Archive for the ‘Chroniques’ Category

Le montage ‘slack’ [MàJ]

12 septembre 2016

Cet été, je suis parti au Vietnam. Pays magnifique et gens très accueillants.  J’ai aussi testé les températures tropicales (très chaud et très très très humide) et je peux vous dire que l’élégance était loin derrière moi, tout vêtement étant parfaitement insupportable! Je supportais à peine la chemise à manche courte et le simple fait de rester assis sur un banc suffisait à me faire transpirer à grosses gouttes.

[MàJ] Puisqu’on me le demande, quelques photos du Vietnam :

Mais pour autant je suis resté attentif aux vêtements de mes contemporains. Et je me suis très vite rendu compte que personne ne porte la veste durant la saison chaude, trop chaude. Chemise et t-shirt semblent être les vêtements universels. Les jeans rencontrent un succès plus léger que chez nous en revanche, la faute je pense à une matière trop lourde. Par contre les jeunes affectionnent les chinos. Particularisme inédit : les bas de pantalons ont souvent un élastique genre jogging pour resserrer le bas et découvrir la cheville sans chaussette. Un peu à la manière de ce qu’avait testé Duke & Duke.

Alors certes, l’hiver hanoïen peut être très rude, donc il est possible de porter de lourds vêtements. C’est ainsi que Dior, Vuitton, Paul & Joe et d’autres n’hésitent pas à mettre des manteaux et des pull-over en vitrine. Chez Ralph Lauren, ils cherchent carrément à vendre des vestes en tweed et des pantalons de velours qui paraissent complètement décalés.

Dans les faits, les riches vietnamiens vivent dans l’air conditionné, entre la maison, le bureau et la voiture. On ne les voit pas beaucoup. Et une certaine culture tailleur existe, résultat des influences française, américaine et japonaise. Certaines villes comme Hoï An sont mêmes spécialisés en sur-mesure. Mais tout de même, il est rare de croiser des vestes durant la saison chaude.

Au delà de ces quelques remarques triviales, je me suis aussi rendu compte d’une autre culture du vêtement. Pas dans les codes, mais dans les usages. Car ces beaux vêtements, me suis-je dit, doivent bien être nettoyés… Et cela m’a frappé, je n’ai pas vu beaucoup de pressing. La chose m’a été confirmé par mes amis vietnamiens bien que les réponses varient beaucoup suivant les classes sociales. Il doit bien  exister des pressings que je n’ai pas vu.

Au Vietnam, la machine à laver est partout comme en Europe. Et d’une manière je trouve plus importante que chez nous, un bon vêtement là bas doit passer en machine. Que ce soit chez les pauvres ou chez les riches (chez ces derniers, les femmes de ménage utilisent la machine).

J’ai mieux compris pourquoi un ami vietnamien à son arrivée en France mettait les vestes de costume à la machine. Évidemment le résultat n’était pas probant.

Cela influence donc le vêtement, sa vente et sa fabrication. Un avant-poste du futur dans nos contrées. Car il faut bien l’avouer, les pressings (les bons) tendent à disparaitre, en partie à cause de la dureté du travail (souvent réalisé par des immigrés, les français étant rares dans la partie) et des normes de plus en plus draconiennes, pour la santé et l’environnement (disparition du perchloréthylène en particulier).

Ainsi, cette envie de lavage en machine entraine-t-elle deux constats au Vietnam :

D’abord les matières utilisées sont souvent synthétique. C’est ainsi que la plupart des pantalons habillés que j’ai vu (dans les hôtels, les endroits à touristes, les serveurs etc…) étaient en polyester. J’ai même fait la remarque au directeur de la croisière en baie d’Halong, qui était trempé de la tête au pied : au moins aurait-il pu porter une laine froide… L’avantage est que ces matières synthétiques permettent de garder une bonne allure, non froissée sans excès de repassage. Car même repasser doit être dur avec de telles chaleurs.

Deuxièmement, le montage (c’est à dire la couture) des vêtements est très influencée par le passage en machine à laver. Il me faut faire un petit point technique d’abord.

L’industrie des pantalons et vestes est séparée en deux univers : le ‘sartorial’ d’une côté et le ‘slack’ de l’autre. Derrière ces termes, deux mondes qui se complètent. Les usines ‘sartoriales’ fabriquent des vêtements comme chez les tailleurs, avec une très haute technicité et un but unique : camoufler les points de couture. On ne voit pas les fils de la machine. Il faut ainsi ruser pour tout camoufler et des machines très perfectionnées sont utilisées.

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De l’autre, les usines ‘slack’ cousent les choses de manières visibles, comme les jeans, les chinos ou les vestes déstructurées. Tout est cousu avec la même machine à coudre, avec des points plats visibles. L’aspect des vêtements ‘slack’ est plus rustique, plus brut (bien que certains manufactures italiennes excellent dans le rustique ‘chic’).

Cela a une conséquence importante : l’entretien. D’un côté, le vêtement n’est pas forcément fait pour aller en machine mais il est raffiné, de l’autre le vêtement peut endurer des centaines de cycles mais est moins délicat. C’est toute la différence entre un chino de tailleur et un chino Uniqlo.

Ce montage slack est très apprécié ces dernières années pour les vestes en coton lavées. Toutes les bonnes marques en proposent, signe aussi qu’en Europe ce sujet de la facilité d’entretien intéresse les acheteurs. La marque J. Keydge s’est par exemple spécialisée là-dedans. Pour les pantalons, le sujet se discute toujours, les modèles ‘slack’ étant moins raffinés.

Ces vestes slack, montées sans doublure et sans toiles, pour mieux être entretenues ont été inventées très tôt au cours du XXème siècle, bien souvent pour des habits utilitaires. L’invention de la machine à coudre fut une bénédiction pour les tailleurs à la fin du XIXème siècle, et il n’est pas rare de trouver de vieux vêtements entièrement cousus à la machine plutôt qu’à la main, préfigurant cette mode. Mais c’est véritablement les étudiants américains dans les années 50 qui ont popularisé ce goût des vêtements très solides et très ‘cousus’ en référence aux nombreuses coutures visibles partout. Ces vestes sont immanquablement associées au style Ivy League. Ceci dit, dire que le vêtement passe ainsi en machine est un argument ultérieur.

Au final, ce petit trait d’usage m’a paru intéressant. Car il y a là matière à renouveler l’élégance tailleur, dont le simple montage (coutures délicates) rend l’usage complexe et couteux (lavage). C’est une piste d’étude intéressante pour l’avenir du textile. Comment coudre des vêtements élégants et fins sans pour autant montrer les coutures. Ou bien comment les montrer joliment? Avec quel type de points, en couleur ou ton sur ton? Toute une étude en somme…

 Bonne semaine. Julien Scavini

L’importance de la fabrication

6 juin 2016

Un lecteur régulier de Stiff Collar m’a récemment envoyé un mail dans lequel il me présentait deux photos de Simon Crompton, célèbre éditeur de Permanent Style. Sur ces photos, on voit donc l’élégant anglais habillé de deux costumes classiques et très semblables.

