L’entretien d’un costume

Des costumes me reviennent pour des réparations ou des corrections. Certains vêtements, même des années après sont comme neufs, impeccables comme au premier jour. Et puis à l’inverse, il y en a qui reviennent dans des états… Cela m’amuse parfois, comme cette belle veste coupée en laine, lin et soie « summertime » de Loro Piana, entoilée intégralement, et pas si vieille, qui était transportée dans un tote bag, en boule. Mon adorable client trouvait que le bouton se décousait. Pas de problème. Lui voyait la partie émergée de l’iceberg. Moi la partie immergée. Et quelle partie. Un chiffon, mais chiffon !! Intérieurement  je rigolais jaune. Comment est-ce possible d’être chagriné par le bouton mais pas par l’aspect général ? Diantre ! Enfin, j’ai repassé la veste au mieux après avoir recousu le bouton.

Certes ce n’est qu’un vêtement. Mais un beau vêtement, il faut y faire attention, en prendre soin, être délicat avec. C’est même la caractéristique du beau. D’être fragile, presque fugace. Voici quelques petites informations de bon sens :

  • Entreposer sa veste

La veste d’abord, il faut chaque soir la replacer sur un cintre en forme. Ce faisant, l’épaule va conserver son galbe. Et puis, il faut vider les poches. Que seul le poids du tissu repose sur le cintre. Les rabats de poches doivent être sortis et nets, la veste en position optimale sans pliure ou écrasement. Idem pour le manteau.

  • Entreposer le pantalon

Le pantalon a deux types de cintres adaptés. Le premier à pince, avec le pantalon suspendu par les pieds. Ce faisant, le poids du haut (ceinture, braguette, fonds de poches, etc) permet de tendre les lignes. L’autre à barre horizontale, impose un placement minutieux du pantalon, replié vers le genou, avec plis avants et plis arrières superposés et bien à plat. Dans les deux cas, le fermoir du pantalon doit être « ouvert ». On ne boutonne pas un pantalon qui est sur un cintre. Cela corne le fermoir et la ceinture !

Et puis il y a le valet de chambre, avec ses deux planches écrasant le pantalon. Why not. J’ai tendance à y oublier six mois le pantalon qui s’y trouve. Pour le coup il est impeccable. Le valet chauffant est une possibilité (de personne fortunée ?).

  • La question de la housse de costume & le sujet des mites.

Doit-on entreposer le costume ou tout autre vêtement dans une housse ? Je n’en suis pas complètement sûr. Si oui, il faut impérativement jeter dans le fond de la housse de l’antimite régulièrement renouvelé. Car il n’y a rien de mieux qu’un espace fermé et sombre pour que les mites arrivent. Elles adorent les placards où rien ne bouge, ou il n’y a pas de lumière et d’air frais. Bref, les intérieurs de housse. Pour ma part, j’entrepose mes costumes dans l’armoire, qui est ouverte plus ou moins tout le temps, où l’air circule, où il y a du mouvement et de la lumière. Bref, ce que les mites n’aiment pas. Ce qui ne m’empêche pas de traiter avec de l’antimite.

  • L’antimite précisément

Il existe sous deux formes en supermarché. En plaquette cartonné, par paire, sous forme de gel. Très efficace et odoriférant. L’efficacité est de trois mois, jusqu’à ce que le gel s’assèche. J’adore ce produit avec la découpe dans le carton permettant d’accrocher l’objet à la tringle de l’armoire. Vu le prix ne pas hésiter à en acheter une dizaine d’avance et à bien en mettre. Sinon, il y a les palets blancs (parfois emballés individuellement) moins odorants mais tout aussi efficaces. Ils sont vendus par sacs. A la boutique, j’en jette un peu partout sous les placards le long des plinthes. Sinon, je les dispose dans des gobelets jetables (en plastique ou en carton) ou des verres tout bêtement. En gobelet ou en verre, c’est très facile à vider tous les trois mois et à re-remplir. Enfin, il existe pour nous les professionnels des bombes aérosols, que l’on vide entièrement les veilles de week-end pour étouffer entièrement la pièce.

  • Repasser veste et costume

Pour lutter ensuite contre les marques d’usage, il y a le repassage. Peut-on le faire soi-même ? Je n’en suis pas si sûr. Le pantalon, pourquoi pas, c’est le plus facile en le plaçant bien à plat. Attention en arrivant en haut, attention aux plis des pinces. La veste, c’est déjà bien moins évident. Pour bien faire au niveau des manches, il faut investir dans une jeannette.

Conseil pour le fer, mettre à forte chaleur (presque au niveau de repassage du lin) et 100% de vapeur. Beaucoup de vapeur. Sur mon fer Calor, j’ouvre même l’entrée d’eau pour que l’air passe bien et que le dégagement de vapeur soit maximum. Ainsi je me passe de la patte mouille, et j’y vais directement avec le fer. La forte présence de la vapeur me préserve de bruler le tissu ou de lustrer la laine. Il ne faut pas s’appesantir toutefois et aller vite. La vapeur rend les lignes nettes.

ATTENTION néanmoins. Lorsque l’on repasse à la vapeur, il faut attendre un complet refroidissement du vêtement (ou de la zone repassée) pour bouger le dit vêtement. Car à chaud, vous aurez un résultat inverse à celui escompté, la laine gonflera et vous n’aurez aucune ligne nette. Vous ruinerez votre veste ou votre pantalon. Non, il faut repasser à la vapeur vive et laisser refroidir. Ainsi, les lignes se fixeront ! C’est pour ça que les pressings ont des tables aspirantes. Ils chauffent en repassant, puis refroidissent immédiatement par dépression du vêtement.

La patte mouille, c’est magnifique, mais il faut avoir un temps infini. Placer le torchon sec, l’humecter, presser le fer sec, attendre que l’eau parte, laisser refroidir, passer à la zone suivante, etc… Un travail fin il est vrai.

ATTENTION au repassage d’une veste en semi-entoilée. Vous pourriez décoller les toiles sous l’action de la vapeur. Une veste entièrement entoilée ne craint en aucun cas cela. Dans le cadre de toiles intérieures collées, il faut impérativement attendre le point « froid » pour bouger le vêtement.

  • Le coup de la salle de bain

On dit qu’il est intéressant de placer son costume dans la sdb lors d’un bain ou d’une douche très chaude. Pour que la vapeur ouvre les fibres de la laine et la détende. Ça marche, un peu. Surtout sur les manches de la veste et surtout sur le pantalon s’il est suspendu par les pieds (effet de poids de la ceinture, de la braguette et fonds de poches). Peu sur le corps de la veste elle-même. Méfiance que cela ne fasse pas gonfler les coutures non plus, effet inverse de celui recherché. En se détendant, les coutures de la laine peuvent avoir tendance à ne plus rester plates, mais à se tendre, bref à gonfler.

  • Mettre son costume au pressing

Évidement, on n’est pas obligé de s’occuper de son vêtement soi-même. On peut le confier à un professionnel. Ils sont rares les bons. Vous n’êtes pas obligés de demander un nettoyage. Un simple repassage peut suffire. Pourquoi vouloir laver tout le temps ? S’il y a nettoyage, je n’ai pas une grande amitié pour les pressings écologiques à base d’eau. Des clients y ont constaté des curiosités. Je préfère les nettoyages basés sur les solvants hydrocarbures comme le KWL. Net et sans effet sur la laine, les entoilages et les doublures.

