Socialité de la cravate

Cet article est la contribution de mon ami Maxime C.

Ringarde, au placard ! Pire, aux oubliettes de l’histoire et de la garde-robe masculine. Damnatio memoriae : voilà, en substance, l’avenir promis à la cravate. Et au costume, à en croire cet article publié hier.

Il y a quelques années encore, tout du moins dans le monde professionnel, elle marquait la différence entre le cadre, qui à l’époque encadrait, et le non cadre. Elle était donc statutaire avant d’être une élégance. De statutaire, elle est devenue chez les plus branchés, ringarde, et chez les dirigeants de la nouvelle économie, un symbole d’élitisme d’un autre âge. Premier paradoxe – et joli pied de nez – une élite brocarde un instrument auquel elle reproche son élitisme ! C’est l’argument éculé d’une jeune génération cherchant à supplanter la précédente en la ringardisant.

Il faut ouvrir, décloisonner, rapprocher, développer des synergies dans un contexte à la fois inclusif, durable, agnostique et tout ce que vous voulez, pour qu’à la fin, en jargon managérial, la personne en charge de nettoyer les lavabos ait l’impression de faire partie de cette grande équipe qui gagne ensemble. Ou plutôt, parce que cette personne en l’occurrence, ne touchera ni prime ni actions gratuites, de faire croire aux salariés qu’ils sont modernes, ouverts et généreux. Ou plutôt… attendez… de faire croire aux salariés que leur patron est à la fois généreux, puisqu’il ouvre le champ des possibles, moderne, parce que décontracté, et même, disons-le, cool. La preuve : il ne porte pas de cravate !

En tout cas, pas dans les réunions du personnel ! Ni, sans doute, dans un grand restaurant. Mais curieusement, à part quelques hypra-cool de la planète « tech », il en portera une pour :

  • rencontrer ses plus prestigieux clients,
  • voir son banquier d’affaire ou ses avocats pour les M&A,
  • inviter ses relations dans un cercle élégant de la capitale. La cravate de ces cercles est même le signe de reconnaissance principal entre membres, Automobile Club, Cercle de l’Union Interalliée, Jockey Club, etc…

En fait, le si cool patron ne porte pas de cravate pour aller à l’assemblée des salariés, il en mettra une pour l’assemblée des actionnaires…

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Au nom de la liberté et du cool, on permet de laisser la cravate au placard le vendredi, puis toute la semaine. Le temps passe et, aux quelques-uns qui la portent encore, la pression sociale enjoint d’y renoncer. La coolitude a besoin de la pression du groupe pour l’emporter sur les récalcitrants. Un joli paradoxe, là encore, que cette liberté injonctive du look. On est libre, mais dans un cercle de pensée pré-défini.

Il faut dire qu’elle a peur, la bande des types cool. Elle ne croit plus en rien la bande des types cools et reste prisonnière du syndrome de l’imposteur, le plus souvent. Elle pratique un contrôle social qui rassure, jusque dans sa médiocrité. Comme tout groupe normalement structuré, elle craint les brebis galeuses. La moyenne compte, or la cravate déroute, intrigue, et suscite le doute : « cherche t’il à se faire bien voir ? » ou « a-t-il un entretien d’embauche ailleurs ? » ou « nous prend-il, en réalité, pour des ploucs ? » Les cool ont peur de … louper quelque chose !

La disruption en entreprise vient-elle du cravaté?

Nos amis cool ont surtout bien compris que le type à cravate peut, à tout moment, lui et lui seul, être appelé par le grand chef à une réunion importante, car il présente correctement. Sur un malentendu, et parce qu’au fond notre ami cravaté aura su démontrer son intelligence, il gagnera peut-être une invitation à déjeuner à l’Automobile Club. Voilà la grande terreur de ses rivaux et l’explication de la pression sociale aux impétrants cravatés.

Ajoutez à l’équation un chef cool et l’impossibilité manifeste, notamment pour un jeune, d’être plus habillé que lui, et vous comprenez le renforcement de ce contrôle social bien rôdé qui conduit à l’autocensure des élégants, au fond, à leur malheur. Oui, Emmanuel est superbe du haut de ses 48 ans, dans son pantalon serré noir et son col roulé en cachemire ultra fin moulant ses pectoraux travaillés avec assiduité. A l’inverse, Gaspard du haut de son mètre soixante-douze et équipé, à l’aube de la trentaine, comme disait autrefois mon médecin, d’une petite couche de modestie (les rondeurs cachant très subtilement sa musculature) serait infiniment plus élégant et sûr de lui avec une veste croisée et une jolie cravate club lui donnant de la prestance…

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Pour l’entreprise, la position est plutôt confortable. On attire des jeunes, d’autant moins bien payés qu’on les laisse travailler « comme ils veulent » et qu’ils n’ont plus, dès lors, l’argument du costume cher, si utile vis-à-vis du client, à faire valoir pour demander une augmentation. Pourquoi le payer cher? Qu’il s’habille chez Dockers, qui d’ailleurs fait croire à grand renfort marketing qu’on peut changer le monde en vêtements bangladais. Et puis, on a tellement peur de ces génération X, Y ou Z qu’on ne comprend plus, qu’on pense avoir trouvé l’alpha et l’oméga d’une stratégie RH de pointe en les laissant être cool et libres dans des salles de pause aussi luxueuses que tragiquement vides.

D’ailleurs, si les entreprises, comme les administrations, décloisonnent et cultivent l’art de la synergie et des audits tous azimuts, elles rajoutent, surtout, des échelons hiérarchiques de plus en plus déconnectés du cadre « de base » qui n’encadre plus rien que sa messagerie électronique. Tandis que des managers managent des équipes composés de « talents » dans une approche « multiculturelle ». Et que les plus grands mamamouchis conservent leur bureau indépendant et parfois même leur siège social parisien. Tellement plus commode pour voir ses clients qu’une tour à la défense !