Ils sont semblables pour une bonne raison, ils ont été coupés par le même tailleur, à savoir Whitcomb & Shaftesbury. Les costumes une fois coupés ont suivi deux schémas de fabrication différents. Le premier à gauche a été cousu dans un atelier situé en Inde tandis que le second a été monté à Savile Row dans le propre atelier du tailleur.

Cette option donnée au client peut être intéressante mais elle est difficile à mettre en œuvre. Je vous dirais pourquoi.

Notre aimable observateur m’interroge donc pour savoir si je vois une différence à l’œil, ou pas, si les épaules paraissent plus tombantes ou la poitrine plus drapée.

J’ai bien écarquillé les yeux sur ces photos pour percevoir une différence. Car au delà des couleurs et de la luminosité différente, peu de choses ressortent différentes. Je note que le cran de revers à droite (en grande mesure) est plus joli et équilibré que le cran de revers réalisé en Inde (on ne sait pas quel est le niveau de mécanisation ou pas de cet atelier du reste), qui est trop grand, trop ouvert. Je note aussi que la courbe du bas de la veste est plus élégante à droite, légèrement plus ronde que l’autre. La poitrine apparait imperceptiblement plus bombée à droite aussi et plus tendue à gauche. Et c’est tout. Les têtes de manches sont pareilles et les épaules franchement similaires.

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Il faut aussi penser au confort et à la souplesse, chose que nous ne pouvons pas juger là. Or, d’un atelier à l’autre, ces points peuvent varier.

Si fabriquer un pantalon ou une chemise est assez facile et que n’importe quel atelier dans le monde peut y arriver plutôt bien, faire une belle veste, c’est autre chose. Car il y a un tour de main ! Et celui-ci ne s’acquiert que très lentement, que vous fassiez une veste artisanalement ou en usine.

Je suis très proche de mes ateliers, italien ou d’Europe de l’est. Mes visites fréquentes m’ont appris une chose : gérer une chaine de montage est un sacerdoce. Il faut une vraie expertise. Bien sûr en textile mais aussi en organisation et en méthode. Et plus le travail est répétitif et cloisonné, plus la qualité augmente, c’est la régularité. L’organisation, le phasage et le découpage du travail fait aussi le tour de main, que vous soyez dans un petit atelier parisien ou dans une grande usine.

Ainsi, à partir de la même coupe, il est possible d’obtenir deux vestes différentes. Cela dépend de la façon d’entoiler, de la manière de piquer l’épaule et son embus, de comment est cousu l’ourlet ou de la méthodologie pour monter la manche par exemple. A partir de la même coupe, vous pouvez avoir une merveille comme un truc inconfortable.

Rien qu’au niveau des fournitures (fonds de poches, thermocollants divers, toiles, droits fils etc…), les qualités (et le poids) peuvent varier. Telle usine de mauvais goût va utiliser des thermocollants supra-rigide (à la mode dans les années 80) et telle autre utilisera des techniques avancées pour rigidifier de manière pondérée et différente suivant les zones du veston.

Pour aller plus loin, l’idée de copier une veste est encore plus saugrenue. Car à partir des mêmes mesures, il est possible d’obtenir des coupes différentes. Je le redis bien, il est possible de mesurer deux vestes, exactement identiques, mais aux coupes pourtant différentes. Certaines galbent plus le devant, d’autres emboitent plus le bassin etc… A part en démontant le vêtement pour en tirer le patronage, copier par relevé de mesure ne donnera rien.

Ainsi, un grand tailleur parisien s’est un jour vu proposer par Ralph Lauren lui-même de reproduire une veste qu’il adore. Peine perdue, ce tailleur émérite déclina. Un, la coupe est spécifique, deux, le tour de main est propre à chaque tailleur. Et comme le tissu n’est pas du béton, chaque veste est en plus un peu différente, même montée par la même personne.

Enfin, pour revenir sur cette bonne idée, pourquoi ne pas couper une veste à un endroit X pour la faire monter à un endroit Y? Tout bonnement car la couture renvoie à de nombreuses questions normatives : valeur de couture, repères (crans) de montage, compréhension de l’ordre de montage, aller et retour entre les essayages et la fabrication. Souvenez vous des déboires chez Airbus pour réaliser l’A380. Allemands et Français n’avaient pas les mêmes logiciels. Et bien là c’est un peu pareil. Il faut que le monteur comprenne le travail réalisé par le coupeur, et inversement. Car une chaine de montage, petite ou grande, reçoit son travail à exécuter d’une manière réglée, normée. Il ne faut pas croire, même en grande mesure, le travail de gestion de l’atelier est très important, pour que tout l’orchestre joue la même musique.

 En bref, il faut bien dire et répéter que la couture reste un art difficile et variable. S’il fait chaud au moment de la couture, la toile va frisoter. S’il fait humide, elle gonflera. Si l’ouvrier est dans un bon jour la poche sera superbe ou l’inverse.

En tout et toujours, les hommes cherchent à annuler la variabilité, à rendre lisse et homogène. Hélas rien n’est jamais parfait et surtout le textile. A quoi bon. Le charme vient aussi de l’irrégulier et pas toujours du trop réfléchi. On peut chercher la perfection, il faut alors le faire en toute chose. Je connais pourtant peu de tels humanistes. Tout fini au même endroit, relativisons.

Deux couleurs ‘very british’

30 mai 2016

La science des couleurs est un domaine très érudit. Chaque teinte renvoie à la fois à la technique (chimie de fabrication, d’hier à aujourd’hui), à la psychologie et aux histoires, grandes et petites. Il y a bien sûr l’Histoire qui rattache bien souvent les couleurs à des époques, à des mœurs, à une sociologie et les petites histoires et significations, renvoyant le jaune à la tromperie ou le blanc à la pureté. Michel Pastoureau s’est livré à de très nombreuses études sur le sujet, couleur par couleur.

En textile, les couleurs sont particulièrement importantes. Y compris de nos jours, elles sont signifiantes. C’est ainsi que le marine et le gris sont plutôt associés à des mises urbaines alors que les couleurs de feuilles sont plus synonymes de décontraction. Les stylistes travaillent particulièrement la palette des collections, pour faire ressortir une humeur. La marque Aigle utilise certaines teintes, la maison Raf Simons d’autres.

Les anglais ont développé une bonne part du vestiaire masculin dès le milieu du XIXème siècle. De chez eux sont venues les tendances, les coupes, les matières. Et toujours à l’heure actuelle, sans nous en rendre forcément compte, nous utilisons ces couleurs anciennes et très référencées. Farrow & Ball, célèbre fabricant de peinture donne toujours l’histoire de ses teintes, ce qui est passionnant à lire.

J’en retiens deux : la couleur Lovat et la couleur Maroon.

