Du Temps De Papa

Il y a quelques temps, un lecteur du blog m’a prêté un livre au détour d’un passage à la boutique en me proposant de le lire. Pour le plaisir m’a-t-il dit sans plus de détail… Le livre s’intitule Du Temps de Papa. Il a été écrit par un certain Gontran de Poncins (1900-1962) et publié en 1955 par les éditions Julliard. La couverture très cocotte ne m’a pas immédiatement poussé à la lecture. Et puis un jour, j’y ai plongé, sans plus. Passé une citation de Beudelaire « En vérité, je n’avais pas tout à fait tord de dire que le dandysme est une espèce de religion« , les 206 pages s’ouvrent sur la description du dit papa, en fait le comte Bernard de Montaigne, faisant exprès d’arriver systématiquement en retard à la messe donnée dans la chapelle du château. Pas mal de dialogues et d’expressions toutes faites m’ont donné une première impression mitigée, d’une écriture un peu facile et tape à l’œil.

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Et puis, le sujet s’est approfondi. Chapitre II, Papa Construit son personnage. A partir de cet instant, le sujet apparait plus clairement et la lecture accélère. On découvre un personnage érudit et élégant, vivant sur un grand pied, un aristocrate tout en panache : « C’est à Paris que Papa s’est trouvé. C’est là qu’il a réalisé sa forme, cet Art de vivre qui était en lui. Car Papa voit naturellement beau, et il veut la perfection. Rien n’est trop beau pour lui, ni trop grand. Il aime les grandes demeures et les grands développement à la française. Ce qui lui aurait fallu, c’est quelque chose de la taille de Versailles ; avec des meubles signés de Jacob ou de Riesener ; des halls ornés de Carle Vernet, des salons pleins de Ruisdael et de Gainsborough ; et des bibliothèques avec, exposés sur des tables, des livres tous en maroquin plein et des armes au fer chaud, reliés par Pasdeloup. Ce qu’il lui faut, c’est le summum de la qualité en tout« .

Au fil des chapitres, le fils décrit à travers son père un monde qui a cessé d’exister déjà au temps de la publication et qui n’est que plus lointain et exotique aujourd’hui, quasiment un siècle après. Le Papa est plein d’esprit et d’un grand humour, que l’auteur distille tout au long de l’ouvrage, évitant de rendre trop sérieux ce qui était très sérieux. La description du voyage en train entre le château et la résidence d’été est particulièrement hilarante. A l’époque, il était concevable de prendre 150 kilos de bagages et d’affréter un wagon pour ses chevaux, avec un bon lit de paille. Aussi hilarante est l’histoire de l’écuyer, William, un bel écossais roux, à l’origine d’une épidémie de rouquins dans le petit village quelques années après… Il y a parfois un peu d’Audiard, comme par exemple à propos d’un grand diner : « Le comte Ali-Bab, lui s’y adonne avec une ferveur qui met Papa en joie. Avec lui, ce n’est plus manger ou boire, c’est aborder chaque mets avec la révérence du connaisseur, le recueillement de l’initié, la mystique de l’apôtre. » Toujours à propos des diners, Gontran de Poncins rapporte avec beaucoup de finesse : « cet Art est autant l’art de Bien Manger que celui d’entretenir ses amis et celui de la politesse. Converser, en sorte que tous les invités sans exception se sentent à l’aise et au mieux de leurs possibilités est de la part du maître de maison un Art infiniment subtil. Il s’agit dès l’arrivée des gens, de les mettre à l’aise, de les faire se sentir bien. Si tel d’entre eux est morose, ou préoccupé, il s’agit de le distraire de son état. Si tel autre est en forme, il faut exploiter cette forme et le faire « mousser » au mieux de l’intérêt général. »