Car le fond est là. Les tours sont remplis de personnels ordinaires. Non plus de cadres, mais de fourmis aux fonctions diluées. D’ailleurs, l’entreprise ne se donne même plus la peine d’attribuer des bureaux. Une grande ruche suffit. Par contre, en haut de la tour, au dernier étage sous l’héliport, niveau de la direction générale et du restaurant privé, les bureaux sont bien attribués et les cravates de rigueur. Le comex qui part d’ailleurs discuter au club Bilderberg ou qui accompagne à Davos le PDG est cravaté. La cravate permet de définir la lisière entre ceux qui comptent et ceux qui servent.

Autrefois, je l’ai dit, le cadre cravatait ( et l’ouvrier fulminait – ou pas – contre cette incarnation de sa distinction sociale professionnelle). Il appartenait au monde des « cols blancs ». Finalement, si la cravate reste l’apanage de l’élite, la vraie, notamment dans ses sociabilités traditionnelles, tout en étant rejetée par le peuple des cadres, une solution simple, mais pas simpliste, s’impose : les cadres sont devenus, symboliquement, une nouvelle classe ouvrière dans leur rapport vestimentaire à l’entreprise. A l’image d’un nouveau féminisme qui fait croire aux femmes qu’elles s’épilent « pour leur propre plaisir de femme » (il faut écouter l’hilarante Marina Rollman à ce sujet), les nouveaux cadres cool ont intériorisé leur propre infériorité, et accepté, symboliquement, de se couper les portes de l’ascension sociale.

En fait le résumé est simple. En France, l’ouvrier disparait et le cadre le remplace. Dans son ordinaire. Se recrée alors au-dessus une mince couche hiérarchique. Les restants de la cravate en est l’expression.

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Eric Mension-Rigau écrivait autrefois à propos du Bottin Mondain : « y être, c’est en être ». Rapporté à la cravate, nous pourrions dire qu’elle est le premier pas vers la maturité, et le meilleur signe de reconnaissance des élégants. Petit conseil donc, aux jeunes qui n’osent pas ou plus en porter au bureau : portez en le week-end pour aller au musée ou visiter un jardin élégant, c’est diablement chic, et doublement satisfaisant. Un jour, quand les jeunes cools des années 80 à la Steve Jobs seront tous morts et enterrés, elle sortira peut-être des oubliettes : gardez espoir !

 

 

Merci à Maxime C. pour cette contribution.

 

Bonne semaine, Julien Scavini. Pas d’article la semaine prochaine, c’est les vacances.

Jacques Chirac

Jacques Chirac, ancien Président, ancien Premier Ministre, ancien Maire de Paris, ancien chef de parti politique a trusté les médias durant de très nombreuses décennies. Sur le plan politique, c’est un euphémisme de dire qu’il nous enthousiasmait de manière très variée et cyclique. Combien de fois fut-il porté aux nues, combien de fois aussi fut-il détesté? Son second quinquennat est plus frais dans ma mémoire. Et je me souviens d’une détestation farouche, et de tous les bords! Mais plus on oubliait l’animal politique, plus on appréciait l’Homme. Curieux pays où l’on élit des politiques pour les détester aussi vite, à un rythme d’ailleurs toujours plus soutenu.

Ainsi, avec le temps, le bon Chirac, celui des pommes, de la bière et du cul des vaches est resté. Cette image, loin d’être abimée par les Affaires et les tromperies multiples, s’est amplifiée à mesure que l’homme apparaissait inexorablement plus faible aux terrasses de Saint-Tropez. Une sorte de papy-gâteau, toujours un œil dans les décolletés. Comment ne pas trouver cela charmant?

Si bien, et c’est absolument ahurissant, que Jacques Chirac est devenu une sorte d’icône chez les jeunes.. Son bilan? Qu’importe, c’était un bon Président car c’était un Président cool. Sa ringardise? Elle devenait la marque de fabrique et l’excuse à tout. Il devenait dans l’imaginaire des jeunes une sorte de hipster, maître étalon du cool. Combien de magazines ont titré sur cette icône du style, pour à la fois se moquer, faire du papier, et rattraper les faiseurs de t-shirt aux business florissants. Voyez plutôt :

Je n’irai pas jusqu’à dire que Jacques Chirac était une icône du style. Mais il illustre en revanche extrêmement bien la citation de Chanel « la mode se démode, le style jamais« . Il avait un style, indéniablement. Le style des bons tailleurs et des maisons discrètes. Rien de tapageur chez lui, mais de la prestance. C’est si facile lorsque l’on est grand. Amusons-nous à regarder des images.

 

A 30ans, à peine sorti de l’ENA, il commence son parcours dans les Ministères et au cabinet du Premier Ministre. Comme je l’avais trouvé avec amusement durant ma recherche sur Roissy, il fut en sa qualité de chargé de mission pour la construction, les travaux publics, et les transports, en charge du futur grand aéroport. Cette jeunesse active, en plein années 60 Pompidoliennes, l’amène à s’habiller avec un chic strict. Le costume trois pièces se porte encore un peu, il en profite. Cela allonge les lignes. Un jeune beau aux dents longues qui veut compter et se rendre utile en coulisse.

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Avec une rapidité stupéfiante et peu d’expérience politique, il réussit à prendre à la gauche une circonscription en Corrèze, contre l’avis de son entourage politique qui l’aurait mieux vu à Paris.