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Lovat. Son origine n’est pas très claire. Il existe en Angleterre une rivière portant ce nom et depuis très longtemps, le terme est associé a une couleur distinctive du tweed, un vert à peine éteint de bleu, un peu poussiéreux. Son lien avec le tweed viendrait de Lord Lovat (tout à toujours un rapport avec un honorable gentleman au Royaume-Uni) qui vers 1870 aurait popularisé les tweeds faits de plusieurs fils teintés différemment (ce qui donne une grande profondeur à la teinte, typique encore des tweeds de Harris).

Couleur qui passe inaperçue dans les liasses des drapiers, elle est pourtant très répandue. Plus douce que le vert sapin ou le vert kaki, elle permet un juste dosage de vert, presque tendre, pas loin du vert mousse et du vert sauge, qui fait merveille autant pour un pantalon de coton que pour une veste en laine. C’est une nuance douce, idéale pour le textile, à la différence du vert pomme ou des verts acidulés plus compliqués.

La couleur Lovat a pour principal intérêt de n’être pas trop saisonnière. Ainsi, cette teinte peut être aussi bien utilisée l’hiver pour du tweed que l’été, pour un lainage léger. Car si elle n’est pas trop unie, des nuances bleu canard peuvent apparaitre dedans, ce qui éclaircit la mise.

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Maroon. L’étymologie anglaise est connue. C’est un mot qui vient du français marron, le fruit du châtaignier, terme lui-même dérivé de l’italien ancien marrone.

En France, le marron renvoie à diverses couleurs, pas bien définies. En effet, le marron peut être très chaud (proche du rouge) ou très froid, voir même allant du clair (comme la chamois/brun/feuille de tabac) au très foncé et très éteint (écorce de vieil arbre). Le terme est donc assez générique.

Le Maroon anglais est plus normé et son apparition remonte à 1789. Il s’agit d’une teinte de marron où le rouge est très présent. Nous appellerions cette couleur ‘Bordeaux’ bien qu’un peu différente à mon avis.

Cette teinte, sans vous en rendre compte, est extrêmement présente en textile et surtout sur les velours et les pulls. C’est le fameux lie-de-vin si présent dans les rayons et parfait l’hiver en association avec du tweed.

Couleur ni-franche ni-éteinte, juste teinte, le Maroon a un historique chargé. Il fut choisi par les armées du monde entier durant la seconde guerre mondiale pour réaliser des bérets. La liste de pays est impressionnante.

Le Maroon est également une peinture très utilisée dans les transports. Un nombre importants de compagnies ferroviaires utilisaient celle-ci (chez nous, le vert wagon-lit est plus courant jusqu’à la seconde guerre mondiale, après le TransEuropExpress, le Mistral et les motrices BB de la SNCF ont longtemps porté cette nuance proche du violet en plein soleil). Par ailleurs, si elle est un peu tombée en désuétude pour les voitures, les constructeurs automobiles ont très longtemps misés sur cette teinte. Souvenez vous des années 50 à 90, d’Opel à Rover en passant par Bentley et Peugeot (pensez à la 504 ainsi peinte), tous proposaient cette coloration !

Alors, pensez-y lorsque vous consulterez des liasses de tissus, les teintes ont aussi une histoire !

Bonne et pluvieuse semaine. Julien Scavini

Revue de bande dessinée : La Théorie Du Chaos

9 mai 2016

Au cours de ce long week end passé à me reposer, j’ai eu le plaisir de lire du bande dessinée sortie en 2009 et intitulée La Théorie du Chaos. Publiée chez Glénat, elle est l’œuvre de Didier Convard pour le scénario et de Jean-Christophe Thibert pour les dessins. Et quels dessins ! je vais y revenir.

Cette bande dessinée ravira tous les amateurs de ligne claire, dans la droite ligne de Blake et Mortimer. Le scénario lui-même pourrait servir de trame à une aventure de nos deux compères anglais. Sauf qu’ici c’est les services secrets français qui sont à l’œuvre et les héros sont Kaplan et son ami scientifique Masson. Dans la France des années 50, les rebondissements sont nombreux et la narration haletante.

Les dessins de Jean-Christophe Thibert ont pas ailleurs reçu toute mon attention. Car si au début j’ai trouvé l’ensemble un peu trop léché (le papier satin semi brillant y est pour quelque chose, un papier canson eut été préférable de mon point de vue), un examen plus attentif m’a révélé une véritable pépite. L’homme est amateur de sciences et de techniques. Cela se voit. Il dessine à l’envie voitures, avions, bateaux, trains etc… L’architecture n’est pas en reste, avec des intérieurs brillants et des maisons de grand style. Un nouveau Jacques Martin en sommes, sur les traces de Lefranc, où tout était déjà dessiné avec une grande minutie.

Mais là où Jean-Christophe Thibert dépasse beaucoup d’autres dessinateurs, c’est dans sa précision textile. On sent qu’il a du regarder souvent Les Tontons Flingueurs. Cela saute aux yeux très rapidement. Les vêtements, il les aime. De toutes les sortes et de tous les styles. Les costumes et manteaux sont superbes. Et fin du fin, notre dessinateur fait la différence entre un cran parisien, un cran classique et un cran en pointe. A la différence des derniers Blake et Mortimer très imprécis et approximatifs sur ce point.

J’ai pris le temps de photographier certaines vignettes pour partager avec vous ce goût des beaux vêtements et aussi des belles mises en scène :

 

Plus loin les manteaux et les couvre-chefs sont à l’honneur :

 

Les tenues de travail reproduisent avec goût les coupes des années 50 :

 

Par ailleurs, Jean-Christophe Thibert aime les belles mécaniques :

 

Et tous les moyens de transport, avion, bateau et train :

Et enfin, l’architecture n’est pas en reste :

 

J’espère que ces quelques morceaux choisis vous plairont et vous donneront d’acquérir ce premier tome des aventures de Kaplan & Masson. Un régale pour les yeux.

Belle semaine, Julien Scavini.

Le vestiaire des pays chauds

18 avril 2016

Un lecteur m’a écrit il y a plusieurs mois à propos de vestiaire classique, formel et idéal pour les pays chauds, en l’occurence pour le Congo. Ainsi Philippe-Alexandre m’écrit :

Originaire du Congo, je vis et travaille depuis plus d’un an à Kinshasa. Il m’est impossible de vous décrire la ville ni son atmosphère tant l’agréable chaos qui y règne doit être vécu pour s’en faire quelque idée. Son climat est tropical. L’humidité atteint les 80/ 90% et les températures oscillent entre les 25 et 33°.  

Mon travail exige un code vestimentaire que je refuse d’appliquer. Décrit dans le règlement d’entreprise, il a sans doute été rédigé par un obscur rond-de-cuir à Paris, Londres ou New-York. Il ne tient pas compte des réalités climatiques et culturelles du pays et révèle – s’il était encore besoin – l’uniformisation croissante du monde. A tort ou à raison, j’aime à voir dans les exubérances du vestiaire congolais une espèce de chouannerie locale contre la machinerie des entreprises internationales qui transforme ses esclaves en tristes sires bien trop ternes.

