peu plate, un tissu quelconque avec le léger lustre des costumes industriels, et immédiatement la veste noire ressemble à une simple veste de costume séparée de son pantalon. La tarte à la crème du mauvais chic. Il ne manque plus que les chaussures pointues.

Un blazer noir doit donc prouver son pedigree.

Un tweed noir ou anthracite très profond fonctionne formidablement. Une flanelle aussi. Un beau drap peigné d’aspect cachemire peut donner cette profondeur particulière que le noir réclame. Un tissu très lisse peut convenir également, mais il faudra alors qu’il possède quelque chose de plus : de la soie, un fil particulier, une richesse de surface qui accroche doucement la lumière. Car le noir a besoin de relief.

Crompton arrive finalement à la même conclusion en choisissant un chevron. Ce n’est pas seulement une texture décorative : le dessin du tissu indique immédiatement que nous ne sommes pas devant une veste de costume esseulée.

La coupe peut aider aussi. Une épaule napolitaine, des poches plaquées, des boutons de corne sombre, éventuellement un peu de souplesse dans le porté, ou d’ampleur. Bref, tout ce qui éloigne la veste de l’uniforme professionnel de l’industrie du luxe, et la rapproche d’un véritable vêtement de loisir. Et alors, cela fonctionne bien.

Avec un jean bleu, un certain panache se dégage. Avec un pantalon gris foncé, c’est une sobre allure urbaine chic qui apparait. Dans ces deux cas, le noir remplace le bleu marine en un clignement d’œil, sans problème. Il faudrait tenter avec un pantalon de laine crème. Ça commencerait à devenir plus démonstratif.

Je ne conseillerais certainement pas le blazer noir comme première veste dépareillée. Le bleu marine reste infiniment plus facile. Puis le brun ou le vert. Mais lorsque l’armoire est déjà bien remplie et que les blazers bleus commencent à former un beau contingent sur les cintres, pourquoi pas ?

À une condition toutefois : ne pas mégoter sur le tissu. Un beau noir doit avoir de la matière. Sinon, il n’est que noir.

Larry Silverstein, le milliardaire en couleurs

Le 11 septembre revient chaque année avec ses images terribles. Comme beaucoup, sans doute, j’ai été profondément marqué par cette journée (j’étais au lycée) et, en lisant récemment quelques articles sur les attentats, je suis tombé sur un personnage que je connaissais finalement assez peu : Larry Silverstein, grand promoteur immobilier new-yorkais.

Son histoire paraît presque écrite pour le cinéma. À l’été 2001, Silverstein conclut avec la Port Authority un bail de quatre-vingt-dix-neuf ans sur le World Trade Center, dans une opération évaluée à environ 3,2 milliards de dollars. Quelques semaines plus tard seulement surviennent les attentats. Plus incroyable encore : ce matin-là, lui qui avait pris l’habitude de rencontrer les locataires autour d’un petit déjeuner au sommet de la tour nord, à Windows on the World, n’y était pas. Sa femme avait insisté pour qu’il honore un rendez-vous chez le dermatologue qu’il voulait encore repousser. Ce détail lui sauva vraisemblablement la vie.

Mais si je veux parler ici de Larry Silverstein, ce n’est pas de ses immeubles. C’est évidemment de ses chemises.

Car l’homme offre un merveilleux condensé du grand vestiaire d’affaires américain des années 1980 et 1990. Costume souvent sombre, parfois rayé, cravate éclatante et, surtout, cette fameuse chemise à col blanc contrastant, généralement accompagnée de poignets blancs. Le corps de la chemise peut être bleu, mais Silverstein ne s’arrête certainement pas à cette prudence : on rencontre chez lui des rayures mauves, roses, jaunes, rouges, parfois plusieurs couleurs à la fois.

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Ce col blanc fut l’un des grands signes du power dressing américain. On pense immédiatement à Wall Street, aux banquiers, aux avocats et, bien sûr, à Gordon Gekko, sur lequel j’avais écrit ici. Il possède pourtant une origine parfaitement classique : autrefois, cols et parfois poignets étaient des pièces détachables, lavées et empesées séparément de la chemise. Mais revenu dans les années 1980, le procédé ne disait plus vraiment « économie de blanchisserie ». Il disait plutôt : j’ai réussi.

Et Larry Silverstein pousse la logique assez loin. Ses cravates sont volontiers orange, fuchsia, rouge vif ou couvertes de motifs géométriques. Quant aux pochettes, elles reprennent quelquefois très directement les couleurs, voire le dessin, de la cravate.

Or, le lecteur fidèle de Stiff Collar le sait, je passe mon temps à dire qu’il ne faut précisément pas faire cela. La pochette ne doit pas être la petite sœur jumelle de la cravate. Une pochette blanche, ou un motif discrètement coordonné sans être identique, donnera presque toujours davantage d’élégance. Une élégance anglaise de Lord. Le camaïeu trop évident fait vite « coffret cravate-pochette offert à Noël ».

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Et pourtant…

Chez Silverstein, cela fonctionne précisément parce que tout le personnage est ainsi. Il y a quelque chose du vieux milliardaire new-yorkais, du promoteur qui aime être vu et ne demande la permission à personne. Dans le genre : un de mes clients français qui fait le même métier me racontait un jour qu’à son premier coup à l’âge de trente ans (un centre commercial), il avait déboulé à la réunion avec des sommités locales et intervenants du projet, dans une énorme Mercedes avec chauffeur. Pour impressionner car le coup était plus gros que lui. Et ça avait fonctionné… Ce doit être un trait de ce métier. Revenons à Silverstein. Ce n’est pas l’élégance britannique discrète donc, certainement pas le chic parisien qui prétend n’avoir fait aucun effort. C’est une élégance d’argent heureux, un peu tapageuse, presque datée, mais parfaitement assumée. En voilà une chemise extravagante :

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Et finalement j’aime assez cela. Lorsqu’un défaut de goût est répété avec suffisamment de constance, il finit parfois par devenir un style. Qu’on ne peut discuter ! Il a aujourd’hui 94 ans.

Belle soirée.

Julien Scavini

S’habiller quand Paris brûle

Mon Dieu qu’il faisait chaud à Paris. Une chaleur immobile et sans pitié la semaine dernière. Une chaleur qui rend toute idée de veste parfaitement absurde. Inutile de penser costume, même en seersucker, même en laine froide, même dans le plus aérien des draps tropicaux. À un certain degré, l’élégance classique capitule. En rase campagne. Mais je ne peux m’empêcher d’essayer de négocier. Et je dois l’avouer : j’ai été pris au dépourvu. Moi qui suis censé savoir m’habiller, je ne savais plus très bien quoi mettre. Pour le bas, tout allait encore. J’avais des pantalons de laine très fine, du lin, du seersucker de laine, des mocassins souples, des chaussettes discrètes. J’ai même osé les espadrilles, c’est dire l’état de nécessité. Mais pour le haut, quelle misère !

J’ai bien un stock de chemisettes faites il y a plusieurs années. Hélas, elles ont mal vieilli. En lin bleu marine, elles se sont délavées, elles ont pâli, et faisaient triste mine à côté d’un pantalon bleu mieux tenu. C’est tout la difficulté de projeter du lin contre de la laine. La laine est belle, le lin fait moche. Au surplus, elles ont deux poches poitrine à soufflets et rabats, leur donnant une allure trop safari, trop voyageur, pas assez citadine. Je les ai portées tout de même. Mais sans joie. Je ne les renie pas, mais elles ne font pas habillées !

La chaleur extrême met l’élégance à rude épreuve. Mes clients de Dubaï ou d’ailleurs sourient lorsqu’on leur parle de tissus légers. Là-bas, disent-ils, ils ont froid dans les tours. Ils cherchent plutôt des costumes un peu épais. À Paris, rien de tel. Pas de climatisation américaine à plein régime. De la chaleur, de la vraie, de l’authentique !

Alors j’ai observé. Comment s’habiller chic ? Mes collaborateurs, mes clients, les passants. Un client fut très chic : mocassins beiges très souples façon Loro Piana, pantalon de lin beige, polo en maille beige. Rien de spectaculaire. Mais une harmonie parfaite, douce, monochrome. Un autre portait un jean large sur des penny loafers et chaussettes blanches, avec un débardeur sous une chemisette rayée épaisse. Très Ivy et très beau aussi. Deux exemples très maitrisés. Et moi, j’étais minable à côté, je le reconnais humblement.