Si la plupart des scènes se déroulent à la campagne et permettent d’en apprendre très long sur les usages et les habitudes au château (un peu à la Dowton Abbey), quelque paragraphes évoquent la vie parisienne : « C’est à Paris que Papa était à son meilleur. Il n’aurait jamais dû en sortir, tant Paris – et Paris seul – était son « climat ». Il avait été à Londres, une fois, passer la soirée au Jockey Club, il s’y était prodigieusement ennuyé. « Les hommes étaient bien mis ; mais ils étaient là, à se pocharder dans des fauteuils, chacun pour soi, sans dire un mot! » Mon père avait regagné précipitamment Paris. Mais sa fortune, et aussi le principe selon lequel il ne pouvait faire les choses à demi, ne lui permettait pas d’y séjourner plus de trois mois par an. A peine arrivé, il commençait par se « remettre en état ». « Je n’ai plus rien à me mettre, je suis honteux! » Il avait beau avoir à la campagne soixante vêtement alignés sur leurs portemanteaux, apparemment cela ne suffisait pas. Et le premier soin de mon père, après avoir surveillé l’installation de ses chevaux – dans une écurie proche de notre appartement – était d’aller chez son chemisier, toujours le même, et chez son tailleur. Le tailleur, comme il sied à une Maison anglaise, n’avait pas de façade. L’appartement, sis au quatrième étage de la rue Royale, était immense et totalement vide. Au bout d’un instant, une porte s’ouvrait. Apparaissait  » Mister Plaistoe » : un gentleman très digne vêtu, cela va de soi, très sobrement. […] Monsieur Plaistoe l’emmenait alors, avec la dignité et le savoir-faire britannique, jusqu’à une immense table en bois sombre sur laquelle attendait quelques liasses d’échantillons. Sans laisser à mon père la peine de chercher, il promenait rapidement ses doigts à travers une liasse, avec la vision parfaitement nette de ce que Papa voudrait. »

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La description du fils est ambivalente. A la fois pleine d’amour pour ce héros de l’ancien monde, demi-dieu mythologique, et d’une vérité dure pour un père difficile, peut-être absent pour son fils et sa femme – c’est par elle qu’est venu l’argent. Un chapitre est même intitulé Papa est affreusement déçu par son fils.

Autour de la seconde guerre, tout change et évolue très vite « l’œillet est toujours là, à la boutonnières, mais sur le revers usé il fait caricature« .  Le téléphone arrive, la Citroën remplace l’élégant attelage, l’usine tue l’artisanat : « chaque fois que Papa fait à Paris une visite rapide, il a une surprise désagréable. Chez Leroy où il a voulu faire réparer sa pendule de voyage, on lui a dit que des mouvements comme cela on n’en fait plus. Idem chez le maroquinier, où on lui annonce que de faire un nécessaire de voyage comme le sien coûterait une fortune. Beck le sellier est mort, personne ne l’a remplacé. […] Ainsi, lentement, sournoisement, cette « forme » merveilleuse qui constitue toute la vie de mon père s’est désagrégée. A la maison, le personnel a passé de trois hommes à deux, puis à un. Octave est parti le premier : avec lui, c’est toute une dignité qui s’en est allée. Puis le chef à son tour s’est retiré, ça a été un coup plus dur encore. Une cuisinière l’a remplacé, quelle déchéance! Un chef, c’était le « glamour » ; une cuisinière, c’est la bourgeoisie ; c’est bon pour ceux qui ont, non des femmes de chambre, mais des « bonnes ». » L’écriture se fait moins tapageuse, le rythme ralentit. L’auteur pousse doucement le roman à sa fin que l’on cherche plus de plus en plus à éviter. « Lui jadis si intraitable sur le glaçage de ses cols, en a un tout mou, comme d’une chemise de nuit. Sa cravate aussi est défraichie« .

Peu à peu, tout s’éteint. Le dernier chapitre dénoue la vie de ses parents – et en même temps que tout un monde – par un truchement tout à fait osé : un parallèle plein de tendresse entre la vie de sa Maman et la bicyclette de jeunesse de sa Maman, dont elle n’avait pas le droit de faire usage et qui a continuellement rouillé et encombré la remise, « ce n’est pas de votre rang disait Papa ». La maman, une grande aristocrate elle aussi, est tout l’inverse du père, près de l’utile et des sous, de la noblesse terrienne qui fait attention pour survivre. Les derniers paragraphes sont presque chuchotés et emplis d’une émotion rare. A peine le rideau baissé, on voudrait recommencer pour ne pas en perdre une miette et de nouveau suivre cet être incroyable et unique.

