Le col roulé

Un pull à col rond, un pull à col en V ou un pull camionneur (dit aussi à col zippé) imposent de mon point de vue une chemise. C’est incontournable dans mon esprit. Même le week-end. Si si… Leur encolure est un espace laissé libre pour que le col de chemise s’exprime et se montre. Cela dit, c’est une vision bon chic bon genre, je le concède.

Pour moi, les pulls évoqués, portés sur des t-shirt ou les pulls à même la peau, je passe. Cette esthétique ne m’intéresse pas. Parce que le cou n’est pas habillé et qu’il fait girafe sur la plupart des hommes. Parce qu’aussi les poils du torse qui dépassent en haut du pull sont une horreur. Et parce qu’enfin, on a vingt ans qu’une seule fois. Sous un pull donc, une chemise est incontournable.

Seulement voilà, les chemises ne sont pas toujours propres, pas toujours repassées. Et puis le week-end, pris d’une forme d’ennui, on a la flemme de sortir une belle popeline ou un gros oxford. La vie des élégants aussi est difficile vous savez. Alors, heureusement, il reste toujours un polo à manches longues un peu vintage qu’on a gardé de la fac pour mettre sur le t-shirt et aller à la boulangerie.

Et puis, il y a le pull à col roulé. Celui que je n’ai pas et que je n’ai jamais eu du reste.

Dans les années 2000, je me souviens que le col roulé était jugé dépassé. Ringard. Il n’y avait que le Docteur Sylvestre pour en porter. Et des marques d’outerwear surf et montagne pour en sortir. J’étais resté sur cette idée. Force est de constater qu’il est partout ces temps-ci. Rien qu’autour de moi, trois collaborateurs le portent quasi-quotidiennement avec élégance me semble-t-il. Parfois sous une veste, façon riche milliardaire. Parfois sous une chemise, façon bucheron du boulevard Beaumarchais.

A regarder beaucoup d’exemples sur Google Images, il me semble qu’aujourd’hui, le col roulé est plus à l’aise et plus à la mode sous quelque chose. Le col roulé épais façon marin pêcheur existe bien sûr, comme une importante pièce de dessus à porter avec un important caban ou un balmacaan. Empilage de pièces robustes. Mais il n’est pas majoritaire. A l’inverse, le col roulé fin, il épouse le corps et enveloppe le cou en restant en position seconde, derrière quelque chose, sur-chemise, veste ou blouson léger. Le fameux concept du « layering » des blogs spécialisés.

Il a plus d’allure en étant second plutôt que principal. D’autant qu’avec l’âge, il me semble que les mailles sont traitresses. Elles ne mettent pas tellement le corps en valeur. Elles en montrent au contraire les excès et les rondeurs. La maille est dangereuse. Mais le pull à col roulé évite cet écueil lorsqu’il s’associe à une autre pièce le recouvrant.

Ce faisant, ce col roulé fin, porté « sous », se rentre facilement dans le pantalon. Il se paye ce luxe ! Fait assez notable. Il occupe en fait la place de la chemise, qu’il remplace. Ce qui est très commode. Il a donc le droit de présenter des lignes tendues et maintenues dans la ceinture du pantalon.

L’avantage du col roulé, c’est qu’il permet à la chemise de rester au placard. Dès lors aussi, le gentleman peut triompher de sa flemme. Il peut se contenter d’un t-shirt ou d’un marcel dessous. Point d’effort, c’est la révolution de la maille, dessus et dessous ! Maille d’ailleurs qui peut se présenter comme une troisième couche, sous la forme d’un cardigan. T-shirt, col roulé puis cardigan. Voilà un trio tout en confort et en décontraction. Une élégance à la Jeremy Irons. Point de méprise donc, le col roulé n’est pas qu’une simplicité. C’est aussi une élégance. Une allure.

Comme toutes les mailles, le col roulé est du genre solide. Et il n’est je pense pas très utile d’en posséder une grande variété. Cette pièce a tellement de caractère et de noblesse – si si, j’ai lu cet épithète sur BonneGueule, alors je le réutilise volontiers – qu’il est peut-être heureux d’en posséder un très beau. En cachemire écossais par exemple, qui durera des années et ne perdra pas trois tailles au premier lavage. Un peu comme on a besoin d’un seul service à thé, autant qu’il soit d’un pédigrée très distingué. Je ne sais pas où je vais trouver le mien ?  

Une robe de chambre ?

Qui aurait pensé vivre un confinement général ? Nous fûmes bien obligés de rester cloitrer, à travailler devant un ordinateur. L’année dernière, Le Figaro m’avait demandé une petite série d’articles sur les vêtements d’intérieur. J’avais fait les slippers. Puis le pyjama. Le bonnet de nuit. Et la robe de chambre. Avec amusement, je m’étais prêté à l’exercice et pour cette dernière, j’avais pris un plaisir particulier.