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BIO CHIRAC-DINER

Puis, sans perdre de temps, les nominations s’enchaînent, jusqu’à l’une des plus importantes, Matignon. Avec le Président Giscard d’Estaing, les rapports toutefois se tendent. On bascule alors dans les années 70. Les costumes s’étoffent, les lignes s’élargissent, les revers s’épanouissent. Il abandonne la veste trois boutons pour deux, le costume bleu en dessous (photo couleur) est sublimement coupé. Le gilet dure encore. Toujours sur cette photo, admirez le costume de Giscard. Henry Poole parait-il? Quelles lignes aussi!

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Les hommes sont chics à cette époque. En particulier Jacques Chaban-Delmas que Jacques Chirac a poignardé dans le dos pour faire élire Giscard. Chaban et sa toujours discrète pochette blanche.

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Puis c’est l’époque Mairie de Paris. Puis François Mitterrand arrive au pouvoir. Arrive la première cohabitation. Jacques Chirac devient Premier Ministre une nouvelle fois. C’est les années 80, le costume croisé est à la mode, les lignes sont basses, les épaules larges.

Lors du second septennat de François Mitterrand, la cohabitation se reproduit. Cette fois-ci, Jacques Chirac laisse le champ libre à son ami d’alors et fidèle conseiller, Edouard Balladur. Du pain-béni pour ce dernier. Encore un grand moment vestimentaire. Ci-dessous, Jacques Chirac porte ce qui ressemble à un costume Cifonelli : boutonnage bas et rapproché, revers un peu ventru, épaule qui tourne vers l’avant. Edouard Balladur va chez Henry Poole parait-il alors.

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A la suite d’une campagne qui déchira la droite et fit sortir un honorable porteur de chaussettes rouge du tableau politique, Jacques Chirac remplace un François Mitterrand malade, dont la veste est admirable ci-dessous. Cifonelli parait-il aussi.

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Edouard Balladur ne sort pas tout à fait du champs politique. Il conseille toujours. Ses vestes à poche ticket faisaient tiquer les ploucs.

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Pendant ce temps là, les pantalons de Jacques Chirac ne cessent de monter, caractéristique de la taille haute sur les hommes minces. Comme Sean Connery ou Roger Moore. On ne distingue par toujours les mêmes lignes sur ses costumes. Tantôt ils sont bien coupés, tantôt ils sentent le prêt-à-porter italien un peu ample.

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Puis la cohabitation revient, à l’envers cette fois-ci. La gauche avec Laurent Fabius ou Roland Dumas avait habitué à l’élégance, pochettes et souliers cirés. Dommage, Lionel Jospin n’avait pas ce goût. Jacques Chirac reste digne et sans tapage.

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Le second mandat du Président Chirac est marqué par un affadissement du style. Lionel Jospin l’avait bien dit « il est fatigué, usé« . Les costumes deviennent un peu grand pour l’homme. Mais les pantalons montent encore, soutenus par d’inénarrables ceintures étroites, genre l’Aiglon, parfois en cuir tressé. Et ses veste arborent d’étranges revers, sorte de style Smalto raté. Je pense à du Charvet, son ami Charles Pasqua l’y avait peut-être amené?

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Parfois, les cravates de Jacques Chirac était longues. Il les coinçait alors dans sa ceinture. C’est commode et hilarant. Mais sur d’autres photos, on découvre des cravates visiblement sur-mesure.

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J’en ai terminé avec cet inventaire photographique.

Jacques Chirac, non, n’était pas une icône de style. En revanche, il a toujours su ce que la dignité voulait dire. En même temps, ce n’est pas un homme figé dans une mode que l’on découvre, mais au contraire, un homme qui évolue au fil des modes. Ce qui perdure, c’est son style et sa manière d’être, au delà des modes. Sa fille avait bien essayé de le moderniser, en lui enlevant les lunettes en écaille de chez Bonnet par exemple. Mais il est resté fidèle à ses grands pantalons et ses épaules larges. Il n’était pas fade comme les Président ensuite, qui ont même peur de la couleur de leur cravate et doivent demander un sondage sur leur coiffure. Marine, marine, marine, scandent-ils, seule tonalité de leurs costumes. Toujours est-il que Jacques Chirac était d’un genre hors-du-commun, il faut bien le reconnaitre.

 

Bonne semaine, Julien Scavini

Stiff Collar a 10 ans

Le 3 septembre 2009, car je n’avais pas eu le temps le 2, je rédigeais et publiais le premier article du blog, en commençant bêtement par expliquer la signification du titre. Depuis, que de temps comme un clignement d’œil pourtant, s’est écoulé. Les vieilles personnes disent qu’elles n’ont rien le temps de faire. Si le rythme s’accélère à ce rythme, je les comprends mille fois.

Que s’est-il passé en 10 ans? La fameuse crise s’est éloignée en perdurant pourtant dans les esprits. D’une crise économique ponctuelle et cyclique, nous sommes passés à une crise permanente, où le climat et l’état de la planète occupent de manière anxieuse une bonne partie de l’esprit contemporain. Mais, Stiff Collar n’est pas une plateforme de réflexion sociétale. Stiff Collar s’amuse à parler chiffon. Parait-il l’une des industries les plus polluantes.

Toutefois ici, la penderie du gentleman est plutôt celle de la pérennité et de la constance. De la qualité plus de que la quantité. Il parait d’ailleurs que les français consomment moins mais mieux. C’est tant mieux.

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Mon regard

En 10 ans, les lecteurs assidus du blog l’ont probablement constaté, ma vision très rigoriste des débuts s’est adoucie, s’est émoussée. Il y a la théorie, il y a la pratique. Mais une chose n’a pas changé, c’est la vision aimable du vêtement. Qui ne doit jamais être un snobisme ou une revanche sociale, qui ne doit jamais être jeté à la figure d’autrui comme une revendication. Le vêtement est un plaisir personnel et une amabilité faite aux autres. Qu’ils l’apprécient ou pas. Les cons se moquent toujours, les gens intelligents cherchent à comprendre.

