Les détails colorés

Depuis très longtemps, les logos brodés et autres petits insignes ornent les vêtements sports, comme le polo et parfois les chemises, Ralph Lauren en étant l’exemple le plus parfait. Depuis une décennie, je vois aussi pulluler d’autres détails colorés apposés sur les vêtements classiques. Ainsi, la veste a été assaillie d’effets de style. Il y a eu les boutonnières colorées. Une au revers ou une en bas de manche, voire toutes. Puis il y a eu les boutons colorés, tous ou juste un en bas de manche. Trouvailles de stylistes en manque d’inspiration?

Quoiqu’il en soit, j’ai toujours été navré de ces bidules. Ça n’a aucun intérêt il me semble, à part attirer l’attention sur des costumes qui de toute évidence sont médiocres. Car il faut bien se l’avouer, à part Célio et consort, peu de maisons de qualité ont osé ça! Ces trucs en trop sont presque un panneau porté sur la personne, les signes extérieurs visibles d’un goût du too much mal placé. Il y a bien d’autres moyens de faire remarquer son goût. Prenez le mouchoir de pochette par exemple. Ou la fleur à la boutonnière. Ou une paire de chaussettes colorées. Voilà des vrais signes d’élégance.

Surtout, ces détails vieillissent affreusement vite. Remarquez déjà comme ils ont disparus des rayons. Certains stylistes ont quand même dû se rendre compte de la niaiserie intellectuelle de l’affaire. D’autant plus que les clients se lassent de tels effets. Un costume aux boutonnières bleus prend très vite un coup de vieux passé une ou deux saisons…

Ce qui dénote une belle veste, c’est un beau tissu. Un tissu précieux par son tissage et sa matière ; un tissu riche par sa lumière et ses effets. Un beau tweed se suffit à lui même. Une belle flanelle se suffit à elle même !

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Par contre, au rayon chemise, je suis plus disposé à faire des concessions.

Je note tout de même la tentative des boutons colorés… Là encore, je passe. Je note aussi l’idée de disposer des boutons sur le côté des cols. Je passe encore plus. Je note enfin les cols à étages multiples et colorés. Je me bouche carrément le nez.

Ceci dit, des maisons comme Paul & Shark, Hilfiger, La Martina et d’autres, ont tenté les détails colorés. Notamment en essayant d’enluminer la garde des boutons. Vous savez, le bord de la chemise devant où sont cousus les boutons. Chemise fermée, on ne voit presque rien. Col ouvert, la bande colorée, parfois rayée sous la forme d’un gros grain comme les chapeaux, apparait. Parfois pour scander les couleurs de la marque. Pourquoi pas. Sans cravate, elle donne une note de gaieté bienvenue.

Les intérieurs de pieds de cols et les intérieurs de poignets peuvent aussi être réalisés dans un tissu contrastant. C’est un détail léger qui là aussi n’apparait que col ouvert. Je dois dire l’avoir tenté quelques fois pour des amis qui me demandent des chemises de week-end. Si les tissus sont choisis en camaïeu de bon goût, c’est à dire dans des teintes légères et harmonieuses, c’est pas mal du tout.

Mais là encore, rien ne remplace un beau tissu et de beaux boutons en nacre. La digne élégance ne se remarque pas au premier coup d’œil, elle se hume.

Sur les chaussures, c’est pareil. Inutile de vouloir acheter une paire avec plein de couleur et des détails voyants. Au contraire, un très beau modèle bien ciré attirera plus le regard des passionnés qui verront en vous un connaisseur. Les chaussures simples et classiques peuvent par ailleurs s’émanciper un peu avec des crèmes colorées qui donnent des nuances différentes. Pour les mariages, je souffle toujours à mes clients que des lacets peuvent se changer pour le jour J. Des lacets bleus sur un soulier noir ne sont pas déshonorant s’ils rappellent la tonalité générale.

En bref, comme vous le voyez, je navigue à vue parmi l’ensemble des propositions contemporaines, souvent trop voyantes et extravagantes. Je ne suis pas contre mais j’avance avec précaution.

