Une élégance du chiche

A chaque époque son paradigme d’élégance. L’après première guerre mondiale consacre l’homme poupée, aux épaules étroites et à la taille très pincée. Pour des chercheurs, cette allure juvénile qui se remarque dans les gravures commerciales est le souvenir d’une jeunesse considérablement balayée.

A l’inverse, les années 30 déclarent l’homme surhumain, et les costumes sont amples aux épaules, taillés en V, pour donner une carrure, préfiguration du look armoire à glace des années 50.

Il serait possible de penser que chaque décennie définie ‘son homme idéal’ en représentation, un étalon dans le sens du modèle. Les costumes sont coupés pour cet homme-symbole et tant pis si les autres ne rentrent pas dedans. En découle une liaison immédiate à l’âge. Quel est l’âge de l’homme idéal? Est-ce le quarantenaire au sommet de la réussite financière comme dans les années 80, Michael Douglas ou Richard Gere, hommes déjà mûr ; ou le minet androgyne fraichement sorti d’une école de design ?

Ainsi, suivant la période c’est le jeune qui s’habille comme l’âgé. Et inversement. La mode régence du dandy Brummell, très étriquée était parfaite pour la jeunesse dorée, les vieux lords bedonnant devaient suivre. A l’inverse, le confort des coupes des années 90, bourgeoises en diable, habillaient très bien le quarantenaire riche et affairé.

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De nos jours, il semble que la jeunesse fasse la tendance. Vestes courtes, pantalons serrés, reflets d’une époque aimant les corps minces, ‘au naturel’. Un lien sociologique et par tranche d’âge serait extrêmement intéressant à établir par une recherche approfondie.

Si sur un jeune homme, les coupes étroites vont bien, sur un monsieur, c’est parfois ridicule. Prenez notre Ministre de l’Intérieur, M. Castaner. Tout le monde admettra que c’est une homme bien bâti, un ‘beau mec’. Mais observez le chiche de l’allure! La veste est trop étroite aux épaules! La poitrine trop petite pour un tel coffre.

Enfin et surtout, les revers minuscules accentuent l’effet général : la tête parait énorme posée sur ce corps de garçonnet. Un vrai bilboquet. C’est d’autant plus triste qu’on sent bien, au fond, que l’homme aime les costumes et les tissus (notamment des carreaux discrets). C’est tout de même triste comme allure.

Beaucoup de messieurs gagneraient ainsi à s’étoffer un peu plus, dans le sens le plus propre du terme. Pour ne pas rendre visuellement leur corps boudiné de la sorte. Un costume étroit fait paraitre … gros. Il n’y a pas d’autre terme hélas. Même le Président Macron qui semble avoir pris un peu de poids dernièrement (cela se voit notamment au visage qui s’arrondit) parait de plus en plus petit dans ses costumes.

Mais de cela ils ne sont pas responsables, ou si peu, baignant dans un microcosme où le costume slim est la norme. M. Bernard Arnault donne d’ailleurs le la, avec ses costumes très minces. Mais il l’est tout à fait lui-même. Ramené à une population plus générale, c’est vraiment dommage cette mode française du chiche.

Car à l’inverse, les italiens proposent comme une force, aux hommes de paraitre tout simplement … bien bâtis. Sans parler des américains (et donc en partie de l’allure Suit Supply qui est très inspirée par l’Oncle Sam) qui aiment l’opulence de lignes faites pour des hommes. Des hommes d’âge mur, des hommes qui ne veulent pas paraitre minuscules dans des costumes étriqués.

Avoir un costume avec un peu d’ampleur ne veut pas dire nager dedans. Ne veut pas dire trop grand.

Avoir un costume avec un peu d’ampleur veut simplement dire confort et aisance. ET renvoie une ligne étoffée qui peut logiquement être le signe d’un intellect étoffé et solide. S’habiller de manière étriquée renvoie forcement quelque part à une philosophie d’existence!

Ci-dessous quelques images d’Attolini. Le mannequin d’un certain âge porte des vêtements qui lui sont adaptés. Il ne cherche pas à passer pour un jeune, ce qu’il n’est plus. Le style, les carreaux, les rayures, cela se discute. Le confort des vestes et la ligne des épaules en revanche font vrais. Il n’y a pas de volonté de rentrer au chausse-pied dans le vêtement!