Il y a la théorie et il y a la pratique ai-je dit. Il y a aussi le commerce. J’ai été confronté à des clients. A leurs désirs, à la parcours, à leurs façons de faire. Il n’existe pas un client pareil. C’est là l’extrême difficulté du métier. Ce n’est pas une question de mesures. C’est une question d’affect. De personnalité. L’élégance masculine n’est pas un canon unique. Elle est multiple. D’un côté le vieux dans un style vieux, de l’autre le vieux avec un style jeune. D’un côté le jeune avec un style vieux, de l’autre le jeune avec un style jeune / très jeune. Comment comprendre? Comment réagir? Comment lire?

La segmentation du marché en général se retrouve en particulier chez le tailleur. Même en grande-mesure. Je me souviens en particulier de ce client sortant de Cifonelli qui n’avait pas compris le costume et ne l’avait jamais mis. « C’est tout près du corps, ce n’est pas pour moi! » s’exclamait-il en commandant un simple pantalon à double pince grand comme une toile de tente. Dès lors j’ai arrêté de totalement réfléchir, en tout cas de penser à mon goût avant celui du client.

Ce faisant et surtout ici, j’ai fui les visions trop marquées, les idées reçues. J’évite autant que possible d’être dans le bien et le mal. Le plaisir du vêtement est la nuance. Et toutes les règles au fond ont de belles exceptions.  Je partage ici mon goût et mes réflexions au delà de mon métier.

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D’autres blogs

En 10 ans, les plateformes de discussions sur le vêtement masculin élégant ont changé en profondeur. Nombreuses et amusantes, légères et spontanées, elles se sont mues ou ont disparu. Car évidemment, l’écriture sur le beau vêtement et les codes anglais présente deux écueils : redire et rigidifier.

Redire, car les règles au fond ne sont pas si nombreuses. Et le vestiaire une fois constitué n’a que peu de raison de grandement évoluer. Le smoking reste le smoking. La belle chemise reste la belle chemise. Pauvre presse masculine qui doit sans cesse donner le goût de la nouveauté.

Ensuite, rigidifier, c’est redire en stéréotypant. Il est aisé d’outrepasser le sens des règles anciennes en voulant les calquer à une époque et des personnes autres. C’est le risque de l’exégèse religieuse. A trop tourner en rond, on se fatigue et on s’énerve. Il faut avancer. Concernant le vêtement, la remarque de Cioran colle merveilleusement : « n’a de conviction que celui qui n’a rien approfondi« . Le Chic Anglais est une joyeuseté, mais il ne faut rien prendre au pied de la lettre. Il faut se confronter à la réalité.

C’est le sens de Stiff Collar depuis de nombreux mois. Comment trouver dans la force de l’élégance ancienne, plein de rationalité et d’ordonnance, une allure du temps présent, pas empesée, souple et pratique. Sans tomber dans la facilité. Chaque semaine, j’essaye avec un plaisir renouvelé, d’exposer et d’aider. Petite touche par petite touche, au fil de réflexions de clients parfois. Mes articles du Figaro Magazine, chaque samedi, en 1400 signes très serrés, sont par ailleurs l’occasion d’étendre le propos. Une chronique qui connait un succès croissant. Je m’en félicite, cela veut dire que des hommes et des femmes, sans internet et sur un large spectre, s’amusent et s’intéressent aux vêtements, le premier des signifiants.

En 10 ans donc, de nombreux blogs et sites ont disparu. Difficile de toujours se renouveler. Et par ailleurs, d’autres sont apparus, plus énervés, plus invectivant, plus à l’affût du rapport qualité-prix, graal contemporain dépourvu de toute humanité. Plusieurs associations de mots sont alors devenus des repères à fuir : « guide + ultime » ou  » nouveau  + style + accessible ». De blog sérieux et bénévoles, comme une grande partie de l’Internet des débuts au fond, nous sommes passés à un environnement de structures de conseil très dans le « je dis que » et souvent à versant commercial inavoué.

Toutefois, et c’est heureux, ces nouvelles plateformes d’évangélisation masculine ne fonctionnent pas dans le même sens qu’auparavant dirais-je. Dans les années 90 et 2000, ceux qui écrivaient sur le canon classique représentaient plutôt une élite savante et globale, qui faisait descendre vers le bas son éducation. Aujourd’hui, cette réappropriation culturelle part du bas, de gens qui ne font pas la différence entre du coton et de la laine, mais qui veulent s’intéresser et professer. C’est au fond mon cas, n’ayant pas eu dans ma jeunesse une attention particulière au sujet vestimentaire.

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Crête de vague?

En 10 ans, nous avons peut-être aussi assisté sans nous en rendre compte au passage de la vague. Tous les 15/20 ans, la mode s’enthousiasme puis s’essouffle. Les années 50 s’enthousiasmèrent pour la modernité du surplus américain, premier sportwear. Les années 70 s’enthousiasmèrent pour la modernité de l’ère spatiale, plastiques et teintes nouvelles. Les années 90 s’enthousiasmèrent pour la grande allure du banquier, à la limite du parrain respectable. Les années 2010 s’enthousiasmèrent pour  … ? Trop tôt pour juger clairement.

Un indice réside dans l’étonnant appétit de la jeunesse pour le chic et une allure orthodoxe. La marque The Kooples comme les films Kingsman répondent de ce même phénomène. En 2010/2012/2014, l’engouement était partout, à longueur d’internet et de livres spécialisés. Un plaisir partagé et vulgarisé. Avoir une belle veste, un pantalon bien coupé, une chaussette montante, un soulier endurant, tant d’envies!