Car au fond, je suis un grand admirateur des vêtements militaires d’ancien régime. Avec leurs écussons, leurs broderies, leurs boutons armoriées, leurs ganses et leurs sous-tâches, ils sont un festival de couleurs et de beautés. Il n’est donc pas interdit, dans un monde moins figé où le costume perd du terrain, de s’interroger sur de nouveaux codes et artifices pour embellir les vêtements. Le nombre d’habits est plus restreint aujourd’hui. La veste cède du terrain et les chemises deviennent incontournables. Pourquoi ne pas rechercher des moyens d’apporter de nouveaux ornements ? Le tout est de le faire avec goût… Et tous les goûts sont dans la nature. En attendant la juste réponse. Existe-t-elle ?

Bonne semaine, Julien Scavini.

Monsieur, êtes-vous soigné ?

Cet article est la retranscription d’un article, à la fois drôle et intéressant, de Jean Laury, publié dans Adam, n°239, Février-Mars 1957.

Lisez : êtes vous soigné, c’est dire bien habillé? Un homme ne l’est, ou ne le reste, qu’en ménageant ce qui le vêt, des pieds à la tête. La fatigue d’un vêtement – nous ne disons pas l’usure – est imputable à qui le porte et elle défigure ce vêtement tout comme une lassitude corporelle tire les traits.

Si vous êtes aux bonnes résolutions, prenez donc celle-ci : d’où que vous rentriez, quelle que soit l’heure et la pièce du vêtement que vous quittiez, sachez que sa fatigue prime la vôtre. Mais alors qu’une nuit de sommeil vous rajeunit et vous défripe, votre vêtement vieillira si vous ne lui octroyez le seul repos qui le conserve : le soin raisonné que vous prenez de lui.

La chapeau

Ne le jetez pas, approximativement à plat, sur la première surface plane venue, avec le journal et les papiers à revoir. Pour préserver ses bords, accrochez-le de manière que ceux-ci ne touchent de nulle part. Ou posez-le sur sa calotte, en voiture, par exemple. Brossez le feutre avec une brosse spéciale à la fois souple et fournie. Et respectez le sens du poil : opérez en mouvement inverse des aiguilles d’une montre. Le cuir intérieur ne se nettoie pas. Dès qu’il est, non pas sale, mais douteux, on le remplace. Si vous portez de la paille, rangez-la, enfermée à l’abri de la lumière afin qu’elle ne jaunisse pas – enfin pas trop vite. Et si elle est tachée, nettoyez-la avec une solution de quelques gouttes de sel d’oseille dans beaucoup d’eau – énormément d’eau.

Le veston

a suivi tous vos gestes et s’en ressent. La pire ingratitude consiste à le jeter sur un fauteuil et à l’y laisser. Une bonne intention, mais une mauvaise solution, c’est de l’installer sur le dossier de ce fauteuil dont les bras continuent, après les vôtres, de les déformer. Le veston a droit, formellement, au cintre à sa taille, à bonne distance du mur, ou au « serviteur muet » (valet de chambre) qui répare, de nos jours beaucoup d’injustices. Et avant de ranger dans l’armoire le smoking, épinglez avec raffinement et précaution les pointes des revers de soie pour éviter qu’ils ne « roulent »…

Le pantalon

ne va plus sous le matelas. Cette sorte de pressing avait du bon ! Il rejoint le veston sur la barre du cintre ou du serviteur muet, mais videz ses poches, même d’un mouchoir fourvoyé. Ôtez les bretelles. Faites glisser la ceinture : que le pantalon se repose, orgueilleusement seul.

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Le pardessus

Ah, le pardessus… Combien sont-ils, que des hommes-bien suspendent chaque jour, par le milieu, à un crochet. Et insidieusement, une petite hernie se forme. Au pis-aller, suspendez-le par les épaules, sur deux crochets. Au mieux : trouvez un cintre qui garantisse son équilibre. Ou alors, posez-le, doublure à l’extérieur, sur un siège. Mouillé, qu’il sèche, suspendu, dans un endroit tempéré, loin du radiateur comme de la fenêtre ouverte.

Le linge (il parle des chemises et caleçons de coton)

Son martyrologe est tel qu’il tire les larmes. L’état dans lequel il réintègre parfois vos armoires est un plaidoyer silencieux, mais éloquent. Ce linge si fin, si cher, assurez-lui les meilleurs soins, confiez-le au meilleur blanchisseur : celui qui n’a les réflexes ni du masseur pour poids lourds, ni de l’incendiaire, ni de l’ingénieur chimiste, ni du cimentier. Le blanchisseur que vous aurez vu à l’œuvre – au chef-d’œuvre – tel Loison et d’autres. Ou alors, achetez vos chemises au bazar et jetez-les dès que salies.