Pour ma part, si j’entends résister, mon éducation en Belgique m’invite néanmoins à trouver un compromis… Je souhaite donner un écho à l’environnement tropical dans lequel j’évolue sans pour autant verser dans une décontraction que la hiérarchie ne goûterait guère. Certains sapeurs de mes collègues me permettent néanmoins une certaine latitude dans mes choix sans que j’éclipse leur rayonnement… 

Voilà vous l’admettrez un constat fort et frappant. Que dire, que proposer ? Ne connaissant pas un tel environnement, il me parait difficile de répondre. Et si mes préparatifs d’un voyage vietnamien cet été me font envisager plus que jamais bermudas clairs et chemises à manches courtes, ici et dans le cadre professionnel, les répondes manquent.

D’abord, il me semble que toute veste portée pour les pays chauds se doit d’être coupée un peu ample. Alors qu’à Paris une veste près du corps est idéale contre le froid, dès lors qu’il fait chaud, un peu de mou est idéal. Cela me rappelle un client qui vit sous les tropiques et pour qui j’ai réalisé un smoking blanc. Depuis l’instant où je l’ai livré, j’ai des remords quant au confort. J’ai en effet réalisé une veste aux mensurations françaises, plutôt près du corps. Et depuis je m’interroge. Aurais-je fais une erreur? Pour moi même préférerais-je quelque chose d’ample pour supporter les 35°c à l’ombre? Il me semble intéressant de couper ample.

(Notons que mon client m’a depuis écrit pour féliciter le travail, donc je suis absous!)

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Ensuite, je pense que le montage importe énormément! Là, une veste thermocollée est une hérésie absolue. La toile thermocollante retient en effet l’humidité et la transpiration à l’intérieur de la veste. Dès lors, cette dernière se transforme en étuve. Alors qu’une veste construite avec une toile sera plus légère et plus respirante.

Le tissu se doit d’être au niveau par ailleurs. Je ne saurais trop rappeler les mérites d’une laine froide et donc aérifère. Exit les serges et bonjour les toiles. Ce tissage très basique et pas trop serré laissera passer l’air. Composés à 100% de laine ou mélangés avec du mohair, ces tissus sont parfaits pour affronter la chaleur. Si le lin n’est pas mal non plus, dans un cadre professionnel, il jurera un peu. Quant au coton, oubliez, il froisse et ne respire pas du tout.

Les toiles de laine aérées peuvent se présenter avec un grain assez fin. C’est une laine froide classique. Le grain peut aussi être plus marqué, ce que les anglais adorent. J’appelle alors ces tissus des fresco, très reconnaissables.

Si ces références sont idéales pour faire un costume (veste + pantalon), les tissus au grain très marqué seront en revanche presque exclusifs des pantalons, c’est le cas du natté. Car ici, l’armure, c’est à dire la manière de tisser, est trop lâche. Un pantalon ne tiendra pas.

Les photos ci-dessous vous montre les trois échelles : grain fin (gris), grain moyen (beige) et gros grain (ciel), un natté pour veste. (Bateman Ogden / Holland & Sherry / Drapers).

Les nattés sont de natures variées, ils peuvent être fins ou grossiers, très lâches ou plus serrés, 100% laine ou avec du cachemire, et parfois plus hiver qu’été, surtout s’ils sont lourds. Ils constituent une famille de tissus très large et renouvelée. Confectionner des blazers dedans est aussi facile que varié.

Pour revenir au cas de Philippe-Alexandre, la question de la couleur peut aussi se poser. Est-il obligatoire d’être en noir sous les tropiques? Pour moi la réponse est non. Plusieurs couleurs permettent de palier à cette non-couleur.

1- les bleus clairs, parfois vifs ou parfois mêlés de gris peuvent parfaitement convenir sous les tropiques. En veste seule sur un pantalon gris clair ou beige? Ou en pantalon avec un blazer marine?

2- le gris clair, très à la mode en métropole chez les jeunes reste une alternative des plus élégantes, avec des souliers noirs et une cravate en grenadine sombre. Très James Bond. Veste gris clair avec pantalon blanc cassé? ou avec un pantalon bleu marine, très italien?

3- le beige reste une valeur sûre. Sauf à trouver qu’il fait trop colonial, auquel cas une couleur entre le gris et le kaki, légèrement taupé sera géniale. Un client de la Réunion m’en a commandé un récemment. J’ai trouvé l’idée très bonne.

Les américains qui savent aussi ce qu’est la chaleur ont développé tout un panel de réponses adaptées à leur formalisme par ailleurs assez exacerbé. De mon expérience, dans l’hôtellerie chic à Hawaï, porter un bermuda à pinces avec un polo bien repassé n’est pas incongru. Et à la réception, la veste n’existe pas, mais est remplacée par un gilet tailleur. Bien coupé, sur un pantalon du même tissu ou dépareillé, c’est très convenable avec une chemise blanche impeccable. Ainsi, je pourrais conseiller à Philippe-Alexandre de faire réaliser des ensembles pantalon + gilet. Avec, il peut porter n’importe qu’elle veste et surtout s’excuser d’avoir oublié sa veste dans son bureau. Et de toute façon, avec un gilet, je ne vois pas comment on pourrait lui reprocher de ne pas être assez habillé.

C’est en fait assez paradoxale, mais le gilet est idéal les jours de grande chaleur. Pour les mariages en plein été, je conseille toujours le gilet, car nul doute que la veste sera vite abandonnée. Et rester en gilet est quand même d’un haut niveau d’élégance !

Par ailleurs, dans un numéro de The Rake (n°34), j’ai vu un très élégant afro-américain porter une veste avec les manches courtes. La simple évocation de ce vêtement suffirait à effrayer tous les gentlemen. Et bien pourtant, force est de constater que c’est assez réussi. La photo parle d’elle même et l’ensemble fait oublier ce détail qui cloche. La photo est à la fois équilibré et curieuse, mais on admet ! Ceci dit, on est loin de l’environnement de travail. Je trouve que l’ensemble est plus safari qu’urbain.

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Tout ça pour dire qu’il n’existe pas vraiment de réponse. Et que je manque d’expérience sur un sujet si épineux! J’aime assez ce que mon retoucheur pakistanais fait l’été lorsqu’il fait très chaud, il porte la tenue de son pays, qui est intelligente. Je vous la décris : le pantalon est réalisé en tissu de chemise. Il est très léger mais aussi transparent. Alors, la chemise qui est réalisée dans le même tissu est plus longue et couvre le fessier jusqu’à mi-cuisse. L’ensemble est harmonieux, aéré, frais et pudique. Je trouve l’idée géniale. Car lorsque je fais des pantalons blanc, on butte toujours sur la transparence avec le caleçon. Au moins là, la chemise couvre. C’est captivant (mais pas très business, je vous l’accorde encore!)

