La chemise par dessus le pantalon ?

La période du confinement fut l’occasion de passer un peu de temps devant la télévision. Pour une fois. Si les soirées étaient un amoncellement de choses passables, les après-midi avaient plus d’intérêts, en particulier les vieux films. Ce fut l’occasion pour moi de revoir, ou presque de voir tant mes souvenirs étaient éloignés, le film « Le Cave se Rebiffe ». Oh que j’ai apprécié ce moment. Pas une phrase anodine, tous les dialogues sont ciselés. Une pure merveille aussi pour les costumes. Il y a un long article à faire pour décortiquer les tenues des uns des autres, si nettes et si élégantes.

Après ce rapide visionnage dans la mollesse de ces longs après-midi, j’ai acheté le film en VOD et je l’ai regardé de nouveau. Quel plaisir. Une séquence en particulier m’a intéressé, en rapport avec l’augmentation des températures de ces derniers temps.

La scène se passe à l’hippodrome, qui d’après le scénario se trouve en Amérique du Sud. En réalité, c’est celui de Deauville maquillé de quelques palmiers, Jean Gabin ne voulant pas descendre en dessous de la Loire par convenance personnelle. Il est avec Bernard Blier venu lui causer d’une nouvelle affaire aux profits faramineux… Ce dernier a ostensiblement chaud, il s’essuie le visage et porte sa veste sous le bras. A l’inverse, le personnage joué par Jean Gabin est à l’aise. Une aise royale !

Ils regagnent la décapotable de Jean Gabin, l’occasion de mieux découvrir la tenue de ce dernier. Elle est simplement composée d’une chemise, probablement en lin, à quatre poches, type saharienne. A cela s’ajoute un pantalon probablement en laine ou en mélange avec du mohair (ou du tergal à l’époque) et des souliers bicolores. Une tenue simple qui rejoint mes multiples interrogations ici sur l’élégance – décontractée mais pas trop – pour l’été.

Le grand intérêt de la tenue se trouve dans cette chemise portée, non dans le pantalon, mais par-dessus. C’est n’est certainement pas canonique. La bonne pratique impose de rentrer sa chemise dans le pantalon.

Pourtant, force est d’admettre que sa mise est élégante et racée. Qui oserait critiquer ?

Car le personnage de Jean Gabin compense cette apparente légèreté par une grande rigueur des coupes, des matières et des textures. Ce qu’il porte est beau. Cela se voit. Et il le porte bien, au-delà de cet aspect relâché. L’élégance des pièces fait cent fois oublier cette petite décontraction. Il respire l’aise – idéal sous le soleil – mais aussi le bon goût. Trois éléments plus le chapeau seulement : chaussures, pantalon, chemise. Un triptyque simple pour l’été. Et un maillot de corps sous la chemise.

Sortir la chemise du pantalon est peut-être plus beau car il a du ventre. C’est vrai.

Sortir la chemise du pantalon présente un avantage à mes yeux, celui de laisser celle-ci relativement nette. J’explique.

Lorsque l’on met sa chemise dans le pantalon, bien comme il faut, avec la ceinture bien ajustée, on est beau, les lignes bien tendues. Mais alors, il suffit de s’asseoir ou de bouger quelques temps pour qu’immanquablement la chemise s’extirpe du pantalon. Cela finit par être l’occupation permanente : remettre la chemise en place.

Mais hélas, on finit par avoir l’air d’être passé par la gueule d’une vache. On a beau tendre cette chemise bien en place contre le ventre et les flancs, elle est de moins en moins nette.

Dans la manière de Jean Gabin, s’asseoir froisse aussi le dos de la chemise, à la manière du polo. Mais au moins s’épargne-t-il cette tâche permanente de tout remettre en ordre.

Je ne dis pas qu’il faut ainsi faire pareil tout le temps. Seulement, en quelques moments choisis et avec de très beaux vêtements qui parlent d’eux-mêmes, c’est raffiné.

Dernier point. La chemise doit-elle être plus courte pour cet usage spécifique ? C’est probable mais peu marqué sur Jean Gabin. La ligne du bas de la chemise n’est pas arrondie sur les côtés mais fendue, une façon de coupe qu’utilisait Maria Fritollini, charmante chemisière qui travaillait auparavant à Paris. Cela donne une ligne plus proche de la veste.

Les marques modernes qui vendent des chemises à porter dessus le chino ont choisi de raccourcir les modèles, parfois de manière importante. Je soupçonne une économie de tissu plutôt qu’une vraie réflexion. Admettons qu’il soit mieux des les faire courtes. J’aurais tendance à dire, pas trop tout de même. Sur Jean Gabin, c’est précisément l’opulence et une certain longueur qui ne fait pas chiche, qui donne cette beauté à la tenue.

A voir et à essayer ! En musique.

Les aperçus d’écran sont difficile à obtenir car iTunes bloque cela. J’ai du photographier mon écran, pas simple. Les différentes vues permettent de se faire une idée plus précise de cette fameuse chemise. Elle présente des empiècements un peu « cow-boy » et des stries verticales. Les petites fentes latérales sont fermées par des trois boutons. Les deux poches basses m’ont l’air un peu factice. Les souliers sont de beaux richelieus, dans la pure tradition! Quel chic de s’habiller ainsi sous les tropiques. Les images s’agrandissent en cliquant dessus :

 

[EDIT] d’après le signalement général, cette chemise est une guayabera. Je suis ravi de savoir ce que c’est maintenant, je me coucherai moins bête!

Bonne semaine, Julien Scavini

 

Les slippers

L’élégance veut qu’en France on ne reçoive jamais en chausson. On met des chaussures. Il existe toutefois un soulier aussi élégant que décontracté, les « slippers ».

En bon français, il serait préférable d’utiliser le terme pantoufle. Toutefois, le XIXème siècle a attaché aux pantoufles une nuance péjorative. C’est le petit bourgeois qui met des pantoufles, car il n’a pas assez de sous pour bien se chauffer. Même petit bourgeois qui se contente de sa rente pour ne rien faire, avoir une existence oisive, bref pour pantoufler. La pantoufle renvoie très vite aussi à de piètres chaussons, un peu ringard.

Et puis il y a l’anglomanie toujours appréciée des gentlemen, un appel au tweed et aux salons en cuir. Dire « slippers » plutôt que pantoufles ou chaussons est une manière de rendre supérieur ce qui n’est qu’un meuble pour les pieds, comme on aurait dit au temps de Mme de Sévigné. Le « slipper » est plus chic que la pantoufle. Même si je dois reconnaitre une certaine poésie à ce vieux terme français presque inchangé depuis ses origines au XVème siècle. L’incise du f et du l est rare et élégante.