Les cravates

Leur règne est court : qu’il soit brillant. Tant qu’il dure, respectez leur éclat, leur forme en les suspendant comme il se doit. Dès qu’elles s’affaissent, réformez-lez : une cravate défaitiste, qui cède, est un spectacle navrant.

Les gants

Faré est formel : le volant les massacre. Néanmoins, le soir, remettez-les au pli, octroyez leur un peu de pressing. S’ils se lavent, que ce soit au savon spécial : le meilleur. Même mouillés, qu’on leur redonne leur forme à l’ouvre-gants et qu’ils sèchent en climat tempéré, suspendus à des pinces à linge. Les gants blancs du soir jaunirons moins vite si on les range dans une boîte, bien saupoudrés de talc.

Les souliers

N’achetez, ne commandez jamais une paire de souliers sans sa paire de formes, qui l’épouse exactement et qui lui restera strictement personnelle. C’est un mariage indissoluble. Remettez, dès qu’otés, vos souliers sur ces formes : dix minutes après, ce serait déjà trop tard. Il faut si j’ose dire, mettre les souliers sur formes encore chauds… Ne les ôtes jamais sans défaire les lacets. S’ils n’en comportent point, ne les mettez pas sans l’aide d’un chausse-pieds – avec votre doigts, par exemple ! Mouillez, faites-les sécher, sur formes, loin de tout centre de chaleur. Pour parfaire cette opération, placez-lez sur une barre, des supports spéciaux, ou tout simplement, alternativement, sur un côté et sur l’autre, pour que la semelle sèche rapidement. Enfin, ne les cirez jamais à vide, mais sur embauchoir ou sur vos pieds !

… lignes écrites il y a exactement 60ans. Finalement rien ne change beaucoup…

Belle semaine, Julien Scavini

La vraie élégance ne se remarque pas ?

Le début d’année est l’occasion de s’interroger sur l’expression vestimentaire et son côté ostentatoire ou pas. Avec un client, nous avons eu une conversation animée à propos de nos hommes politiques, la plupart foutrement vêtus. Lors de petites recherches sur le sujet pour Le Figaro, j’ai ainsi découvert qu’Emmanuel Macron avait abandonné Lagonda pour un nouveau faiseur plus bas de gamme. … Car ses conseillers en images lui ont dit que le trois boutons, c’est ringard. Dommage pour l’honorable tailleur parisien, spécialiste de cette ligne classique.

Au cours de cette conversation, nous nous sommes interrogés sur notre propre expression vestimentaire. Mon client cherche un style italien, fait d’épaules tombantes et de tissus clairs, mais pas féroces. Pour ma part, j’ai tendance à affectionner les costumes classiques, marine et gris. Suivant les règles de Stiff Collar, je cherche à respecter des règles anglaises assez sobres, à la limite, presque pour me faciliter la vie, mais sans jamais renier le plaisir de trouver le bon accord chemise – cravate.

Le vestiaire classique et les usages qui le régissent cherchent avant tout à rendre son porteur discret. Les grands élégants anglais nous ont appris que la vraie élégance ne se remarque pas. C’est sur le principe vrai. Dans les faits, il est heureux que le vrai élégant se remarque. Mais alors, par quels signes? Comme Hugo Jacomet l’a récemment très bien dit, la personnalité mesurée du gentleman est d’abord importante : un homme sujet aux sautes d’humeurs et aux colères n’est pas élégant. Le gentilhomme est mesuré, sobre même s’il aime parfois boire des p’tits coups.

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Ainsi, nous arrivâmes à la conclusion suivante, en nous appuyant sur l’exemple des politiques et de François Fillon en particulier. Ce dernier, s’il reste d’un classicisme salué de beaucoup d’élégants (et cela hors de toute notion politicienne) sait faire remarquer son goût : chaussettes colorées, cravates aux petits motifs rehaussés, vestes forestières savamment portées. Il le fait avec raffinement, mais sans que cela devienne ostentatoire. C’est au fond le pari quotidien des élégants, il faut pour s’en convaincre regarder le blog de Dirnelli, What I’m Wearing Today.