On l’appelait banyan au XVIIIème siècle. Nombreuses sont les personnalités à s’être fait portraiturer ainsi vêtu, en Grand décontracté. Le XIXème siècle bourgeois l’avait dignement réinterprété, avec force brandebourgs et collets matelassés. Dans les années 50, un certain art de vivre l’amène dans les foyers les plus divers. Jean-Pierre Stevens, le mari de Ma Sorcière Bien Aimée en porte une assez souvent, même si la matière « vinyleuse » est affreuse. Cela dit, elle s’esquive très vite. La faute au chauffage probablement. ll en reste le peignoir, ou sortie-de-bain, façon grand hôtel.

La robe de chambre, voilà bien un vêtement rare et peu ordinaire. On n’en voit que dans les films. Il est vrai qu’un tel vêtement pose un personnage. Cette robe opulente, tellement accessoire dans une garde robe, est plutôt un vêtement d’homme argenté. Elle vient après le reste et de fait, il est logique que tout un chacun oriente ses deniers vers des habits plus essentiels. Il faut dire aussi que les tarifs sont relativement élevés. Chez les anglais spécialisés, comme New & Lingwood (admirez les somptuosités proposées !), les tarifs sont stratosphériques, comme chez Charvet à Paris. Sinon, pour quelques centaines d’euros, on peut dénicher des robes de chambre en tissu de chemise, simples et légères, comme chez Derek Rose. Mais elles sont alors plus un article d’élégance qu’un vêtement fait pour donner chaud.

Car fabriquer une robe de chambre est relativement onéreux. La consommation de tissu est très conséquente par rapport à une veste, ou même un manteau, et il n’y a pas beaucoup d’atelier pour faire cela. Et puis il faut le trouver le tissu adapté.

Coincé à la maison à travailler devant mon ordinateur, je m’étais interrogé donc sur la robe de chambre, et j’avais compilé quelques modèles qui me faisaient envie. Avec le déconfinement, j’ai pu trouver un atelier en France et y réfléchir plus avant, vraiment pour le plaisir. Après un premier prototype en flanelle, tissu vraiment simple, je me suis fait la réflexion que c’était un peu léger. Qu’une fois sur le dos, sans trop de chauffage, cela ne donnait pas vraiment chaud. Trop de fluidité aussi. Comme beaucoup de modèles de robes de chambre du XIXème siècle présentaient des revers matelassés, j’ai eu l’idée d’en employer aussi. Sur les revers au début, puis seulement à l’intérieur ensuite. Tellement amusé par ce prototype, je me suis dit, et bien pourquoi pas en faire quelques unes ? Et voilà le résultat. Évidement, il eut été plus intelligent de les vendre bien avant Noël pour quelques cadeaux bien sentis. Mais la faute à la crise des matières premières, les retards se sont enchainés, du tissu de chez Vitale Barberis à la production chez Hervier. Mais enfin, elle est arrivée. Tout vient à point qui sait attendre.

Voici donc ma première robe de chambre. Flanelle bleu marine italienne 100% laine, petite ganse argentée en satin et doublure italienne matelassée rouge en coton et viscose, mate pour une esthétique un peu ancienne. Fin du fin, un joli pompon au bout des ceintures. Pour le tarif, nous avons fait au mieux, 460€. Je souhaite que cela vous amuse et vous intéresse. Ce sera l’occasion d’en faire d’autres dans le futur.

Il me reste à vous souhaiter de belles fêtes de fin d’année. Faîtes bonne tablée et pensez-y toujours : l’élégance compte, même dans l’assiette. Soyez raffinés avec vos aspics, chapons et châtaignes. Belle semaine, et à bientôt. Julien Scavini

La chemise en flanelle

L’époque est au retour des matières ancestrales, qui ont du caractère. C’est donc avec plaisir que le tweed et la flanelle par exemple reviennent sur le devant de la scène. Il y a encore dix ans, il n’était pas si facile que cela de trouver de beaux pantalons en flanelle. Maintenant, cette matière se décline même jusque sur des gilets matelassés et des doudounes techniques. C’est probablement une réaction vis-à-vis de l’artificialité. Peut-être du monde en général ? Plus sûrement vis-à-vis des tissus techniques, à l’esthétique glacée et plastifiée. Une sorte de combat du rugueux contre le lisse pourrait-on évoquer.

Même les intérieurs de décorateurs font la part belle aux flanelles tendues sur les murs. Parce que cette matière, avec son grain et son toucher si pelucheux, est mat. Elle aspire la lumière permettant des jeux de contrastes. Elle apporte aussi une touche indéniable de confort. La flanelle donne chaud avec son aspect moelleux. Elle évoque la bonne vieille Angleterre, rêvée. La flanelle donne une idée de cosy.