 

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

Élégance de façade

En finissant mon article la semaine dernière sur Titanic, j’avais trouvé une photo de Leonardo DiCaprio lors d’une cérémonie ayant suivie le triomphe du film. Et je me suis dit que j’allais la garder sous le coude pour plus tard, pour ne pas gâcher la beauté évoquée dans l’article. Cette photo je l’ai trouvé tout à fait édifiante. Observez ce smoking avant-gardiste ! J’ai même tendance à penser que ce sont des mocassins aux pieds.

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Qu’en dire sinon qu’elle prête largement à sourire. Ça pique les yeux. D’où cette réflexion. Comment peut-on travailler quotidiennement avec des costumiers de grands talents, dont certains raflent des oscars comme Deborah Lynn Scott, et s’attifer ainsi ? Normalement en toute chose l’homme apprend. A côtoyer des mélomanes, on cherche soit même à mieux écouter. A côtoyer un grand amateur de vin, on cherche soit même à mieux goûter. En côtoyant de beaux intérieurs, on cherche soit même à améliorer esthétiquement son logis. Et ainsi de suite.

DiCaprio est un californien pur sucre. Cela l’excuse de ne pas connaitre la beauté ancienne. Mais il venait de tourner moult séquences en habit. Comment raisonnablement se dire que c’était élégant, et que peut-être, ce serait aussi élégant en vrai?

Il fut un temps où les acteurs n’étaient pas habillés par un costumier, juste conseillés, pour leurs films situés dans le présent. C’est ainsi que Jean Gabin ou Jean Poiret en France, Carry Grant ou James Stewart aux Etats-Unis tournaient à l’écran comme ils étaient à la ville. Et leurs tailleurs étaient crédités au générique. De nos jours, ce serait bien impossible. L’appellation « rôle de composition » n’a jamais si bien portée son nom.

Ainsi, lorsque l’on fréquente quotidiennement des costumiers de talents qui peuvent avec grande précision et érudition créer de belles tenues, je ne comprends pas qu’en lui-même l’acteur ne cherche pas à faire mieux. Léonardo DiCaprio n’est bien sûr pas le seul. David Suchet, l’incarnation d’Hercules Poirot, n’est pas un monstre d’élégance dans le civil. Il a porté à l’écran des costumes bespoke et des souliers haut-de-gamme. Comment peut-il dès lors se contenter d’un costume Marks & Spencer aux manches trop longues et de richelieus aux semelles collées à Wenzhou.

 

david suchet

Strictement sur le même schéma est la télévision. Elle déguise, elle crée des personnages. Mais parfois curieusement, c’est encore moins beau à l’écran qu’en vrai. Exemplaire est bien Stéphane Bern. J’apprécie énormément que France Télévision laisse à disposition sur Youtube des numéros de Secret d’Histoire. Durant ce confinement, je passe de bonnes soirées à regarder ces émissions. J’apprends des choses et surtout, le plus important, je régale mes yeux des splendeurs du passé, en particulier le beau et grand XVIIIème !

Si la musique un peu entêtante façon film à gros budget aide beaucoup à rendre époustouflants lieux et objets visités, il n’en reste pas moins que c’est beau. Les intérieurs, les façades, les jardins, les portraits peints renvoient une esthétique de permanence et d’aboutissement, de richesse et de magnificence. Et cela fait plaisir aux yeux et à l’âme.

Mais alors, en contrepoint est Stéphane Bern. Je passe vite sur la veste à peine trop petite et le pantalon trop serré. C’est la mode et je comprends qu’il veuille être à la page. Mais enfin, en dehors de cette coupe un peu chiche est le tissu, qui fait pauvre. Stéphane Bern à l’écran fait pauvre. L’émission serait tournée dans une ancienne république soviétique où 80ans de communisme auraient annihilé le goût, ce serait pareil. En fait même, je suis presque sûr que tournée dans n’importe quel pays avec moins d’épaisseur historique ou moins de richesse, ce serait peut-être mieux. Stéphane Bern ne fait pas prétentieux, c’est une chose sûre.