J’ai mis autant de citations que possible pour que vous puissiez vous aussi ressentir le livre, qui évidement ne se déniche qu’en occasion. Gallica ne l’a pas scanné. L’auteur même semble être tombé dans l’oubli. Même pas un wikipédia en français. J’aimerais rééditer ce livre. Une tâche ardue. Sinon, il faudrait du temps pour le scanner!

Belle semaine, Julien Scavini

Le recueil de Massimiliano Mocchia di Coggiola

Mon ami Massimiliano Mocchia di Coggiola, artistes aux talents multiples (peinture, mise en scène, écriture) a publié en fin d’année un recueil de ses chroniques publiées dans le magazine DANDY, chez le même éditeur que mon petit livret de dessin, Alterpublishing. Le livre compile donc des articles divers, qui ensemble forment une étude de ce qu’est un dandy. Une très agréable lecture pour les élégants !

Le livre s’achète exclusivement chez Amazon, grâce au système d’impression à la demande, qui ne coûte rien à l’auteur et lui rapporte bien plus qu’en édition classique (environ 30% au lieu des 3% habituels…)

Bonne soirée. Julien Scavini

Roger Stone

Cela fait longtemps que je voulais vous parler de ce personnage, plutôt sulfureux pour ne pas dire méphistophélique. Mais je n’en avais jamais trouvé l’occasion et surtout je n’étais pas sûr que sur le blog, ce soit une bonne idée. L’homme aiguise les esprit. Et donc j’ai décidé d’oublier un peu le sujet. Mais, la mise en examen et l’inculpation aux Etats-Unis de son ancien associé, Paul Manafort, me fait dire, me fait penser, que c’est le moment propice pour mettre en lumière Roger Stone!

C’est une sorte d’influenceur, de conseiller en image et en communication, de lobbyiste, de commentateur politique, une sorte d’homme de l’ombre de Washington, des médias et de la politique. Son métier en quelque sorte, c’est le para-politique. Lui y rajoute un adjectif : le para-politique louche, et même plus encore. Ses faits d’armes. Dans la vingtaine, il fait parti des plus jeunes inculpés dans l’affaire du Watergate. Dans son dos est tatouée la figure de Richard Nixon, le président démissionnaire. Il fut un grand soutien de Ronald Reagan et est à l’origine d’une certaine prolongation du renouveau de la pensée de la droite américaine, après la première vague initiée par William Buckley Jr et son magazine National Review.

La carrière politique de Roger Stone est marquée par l’exagération et la dérive droitière. Il ne s’agit même plus de néo-libéralisme. Mais de démagogie et d’hypocrisie dans les propos. Une virulence ‘cochonne’ et vulgaire. On ne peut même pas être sûr qu’il pense tout ce qu’il dit. On finit par se demander si ce n’est pas du second degré tellement c’est extrême parfois. Il est à l’origine de beaucoup de haine à l’encontre d’Hillary Clinton (dont la fameuse théorie de la maladie cachée). On se demande comment il peut dire des choses aussi énormes, aussi fausses et les croire! Il est, enfin et surtout, le principal soutien de Donald Trump. C’est lui qui a encouragé, pendant au moins deux décennies, le milliardaire à se lancer en politique. Sa chance est arrivée l’année dernière. Si Trump l’a écarté de la campagne (en le remplaçant par Paul Manafort), Roger Stone n’a jamais été très loin, par la manigance, la non-objectivité, l’irrationalité, l’abondance d’idiotie. Toutefois, il a quitté le parti Républicain pour se rapprocher du mouvement Libertarien. C’est le paradoxe de l’homme. Très conservateur par bien des points, mais très ouvert sur d’autres sujets, de société notamment.

Mais je dérive et finis par parler plus de politique que de vêtement. L’écueil est proche!

Roger Stone est un personnage curieux. Netflix a fait un documentaire d’un plus d’une heure intitulé Get Me Roger Stone qui le suit longuement, sans commentaire. Et là, on découvre un dandy incroyable!  Je n’aime pas le mot dandy, mais là, le terme convient bien, dans une acception américaine. Il est habillé très yuppie des années 80. Son vestiaire sent bon la belle époque du vestiaire masculin. C’est même un feu d’artifice de style. Mais pas un style wasp poussiéreux, non. Je ne suis pas sûr qu’il aime les vieilles élites de l’argent, au style plus discret. Lui en rajoute. Mi banquier d’affaire, mi mafieux, mi lord anglais excentrique, on ne sait trouver le registre exacte.