Il faut dont faire la différence entre nettoyage complet et repassage seulement.

ATTENTION, les pressings généralement abiment les vêtements lors du repassage, en allant trop vite. Ils décollent les toiles collantes, créant des cloques ainsi, ou lustrent la laine sous trop de chaleur (action de faire briller la laine). Ce n’est pas le nettoyage qui est gênant, c’est le repassage. Privilégiez un endroit où l’on prend le temps.

  • Tous les combien ?

Des clients m’ont souvent rapporté mettre leur costume au pressing à chaque fois qu’il le mettait. Horreur et damnation. Dissocions veste et pantalon.

Le pantalon peut aller se faire nettoyer (cycle complet) tous les 8 à 12 ports. Soit, si vous mettez un costume deux fois par semaine, entre un mois et un mois et demi à deux mois.

La veste peut attendre. Deux fois par an ? Une fois par an ? Cela me semble bien suffisant. Une veste encaisse assez peu. Son allié le cintre tous les soirs et c’est bon.

Le manteau lui sera heureux au printemps de trouver le chemin du pressing.

Ne craignez pas une couleur différente entre la veste et le pantalon si vous dépareillez l’ensemble lors de l’étape pressing.

Peut-être allez-vous trouver cela peu ? Franchement, cela dépend de tout un chacun. Au niveau du pantalon, deux facteurs entrent en jeu. La transpiration et les odeurs corporelles associées, puis là où on s’assoie (transports en commun, mobiliers partagés dans les bureaux, etc.) Donc, suivant les usages et les lieux, oui, vous pourrez laver plus votre pantalon. Mais point trop n’en faut.

  • Les odeurs ?

Après une soirée ou être passé sous un orage, il est assez courant de trouver que la veste a une odeur, de tabac ou de chien mouillé. Pas d’inquiétude. Le mieux est de laisser l’ensemble sur un bon cintre, une nuit entière dehors à la belle étoile (mais abrité de la pluie quand même). L’air frais est souverain.

Un bon brossage de la veste pourra faire disparaitre quelques scories supplémentaires. Secouez votre veste. Vous pouvez même la retourner comme une peau de lapin pour exposer et aérer les doublures plutôt que l’extérieur.

Information : une veste entoilée intégralement perd plus facilement ses odeurs, n’étant composée que de matière naturelle. La toile collante incorporée dans les vestes semi-entoilées étant artificielle, elle perd plus difficilement les odeurs.

La variété et le nombre est une arme.

Voici un argument tout bête. Le volume fait la force d’une certaine manière. Une garde robe assez étendue permet d’entretenir moins. Les vêtements s’usent moins s’ils sont nombreux et qu’ils tournent souvent. Un costume ne peut pas être mis tous les jours. Surtout pas le pantalon. Quatre costumes semble idéal pour faire bien. Cela coûte un peu. Peut-être se rattrape-t-on ensuite sur le moindre entretien ?

Toutefois, l’exemple actuel l’illustre bien. Une bataille ne se gagne pas avec la plus grosse armée. Mais avec celle qui s’organise bien. Une penderie logique est bien ordonnée, si elle bien entretenue, est une vision de long terme !

Bonne semaine, Julien Scavini

Choisir une ou deux fentes dos ?

Lorsque j’ai commencé à réaliser des costumes, j’ai fait un choix, celui de proposer exclusivement deux fentes dans le dos des vestes. Une de chaque côté. Cette allure du dos des vestes, je l’avais acquise en fréquentant la maison Hackett, où les costumes coupés à l’anglaise, présentaient cette double fente. Je n’aimais pas du tout le genre une fente milieu dos, à la mode à l’époque et encore chez Dior par exemple ou d’autres maisons de tradition française.

Non, j’aimais cette double fente, permettant au fessier d’avoir de la place, et permettant aussi à la veste d’avoir de la mobilité autour du bassin. Cette double découpe dans les pans de la veste permet à celle-ci d’être très libre, plus libre. Moins empesée.

Et j’aimais cette tendance de la veste à double fente à créer comme un panneau en bas du dos, se décollant du fessier, et projetant ses coins aiguisés un peu loin du bassin. Une sorte d’allure racée, une forme d’allant en fait.

C’est un bon argument celui là d’ailleurs. Ce panneau rectangulaire se décollant en bas du dos donne du dynamisme, oui, à une veste. Nonobstant les récriminations, de la gent féminine en particulier, sur cet effet, examiné comme un défaut de couture. Parfois, on me demande si je ne mets pas des poids dans les coins. Je sais que cela se fait. J’ai tendance à penser que jamais le tissu n’aura la force de rester en suspension ainsi, et qu’avec le temps et l’usage, ce panneau sera moins strict et tendu, et qu’il s’avachira un peu. Et que donc les plombs dans les coins, c’est un peu du chiqué commercial.

Je continue de prôner la double fente. Je pense qu’elle est la plus à même de gérer les fessiers. Car avec une fente, il n’y a pas le droit à l’erreur. Une simple question de mathématique :

  • si le bassin manque de 3cm par exemple, la fente unique ouvrira de… 3cm. Autant dire qu’elle ouvrira complètement et de manière disgracieuse,
  • avec une double fente, si le bassin manque toujours de 3cm, cela fait 1,5cm par fente, ce qui est invisible,
  • étant entendu que la valeur de recouvrement d’une fente est de 4cm.

Il y a donc, c’est impossible de prétendre le contraire, une tendance de la double fente à plus pardonner le corps et à être plus généreuse pour les fessiers.

Si je reste convaincu de la double fente, il m’a bien fallu de temps à autre accepter d’en réaliser une seule. Je ne suis pas là pour contrecarrer (tous) les plans des visiteurs de l’atelier. Et j’ai pris grand plaisir à réaliser la fente milieu dos. En pensant bien à « donner » du bassin, c’est-à-dire à le faire généreux de dimensions. Pour que jamais la fente ouvre. Cela demande une certaine réflexion sur les valeurs de mesure.

Et j’étais convaincu du résultat. Car la fente unique porte en elle une esthétique des années 1920 que j’approuve. La fente unique, en donnant du bassin, donne de la hanche. Elle crée une silhouette particulière de dos, et même partiellement de face. La veste parait plus ronde, moins angulaire. Elle suit les courbes du corps et dessine des hanches presque féminines, un esprit recherché vers 1920. Chez les tailleurs, on dit que la veste « emboite » le corps. Mais il ne faut pas être chiche et donner du bassin, être généreux sur les cotes des flancs. Voilà deux bons exemples des années 1920 :

D’ailleurs, une fente et sans fente partagent les mêmes caractéristiques de mesures et d’esthétique. Il ne faut pas être chiche et en retour la veste dessine comme une silhouette de sablier, comme le montre la photo ci-dessus, même si, je le reconnais c’est le dos d’une veste de femme. Mais l’idée est bonne.

Vous l’aurez compris, faire une fente ou deux fentes pour un tailleur ne présente pas tellement de difficulté. Seulement, ne faire que l’une des deux options permet de s’appuyer sur la force de l’habitude. Moins il y a de réflexion, moins il y a de risque d’erreur. Plus l’on multiplie les paramètres, plus il faut creuser chaque sujet, avec un risque à la clef. Quoiqu’il en soit, du strict point de vue du sur-mesure, les deux options sont très valables. Et esthétiquement différentes.