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Mais pourtant qu’elle tristesse vis-à-vis de la si riche histoire qu’il narre. Ce serait presque un respect des lieux et des personnages historiques que de leur faire honneur par une toilette un peu plus précieuse. Sans tomber dans le tape à l’œil. De toute façon, les anti-bourgeois qui trouvent toujours à critiquer la préciosité vestimentaire ne regardent pas Secret d’Histoire, une émission que Jean-Luc Mélenchon trouve indigne du service public.

Quelques uns vont me trouver râleur à critiquer ainsi. Je le fais car en fait, je trouve cela parfaitement …. triste. Pourquoi devrait-on faire triste? Enfin regardez bien cette photo ci-dessous. Je sais que c’est difficile d’avoir du goût. Encore plus dur de l’exprimer. Mais à quoi sert d’être si calé en histoire ou étiquette pour ne pas pousser l’humanisme des savoirs jusqu’au… vêtement!

Enfin, le confinement pousse la télévision dans une démarche intéressante, les directs depuis l’habitation du présentateur. C’est plutôt mieux qu’une énième rediffusion de Rex le chien policier, en passant la série préférée du pape émérite ai-je appris récemment au détour du bon film Les deux Papes. En revanche, c’est relâchement total au niveau vestimentaire. Chassez le naturel, il revient au galop. Pas coiffé, pas maquillé, normal et logique. Vite habillé, c’est en revanche dommage. D’autant plus lorsque le présentateur a un peu d’âge et pas un corps d’athlète. Le t-shirt sur un jeune homme de 30 ans bien fait, c’est digne. Le même t-shirt sur un homme de 50ans qui veut en paraitre 30, c’est assez pathétique. La poitrine tombe et le jean skinny ne met plus rien valeur!

Tout cela me rappelle une histoire rapportée par un client de cet âge, Monsieur Ch. que je salue. Nous rigolions car il se faisait moquer par ses amis de la salle de sport qui ne comprenaient pas pourquoi il s’habillait chez un tailleur? Pourquoi en somme il s’habillait comme un vieux? Il leur rétorqua avec justesse qu’il ne s’habillait pas comme un vieux, ni cherchait à s’habiller comme un jeune. Mais que tout simplement, qu’il s’habillait comme un homme !

Bonne semaine, Julien Scavini

La beauté sauvera le monde

Toujours et encore en confinement. Hélas. Penser aux vêtements, un sujet si futile, m’apparait en ce moment comme parfaitement vain et déplacé. C’est pourtant le but et la raison d’être de Stiff Collar comme de bien d’autres blogs. Il faut trouver les bons mots. A côté de personnels médicaux qui travaillent d’arrache-pied, de personnes âgées en maisons de retraite prises au piège et de quantités d’autres personnes qui s’interrogent simplement sur leurs futures fins de mois, je manque d’inspiration pour notre sujet préféré, la mode masculine. Dérisoire.

Bloqué dans mon appartement du XVème arrondissement, je passe mes journées calmement et surtout sereinement. De toute façon, rien de sert de stresser. Je relie quelques Truman Capote. Je joue un peu, Age of Empire ici, Sim City là. Je mange trop et je digère mal. Et j’avance doucement quelques pages de mon futur livre sur le tailleur, péniblement. Il n’est pas simple de trouver les mots justes, les mots point trop légers.

Grâce à Maxime la semaine dernière, j’ai eu un peu de répit. Quoi dire, comme le dire ? Qu’apporter de sensé dans cette bien sombre époque, pour tout le monde totalement inédite ? Comment s’occuper l’esprit ? Les beaux costumes en drap Loro Piana, les cravates Charvet, les chaussettes montantes irisées de chez Gallo ne sont d’aucun secours en ce moment. Un pyjama raccommodé et un vieux sweatshirt font l’affaire. Il n’y a qu’à attendre. Attendre l’été probablement au train où vont les choses. Peut-être même septembre, le temps que le monde mette ses pendules à l’heure. Les informations ne parlent que des nouveaux morts journaliers.

Le virus étend son emprise, pour le pire.

Et pour le meilleur ?