Bref, je vous souhaite bonne réflexion Philippe-Alexandre ! Donnez-nous vos pistes d’étude ! Pour partager.

Belle semaine, Julien Scavini

Comment peut-on !

24 mars 2016

Je pique au Chouan son idée. Qu’il m’en excuse!

Alors que je documentais ma chronique pour Le Figaro Magazine, j’ai trouvé ces trois photos. Comment peut-on !

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Pensées italiennes

12 octobre 2015

Je suis récemment allé à Florence. J’ai donc vu la ville du Pitti. Formidable! Très jolie ville bien que remplie de touristes. J’ai cependant noté assez peu d’italiens élégants je dois dire. Y compris les boutiques, je n’ai rien vu de notable, alors même que je pensais revenir avec des photos de vitrines comme je l’avais déjà fait il y a plusieurs mois. Tant pis.

Ceci dit, je me suis plongé dans la culture italienne et en particulier celle de la Renaissance, Florence étant par excellence la ville du renouveau éclairé. Les Médicis ont fait de cette cité un joyau serti de tous les arts, sculpture, peinture et architecture. L’occasion de bâtir une petite réflexion que je m’empresse de vous livrer, faisant lien entre l’ancien et le moderne, les arts et le vêtement, les italiens et le reste du monde. Tout est venu à partir de la visite des jardins de Boboli où notre guide évoquait la question du maniérisme.

Vous savez, sur ce blog en particulier, j’aime caractériser les choses. Le vêtement est fait de code. Et ces codes peuvent être tempéré par un style particulier, personnel ou local. Le style italien que l’on voit au Pitti, très démonstratif et fait de mélanges est à ce sujet plein d’attrait. Qu’en dire? Comment le dire? Comment le reproduire? Autant que de questions que je me suis amusé à compiler sous une même hypothèse stylistique. Presque une hypothèse d’esthétique !

Ainsi nous dit notre guide à propos d’abord du Palais Pitti et en rapport aux nombreux chefs-d’œuvre déjà vu dans Florence, le maniérisme des années 1530-1550 désigne le travail des élèves de grands maitres, peintres et sculpteurs, travaillant leur art ‘à la manière de’, soit pour finir des œuvres, soit pour en créer de nouvelles. Ce faisant, ces élèves s’éloignent peu à peu de l’idéal de leur illustre prédécesseur qui était celui de la perfection et de la règle. Le maniérisme, c’est donc l’histoire d’une suite et d’une rupture.

J’ai alors échafaudé une certaine théorie dans ma tête qui s’adapte bien au goût ‘tailleur’ italien actuel, en opposition au goût ‘tailleur’ anglais et français. Ainsi, le style anglais et français classique serait celui de la règle et de la continuité, alors que le style italien serait celui de la rupture.

Mais avançons encore dans le raisonnement.

Le maniérisme, c’est donc ‘à la manière de’. Cette façon très italienne de penser vise à continuer, à reproduire. Mais dans la copie, les maniéristes italiens introduisent un changement qui leur est propre. Le maniérisme, c’est l’introduction d’un dynamisme, d’une licence (au sens ‘d’un droit à’) et en bref, d’une bizarrerie. Dans le maniérisme, il y a un côté moins équilibré.

Je trouve que l’analogie avec le goût tailleur est très intéressante.

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Car par exemple, cette manière de penser est très différente de la façon française qui vise plus l’ordonnance et la proportion par exemple. Le français et l’anglais de surcroit pourraient paraitre plus mesurés, plus équilibrés.

Le style anglais (et français par extension) est fait pour aider. C’est ce que je fais sur mon blog en permanence. Mais le goût italien est fait pour confondre. Vous comprenez ?

Les élégants et parfois ridicules italiens (au goût des autres classiques qui pourtant les regardent goulument) que l’on voit en photo au Pitti sont des maniéristes, au sens d’une réaction à la perfection atteinte auparavant au Royaume-Uni et ailleurs. Un changement léger mais introduisant du bizarre, dans la continuité. Ce changement eut lieu en plusieurs phases. D’abord par la copie des techniques. Dans les années 50, les petites industries italiennes se sont structurées pour produire des vêtements dans un goût parfaitement anglais. Dans les années 80, les grands noms comme Valentino ou Cerruti ont même pris le dessus, à tel point que Brioni habillait James Bond ! Puis, à ‘cette manière de’ a succédé une phase plus typiquement italienne, récupération actée puis transformée.

Pour paraphraser wikipédia, j’ajouterai même que le maniérisme contemporain et sartorial se caractérise comme un art de répertoire, où les artistes et les figures de prou telles que Gianni Agnelli, Lino Ieluzzi et Luca Rubinacci puisent chez Edouard VI ou le Prince Charles des formules pour définir leur vocabulaire spécifique. Le maniérisme sartorial est donc un jeu artistique de l’emprunt (la montre gousset du banquier) mais aussi un jeu de codes et de symboles souvent troubles (les gants dans la poche, le 7 brodé sur la cravate). Dans le dessin ci-dessus, aucun vêtement en particulier n’est bizarre. Mais leur assemblage peut le paraitre.

Pour terminer, si l’on imagine que l’histoire se repète toujours (mais en l’occurrence sur un registre et une temporalité différente), on pourrait émettre l’hypothèque qu’un retour de bâton viendra un jour. Car les clients pourraient reprocher aux ‘artistes’ ce maniérisme à l’aspect un peu artificiel. Le jeu est-il fait pour durer ? L’avenir s’annonce passionnant !

Sur ces réflexions très ‘chouannesques’, je vous laisse penser et vous souhaite une belle semaine.

Julien Scavini

Retour de New-York

1 juin 2015

J’ai pris récemment de petites vacances aux Etats-Unis et notamment à New-York où je n’ai pas manqué d’ouvrir mes yeux, en voici un compte-rendu. Évidemment, ce n’est pas un relevé scientifique mais simplement une constatation qui généralise un peu.

La première chose qui frappe lorsque l’on se promène dans la ville est l’importante quantité de messieurs en costume. Un peu comme lorsque l’on se promène à Paris La Défense. Le statut de mégalopole du commerce aide certainement. En comparaison, je ne vois pas autant de costume dans Paris. Et de fait, le nombre de magasin en rapport est très important.

Deuxième point, on voit aussi énormément de messieurs portant des odd jacket, c’est à dire des vestes dépareillés, souvent dans des tissus clairs ou colorés (c’est le printemps) et avec des carreaux plus ou moins visible. Avec des pantalons gris clairs, cela semble être du plus grand chic, notamment sur les messieurs ‘installés’ (à savoir plus de 40 ans et avec une corpulence en rapport à leur importance sociale). D’ailleurs les boutiques vendent une quantité importante de telles vestes, que l’on voit assez peu à Paris ou que l’on voit toujours comme des contre-exemples d’élégance. Le blazer bleu marine à boutons dorés est souvent vu.