En revanche, le prêt-à-porter qui doit par essence s’adapter au plus de monde, ne peut faire dans la finesse et le cas par cas. Le risque de ne faire qu’une fente en prêt-à-porter est principalement de très mal habiller l’homme qui a des grosses fesses. La fente va ouvrir en bas du dos. Désastreux pour la ligne générale. Cela fait comme une veste chiche et mal coupée. Pourtant, bien des marques qui ont pignon sur rue continuent de vanter cette ligne.

Pourquoi ? Car dans leur esprit, la fente milieu dos fait plus habillée, plus raffinée, plus digne. Là où la double fente fait plus décontractée. C’est précisément pourquoi les anglais l’ont inventé cette double fente, pour faire moins guinder. Pour donner de la fluidité à la veste et renouveler en souplesse le bon vieux costume de Savile Row. Un costume taillée à la serpette, habillement entre conservatisme, longueur de temps et spontanéité moderne. Là où la simple fente rend le bas de veste plus rigide et moins mobile. Plus précieuse ? C’est donc surtout une vision qui se joue sur cette question de fente. Intéressant n’est-il pas ?

Bonne semaine, Julien Scavini

En majesté

Aujourd’hui avaient donc lieu les obsèques que la Reine Élisabeth II. Un évènement particulièrement intéressant qui a clos une grosse semaine d’évènements forts intéressants également. Et télévisés.

Une pause au milieu de la guerre. Une pause au milieu de la réforme des retraites. Une pause entre Sandrine Rousseau et Jordan Bardella. Une pause au milieu du Covid. En bref, un instant de détente mentale alors même qu’une mort en est à l’origine.

Dans un monde où tout va trop vite et où le temps file sans que de moins en moins nous puissions le retenir, une telle durée de réflexion et d’introspection est rare. Et précieux. Dix jours à l’échelle d’une nation et de son histoire, vous me direz, qu’est-ce que cela représente ! Mais à l’échelle humaine, c’est long. Permettant ainsi de passer d’un état immédiat de stupeur à un état de peine raisonné et intériorisé.

Tout l’inverse de l’hystérie dans laquelle nous vivons aujourd’hui, où les évènements se repoussent les uns les autres à l’écran, et où même nos politiques nous entrainent dans un délire d’injonctions parfois contradictoires. En bref, nous avions là un moment de relative quiétude. Et pour cela, nous pouvons dire merci à Sa Majesté.

Mais nous pouvons aussi la remercier pour autre chose. Yves Saint Laurent disait qu’il faut vivre en beauté. Dans les deux sens du terme. En beauté dans un sens mêlé de panache et de dignité, question d’état d’esprit. Et en beauté dans un sens plus matériel, celui de vivre entouré de jolies choses.

Et bien dans sa mort, Sa Majesté des anglais nous prouve que cela va même au-delà de la vie. Nous n’avions pas seulement à l’écran de relatifs instants de détente sans actualité. Nous avions une apothéose du Beau. Du bien fait. Du bien ordonné. Une apothéose de la Qualité. Dans les silences même résidait la qualité lorsque dimanche soir, dans les aérogares d’Heathrow le silence s’est fait comme partout au Royaume-Uni.

Ces longs épisodes d’obsèques nationales furent l’occasion pour les yeux de voir se concrétiser l’alliance du magnifique et de l’érudition. D’abord il y avait cette organisation millimétrée qui avait comme vertu première de montrer, que dans une société de l’individualisme, il peut exister un esprit de corps très fort qui permet de mettre en scène, et de faire, des choses hors-du-commun. Et cela pendant une longue période. Il y avait la célébration du corps de la Reine. Il y avait aussi, et cela crevait l’écran, une célébration de la société dans le sens d’une communauté, des militaires à monsieur tout-le-monde en passant par les corps intermédiaires.

Il y avait ensuite la manière matérielle de voir le Beau. Les lieux, en commençant par ce survol merveilleux des lochs d’Écosse. Les villes. Les églises. Les palais. Tout cela respirant une histoire bien vivante. Et puis il y avait les berlines, pas récentes, avec leur robe « maroon » et leurs étendards, accompagnés de chevaux ou de motos. Sans parler des fleurs, si rafraichissantes.

Et puis, bien sûr, les vêtements. Les anglais nous en ont mis plein la vue. Du tissu de qualité, et des coupes proportionnées. Mention spéciale pour ce drap de flanelle rouge rehaussé de galons dorés. Une explosion visuelle. Je ne parle même pas des hérauts portant des tabards brodés, probablement les plus beaux et précieux vêtements qui existent encore en ce monde. Quant aux ecclésiastiques, ils étaient tout simplement épatants. Les habits de Vatican II peuvent retourner à la sacristie… Les militaires n’étaient pas en reste, quelle variété.

A chaque instant une tenue, à cet adage le Roi Charles III nous avait habitué. Aux divers habits militaires, il a associé la jaquette noire, celle de son mariage et un gilet avec bordure blanche, le slip. Le costume noir impeccablement coupé parachevait un dégradé hiérarchique savant, que des pochettes un peu fantaisie égayaient sobrement.

Les jaquettes étaient de plein droit de sortie et elles étaient incontournables dans les premiers cercles. Lors du Conseil d’accession à Londres, d’anciens premiers ministres étaient là pour la signature du Roi Charles. De Tony Blair à Boris Johnson, aucun ne la portait portant. Sauf un, âgé maintenant, seul à pouvoir se revendiquer Conservateur pour de vrai, John Major. Cela dit, à Westminster, Tony Blair et David Cameron la portaient très bien. Pas Boris Johnson, mais est-ce étonnant ?

Je me demandais si Emmanuel Macron serait en jaquette. Un ami me répondit « mais ce n’est pas notre culture ». Pourtant René Coty la portait très bien en présence de Sa Très Gracieuse Majesté, ce qui prouve bien qu’en France, on avait aussi le talent de faire les choses bien. Il est probable qu’une consigné ait été donnée pour que les hommes politiques du monde soient en costume noir. Sans baskets. En revanche, du côté des « Royals », uniformes militaires et jaquettes étaient bien là.  

J’ai une pensée en particulier pour David Beckham, ce footballeur tatoué dont je pensais depuis toujours que ses efforts d’habillement cachaient quelque chose d’artificiel et un peu surjoué. Qui s’installa dans la longue file d’attente vers 1h du matin, sans chichi, vêtu d’un manteau marine et d’une casquette, pour dit-il, être habillé comme son grand-père, monarchiste, aurait été habillé. Matérialisation d’une forme là encore de dignité.

Comme – il faut le dire très haut – les toilettes de ces dames. La collection de chapeaux que l’on a vu pendant dix jours est une consécration de cette mode vieux style. Quelle classe.

Chaque jour de ce long périple menant au tombeau fut l’occasion de combler quelques instants un important désir de Beau, de le respirer à plein poumon. Pour se convaincre qu’on ne vit pas que dans un monde ordinaire. Que l’érudition peut s’associer au magnifique. Que la première n’est pas obligée d’être seule, supérieure et hautaine et un fait lointain. Et que le magnifique n’est pas seulement réservé aux musées et aux intérieurs privés, ou un fait de Walt Disney. Que oui, l’érudition peut se mêler au magnifique, pour donner du Beau, sans toutefois entacher la dignité, bien au contraire.

Les anglais ont perdu une Reine. Mais ils n’ont ni perdu leur élégance, ni leur dignité. Pouvons-nous en dire autant de ce côté de la Manche ?