Bien justement, malgré cette pandémie, il faut essayer d’oublier le pire. Il faut penser au meilleur, à ce que les Hommes font de plus beau. Dostoïevski n’a-t-il pas questionné le sujet dans L’Idiot : « Est-il vrai, prince, que vous avez dit un jour que la ‘beauté’ sauverait le monde ? Messieurs… le prince prétend que la beauté sauvera le monde. »

Le monde, je ne sais pas. Mais l’âme certainement. Et l’être à un moment donné, sûrement. La beauté est un réconfort. Il faut conjurer le mauvais sort par une mystique. Pour certain, c’est la beauté du mythe religieux. Pour d’autres la beauté des choses terrestres uniquement. La grâce des choses ordinaires et extraordinaires, d’une belle nourriture élégamment présentée, autant dans l’assiette que dans un tableau de Frans Snyders.

Derrière la beauté des créations de l’Homme se cache une mystique qui n’est pas vaine. Le mystère qui préside à la réalisation des belles choses n’est jamais déplacé. La beauté, l’élégance, la finesse, la grâce. Autant de concepts qui forment un radeau avec lequel nous naviguons en même temps qu’une étoile qui nous guide.

Un confinement supérieur à 10 jours accroît le stress post-traumatique commence-t-on à lire ça et là. Seul le confinement intérieur, celui de l’âme est délétère. Bien au contraire, il faut aérer son esprit. Nul croyant en la beauté n’est enfermé. Son esprit vagabonde d’un paysage d’Albert Bierstadt à une mélodie de Jean Sibelius en passant par un vaisseau à mat de Sèvres. Pour ne citer que le haut du panier. La profondeur de l’Art est infinie. Il ne faut pas cesser de s’émerveiller et de s’enthousiasmer.

 

La finesse d’une boutonnière milanaise, le tombé d’une étoffe, l’art de s’habiller, l’art d’être beau, finalement, font partis de cette mystique qui ne se limite pas aux musées et aux salles de concert et à la littérature. Le beau vêtement, parce que très utilitaire avant d’être simple grâce n’a pas le droit tout à fait à cette place de choix. Dommage.

Les artefacts de tout ordre portent en eux-mêmes et par ce que nous en faisons une supériorité qui nous dépasse et auquel jamais nous ne devons arrêter de croire. En cet instant plus qu’en tout autre, il faut garder la foi en la beauté.

Attardons-nous et perdons-nous quelques instants dans ces deux Canaletto. Observons en détail ces petites scénettes. Contemplons les tenues d’autrefois, petites touches d’étoffes colorées bienheureuses et insouciantes.

Bonne semaine, bon courage, Julien Scavini

L’élégant se confine

Cette semaine, mon ami Maxime C. a écrit le texte. De mon côté, j’ai fait le dessin, un peu hors du commun. C’est l’occasion de tester!

A l’heure où paraitront ces lignes, la plupart d’entre-vous rongera son frein, ayant fait le tour des sorties Netflix et de leurs collections de BD, à bout de souffle derrière leur 28ème paquet de macaronis. Certains, en contrepoint, auront déjà relu la moitié de la Recherche ou les 3 premiers volumes des « Mémoires du duc de Saint Simon », grand bien leur fasse.

Comment faire face, donc, au confinement, sans l’aide d’une telle plongée littéraire, au demeurant salutaire ? La question est d’autant plus rude pour les messieurs parisiens qui ne pourraient pas, à l’aune d’une escapade bourguignonne, ou normande, s’adonner à l’art du jardinage.

Premier conseil, établir un programme très précis d’activés à réaliser : chaque jour du sport d’intérieur, un brin de rangement pour son home sans tomber dans les dérives de Marie Kondo, des essais décoratifs. « Et si ce beau tableau allait mieux au-dessus de la cheminée de la chambre ? ». Pour certains, c’est l’occasion de vider des placards remplis de brocantes anciennes, un jour remisées là et oubliées.

Deuxième conseil, bien s’alimenter en temps de crise ! Et puisque vos amis vous manquent, et que vous aurez une suprême envie de les retrouver autour d’un bon petit plat : entrainez-vous à parfaire les recettes qui jusqu’ici vous dépassent, du soufflé « baron de Rothschild » à la Celle de cerf à la prussienne en passant par une tarte façon « Melba », même si cette dernière était de son vivant, plus connue pour ses bijoux que pour le dessert du même nom. Chers amis lecteurs, c’est le moment d’éplucher avec passions les recettes disponibles en ligne, en y ajoutant un peu de votre imagination et de votre culture, sans oublier de ressusciter celle de vos aïeux.