De ces observations, j’ai tiré une conclusion simple : l’été prochain, je serai mieux armé.

Il me faudra d’abord des polos en maille. Non pas ces polos en piqué de coton genre Ralph Lauren, souvent délavés, mous et trop sportifs. Le polo en maille est une tout autre affaire. Il tombe mieux, il tient mieux, il prend mieux la couleur. J’en avais fait un long article. Et rendez-vous compte, je suis comme le gouvernement. J’avais fait cet article, ce rapport, et puis je ne l’ai pas appliqué. Pas un polo ainsi dans ma garde robe… Diantre ! Simon Crompton, sur Permanent Style, en fait justement un indispensable d’été : le col et la construction tricotée donnent au polo une allure plus habillée, capable d’accompagner aussi bien un pantalon tailleur qu’une tenue plus décontractée. Il en faut donc plusieurs : bleu marine, blanc, bleu ciel, sable peut-être.

Il me faudra ensuite de vraies chemisettes chics. Col cubain un peu ouvert, pas de poche poitrine, pas de détail inutile. Des chemisettes épurées. Dans des mélanges simples de lin et coton, en blanc, écru, bleu uni ou rayé. Des chemises courtes, mais dignes. Légères, mais pas négligées.

Car lorsque la tenue se réduit à presque rien (souliers, pantalon et haut, plus un chapeau) il faut redoubler d’attention. L’élégance ne vient plus de la construction d’une veste, ni du roulé d’un revers, ni du tombé d’une épaule. Elle vient de l’accord des couleurs, des matières, des proportions. Un camaïeu de beige et de blanc. Ou une harmonie autour du bleu marine. Peut-être un dégradé de gris clair, pour ceux à qui cette couleur va mieux qu’à moi. Je pense que c’est très important pour l’allure tailleur cette étude d’une tenue avec une harmonie de couleur.

La canicule est une épreuve. Elle force le tailleur à l’humilité. Elle rappelle qu’il existe des jours où la veste n’est plus un vêtement, mais une punition. Reste alors à inventer une élégance minimale, mais tenue. Une élégance de survie.

Cet hiver, donc, je vais acheter des hauts d’été. Quelle drôle d’idée. Mais c’est ainsi que l’on prépare les batailles importantes : longtemps à l’avance. L’année prochaine, lorsque Paris brûlera de nouveau, je serai, je l’espère, mieux paré à résister.

Pensées solidaires à ceux qui eurent chauds !

Belle semaine, Julien Scavini

Ps: j’écoutais ma radio favorite : https://www.radio.fr/s/hollywoodcandlelight

Le costume en baskets ?

Il y a des sujets qu’il vaudrait mieux éviter. Par prudence ou par simple respect de la tradition ? Et puis il y a des sujets qui reviennent par la fenêtre, même lorsqu’on a soigneusement fermé la porte. L’association de la basket (aussi appelée tennis ou sneaker, je m’y perds), avec le costume fait partie de ceux-là.

Je dois confesser que je l’ai rarement pratiquée. Non par snobisme absolu, je crois. Mais parce que le costume appelle naturellement une chaussure. Une vraie chaussure. Une richelieu, un derby, un mocassin parfois. Quelque chose qui a une tenue, et si possible un peu de cette gravité qu’apporte la semelle cousue. Nous sommes tout de même sur Stiff Collar. On ne va pas ouvrir la porte trop grand à la chaussure de sport sans trembler un peu.

Et pourtant.

Pour avoir seulement essayé une fois, je dois dire que je fus presque conquis. C’est une association de deux légèretés. Le pantalon de laine fine, lorsqu’il est bien coupé, est plus léger que bien des jeans, plus agréable que bien des chinos, plus fluide que presque tout ce que l’homme moderne porte au quotidien. Il accompagne. On ne le sent presque pas.

La sneaker, quant à elle, lorsqu’elle est souple, simple et moelleuse, ajoute une sensation assez délicieuse. Le pied n’est plus tenu comme dans une chaussure de ville. Il est amorti et presque bercé. L’ensemble donne alors une impression rare : celle de flotter doucement. Je me convaincs presque en écrivant ces lignes. C’est honteux.

Il faut dire que l’expérience me revient précisément. En 2020, je partis visiter Vienne en Autriche en plein hiver. J’emportais pour le week-end un pantalon de flanelle épais, gris, moelleux, de ceux que l’on est heureux d’avoir dans une valise lorsque le thermomètre descend. Et à l’aéroport, je me laissai convaincre par une paire de sneakers noires Lacoste, toute simple, presque anodine. Rien de voyant. Rien de technique. Le temps d’un week-end avec beaucoup de marche, ce fut bien efficace. Et même, disons-le, très agréable.

Alors que faire de cette constatation ?

Car il faut observer ce qui nous entoure. Je suis un amateur du costume. Pas un chausseur. Je défends donc ma paroisse, celle du pantalon bien coupé, de l’étoffe qui tombe avec grâce. Si l’homme contemporain ne veut plus porter de chaussures lourdes, doit-on pour autant abandonner le costume ? Faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain, ou accepter que le bas puisse se détendre un peu, pourvu que le haut garde sa dignité ?

Voyez plutôt les stewards dans les avions. Voyez certains serveurs dans les restaurants. Beaucoup sont aujourd’hui obligés de faire cette association : formalisme à la jambe, souplesse au pied. Le pantalon est sombre, net, presque uniforme ; la chaussure, elle, doit permettre de marcher, de piétiner, de rester debout des heures. L’élégance professionnelle a rencontré la podologie. Ce n’est pas très poétique, mais c’est réel. Même si je sais que le pieds, dans le temps, se tient mieux dans une chaussure fermée, les podologues le disent je crois.

Voyez aussi nombre de messieurs argentés. Ils ne s’embarrassent plus toujours de la lourde chaussure à lacets en cuir, montée Goodyear, cirée le dimanche. Il n’y a qu’à observer le succès immense de ces mocassins souples à semelle blanche, chez Loro Piana et copiés partout. La chaussure chic est devenue pantoufle de luxe. Elle ne claque plus sur le trottoir. Elle glisse.

Le débat est encore plus sensible en été. Iriez-vous à Roland-Garros en richelieus, sous la chaleur, sur les allées poussiéreuses, entre deux tribunes et trois verres d’eau tiède ? Peut-être. Il y a des tempéraments héroïques. Mais beaucoup préféreront une chaussure plus légère, plus souple, moins cérémonieuse. Et il faut bien reconnaître qu’avec un costume clair, une veste dépareillée, un pantalon de laine froide ou de coton, la chaussure très formelle peut parfois paraître plus raide que distinguée. Je le vois le dimanche matin devant l’Eglise. Est-ce que ces gros godillots mal cirés avec un chino un peu avachi sont chics ? Ou un peu fanées?

Toutefois, la sneaker avec le costume demande un tact extrême. Elle ne pardonne presque rien. C’est même tout le paradoxe. On croit introduire de la décontraction, et l’on découvre qu’il faut être plus attentif encore qu’avec une chaussure classique.

La sneaker doit être basse. Elle doit être fine. Elle doit laisser le pantalon descendre proprement, sans former d’accordéon, sans se coincer sur une languette trop épaisse ou une semelle trop volumineuse. Une grosse chaussure de course, avec ses renforts, ses couleurs, ses mousses apparentes, détruit immédiatement la ligne. Le pantalon de costume est une chose délicate. Il n’aime pas les obstacles. Il faut peut-être faire un ourlet plus court ?

La sneaker doit aussi être sobre. Blanche, écrue, gris clair, bleu marine, noire parfois. Le moins de logos possible. Le moins de coutures inutiles. Le moins d’effets. Il ne s’agit pas de faire entrer le vestiaire sportif dans le costume comme un invité bruyant. Il s’agit plutôt de trouver une chaussure silencieuse, dont la forme puisse dialoguer avec la netteté du pantalon.