Troisième point, les new-yorkais adore en particulier le motif Prince de Galles. Je me souviens d’un parcours en métro durant lequel j’ai croisé trois messieurs avec. Et pas des PdG discrets comme ici, non non, des modèles très voyant. D’ailleurs Ralph Lauren en propose toujours de beaux modèles.

Quatrième point, la cravate unie bleu ciel ou rouge représente l’essentiel de la garde robe des hommes. Un esprit de Sénateur du congrès, cf. mon article amusé sur le sujet. Mais au delà de cette simplicité d’apparence, leur répertoire cravaté est bien plus important qu’à Paris. A New-York, on voit TOUTES les cravates possibles et imaginables. Unie, club, à pois, à petits motifs, gros motifs, avec des paisley petits et très grands, dans des tons clairs, dans des tons foncés, dans des tons chamarrés, avec bon goût ou mauvais goût, c’est un défilé permanent. Et cette variété, si elle questionne parfois l’élégance, ressort très plaisante.

Cinquième point, dans un mode mineur de la cravate, le papillon vit encore très bien au quotidien là bas. Je dois dire que pour en porter souvent, je me sens un peu seul et regardé curieusement dans le métro. Là bas, il est tout à fait commun de voir des messieurs en porter, souvent dans des motifs très classiques comme je les aime et comme Brooks Brothers sait en faire. Dans le métro, en bas des tours, dans les boutiques, jeune ou moins jeunes portent naturellement le papilon. Et j’en suis ravi.

Sixième point, la pochette est appréciée également. Certes parfois dans le même tissu que la cravate, mais tout de même, ils en portent. La pochette est souvent en soie, très colorées, dans un ton radicalement différent. L’effet est souvent ‘un peu trop’, mais l’effort est louable.

Septième point, les new-yorkais en particulier en dessous de 40ans sont très ‘lookés’ pitti uomo. Ils suivent la mode italienne et cela se voit. Les camaïeux de couleurs sont très étudiés et les vestes aux motifs italiens (pieds de poules, carreaux fenêtres, flanelles etc…) sont légions. Les pantalons sont coupés très courts et les souliers double-boucles très à la mode. Le tout porté sans chaussette, évidemment. D’ailleurs les marques jeunes mettent cette mode très en avant.

En conclusion intermédiaire, il ressort de toute cela que les américains et en particuliers les New-Yorkais font l’effet d’être élégant. Ils aiment s’habiller et le montrer. Ils le font avec un classicisme anglais que je m’attendais à trouver (la veste dépareillé avec pantalon gris, le costume très classique) mais en y apportant une touche ‘un peu trop’, comme une cravate très osée ou une pochette criarde. Les jeunes dans leur comportement très italien sont à leur manière aussi classique avec une touche osée.

Mais Mais Mais, tout n’est pas rose, et il y a un point en particulier qui a attiré mon attention, les souliers. Mais que diable les américains portent-ils aux pieds ? Voyez plutôt ces godasses vendues chères dans les rayons de Macy’s, grand magasin. Ces affreux modèles sont portés par 70% au moins des messieurs croisés dans la rue, exception faites des jeunes à la mode italienne et des messieurs bien installés qui sont un peu plus à la mode européenne. Un tel goût et surtout une telle offre sont très étonnants. En France par exemple, il existe une foule de marques proposant avec plus ou moins de succès de belles lignes anglaises, comme Bexley, Lodding, Finsbrry, Bowen, Markowski, Altan etc…

D’une manière générale, le gros mocassin à plateau, avec renforts élastiques et double semelle caoutchouc arrive en haut du podium. Il est suivi de près par le derby à bout carré, tout aussi grossier et vulgaire. C’est vraiment très étonnant et cela ruine à chaque fois l’effort de classicisme réalisé. Je pense que cela tient au côté pratique. Premièrement c’est confortable (un peu comme leur préférence pour les énormes 4×4 Escapade avec chauffeur plutôt que les Mercedes classe S. Sur les chaussées défoncées et l’hiver avec la neige, ça craint moins). Deuxièmement pas besoin de se baisser pour faire les lacets, c’est un plus dans un pays où beaucoup d’hommes sont en surpoids. Troisièmement, les semelles moulées à chaud ne nécessitent pas d’entretiens. Et c’est assez important, car on ne trouve pas beaucoup de cordonniers dans ces contrées.

C’est d’ailleurs le fait le plus étonnant. Les petits métiers comme cordonnier ou retoucheur ne se trouvent pas facilement et sont chers. Peut-être un signe de l’ère du service digital post-industriel. Des amis tailleurs là-bas me racontaient qu’un retoucheur salarié coûte plus de 6000$/mois à payer et que donc il faut passer par de très rares indépendants qui facturent chers et ne font pas grand chose. Etonnant.

S’il est possible de trouver dans le climat des explications sur l’achat de tels godillos, il faut reconnaître que cela gâche sensiblement le plaisir des belles mises. Car les américains, s’ils s’habillent un peu trop grands, s’habillent tout de même dans des qualités qui se voient. Les costumes tombent souvent très bien, ceci peut-être grâce à l’importance des conformations dans leur prêt à porter. Regular, Short et Long, parfois Extra Waist pour les plus forts, ce qui permet dans une même taille 50 par exemple d’habiller une foule de gens. Leur offre est un vrai plus à l’élégance.

Question boutiques, j’ai remarqué la présence très importante des habilleurs anglais dans la Grosse Pomme. Charles  Tyrwhitt et Pink ont plusieurs boutiques, souvent très grandes. J’ai préféré voir des produits purement américains. (Même si je suis rentré chez The Suit Supply. J’ai été agressé par je ne sais combien de vendeur (il doit y en avoir un par mètre carré de vente. J’ai aussi été agressé par la musique à fond. Je n’y ai enfin rien trouvé, il y a trop de choses, tout en serré, je n’ai même pas eu envie de demander plus de chose, au bout de 2min, je tournais les talons). J’ai donc visité :