Bonne semaine, Julien Scavini

Ce que nous aimons n’est pas nécessairement bon pour nous

Chers lecteurs, toutes mes excuses pour cette longue pause estivale. Le travail et l’activité ne manquent pas et il n’est pas toujours aisé de trouver le temps et le courage de rédiger ces quelques lignes.

Je me félicite de constater qu’années après années, le plaisir pour la question sartoriale se maintient. Et que nombreux sont les messieurs à venir pour des costumes, pour le simple fait d’avoir un beau costume. Je me félicite que le plaisir l’emporte sur l’obligation, dans une société où par ailleurs, le costume est certainement en perte de vitesse. D’autant plus depuis l’épidémie de Covid. Il y a encore et toujours une envie. Liée ou non au travail d’ailleurs.

Et les jeunes je le vois bien sont un moteur essentiel de ce mouvement. Au fil de rendez-vous riches en questionnements et en souhaits, je prends plaisir aussi à répondre à ce désir de Beau. A vouloir bien faire.

Je suis toutefois et parfois décontenancé par les demandes. Le but est souvent le même, construire une jolie garde-robe bien étayée. Complétée par quelques pièces bien cousues de chez Drake’s, Asphalte ou Pini Parma.  J’écoute et fais en sorte de présenter ce qu’il faut avoir, quelques tissus classiques et simples.

Pour de nombreux jeunes, ce costume sera unique. Un vêtement parmi d’autres. Et très vite je constate que pour ce beau costume, la recherche ne porte pas sur un essentiel, mais bien au contraire, sur quelque chose de bien plus fort, prince-de-galles très marqué avec un carreaux rouge, ou rayure craie fortement dessinée sur un fond très clair.

Grâce à la magie d’internet, les photos d’inspiration arrivent vite, façon Suit Supply. J’acquiesce et cherche alors les bons tissus, ceux qui correspondent à cette empreinte visuelle exubérante.

Au fond de moi, je ne peux m’empêcher systématiquement de penser que cette envie, n’est pas nécessairement bonne pour le client. Que peut-être quelque chose de plus simple pour commencer, de plus facile à mettre et à remettre serait mieux. Qu’un bon costume marine avec deux pantalons ferait bien le job. Mais bon, je ne peux forcer la main. Alors je l’accompagne au mieux, le but final étant de donner le sourire.

Je continue toujours toutefois de me poser cette question. Ce que nous aimons n’est pas nécessairement bon pour nous ? Faut-il toujours suivre son envie, à quel point doit-on l’aiguiller et la rendre rationnelle ? D’autant que nous parlons d’un peu d’argent là, donc de la valeur d’un investissement.

Dans le cadre de la construction rationnelle d’une penderie élégante et fonctionnelle, peut-être qu’avoir un bon costume bleu avec deux pantalons serait préférable à l’achat directement d’un costume expressif. Qui seraient plutôt le sujet suivant.

Et ce raisonnement peut bien évidemment tenir pour beaucoup de facettes de la vie.

Il y a avec internet et surtout Instagram une dualité qui s’installe et qui s’exacerbe. A la fois l’acte d’achat peut se réfléchir en amont et se nourrir d’une réflexion dans un temps long. Ce beau costume, on peut le réfléchir patiemment, lire et étayer un raisonnement d’achat. Et à la fois, l’acte d’achat est orienté vers ce qui est frappant, marquant, qui permet une image distinctive immédiate. Un « Beau » un peu féroce, celui que l’on voit sur « l’influenceur ».

Il existe toujours une balance entre le fonctionnel et le plaisir. Le temps long et le temps court. Et le costume d’une certaine manière actuellement, lorsqu’il est un achat plaisir plus qu’un achat d’uniforme, s’inscrit dans ce schéma. Où est le curseur ?

Dans le même temps, je ne fus pas moi-même un exemple de rationalité. Lorsqu’encore étudiant je faisais acheter à ma mère une veste d’été en lin marine à forte rayure tennis et revers en pointe. Pas franchement une veste utile dans une penderie. Un simple modèle beige eut été plus rationnel. Et pourtant, je me souviens de cette veste avec un grand plaisir. Je l’aimais beaucoup.

Alors ce que nous aimons n’est pas nécessairement bon pour nous ? Tout dépend quel bout de notre cervelet nous cherchons à contenter. Aucune dépense finalement n’est utile une fois le strict nécessaire satisfait. Mais il y a toujours une petite part de vanité à satisfaire, de légère extravagance. A chacun de placer le curseur où bon lui semble. Ce que j’aime est-il bon pour moi ?

Dimanche, c’est jour d’élection

Ils sont douze, mais dimanche soir, il n’en restera plus que deux. Nous sommes déjà au premier tour de l’élection présidentielle 2022. Quatre femmes pour huit hommes sont en lice. Et le costume reste toujours l’habit incontournable des politiques, comme on peut le constater sur les affiches placardées devant les bureaux de vote.

Incontournable je dis, à l’inverse de toutes les incantations que l’on entend ça et là sur la décontraction à l’œuvre et l’abandon du vénérable costume et encore mieux, de la cravate. Oui, mais, il y a des instants plus importants que d’autres. Et le costume, ou le tailleur s’il est féminin, est un marqueur de ces instants. Amusons nous à regarder ces affiches justement, dont le montage est ci-dessous.

Honneur aux dames. Valérie Pécresse, Anne Hidalgo et Marine Le Pen ont fait un choix d’une similarité amusante, t-shirt blanc col en V et veste bleu foncé. Dans le cas de Marine Le Pen, probablement est-ce un chemisier en soie mais l’effet est le même. On nous a toujours dit que la mode féminine était plus libre et plus inventive. On nous aurait menti !

Elles ont toutes trois poussés la similarité jusqu’aux pendentifs. C’en est presque confondant finalement. Je note principalement que l’étoffe du veston de Marine Le Pen parait plus belle, d’un bleu plus profond et riche. Avec un prénom pareil, c’est encore heureux ! Valérie Pécresse a fait le choix d’un modèle croisé de son côté. Quant à Anne Hidaldo, elle a choisi le minimalisme, avec une veste au bord sans revers. Et surtout au fond, une qualité de photo digne d’un photomaton à deux euros, sans relief aucun. Elle pourra présenter son affiche pour refaire sa carte d’identité au moins, ça lui aura servi à quelque chose.

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Reste Nathalie Artaud, sans bijou et sans tailleur, simplement une chemise en popeline imprimée. Et des lunettes rouges, bien rouges. Comme le fond d’affiche de Philippe Poutou, qui partage avec sa camarade ce goût pour le vêtement décontracté et sans chichi. Amusante similarité là encore des chemises imprimées ! C’est ce qu’on appelle une tendance. Sur l’affiche de Poutou, on arrive presque à lire la marque sur le bouton. Cela m’aurait amusé de savoir. Mais je n’aurais pas voulu la même tout de même.

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Les sept autres messieurs sont en costumes. Bleus, sauf deux, le premier étant Fabien Roussel. Je l’ai souvent remarqué à la télévision, il s’habille pas mal et là, je suis content de ce costume, un fil à fil gris anthracite de fort bonne tenue, avec une petite surpiqure qualitative. Avec une chemise délicate en popeline. Cet homme a de l’allure et sur l’ensemble des photos google, je suis assez convaincu, avec de la variété, revers classiques ou en pointes, bleus indigo ou ardoises, gris cette-fois. Ça se tient !