C’est là que Permanent Style a raison, lorsqu’il rappelle que la sneaker acceptable avec des vêtements habillés doit emprunter quelque chose à la chaussure de ville : une ligne simple, une minceur, une certaine austérité. Elle ne doit pas seulement être chère. Elle doit être discrète. Et surtout, elle doit savoir jusqu’où ne pas aller. Au-delà d’un certain formalisme (costume sombre, chemise blanche, cravate, rendez-vous important), la chaussure classique reprend ses droits. Et c’est très bien ainsi.

Un ami me parlait récemment de son étonnement devant la gamme Bexley. Nous ne commenterons pas ici la qualité, ce n’est pas le sujet. Mais le style, assurément, est intéressant. On y trouve cette sobriété que les grandes marques italiennes ont beaucoup popularisée : des sneakers simples, unies, basses, peu dessinées, qui cherchent moins à être des objets de mode qu’à accompagner un pantalon. C’est probablement cela, la bonne direction.

Car la question n’est pas : « Peut-on mettre des baskets avec un costume ? » La question est plutôt : « Quel costume ? Quelles baskets ? Et pour quelle circonstance ? »

Avec un costume de ville très formel, à la coupe nette, porté avec chemise et cravate, la sneaker reste difficile. Elle donne vite l’impression d’un raccourci, ou d’une volonté trop visible de paraître moderne. Avec un costume souple, une veste déstructurée, un tee-shirt uni, un polo en maille, une chemise ouverte, l’affaire devient plus naturelle. Avec un pantalon de flanelle, de laine froide, de lin ou de coton, porté sans emphase, la basket peut même devenir charmante.

Il faut aussi que le pantalon soit bien choisi. Il peut être assez slim sur la cheville et donc court, ou bien large et donc très actuel. Je ne suis pas sûr que le revers soit logique. Une longueur légèrement plus courte est souvent préférable je le disais, car la sneaker n’a pas le même cou-de-pied qu’une chaussure classique. Là encore, tout est affaire de millimètres. L’élégance moderne n’est pas plus facile que l’ancienne. Elle est seulement moins codifiée encore.

Je crois donc que la sneaker peut sauver le costume, dans certains cas. Voilà une phrase que je n’aurais pas cru écrire. Elle peut le rendre plus praticable, plus voyageur, plus urbain. Elle peut convaincre un homme qui n’aurait pas mis de pantalon de laine d’en porter un. Elle peut réintroduire la fluidité du beau tissu dans des vies qui n’acceptent plus la contrainte. À condition, bien sûr, de ne pas appeler cela de l’élégance formelle. C’est autre chose. Une élégance de relâchement, de marche, de week-end, d’aéroport, de musée, de terrasse, de chaleur.

La chaussure en cuir garde sa majesté. Elle reste indispensable. Elle est même souvent plus belle, plus émouvante. Mais la sneaker, lorsqu’elle est choisie avec modestie, peut être une alliée inattendue du costume. Non pour l’avilir. Non pour le transformer en uniforme de start-up. Mais pour lui donner une chance supplémentaire de vivre encore.

Après tout, mieux vaut un beau pantalon de laine porté avec des sneakers fines, qu’un mauvais jean porté avec des souliers précieux, non? Enfin je pense. Et puis il y a aussi les tassel loafer avec des semelles souples, comme les Belgian loafers. Ils sont le parfait entre deux, le trait d’union entre la chaussure classique et le basket. Ce qui vous avouerait, donne beaucoup de possibilités aux élégants. Le curseur a beaucoup de positions !

Belle semaine, Julien Scavini

S’habiller au quotidien

Dans un monde peu habillé, s’habiller devient vite trop. C’est sans doute la difficulté centrale aujourd’hui pour qui s’intéresse au vêtement classique : non pas comment bien s’habiller, mais où placer le curseur. Il fut un temps où la question ne se posait pas. Le costume était un uniforme. On l’enfilait pour aller travailler, comme on enfile aujourd’hui un jean. Il n’appelait aucun commentaire. De la même manière, porter un costume pour dîner au restaurant relevait de l’évidence, non d’un effort.

Aujourd’hui, la situation s’est inversée. Le costume est devenu une exception. Et toute exception attire le regard. Dans la vie quotidienne, hors contrainte professionnelle, rares sont ceux qui s’habillent en tailleur. À part quelques jeunes passionnés (qui aiment s’informer sur le sujet) la plupart des hommes ont abandonné ces codes, non par rejet, mais par simple glissement des usages.

Dès lors, une difficulté apparaît. Comment continuer à s’habiller avec une certaine exigence, sans paraître déguisé ?

Je regardais récemment dans un livre, une photographie prise en 1989. Une dizaine d’ingénieurs, autour d’un truc. Tous, ou presque, portaient une veste. Refaites la même image aujourd’hui. Il est probable qu’il n’y en aurait aucune. Ce basculement est profond. Et il ne concerne pas seulement le costume, mais l’ensemble de la grammaire vestimentaire.

Alors que reste-t-il, si l’on est attaché à cette esthétique ? Résister, dira-t-on.

Mais c’est une réponse un peu facile. C’est comme ces chefs qui expliquent qu’il suffit de cuisiner pour bien manger le soir, sans voir qu’un dîner fait maison, entrée-plat-dessert, relève pour beaucoup d’une organisation complexe. S’habiller demande, aussi, une forme d’énergie.

La vraie piste est ailleurs. Elle consiste à ne plus penser en termes de règles, mais en termes de dosage. Le vêtement classique n’est pas un bloc. C’est un spectre.

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Une veste portée avec une chemise et un pantalon de flanelle n’a pas la même signification qu’une veste portée avec un polo ou un jean. Et pourtant, c’est la même veste. Autrement dit : ce n’est pas la pièce qui fait la formalité, mais l’ensemble. C’est ici que se joue le bon curseur.

Mais faut-il encore porter une veste ? La question mérite d’être posée. Car la veste est coûteuse. Et dans certains environnements, bureaux ouverts, transports, vie urbaine décontractée, elle peut sembler excessive.

Et pourtant, elle reste une pièce essentielle. Non pas parce qu’elle est formelle, mais parce qu’elle donne une forme. Elle structure fortement la silhouette. Une veste, même portée sur un jean et une chemise ouverte, apporte une cohérence immédiate. Elle évite cette impression diffuse de tenue “au hasard”. Mais à condition qu’elle soit adaptée à notre époque. Lourde, rigide, contrainte, elle devient impraticable. Souple, légère, presque déstructurée, elle redevient naturelle.

Et si la veste disparaît ? Il reste alors des substituts. Les vêtements contemporains ont produit leurs propres équivalents : vestes de travail, blousons en suède, surchemises. Moins formels, mais capables de jouer un rôle similaire. Ils ne remplacent pas la veste. Ils traduisent autrement la même intention.

Au fond, la solution tient peut-être en une idée simple : se construire une forme d’uniforme personnel.

Non pas un costume au sens strict, mais une combinaison récurrente, ajustée à sa vie. Un pantalon bien coupé. Une chemise ou un polo de qualité. Une pièce de dessus, veste ou alternative. Et quelques variations autour. Ce n’est pas spectaculaire. Mais c’est précisément ce qui fonctionne. Le problème n’est pas tant de s’habiller bien que de trouver une formule répétable. C’est la clé : le style quotidien n’est pas une performance sartoriale, c’est un système.

Car l’élégance, aujourd’hui, ne consiste plus à suivre une norme. Elle consiste à maintenir une ligne, dans un monde qui n’en impose plus. Et cela demande moins de règles que de justesse je pense.

Bonne réflexion sur ce sujet complexe du quotidien. Et belle semaine, Julien Scavini

Travailler son camaïeu de couleurs

J’étais assis récemment sur un banc près de ma boutique, attrapant quelques rayons de soleil. Un monsieur passa devant moi, téléphone à l’oreille. Il marchait d’un pas tranquille, absorbé dans sa conversation, mais vêtu avec une recherche évidente. Pantalon de velours fin couleur mastic, parka dans l’esprit d’une field jacket, presque de la même teinte. En bas, des baskets sobres, manifestement choisies avec soin, qui achevaient l’ensemble sans bruit.

C’était superbe. Superbe parce que presque rien ne dépassait. L’ensemble formait un camaïeu de beiges / ficelle très doux, comme une variation autour d’une seule note. Une tenue simple en apparence — presque trop simple — mais dont l’équilibre trahissait une certaine maîtrise.