Troisième conseil, et j’en viens (enfin, me direz-vous !) à la question sartoriale. A l’heure de la sortie de l’épidémie, vous aspirerez à de biens méritées bains de soleils. Et pourquoi pas en Italie du reste : le pays aura besoin du tourisme pour remonter la pente. Dès lors, il faut imaginer une garde-robe digne de l’élégance de ce nom.

En premier lieu, faites donc un état de vos atours, ressortez ce beau costume prince de galles que vous ne portez qu’une fois l’an, et voyez ce qui devra, à l’issue de la crise, être envoyé de toute urgence au nettoyage (votre pressing vous en remerciera). Mettez au rebus ce qui doit l’être, à l’instar de ce costume – un prêt-à-porter un peu moyen acquis au début de votre vie professionnelle – et prenez la mesure des manques éventuels et de l’espace dont vous disposez maintenant dans vos armoires. Rangez vos cravates, par couleur, idéalement, et retrouvez par hasard celle, de couleur parme, qui irait si bien pour un diner au bord du lac de Côme. En revanche, ne conservez pas cette fine cravate noire offerte par des collègues lors de votre pot de départ d’un stage de fin d’étude, que vous n’avez d’ailleurs jamais portée. Puisque vous avez du temps : testez de nouvelles combinaisons et voyez si cette cravate à ramages orange, un vintage de chez Hermès, n’irait pas à merveille avec un costume de tweed de chez Scavini.

Passez, chaque jour, une heure, par exemple lors d’un bon bain, à instagramer les élégants (quelques idées en commentaires, promis !), à consulter la toile à l’aune de nouvelles idées. Vous aurez besoin de nouveautés dans votre garde-robe pour vous changer les idées, et votre tailleur, comme l’ensemble de l’industrie du prêt-à-porter, aura besoin de vos subsides pour faire face à la crise. Pourquoi pas une jolie veste en lin, de couleur turquoise, si élégante en vacances, ou bien une veste verte, en lin et soie, parfaite pour affronter les soirées italiennes de fin de printemps. A défaut, un beau costume bleu, deux boutons, à larges revers en pointe, dans un bleu pétrole à léger chevron, seront parfait pour la rentrée de septembre : ne tardez pas à passer commande !

N’oubliez pas vos futures chaussures, et ne négligez pas les soins essentiels que vous pouvez enfin porter à la dizaine de paire que vous sous-entrainez en temps normal, trop pris par la vie courante. Nettoyez, brossez, nourrissez… et laissez-les une bonne semaine sur l’embauchoir.

Mais comment s’habiller en ces temps difficile, me direz-vous ? Rien de plus simple ! Une paire de mocassin en veau-velours, un léger pantalon, une chemise et, au choix, un pull de cachemire ou, pour les puristes, une veste d’intérieur. Vous pourrez, puisque vous cuisinerez, la retirer aisément pour enfiler votre tablier à l’ancienne descendant jusqu’aux genoux.

L’heure de passer à table étant venu, les vrais élégants pourront enrichir le tout d’un foulard, d’une cravate ou d’une pochette, en écoutant un bon opéra. Celui de Paris nous propose de revoir, gratuitement, ses productions. Il faudra penser, dès la rentrée, à y faire un saut pour soutenir cette auguste maison.

Portez-vous bien donc, et profitez de l’isolement pour devenir meilleurs que vous ne l’êtes, que ce soit en matière de pectoraux, de cuisine, de cravates ou d’opéra. Et n’oubliez pas, rasez-vous. Un gentleman a le visage propre. Ou alors testez la barbe à la George V, je pense qu’à priori, vous avez le temps de la laisser pousser…!

 

MONSIEUR _ Mise en page type

Merci à Maxime pour son article.

De mon côté, je rajoute aux activités qu’il a décrite la mise en page de contenus Wikipédia. J’ai traduit partiellement la page du château de Scone (prononcez scoune), j’ai remis en page les photos des châteaux de Drummond, de Dumfries, des Ravalet et j’ai enfin écrit la page consacrée à Wedgwood, de la faïence que je collectionne. Il faut bien s’occuper!