Autant d’arguments qui militent en faveur de son importante adoption par les stylistes et designers textiles. Rappelons rapidement que la flanelle (nom féminin) est un procédé de tissage et de finissage des étoffes. Et que dès lors, il existe de la flanelle de laine – ou de laine et cachemire – mais aussi de la flanelle de coton. Assez proche techniquement de la moleskine. Un coton gratté, suivant l’ouverture de sa surface (c-à-d, à quel point il fut gratté et ébouillanté pour faire sortir le côté duveteux) peut-être qualifié de moleskine ou de flanelle, cette dernière était plus moelleuse et souple. Et lorsque ce coton flanelle est fin, on parle alors de flanellette.

Si j’ai souvent parlé de vestes et pantalons en flanelle, je n’ai que rarement évoqué les chemises ainsi coupées. Elles sont pourtant classiques et anciennes. Le tattersall par exemple, ce merveilleux tissu à carreaux, plutôt campagnard (et souvent un mélange de coton et de laine, voire que de laine) présente le plus souvent un aspect brossé en surface, le rangeant facilement dans la catégorie des flanelles de coton. Ci-dessous Bruce Boyer posant pour Drake’s, avec un délicat accord de carreaux sur carreaux :

Quant aux grands tartans ou plaids, façon chemises de bucherons, ils présentent presque toujours une texture flanellée (un adjectif qui n’existe pas vraiment dans le dictionnaire mais qui est très plaisant). D’ailleurs, cette fameuse chemise de bucheron, la « lumberjack shirt », cet article vestimentaire essentiel de la culture américaine est appelé outre-atlantique une « flannel ». En fait, pour un américain, une « flannel » ne désigne pas prioritairement une étoffe, mais une chemise à carreaux. Fait notable et intéressant. Ces grands carreaux, rouge façon « Paul Bunyan » ou foncé comme le « blackwatch » ont été adoptées par les américains bon chic bon genre, style grandes universités, dès les années 50. Ces chemises chaudes étaient synonymes de week-end au grand air et de pêche à la truite.

Cela dit, en dehors de ces deux tissus de chemises anciens, tattersall et tartan, les chemises en flanelle unie n’étaient pas légions. Mais pas inconnues non plus. Dans les années 50 et 60, quelques publicités vantaient l’usage de modèles ivoire, comme la marque Armorial. Et jusqu’à aujourd’hui, ces chemises n’étaient pas très portées, à part sur de vieux messieurs qui aimaient la chaleur de ces modèles en flanellette.

Jusqu’à aujourd’hui.

Car on ne compte plus les marques qui proposent des chemises unies en flanelle de coton. Cette chemise est partout, dans toutes les collections. Gris clair, bleu ciel, greige ou bordeaux même, unie, micro-pucée ou à carreaux toujours, la chemise en flanelle de coton plait. Ralph Lauren, Berg & Berg, Hast, Bonne Gueule, Pini Parma et d’autres ont ouvert grands leurs étagères aux chemises en flanelle. Et je vois beaucoup de clients qui en porter. Avec tous les styles. Parfois sur un col roulé façon sur-chemise, mais aussi parfois sous un costume. Les drapiers italiens comme Monti ou Canclini, et bien d’autres, ont mis cette texture sur le devant de la scène chemisière.

Les chemises en flanelle anciennes étaient très amples. C’était des vêtements de travail, souvent fait pour être portée par dessus d’autres vêtements. Elles avaient des poches généreuses aussi. Des marques très américaines comme Pendleton produisaient beaucoup de ces modèles typiques. (Dont on peut signaler qu’ils n’étaient pas en flanellette de coton, mais de laine !) La modernité a été de faire diminuer les proportions de ces chemises de flanelle et d’adopter massivement le coton.

Cette flanellette, si elle met en valeur le plaisir d’une matière chaude et ancestrale, participe aussi et surtout à la vigueur du marché de la chemise. Car de son côté, cet habit classique du travail, vivait depuis quelques années une sorte de crise existentielle. Les rayures bâtons, les unis blancs ou bleus perdaient du terrain. La chemise souffrait d’une image trop « business » et elle se faisait détrôner par les polos, les pulls et les t-shirts, plus simple d’usage et d’entretien. La chemise – à repasser – marquait le pas.