Ma plus grande capacité à lire le passé plutôt qu’à inventer l’avenir me fait souvent prendre peur d’une retombée du soufflé. Après l’enthousiasme, il y a l’essoufflement. J’ai déjà tendance à le lire dans mes propres résultats économiques, corrélés à ceux de mes confrères et amis. Dans une niche costumière protégée et qui grossit tout de même, le costume business, le costume du quotidien, tendanciellement diminue. Et le costume de mariage maintient de nombreuses affaires hors de l’eau. Sans la cohorte de mariés, l’écosystème serait menacé. Le vêtement formel dans son ensemble souffre.

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Environnement économique dense

En 10 ans, d’un engouement théorique nous sommes passés à un engouement économique. Les blogs, les commentateurs sont devenus entrepreneurs. Une myriade de maisons et de marques. Une enseigne hollandaise tapageuse et bien connue s’est frayée un chemin avec un concept simple : un produit typé et de niche et un prix wholesale monstrueusement bas. Idée farfelue qui va à l’encontre des théories du commerce. Dans un premier temps – actuellement – le concept fait florès. La vision court/moyen-terme est intéressante. La qualité d’une telle offre ne peut que pousser ses concurrent à s’améliorer. La vision long-terme est plus sombre. Une fois tout l’environnement économique carbonisé sur le plan tarifaire, il ne reste rien. Ce seul acteur devient en fait … un chant du cygne. Lorsque des petites maisons s’essayent à cette démarche disruptive, en cassant les intermédiaires, en révélant les niveaux de marges et les lieux de production, l’effet court-terme est le même, positif et attractif, mais l’effet long terme interroge. So what comme dirait l’autre.

A la course tarifaire, le prix moyen acceptable du marché baisse et c’est terrible pour l’ensemble des acteurs du marché. L’argument prix est dangereux car on peut toujours faire moins cher ! En demi-mesure c’est la même chose, où l’on assiste comme l’a souvent dit Hugo Jacomet à une éjection du tailleur de son propre métier. Les quelques chaines qui se développent dans le marché misent avant tout sur un prix. C’est un argument marketing, en lieu et place d’un argument de technique et de services.

Je suis très heureux toutefois de constater une évolution heureuse du prêt-à-porter. Je me suis surpris récemment à acheter deux articles chez Celio. J’apprécie rentrer chez Devred. J’aime voir ce que font Jules, Dockers ou Uniqlo. Les couleurs, les matières, les montages parfois s’améliorent. Les allures sont plus travaillées, plus élégantes. Les petites maisons citadines aiguillonnent le marché et le poussent dans ses retranchement. Faire mieux ou disparaitre. C’est un fait notable et j’en suis heureux. ll y a une volonté de faire mieux partout.

En 10 ans, la société a changé. Elle est de plus en plus en attente d’exemplarité, de responsabilité sociale et environnementale. La mode au sens large s’adapte difficilement. Mais du coup, cela met largement la balance en faveur de notre si chère démarche traditionnelle où le produit est justement rémunéré, où le tissu est produit localement, où l’article possède un long cycle de vie. Il y a plus de réflexion sur le second-hand aussi, autrefois regardé avec suspicion, mais qui aujourd’hui représente une chance économique.

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Enfin, être patient

Qui trop embrasse mal étreint dit l’adage. C’est au fond le meilleur apprentissage de 10 ans de blog. Il faut parfois savoir rester loin de ses désirs et les laisser vivre doucement. Rêver d’un costume est une chose. L’avoir immédiatement est sans effort en est une autre. L’envie du moment ne sera plus l’envie d’après. Sauf à l’avoir fait … mûrir! Le plaisir du train électrique réside dans le fait de faire son réseau. Une fois le set terminé, c’est lassant. De même et plus grave : le lévrier court après le lapin mécanique au champs de course. Mais s’il l’attrape un jour, plus jamais il ne voudra courir!

En 10 ans, le blog s’est construit gentiment par agrégat d’idées. Tant de billets, tant de remarques, tant d’apprentissages, tant de dessins. Rien n’est jamais parfait, parfois tel article est boiteux. A d’autre moment, les retours sont positifs. Les semaines se suivent, les idées évoluent. C’est une vraie détente. Essayons alors de continuer quelques mois? années?

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Bonne semaine, bonne reprise. Julien Scavini

Penderie d’hiver, penderie d’été

Avec les températures que nous avons eu, force est d’admettre qu’il était difficile de travailler en étant ‘très’ habillé. J’ai la chance de me déplacer en scooter dans Paris, aussi ai-je un avantage agréable le matin et le soir, celui d’être allègrement ventilé. En revanche, comme m’a dit mon collaborateur, « dans les transports en commun, c’est l’enfer« . L’occasion de réfléchir à ma pratique du vêtement et d’un tirer une conclusion.

Car dans le même temps, un bon client qui travaille dans un grande banque d’investissement à deux pas de mon échoppe m’a étonné : il était en bermuda et chemise à manches courtes lin et coton. « Vous travaillez ainsi lui dis-je? » « oui, lorsque mon bureau, sans climatisation dépasse les 30°« . En effet, il m’a fallu admettre que tout tentative de râler contre l’absence de cravate ou de veste était vaine. Difficile, lorsqu’il fait chaud de s’habiller, quand bien même on veut être chic. Il y a ce que l’on peut écrire et penser de manière théorique, et il y a l’usage.

Il y a la praticité bête et la praticité élégance toutefois…

Je peux diviser ma penderie en deux groupes de vêtements :

1- les costumes un peu toutes saisons, bleus et gris,

2- mes vestes en tweed que j’adore, et des pantalons en rapport, surtout en flanelle, mais liés à l’hiver,

3- quelques éléments dépareillés très frais pour l’été.