A l’inverse, il y a Monsieur Jean Lassalle. Je tique sur l’état du costume, qui en a probablement vu d’autres avec des épaules incertaines et un aspect général un peu ternis. Qui me fait dire que non… peut-être est-ce un costume bleu marine et non pas gris ? Mince alors ! C’est dommage, car cette cravate club est intéressante, au milieu de politiques qui n’osent rien d’autre que l’uni. Elle est jolie sa cravate, même si le nœud est un peu large pour ce petit col. Chemise est bleue, choix unique.

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Cravate aussi marquée chez Jean-Luc Mélanchon. Un bon rouge synonyme d’Internationale triomphante. Remarquez que l’affiche ci-dessous n’est pas la même que sur le montage en haut. Allez-voir. Et oui, il me semble que cette même pose est réutilisée avec des fonds différents et que la colorimétrie du costume est plus ou moins ajustée. Elle est franchement bleue sur le montage général. Les soviétiques déjà faisaient des montages savants. Ils pouvaient même retirer des gens sur les portraits. Je m’interroge sur le flou au niveau du col de chemise. Qu’ont-ils trafiqués ? Auraient-ils rajoutés sa tête sur le costume d’un autre ? Pas celui de Georges Marchais toujours, il était plus beau. Ou lui ont-ils gommé des rides ? Y’a quelque chose de trafiqué là.

Le plus étonnant est l’absence de la veste de charpentier, ou veste de peintre, ou veste d’ouvrier dont il nous avait habitué. La veste classique, anglaise et bourgeoise est revenue, mais avec des revers bien chiches me semble-t-il, et un tissu peu enthousiasmant. Comme la République, c’est lui, je le mets seul dans ce paragraphe.

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Restons à gauche une dernière fois. Yannick Jadot n’a jamais l’air d’un écolo. Cheveux bien peignés, chaussures qui ne montrent pas les doigts de pieds et cravates. Souvent la cravate, et le col roulé parfois. Et comme Monsieur Roussel, il y a un peu de variété dans ses costumes. Sur son affiche, on voit très peu de chose. Mais suffisantes pour juger que l’étoffe est de qualité, de la laine fil  à fil bleue, avec une délicate surpiqure du bord du col, signe d’un bon costume. La cravate enfin, qui pointe à l’angle est une grenadine. Ça c’est bien. Chic et sobre.

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Pas chic en revanche la veste de M. Nicolas Dupont-Aignan. Ah ces revers, c’est indigne. Rien à dire de plus. Si. Qu’il pourrait oser une cravate avec plus de relief. Je lui proposerai bien un modèle bleu à pois rouges. Mais il est interdit aux candidats de mettre du bleu, du blanc et du rouge dans l’affiche…

Passons à Eric Zemmour. Quelle déception ce petit col encore, de veste et de chemise, double peine !  Une veste indigne qui le fait retomber sur son style d’avant campagne, lorsqu’il était à la télévision. Je trouve cela d’autant plus dommage que pendant la campagne, il s’était refait un look plus précis, avec de nouvelles lunettes et des costumes marines forts bien coupés, aux épaules nettes et aux cols cravatant bien. Costumes qui, je m’étais laissé dire, venaient de chez Arthur & Fox. C’était bien. Là, on retombe dans le chiche.

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Et puis, il y a Emmanuel Macron, le Président. Choix unique, celui d’un pardessus droit à collet. Est-ce une photo réutilisée sans prédestination pour la campagne ? Que penser de ce choix du manteau ? Qu’il ne craint pas la pluie, et ce faisant est-ce une allusion qu’il est préparé et résistant ? C’est remarquable au sens premier du terme en tout cas. Peu à dire par ailleurs. Je note la même cravate que Yannick Jadot, une discrète grenadine. Et un regard de Joconde.

Paradoxalement, à l’issue de ce petit tour d’horizon, ce sont Yannick Jadot et Fabien Roussel qui portent les plus beaux costumes. Certes pas de la très grande qualité italienne, mais des vestes honnêtes coupées dans de beaux tissus. Je ne l’aurais pas prétendu initialement. Qui l’eût cru. Voici un petit amusement sartorial qui ne vaut en aucun cas profession de foi. C’est dimanche que l’on vote, n’oubliez pas.

Bonne semaine, Julien Scavini

Level expert ?

Lors d’une prise de mesure par le tailleur, beaucoup de questions sont posées. Quelles sont les formes de poches, la largeur du revers appréciée, le niveau d’aisance général, et plus encore. Le novice est totalement enseveli sous cette myriade d’interrogations, et pour chaque point, il faut fournir une réponse visuelle et indiquer ce qui se fait, ne se fait pas, où est la mode, etc.  Une vraie exégèse. Qui généralement tend au normatif. Le tailleur fait alors ce qui est dans l’air du temps. Veste courte, petits revers, pantalon fuselé, tel est le quotidien du tailleur qui veut faire plaisir, sans brusquer les habitudes.

Et puis il y a les clients plus experts. Eux savent répondre précisément sur toutes ces questions. De style d’abord. Poches. Fentes dos. Épaule classique et montée, ou napolitaine. Ajusteurs latéraux ou passants de ceinture. Etc. Une promenade élégante, même si bien sûr, toutes les réponses ne sortent pas spontanément. Cela dépend de chacun.

Ces éléments de style sont facilement appréciables et de nombreux clients, novices ou plus confirmés ont les réponses, avec plus ou moins de célérité. Parce qu’ils sont visuels. Et confrontables à des exemples en vrai, que ce soit une photo sur un téléphone : « ah oui Sylvain avait des poches comme ça aussi sur son costume », ou parcequ’une veste présente cette caractéristique dans l’atelier du tailleur.

Et puis au-delà de la notion de style, il y a les mesures. Alors là, il faut être de niveau plus expert pour avoir des notions. Les mesures sont la partie du tailleur penserez-vous. C’est vrai. Sauf pour trois en particulier, facilement saisissables par le client, car renvoyant directement à un style.

Première question : quelle ouverture du bas de pantalon ?

Deuxième question : quelle largeur de revers de la veste ?

Troisième question : quelle longueur de veste ?

Avec le temps, je remarque que les clients avec un niveaux « senior » ou « confirmé » comme on dit en entreprise, ont souvent des réponses assez précises sur ces points.

  1. 19cm
  2. 8,5cm pour un col classique, 11cm pour un col de croisé
  3. 74cm

Évidemment, ces trois réponses sont données purement à titre indicatif. Il n’est pas si facile de retenir des chiffres, là où des notions de formes sont plus assimilables.

Cela dit, bien sûr que tous les passionnés n’ont pas ces notions en tête. Ils s’en remettent au professionnel et font confiance. Et n’occupent pas leur esprit avec de telles balivernes inutiles. Quelques uns toutefois s’amusent à distiller ces trois mesures au tailleur. Ils sont chef d’orchestre, et conduisent la partition. Le tailleur note et acquiesce, satisfait le plus souvent de lire la même musique !

Bonne semaine, Julien Scavini

Petit amusement pictural

Petit amusement ce soir autour d’un tableau. Je vous invite d’ailleurs à vous livrer à ce petit jeu en commentaire.

Paris brille en ce moment de belles expositions. Il y a à la Fondation Vuitton, La Collection Morozov. Icônes de l’art moderne. Et au Petit Palais, Ilya Répine. Peindre l’âme russe. La foule s’y presse. Malgré l’encombrement des salles, voilà une bien heureuse façon de commencer l’année et de surtout, de déconnecter de ce jour sans fin qu’est le Covid et ses informations associées. Du beau.