L’affection pour la petite flanelle a permis ainsi à la chemise de rajeunir. Souple, un peu molle et peu froissable, elle est presque d’une entretien plus simple. En sur-chemise, à même la peau, sous un pull, un blouson ou une veste, elle fait des miracles. Son style à la fois ancestral et très en phase avec la mode en fait le best-seller du moment, avec un esprit workwear, minimaliste mais avec une certaine profondeur esthétique et historique. Finalement, grâce à un vieux tissu, la chemise se paye une nouvelle jeunesse. Qui l’eut cru ?

Bonne semaine, Julien Scavini

Le poignet napolitain

Lorsque je regardais Amicalement Vôtre il y a plusieurs années, j’avais remarqué que les manchettes de chemises de Brett Sinclair, joué par Roger Moore, n’étaient pas tout à fait conventionnelles. Un repli habillait celles-ci en leurs donnant de l’importance. Mais point de boutons de manchette comme sur le poignet mousquetaire classique. Quelle curieuse invention dont j’avais vite trouvé le nom, le poignet napolitain. Les anglo-saxons ont plein d’autres noms eux.

Lorsque j’ai débuté dans la chemise « mesure » à la boutique, j’avais découvert dans les possibilités offertes par l’atelier des Deux-Sèvres ce fameux poignet dit napolitain et je repensais à Brett Sinclair. Ce poignet ostentatoire et qui en impose était parfait pour habiller le personnage, aux antipodes d’un Danny Wilde beaucoup plus décontracté. Une expressivité tout à fait en vogue dans les années 70, où un certain esprit baroque régnait. Pour ceux qui ne voient pas de quoi il s’agit, autant mettre une petit photo de Roger Moore avec ce poignet, je crois dans un James Bond :

Il me semble n’avoir fait qu’une fois ce poignet. Je ne me pressais pas à le proposer, ne le comprenant pas tout à fait. Je revoyais de temps en temps Amicalement Vôtre et m’interrogeais de nouveau sur la nécessité de ce truc, cet artifice de style.

Et puis je me suis lancé début septembre dans l’intégrale des James Bond. L’occasion d’étoffer ma petite culture cinématographique et de m’amuser à contempler les esthétiques passées, costumes, voitures et intérieures. Un peu comme avec Columbo. Je rappelle que le premier de la série, James Bond 007 contre Dr No date de 1962 ! Quel fabuleux kitsch.

Il se trouve que Sean Connery alias l’agent anglais porte lui aussi dans les adaptations des chemises avec une tel poignet. Une idée du réalisateur Terence Young et de son propre tailleur Anthony Sinclair qui firent appel à Turnbull & Asser pour les chemises. Ah décidément me dis-je, ce modèle passionne. Voyez plutôt, avec une version plus arrondie que précédemment :

On retrouve en quelque sorte l’esprit du poignet mousquetaire, richement étoffé, mais sans la lourdeur (toute relative) des boutons de manchette. Deux petits boutons nacrés permettent d’attacher cette manchette. Au détour d’une recherche sur ce poignet, j’ai découvert que Roger Moore était amateur d’une autre variation. Ô subtilité, elle est légèrement modifiée avec des boutons rabattant le poignet, comme le col boutonné. Comble du baroque compliqué.

Un peu comme avec la chemise popover sur laquelle j’ai écrit, on peut légitimement balancer entre une incompréhension pour un truc un peu inutile voire franchement pas pratique, et l’idée qu’au fond, l’élégance a sa part heureuse de gratuité. Le beau n’a pas à se justifier. Il l’est quand il fait plaisir. Et si ce poignet pouvait faire plaisir alors ? (Ndlr : Veuillez lire cette phrase dans son sens premier uniquement.)

Je repensais aux publicités d’une marque nouvelle suédoise, Grand Le Mar, dont j’appréciais l’atmosphère. Cette maison à l’esthétique très dolce vita use massivement du poignet napolitain pour ses modèles. D’une grande élégance il faut le reconnaitre. Voyez plutôt la collection d’été :

Et je finissais ainsi par me convaincre. Non pas pour les chemises de tous les jours. Ni même pour les chemises du soir d’ailleurs. Mais bien pour celles de l’été. En cette chaude période, il est difficile de s’habiller convenablement. Et porter une veste est parfois complexe, en particulier au travail pour moi, où il faut bouger sans cesse. Aussi ai-je pris le parti de pantalons en lin et de simples et jolies chemises. Mais comment diable me demandais-je serait-il possible de rendre cette simple chemise plus esthétique, plus raffinée, plus habillée ? J’ai l’intuition que peut-être ce poignet pourrait être une juste et intéressante réponse.

Est-ce que le poignet napolitain ne serait pas le moyen idéal de donner du caractère à la chemise d’été, sans l’alourdir. Une petite touche de poésie repliée, à la fois minimaliste et pleine d’expressivité ? Je vais y réfléchir cet hiver pour la saison prochaine !