Dans les années 80 et 90, ils s’habillait comme les protagonistes de Wall Street le film, toujours impeccable, costumes bien coupés et un peu amples, cravates paisley, bretelles colorées, chemises bengal. De nos jours, malgré l’âge, il cultive toujours ce goût pour le chic, avec une touche ostentatoire importante. Roger Stone est adepte de culturisme, alors les vêtements lui tombent toujours bien. Le costume en seersucker apparait comme son habit iconique. Il aime aussi le madras et les draps beige en été, les tweed carroyés en hiver. Son chapeau Homburg fait bon ménage avec ses lunettes en écaille. On ne croise pas en Europe de personnages si élégants. Ici on dirait que c’est un peu outré. Mais qu’importe, cela sent les bons faiseurs, de Paul Stuart en passant par Ralph Lauren.

Et puis j’ai découvert son tailleur : Alan Flusser. Tiens tiens… La boucle est bouclée! J’ai compris d’où venait ce spectacle visuel. L’homme est la pire charogne que la terre est portée, mais ça en jette. Il sera secrétaire général du Pandémonium dans sa prochaine vie. Toujours est-il que dans celle-ci, il possède une centaine de costumes. Il n’aurait rien de prêt-à-porter depuis ses dix sept ans et serait le meilleur maître pour quiconque veut apprendre à faire des gouttes d’eau aux nœuds de cravates. GQ et Penthouse magazines ont écrit sur l’homme m’apprend Wikipédia. Il aurait aussi rédigé des articles pour dire qu’il n’aimait pas l’ascot et les jeans. Ah, j’aime! Il possèderait de nombreuses Jaguar et a dit un jour : « I like English tailoring, I like Italian shoes. I like French wine. I like vodka martinis with an olive, please. » Un homme de goût. C’est tout le paradoxe de l’affaire. Je vous laisse vous faire votre avis !

Bonne semaine, Julien Scavini

Tout en nuances

Pour certaines personnes, le costume représente un temps passé et surtout un temps oppressant, celui de l’habit unique, signe d’obéissance et de servitude. Pourtant, à y regarder de plus près, nombreuses et variées sont les nuances. Bien sûr, une étude superficielle du sujet fait ressortir une couleur, le noir, souvent terne. Mais chez le tailleur et les bons faiseurs, les tissus sont plus précieux, plus variées.

De nos jours, au moins 70% des costumes sont bleus. Là encore, le bleu marine passe pour écrasant, mais c’est faux. Plus foncé est le bleu encre, presque noir et très habillé. A peine plus clair est le bleu air-force avec ses touches de gris, que l’on appelait bleu ardoise en France. Les italiens proposent des bleu marine assez vifs, avec une touche de violet et les anglais des bleus navy plus apaisés. Il y en a pour tous les goûts. Plus la laine est luxueuse, plus elle est lumineuse. La flanelle, grattée en surface est bien plus mat. Et plus chaude aussi, parfait pour l’hiver. Ainsi, deux bleu marine identiques pourront être différents par leur simple surface.

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Quant au gris, un peu moins apprécié de nos jours, à tord, il sait aussi se dégrader. De l’anthracite au gris clair en passant par la teinte moyenne – le gris souris – les nuances sont importantes. Le tissu peut être teinté à la pièce ce qui donne un aspect très uni et lisse ou par les fils, ce qui donne des nuances de fils à fils. D’où l’appellation. Les motifs caviar ou chevron apportent par ailleurs un relief et effet d’échelle important.

Avec deux coloris principaux, la penderie des hommes peut être déclinée à l’infinie. A cette question cruciale du tissu se rajoute ensuite la coupe, veste droite ou croisée, boutonnage haut ou bas, poches horizontales ou en biais. Un peu comme dans un alphabet, les ligatures des caractères donnent des pièces uniques.

Enfin, le costume n’est que la base de la tenue. Bien évidemment, il faut y adjoindre chemise, cravate, chaussettes et souliers. Certes, par simplicité, les chemises blanche et bleu dominent. Mais la cravate – lorsqu’elle est encore portée – apporte fantaisie et esprit personnel. Dès lors, cet habit, loin d’être un uniforme, devient propre à chacun. L’esprit général est cohérent et ordonné – ce ne sont pas des gros mots – et les personnalités ressortent. Même si l’esprit contemporain aime l’hybride, l’incertain et les antagonismes.