  • Jos. A. Bank. C’est une enseigne très courante là-bas mais parfaitement inconnue en Europe et c’est assez dommage. Cette maison assez ancienne propose un prêt à porter très important et très classique. C’est une sorte de Brooks Brothers bis où les vêtements sont très abordables. 400 à 600$ le costume, 140$ le pantalon de laine froide. On peut y trouver des bermudas de coton très attractifs aussi, des vestes en seersucker et une foule d’autres articles.
  • Brooks Brothers sur Madisson Avenue est une immense boutique sur trois niveaux. Tellement immense qu’elle paraît trop grande. Une certaine impression de vide m’est apparue en me promenant dans les allées. Je n’ai pas ressenti d’émotion particulière et la décoration très récente (notamment les gondoles en faux acajou et les décors en laiton) m’a fait l’impression d’une marque sans histoire. C’est un peu fort tout de même pour une maison qui est peut-être l’une des plus anciennes à habiller les hommes. Rien ne m’a inspiré.
  • Ralph Lauren en haut de Madisson propose un véritable manoir dédié à l’homme. C’est ‘huge’ et insensé. Quatre niveaux d’un luxe et d’une sophistication époustouflantes. On y est très bien accueilli et il est possible de visiter toutes les parties. J’ai pu regarder, toucher, discuter avec le tailleur de Purple Label. Celui-ci m’a révélé que le Made to Measure commence à 5000$, accrochez vous ! Il faut se rappeler tout de même que le pouvoir d’achat américain est assez élevé. Un costume à 3000€ est rare en PàP à Paris. C’est monnaie-courant à NYC, en particulier dans les grands magasins. (Il ne faut pas oublier des droits de douane à l’importation, en particulier d’Europe et d’Italie, assez élevé).
  • Les souliers Alden possèdent dans mon imaginaire une sorte d’aura. C’est l’équivalent américain de Crockett & Jones. Sur Madisson la boutique est minuscule et très artisanale. J’ai cru à une boutique de cordonnerie. Mais quelle beauté à l’intérieur. Des cuirs épais et souples à la fois, des Cordovan (cuir de cheval) sublimes et des veau-velours au grain si fin et si beau …. Si le débord des semelles est exagéré (1cm de débord), les souliers Alden sont quand même extrêmement beaux. La coupe est sublime. Les bouts droits sont très courts comme j’aime et la forme ronde est captivante pour un amateur de formes anglaises. Ils sont vendus à partir de 509$ là bas, ce qui est très intéressant avec le taux de change (je signale qu’Upper Shoes les vend en France à partir de 765€ !!)
  • Les souliers Allen Edmonds semblent bien plus connus et reconnus qu’Alden et les boutiques sont plus nombreuses et plus belles. Mais en revanche, les formes sont très américaines, très pataudes. Voyez vous-mêmes. Les lignes sont très rondes, les bouts droits trop longs. On pourrait croire à des chaussures pas chères.
  • Enfin, la dernière boutique que j’ai vu – et je finirai par ça – est Paul Stuart. J’ai aperçu les vitrines en arrivant dans Big Apple depuis la fenêtre du taxi. La boutique occupe au moins 8 vitrine le long de la rue, j’ai donc eu un sacré aperçu. J’y suis retourné tranquillement plus tard. Je suis entré, accueilli par un gentleman anglais du XVIIIème en bois sculpté taille réel! J’ai trouvé l’intérieur immense. Un peu vieillot années 70 mais pas grave. Au mur des tapisseries d’Aubusson, d’épais tapis au sol, un air de jazz en fond. J’ai commencé mon tour, immédiatement attiré par les robes de chambre immenses et épaisses en soie brocard et les vestes de fumoir en velours vert et revers matelassé. Un signe! Puis j’ai déambulé au milieu des cravates, des papillons et des pochettes. Je pense qu’il y en a au moins autant que chez Charvet. Le choix est pléthorique, toutes les couleurs, tous les styles. 139$ tout de même, c’est le lieu qui fait ça. Puis j’ai continué mon tour. Les vieux vendeurs vous saluent discrètement. Certains portent le croisé avec le papillon à merveille. J’ai ainsi pu vagabonder sans que personne me demande quoique ce soit, à la différence de The Suit Supply. La plupart des produits sont italiens. Les boutonnières sont cousues à la main. La collection de costumes  supérieurs s’appelle Phinéas Cole et est très inspirées. Souvent la poche ticket est placée en arrière, un détail à l’ancienne. La maison manie beaucoup les couleurs par ailleurs. Un vrai feu d’artifice et quel plaisir. Les pièces sont inventives et colorées, tout en restant classiques et discrètes. Voyez par vous même. Finalement, Paul Stuart m’est apparu comme une maison au charme suranné, à l’élégance chic et le plus souvent discrète. Car Paul Stuart est bien une maison américaine pour ça, si le goût est classique, il y a toujours un petit quelque chose et en particulier uen cravate un peu trop osée pour ruiner la mise… Chaque maison a ses défauts. Une sorte de mélange entre Charvet et Arnys, rien que ça, imaginez bien !

En bref, presque mon meilleur souvenir de voyage ! J’étais tellement ravi et reposé, que j’ai pris une cravate😉

Bonne semaine, Julien Scavini

Quelques livres

25 mai 2015

Mes amis(es), je pose à peine mes valises de retour de vacances. Je pensais pouvoir faire un article ce soir, mais le décalage horaire me fait encore tourner la tête.

ILLUS81Donc, pour patienter, je vous propose une critique de trois ouvrages dernièrement lus. J’ai fait la critique, très dure d’un ouvrage sur Gieves & Hawkes récemment, je me rattrape avec uniquement des livres que j’aime.

L’éternel masculin : Icônes de mode et vestiaire idéal de  Josh Sims, aux éditions de la Martinière. A ne pas confondre avec L’éternel masculin d’un autre auteur allemand bien connu. Cet ouvrage retrace vêtement par vêtement l’histoire des pièces incontournables de la garde robe masculine. Il énumère tous des classiques comme le covertcoat Crombie ou le costume, évoque des pièces plus récentes comme le blouson et le jean, et passe en revue le trench, la chaussure bateau et sans oublier, la chemise hawaïenne ! Si le livre penche – à mon goût – un peu trop du côté du sportwear vintage, il comporte une masse d’informations captivantes. Les illustrations sont bien sélectionnées et imprimées en grands. Le propos est clair et le livre bien organisé. C’est au final un livre que l’on prendra plaisir à lire, et à feuilleter. Je mets 7/10.

Vintage Menswear : a collection from the vintage showroom, toujours du même auteur, mais en anglais cette fois-ci, aux éditions Laurence King. J’ai acheté cet ouvrage sur une simple recommandation d’Amazon sans trop regarder au fond ce que j’achetais. Je ne suis pas un passionné de workwear et de vêtements vintage à vrai dire. Mais force est de constater qu’il s’agit d’un des plus jolis livres que j’ai eu l’occasion de feuilleter. Feuilleter car ici, le texte n’est pas consistant. Peu importe, le travail qui a été fait est colossal. Il s’agit d’un catalogue très complet d’une boutique de vintage, et tous les vêtements (du classique complet trois pièces en tweed des années 30 au blazer gansé en passant par de vieux blousons de motards et des tuniques militaires) y sont représentés avec soin et amour. Les photos sont belles. Plans larges, gros plans, comparatifs avec d’autres pièces similaires, l’ensemble est bien organisé, l’ensemble est beau et c’est la boutique entière que l’on aurait envie d’acheter. Je recommande aussi chaudement. J’accorde 8,5/10.