L’homme n’a pas toujours eu le chauffage centrale et depuis toujours, il fallait bien se couvrir les pieds, dehors et mais aussi en dedans. Au Moyen-Age les hommes élégants recourent à des souliers prenant leurs noms dans le bestiaire : des poulaines et des mules. Il fallait bien des souliers plus raffinés pour l’intérieur que les chausses boueuses. Et cela tenait chaud. Comme d’ailleurs on recourait à un couvre-chef en intérieur, bonnet de nuit ou bonnet de jour pour avoir chaud.

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Poulaines et bonnet d’intérieur

Il semblerait que très tôt le chausson fut inventé aussi comme une sorte de chaussette moelleuse à mettre dans les sabots. C’est assez logique, le sabot est très rigide et il n’amortit pas les chocs de la marche. Les paysans mettaient de la paille entre le sabot et leur pied. Nul ne doute que les plus argentés recouraient à quelque chose de mieux que la paille : de la laine, du cuir souple ou de la fourrure?

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Sabot rembourré de paille

Les notices historiques trouvées sur internet placent toutes la découverte de la pantoufle en orient, ce qui est à mon avis une erreur d’analyse. Je pense que partout devaient être conçus des chaussants simples, efficaces et chaleureux pour les pieds. D’ailleurs, au XVIème siècle, le mocassin est bien arrivé en Europe par le Québec, du terme amérindien algonquin le « makizin ». Ce chaussant souple et plutôt non lacé est aussi un apport. Et je pense que des steppes d’Asie via la Russie devaient venir aussi une foule de petites chaussures molles et chaudes. Le chausson, la pantoufle, sont une habitude de partout.

Ce qui est sûr en revanche, c’est qu’au XVIIème siècle, avec la vague de l’orientalisme, marquée en particulier par l’appropriation des tissus « indiennes », toiles imprimées et autres seersucker, la pantoufle a connu un essor stylistique. Ce qui venait d’Orient plaisait, une certaine richesse à l’allure nouvelle et exotique. Comme d’ailleurs les broderies sur les bonnets de nuit. Il y a beaucoup en partage entre ces deux vêtements. Et avec le banyan, une immense robe de chambre richement ouvragée qui doit son origine aux kimonos japonais et autres tenues indiennes.

banyan et mule
Un banyan porté avec des mules en intérieur.

Pour l’intérieur, les riches européens voulaient faire riche, un écho à l’architecture et à la décoration, Louis XV et Louis XVI n’ont-ils pas mis au goût du jour la débauche ornementale ? La richesse décorative était bien vue. Dès lors, les beaux escarpins étaient plus intéressants que la grande botte en intérieur.

Les ornements liturgiques catholiques font honneur à la pantoufle. Les chaussons pontificaux, ouverts en velours rouge puis blanc sont de dignes pantoufles. Mules et sandales, chaussures légères de gens ne partant ni à la guerre ni aux champs forment les justes réponses en intérieur, espace tempéré où la beauté et l’ornement comptent.

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Mules liturgiques du XVème siècle, Suède.
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« Slippers » de Pie X (1835-1914)

D’ailleurs il convient de rappeler que pour bien des aristocrates, sortir dans la rue était bien rare. La vie en fait, se passait en intérieur. Ou dans un carrosse. Et donc le soulier d’intérieur était presque plus utile que les robustes chaussures et bottes en cuir. Pour arpenter les tapis des élégants salons, mieux vaut une pantoufle confortable. C’est pour cela que je ne suis pas sûr que l’on puisse plaquer tout à fait le concept contemporain de pantoufle, qui est vraiment la chaussure de la décontraction intérieure et intime au 20ème siècle, sur les habitudes des XVII et XVIIIème siècles.

Constatons cette intuition dans cet extraordinaire plan du film Ridicule (1996 – Patrice Leconte) lorsque Louis XVI remet le cordon de l’ordre de Saint-Louis à un Apache. Un mocassin d’intérieur français à boucle face à un mocassin amérindien. Costumier et réalisateur font preuve d’une grande érudition historique et stylistique :

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Scène du film Ridicule. Louis XVI face à un Apache.

 

Après cette première phase d’orientalisme, de nombreuses autres vagues de turqueries se sont entremêlées à des époques où l’empire ottoman fascinait. Dignes époques où le monde savait mêler des cultures avec élégance et richesse ornementale. Le chapeau fez, cône rouge en feutre des pays de Méditerranée et les pantalons bouffants sont ramenées par des militaires et explorateurs de tout poil. Bonaparte rapporte d’Egypte des senteurs d’ailleurs, engouement confirmé par la guerre de Crimée qui voit les Européens s’allier aux Ottomans contre les Russes.

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Le peintre Horace Vernet (1789-1863), en pantalon à l’ottomane et « slippers ».

La pantoufle entourant le pied (comme une charentaise) côtoie aussi la forme laissant le pied libre à l’arrière, inspirée des babouches, appelée en français les mules, ou claquettes. Les allers et retours n’ont de cesse entre l’orient et l’occident au sujet de la chaussure d’intérieur. Il est impossible d’y trouver une vérité absolue. Toutefois, sous le second Empire en France et sous la Reine Victoria au Royaume-Uni, une très importante vague d’orientalisme étreint les hommes et les chaussons d’intérieur brodés sont légions. C’est vraiment à cette période que se sédimente le « slippers », escarpin délicat en velours brodé. Mais pas que de symboles orientaux, quelques broderies à la précolombienne plaisent aussi. Mais parfois la pointe de ces « slippers » rappellent aussi un peu les poulaines du moyen-âge, à une époque fascinée par le gothique. En bref, le XIXème siècle est celui de l’éclectisme. Ainsi donc, de partout et de tous les temps est né le « slipper ».

slippers victorien 1850 - 1870
Slippers d’époque Victorienne

Évidemment, ce siècle bourgeois renvoie les « slippers » à une étroite frange de la vie domestique ou des grandes sorties. Parait-il que sous l’influence du Prince Consort Albert, époux de Victoria, le « slippers » du soir, en cuir vernis avec un papillon serait né, l’ « opera pump ». En dehors de cela, le mocassin souple en tissu n’était pas la chaussure utile pour la vie industrieuse de la nouvelle classe sociale montante. Bottines et richelieus sont progressivement devenus plus utile en ville, dans les usines, dans les bureaux. Et cela jusqu’à nos jours.

 

opera pump
Frank Sinatra mettant des « opera pump »

Les anglo-saxons ont créé une différentiation entre le « loafer » et le « slipper », chose que nous n’avons pas en français, nous mettons tout dans la catégorie mocassin. Car je traduis slipper préférentiellement par mocassin d’intérieur plutôt que par pantoufle, terme trop large. Le « loafer » d’extérieur est un peu plus montant et emboitant sur le pied que le « slipper » d’intérieur. Lui est vraiment semblable à une ballerine, très ouvert sur le cou de pied.