La première part est assez homogène et étoffée, c’est la simplicité pour le travail. La seconde part se développe doucement, le temps de bien choisir les tweeds, de bien les faire réaliser, au bon moment. Enfin, la troisième part, dont j’ai fait allègrement usage ces derniers temps est un peu mal composée et mérite un travail plus précis.

Il y a deux ans pour affronter le soleil de Washington, je m’étais commandé dans un natté Vitale Barberis tout simple, un blazer non-doublé, tout simple. Efficacité, simplicité! Cette veste est d’une polyvalence extrême. En plus peu onéreuse, c’est un tissu du stock de mon atelier. Je dois dire l’apprécier beaucoup et la mettre un peu sans y penser. La commodité.

Toutefois, les vraies chaleurs m’interdisaient presque la veste. J’ai bien deux modèles Maubourg en lin, mais même, à part pour mettre les clefs et le portefeuille, durant la journée, je ne pouvais les garder.

J’ai été sauvé par mes quelques autres éléments mal pensés : un pantalon en lin écru acheté chez Burton il y a longtemps, et deux pantalons en lin irlandais que je me suis réalisé durant l’automne 2018 : un vert sapin et un bleu marine, visibles dans le dernier article. Je les avais fait sans y penser.

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Et puis là, quel bonheur et les trouver de les associer à des chemises en lin, également d’origines et d’histoires diverses. Il n’y avait que ça à porter. Le lin est neutre au port. Il ne donne ni chaud ni froid je trouve. C’est assez difficile à expliquer. Il n’est pas plus léger que le coton, il est juste … sans effet.!? On y pense pas. Un plaisir durant ces fortes chaleurs.

Dès lors, je ne saurais que trop conseiller aux jeunes et moins jeunes qui construisent leur garde-robe de bien penser à cette catégorie des vêtements pour les chaleurs, et presque dépourvue de veste.

J’en vois d’ici certains crier au scandale. Quoi pas de veste en ville?! Je sais oui, oui. Mais, je pense que quitte à construire une garde-robe efficace et belle, il est plus intéressant de faire de belles vestes pour l’hiver et de beaux costumes. Il est sympa de pouvoir porter, de manière utile et agréable, un tweed qui tient chaud quand il fait froid. Pareil pour le manteau, avoir un beau modèle, dans un drap luxueux est plaisant et utile! Dépenser de l’argent pour une veste d’été ou deux passe, mais essayer de construire plus est difficile. Le costume en lin blanc, à moins d’être un milliardaire et d’en avoir usage, est un peu une vue de l’esprit.

Pour l’été très chaud, il vaut mieux changer son fusil d’épaule. Avoir de beaux pantalons, avec du caractère, associés à de très belles chemises, elles-aussi pleines de personnalités : matière chinée, rayures appuyées, couleurs pimpantes. Trois ou quatre chemise pour le prix d’une veste. Je suis tailleur, je ne devrais pas dire cela. Alors il y a aussi le gilet, dont j’avais fait l’éloge ici. C’est un bon moyen de donner un relief tailleur.

Il ne faut pas râler contre l’abandon de la veste sous d’extrême chaleur. Il faut essayer de voir comment faire du beau malgré tout. Et je pense que de beaux pantalons avec de belles chemises, c’est utile et agréable. Et pour le travail, un pantalon de lin marine avec un chemise simple à petites rayures, c’est efficace et discret!

En fait, je ne suis pas en train d’expliquer que la veste en été, c’est nul. Non. Seulement si vos moyens sont limités, plutôt que d’épuiser vos finances pour de belles vestes difficiles à supporter, laissez-vous tenter par des chemises et des pantalons de caractères, en lin ou fresco, adaptés! Et enfin, de belles chaussures d’été! Souples et légères. D’une certaine manière, faire comme mon expression favorite : contre mauvaise fortune, bon cœur! C’est mon avis, libre à chacun après de trouver sa façon de faire!

Je vous souhaite enfin un bel été, Stiff Collar part en récréation, jusqu’en septembre!

 

Belle semaine, bel été, Julien Scavini

L’importance de la façon

Un jeune client me demandait récemment mon avis sur la veste qu’il portait. Un modèle acheté pour quelques dizaines d’euros à peine dans une grande enseigne du pas cher.

Que pouvais-je dire sans froisser le garçon? Voilà un exercice ardu. Toutefois, une bonne vérité est parfois intéressante à dire. Premièrement, ce qui me sautait aux yeux est le tissu, la laine. Elle était terne, affreusement terne et livide. Comme du coton. Il n’y avait aucun éclat, aucune luminosité, aucun reflet heureux.

Prise seule, la veste présentée dans un magasin ne vendant que cela apparaitra belle, certainement. Mais confrontée à de vraies vestes en beaux lainages, la vérité saute aux yeux. Il y a une laine moche et une laine belle. Les grandes enseignes recourent obligatoirement à des tissus vendus aux alentours de 5/6€ le mètre, ce qui évidemment, n’a rien avoir avec un lainage de drapier italien. Nous autres les tailleurs ou les belles marques de prêt-à-porter utilisons des draps au valent dix fois cela, au bas mot! Cela se ressent fortement. Ce qui m’attriste est de voir des confrères en mesure proposer dans des offres d’appels très peu chères, ayant pour seul but de vous faire déplacer, des tissus de la sorte. Alors évidemment, pour 400€, vous ressortez avec une veste personnalisée. Mais tout de même, c’est moche.