L’évolution dans le vêtement, de George Darwin, réédition chez Allia d’un ouvrage de la fin du XIXème siècle. L’auteur est le fils du célèbre théoricien de l’évolution Charles Darwin, et tout comme son père, il s’intéresse à l’évolution, mais cette fois appliquée au vêtement. Dans un langage d’époque, mi-scientifique mi-philosophique, il décrit comment des vêtements ont été créés, ont évolués, se sont abâtardis, se sont transformés. Si le propos est difficile à vraiment cerner compte tenue des pièces décrites (anciennes comme le frack et la redingote), il n’en demeure pas moins passionnant, car il peut s’appliquer à l’époque moderne. Par ailleurs, la lecture (plutôt courte) est très distrayante. Et comme pour l’évolution humaine, on découvre que ce n’est pas forcément la force des choses qui crée des nouveautés, mais plutôt des accidents et des gratuités qui deviennent utiles. Mais l’utilité et la mode… Tel est tout le débat posé par Darwin. Instructif pour les plus passionnés. 6,5/10.

Bonne semaine, à bientôt. Julien Scavini.

Les retouches

11 mai 2015

Vous n’imaginez pas le nombre de clients que je vois qui ignorent absolument que oui, un vêtement se retouche. Etant un tailleur prolifique en tenue de mariages, j’écrème une certaine quantité de clients souvent jeune. Je m’amuse à les sonder et reste toujours étonné devant leurs habitudes.

Ainsi, une veste ne sera pas fermée, car en fait elle est trop petite. ‘Oui mais les épaules sont belles‘. NDLR : en fait elles sont étriquées…

Ainsi une chemise sera portée avec le col ouvert car en fait il ne peut se fermer. ‘Oui mais la taille est bien cintrée‘. NDLR : en fait elle colle à la peau… ou pourquoi ne pas avoir les deux ?

Ainsi un pantalon ne permettra pas de s’asseoir. ‘Oui mais c’est plus stylé comme ça sans tissu en trop derrière la cuisse’. NDLR : plus serré, il faut demander au toréador…

Donc avoir tout est un luxe en somme. Le col qui ferme ET le cintrage, c’est un luxe de nos jours ?

Vous n’imaginez pas les trésors d’ingéniosité que je dois mettre en œuvre pour les persuader du contraire. Et la patience… (mais c’est la composante essentielle du métier de tailleur).

On ne le répétera jamais assez, il vaut mieux un bon vêtement bien retouché qu’un vêtement acheté trop serré. C’est d’ailleurs un pli vicieux qu’ont pris les français, ils n’aiment pas faire retoucher. Dès lors, ils sont légions avec les manches trop longues. Payer pour ce service n’est pourtant pas superflu.

Il découle de cette fainéantise deux choses :

1- les marques intègrent les retouches, mais font alors payer cher le produit. Ou elles baissent les prix dans une course compétitive et cherchent alors absolument à vendre le produit sans retouche. La conclusion est la suivante : le client ressort mal habillé. La marque y est poussé par le marché. Cher avec service ou moins cher sans service ? Devinez l’orientation ! Une maison sérieuse et pas trop chère comme Boggi n’intègre pas les retouches. Les clients crient au scandale.

2- les marques segmentent leur offre. Le directeur artistique en relation avec le marketing édicte un drop (c’est à dire une relation de proportion entre la taille et le cintrage) pour viser telle clientèle ou telle autre. Bien souvent, les personnes d’un certain âge ou volume sont exclues. Cherchez une chemise taillée avec de l’aisance à prix abordable maintenant… Non, les modèles sont taillés pour des garçonnet crayon. Ceux là même qui me disent, je ne comprends pas, chez The Kooples, je tombe parfaitement dans le modèle. Et chez Ralph Lauren je trouve que c’est un parachute. En effet. Il en résulte qu’une bonne part des clients de ces maisons qui n’ont pas le ‘drop’ mais y vont par mode ont les bourrelets apparents… L’ennui est que la cible est très mince ces temps-ci. Le minet des villes a le vent en poupe. L’idée de tomber dans le modèle séduit les clients, ils n’ont pas à payer la retouche.

Notez toutefois que les femmes sont assez souvent pousse au crime. Les hommes à leur goût sont souvent habillés trop grand. Ce petit commentaire est le fruit de mon observation mais ne vaut pas généralisation.

Rappelons alors une évidence, un vêtement confortable cintré juste à l’endroit qu’il faut est plus agréable qu’une taille de moins.

Remarquons que si les jeunes prennent une taille de moins, les messieurs âgés abusent en sélectionnant une taille de plus…

Bref, lorsque je finis par convaincre mon interlocuteur qu’être à l’aise compte beaucoup, c’est gagné. En mesure, c’est facile, mais en prêt à porter?

Une chemise par exemple se retouche bien. Ce qui compte, c’est de prendre le bon tour de cou. C’est primordiale. Ensuite si vous trouvez la chemise trop ample, vous pouvez au choix : faire cintrer le modèle par les coutures côtés pour une grosse reprise, ou faire cintrer le modèle en exécutant deux pinces dans le dos, pour une petite reprise, ou bien additionner les deux. Ce n’est pas très cher et vous conservez un certain coffre pour la poitrine. La longueur des manches ainsi que la largeur se révisent aussi. Soit vous pouvez recoudre le bouton pour serrer plus le poignet qui tombera au dessus de la main, soit vous pouvez faire raccourcir la manche par le poignet, ce qui est plus fin. Demandez à votre retoucheur de quartier, il saura faire. Demandez un devis. 20 à 30€ pour ces opérations. Oui ça coûte.

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Une veste se sélectionne à partir de l’exact tour de poitrine divisé par deux. 96cm = taille 48FR. Ou taille 46IT. Ou taille 38UK. Une veste trop petite ou étriquée est juste ridicule. Prenez garde à la largeur d’épaule aussi. Si vous êtes plus large, prenez une taille au dessus. Car après, vous pouvez faire cintrer la veste. Par la taille, au niveau des deux coutures côtés. Par le milieu dos si besoin, mais cette retouche doit uniquement s’ajouter aux deux autres reprises. Si trop de carrure dos, cela se reprend aussi. Si vous avez les épaules hautes, une petite retouche de la ligne de col et des épaules est facile aussi. Les manches peuvent aussi se cintrer et se raccourcir.

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Enfin le pantalon. Il doit avoir un peu d’aisance derrière la cuisse, pour s’assoir quand même. S’il est trop long, cela s’ajuste. Finir à un doigt du talon à l’arrière n’est pas déraisonnable. Si vous appréciez les bas très étroits, vous pouvez. Mais il faudra laisser l’aisance au genoux. Car si le tube est étroit, le mollet qui est rond va attiré le pantalon qui va casser en dessous du genoux. Une coupé légèrement carotte est préférable je pense.

ILLUS80-5Après ça, n’hésitez plus, un bon vêtement se retouche toujours et on peut tout faire. Plus la peine d’aller dans des marques que vous n’aimez pas pour bien tomber dans le modèle. Travaillez un peu à votre allure, vous en tirerez une certaine satisfaction.

La semaine prochaine, petites vacances. Je reviens vite. Bonne semaine, Julien Scavini.