Un ami m’a envoyé une photo d’un tableau de 1873, d’Ilya Répine (1844-1930). Voici la photo :

Le cartel est le suivant : « Répine livre ses premières impressions de Paris dans des scènes de genre, qui étaient alors à la mode. L’artiste choisit comme décor une rue animée de Paris, reconnaissable à la colonne Morris qui fait la réclame pour un bal populaire. Mais le spectacle est aussi dans la rue, mené par cet habile charlatan qui fait l’article et propose des fioles de différentes couleurs, à une assistance médusée. »

Je ne sais pourquoi, j’aime beaucoup ce tableau. Tout un monde y figure. Un vieux monde. Un autre temps.

Mon ami me posait une question à propos du monsieur asiatique au milieu. « Le chapeau haut-de-forme n’est-il pas exclusif des soirées et tenues habillées ? »

La réponse est à deux niveaux. Oui, avec le temps, le haut-de-forme est bien devenu le chapeau habillé. Celui que l’on porte avec la queue-de-pied, ou la jaquette. Le chapeau des bals ou des mariages. Ou des courses à Ascot.

Mais non par ailleurs. Car en 1873, c’est un chapeau bien plus courant, pour la simple raison que tout le monde porte un chapeau. De par le fait, ce modèle est plus usuel. Les adaptations de Dickens en font souvent grand usage, pour les riches comme pour les pauvres. Pensons aussi que le haut-de-forme repliable existe. Il s’appelle le chapeau-claque ou le gibus. La peinture ne nous dit pas s’il s’agit d’un haut-de-forme de grand qualité, un « huit reflets » comme ils étaient parfois appelés, ou un bête chapeau de troisième main.

Voilà pour la réponse.

Toutefois, ne nous arrêtons pas là. Continuons de regarder ce chinois. Lui nous regarde bien.

Son chapeau tout de même colle bien avec sa tenue, qui est plutôt élégante. Gilet et pantalon noir, cravate nouée (on disait une régate à l’époque). Il n’y a pas de dissonance entre cette tenue et son couvre-chef.

Toutefois, il porte une blouse. D’où la confusion de mon ami. J’évoquais avec lui la possibilité que ce chinois, voulant assister au spectacle, aurait rapidement pris son chapeau et n’aurait pas enlevé sa blouse. Son frac ou sa redingote restant sur la patère. Il n’a pas pris le temps non plus de resserrer son col de chemise qui baille un peu. Ou alors est-il en pause. Peut-être cache-t-il une cigarette dans son dos ?

L’homme au premier plan à droite, celui qui se fait alpaguer par le margoulin, porte lui la tenue complète, avec redingote croisée. Tout en noir.

Mais notre chinois a une blouse. Là est le jeu de ce soir. Quel peut bien être le métier de celui-ci ? Pourquoi porte-t-il une blouse ? Et l’homme à côté aussi. Sont-ils collègues ?

  • Ce ne sont pas des peintres. Leurs blouses sont éclatantes.
  • C’est une blouse que j’ai vu sur des menuisiers. Le sont-ils ? Mais notre chinois n’aurait peut-être pas un si joli costume dessous.
  • C’est une blouse de sculpteur peut-être. Métier érudit. Est-ce que l’homme en bleu à droite est son assistant ?
  • Ou l’inverse, l’homme en bleu est-il un sculpteur de renom auprès duquel notre chinois se formerait ?
  • Mais l’homme en bleu porte des sabots tout de même.
  • Sinon, autre hypothèse. Notre chinois serait-il … préparateur en pharmacie ? Cela expliquerait la blouse ET la tenue élégante.

On peut continuer à disserter sur le sujet. Que voyez-vous de votre côté ? Qu’en pensez-vous ? Quelle hypothèse étayiez-vous ? Nous ne saurons jamais. Alors autant s’amuser ! Pour vous, que fait donc ce chinois ?

Amusez-vous bien et belle semaine ! Julien Scavini

La difficile question de la transition

Rassurez-vous, nous ne sommes pas là pour discuter du changement de sexe, sujet à la mode. Mais d’un thème bien plus prosaïque, celui de la transition de garde-robe, autrement dit, du long et fastidieux apprentissage du goût. Voire plutôt, de son goût.

La question m’est posée assez régulièrement par de jeunes clients – parfois pas si jeunes d’ailleurs – de comment appréhender la transition entre une penderie de style ou de forme jugée dépassée, à une nouvelle penderie. Sans être millionnaire, ce qui permettrait évidemment de tout refaire d’un coup. Hypothèse intéressante d’ailleurs. Et si vous gagniez une fortune professionnelle ou au loto. Fonceriez-vous chez un tailleur ou un magasin en particulier pour tout racheter ? Solution facile. Presque trop peut-être.

Un client est récemment venu commander un costume. Ligne plutôt classique, avec un pantalon assez fuselé tout de même. A l’essayage, avant de terminer les manches de la veste, nous avons ensemble regardé les manches de sa chemise. Qui n’étaient pas, nous étions tous d’accord, assez longues. Mais comme il dit,  « elles sont toutes comme cela. » Devions-nous respecter ces manches courtes et faire des manches de veste encore plus courtes ? Non, nous optâmes pour une solution rationnelle, celle consistant à couper les manches de veste comme il faut, vers la bosse de la tête du cubitus. « Il me faudra refaire les chemises petits à petits ». Hélas je ne pouvais pas dire autre chose.

J’avais moi-même beaucoup butté sur cette épineuse question, avec la chance toutefois d’avoir trop souvent des manches de chemises trop longues, qu’un retoucheur facilement pouvait me raccourcir. La tâche délicate fut de trouver un retoucheur qui ne me prenne pas une fortune pour cela, je n’étais qu’étudiant.

Quelques semaines après avoir récupéré son costume, notre client est revenu ravi. Il a recommandé un second pantalon, pour avoir un peu de durée de vie sur ce costume. Mais il a choisi de prendre une coupe de pantalon résolument plus classique, un peu plus droite et intemporelle. Dont acte, nous avons repris quelques mesures. A la livraison, il fut si enthousiaste qu’il a fait retoucher, dans le sens d’agrandir, le premier opus. Son goût avait évolué.

C’est le plus fort écueil lorsque l’on débute. J’eus bien des soucis avec cela au début de ma boutique, pour moi-même. Je testais beaucoup, surtout les pantalons, parfois avec des modèles franchement larges. Et même si j’avais quelques costumes, il n’était pas facile de composer assez de tenues sobres et élégantes pour tous les jours de tous les mois de l’année au travail. Je devais jongler entre des chemises médiocres et d’autres plus belles. Des costumes moyens et d’autres très biens. Certains jours enchanteurs, tout allait ensemble. D’autres, c’était un peu l’as de pique.

Quand bien même on aurait l’argent pour tout faire, je ne suis pas convaincu que cela soit bon et utile. Car en même temps que la penderie se structure et évolue, que l’on est content d’acquérir des vêtements beaux et bien fait, le goût lui-même se crée, et évolue. Et c’est précisément parceque l’on porte des vêtements qui ne vont pas toujours bien que l’on se rend compte et que l’on mesure les évolutions. Et que l’on en prend conscience.

Ce faisant, ce qui est un regret de jeunesse, celui de ne pouvoir pas bien faire tout de suite, devient avec le temps une force. Une assurance en somme.