Cela m’a faisait penser à quelques clients, qui développent une forme d’obsession chromatique de ce genre. Non pas au point de n’avoir dans leur penderie qu’une seule couleur (ce serait un peu monacal) mais plutôt une famille de couleurs. Ils raisonnent par camaïeux. Les beiges avec d’autres beiges ; les bleus avec d’autres bleus, ou des gris ; les marrons glacés avec des blancs cassés.

Chaque matin, ils recomposent une variation autour du même thème, comme un musicien qui improviserait sur une partition très simple. D’une certaine manière, c’est exactement la manière de penser que distillent certaines maisons de luxe discrètes. Chez Zegna, Cucinelli, ou Loro Piana, l’élégance repose souvent sur cette continuité chromatique : un monde de bruns, de sables, de gris doux, où chaque pièce semble parler la même langue.

Et il faut bien reconnaître que cela fonctionne. Mais ce n’est pas totalement contemporain. Ou plutôt : cela ne l’est plus tout à fait. Car ce principe existait déjà dans les années 1980. Giorgio Armani travaillait beaucoup ces harmonies très serrées : chemises grises avec costumes gris, chemises marines avec costumes marines. Une sorte d’épure chromatique qui produisait une silhouette extrêmement calme. Et qui à l’époque était révolutionnaire, si l’on se met dans la perspective de la mode anglaise, plus colorée et héraldique.

La couleur y devenait presque une matière. Cette économie dans la palette apporte une sobriété particulière. Et c’est là que réside le paradoxe : la tenue paraît très simple, mais l’effort pour parvenir à cette simplicité est souvent notable. La simplicité est rarement simple.

À l’inverse, je pense souvent à tant de jeunes (et moins jeunes) qui sont sur leur chemin d’éducation sartoriale. Et qui, guidés par l’enthousiasme, partent dans toutes les directions à la fois. Ce que je fis !

Une veste en tweed marron ici. Une chemise rayée rouge là. Une cravate madder violette. Un pantalon vert olive. Chaque pièce est belle, intéressante, pleine de caractère. Mais leur coexistence quotidienne peut devenir plus difficile à coordonner. Elles peuvent aller ensemble. Mais cette matière n’est pas si facile à bien manipuler. Cela produit parfois ces tenues un peu bancales que nous avons tous connues.

Quel jeune (dont je fus) ne s’est pas demandé, devant son miroir : « Est-ce que ça va avec ça ? » Tout en ayant le sentiment étrange d’avoir fait beaucoup d’efforts… pour finalement se sentir un peu mal fagoté. Il y a là une leçon peut-être.

Dans une éducation sartoriale, comme dans beaucoup de choses, ne faudrait-il pas commencer par le moins ? Une économie de moyens pour une économie d’allure. Car le (seul) avantage de compter les sous, c’est qu’il faut chercher à faire bien avec moins. Se contenter, par exemple, d’une penderie construite autour des beiges et des marrons si l’on estime que ces couleurs flattent son teint. Ou bien du marine et du gris si l’on souhaite une allure plus urbaine, plus discrète. Une garde-robe comme un petit territoire chromatique.

Après tout, les architectes ne s’habillent-ils pas presque tous en noir ? C’est une autre forme d’épure. Une épure radicale, presque conceptuelle. Même si, je dois l’avouer, je déplore toujours un peu cette couleur de corbeau, qui donne parfois l’impression que l’élégance s’est mise en deuil. Mais l’idée demeure intéressante.

Car au fond, choisir une couleur (ou une famille de couleurs) ce n’est pas se limiter. C’est se donner un cadre. Et comme souvent en matière d’élégance, c’est la contrainte qui produit la liberté.

Belle semaine, Julien Scavini

(Ce soir, j’écoutais pour écrire ce billet un vinyle déniché de peu : Mozart , Concerto pour Flûte et Harpe, Jean-Pierre Rampal & Lily Laskin, chez Erato.).

La couleur : luxe et liberté ?

Le vestiaire masculin classique se méfie de la couleur. Il la regarde de loin, avec prudence. La couleur dépasse le cadre ! Je ne cesse de vanter les mérites du bleu, du gris, du beige — ce triumvirat rassurant où tout s’assemble sans effort, où l’on peut s’habiller tôt, mal réveillé, et garder malgré tout une forme de cohérence. L’élégance, dans sa version orthodoxe, est souvent une discipline : elle évite l’excès et refuse l’imprévu, grâce à une palette réduite. La couleur franche, elle, exige autre chose. Elle impose un choix net, donc une prise de parole.

Car il existe une chose curieuse avec la couleur vive : si elle est rare, elle est parfois très appréciée. On la remarque dans la rue, on la commente, on la trouve “charmante”, “audacieuse”, “fraîche”. Et, presque immédiatement, on ajoute — explicitement ou non — qu’on ne s’y risquerait pas soi-même. La couleur est donc un plaisir que l’on consomme par procuration. Ce n’est pas tant qu’elle serait laide ou vulgaire : c’est qu’elle est socialement coûteuse. Elle attire le regard, et le regard (en France notamment ?) n’est jamais totalement neutre.

C’est précisément ce qui rend intéressante l’idée suivante : et si la couleur, au fond, n’était pas qu’une affaire de goût, mais une affaire de position ? Non pas seulement au sens “classe sociale” façon manuel de sociologie, mais au sens plus subtil : la place occupée et, surtout, la tranquillité avec laquelle elle est occupée. La couleur est souvent portée avec aisance par deux types de personnes, en apparence opposées. Les messieurs argentés d’abord : ceux qui achètent sans se questionner. Pas de calcul, pas d’hésitation, pas de débat intérieur au moment de passer à la caisse. Ils n’achètent pas un vêtement coloré pour envoyer un message : ils l’achètent parce que cela les amuse, ou parce que la couleur les flatte, ou simplement parce que l’objet existe. La couleur, chez eux, n’est pas une revendication : c’est un non-sujet. Et puis il y a les moins riches qui, par tempérament ou par stratégie, veulent donner une impression de liberté, d’insouciance, parfois de futilité assumée. Observons Le Prince Jardinier qui vend des panoplies ultra-colorées pour des prix assez bas. La couleur devient alors une manière d’afficher une légèreté, une forme d’indépendance à l’égard des codes sérieux. Dans les deux cas, la couleur s’explique peu : soit parce qu’on n’a pas besoin de s’expliquer, soit parce qu’on refuse l’idée même de devoir le faire.


Entre ces deux pôles, on trouve le territoire le plus embarrassé : celui des amateurs raisonnables. Le mien ? Ceux qui aiment le beau mais veulent “bien faire”, qui admirent l’éclat mais craignent d’avoir l’air déguisés, qui se demandent avec quoi marier un vert pomme ou un violet estompé. Dans une garde-robe sobre de bleu, gris et beige, tout va avec tout, et l’on peut construire une élégance d’assemblages automatiques. Dès que l’on introduit des couleurs franches, la mécanique se grippe : chaque pièce devient un choix, chaque association un risque, et l’on découvre soudain que l’harmonie n’est pas une question de règles mais d’œil. La couleur oblige à apprendre.

C’est ici qu’Arnys redevient un cas exemplaire. La maison parisienne aimait distiller des teintes qui semblaient sorties des tableaux de Thomas Gainsborough : parme poudré, violet cramoisi, vert acide, bleu indigo. J’ai lu que les propriétaires, en 1946, juste après-guerre, avaient débusqué en Angleterre des fabricants de pulls très colorés. Le contexte compte : dans un monde encore marqué par les uniformes, par le kaki, par les teintes utilitaires et dessaturées, ces vitrines faisaient l’effet d’un choc. Une splendeur, oui — au sens littéral : quelque chose qui brille, qui tranche, qui donne de l’éclat. Mais Arnys avait aussi ceci de particulier que la couleur n’y était jamais gadget. Ce n’était pas “mettons du rouge, ça fera vivant”. C’était une palette cultivée, référencée, presque picturale. Et comme souvent avec les choses cultivées, cela comportait une difficulté : l’usage n’était pas évident. Il y avait un côté panoplie possible, une perfection trop juste, un ensemble trop complet qui basculait vite dans le théâtre. Pour porter la couleur sans tomber dans la caricature, il faut savoir introduire du jeu, de l’imperfection, de la respiration. Il faut accepter de ne pas être “assorti”, au sens scolaire du terme.