Bonne semaine, Julien Scavini

La poche de la chemise

La question de l’élégance en chemise enflamme les passions lorsque deux sujets sont abordés : les manches courtes & la poche de poitrine. Chacun a son avis et généralement n’admet pas les arguments inverses. Je ne vais pas discourir ce soir sur le premier point. Juste m’attarder sur le second.

« Souhaitez-vous une poche de poitrine ? » demandais-je systématiquement lors de la conception d’une chemise. Il me faut bien poser la question. Si certains s’interroge quelques secondes, d’autres me regardent, les yeux presque révulsés, lâchant un non lapidaire. Ne m’en veuillez pas dois-je presque répondre.

Cela dit, au commencement de ce blog, j’étais de ceux-là. Une poche de poitrine, c’était ringard et affreux. Lorsque j’étais chez Hackett, peut-être en 2009 ou 2010, je me souviens d’un client qui achetait une chemise à grands carreaux, type bûcheron. Il demanda à la vendeuse qui s’occupait de lui de découdre la poche de poitrine. Elle trouva un découvit‘ et je l’aidais à faire cela finement. Avant lavage, c’est très simple à faire. Je trouvais la demande totalement légitime.

Mais comme a dit je ne sais plus quel illustre philosophe « n’a de conviction que celui qui n’a rien approfondi. » C’est tellement juste. Maintenant, je suis beaucoup plus réservé sur ce point. Et je dirais même plus que toutes mes chemises de week-end ont une poche.

Je reste assez d’accord avec l’idée qu’une belle chemise, blanche, bleue ou rayée que l’on porte dans un cadre professionnel n’a pas tellement besoin d’une poche de poitrine. Qu’une belle chemise, celle que l’on pourrait mettre le soir à l’Opéra ou lors d’un mariage n’a pas tellement besoin de ce petit recoin de tissu.

En revanche, sur mes chemises décontractées, mais quel agacement de ne pas en avoir. Lorsque je pars en voyage, que je prends l’avion ou la voiture, je veille toujours à porter un modèle à poche poitrine, pour loger au choix lunettes de soleil, passeport, carte bancaire ou carte d’embarquement. Là, juste sous l’œil, à portée immédiate de la main, je suis rassuré. En vacance, sortir de l’hôtel sans veste, pas encombré, est un plaisir. Et cette petite poche sert aux mêmes éléments que je viens de décrire. Je préfère cent fois quelques objets légers dans cette poche plutôt que dans mon pantalon, où la peur de les perdre est plus grande. Et le confort assis très amputé par quelques objets pointant la cuisse ou le fessier.

Non vraiment, je suis convaincu de l’utilité de cette poche en certaines circonstances.

Mais ce n’est pas l’idée générale. La poche reste ringarde. Juste bonne pour que les pépés y placent leur peigne.

Curieusement, les t-shirts à la mode et certains polo présentent de plus en plus une poche de poitrine. Cela dit, elle est souvent totalement décorative, tant les dimensions sont ridiculement petites.

Lorsque j’avais développé une petite ligne de chemise à cols boutonnés, je m’étais posé la question. Si cela n’avait tenu qu’à moi, j’aurais fait une poche. Mais je suis persuadé qu’il m’aurait fallu découdre des dizaines de poches. Sachant qu’à la fabrication, celles-ci ont un coût non-négligeable en tissu et en montage, j’ai laissé tomber, pour faire comme tout le monde. Regret. Cela dit, en mesure, c’est très rarement qu’on me le demande. Preuve que cette pauvre poche poitrine n’est vraiment pas regrettée.

Alors, il reste à chacun de se faire son avis. Avec ou sans poche, telle est toujours la question !

Pour finir, admirons quelques élégants célèbres avec des chemises à poche. Sean Connery avec… diantre, des chemisettes :

David Niven. Remarquez sur la chemise rose la position de la poche, à droite, sans inversion de la photo :

Et le grand Gianni Agnelli. Intéressant !

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

Qu’à donc fait la poche ?

« Les belles chemises n’ont pas de poches. » Ce fait ancestral est probablement vrai. La chemise accompagnant un smoking ne devrait pas en avoir. Et Michel ne devrait pas avoir la poche de chemise remplie d’un infernal bric à brac le jour du mariage de sa fille. Quant à M. Rockefeller, il n’a pas besoin d’une poche de poitrine non plus, son secrétaire porte ses affaires dans une mallette.

Toutes ces affirmations sont vraies.



De là découlent quelques observations. Est-on continuellement en smoking ? Passe-t-on ses journées à marier sa fille ? Est-on aussi bien entouré que M. Rockefeller ? Donc alors une question : mais pourquoi en dehors de ces circonstances, ne peut-on pas avoir de poche de poitrine sur sa chemise ?