On ne peut mesurer la perfection de quelque chose qu’à l’aune de ce que l’on a testé, traversé et connu. Avoir de piètres vêtements, faire des erreurs d’achat, ne pas bien faire comprendre ce que l’on veut au tailleur ou au vendeur arrive. Et arrive à tout le monde. Il faut parfois comme le dit l’expression, « mettre son mouchoir dessus » et passer à l’étape suivante.

Un jour chez Old England, j’avais timidement esquissé une remarque sur la longueur des manches d’un trench. La vendeuse avait cru que je voulais raccourcir, ce qu’elle fit. Je n’avais pas osé parler plus. Les manches après furent trop courtes. Je le portais comme cela pendant quelques années. Et puis tant pis.

Je me souviens aussi, par un empressement heureux, avoir acheté par correspondance aux États-Unis deux paires de souliers Alden, pour un certain prix plus la douane. Sans trop connaitre ma pointure. Qu’est-ce que j’ai souffert dans ces richelieus trop petits. Je les ai portés un peu, puis je les ai donnés. Je n’aurais eu qu’une paire, c’eût été préférable. C’est comme ça.

Surtout que jeunesse passant, on découvre une chose, c’est que la penderie idéale n’est qu’une vague idée, et qu’à mesure qu’on pense y aboutir, la vie et ses chemins remettent en question cet idéal. Combien de jeunes papa ont pris des kilos à l’arrivée de leur premier enfant, devant faire définitivement une croix sur les pantalons en 38 ?

Et puis soit même on peut se lasser d’un goût que l’on pensait sûr. Un client d’un certain âge, au look affirmé de vieux rockeur, me confessait que dans sa jeunesse, il cherchait des meubles de style Chippendale, des fauteuils en cuir et des souliers Alden, point de départ de notre conversation. Le vrai style Old England, où d’ailleurs travaillait son père. Et qu’après la quarantaine, il n’en avait plus rien à cirer. Mais rien. Ce qui ne l’empêchait pas d’aimer les chemises en « sea island » et les chinos confortables en coton et cachemire.

La transition entre une garde-robe que l’on juge dépassée et une nouvelle plus en adéquation avec un apprentissage normal des élégances de la vie est un processus heureux, mais certes fastidieux. La vie est longue. Et probablement constituée de bien des cycles. L’important c’est de faire un effort. Point de se rendre malade pour de simples questions de tissus. Il faut relativiser et avancer tranquillement. Avec patience, on peut arriver, sans s’en rendre compte, et parfois assez vite, à une penderie homogène, raisonnable et élégante. Qui presque instantanément sera l’objet de nouveaux questionnements et de possibles redirections!

A méditer. Belle et bonne année 2022. A bientôt, Julien Scavini

La veste rose de Daniel Craig

C’est en suivant l’actualité facebook du Prince Charles que j’ai découvert la soirée d’avant-première du dernier James Bond à Londres, au Royal Albert Hall. J’étais plus intéressé par son smoking et la Rolls qui serait de sortie, que par les péripéties de l’agent anglais. Intéressé aussi de voir le Prince William, qui avait pour l’occasion choisi une veste en velours noire et des souliers type slippers aussi en velours. Une tenue très lounge et digne d’intérêt, si seulement les proportions n’étaient pas si chiches. Et puis au détour des photos, il y avait Daniel Craig.

J’avais vu sa veste de velours rose poudré. « Tiens me dis-je. » Et puis plus rien, je passais à autre chose. Seulement, plusieurs personnes m’en ont parlé à la boutique. « Avez-vous vu la veste de Daniel Craig? Qu’en pensez vous? Oh la veste de Daniel Craig, superbe. ou Spéciale cette veste non? » Alors j’ai re-regardé cette veste. Qu’en penser?

Et bien que du plaisir. Pour plusieurs raisons.

1- D’abord je suis heureux d’un assemblage de vêtements qui est de très bon goût. Car je le rappelle, la base de la tenue de Daniel Craig est le smoking. Il en porte le pantalon, les souliers et le papillon. Tous noirs avec une chemise blanche. C’est donc une base formelle et tout à fait classique. La touche de couleur est apportée en harmonie avec le reste. Le pantalon n’était pas bleu ou gris et les souliers des derbys marrons mal cirés. Vous voyez ce que je veux dire? L’ensemble était maitrisé. Pas de cacophonie vestimentaire, pas de loufoquerie. En bref, Daniel Craig n’était pas déguisé. Il y a de manière sous-jacente une maitrise intelligente du code. D’ailleurs on sait qu’il connait bien le smoking, il le portait classiquement à toutes les autres avant-premières. Pour sa dernière, il change un peu. Tant mieux pour lui.

Donnez une telle idée à un quidam, et vous trouveriez un pantalon à carreaux, un papillon dénoué (que bien des stars françaises trouvent plus « marrant ») et des lacets de chaussure rose. Exemple. Dans les personnalités diverses ce soir là, j’ai repéré deux tenues totalement hideuses, voyez ci-dessous. Franchement un smoking rose mal coupé jurant avec le noir, et un pantalon de smoking gris. Franchement c’est laid… !

1bis- Daniel Craig a le ton juste lui. Il dénote, tout en prouvant une maîtrise du smoking et de ses finesses. Comme le smoking blanc. Il comprend les degrés de variation autour de cet habit du soir. Il ne cherche pas à casser les codes de cet habit du soir, avec une lecture premier degré bancale. Il respecte cette tenue traditionnelle sans la renverser, avec les bons souliers, le bon papillon. Il n’en fait pas trop.

2- Ensuite, il s’agit là d’une itération intéressante d’un sujet qui m’est cher, celui de la veste de cocktail que j’évoquais ici. Pour quelqu’un qui possède déjà un smoking, l’idée de faire couper une veste dépareillée mais fonctionnant avec celui-ci est intéressante et pratique. Shantung autrefois, velours aujourd’hui, voilà une veste heureuse, et qui sort de l’ordinaire et du très classique registre noir & blanc. Presque toute la panoplie du smoking est employée. Sans la veste. En passant, j’avais toujours imaginé ce modèle de veste droit à col châle. Et bien en croisé, c’est très sympa aussi.

3- Par ailleurs, Daniel Craig prouve ainsi qu’il ne faut pas fuir la couleur. Et qu’au contraire, sur un homme, c’est extrêmement élégant. Ça donne même bonne mine. Pour autant que cet apport de couleur soit modéré, ici par le noir et le blanc.

4- J’ai lu par-ci et par là enfin, que Daniel Craig prouvait ainsi que les hommes de plus de cinquante avait le droit de s’amuser et de s’affirmer. Je ne saurais juger la véracité de cette affirmation du bas de mes trente-cinq ans. Cela dit, il ne faut jamais avoir peur de s’affirmer dans le vêtement. J’oserais dire que Daniel Craig prouve surtout que l’on peut être un homme, un vrai, et s’intéresser à ce sujet. Au point même de frapper fort. La veste de velours rose n’est pas exclusive des meetings d’Act-Up. Mais il aurait pu tout aussi bien porter un velours jaune, orange ou vert. C’est cette envie de montrer quelque chose de raffiné et d’étudié qui me plait là.

5- J’apprécie d’autant plus cette veste en velours que le dernier exemple en date sur le sujet m’avait assez déplu. Il s’agissait de la veste orange de Kingsman. Je n’aime pas ce noir aux revers qui est dur visuellement, et marque trop le V de la poitrine. Avec la veste rose de Daniel Craig, il y a une touche de simplicité plus heureuse.