La conclusion donc fut la suivante : un gentleman élégant cherche à être discret mais pas neutre ! Rien de pire d’ailleurs que vouloir être trop commun. Rappelons que le mot commun se traduit en latin par vulgus qui a redonné le mot vulgaire. Il faut donc chercher toujours et encore ce difficile équilibre, qui s’acquière très vite si l’on suit les modèles classiques et s’affine perpétuellement, la mode ne faisant que remodeler les contours sans toucher au fond.

Soyons donc sur la même longueur d’onde en 2017, discret mais pas neutre !

D’ailleurs à ce petit jeu, il y en a un qui a très bien compris ce principe parmi les politiques, c’est Jean-Luc Mélanchon, qui avec ses petites vestes à collet se fait passer pour un petit père du peuple, discret sans être neutre… Un homme intelligent qui a compris le pouvoir du vêtement. Ils sont si rares…

Juste une chose pour finir. Il est possible de ne pas être discret tout en étant classique. Porter des vestes très italiennes, aux carreaux bariolés du genre Pitti Uomo ne fera pas de vous un homme discret. Vous serez remarqué dans le métro et parfois moqué. Je me suis confectionné une petite veste de cachemire rouge que j’adore mettre quand je voyage, car elle rehausse un chino beige ou bleu magnifiquement. C’est pas discret et les gens la remarquent : wahou, quand même, etc… Pourtant, il existe une quantité de messieurs et de dames qui portent des doudounes The North Face franchement rouge, et cela n’est remarqué par personne… alors je m’interroge 🙂

Belle année. Julien Scavini

Sortie du petit carnet de dessins

Chers amis et amies, le carnet de dessins du blog sur lequel je travaillais depuis un certain temps est disponible ! Il s’agit d’une compilation de mes illustrations, certaines inédites, publiées avec de courtes annotations. Il y a un peu de tout, l’ouvrage étant conçu comme une miscellanée de 88 pages à feuilleter.

Et merveille du progrès, le livre est disponible en impression à la demande. Je l’ai en effet conçu en partenariat avec Amazon et Alterpublishing Inc. J’ai moi même composé l’ouvrage à partir d’une maquette aux dimensions pré-définies, j’ai choisi le papier parmi les propositions d’Amazon et ce dernier, dès l’achat, procède à l’impression à la demande, en deux jours en Allemagne. Une prouesse qui permet 0 stock pour un prix de vente au plus juste : 19,50€.

La mise en page est conçue de telle sorte que vous puissiez découper les pages pour les encadrer suivant votre goût.

> DU FIL AU CRAYON <

Bonne lecture.

J’en profite pour vous souhaiter de belles fêtes, Stiff Collar part se reposer quelques temps. A très vite. Julien Scavini

Pour l’amour du vêtement

Je regrette que de nos jours, les vêtements ne soient plus vraiment montrés. Que vous preniez la presse, les vitrines ou les publicités, les belles matières et la beauté des coupes ne sont plus mises en valeur. Je ne vois plus beaucoup l’amour du vêtement, du beau vêtement. Au mieux a-t-on le droit à un produit. Les mises en scène sont de plus en plus léchées, certes. Mais elles mettent d’abord en avant des humeurs, des impressions ou ce que l’on appelle des concepts. Ce qui est gros mot, car en philosophie le concept est un contenu de pensée très important, bien plus que ces simples ‘idées’.

Bref, partout où l’on regarde, il me semble que le vêtement n’est plus important. Seule la marque compte et son univers… C’est du marketing. Pas du produit.

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Cela commence avec les vitrines des magasins. Quel plaisir avais-je d’aller voir celles d’Arnys, d’ailleurs souvent photographiées sur le blog. Il y avait de la mise en scène certes, à la manière de natures mortes presque vaniteuses, mais les vêtements se laissaient voir et apprécier. Retournez au même endroit observer celles de Berluti, ce n’est que blague et ‘fameux’ second degré. Ce mois ci des vitrines sur le voyage, tel autre mois des vitrine hommages à Jacques Tati. Okay, c’est de l’art contemporain ou du vêtement que l’on vend? C’est du marketing ou un morceau d’étoffe bien cousu?  Ce n’est pas mieux dans les grands magasins où les vitrines sont fait pour épater et non pour plaire.