Celle qui était d’un classicisme absolu encore dans les années 60 est totalement rejetée. Pire, elle sent le gaz. Elle est suspecte de « beaufitude ». Elle ferait, n’ayons pas peur des mots, plouc ! Horreur.

Pourquoi tant de haine ?

D’autant plus, je le remarque continuellement, que la poche de poitrine est à l’inverse un élément d’embourgeoisement du t-shirt. Oui, ce vile vêtement de dessous que d’aucuns osent porter de manière visible au dessus. Les t-shirts chics – cet attelage existe-t-il vraiment ? – s’approprient la poche de poitrine dans une tentative désespérée de se donner du genre. Genre Faguo vous voyez. T-shirt blanc, poche bleu marine. Parce qu’en plus, outrecuidance suprême, la dite poche ose se montrer plus forte qu’elle n’est ! Elle est d’ailleurs souvent de dimensions ridiculement petites. Grotesque en passant !

Alors donc, sur un t-shirt elle a le droit de cité. Mais sur une chemise elle est honteuse ?

Et bien je le regrette. Car cette petite poche, non contente d’avoir un certain charme désuet, est surtout pratique. C’est ainsi que je regrette le week-end ou en vacances de ne pas trouver sur la plupart de mes chemises cet heureux logement où mettre lunettes de soleil, passeport ou téléphone.

Au fur et à mesure que je renouvelle mes chemises, je tente de plus en plus une petite poche de poitrine. Évidemment pas sur toutes. Mais sur certaines, j’ose ! Je tente l’interdit. Au risque de me faire traiter de plouc. Elle est si pratique. Et se voit si peu tout de même. Personne ne me suit avec une serviette moi. Je dois porter moi-même mes affaires. Rendez-vous compte ! Quelle vie !

Bonne semaine. La dernière parait-il? Encore un peu monsieur l’bourreau! Julien Scavini

La chemise par dessus le pantalon ?

La période du confinement fut l’occasion de passer un peu de temps devant la télévision. Pour une fois. Si les soirées étaient un amoncellement de choses passables, les après-midi avaient plus d’intérêts, en particulier les vieux films. Ce fut l’occasion pour moi de revoir, ou presque de voir tant mes souvenirs étaient éloignés, le film « Le Cave se Rebiffe ». Oh que j’ai apprécié ce moment. Pas une phrase anodine, tous les dialogues sont ciselés. Une pure merveille aussi pour les costumes. Il y a un long article à faire pour décortiquer les tenues des uns des autres, si nettes et si élégantes.

Après ce rapide visionnage dans la mollesse de ces longs après-midi, j’ai acheté le film en VOD et je l’ai regardé de nouveau. Quel plaisir. Une séquence en particulier m’a intéressé, en rapport avec l’augmentation des températures de ces derniers temps.

La scène se passe à l’hippodrome, qui d’après le scénario se trouve en Amérique du Sud. En réalité, c’est celui de Deauville maquillé de quelques palmiers, Jean Gabin ne voulant pas descendre en dessous de la Loire par convenance personnelle. Il est avec Bernard Blier venu lui causer d’une nouvelle affaire aux profits faramineux… Ce dernier a ostensiblement chaud, il s’essuie le visage et porte sa veste sous le bras. A l’inverse, le personnage joué par Jean Gabin est à l’aise. Une aise royale !

Ils regagnent la décapotable de Jean Gabin, l’occasion de mieux découvrir la tenue de ce dernier. Elle est simplement composée d’une chemise, probablement en lin, à quatre poches, type saharienne. A cela s’ajoute un pantalon probablement en laine ou en mélange avec du mohair (ou du tergal à l’époque) et des souliers bicolores. Une tenue simple qui rejoint mes multiples interrogations ici sur l’élégance – décontractée mais pas trop – pour l’été.

Le grand intérêt de la tenue se trouve dans cette chemise portée, non dans le pantalon, mais par-dessus. C’est n’est certainement pas canonique. La bonne pratique impose de rentrer sa chemise dans le pantalon.

Pourtant, force est d’admettre que sa mise est élégante et racée. Qui oserait critiquer ?

Car le personnage de Jean Gabin compense cette apparente légèreté par une grande rigueur des coupes, des matières et des textures. Ce qu’il porte est beau. Cela se voit. Et il le porte bien, au-delà de cet aspect relâché. L’élégance des pièces fait cent fois oublier cette petite décontraction. Il respire l’aise – idéal sous le soleil – mais aussi le bon goût. Trois éléments plus le chapeau seulement : chaussures, pantalon, chemise. Un triptyque simple pour l’été. Et un maillot de corps sous la chemise.

Sortir la chemise du pantalon est peut-être plus beau car il a du ventre. C’est vrai.