La question du mariage des couleurs est d’ailleurs ce qui effraie la plupart des hommes. Et ce n’est pas un hasard si l’on associe si vite la couleur à certaines traditions britanniques caricaturales, celles où l’on confond allègrement l’excentricité avec l’élégance. Il suffit d’observer certains “anglais de roman” ou certains anglais bien réels, hélas pour comprendre comment la couleur devient une démonstration. Trop de contrastes, trop de motifs, trop de certitudes, pour un résultat immédiat : on ne voit plus l’homme, on voit la performance. C’est ce danger qui nourrit la prudence du vestiaire classique : mieux vaut la neutralité que l’outrance. Mais la prudence ne finit-elle pas aussi par appauvrir ? La couleur, lorsqu’elle est bien maniée n’est pas une crise d’adolescence : c’est un raffinement.

Ce qui nous amène à une opposition contemporaine assez savoureuse : le “quiet luxury”, si en vogue, et à l’inverse ce qu’on pourrait appeler, avec un sourire, un “loud luxury”. Le premier s’exprime par des teintes discrètes, des tissus silencieux, une richesse qui se veut inaudible. Le second existe aussi, mais on le mentionne moins, parce qu’il contredit l’idée moderne selon laquelle le luxe devrait se cacher pour être légitime. Or, n’avez-vous jamais souri en voyant quelques “vieux riches” hauts en couleur ? Il y a une forme d’“old money” qui adore les couleurs visibles, non pas comme provocation mais comme évidence. Ceux-là portent des camaïeux osés parce qu’ils en ont le droit symbolique : ils ne demandent pas la permission. Ils s’habillent comme on meublerait une maison ancienne avec des objets singuliers : sans justification, sans notice, sans récit Instagram. La couleur, chez eux, n’est pas “audacieuse”, elle est normale. Ce n’est pas qu’ils veulent se faire remarquer ; c’est qu’ils n’imaginent pas devoir se faire oublier.


Et puis il y a un autre monde où la couleur règne, mais pour des raisons totalement différentes : le vestiaire technique et outdoor. Là, les inserts, patchs, aplats colorés, parfois fluo, sont partout. Comme si le coupe-vent contemporain devait être rouge vif par définition. Ce n’est pas une coquetterie : c’est une nécessité héritée, ou à tout le moins un héritage symbolique d’une nécessité. On se vêtait en couleurs vives pour être repéré en mer, retrouvé après un naufrage, vu sur une paroi, distingué dans la neige. La couleur vient d’un besoin pratique : survivre, signaler, localiser. Elle appartient au monde des marins-pêcheurs, des alpinistes, des sauveteurs. Elle est une technologie. Tandis que la couleur sartoriale, celle des beaux tableaux d’époques révolues et des maisons comme Arnys, vient d’un autre besoin : celui de représenter un rang, une culture, une aisance. Elle n’est pas technique, elle est historique.

Au fond, cela confirme l’intuition de départ : la couleur est moins une question de “goût personnel” qu’un fait social, presque une posture existentielle. Pour porter des couleurs franches sans tomber dans le déguisement, il faut une chose rare : la sérénité. Le droit de ne pas s’expliquer. Le courage, parfois, d’être visible. La couleur demande plus d’œil, plus de maîtrise, mais aussi plus d’indifférence au jugement. Elle ne va pas à tout le monde, et ce n’est pas une condamnation : c’est une réalité. Comme dans les tableaux de Canaletto, où le petit peuple reste dans le brun et l’élite s’autorise les nuances délicates et les éclats précieux, la couleur dit quelque chose de la place que l’on occupe — ou de la place que l’on décide d’occuper, envers et contre tout.

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Comprenons alors pourquoi tant d’hommes reviennent toujours aux mêmes bases : elles protègent. Et pourquoi, à l’inverse, une touche de grenat ou d’orange suscitent immédiatement une réaction. Ce n’est pas seulement beau : c’est parlant. La couleur n’est ni morale, ni raisonnable. Elle n’est pas toujours démocratique non plus. Elle est un luxe ancien, parfois bruyant, souvent joyeux, toujours révélateur. Et comme tout luxe véritable, elle ne se défend pas : elle se porte.

Bonne réflexion. Bonne semaine. Julien Scavini


Pour écrire ce soir, un peu de Glenn Miller

Edouard Balladur, une élégance intemporelle

La semaine dernière, l’ancien Premier ministre et candidat malheureux à l’élection présidentielle de 1995, Édouard Balladur (1929-), entouré de sa famille et de nombreuses personnalités du monde politique et culturel, a accompagné en sa dernière demeure son épouse, Mme Marie-Josèphe née Delacour (1934-2025). L’occasion d’apercevoir un homme naturellement marqué par les années, mais dont l’allure et l’élégance n’ont pas varié d’un iota. Silhouette impeccable, à travers l’épreuve, l’ancien chef du gouvernement a donné l’image d’une dignité intacte, fidèle à ce style fait de retenue, de distinction et de constance qui demeure sa signature.

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Quel beau manteau droit, à boutons cachés, dans ce coloris juste et sans concession : le noir, accompagné d’une écharpe elle aussi noire. Des teintes que l’on trouve rarement réunies dans une garde-robe ordinaire, mais que l’on peut convoquer sans hésitation lorsque la gravité de l’instant l’exige. Elles témoignent d’un vestiaire longuement pensé, étudié, construit autour d’un principe simple et souverain : celui de la dignité.

La photo ci-dessous permet d’apprécier de manière plus précise ce manteau taillé dans un drap d’une grande qualité, un beau peigné de tradition tailleur. Les boutons, avec leur ménisque caractéristique en creux, signent une réalisation d’inspiration Savile Row. N’était-ce pas chez Henry Poole & Co, le célèbre tailleur anglais, que l’on disait l’ancien Premier ministre s’habiller ? Cet atelier, réputé pour son sur-mesure classique et sa coupe irréprochable, figure parmi les adresses les plus respectées de la tradition sartoriale anglo-saxonne.

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François Bayrou, manifestement remis de sa récente grippe, avait opté pour un pardessus raglan décliné sur un très beau camaïeu de bleus, ensemble d’une réelle distinction. On ne saurait toutefois trop lui conseiller, afin de se prémunir contre les rechutes saisonnières qui l’ont fait vaciller dernièrement, d’y adjoindre une écharpe et une paire de gants : le raffinement n’exclut pas la prudence.

Nicolas Sarkozy, pour sa part, avait choisi un costume rayé d’un excellent niveau de formalisme. On pourrait néanmoins se permettre de lui glisser, à l’oreille, qu’un manteau d’une coupe légèrement moins ajustée mettrait moins en valeur — ou plutôt moins en évidence — sa poitrine singulièrement bombée.

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Et vous le savez, je ne saurais m’adonner à l’exercice de la chronique funéraire sans vouer, au passage, quelques silhouettes inappropriées aux gémonies, ces touristes égarés entre deux emplettes, surgis là par malentendu vestimentaire. Et cette fois encore, pour votre plus grand plaisir, et surtout pour l’humour, voici quelques grands gagnants.

Mais qui a donc pu souffler à Michel Barnier que ce genre de grolles — pardonnez-moi l’expression — était de circonstance ? On imagine sans peine Édouard Balladur, s’il avait eu ce jour-là le loisir de s’attarder sur ce détail, lever les yeux au ciel avec cette réserve éloquente qui lui est propre.
Quant à savoir si cette silhouette constitue une publicité très convaincante pour Lacoste, la question mérite d’être posée. Enfin Michel, tout de même !

À sa décharge, il neigeait ce jour-là, et l’on peut concevoir qu’à 75 ans la crainte de la chute prenne le pas sur les considérations esthétiques. Dans de telles circonstances, une bonne canne eût sans doute constitué un rempart plus sûr que des runnings. Mais elle aurait trahi un âge que sa campagne législative se refuse à afficher…

Pour ma part, allant moi-même à pied au travail en ces journées singulières, j’avais choisi des Paraboot à semelle de gomme : la sécurité, certes, mais sans renoncer à une certaine tenue.