Notons avec amusement que le penny loafer est en fait un slipper loafer, très échancré. C’est le début d’une hybridation. Dans les années 60, le mocassin ouvert, donc le « slipper » est passé à la ville. Italiens et américains s’en sont donnés cœur joie. Agnelli fut l’un des premiers à une époque où la City de Londres voyait d’un mauvais œil cette décontraction vestimentaire. Le mocassin a gagné du terrain sur les souliers fermés. Aux Etats-Unis le mocassin à mord de Gucci a enfoncé le clou, sur la frange chic et les car-shoes, mocassin à picots mous, sur la frange décontracté.

 

De nos jours, le « slipper » dans le sens d’un mocassin d’intérieur se trouve un peu, soit pour le soir comme « opera pump » en cuir vernis, soit pour la maison en velours. Les broderies tapageuses sont une vanité amusante. La maison Matthew Cookson est la spécialiste à Paris de ce genre d’amusement. Mais enfin c’est une vanité coûteuse, il y a peut-être d’autres chaussures à acheter avant. A moins de considérer que l’on passe assez de temps chez soi pour le justifier!

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Les « slippers » Matthew Cookson.
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Superbes « slippers » appartenant à Marc Guyot de 1990.

 

Une nouvelle forme très ouverte fait le plaisir d’instagram depuis quelques années, le « belgian loafer » qui en réalité devrait plutôt s’appeler un « belgian slipper » tant ils ont l’air de ballerines légères.

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Belgian slippers ou belgian loafers?

 

De temps à autres, les slippers en velours brodés peuvent être aperçus en ville. Qu’en penser ? Actuellement, les deux tiers de la population de la zone OCDE vivent dans des zones urbaines. Donc cette population fréquente plutôt le goudron et les atmosphères conditionnées. Les chaussures n’ont donc pas besoin d’être très résistantes et endurantes. Une petite frange encore de cette population vit sur de la moquette, du bureau, des restaurants et des voitures avec chauffeurs. Donc au fond, les slippers suffisent bien à cette vie mondaine. Si le confort rejoint l’allure, que dire de plus ? D’autant que jamais je ne pourrais dire que trop d’ornement est… trop. C’est un plaisir à l’inverse du « les sis more » si vanté. Cela fait un peu dandy toutefois, et pour ma part, je ne suis pas prêt à franchir le pas. Mais si d’autres veulent le faire, qu’ils ne s’en privent pas !

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C’est toujours plus marrant que les éternelles baskets !

Bonne semaine, Julien Scavini

Ordonner ses chaussures

Si les personnels soignants travaillent d’arrache-pied, et si heureusement de nombreux français travaillent encore dans des secteurs variés, beaucoup d’autres sont obligés de rester confinés. Et c’est mon cas, comme beaucoup de commerçants. Je fais contre mauvaise fortune bon cœur. Le Figaro me demande des articles sur comment s’habiller en intérieur. J’ai déjà fait le caleçon, le pyjama, le bonnet et en particulier le fez marocains et j’avais fait le grooming du gentleman il y a quelques temps. En même temps je complète mon futur livre.

Et puis comme vraiment le temps s’allonge à mesure que le confinement avance, je gratte par ci par là d’autres activités. Un moment donné, il a bien fallu s’occuper des chaussures de cuir. Elles s’ennuient les pauvres dans leur placard tout noir. D’autant que je ne suis pas tellement porté sur leur entretien d’habitude. Heureusement, de temps à autre mon ami Quentin Planchenault a pitié de mes souliers et il m’en cire une ou deux!

J’ai longtemps été malheureux en belles chaussures et j’ai beaucoup essayé avant de trouver mon pied chez un bottier américain, qu’un client et ami, Gerd pour ne pas le citer, a la gentillesse de me ramener des USA où il vit en partie. Et en quelques années, l’écurie s’est bien étoffée. Il faut dire qu’au prix, je préfère bien choisir les modèles pour avoir un choix homogène et polyvalent. Rien de tapageur.

J’ai donc brossé puis crémé les souliers, tiges et semelles tant qu’à faire, pour bien nourrir le cuir. J’utilise une crème Saphir incolore pour les chaussures marrons et une crème noire Church’s  pour les chaussures de cette couleur. Ensuite, j’astique vigoureusement avec un chiffon doux. Je me méfie un peu du cirage, je n’en mettrai que plus tard.

Une fois l’opération terminé, j’ai disposé cette petite armée serviable pour l’admirer. Tout est de marque Alden sauf les buck blancs décrit ici. Ce sont les chaussures que je mets pour aller au travail à l’exception rare des bottines du premier plan.

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Au premier plan se trouve une paire de desert boot à semelles de gomme, très utiles l’hiver en remplacement des mes chaussures de tennis du week-end.

Au deuxième plan, ce sont les souliers d’été, en veau-velours clair et daim blanc. J’ai bien quelques espadrilles, mais je ne les mets pas au travail.

Au troisième plan, les modèles marrons qui vont bien avec des tenues dépareillées, comme le blazer, les vestes de tweed. Elles sont presque toute saison. Je mets moins le mocassin l’hiver, d’autant que cette paire en particulier taille petit et me fait mal au pied. Les deux richelieus fermés appellent peut-être une troisième paire à l’avenir.

Enfin au dernier rang se trouvent les modèles noirs, en plus grand nombre, car je considère mieux cette vieille règle anglaise du costume AVEC des souliers noirs. Certes, les mocassins avec le costume, c’est aussi un peu une hérésie. Mais enfin, les paradoxes sont toujours amusants. Les deux paires de richelieus sont identiques. Un tel classique que l’on met tous les jours, est incontournable. J’avais d’ailleurs écrit à ce sujet là. Il y a juste une demi pointure d’écart entre les deux paires, pour les reconnaitre, et pour varier suivant les moments, les longues journées avec des obligations le soir appelant plutôt la paire la plus confortable.

Dans cette collection je crois bien ordonnée, il y a 5 richelieus, 4 mocassins, 1 derby et 1 derby montant. Autrement dit, 4 chaussures noires, 6 marron et 1 blanches.

Peut-être manque-t-il une paire de double boucle noire? Mais Alden n’en fait pas. J’ai aussi remarqué les sublimes Azay de chez Paraboot récemment, qui complèteraient bien la ligne 3 des chaussures pour tenues dépareillées. Mais la semelle gomme me parait très (trop?) rigide. A voir lorsqu’il faudra aider les commerçants à repartir du bon pied 😉

Bonne Pâques et Bonne semaine Julien Scavini

 

Amidonner les cols

Pour que les cols présentés la semaine dernière, tiennent bien, il était obligatoire de les amidonner. Entre 1870 et 1930, les cols de chemise, détachables, étaient rendus rigides grâce à l’amidon. Cette fine bandelette, en coton et souvent en lin extrêmement fin, était rendue raide comme une fine bande de bois. Si vous essayer de plier un col dur, il cassera net. Un peu comme le tour d’une boite de camembert.

Les cols étaient haut, petit reste de la manière d’Ancien Régime d’habiller le cou. Et pour faire tenir ces cols hauts, la simple structure du tissu ne suffisait pas. Il fallait amidonner le tissu pour qu’il tienne.