Reposez-vous bien, prenez soin de vous et travaillez si vous le pouvez. Bonne semaine, à la semaine prochaine Julien Scavini.

Le livre ‘Rebel Style’ de G. Bruce Boyer

Raphaël nous fait le plaisir d’une fiche de lecture, d’un petit livre offert par un de nos clients à Noël. Une gentille attention qui méritait un retour argumenté! Un extrait vidéo pour commencer :

 

La caméra filme un homme de dos, assis sur une Triumph. Il se lève et entre dans un bar en sifflotant. Il porte un perfecto de cuir noir, avec une tête de mort dans le dos. Le blouson de cuir est court et dévoile complètement ses reins, moulés dans un jean. En se dirigeant vers le bar, il retire ses gants et les enfonce dans les poches arrière de son pantalon. Le regard du spectateur s’y dirige obligatoirement. Nous sommes en 1953 et Marlon Brando dans The Wilde One y incarne parfaitement un genre inédit d’idéal masculin.  Fini,  le temps des élégants, les Proust, les Buster Keaton, les Fred Astaire ! Ceux là ont fait rêver à la manière des romans de Balzac. Mais le XXème siècle est celui de l’image et du cinéma. Place aux rebelles, aux anti, à ceux qui sexualisent leur corps devant la caméra.

C’est tout le sujet du livre de Bruce Boyer. Les rebelles à l’écran.

Rebel Style échappe à deux écueils, le premier : une description pénible sur le mode entomologiste, le deuxième : parler de la philosophie de ces groupes de la contre-culture et occulter totalement le vêtement.

Au contraire, le livre est bien structuré. Court, il donne une définition des Rebelles suffisamment large pour que Steeve McQueen et Eminem s’y côtoient. C’est une histoire de l’Amérique. Bruce Boyer trace un fil d’Ariane entre la figure du cowboy et celle du rebelle façon Hollywood, tous deux solitaires et romantiques. Un bref contexte, puis, des descriptions et des analyses de vêtements – c’est assez rare dans ce genre de livre pour le souligner. Le style d’écriture de Bruce Boyer est excellent : ni pontifiant, ni superficiel.

L’auteur parvient à montrer combien le vêtement est un élément clef de lecture d’une attitude philosophique, au même titre que le langage, la peinture ou la littérature. Là est tout l’intérêt du livre. Le blouson en cuir de pilote de la Seconde Guerre mondiale porté par Montgomery Clift dans A Place in the Sun (1951) n’est pas un hasard, mais bien le symbole à l’écran de la Beat Generation désabusée,  restée en guerre contre le monde.

Enfin, c’est le sel du livre, Bruce Boyer analyse notre époque. Bien sur, le vêtement de la contre-culture marginale des années cinquante est devenu le vêtement de la norme. Être un rebelle anti-bourgeois est très difficile quand l’on porte un jean pré-déchiré-pré-délavé de designer. L’auteur parle de cosplay* de la classe ouvrière. Difficile de ne pas y voir une critique du prêt-à-porter de luxe  qui fait des vêtements d’ouvrier. Surtout que l’auteur est connaisseur !

Que manque-t-il à ce court livre ? Un deuxième volume, qui traiterait d’une figure que Bruce Boyer évoque brièvement : The Man in the Gray Flannel Suit. L’homme en costume de flanelle grise. Pourquoi ? Parce que le monde entier ne passe pas  universellement au jean en 1953. La mode et les habitudes vestimentaires évoluent lentement, souvent à rebours. Je rêve d’un livre qui décrirait les résistances à la mode… Une rébellion en costume-cravate.

 

Bonne semaine, Julien Scavini

PS : la semaine prochaine, point de blog, je serais à Vienne.