Quant à Valérie… je conçois volontiers qu’elle doive encore éponger les frais de sa campagne présidentielle (4,78%) et que, pour cette raison, elle ne puisse s’autoriser que les allées de La Halle aux Vêtements (où j’habille moi-même mon fils, afin que les esprits chagrins ne me taxent point de prétention). Mais enfin, Valérie. Une parka vert militaire sur un pantalon de smoking, pour conclure l’ensemble par une antique paire de bottines MARRON genre Minelli ? Était-ce bien la tenue appropriée pour venir rendre hommage au plus élégant et raffiné des hommes politiques français ? Vraiment… vous n’aviez rien de mieux dans votre penderie ? Cette photo est d’une tristesse confondante.

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Éric Zemmour était également présent. C’est d’ailleurs le seul à avoir pensé aux gants. En un jour de neige, voilà qui relève presque de la pensée logique, et mérite d’être signalé. On pourrait toutefois envisager de lancer une souscription afin de lui offrir mieux que ceux de Jean Valjean.

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Mais enfin, évacuons ces sujets fâcheux et revenons à Édouard Balladur, que j’eusse tant aimé pouvoir interviewer. J’avais, par l’entremise de M. Fillon, sollicité une audience ; elle me fut poliment refusée. C’est grand dommage, mais l’on sait combien ce sujet jugé vaniteux qu’est l’élégance agit souvent comme un repoussoir dans l’univers politique.

J’ai néanmoins retrouvé deux photographies de l’homme, prises il y a quelques années : sur l’une, il porte une gabardine de mi-saison, d’une simplicité et d’une élégance exemplaires ; sur l’autre, un manteau plus rare, à mi-chemin entre la ville et la campagne, composé de petits chevrons gris, sorte de tweed fin et ras. Un choix peu commun, certes, mais peut-être justement versatile, et révélateur d’un goût sûr, indépendant des modes comme des convenances.

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Un goût sûr, qu’atteste précisément cette photographie. Ce costume-là, chacun devrait l’avoir dans sa garde-robe : la démonstration éclatante que la simplicité, lorsqu’elle est tenue dans le bon ton, demeure la forme la plus aboutie de l’élégance, n’est-ce pas ?

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J’ai également saisi cette image, plus enjouée. La légère vibration que l’on y perçoit est très probablement due à l’armure du tissu, de type caviar — que l’on nomme aussi œil-de-perdrix — laquelle engendre à l’écran une tension pixelisée, phénomène que l’on retrouve dans certains Prince-de-Galles. Des trames qu’il convient d’éviter pour quiconque est destiné à être souvent photographié ou filmé.

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Chez l’homme, la règle semble immuable : veste trois boutons et poche ticket. Un style acquis une fois pour toutes, et jamais remis en question. Une constance qui force l’admiration. Ce camaïeu de gris sous la veste est bien pensé et travaillé, juste questionné par la veste mastic. C’est sobre. Un peu l’élégance de Von Bulow.

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Le meilleur pour la fin est probablement cette image d’Édouard Balladur alors Premier ministre, recevant sur le perron de Matignon l’empereur Akihito du Japon, lors de sa visite officielle en France le 3 octobre 1994, un moment solennel gravé dans les archives diplomatiques.

Il est alors en costume croisé, d’un statut supérieur, à l’égal de celui de l’Empereur, dont j’avais vanté la suprême élégance il y a quelques années. Chez Édouard Balladur, on remarquera qu’importe l’époque, il présente toujours une allure classique, sans excès. Des lignes sobres, non outrées, peu influencées par les modes : un pantalon ni trop large ni trop étroit, une veste ajustée sans excès, des revers de dimension moyenne, etc. Il en résulte une pérennité de l’image impressionnante — celle d’un homme pour qui l’élégance reste un art de constance, plutôt qu’un caprice. Un bel Art de Vivre.

Belle et bonne semaine élégante. Julien Scavini

Les habits iconiques de Philip Mortimer

Cela fait bien deux décennies que, régulièrement, j’entends parler d’une adaptation de Blake et Mortimer sur grand écran. Et puis… rien. Un projet chasse l’autre, un réalisateur est annoncé, puis se retire, et la montagne accouche d’une rumeur…

Blake et Mortimer, pour moi, c’est d’abord un souvenir d’enfance. Ma mère me les achetait quand j’étais petit. J’aimais ces aventures en ligne claire, ce rythme étrange, solennel, presque théâtral, de deux Britanniques figés dans une époque qui n’existait plus. Si je me suis mis à dessiner ainsi, avec cette obsession de la netteté et de la construction, c’est bien parce que je lisais Jacobs. Enfin… « lisais » est peut-être beaucoup dire. Enfant, je musardais plutôt entre les cases. Je regardais les décors, les silhouettes, les attitudes.

Récemment, j’en parlais avec un client cinéaste. Très vite, il me pose la question qui semble s’imposer :
Mais vous le tournez en français ou en anglais ?
Anglais, ai-je répondu spontanément. Quelle question. Ils sont anglais. Ils vivent à Londres. (Et puis dans ma tête, je pense plus à une adaptation élégante, parfaite pour Arte, plutôt qu’à un blockbuster. Donc l’élégance des choses me poussent au respect. De la langue?)

Mais justement, à y réfléchir, ce n’est pas si simple. Blake et Mortimer est peut-être avant tout une bande dessinée profondément francophone… pour anglophiles. Une Angleterre rêvée, reconstruite, filtrée par le regard d’un auteur belge, nourri de théâtre, d’opéra et de classicisme. Alors peut-être faudrait-il tourner en français. Ou alors faire parler des Anglais en français, avec un accent. Mais les accents au cinéma ne fonctionnent pas toujours. Ils deviennent vite des artifices, voire des caricatures.

Bref, cette conversation, amusante en apparence, m’a fait réfléchir plus que prévu.

Et puisque je suis tailleur, ce sont les vêtements qui m’ont immédiatement intéressé. Plus précisément ceux de Mortimer. Blake, lui, est souvent en uniforme : aviateur, officier, figure de l’État. Mortimer est un civil. Un savant, certes, mais un homme qui circule dans le monde ordinaire. C’est là que tout se joue.

Si Blake et Mortimer devait exister à l’écran, la vraie question serait peut-être celle-ci : comment habiller Mortimer ?

Je l’ai donc observé de plus près. Vraiment. Et j’ai découvert quelque chose d’assez troublant : Mortimer n’a pas de barbe en fait. Sans moustache, ce n’est pas une barbe. C’est un collier de barbe. Un genre Robert Hue avant l’heure. Rien que cela, ce sera difficile à assumer pour un acteur. Il n’y a guère plus anti-sexy, non ? Et pourtant, Blake et Mortimer ont un certain charme. Un charme discret, intellectuel, très britannique dans l’esprit — qu’il faudra absolument préserver. Le voilà notre pinçon, dans un dessin plus années 70 que 50, il part au Japon là :

Mais laissons un instant la pilosité faciale. Revenons à l’essentiel : les vêtements. Ceux qui font Mortimer. Ceux qui le rendent immédiatement reconnaissable, même vu de dos, même réduit à une silhouette.

Deux ensembles dominent. Le manteau. Et l’ensemble dit « sport ». C’est là que Mortimer devient iconique. Et c’est là que cela devient vraiment intéressant. Observons encore cette image sortie de La Marque Jaune, l’album fétiche :

Je me suis amusé à dessiner Mortimer plus précisément. À l’observer. Et ce faisant, je me suis heurté à une limite inhérente à la bande dessinée classique — et plus encore à la ligne claire. Dans une BD, la mise en couleur s’effectue par aplats. Il n’y a pas de place pour la texture.

  1. La technique n’est pas celle de l’aquarelle.
  2. Elle ne laisse aucune place aux nuances de gris. Il n’y a pas — ou si peu — d’ombres. La couleur est franche, posée, presque conceptuelle.

Mais de mon côté, avec un ordinateur et Photoshop, je peux faire exactement l’inverse. Je peux introduire de la matière. De la vraie. De la fibre, du grain, de l’irrégularité. Comme Rosace l’avait très justement fait dans Croquis Sartoriaux, en comprenant que le vêtement dessiné n’est pas une fin en soi, mais une suggestion.

Je me suis donc dit ceci : ce que Jacobs a dessiné à plat, moi je peux choisir de l’interpréter en texture.