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Évidemment, je ne parle pas de l’amidon moderne qui est achetable en spray. Cet amidon dilué rend les chemises un peu rigide, mais rien de très solide. Non, pour amidonner un col comme au début du siècle, il faut procéder comme un confiseur, avec une mixture. C’est un procédé complexe et devenu extrêmement rare. Il faut dans un récipient préparer une solution concentrée d’amidon et de quelques autres secrets, comme la paraffine. Cette solution peut être froide ou chaude.

La fine bandelette de col, encore souple, est trempée et triturée dans cette mixture pâteuse jusqu’à s’imbiber complètement. Cette soupe est terriblement collante, aussi la pièce doit elle être parfaitement propre et hermétique pour qu’aucune poussière ne vienne troubler ce processus.  Une fois la solution séchée et non collante, le col va être mis en forme, sous un fer chaud, exactement à la manière d’un ruban de papier cadeau, que l’on fait boucler à l’aide d’un ciseau. En tirant le col sous le fer, cela l’incurve. Il suffit alors avec un goujon (un stud) de le ‘boucler’ devant et en refroidissant, la forme restera ronde.

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Les meilleurs cols sont également glacés en plus d’être amidonnés. Lorsque le fer est chaud et avant d’arrondir le col, il faut disposer un peu de savon ou d’un produit spécial dont je n’ai pas trouvé la trace, qui sous le fer, fond et donne ce glaçage si caractéristique. Ces techniques étaient aussi utilisées pour amidonner et glacer les manchettes et plastrons. Quel travail!

Apparemment, la Blanchisserie Teinturerie Wartner à Saint Cloud est l’une des dernières à maitriser cette démarche. Karl Lagerfeld y faisait traiter ces cols durs. De nos jours, les solutions liquides à froid proposées par les pressings n’arrivent pas à la cheville de cette manière de confiseur.

Amusante astuce. Les polytechniciens si vous admirez leur uniforme, notamment lors du défilé du 14 juillet, portent un col tubulaire haut sous l’uniforme, qui dépasse légèrement sous le menton. Mais ce n’est pas un col amidonné. C’est une bande de plastique blanche… renseignement pris auprès d’un récipiendaire, cela fait transpirer affreusement!

Évidement, dès les années 30, les bons professionnels se sont faits rares. Ce qui explique en partie l’abandon du col dur. Et surtout, les hommes ont voulu plus de souplesse, moins de rigidité. Amusons-nous pour finir avec cet excellent dialogue tiréstiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_1 d’un épisode de 1990 de la série Hercule Poirot.

Il est tout en vérité drôle.

Série Hercules Poirot, saison 1, épisode 2, Meurtre par procuration.

« PoirotMademoiselle Lemon, nous ferions mieux de trouver une solution à mes problèmes de cols. Le teinturier doit être soudoyé par mes ennemis, ce n’est pas possible. […]

Poirot dictant à miss Lemonà la blanchisserie du bouledogue soigneux, ‘messieurs, une fois de plus, je me vois dans l’obligation de faire part à vos services, de la profonde insatisfaction que m’inspire la manière dont vous amidonnez mes cols. Je vostiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_2us renvoie à mes instructions du 24 mars 1935 ainsi qu’à mes courriers ultérieurs du…’ cherchez les doubles des lettres dans le fichier mademoiselle Lemon et énumérez les. 

Miss Lemontoutes monsieurs Poirot ??

Poirotoui toutes mademoiselle Lemon, toutes. L’affaire devient tranchante !

Miss Lemonmais le problème monsieur Poirot, c’est qu’ils ne comprennent rien à vos lettres.stiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_3

Poirotpourquoi ?

Miss Lemonce sont des chinois monsieur Poirot.

Poirotla blanchisserie du bouledogue soigneux est chinoise ?

Miss LemonOui monsieur Poirot.

PoirotOù va le monde mademoiselle Lemon !?stiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_4

Miss LemonJ’aurais du mal à vous le dire. Mais quand le petit pékinois rapporte votre linge, il rapporte aussi vos lettres afin que je lui explique ce qu’il y a dedans.

PoirotEt vous le lui expliquez ?

Miss LemonNon

PoirotMais pourquoi donc ?

Miss Lemon… je ne parle pas le chinois.stiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_5

PoirotMais alors que lui dîtes-vous ?

Miss LemonEt bien je lui dit [en mimant] ‘toi pas bien regarder col, amidon mal mis’. Et je lui montre le col en lui disant

Poirotse tournant vers Hastings : Hastings mon ami, vous avez passé plusieurs années en Chine, n’est-ce pas.stiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_7

Capitaine HastingsEffectivement, de gens charmants, absolument charmants.

PoirotAvez-vous jamais eu des problèmes de blanchisserie ?

Capitaine HastingsAh oui ! Maintenant que vous m’y faites penser.

PoirotEt dans ces cas là, que leurs disiez vous ?stiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_8

Capitaine HastingsJe leur disais [accent chinois] ‘toi pas bien regarder col, amidon mal mis’.

Miss LemonC’est de là que je tiens le renseignement, je savais que le capitaine avait été en Orient.

PoirotHastings, je n’ai jamais remarqué aucune amélioration dans mes cols.stiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_9

Capitaine Hastings –  Non ? A moi non plus d’ailleurs maintenant que j’y pense. Pourquoi ne vous mettez vous pas au col souple Poirot ? C’est beaucoup plus actuel vous savez.

PoirotActuel… Hastings ! Croyez-vous que Poirot se soucie un seul instant des péripéties de l’actualité ?

Capitaine Hastings –  Euh… non… j’en ai conscience Poirot.stiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_10

PoirotLe col souple est le premier signe du naufrage des cellules grises ! »

 

 

 

 

Un dialogue historique sur deux points, la disparition du savoir faire d’amidonneur et surtout, la transition au col souple. Le col souple signe l’abandon du col cassé haut, qui ne peut tenir que grâce à l’amidon qui en glace la surface. Le col à retombé en revanche, s’accommode très bien de la simple structure du tissu. C’est l’enforme par couture qui fait tenir le col en place. Nous en verrons la semaine prochaine les différentes formes.

Bonne semaine, Julien Scavini

L’histoire des cols de chemises

La chemise a fait un long parcours jusqu’à nos jours. Très longtemps considérée comme un vêtement de dessous, elle était invisible. A la veille de la Révolution Française toutefois, elle se montre déjà un peu, notamment lorsque les gentilshommes déposent leurs longs habits pour ne s’afficher qu’en gilet. Elle est à cette époque un vêtement peu considéré, vaguement cousue par des couturières ou même des bonnes. Elle ne présente qu’une encolure très sommaire, constituée d’une trouée sur le devant et d’un col mou vaguement montant. Et d’aucun vrai fermoir. Car c’est la cravate, disons une sorte de grand foulard fin, qui réalise la fermeture en faisant plusieurs tours successifs. Le nœud de la lavallière (car c’est bien cela une lavallière), est présenté devant et plus tard sur le côté, à la romantique.