Autre sujet, autre lieu, les publicités. Comme celles-ci forment au moins la moitié du poids des magazines contemporains, autant s’y intéresser. Et jamais je ne critiquerai ce poids, car à vrai dire, lorsque l’on retrouve un magazine plusieurs années après, ce sont les publicités que l’on regarde et qui sont le véritable témoignage d’une époque. Donc les publicité peuvent être agréables et faire parties de l’agrément d’un journal, merveilleux témoignages de styles passés. Mais pardon, celles d’aujourd’hui à des très rares exceptions sont tellement en clair-obscur ou en épure qu’on ne voit rien. J’ai fait quelques photos au hasard, voyez plutôt… Je ne suis pas contre la mise en scène, loin de là, mais le vêtement ne doit pas être oublié.

Quant à la presse masculine de manière générale, comment dire… Ma mère m’envoie des hors-séries quand elle en lit, l’Express, Le Point ou ‘M’ spécial Homme. A chaque fois je me dis chouette, je vais découvrir les tendances et les beaux produits du moment. En dix minutes le tour est fait. Où est le vêtement? Où est le plaisir de découvrir du fond? Et même quand il y en a, les sujets sont si ‘tarte’ que je préfère passer mon chemin.

En plus, les magazines ne parlent que des annonceurs. C’est un gros problème. En était il autrement il y a cinquante an? Peut-être pas. La publicité a toujours fait vivre les publications. La courtoisie des journalistes était peut être moindre? C’est bien dommage, car personne n’est dupe. Et les blogs gratuits sur internet sont légions à grappiller peu à peu des parts de marchés. Car les blogs et les forums, eux, démontent et expliquent les vêtements.

Le vrai travail journalistique, c’est d’aller sur le terrain créer la nouveauté, enquêter, parler, voir, toucher. Chantal Thomass me disait récemment que les magazines étaient devenus fous, qu’il ne parle d’un marque que si un dossier de presse leur arrive tous les mois. L’actualité, toujours l’actualité. C’est à dire que la marque doit aller chercher les journalistes. Ce devrait être l’inverse.

Et tant pis si une marque se fâche et ne veut plus faire de publicité à cause d’un article critique. Il faudrait pourtant faire une sacré crasse pour que cela arrive. Il y a tant à dire de bon avant de parler du mauvais. C’est un peu comme les politiques qui refusent de se faire ‘rentrer dedans’ menaçant qu’ils ne viendront plus. Et bien tant pis. Car surtout, les critiques renforcent les éléments positifs. Si c’est trop avantageux, cela se renifle et renforce la suspicion de collusion.

Les bons magazines devraient montrer, décrire extérieur et intérieur, prendre des photos des détails, parler du style, parler de la mise en situation, parler de la mode. A la fois tout et pas grand chose. Dandy Mag s’y est essayé sans persévérer, comme ICI ou LA. Dommage, l’idée était géniale. C’est pourtant cela que les gens attendent. Qu’on leur parle de matière et de goût.

Dans les magazines encore, pardon pour eux, il y a aussi les shootings, vous savez ces albums photos à la fin que personne ne regarde plus de 20 secondes. Je suis pourtant sûr que c’est l’endroit le plus coûteux à réaliser (photographe, stylisme, habillage, maquillage, coiffure, lieu, matériel, ouf!). Et pourtant, ce sont toujours des salmigondis ineptes avec des mises en situations ridicules. Certes les vêtements sont cités un à un avec le prix, mais que voit-on?

Les deux shootings du supplément Des Echos spécial Homme. Il est question de vêtement.Si si… (c’est très mauvais pour être du vêtement, pas assez bon pour être de l’art contemporain dirais-je). En plus, c’est quand pour un lectorat BCBG… non?