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Il y a donc le tissu. Ensuite, il y a la coupe. Là, je ne pouvais pas trop m’avancer, car cela ne me semblait pas si mal. Un peu courte, encore que le client était petit, donc ça allait très bien. Un détail toutefois attira mon attention, les épaules. J’osais alors une remarque sur la curiosité de celles-ci. Le client immédiatement m’arrêta en objectant qu’il y avait là visiblement un problème. Et me demandant comment le régler…

Pour vous le décrire, les épaules cassaient en deux, le bout de l’épaule n’appliquait pas et remontait. La ligne d’épaule faisait un V, alors que la taille était bonne, pas trop serrée. Et cela, il n’y a rien à faire, signait la médiocrité de l’usine.

L’épaule est l’endroit le plus complexe de la veste. Les coutures dans cette zone sont ardues, toutes en relief et volume, il y fait sombre et les feuilles entoilages nombreuses rencontrent d’un côté l’encolure, et de l’autre l’emmanchure, deux zones alambiquées. Et c’est par là qu’une veste est finie.

Même lorsqu’elle est thermocollée, la difficulté à monter une veste à cet endroit est à peine moindre. Il y a des embus savants à disposer pour que 1- l’épaule tourne un peu et dégage l’aisance de la clavicule et  2- épouse bien l’épaule pour que le col applique et ne décolle pas derrière. Même pour les vestes les moins chères, il y a une haute technicité. Et donc, comme disent les anglo-saxons « un tour de main ». Une veste, c’est pour cela que c’est normalement plus cher qu’un pantalon à fabriquer, possède une forte technicité. Si l’usine ne l’a pas, elle sortira des vestes comme on retourne des chaussettes, basiques. Et si l’épaule plisse, se brise et que la clavicule n’est pas bien épousée, il n’y a rien à faire. C’est à la coupe, au montage et dans les opérations d’entoilages (collant ou pas) que réside le savoir-faire, le « know-how » comme disent encore une fois, les anglo-saxons!

Et donc en l’occurrence, peu de retoucheurs qualifiés auraient pu sauver cette épaule brisée, à moins de payer… le prix de la veste.

Soit dit en passant : le « gap collar » ou quand le col décolle est un problème voisin des épaules qui brisent. Parfois, un « gap collar » est d’ailleurs préférable à des épaules cassées. C’est une question de largeur de l’encolure. Si l’encolure est trop fermée, trop serrée, alors les épaules vont se briser sur le cou, comme mon dessin. Et si l’encolure est trop ouverte, alors il y aura un « gap collar »… Difficile navigation entre les deux.

Dernière petite anecdote du métier enfin à vous livrer. Pour faire fortune dans les costumes, il y a deux solutions, radiner sur le tissu et/ou radiner sur la fabrication. Si une marque radine sur le tissu, elle radinera aussi probablement sur la façon. Normal, inutile de payer un fabricant italien pour un poly-viscose à 2€ le mètre. Et puis il y a l’autre solution, plus insidieuse et à l’origine des plus belles réussites de ces 30 dernières années. Ces marques payent des tissus onéreux, de belles maisons italiennes, puis cherchent « des façons de merde » comme m’a soufflé un ami qui travaille dans le milieu (passez moi l’expression!). Ne cherchez pas en Europe, ces usines sont plus loin. Facialement les vestes et costumes sont superbes et se vendent bien, grâce à l’étiquette du drapier. Et puis au bout de six mois, plus rien n’a de tenu, tout s’effrite. Mais je ne vous dirais pas les marques spécialistes de cela ! C’est mon secret. Enfin, si vous faîtes un beau produit, avec un beau tissu, et bien c’est dur!

Belle semaine, Julien Scavini

Les cotons américains

Le climat américain est particulièrement étouffant l’été, une vraie différence par rapport à la vieille Europe où les saisons sont plus tempérées. C’est ainsi que plus vite et plus fort l’usage du coton se répandit outre-atlantique. Il est plus agréable que la laine ; plus doux, il piquotte moins la peau. Après tout, le port du jean est bien une trouvaille de l’Oncle Sam datant de 1850 environ.

Question coton, les anglais ont appris et ramené beaucoup des Indes. Dès le XIXème siècle, les tissus que l’on appelle en France des ‘indiennes’ fleurissent et la bonne société se les arrachent, comme le chintz. Après améliorations et industrialisations au Royaume-Uni, l’Empire de Victoria en a bien profité.

Parmi ces tissus, on trouve le crépon de coton, autrement appelé seersucker. Ce terme provient du perse  « shir o shekar« , qui signifierait ‘de lait et de sucre’, probablement du à ses raies alternées lisses et rugueuses. Sur le métier à tisser, les raies colorées sont tendues pendant que sont insérés les fils blancs. Lors de la détente, la rayure gaufre alors. Cette caractéristique facilite la dissipation de chaleur et la circulation d’air. Côté pratique, le seersucker est presque infroissable et lavable en machine. Les raies sont souvent bleu ciel, parfois aussi marine ou rouge brique, vertes ou lavande.

Les Américains, avant le développement de la climatisation ont vite apprécié ce tissu, composant la tenue par excellence des gens du sud. Peu à peu les gentlemen du nord le portèrent, popularisé également par les étudiants de la Ivy League qui y voyaient à la fois une nouveauté pratique et une occasion de se démarquer des traditionnels costumes. Les journalistes politiques rendirent également honneur au seersucker, en commentant les débats à Washington, ville relativement chaude l’été.  Il est toujours à noter qu’au mois de Juin, il est habituel pour les sénateurs américains de porter des costumes en seersucker, lors des bien nommé seersucker thursday.