Bonne semaine, Julien Scavini

Du nouveau à la boutique, Grande Mesure

Chers lecteurs,

certains me l’ont déjà demandé mais je n’ai jamais voulu tenter l’expérience. Je n’ai moi-même pas assez d’ancienneté dans le métier et de temps pour réaliser des vestes et costumes en grande-mesure. Mais il se trouve qu’un tailleur de mes connaissances, d’un âge avancé – il est à la retraite et ne veut pas reprendre de boutique – m’a proposé de réaliser pour moi des grandes mesures. Voilà un arrangement idéal. Lui adore cela pour garder la main et l’esprit et je peux vous faire profiter d’un service d’une qualité supérieure à la demi-mesure.

Après un premier rendez-vous avec moi pour définir les contours du vêtements et prendre des premières mesures, il prend la main et réalise lui-même les pièces. Il fait aussi les essayages, vous profitez ainsi d’un œil aiguisé. La seule chose que je fais est la milanaise. Il ne sait pas la faire.

Pour avoir testé la coupe, elle est très classique. Pas étriquée, pas trop ample. Vraiment classique. Le style est au choix, cran parisien ou revers sport. L’épaule est plutôt naturelle, avec juste ce qu’il faut de padding. La manche est montée avec une cigarette (rollino). Pas d’épaule napolitaine ou de style étriqué, le maître ne fait pas. Une coupe intemporelle à laquelle je souscris totalement, dans la droite ligne du style des tailleurs parisiens.

Question tarif, on essaye d’être raisonnable, compte tenu du temps de travail, environ 60h pour réaliser le costume à la main :

2600€ ttc le costume – tissu compris

2000€ ttc la veste – tissu compris

pas de pantalon seul en grande mesure

Je vous laisse observer une de ses vestes, un tweed Donegal chiné beige. Pour ma part, je finis une veste en coton bleu pour un ami. Certes j’y arrive de temps en temps dans mon emploi du temps occupé. Mais je ne peux le faire très souvent.

 

Bonne réflexion, Julien Scavini

 

Petite réflexion sur notre temps

Je lisais cet été un livre de Paul Andreu, l’architecte qui a construit l’aéroport de Paris Charles de Gaulle et je me suis longuement arrêté sur trois citations que je vous donne :

« Comme les habits sur un corps, comme les fards et les bijoux, les matériaux du second œuvre sont utiles, nécessaires et agréables, s’ils ne trahissent pas les structures qui les supportent, s’ils sont comme elles, et avec elles, au service d’une idée générale et d’un travail d’ensemble qui prennent, grâce à eux, un sens plus complet et profond.« 

Cette première citation est typique des architectes, qui essayent de distiller une question moralisatrice à travers les bâtiments en essayant de rendre l’argumentaire universel. En l’appliquant en l’espèce au vêtement. Adolf Loos déjà dans les années 20 puis Le Corbusier ont cru bon d’impliquer l’habit dans leurs discours, avec – je trouve – une absolue crétinerie. Paul Andreu évite l’écueil ceci dit en parlant aussi du fards et des bijoux. Les accessoires donc. Qui ne devraient en effet pas dénaturer la structure sous-jacente. Pourquoi pas. Par contre, pourquoi un vêtement ne devrait-il pas trahir le corps? Au contraire, c’est une construction baroque que l’on applique à l’homme. Certes il est à sa mesure, pas hors de proportion. Il y a donc une certaine vérité. Mais ensuite, matières et couleurs sont gratuites. Pourquoi du coton plus que du polyester, pourquoi du bleu plus que du fuschia? Un costume d’homme classique est triché. On y place des épaulettes pour égaliser les épaules et rendre le mouvement de la manche plus confortable. On coupe la veste assez longue pour cacher les fesses. On donne au pantalon une aisance telle qu’on peut s’asseoir avec. L’ensemble est fait pour lisser le corps. Ce n’est pas le trahir. Au contraire, c’est peut même et souvent l’embellir. Les habits féminins sont parfois beaucoup plus baroques que nos costumes. Là, la triche est revendiquée, recherchée, par effet de style. L’architecture triche elle aussi. Elle n’est que triche d’ailleurs. Le ciel ouvert est une vérité par contre. Qui mouille. Mais passons. Penchons nous sur la suite, captivante.