Je n’ai pas la prétention de dire que je suis rédacteur en chef. Mais un truc tout bête qui intéresserait du monde et serait facile à monter : proposer des fac-similés de vieux catalogues de marques, avec quelques commentaires pour resituer le contexte stylistique, littéraire et cinématographique. Imaginez donc Monsieur vous présenter 4 pages du catalogues Ralph Lauren 1985 ou du catalogue Cerruti 1993. Une merveille du genre et sans fin en plus. Les marques seraient demandeuses. Y’a pas de travail à faire sinon rechercher dans les archives. Et pour le journaliste, il suffit juste de se demander en quoi la mise et actuelle ou ne l’est plus.

Voici des vieilles publicités Ralph Lauren. Une mine. Coup de cœur pour la dernière de l’automne 1981.

Bref, je me fais long et critique.

Mais il faut absolument remontrer les vêtements et les matières. Il faut communiquer l’amour des beaux habits. On ne parle pas de luxe ici. Simplement de travail bien fait, que le vêtement ait été cousu par un petit artisan transalpin ou une multinationale. Car même chez Uniqlo on peut trouver des sujets dignes.

Je suis navré de devoir dire des choses pareilles. La presse se veut trop généraliste. Il y en a pour tout le monde et au final pour personne. Le lectorat âgé n’en a certainement rien à cirer des hommes en kilts, et les hommes qui portent vraiment des jupes ne doivent pas lire cette presse.

J’ai bien conscience que je défends là une vision particulière de la presse et de la mode. Pas forcément contemporaine. Certes. Mais ce qui me navre, c’est le manque de pluralité. Que les journaux soient généralistes ou économiques, portés sur la culture contemporaine ou visant un lectorat bcbg, ils sont tous pareils et montrent tous la même chose en ce qui concerne le vêtement.

L’homme classique heureusement a le droit de feuilleter le catalogue de l’Homme Moderne, invariablement fourni avec Le Point. Certes des articles de médiocre facture mais qui ont au moins le mérite d’éveiller un vrai intérêt !

Bonne semaine, Julien Scavini

Le montage ‘slack’ [MàJ]

Cet été, je suis parti au Vietnam. Pays magnifique et gens très accueillants.  J’ai aussi testé les températures tropicales (très chaud et très très très humide) et je peux vous dire que l’élégance était loin derrière moi, tout vêtement étant parfaitement insupportable! Je supportais à peine la chemise à manche courte et le simple fait de rester assis sur un banc suffisait à me faire transpirer à grosses gouttes.

[MàJ] Puisqu’on me le demande, quelques photos du Vietnam :

Mais pour autant je suis resté attentif aux vêtements de mes contemporains. Et je me suis très vite rendu compte que personne ne porte la veste durant la saison chaude, trop chaude. Chemise et t-shirt semblent être les vêtements universels. Les jeans rencontrent un succès plus léger que chez nous en revanche, la faute je pense à une matière trop lourde. Par contre les jeunes affectionnent les chinos. Particularisme inédit : les bas de pantalons ont souvent un élastique genre jogging pour resserrer le bas et découvrir la cheville sans chaussette. Un peu à la manière de ce qu’avait testé Duke & Duke.

Alors certes, l’hiver hanoïen peut être très rude, donc il est possible de porter de lourds vêtements. C’est ainsi que Dior, Vuitton, Paul & Joe et d’autres n’hésitent pas à mettre des manteaux et des pull-over en vitrine. Chez Ralph Lauren, ils cherchent carrément à vendre des vestes en tweed et des pantalons de velours qui paraissent complètement décalés.

Dans les faits, les riches vietnamiens vivent dans l’air conditionné, entre la maison, le bureau et la voiture. On ne les voit pas beaucoup. Et une certaine culture tailleur existe, résultat des influences française, américaine et japonaise. Certaines villes comme Hoï An sont mêmes spécialisés en sur-mesure. Mais tout de même, il est rare de croiser des vestes durant la saison chaude.

Au delà de ces quelques remarques triviales, je me suis aussi rendu compte d’une autre culture du vêtement. Pas dans les codes, mais dans les usages. Car ces beaux vêtements, me suis-je dit, doivent bien être nettoyés… Et cela m’a frappé, je n’ai pas vu beaucoup de pressing. La chose m’a été confirmé par mes amis vietnamiens bien que les réponses varient beaucoup suivant les classes sociales. Il doit bien  exister des pressings que je n’ai pas vu.