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Autre ‘indienne’ que les Américains développèrent, le madras. Là encore, ce sont les anglais qui en installant une zone franche vers le lieu dit Madraspatnam en Inde font émerger ce tissu. Il s’agit d’une mousseline de coton, rehaussée de grands et multiples carreaux. Le procédé basé sur des teintures végétales est ancestral. Le madras est un tissu léger et respirant, très adapté aux climats tropicaux humides. Les Anglais l’introduisent aux Caraïbes, et c’est là que durant la Grande Dépression, de riches américains en villégiature le découvrent. Par la suite, il devient de bon ton pour les étudiants des université de la Ivy League de montrer cette trouvaille, en pantalon, chemise, veste ou cravate! C’était un moyen de montrer là où ils avaient voyagé, un peu comme avoir du Abercrombie & Fitch à Paris lorsqu’on ne pouvait s’en procurer qu’aux USA. Avec ces looks en madras nait le style Preppy. Il est aussi courant de recourir à des patchwork de madras pour couper bermudas et autres vêtements. Une surabondance de motifs typiquement américaine, dans le goût de Ralph Lauren.

Finissons enfin avec une célèbre anecdote des années 40 à propos du madras : Brooks Brothers sentant là une affaire juteuse achète rapidement 10 000 yards d’étoffe, qui s’est révélée déteindre immédiatement au lavage. Une très mauvaise affaire! Elle tenta de poursuivre l’importateur de l’étoffe. Mais plutôt que de rembourser les clients, Brooks Brothers eu une autre idée : une étiquette « guaranteed to bleed » et une bonne campagne de publicité permirent de vendre tout le lot et même d’en faire une icône ‘lifestyle’. La chemise délavée était née. Ils ont du culot ces américains!

 

Bonne semaine, Julien Scavini

Être ou avoir.

J’avais noté il y a plusieurs mois cette citation que je viens de retrouver par hasard, sans en connaitre l’auteur :

« on donne du style au vêtement et non on se donne du style par le vêtement. »

C’est presque une proposition philosophique, avec beaucoup d’implications. Amusons-nous à la décortiquer.

La première partie implique une sorte de génie, de bonne fortune personnelle, une qualité à dépasser l’habit pour être soi. Prendre un bien matériel pour ce qu’il est et par l’assemblage et le savoir, créer une chose exquise. Simplement avoir puis savoir-faire.

A l’inverse, la seconde partie tendrait à faire du vêtement le fameux habit qui fait le moine. Être à travers un bien matériel. Et ou pire, être à travers une marque. Ne pas savoir ce que l’on est et donc, devoir se créer une esthétique clef en main.

A priori, et c’est à mon avis le sens de l’époque contemporaine, beaucoup penseront et revendiqueront être de la première partie, rejetant avec logique un certain asservissement liée à la seconde partie. C’est un peu comme l’abandon des Académies. Fini le canon pour tous, fini la capacité d’universalité, fini le solfège, laissons chacun libre de s’exprimer. En bref, proclamons les génies individuels, instagrameurs, influenceurs et autres parangons finalement plutôt rares.

Car au delà de ce petit nombre de savants existe la multitude contemporaine qui précisément se donne du style par le vêtement en pensant le contraire. L’amoncellement, la collection, la variété et la marque deviennent une fin en soi. Les choses logotypées deviennent cool. LV, gros H, petit joueur de polo sont des insignes qui classent et donnent du style. Avoir en pensant être.

Finalement, une première lecture laissera tout le monde d’accord : il est préférable de se considérer de la première partie de la citation plutôt que de la seconde.

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Revenons toutefois à la citation.

« on donne du style au vêtement et non on se donne du style par le vêtement. »

Plaçons le dans notre univers tailleur et décomposons. Le costume est presque un uniforme, normé et simple. Sur ce substrat, il reste à faire naître un style, une humeur, un goût. Sur le simple costume, telle cravate, telle chemise va faire naître l’esthétique de la personne. La mise aura été forcée, contrainte PAR la personne. Le costume ne sera qu’un moyen. C’est la lecture figurée de la première partie.

En plus, il est aussi possible de donner du style au vêtement lui-même, c’est le plaisir du fait pour soi, de la commande personnalisée, qu’elle soit Grande Mesure ou Demi-Mesure. Il est possible dès la création du vêtement d’imprimer un style personnel : revers large, rayure appuyée. C’est la lecture littérale de la première partie de la citation.

Mais, mais, mais, c’est là qu’est l’os.

N’aimons-nous pas aussi, dans une sorte de fétichisme du beau vêtement être un peu l’esclave du vêtement? N’aimons-nous pas, dans une certaine mesure, être un peu contraint par telle cravate club chérie, ou telle veste en tweed un peu typée? N’est-ce pas un petit plaisir coupable que de se laisser guider par le style d’un vêtement? Par la force d’une coupe, la finesse d’une ligne, l’élégance marquée d’une pièce. N’est-ce pas aussi un signe jeté au monde que de porter un vêtement sur-mesure, qui finalement entre connaisseurs se voit et se remarque? Et donc par là même, avoir du style par le vêtement?

De prime abord, cette citation s’analyse rapidement et simplement. D’un côté le libre-arbitre, de l’autre un rôle secondaire par rapport au matériel. Mais lorsque le matériel est beau, est-ce un si gros péché d’en être inféodé? Je me souviens du Chouan des Villes reprochant à François Fillon d’avoir le goût de son habilleur, Arnys. Donc de se donner du style par le vêtement. Au fond, était-ce si grave? A l’époque, un peu jeune peut-être j’avais pris cette remarque pour argent comptant. Et j’aurais pris cette citation aussi dans son sens premier. Quelle honte aurais-je éprouvé de me considérer de la seconde partie. Finalement rien n’est jamais si tranché. Être et avoir, les deux sont plaisants.

Belle semaine, Julien Scavini