La veste : clé du personnage

Le cœur du sujet, c’est cette veste sport à trois poches plaquées. Une pièce extraordinairement britannique, extraordinairement civile, et fondatrice du personnage. Elle n’est probablement pas coupée dans un tweed verdâtre uni. Pourtant, de loin, c’est exactement ce qu’elle donne à voir. Ce paradoxe est intéressant. Cela suggère un micro-motif, quelque chose qui se fond à distance. Or, qu’est-ce qui se portait abondamment dans les années 50–60 pour les vestes sport à motifs discrets ? Le gun tweed vu sur Simon Crompton ci-dessous.

Des petites harpes de couleurs variées, organisées en pieds-de-poule minuscules, sur un fond neutre. À distance : une masse calme. De près : une richesse graphique. Exactement ce que Mortimer incarne. Sa veste est donc, à mes yeux, très certainement coupée dans un gun tweed. Et puisqu’il porte un pantalon marron, il est logique qu’on retrouve dans la veste une pointe de brun, pour construire un camaïeu cohérent, savant, mais jamais démonstratif.

Mais il est probable à l’inverse ce ma démonstration, que dans un adaptation cinéma, cette finesse d’analyse soit gommée au profit d’un gros tweed vert d’eau, plus stéréotypé et de lecture plus simple à l’écran.

Dernier détail intéressant de cette veste, elle n’a qu’un seul bouton devant. Voir ci-dessous. Choix de facilité graphique certainement. Et peu ou pas aux manches suivant les albums.

Le pantalon : la stabilité

Le pantalon, lui, est plus simple. Une flanelle marron. Épaisse. Solide. Sérieuse. La flanelle est le tissu du savant britannique par excellence : chaude, mate, rassurante. Elle ancre Mortimer dans le réel, dans le quotidien, face aux délires technologiques et aux menaces extraordinaires qu’il affronte.

Les chaussures : hérésie ou francophilie ?

Aux pieds, Jacobs dessine des richelieux. Puis des derbys. Et là, je ne peux m’empêcher de sourire. Les derbys trahissent une vision continentale de l’élégance britannique. Une Angleterre interprétée. Et c’est très bien ainsi : cela fait partie du charme.

Chemise et nœud papillon

La chemise, de son côté, n’est pas blanche. Elle est écrue. Je l’imagine volontiers coupée dans un twill coton-laine, ce qui explique cette teinte chaude, légèrement sourde, et son tombé plus doux qu’un coton sec.

Quant au nœud papillon… il change de couleur tout le temps. Liberté absolue. J’ai donc choisi de le représenter dans une soie à léger motif cachemire. Une fantaisie contenue, presque intellectuelle, qui rappelle que Mortimer n’est pas un militaire, mais un homme de pensée.

On remarquera avec amusement dans toutes La Marque Jaune que le trait de la boutonnière du revers se retrouve parfois à droite… Et est absent à gauche! Diantre.

Le manteau

Ah, le manteau. Je regrette que les nouveaux dessinateurs de la franchise ne l’aient pas mieux observé comme je l’ai fait. Car ils le dessinent presque tous n’importe comment. C’est d’ailleurs l’écueil récurrent des « nouveaux » Blake et Mortimer — que je ne trouve pas élégants, il faut bien le dire : une caricature esthétique des années 50, parfois jusqu’au grotesque. Comme si l’époque se résumait à quelques clichés visuels empilés sans compréhension réelle des vêtements.

Or ce manteau, précisément, mérite mieux. Il est coupé dans un drap de laine bouillie, donnant ce relief granuleux très caractéristique. Aujourd’hui, on parle volontiers de laine casentino, mais il faut bien comprendre qu’il s’agit surtout d’un développement marketing moderne d’un drap rustique ancien. Ce type de laine existait bien avant d’être nommé et labellisé.

Mortimer l’a choisi dans un ton vert, qui se raccorde avec la veste et ne jure pas avec le pantalon marron. Une couleur intellectuelle, presque scientifique, qui s’éloigne du noir urbain comme du brun campagnard. Une couleur qui par ailleurs va si bien avec l’écharpe jaune. Un vert qui d’ailleurs varie beaucoup suivant les époques et les éditions.

La coupe

La forme est ample, typique des années 50. Un manteau fait pour être porté par-dessus une veste épaisse, sans contraindre le mouvement.

  • Épaules généreuses
  • Têtes de manches bien dodues
  • Volumes assumés

Le devant présente huit boutons, dont six forment la croisure. Une disposition devenue rare aujourd’hui, mais parfaitement logique à l’époque : ce manteau est avant tout conçu pour tenir chaud. La protection prime sur la ligne.

Le revers, très précisément dessiné, comporte une encoche profonde et une contre-anglaise courte. Elle permet au col d’être porté relevé, de se fermer réellement autour du cou et de couper le vent. Ce détail est fondamental : il montre que le manteau n’est pas décoratif, mais fonctionnel.

Les poches et la ceinture

Les poches sont des modèles dits boîtes aux lettres. Des poches plaquées, profondes et utilitaires.

La ceinture, elle, vient cinturer le manteau, provoquant un léger blousant sur le haut. Ceinture qui semble boutonnée dans le dos d’après la case ci-dessous. Cette silhouette — très présente dans les années 30 comme dans les années 50 — donne à Mortimer une allure à la fois importante et active.

Un polo coat, au fond

Tout cela fait immanquablement penser à ce qu’on appelle aujourd’hui un polo coat. Un terme très anglo-saxon, pour désigner un manteau urbain mais pas formel. Un manteau sport, au sens noble du terme. Les surpiqûres à deux centimètres, bien visibles, appuient franchement cette idée.

Ce manteau, finalement, est exactement ce que Mortimer est : un homme sérieux, mais pas rigide ; un intellectuel, mais jamais abstrait ; un Britannique rêvé, vu par un Européen.

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En redonnant de la texture à ce que Jacobs avait volontairement aplati, je n’ai pas cherché à corriger le dessin, encore moins à l’améliorer. J’ai simplement tenté de prolonger le geste dans un idéal de tissus anglais. D’Angleterre rêvée. De faire passer Mortimer de l’aplat à la fibre, du signe au tissu. Jacobs, en ligne claire, n’a pas dessiné des tissus : il a dessiné des intentions : la veste sport, avec ses poches plaquées et son gun-tweed discret, raconte l’homme civil, l’intellectuel pas guindé. A l’inverse peut-être de Blake. Le pantalon de flanelle l’ancre dans une stabilité presque rassurante. Le manteau, enfin, condense tout : protection, fonctionnalité, élégance sans ostentation. Rien n’est là pour séduire. Tout est là pour durer. Et endurer vue les aventures traversées !

Belle semaine, Julien Scavini

Une fracture esthétique au cœur du sartorial

Il existe, dans le paysage du prêt-à-porter premium et luxe sartorial, une opposition silencieuse mais tenace. Une fracture presque philosophique, qui ne dit pas son nom, mais qui conditionne pourtant nos désirs, nos imaginaires, nos achats, et la silhouette même de l’homme contemporain classique. Cette fracture, c’est celle de la matière, du toucher, du rendu. Une opposition entre deux mondes qui n’ont absolument rien à voir, et que l’on feint trop souvent d’harmoniser sous le seul mot de « beau tissu ». En réalité, il n’y a pas un beau tissu. Il y en a deux — et ils s’ignorent.

Le premier monde est celui des textures, du relief, du grain.
C’est l’univers du tweed, des gros lainages de goût britanniques, des flanelles lourdes qui sentent encore l’odeur de la bergerie. L’univers aussi des cotons pleins : velours côtelé, moleskine, drill épais qu’on devine tissées pour durer une décennie plutôt qu’une saison. Ces textiles ont une esthétique évidente :

  • ils accrochent la lumière au lieu de la refléter ;
  • ils racontent un passé au lieu de flatter le présent ;
  • ils rassurent, enveloppent, sculptent sans jamais briller.

Ils disent quelque chose de profondément terrien, presque archaïque. Ils évoquent la lande de bruyère, les couleurs de la chasse, le froid sec du matin d’hiver. Et ils parlent à une sensibilité très précise : celle de la solidité, de la fiabilité, d’un classicisme enraciné. C’est le domaine où excellent Ralph Lauren Polo, Drake’s, les maisons anglaises, et plus généralement tout ce qui assume une forme de rusticité chic. On y cherche moins l’opulence que le vécu. Moins le luxe que le caractère.