Sortir la chemise du pantalon présente un avantage à mes yeux, celui de laisser celle-ci relativement nette. J’explique.

Lorsque l’on met sa chemise dans le pantalon, bien comme il faut, avec la ceinture bien ajustée, on est beau, les lignes bien tendues. Mais alors, il suffit de s’asseoir ou de bouger quelques temps pour qu’immanquablement la chemise s’extirpe du pantalon. Cela finit par être l’occupation permanente : remettre la chemise en place.

Mais hélas, on finit par avoir l’air d’être passé par la gueule d’une vache. On a beau tendre cette chemise bien en place contre le ventre et les flancs, elle est de moins en moins nette.

Dans la manière de Jean Gabin, s’asseoir froisse aussi le dos de la chemise, à la manière du polo. Mais au moins s’épargne-t-il cette tâche permanente de tout remettre en ordre.

Je ne dis pas qu’il faut ainsi faire pareil tout le temps. Seulement, en quelques moments choisis et avec de très beaux vêtements qui parlent d’eux-mêmes, c’est raffiné.

Dernier point. La chemise doit-elle être plus courte pour cet usage spécifique ? C’est probable mais peu marqué sur Jean Gabin. La ligne du bas de la chemise n’est pas arrondie sur les côtés mais fendue, une façon de coupe qu’utilisait Maria Fritollini, charmante chemisière qui travaillait auparavant à Paris. Cela donne une ligne plus proche de la veste.

Les marques modernes qui vendent des chemises à porter dessus le chino ont choisi de raccourcir les modèles, parfois de manière importante. Je soupçonne une économie de tissu plutôt qu’une vraie réflexion. Admettons qu’il soit mieux des les faire courtes. J’aurais tendance à dire, pas trop tout de même. Sur Jean Gabin, c’est précisément l’opulence et une certain longueur qui ne fait pas chiche, qui donne cette beauté à la tenue.

A voir et à essayer ! En musique.

Les aperçus d’écran sont difficile à obtenir car iTunes bloque cela. J’ai du photographier mon écran, pas simple. Les différentes vues permettent de se faire une idée plus précise de cette fameuse chemise. Elle présente des empiècements un peu « cow-boy » et des stries verticales. Les petites fentes latérales sont fermées par des trois boutons. Les deux poches basses m’ont l’air un peu factice. Les souliers sont de beaux richelieus, dans la pure tradition! Quel chic de s’habiller ainsi sous les tropiques. Les images s’agrandissent en cliquant dessus :

 

[EDIT] d’après le signalement général, cette chemise est une guayabera. Je suis ravi de savoir ce que c’est maintenant, je me coucherai moins bête!

Bonne semaine, Julien Scavini

 

Les slippers

L’élégance veut qu’en France on ne reçoive jamais en chausson. On met des chaussures. Il existe toutefois un soulier aussi élégant que décontracté, les « slippers ».

En bon français, il serait préférable d’utiliser le terme pantoufle. Toutefois, le XIXème siècle a attaché aux pantoufles une nuance péjorative. C’est le petit bourgeois qui met des pantoufles, car il n’a pas assez de sous pour bien se chauffer. Même petit bourgeois qui se contente de sa rente pour ne rien faire, avoir une existence oisive, bref pour pantoufler. La pantoufle renvoie très vite aussi à de piètres chaussons, un peu ringard.

Et puis il y a l’anglomanie toujours appréciée des gentlemen, un appel au tweed et aux salons en cuir. Dire « slippers » plutôt que pantoufles ou chaussons est une manière de rendre supérieur ce qui n’est qu’un meuble pour les pieds, comme on aurait dit au temps de Mme de Sévigné. Le « slipper » est plus chic que la pantoufle. Même si je dois reconnaitre une certaine poésie à ce vieux terme français presque inchangé depuis ses origines au XVème siècle. L’incise du f et du l est rare et élégante.

L’homme n’a pas toujours eu le chauffage centrale et depuis toujours, il fallait bien se couvrir les pieds, dehors et mais aussi en dedans. Au Moyen-Age les hommes élégants recourent à des souliers prenant leurs noms dans le bestiaire : des poulaines et des mules. Il fallait bien des souliers plus raffinés pour l’intérieur que les chausses boueuses. Et cela tenait chaud. Comme d’ailleurs on recourait à un couvre-chef en intérieur, bonnet de nuit ou bonnet de jour pour avoir chaud.