Voyez-ci-dessous la chemise portée par Louis XVI pour monter à l’échafaud, mise en vente par la maison Coutau-Begarie il y a quelques années. Adjugée 7500€, ce qui ne me semble pas énorme pour une telle relique royale. Réalisée en soie, elle présente donc cette fameuse encolure simple que je vous décrivais.

stiff collar chemise de louis XVI

 

Voyez aussi ce portait d’un général de la révolution, Charles-François Dumouriez. Le nœud de la lavallière est bien visible, ainsi que les tours nombreux qui étoffent le cou. Et sous le Consulat, le jeune Bonaparte, même s’il passe à la lavallière noire, continue de faire des tours de cou. Une protection heureuse et intéressante bien avant le chauffage. De quoi repousser les rhumes. Et de quoi excuser aussi la chemise de faire plus d’efforts.

 

Sur cet autre portrait daté de 1832 enfin, on voit clairement la structure de l’encolure de la chemise sur ce jeune aristocrate. Un col qui monte et qui épouse le cou.

stiff collar Portrait d'un jeune aristocrate par Ullmann 1832

Au fil du XIXème siècle toutefois, la chemise se structure plus, pour devenir le vêtement que l’on connait aujourd’hui. La chemise évolue, autant en Angleterre qu’en France. Une famille ne particulier, les Charvet s’y sont illustrés. Christofle Charvet (1806–1870) fonda la maison éponyme en 1838. Son père Jean-Pierre était  « conservateur de la garde-robe » de Napoléon Ier, son oncle Étienne concierge du château de Malmaison puis du château de Saint-Cloud et sa cousine Louise lingère de Napoléon. Une proximité impériale qui lui a permis de se faire un nom pour ouvrir le premier véritable chemisier, en tout cas le premier à s’appeler ainsi. Alan Flusser a écrit que Christofle Charvet est véritablement le père de la chemise moderne. Auparavant coupée sans patronage, avec une aisance faramineuse et sans galbe, Christofle Charvet va appliquer des techniques de tailleur pour mouler mieux la chemise sur le corps. Car celle-ci s’aperçoit et se voit de plus en plus, de part et d’autre de gilets échancrés. L’encolure est aussi mieux traitée. Christofle Charvet serait l’inventeur du col à retombée pliée.

Soyez attentifs à cette gravure de 1839. Si les deux messieurs devant portent encore des lavallières merveilleusement nouées, l’homme assis lui, porte un col retombant. Un des premiers exemples du genre.

stiff collar wikipedia Chemises Charvet, dont l'une avec un col retourné (1839)

 

Vers 1890, cols montants et retombants se côtoient, avec variabilité. Difficile de dire si l’un est plus prestigieux que l’autre. Ce doit être une bataille d’anciens et de modernes. Les cols sont fortement empesés. Très rigides grâce à l’amidon qui les imprègne, ils cassent comme du verre si l’on essaye de les tordre. Admirez cette photo de groupe, provenant des États-Unis présentant des types de cols variables. Notez bien que la coiffure avec la raie au milieu, c’est définitivement affreux.

stiff collar groupe d americains 1890

Les cols d’alors sont également détachables. C’est la nouveauté. Une idée pratico-pratique qui viendrait des États-Unis. Mme Montague, épouse d’un bottier de Troy dans l’état de New York, eut l’idée dans les années 1820 de découdre les cols de son mari pour les laver séparément des chemises. L’idée fut si bonne qu’à partir de 1827, ils se mirent à vendre des cols, appelés à l’époque ‘String collars’. Le col devint un élément stylistique à part entière, qui fait florès de New-York à Londres en passant par Paris et Sao Paulo. Le col détachable devient la norme. Pour fixer ce col au corps de la chemise, il faut recourir à deux goujons, ou studs en anglais, un devant, et un derrière. Voici un col dur :

stiff collar

Avec ces cols durs, les modes sont variables et amusantes. Parfois, le simple tuyaux de cheminée monte un peu haut. Raphaël qui travaille avec moi à l’habitude d’en porter, des modèles anciens, et confirme que parfois, ces cols cisaillent la mandibule.

stiff collar high

 

Regardez vers 1907/1910, ces clichés du jeune danseur russe Vaslav Nijinski  (1889-1950), tantôt avec un col montant et une régate (en fait c’était le nom de la cravate avant qu’elle ne soit appelée cravate), tantôt avec un papillon et un col largement retombant à pointes rondes, sur ce qui semble être un smoking à col châle.

 

Les chemisiers du monde entier, et en particulier britanniques, inventent et définissent des formes nouvelles de cols. Presque tous les cols que nous connaissons aujourd’hui ont été développés entre 1880 et 1910. Voici une planche vintage présentant les cols détachables vendus par le chemisier Cluett, originaire de la ville de … Troy. Il y a des cols montants simples. Et des cols retombants. Notez la grande similitude avec ce que nous connaissons aujourd’hui… La semaine prochaine, nous les passerons en revue.

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Bonne semaine, Julien Scavini

La chemise popover

La plupart d’entre vous ne connait probablement pas le terme chemise popover! Et il faut bien avouer que moi-même, il y a cinq mois, je ne connaissais pas non plus le terme. Pourtant, cette chemise était à la mode cet été. L’occasion pour moi de mettre un nom sur un vieux concept que j’ai tant dessiné ici il y a quelques années.

La chemise popover décrit tout simplement une chemise qui ne s’ouvre pas complètement devant. Pas de haut en bas. La chemise popover s’enfile par la tête et possède devant une sorte d’ouverture boutonnée, comme le polo, un peu plus longue. L’ouverture va donc du col jusqu’au à la fin des côtes environ. J’aurais appelé cela une chemise tunisienne de mon côté. Et quelques techniciens auraient utilisés le terme de gorge leda.

A vrai dire, les chemises du siècle dernier que j’ai pu voir, étaient toutes pourvues de ce système de fermeture. Mais au niveau patronage, elles ressemblaient toutes à d’immenses chemises de nuit. Les proportions sont stupéfiantes, une ampleur incroyable d’après les canons actuels. En même temps, ces chemises étaient très cachées sous des gilets et des fracs. Par ailleurs, sur des clichés en noir et blanc des campagnes, il est possible d’apercevoir de temps à autre des paysans porter de tel modèle. Des liquettes d’ailleurs souvent dépourvues de col.

Dans mon esprit, cette ouverture partielle du devant revêt donc une sorte de goût ancien, vintage, qui fleur bon le coutil et autres toiles épaisses et résistantes. A mi-chemin entre l’échoppe du charretier et le bougnat. Une image d’Épinal charmante d’une époque où les vêtements avaient du sens et de l’endurance.