À l’opposé absolu — tant esthétiquement que sensoriellement — se situe l’autre monde : celui des tissus peignés, précieux, fluides. Ici, les fibres sont longues, fines, souvent mérinos haut de gamme ou mélangées au cachemire. Les draperies sont lisses, brillantes, d’un tombé liquide. On parle de tissus qui coulent plus qu’ils ne tiennent, qui effleurent plus qu’ils ne serrent. Même le coton est lavé, voir associé à du cachemire. C’est une esthétique du raffinement ostensible :

  • silhouettes plus épurées, plus sculpturales ;
  • lumières qui glissent ;
  • toucher qui séduit instantanément ;
  • confort presque sensuel.

Ce monde-là est celui qui inspire l’essentiel du tailoring italien : Armani, Zegna, Loro Piana, Brioni, et leurs interprétations plus accessibles chez Suit Supply, Pini Parma ou Grand Le Mar. Il s’agit d’une beauté immédiate, presque hédoniste. Une beauté de surface — dans le sens noble du terme : la surface comme expression de la finesse, de la qualité, de la modernité.

Ce qui frappe, lorsque j’observe clients, passants et marques, c’est que ces deux esthétiques se heurtent. Et que parfois, des clients mêlent les deux sans voir l’impair esthétique, en ajoutant comme une cerise confite sur le gâteau une pièce très raffinée sur un montage très rustique.

Dans le milieu sartorial, on fantasme souvent les tissus luxueux : le super 150’s lumineux, la flanelle et le cachemire, le drap qui tombe comme un rideau de théâtre. Mais dans la rue, ce que l’on voit majoritairement, ce sont les lainages texturés, les velours, les gabardines lourdes : bref, des habits faits pour vivre, pour marcher dehors, pour tenir chaud. L’opposition entre ceux deux esthétiques pourrait se résumer avec amusement au niveau de la chaussure : derbys rustiques contre mocassin léger. Desert-boot contre chuka montée goodyear. etc…

Ce paradoxe est fascinant, on rêve de luxe fluide, mais on porte du rustique solide. Cette opposition peut aussi se trouver dans les palettes de couleurs : marine profonds et nuances claires voire salissantes, versus teintes de la forêt. Un beige du goût italien et un beige du goût rustique ne seront pas pareil. Une opposition qui comme le noyau d’uranium fissible devient instable lorsque l’on essaye de forcer l’association : par exemple un grand manteau croisé (raffiné) coupé dans un gros tweed (rustique). Que se passe-t-il ? Un manteau hybride que l’on ne sait pas tout à fait qualifier.

C’est l’opposition centrale de notre époque sartoriale : le marché valorise le raffiné parce que c’est spectaculaire, instagrammable, immédiatement lisible comme « beau ». Mais l’usage réel pousse vers le rugueux, parce que c’est pratique, stable, rassurant, facilement intégrable dans une garde-robe quotidienne. Lorsqu’on développe une ligne de prêt-à-porter, cette tension devient presque existentielle. Elle le devient plus chaque jour pour moi et me tend. Faut-il aller vers la délicatesse italienne, qui fait rêver ? Ou vers la robustesse texturée, qui se porte, se vit ? Cette opposition dépasse la technique textile. Elle devient un choix d’identité. Le rustique dit : « Je suis enraciné. » « Je valorise l’usage, la durée, le vécu. » « Je suis un homme du dehors. » Le raffiné dit : « Je maîtrise l’esthétique. » « Je recherche le confort ultime, la distinction. » « Je suis un homme du dedans : salon, bureau, lumière contrôlée. »

Ce n’est pas seulement une question de matières. C’est une question de monde, de posture, de manière d’habiter son style. De life-style disent les anglo-saxons. L’allure italienne chic contemporaine fait millionnaire. Et j’ai tendance à penser que les gens qui s’habillent ainsi cherchent à distiller — comme un parfum — cette image d’eux-même. « Je suis quelqu’un qui le mérite. » « Parce que je le vaux bien » disait la pub.

Si j’ai évoqué l’Italie frontalement, je n’ai pas parlé de l’Angleterre de la même manière. Ce n’est pas un oubli. C’est un choix. Parce que le « goût anglais » – celui des tweeds, des draps cardés, des flanelles épaisses, des couleurs fanées– n’est plus seulement anglais. Il s’est diffusé à travers l’Europe continentale, et particulièrement en France, au point d’être devenu une référence quasi autonome. On le voit dans la prolifération des marques françaises et européennes qui s’installent dans ce registre : matières texturées, silhouettes robustes, couleurs minérales, références chasse, campus, outdoor chic. Ce qui était autrefois une signature britannique est devenu une esthétique de l’authenticité, largement partagée et revendiquée.

Cette démocratisation a deux raisons : Elle rassure – visuellement et matériellement. Elle s’adapte mieux à la vie quotidienne réelle que le raffinement extrême du tailoring italien. Le goût rustique a été absorbé, naturalisé. Il ne renvoie plus nécessairement à Savile Row, ni à l’héritage aristocratique anglais. Il renvoie à l’idée, plus universelle, de vêtements qui vivent, qui tiennent, qui durent. Et j’ai envie de dire quand je vois la prolifération des work-jackets, il renvoie à l’image du vêtement d’ouvrier. Simple et sérieux.

Car il faut dire la vérité : les tissus italiens haut de gamme sont fragiles. Ils s’abîment. Ils se trouent. Ils ne pardonnent pas. Or, cette réalité provoque l’un des grands malentendus du prêt-à-porter luxueux : « Si c’est cher, c’est que c’est beau. Si c’est beau, ça doit être solide. » Ce raisonnement, très répandu chez les clients, est parfaitement compréhensible… mais totalement faux. Comme aiment à le rappeler les agents de Loro Piana : « Nous fabriquons des tissus précieux. » Point final et si vous faites un trou, passez votre chemin. Ils ont raison. Si l’on veut se donner un genre riche, il faut assumer. Un tissu précieux n’est pas conçu pour affronter les mêmes usages qu’une moleskine ou un tweed shetland. Un Super 160’s n’est pas un drap militaire. Un cachemire peigné n’a rien d’un sergé de coton épais. Le problème n’est donc pas la qualité : elle est exceptionnelle. La fragilité n’est pas un défaut dans l’esthétique italienne, mais une conséquence directe de son raffinement. Et ce raffinement, pour exister, doit accepter de renoncer à la robustesse.

Face à cette fragilité assumée du « beau italien », le rustique chic semble tenir le haut du pavé. Non pas parce qu’il est plus noble. Non pas parce qu’il est plus moderne. Mais parce qu’il est plus honnête. Les lainages bruts grattent, oui. Ils accrochent les doigts. Ils pèsent. Et c’est précisément ce que le client comprend, accepte, valorise : une matière qui dit clairement ce qu’elle est. Prenons l’exemple du manteau ou de la parka en laine. Vous les choisissez pour leur douceur et leur toucher ? Suivant votre réponse, vous tomberez d’un côté ou de l’autre du versant. Cherchez-vous un croisé en poil de chameau ou un raglan en tweed ?

Lorsque l’on pose la question en termes simples :

précieux versus solide,
fragile versus fiable,
sensoriel versus pragmatique,

que répondez-vous ? En fait, rares sont les hommes qui dans ce milieu sartorial ont une boussole parfaite. Même pas moi-même. Les réponses peuvent varier suivant les goûts, l’instagram suivi ou l’instant de la vie. Le précieux impose un cadre, un usage, une discipline que l’on voudrait avoir. Le rustique, lui, accompagne simplement. Il s’intègre. Il rassure. Mais on ne veut pas toujours du pratique. On veut du Beau. Beau et pratique, ce n’est pas facile à atteindre. La quête permanente. C’est peut-être l’article le plus important que j’ai eu l’occasion d’écrire en 15 ans. La démarche sartoriale n’est pas facile… !

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

Ce soir j’écoutais pour écrire du Tony Anderson. Parceque Ariana était diffusé dans l’hôtel où j’étais récemment, un grand moment de pureté mentale, habillé de laines italiennes…