« Une préoccupation très voisine est de rechercher un bon équilibre entre le coût des matériaux et celui du travail nécessaire pour les définir et les mettre en œuvre : l’importance des détails tient à ce qu’ils sont le produit d’un suite de réflexions et d’actions qui chargent la matière et la pensée. Le monde moderne, parce que le coût du travail y est devenu très élevé, a tendance à substituer la richesse du matériau à la qualité de l’étude et à celle de la mise en œuvre, et une perfection industrielle devenue une fin en soi à la qualité de l’exécution, notion moins précise il est vrai, et moins mesurable, mais dont les imperfections et les défauts, ni différents ni quelconques, parce qu’ils révèlent l’effort et l’attention, font partie intégrante.« 

La phrase est longue. Elle demande d’être reconstruite dans la tête pour en suivre le développement. Mais elle est lumineuse. Et elle peut s’appliquer au vêtement.

Car c’est toute l’histoire de l’habit jusqu’à nos jours qui défile ici. Pendant des siècles, deux choses comptaient : un matériau de qualité (donc souvent très rare et cher) et un faiseur de qualité (donc souvent rare et cher). Ainsi, seules la haute aristocratie puis la haute bourgeoisie avaient la capacité de se faire tailler des habits dans des draps de qualité supérieur. Velours de soie sous l’ancien régime ou laine de grande valeur ensuite. Les artisans étaient doués : coupeurs, apiéceurs, brodeurs etc… Les pauvres citadins et les paysans s’habillaient de seconde main. Ils ne faisaient que rarement faire et rapiéçaient souvent.

Avec la révolution industrielle et surtout depuis les années 50, ces deux critères ont disparu. Les matières sont devenues communes et partagées. C’est le progrès qui veut cela. Même le cachemire se trouve à Monoprix maintenant. Les bons artisans ont été remplacé par des usines. C’est aussi le progrès qui a voulu cela. Je ne connais pas un seul tailleur âgé qui souhaitait que ses enfants suivent sa voie. Le métier est dur. Paul Andreu le dit : la richesse du matériau et la qualité de l’exécution.

Ainsi donc, ces deux critères ont été remplacés par deux autres: le développement du stylisme (l’étude au sens de Paul Andreu) et la perfection à grande échelle (l’industrialisation). Dans notre monde, une notion est très importante : celle de la valeur ajoutée. Elle doit être égale au monde d’avant. Sinon nous nous appauvririons tous. Les stylistes passent donc leur temps à cogiter et à inventer des trucs. C’est purement intellectuel. Et ça l’est de plus en plus, un phénomène d’ailleurs décrié par plusieurs grandes personnalités dans le milieu de la mode. Cette étude détachée du monde crée de la valeur ajoutée. Le vêtement n’est plus que réflexion, développement, adéquation commerciale, cible, etc…

De même dans les usines, la montée en gamme permanente, la capacité à toujours soutenir des cahiers des charges toujours plus contraignants (perfection des lignes, montage laser, tissus techniques) devient une fin en soi, ce qui crée aussi de la valeur ajoutée.

Le tailleur qui coupait dans un joli drap onéreux a été remplacé par un styliste qui demande à une usine de couper dans un drap pas cher. Mais c’est la ligne du styliste et la qualité de l’usine qui donnent un vêtement. L’effort et l’imperfection du tailleur est gommé. Les grandes maisons de mode se retrouvent ainsi condamnées à toujours aller plus loin dans la technicité, dans la difficulté de réalisation et dans le nouveau. Pour toujours créer une valeur ajoutée par rapport au mass-market. C’est une ligne de crête dangereuse.

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Paul Andreu finit ainsi :

« Des rapports qu’établissent entre eux l’économie et la vie sociale, dépend beaucoup l’architecture. Celle des pays industrialisés a changé à mesure que s’est substitué au travail sur le chantier, qui était personnel et relevait de ‘l’exécution’, au sens que ce mot peut avoir en musique, l’ensemble de deux travaux de plus en plus séparés, celui de la fabrication en usine, et celui du montage sur le chantier, tous deux plus impersonnels, chargés seulement de mettre en forme des idées devenues de ce fait dominantes« .