Arnys & moi. Le livre

Fin 2019 sortait un livre confidentiel, dont j’appris l’existence par hasard : Arnys & Moi de Philippe Trétiack, aux éditions Plein Jour. Un petit raout a même eu lieu dans une librairie chic du 7ème arrondissement, en présence de nombreux clients de la maison défunte. A Noël, je me suis donc fait offrir ce livre, 153 pages pleines de promesses…

L’auteur, Philippe Trétiack, 66 ans, fait amusant, est architecte comme moi. Urbaniste et historien de l’art en plus, il embrasse finalement la carrière de journaliste reporter. A ce titre, il tient la chronique architecture de Beaux-Arts magazine. Immédiatement, je me dis, « aïe ». Beaux-Arts, ce n’est pas tout à fait ma chapelle. Comment diantre a-t-il pu atterrir sur un tel sujet ?

Je me suis intéressé à l’éditeur, Plein Jour. Cette maison a été cofondée en 2013 par Sibylle Grimbert et Florent Georgesco, et est aujourd’hui dirigée par … Sibylle Grimbert. Tiens donc, la fille de Michel Grimbert, l’un des deux frères Arnys. Une maison d’édition, cela coûte cher. Un an après la fermeture d’Arnys… Donc, ce livre est probablement une commande. Belle idée. Mais sans images ?

Première page du livre, petite mention d’accueil : « Je n’y suis jamais entré. Je n’y ai jamais rien acheté. Et maintenant c’est trop tard. » Dont acte. Il est vrai que les quelques photos de l’auteur me confirmaient déjà cela. Mais alors, est-ce bien un travail sérieux sérieux ?

Relativement court, Arnys & Moi s’avale rapidement et avec plaisir. Les chapitres sont relativement brefs et s’enchainent plus ou moins chronologiquement, tournures de phrases rapides, un brin d’humour bien distillé, quelques tournures géniales.

Parti-pris de l’auteur : il décide d’entrelacer l’histoire des ‘Grünberg’, juifs d’Europe de l’Est ayant fuit les pogroms pour la douce France au début du XXème siècle, avec son propre récit familial. Il fonde cette comparaison permanente sur la similarité des personnes et des métiers, pour mieux faire briller les ‘Grimbert’, nom francisé à une époque où cela se faisait. Car la famille de Philippe Trétiack dirige rapidement son activité commerciale vers le petit textile, l’ordinaire et presque le minable, quand les Grimbert voient loin, voient beau. Au premier abord, l’idée sonne bien. Il y a de l’humour là-dedans, revendiqué par l’auteur.

Toutefois et rapidement, on se lasse. L’histoire difficile et triste des juifs en Europe devient le corps du récit au début du livre. On finit par croire au hors-sujet. Heureusement, comme sur l’autoroute pour ne pas s’endormir, il y a les péages. Là il y a Arnys. J’ai vite fini par lire en diagonale tous les passages sur la famille Trétiack, pour ne poser mes yeux fermement sur le papier que lorsqu’un Grimbert est évoqué.

Au fil du texte, je finissais par me demander, en homme pratico-pratique que je suis, pourquoi diantre avoir choisi d’entremêler ces récits. La seule idée qui me soit venue est, qu’au fond, peut-être, les Grimbert n’avaient pas grand-chose à dire. Arnys y est distillé avec parcimonie, quelques dates, quelques chiffres. Avant les années 70, difficile de se faire une idée de ce qu’était vraiment Arnys, à part un tailleur et habilleur pour messieurs vaguement fantaisistes.

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Arnys, descendante d’une boutique nommée ‘Loris’, c’était une sorte de Old England rive gauche. Les Grimbert, père et oncle des actuels, voulaient importer la belle Angleterre, ses couleurs et ses matières. Au point même que la graphie évolua parfois et devint « Arny’s ». Rien à voir avec ce style français que l’on cherche désespérément. Toutefois, à partir du milieu du livre, pour l’époque contemporaine, l’auteur est moins avare en détails. Mais rien encore d’extrêmement solide. Page 51, L’APPEL DE LA FORESTIERE. Les yeux s’ouvrent grand, le cerveau sartorial est en ébullition. Soufflet froid, on en apprend très peu. Est-ce que Le Corbusier a vraiment porté ce vêtement, on finit par en douter. Contre-sens même page 55, lorsque l’auteur décrit le revers taillé ‘en oreille de cochon’ dessiné par le tailleur Orlandi. En fait un cran parisien pour vestes de costume, pas pour forestière. L’auteur s’est trompé de chapitre. On ne peut l’en blâmer, c’est plutôt technique.