Toutefois, si j’encense cette jolie veste rose aux poignets retournés, détail sartorial raffiné, je peux aussi apporter un bémol. Car il y en a. Cette veste, il lui manque carrément une taille. Ses biceps explosent les têtes de manches et font saillie. L’épaule ne place pas bien et le col a du mal à appliquer. S’il est statique, tout va bien, mais dès qu’il bouge, tout part de travers. Les avant-bras sont si serrés qu’ils remontent vers le coude découvrant allègrement les poignets mousquetaires. D’autant que le velours (je précise probablement en coton, ou coton-modal) n’a aucune élasticité naturelle. Une veste en laine accompagne le corps. Une veste en coton, ou donc en velours, est figée, rigide et fait très vite carcan. Il faut donc impérativement lui donner du mou. Et donc une taille de plus surtout en haut du buste.

En dehors de ce petit point négatif (notez qu’il n’est pas le seul à confondre « veste sur-mesure » et « veste collante »), je suis heureux de cette prise de risque vestimentaire. Cela donne envie de bien faire, et de mieux faire. C’est un témoignage que le beau vêtement n’est pas out-dated.

Bonne semaine, Julien Scavini

L’hommage à Jean-Paul Belmondo

Il y a quelques jours, un client me demandait pourquoi je n’avais pas fait d’article sur Jean-Paul Belmondo pour lui rendre hommage d’une manière sartoriale. J’étais un peu pris de court, car je venais à peine d’apprendre son décès et l’hommage national était déjà prévu pour le lendemain aux Invalides. Cela dit, en quelques minutes, je réalisais aussi qu’au fond, je connaissais très peu l’acteur, à part quelques vagues souvenirs du Cerveau, et encore, surtout pour David Niven. Pas un sujet facile pour moi. Cela dit, pourquoi pas me suis-je dit.

Le lendemain, les Invalides raisonnaient de la musique de la Garde Républicaine et nombre de personnes se présentèrent pour voir l’hommage. Je vis quelques images à la télévision, au moment du discours de son petit-fils. Entouré d’autres jeunes, je me suis alors dit que les costumes-cravates avaient un peu de tenue, sobres et bien coupés. Ce petit groupe avait un peu d’allure.

Et puis au cours de ma recherche sur le sujet, je fus attiré par des galeries photos des obsèques, à l’église Saint-Germain-des-Prés. J’aime bien ces galeries photos proposées ça et là sur internet, genre Point-de-Vue et Images du Monde. Voir les célèbres de façon ordinaire.

En les parcourant, je me suis dit non. Je ne vais pas parler de Jean-Paul Belmondo, je vais parler de ceux qui sont venus le voir une dernière fois, l’accompagner pour cette traversée du Styx. Pourrais-je penser que ce n’est pas un évènement anodin?

Toutes ces photos ont été prises à l’entrée de l’Église, ou à la sortie. Dans l’ordre, commentons :

  • Antoine Dulery a fait l’effort d’une cravate. Et l’Abbé Pierre le remercie d’avoir sélectionné son dépôt-vente pour trouver un costume. Sa compagne n’a trouvé qu’un jean de son côté.
  • Bernard Murat a une jolie veste sport. J’ai la même pour aller chez Castorama.
  • Albert Dupontel doit avoir une ardoise chez son teinturier pour ne plus oser y retourner.
  • Francis Huster a fait un vrai effort remarquable. Dommage que l’étiquette du manteau soit encore en bas de manche. Probablement pour se le faire rembourser le lendemain?
  • Guillaume Canet a un joli costume. Bleu.
  • Pierre Vernier pensait se rendre aux floralies.
  • Michel Hazanavicius ne voulait pas se changer avant d’aller au buddha bar. Alors autant ne pas en faire trop. Sa compagne est pieds-nus. Bah pourquoi pas. Aussi à l’aise à la plage que dans les églises!
  • Pierre Richard doit être le père de la Capitaine Marleau.

Je restais coi. Je ne savais même plus quoi penser.

D’abord je me suis dit. A leurs niveaux de rémunération, ne pas pouvoir sortir une fois de temps en temps dans un costume noir un peu décent me sidère. D’autant que le costume noir, c’est presque l’incontournable depuis plusieurs années. Enfin quoi ? Un costume. Noir. Repassé. Trois mots simples.

La plupart sont habillés là comme s’ils se rendaient n’importe où ailleurs. Ils prennent l’avion probablement sapés ainsi. De même qu’ils vont déjeuner à la brasserie probablement de la même manière. Toutes ces tenues, si ordinaires, si banales, si médiocres sont une insulte à tout.

Alors je connais la parade. Elle est double. D’abord que ce sont des saltimbanques. Et que par là même ils ont le droit de s’affranchir des codes bourgeois et de la bien-pensance. Et deuxièmement, que c’est ça l’élégance « à la française », nonchalante, qui sait dépasser les codes. Et donc que tout ce que je pourrais écrire est imbécile et dénué de sens. Et probablement facho ou quelque chose comme ça.

Peut-être.

Ces quelques clichés, pas tous à jeter j’en conviens toutefois, sont l’illustration parfaite d’un cloaque esthétique où plus rien n’a de sens. Tout est mis sur le même plan. On va au magasin de bricolage comme on sort diner. On va au théâtre comme on monte dans le train. On va à des obsèques comme on fait les choses les plus ordinaires. Il n’y a plus de hiérarchie de valeurs. Plus d’intention. Seulement du courant. C’est d’autant plus tragique lorsque des photographes sont là.

Il n’est absolument pas question là de bien s’habiller. Il est juste question de circonstance. De moment.

Il n’est pas non plus question de costume. Il est juste question du bon choix. Et de la dignité de ce choix.

La dignité. Voilà un mot totalement balayé par l’époque contemporaine. Et déconnecté de l’esthétique contemporaine. Un vieux mot, affreux, daté, honni.

On a le droit d’être débraillé parfois. C’est une part heureuse du progrès que je ne nierais jamais. On peut pantoufler mal habillé devant sa télévision ou dans son jardin. On a le droit de ne pas faire toujours un effort pour descendre acheter un litre de lait. Mais on doit toujours avoir le sens de la dignité et de l’instant. Et dans le genre, les obsèques d’une personne sont en haut de la liste. Un instant unique. Le dernier avec cette personne.

Certains parleraient de respect aussi. Mais je déteste ce mot valise, si utilisé et si vidé de tout sens. Non, la dignité, c’est mieux, plus englobant.

Au fond, tout cela n’est pas grand chose. Et j’aurais pu passer aussi vite sur cette galerie photo que sur la météo ou le programme télé. C’est peut-être ça le but actuel, se divertir, s’informer, se divertir, s’informer, zapper, et tout fondre dans une même mélasse. Un peu de tout et beaucoup de « je m’en fous ».

Mais je suis heureux d’avoir pris le temps de réfléchir à cet instant. Et d’avoir songé à Belmondo à travers ses derniers invités.

Jean-Paul Belmondo n’était pas à la ville l’élégant du siècle. Ce devait en revanche être un homme très sympathique et charmant. Et je remercie la pellicule qui elle, grâce à l’érudition et au travail des costumiers, figera à jamais l’image d’un fringant acteur qui a incarné d’élégants personnages !

Bonne semaine, Julien Scavini