Au Vietnam, la machine à laver est partout comme en Europe. Et d’une manière je trouve plus importante que chez nous, un bon vêtement là bas doit passer en machine. Que ce soit chez les pauvres ou chez les riches (chez ces derniers, les femmes de ménage utilisent la machine).

J’ai mieux compris pourquoi un ami vietnamien à son arrivée en France mettait les vestes de costume à la machine. Évidemment le résultat n’était pas probant.

Cela influence donc le vêtement, sa vente et sa fabrication. Un avant-poste du futur dans nos contrées. Car il faut bien l’avouer, les pressings (les bons) tendent à disparaitre, en partie à cause de la dureté du travail (souvent réalisé par des immigrés, les français étant rares dans la partie) et des normes de plus en plus draconiennes, pour la santé et l’environnement (disparition du perchloréthylène en particulier).

Ainsi, cette envie de lavage en machine entraine-t-elle deux constats au Vietnam :

D’abord les matières utilisées sont souvent synthétique. C’est ainsi que la plupart des pantalons habillés que j’ai vu (dans les hôtels, les endroits à touristes, les serveurs etc…) étaient en polyester. J’ai même fait la remarque au directeur de la croisière en baie d’Halong, qui était trempé de la tête au pied : au moins aurait-il pu porter une laine froide… L’avantage est que ces matières synthétiques permettent de garder une bonne allure, non froissée sans excès de repassage. Car même repasser doit être dur avec de telles chaleurs.

Deuxièmement, le montage (c’est à dire la couture) des vêtements est très influencée par le passage en machine à laver. Il me faut faire un petit point technique d’abord.

L’industrie des pantalons et vestes est séparée en deux univers : le ‘sartorial’ d’une côté et le ‘slack’ de l’autre. Derrière ces termes, deux mondes qui se complètent. Les usines ‘sartoriales’ fabriquent des vêtements comme chez les tailleurs, avec une très haute technicité et un but unique : camoufler les points de couture. On ne voit pas les fils de la machine. Il faut ainsi ruser pour tout camoufler et des machines très perfectionnées sont utilisées.

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De l’autre, les usines ‘slack’ cousent les choses de manières visibles, comme les jeans, les chinos ou les vestes déstructurées. Tout est cousu avec la même machine à coudre, avec des points plats visibles. L’aspect des vêtements ‘slack’ est plus rustique, plus brut (bien que certains manufactures italiennes excellent dans le rustique ‘chic’).

Cela a une conséquence importante : l’entretien. D’un côté, le vêtement n’est pas forcément fait pour aller en machine mais il est raffiné, de l’autre le vêtement peut endurer des centaines de cycles mais est moins délicat. C’est toute la différence entre un chino de tailleur et un chino Uniqlo.

Ce montage slack est très apprécié ces dernières années pour les vestes en coton lavées. Toutes les bonnes marques en proposent, signe aussi qu’en Europe ce sujet de la facilité d’entretien intéresse les acheteurs. La marque J. Keydge s’est par exemple spécialisée là-dedans. Pour les pantalons, le sujet se discute toujours, les modèles ‘slack’ étant moins raffinés.

Ces vestes slack, montées sans doublure et sans toiles, pour mieux être entretenues ont été inventées très tôt au cours du XXème siècle, bien souvent pour des habits utilitaires. L’invention de la machine à coudre fut une bénédiction pour les tailleurs à la fin du XIXème siècle, et il n’est pas rare de trouver de vieux vêtements entièrement cousus à la machine plutôt qu’à la main, préfigurant cette mode. Mais c’est véritablement les étudiants américains dans les années 50 qui ont popularisé ce goût des vêtements très solides et très ‘cousus’ en référence aux nombreuses coutures visibles partout. Ces vestes sont immanquablement associées au style Ivy League. Ceci dit, dire que le vêtement passe ainsi en machine est un argument ultérieur.

Au final, ce petit trait d’usage m’a paru intéressant. Car il y a là matière à renouveler l’élégance tailleur, dont le simple montage (coutures délicates) rend l’usage complexe et couteux (lavage). C’est une piste d’étude intéressante pour l’avenir du textile. Comment coudre des vêtements élégants et fins sans pour autant montrer les coutures. Ou bien comment les montrer joliment? Avec quel type de points, en couleur ou ton sur ton? Toute une étude en somme…

 Bonne semaine. Julien Scavini