Au fil de l’ouvrage, je m’agaçais de plus en plus. Je bouillonnais même. Philippe Trétiack passe une telle brosse à reluire aux Grimbert, une généalogie de génies, que je me demandais vraiment quel était l’objet du livre. Cette haute aristocratie juive de la Rive Gauche était merveilleuse. Encore mieux, elle était vaguement de gauche. Le summum ! Les années Mitterrand furent fastes, hélas l’homme préférait Cifonelli. Distribuer l’Humanité à la sortie du métro Mabillon en portant cachemires épais et tweeds moelleux, un paradigme pour les Grimbert et un bonne part de leurs clients.

Ces clients d’ailleurs, sont cités par l’auteur et figurent en bonne place dans le livre. Certains sont décrits plus précisément que d’autres, comme ce serveur japonais du Flore. Il gagne peu, il dépense beaucoup pour Arnys. L’heureux homme. Peu d’histoires croustillantes tout de même, c’est dommage. Quelques noms que l’on connait déjà, Pierre Bergé, Serge Moati, François Nourissier, Gabriel Matzneff, François Pinault, Aquilino Morelle, mais rien de très consistant. On ne dit pas. On ne parle pas chiffre. On reste courtois.

Ah si, honte au livre, deux chiffres sont évoqués. Le salaire du chef tailleur, Karim Rebahi, « ce petit jeune sorti de sa cité« , il fallait bien un petit cliché de gauche, gagne 100 000 euros. Moi, je trouve que c’est une crasse de dévoiler cela. Encore pire, abject. Le procès-verbal de l’audition de François Fillon, où chaque dépense chez Arnys est mentionnée. Franchement…

Philippe Trétiack décrit un Arnys incarnant le beau, le génie textile, le goût Rive Gauche. « Hermès, c’est très palefrenier à côté« . On finit par y croire. Et au fond, pour moi, adorateur d’Arnys, ce n’était que me le confirmer. Mais le livre en fait tellement sur le sujet, que par esprit de contradiction, je finissais par prendre mes distances. Jean et Michel Grimbert sont portés aux nues. Le livre est une vraie œuvre à leur gloire, seulement tempérée par le fripier Amar qui, interrogé, remet tout ce petit monde à sa place par ses citations lapidaires. Génial.

Soit. Jean et Michel avaient un goût stratosphérique. Onction suprême, ils refusèrent d’avoir Jean-Marie Le Pen pour client, de vrais gens du monde. Ce qu’ils dessinaient frisait le divin. J’en conviens. Ils ont dü lire Emmanuel Lévinas dans leur jeunesse, philosophe de la trace. Eux cherchaient à « extraire l’éternel du passager », tout un programme vestimentaire. Une hauteur de vue. Un rêve, un poème, une extase. Oui le livre en parle bien. Avec brio.

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à gauche, Jean Grimbert et à droite, Michel Grimbert

Et so what. Pour quoi ?

Pour avoir tout abandonné en rase campagne ! Pour avoir vendu ! Pour avoir vendu à qui ? A LVMH. Quiconque s’intéresse un peu au luxe sait que rarement Bernard Arnault touche à ces vieilles maisons avec délicatesse. Demandez à Olga Berluti ou aux Vuitton. Demandez aux Guérrand-Hermès s’ils en voulaient dans leur capital ! Franchement, tant d’esprit, tant de succulence… pour ça. Une capitulation sur l’autel des grandes puissances actuelles. Distiller tant de bon esprit de gauche, pour finir par toucher un chèque, et s’installer confortablement en Belgique. Ce petit ilot de goût, si loin de la standardisation mondiale, si loin du luxe formaté, comment-a-t-il pu disparaitre ? Comment les Grimbert ont-ils osé faire tomber le couperet. Michel Grimbert a une fille, Sibylle, auteure et éditrice, ainsi qu’un fils. « Ils étaient prêts à reprendre » nous apprend Philippe Trétiack. Alors ?

J’ai lu ce livre avec contrariété, je le finis énervé. Déçu. Si c’était si beau, c’est un sacrilège d’avoir tout abandonné !

Ci-dessous, quelques extraits que j’avais repéré au fil de ma lecture :

Bonne semaine, Julien Scavini