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C’est la raison pour laquelle il y a plusieurs années, j’avais commissionné à mon fabricant de chemises un modèle ainsi. Un ami m’avait offert une coupe de lin lourd, rayé de larges bandes façon toile à matelas. Je ne savais d’ailleurs pas trop quoi faire de ce tissu un peu typé. Alors pour réaliser ma première chemise à gorge semi-ouverte, popover dirais-je maintenant, j’ai eu l’idée d’utiliser cette coupe curieuse.

J’ai été intéressé par le résultat. C’est une chemise que j’aime beaucoup. Par la matière, je ne la porte que l’été. Et lorsque je n’ai pas de veste. Car finalement, entre le tissu, le col ultra cut-away et ce détail de gorge particulier, je trouve que la pièce a une très forte expression. Elle se suffit à elle-même avec un pantalon de lin. Mais je n’en ai jamais refait d’autre. Les raisons sont les suivantes :

– pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué?

– avec la transpiration et sur une base ajustée par ailleurs, sans élasticité de la matière, il est aussi difficile de sortir de cette chemise que du module Apollo.

– c’est une plaie à repasser convenablement, car on est obligé d’enfiler la chemise sur la table à repasser.

En bref, que des bonnes raisons. Mais une fois que j’ai dit tout ça, et bien j’ai envie de rajouter, pourquoi pas! Et bien pourquoi pas. C’est le plaisir d’un goût libre. Comme les pantalons avec des fermoirs alambiqués. C’est amusant. La chemise popover est amusante. J’avais dans l’idée initialement d’écrire un article pour critiquer celle-ci. Je me retrouve finalement à écrire qu’il faut s’amuser dans la vie, surtout dans un environnement textile très standardisé. Amusez-vous alors avec la chemise popover. Attention toutefois, si vous la choisissez ajustée, vous déchirerez les coutures lorsque vous entrerez ou sortirez de la chemise!

Bonne semaine, Julien Scavini

La chemise de smoking

Les smoking, comme les queues-de-pie, imposent une grand perfection des éléments accessoires de la tenue. Il faut être sur son 31! La chemise a évidemment un rôle crucial à jouer.

Si l’on remonte à l’entre-deux guerre, la chemise habillée du soir possède un large plastron glacé. Ce plastron est lisse. Il est souvent constitué de la même cotonnade que la chemise elle-même. Seulement, la double épaisseur plus l’amidonnage donne une grande netteté aux devants, ainsi qu’aux poignets. Voici un bel exemple ci-dessous. Il n’y a pas de col, car celui-ci était rapporté.

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Les boutons visibles sont alors toujours rapportés également, sous la forme de ‘studs’, l’anglais pour goujons. Les goujons sont des formes de pin’s qui se vissent sur eux-mêmes. Une petite rondelle métallique avec une gorge filetée est contre la peau et reçoit la face du goujon qui se visse dedans. Avec le smoking, normalement, les goujons sont dorés, avec une face plutôt noire. Avec la queue-de-pie, plus formelle, les goujons sont argentés, avec une face nacrée. Les ‘studs’ sont généralement vendus par trois, avec les boutons de manchette assortis. Du coup, la chemise sur le devant, à l’emplacement des trois premiers boutons (hors le col) ne présente que des boutonnières. Les boutons sont seulement présents à partir du 4ème et jusqu’en bas. Ci-dessous, un exemple d’un set de chez Alfred Dunhil : deux manchettes et quatre goujons, pour une chemise portée sans gilet.

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Ca c’est l’histoire.

Dans les années 60 et 70, d’heureux créateurs eurent l’idée d’égayer un peu la chemise du soir. Ainsi naquit le plastron en relief. Le plus souvent utilisé est le nid d’abeille ou coton marcella ou piqué de coton. Normalement, celui-ci ne sert qu’à réaliser le gilet et nœud papillon de la queue-de-pie. Est-ce beau sur un plastron de chemise..? Je ne le sais pas, mais cela se fait. J’en réalise occasionnellement et c’est assez joli il est vrai. Ci-dessous l’exemple d’une chemise vendue sur internet, avec le plastron et le poignet mousquetaire en coton piqué, la chemise étant en coton simple. Est-ce canonique? Non. Est-ce de bon goût? Pourquoi pas.

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Cette autre image trouvée sur internet ne fonctionne pas. Il s’agit d’une queue-de-pie et non d’un smoking, car le papillon est blanc. Gilet et papillon sont en coton marcella. C’est bien. La chemise ne devrait pas l’être, même si c’est très léger.

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Furent aussi inventés toutes sortes de plastrons plissés. Le tissu est alors replié avec minutie pour créer des effets géométriques, du plus simple au plus marqué. La dentelle et les larges frou-frou façon crème chantilly ont aussi marqué l’époque. Combien de photos de mariage se souviennent avec bonheur de ce grand style vestimentaire?! Ô la divine invention, voyez plutôt :

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Heureusement, James Bond sous les traits de Sean Connery apporte dès 1962 une lecture fiable et de bon goût. Il recourt à une simple chemise blanche. Le col cassé est évacué. Car à ce sujet, le seul vrai beau col cassé est celui qui est rapporté, très amidonné et très haut. Les chemises avec petit col cassé sont souvent d’horribles pis-aller. James Bond porte donc un col rabattu tout simple, comme les boutons, blancs et visibles. Point. Admirez cette belle mise :

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Daniel Craig dans les derniers James Bond a beaucoup varié en ce qui concerne la chemise de smoking : simple, à gorge cachée, à plastron plissé, etc…

Cette chemise simple est à vrai dire la version qui a ma préférence. Le smoking fut inventé dans un certain esprit de décontraction vis à vis de la queue-de-pie. Donc cette simplicité va bien. Et donc oui, une chemise en popeline blanche, la même que pour le bureau, convient très bien au smoking. Une belle chemise blanche, avec de beaux boutons en nacre fine, est largement suffisante.

Pourquoi pas ajouter des ‘studs’ toutefois. Chemise simple à col rabattu, simplement accessoirisée de beaux goujons chinés ou achetés chez Dunhill ou Charvet. Ce serait bien. Mais attention, sans gilet, il faut au moins avec 4 ou 5 studs pour descendre jusqu’à la ceinture du smoking comme vu plus haut. Cette chemise Swann & Oscar est de bon ton, col rabattu, piqué léger pour le plastron, studs. Simple et efficace :

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Les chemisiers ont toutefois inventés la gorge cachée, qui sert à camoufler les banals boutons. Je le réalise bien sûr à la demande. J’ai même des clients qui font faire leurs chemises de travail ainsi. Pourquoi pas. Je soulève toujours l’idée que, peut-être, la gorge cachée se voit encore plus que les boutons qu’elle cache. Sa piqure machine se voit et on sent bien le camouflage. Donc est-elle très utile? Voici un exemple où finalement, cette gorge censée cacher se voit plus que ce qu’elle cache – on préférerait autant voir les boutons :

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J’espère que ce petit panel et cette remise en perspective historique aidera certains à se décider!