Un dernier parallèle avec le vêtement peut être tenté : des rapports qu’établissent entre eux l’économie et la vie sociale, dépend beaucoup la mode. Celle des pays industrialisés a changé à mesure que s’est substitué au travail dans l’atelier d’un couturier, qui était personnel et relevait de ‘l’exécution’, au sens que ce mot peut avoir en musique, l’ensemble de deux travaux de plus en plus séparés, celui de la fabrication en usine, et celui de la commercialisation en boutique, par des équipes dédiées, tous deux plus impersonnels, chargés seulement de mettre en forme des idées devenues de ce fait dominantes.

Les idées dans la mode sont devenues des concepts. Les concepts ont donné naissance au marketing. Et le marketing a… choisissez vous même la conclusion.

Bonne semaine, Julien Scavini

L’envie et le besoin

Pour la plupart des hommes, s’habiller est un besoin. Aussi se couvrent-ils simplement, sans recherche particulière et sans envie particulière. Souvent d’ailleurs, les achats sont fait par madame et l’homme se laisse faire. Il serait d’ailleurs possible de se vêtir exclusivement chez Mistigriff et dans d’autres solderies sans difficulté aucune. Il y a tout ce qu’il faut.

Par contre, les amateurs de beaux-vêtements le savent très bien, au delà du besoin, il y a l’impérieuse nécessité de bien s’habiller. Et par là même, cela forge des besoins d’un ordre nouveau, guidés par l’élégance. Le vêtement devient une envie.

L’envie peut être de plusieurs ordres. Envie de posséder une pièce en particulier pour le week-end ou pour un gala, c’est le besoin du moment. Encore plus loin, envie de posséder une pièce pour sa simple beauté, il n’y a plus de besoin. Seule l’envie gratuite reste.

La difficulté survient lorsque le portefeuille n’aide pas. Il faut se restreindre. Tâche difficile. Il y a les besoins primaires mâtinés quand même d’une envie (avoir un nouveau costume bleu, pourquoi pas prince de galles discret) et les envies (avoir un costume très élégant avec gilet croisé difficile à mettre tous les jours). Ce n’est pas simple. Les clients me demandent souvent comment je fais avec tout ces tissus sous les yeux… Je réponds que je suis très relativiste dans la vie et que celle-ci est longue. Oui c’est beau, et alors… Tous les tissus sont beaux d’une certaine manière. Et puis j’ai le temps.

Seulement, il faut du détachement. Certaines de mes connaissances ‘sartoriales’ n’ont aucune réserve et sont parfois à la limite de la névrose concernant le vêtement. Ce n’est jamais assez, jamais assez bien, il faut toujours un nouveau costume, une nouvelle veste, une nouvelle paire de bottines…

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Ce dont j’ai envie et ce dont j’ai besoin. Pourquoi une telle dissociation? Pourquoi ne pas rapprocher les deux et les fusionner? Cela s’appellerait-il vivre raisonnablement?

Toute la difficulté réside dans la fusion des deux concepts. Il faut arriver à aimer le besoin. Contre mauvaise fortune, bon cœur dit l’adage. Certains y arrivent, d’autres pas. Appliquée à tous les aspects de la vie, cette pratique pourrait peut-être contraindre au misérabilisme ceci dit. Ce n’est donc pas une tâche facile. Il faut  définir des priorités et des aspects plus soumis à l’envie que d’autres. Je reste convaincu qu’un besoin bien intellectualisé peut devenir une envie.

Pour ma part j’essaye au maximum d’apprécier mes costumes simples qui répondent à ces besoins simples. Évidemment, je pourrais en avoir cent, tous plus extravagants. Mais les apprécierais-je vraiment? Une fois par an, je réalise quelque chose de plus osé, un costume en seersucker ou une flanelle rayée. Point trop n’en faut. Car pour conserver le goût des belles choses, celles-ci doivent rester rare. A trop fréquenter le beau, on se lasse ou on veut mieux. Mais là, il faut les moyens!

 

Belle semaine, Julien Scavini