Belle semaine, Julien Scavini

La chemise blanche

En commentaire de mon précédent article sur la chemise ivoire, un lecteur m’a posé cette question :

« Je viens d’avoir une discussion animée dans laquelle j’ai affirmé que le comble de l’inélégance masculine est de porter une chemise blanche (en dehors des circonstances sociales très formalisées : obsèques, mariage, remise de la Légion d’Honneur … bien sûr), j’étais bien seul ! Suis-je dans l’erreur et d’où ai-je tiré cela ? (dois-je ajouter que j’ai aussi défendu la chemisette à manches courtes avec cravate !) »

C’est une question intéressante qui soulève deux problématiques à mon sens.

Premièrement, l’interrogation repose sur l’idée d’une règle. Existe-t-il une règle, encore une, régissant la chemise blanche..?

Je ne pense pas qu’il existe de règle en la matière. Pendant des décennies, seule la chemise blanche fut portée. Il fallut attendre longtemps pour que le plaisir des couleurs et des rayures envahisse les penderies. Ce remplacement de la sacro-sainte chemise blanche, résultat du temps, n’est pas lié à une règle mais à des envies et aux modes.

Il faut toujours se méfier des ‘règles’. Elles sont souvent inventées de toutes pièces par celui qui argumente. Il en existe oui. Dire que la chemise blanche est plus habillée qu’une chemise de couleur est plutôt vrai. Dire que la chemise blanche n’est élégante QUE en telle ou telle circonstance est drôlement péremptoire et j’éviterais moi-même de défendre une telle affirmation. Non que je fuis le débat, mais je pense plutôt laisser la partie adverse faire ses choix. Suivant trois voies :

1- l’élégant intègre quelques règles et les aménage à sa sauce. C’est très bien, la vraie élégance sait se jouer des fameuses règles.

2- l’élégant intègre quelques règles et les applique. Fade un jour, joyeux un autre, au moins est-ce dans les clous.

3- l’élégant croit comprendre les règles, voire s’en invente. Pour le pire et pour le meilleur. Au mieux on applaudit, au pire on en rigole doucement. Qu’importe s’il est heureux.

4- l’élégant n’en est pas un pour moi, mais lui aime à le croire, tant mieux pour lui. On est toujours le moche d’un autre.

Il y a assez de ressources dans les livres et sur internet pour apprendre et comprendre. Il y a ceux qui veulent comprendre, ceux qui veulent inventer en comprenant et ceux qui veulent juste inventer. Advienne que pourra. Tout à l’heure un client m’a soutenu que le papillon ne se portait qu’avec une chemise blanche. « Et pourquoi cela ai-je demandé? En voilà une règle inventée de toute pièce. » Mais si le client se sent mieux avec… Tant qu’il n’existe pas de règle demandant de porter des souliers marron avec une ceinture noire. D’autres (souvent des femmes) ont aussi inventé la règle qui veut que le costume marine n’aille pas avec des chaussures noires. Que faire pour lutter contre…?

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Revenons toutefois à la seconde problématique. La chemise blanche est-elle attachée à des règles particulières?

Au début du siècle, elle est incontournable. Mais les années 20 inventent les chemises colorées, avec cols blancs souvent, comme Gatsby en portait. Les années 30 appuient un peu plus ce point. La guerre et les manques font revenir la sobre chemise blanche. Les années 60 enfoncent le clou, la chemise blanche – ou ivoire – est partout. Seuls quelques loufoques anglais portent des rayures colorées. Puis arrivent les années 70, la mode masculine part dans toutes les directions. Et les années 80 répandent comme une trainée de poudre les chemises anglaises très colorées et pimpantes. Le goût Jermyn Street est repris par Façonnable, Figaret, Thomas Pink. Larges bâtons rouges, étroites raies bleu ciel, lignes roses, barres violettes, c’est l’explosion des couleurs.

De nos jours, la chemise blanche est un peu revenue sur le devant de la scène mode. Son contraste très fort avec le costume plait aux créateurs. Le style Dior. Figaret a arrêté le style anglais pour ne faire plus que du minimalisme. Bernard-Henri Levy représente une frange d’hommes qui n’imaginent pas la chemise autrement. A l’inverse, les élégants à l’heure italienne et anglaise apprécient plus la douceur d’un bleu ciel, comme Jean d’Ormesson pouvait le faire.

 

La chemise blanche est un peu habillé. C’est certain. En même temps comme dirait M. Macron, l’histoire de la chemise n’est faite que de blanc. Un blanc que les pauvres avait du mal à se payer, ce qui amena la fameuse opposition des cols blancs et des cols bleus, de l’élite face aux ouvriers.

Donc, oui, la chemise blanche peut soit être vue comme très formelle (pour les riches) ou quotidienne (un acquis de tous). Il est possible de réserver la chemise blanche pour des occasions importantes et il est possible d’en mettre une tous les jours. Si vous êtes vendeur chez Vuitton, cela me semble incontournable. Si vous êtes agent d’assurance, vous pouvez porter rayures et couleurs.

Question intéressante enfin : avec un costume de tweed ou un blazer, est-il correct de porter une chemise blanche? L’élégance plaisir, un peu Pitti, tendrait à dire que non. Que le bleu ciel serait mieux. L’élégance un peu stricte, à l’anglaise, pourrait faire dire que oui. Dans les années 50, c’est ainsi que cela se serait fait.

Tout est une question d’époque, de mode et de contexte, au delà d’un corpus de règles au fond assez réduit et changeant. Essayons d’y voir clair :

  1. la chemise blanche est idéale pour les grands évènements.
  2. en même temps, elle peut convenir pour le travail avec un costume, sauf à trouver, goût personnel, que le bleu ciel ou les rayures de couleurs sont plus élégantes.
  3. en même temps, beaucoup la mettent avec un jean et des souliers noirs. Je n’aime pas, mais c’est mon goût. Les règles anglaises ne connaissent pas le jean de toute manière.

 

Enfin, pour ce qui est de la chemise à manches courtes avec une cravate, c’est un débat très houleux. Cela peut-être très beau et digne comme cela peut-être très risible. J’ai un client âgé, toujours merveilleusement bien assorti, qui fait ça de manière exquise l’été. Qui serais-je pour le désavouer?

Belle semaine, Julien Scavini

La chemise de mariage

Lors des préparatifs d’un mariage, les messieurs vont généralement chez le tailleur pour acquérir un beau costume, digne de cet instant mémorable. Dans le même temps, les fiancées se pressent pour faire confectionner une robe, tâche demandant souvent plus de temps et de préparation que pour un costume. Au cours de l’entretien chez le tailleur, une question revient souvent sur comment accorder la tenue masculine avec la robe de la mariée. Comment faire un rappel entre le costume et la robe?

Et bien à vrai dire, je n’ai aucune autre réponse que : aucun. Comment voulez-vous trouver un point d’accord entre un costume généralement sombre (je ne conçois pas tellement le costume blanc à la Eddy Barclay comme une chose exquise, à moins de faire cela très finement) et une robe blanche? Et puis il n’y a pas à chercher d’accord, plutôt un contraste, qui sur les photos sera très intéressant, d’autant plus si celles-ci sont en noir et blanc. Un beau contraste clair / foncé est très satisfaisant.

Ça, généralement, les mariés le comprennent bien. Toutefois, certains reviennent à la charge concernant la chemise. Avec la fameuse sentence : « oui mais la couturière m’a dit que la chemise du marié devait être ivoire! »

Phrase fatidique qui engage alors l’homme. Va-t-il ou pas suivre ce conseil? Certains fiancés sont en effet très arque-boutées sur cette question.

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J’ai déjà eu l’occasion d’écrire sur la chemise ivoire, lors de mon article sur La Panthère Rose. Je trouvais le résultat assez intéressant avec un costume de ville, sans toutefois avoir jamais osé. Car au fond, je trouve que la chemise ivoire a un petit côté ancien, voire même chemise un peu sale. C’est un jugement un peu dur certes. Car je ne nie pas qu’il est possible pour certains élégants de manier celle-ci très bien. Mais de manière générale, il faut s’en méfier.

Cet argument généralement fait mouche. Toutefois, certaines fiancées, parfois les yeux embuées, se mettent à craindre que leur robe fasse moche. Car c’est bien connu, une robe de mariée n’est jamais tout à fait blanche, mais plutôt coquille d’œuf. « Mais la couturière m’a dit qu’il fallait que la chemise de mon fiancé soit accordée avec ma robe? » Je rétorque que je n’y peux rien si la couturière ne travaille pas de belles matières bien blanches, et qu’en tout cas chez les tailleurs, le coton à chemise, c’est blanc! Point.

Je prends un malin plaisir à tordre le cou de la créatrice. Mais au fond, c’est entretenir une vieille rivalité, entre la profession masculine et féminine. Je me souviens encore de M. Guilson s’en moquer avec ce verdict : « n’utilisez pas d’épingles! C’est pour les couturières. Les tailleurs utilisent du bâti! » hihih.

Quoiqu’il en soit, une fois posé que la chemise du marié est blanche et que la robe de la mariée, oui, sera blanc cassé, je nuance et apaise les couples. Rassurez-vous.

La chemise n’est visible qu’à peine, un peu autour du cou, un peu en bas des poignets. La veste et le gilet la cachent majoritairement. Ainsi, la nuance n’apparaitra jamais vraiment. Personne ne s’en rendra compte.

Par ailleurs, les photos sont généralement un peu surexposé, si bien qu’en fait, sur les clichés, il sera impossible de percevoir une différence de teinte, la robe apparaitra d’un blanc optique! De quoi rassurer normalement la demoiselle. Je n’en ai une qu’une, il y a longtemps, qui refusant cette idée, imposa au fiancé une chemise bleue, au grand dam de ce dernier. Mais hélas, il n’avait pas le choix…

Belle semaine, Julien Scavini

Le mocassin à pompons

On le dit ringard ou pire, de droite. On le pense disparu et mort. Pourtant, force est de constater que le mocassin à pompons continue de plaire, année après année.

La légende dit qu’il a été inventé en 1948 par le bottier du Massachusetts, Alden, à la demande d’un acteur d’Hollywood, Paul Lukas. Ce dernier avait ramené d’un voyage en Europe des pampilles en cuir qu’il voulait greffer sur un soulier. Après quelques essais naquit le mocassin à pompons que l’on connait encore aujourd’hui. Brooks Brothers copia rapidement le modèle, qui devient un must-have de l’élégance américaine, sous le nom tassel-loafer.

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La forme classique, ronde.

Le modèle classique est plutôt ample, rond et très confortable. Il n’a normalement pas besoin d’être fait, on plonge dedans directement. La forme est empruntée aux slippers, les souliers d’intérieurs, d’où est issu le mocassin jumeau : l’opera pump. La tige monte peu sur le pied, l’échancrure est assez prononcée, presque féminine. Ces pièces ont en commun d’être coupées d’une seule pièce.

La forme généreuse se reconnait au premier coup d’œil. Elle est épurée et ne présente pas de plateau cousu comme le mocassin classique appelé penny-loafer. Mais une couture décorative fait tout de même le tour de la partie avant, comme pour évoquer ce plateau. Les pampilles sont insérées directement sur le haut de la tige et un lacet décoratif, comme lié aux pompons, fait le tour de l’arrière.

Les bottiers pour rendre le modèle un peu plus à la mode ont tenté d’en affiner la silhouette, ce qui donne de mon point de vue un résultat maladroit. Le mocassin à pompons est joli s’il est assez ramassé, mais ce n’est que mon goût, je dois être trop conservateur. Les chausseurs le décline en de multiples formes, à bout carré, à semelle souple, non-doublé etc… Il est à la mode, donc il prend des formes multiples, du plus habillé au plus décontracté.

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Tassel-loafer de chez Carmina, plus élancé que le modèle classique, plus italien. On notera d’ailleurs la présence d’un vrai plateau cousu. Ce mocassin n’est pas réalisé en une pièce mais en trois, d’où la présence d’une petite couture à l’avant.

Question couleur, le tassel-loafer se décline dans tous les cuirs connus, veau, veau-velours voire même crocodile ou lézard chez Carmina. Avec un forme plus effilée que le modèle canonique. En veau-velours marine, c’est très racé me semble-t-il.

Du point de vue britannique, le mocassin noir est une légère curiosité. D’autant que le mocassin ne se porte pas – normalement – avec un costume. Chaussure semi-formelle, elle se prête préférentiellement au marron et ses déclinaisons et aux tenues sport. Toutefois, ce sont les américains qui ont inventé l’objet. Et ils le portent en box noir avec le costume. Alors, pourquoi se priver, d’autant que les italiens depuis longtemps ont cassé ce dogme. Il faut bien reconnaitre que les mocassins sont très confortables, et d’un grand chic.

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Toutefois, est-ce une chaussure facile à porter? Est-ce une chaussure pour débutant? La réponse n’est pas évidente. J’en ai eu très tôt. Puis pendant une période, j’ai détesté les mettre, je trouvais l’allure trop féminine, le pied trop précieux. Et puis j’y suis revenu avec grand plaisir. Curieux. Ce n’est pas une chaussure anodine. D’autant plus qu’elle est un peu typé ‘fric’ ou ‘XVIème arrondissement’. Mais il faut aller au delà de ce cliché et faire confiance à son propre goût. Si l’on ne se sent pas sûr, un penny-loafer est déjà très bien. Si l’on est très sûr, il faut les porter en veau-velours vert avec un jean blanc. Il faut oser. C’est une chaussure classique.

Bonne réflexion.

Belle semaine, Julien Scavini