Mœurs,_usages_et_costumes_au_moyen_âge_et_à_l'époque_de_la_renaissance_(1871)_(14777226632)
Poulaines et bonnet d’intérieur

Il semblerait que très tôt le chausson fut inventé aussi comme une sorte de chaussette moelleuse à mettre dans les sabots. C’est assez logique, le sabot est très rigide et il n’amortit pas les chocs de la marche. Les paysans mettaient de la paille entre le sabot et leur pied. Nul ne doute que les plus argentés recouraient à quelque chose de mieux que la paille : de la laine, du cuir souple ou de la fourrure?

paysan en sabot
Sabot rembourré de paille

Les notices historiques trouvées sur internet placent toutes la découverte de la pantoufle en orient, ce qui est à mon avis une erreur d’analyse. Je pense que partout devaient être conçus des chaussants simples, efficaces et chaleureux pour les pieds. D’ailleurs, au XVIème siècle, le mocassin est bien arrivé en Europe par le Québec, du terme amérindien algonquin le « makizin ». Ce chaussant souple et plutôt non lacé est aussi un apport. Et je pense que des steppes d’Asie via la Russie devaient venir aussi une foule de petites chaussures molles et chaudes. Le chausson, la pantoufle, sont une habitude de partout.

Ce qui est sûr en revanche, c’est qu’au XVIIème siècle, avec la vague de l’orientalisme, marquée en particulier par l’appropriation des tissus « indiennes », toiles imprimées et autres seersucker, la pantoufle a connu un essor stylistique. Ce qui venait d’Orient plaisait, une certaine richesse à l’allure nouvelle et exotique. Comme d’ailleurs les broderies sur les bonnets de nuit. Il y a beaucoup en partage entre ces deux vêtements. Et avec le banyan, une immense robe de chambre richement ouvragée qui doit son origine aux kimonos japonais et autres tenues indiennes.

banyan et mule
Un banyan porté avec des mules en intérieur.

Pour l’intérieur, les riches européens voulaient faire riche, un écho à l’architecture et à la décoration, Louis XV et Louis XVI n’ont-ils pas mis au goût du jour la débauche ornementale ? La richesse décorative était bien vue. Dès lors, les beaux escarpins étaient plus intéressants que la grande botte en intérieur.

Les ornements liturgiques catholiques font honneur à la pantoufle. Les chaussons pontificaux, ouverts en velours rouge puis blanc sont de dignes pantoufles. Mules et sandales, chaussures légères de gens ne partant ni à la guerre ni aux champs forment les justes réponses en intérieur, espace tempéré où la beauté et l’ornement comptent.

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Mules liturgiques du XVème siècle, Suède.

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« Slippers » de Pie X (1835-1914)

D’ailleurs il convient de rappeler que pour bien des aristocrates, sortir dans la rue était bien rare. La vie en fait, se passait en intérieur. Ou dans un carrosse. Et donc le soulier d’intérieur était presque plus utile que les robustes chaussures et bottes en cuir. Pour arpenter les tapis des élégants salons, mieux vaut une pantoufle confortable. C’est pour cela que je ne suis pas sûr que l’on puisse plaquer tout à fait le concept contemporain de pantoufle, qui est vraiment la chaussure de la décontraction intérieure et intime au 20ème siècle, sur les habitudes des XVII et XVIIIème siècles.

Constatons cette intuition dans cet extraordinaire plan du film Ridicule (1996 – Patrice Leconte) lorsque Louis XVI remet le cordon de l’ordre de Saint-Louis à un Apache. Un mocassin d’intérieur français à boucle face à un mocassin amérindien. Costumier et réalisateur font preuve d’une grande érudition historique et stylistique :

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Scène du film Ridicule. Louis XVI face à un Apache.

 

Après cette première phase d’orientalisme, de nombreuses autres vagues de turqueries se sont entremêlées à des époques où l’empire ottoman fascinait. Dignes époques où le monde savait mêler des cultures avec élégance et richesse ornementale. Le chapeau fez, cône rouge en feutre des pays de Méditerranée et les pantalons bouffants sont ramenées par des militaires et explorateurs de tout poil. Bonaparte rapporte d’Egypte des senteurs d’ailleurs, engouement confirmé par la guerre de Crimée qui voit les Européens s’allier aux Ottomans contre les Russes.

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Le peintre Horace Vernet (1789-1863), en pantalon à l’ottomane et « slippers ».

La pantoufle entourant le pied (comme une charentaise) côtoie aussi la forme laissant le pied libre à l’arrière, inspirée des babouches, appelée en français les mules, ou claquettes. Les allers et retours n’ont de cesse entre l’orient et l’occident au sujet de la chaussure d’intérieur. Il est impossible d’y trouver une vérité absolue. Toutefois, sous le second Empire en France et sous la Reine Victoria au Royaume-Uni, une très importante vague d’orientalisme étreint les hommes et les chaussons d’intérieur brodés sont légions. C’est vraiment à cette période que se sédimente le « slippers », escarpin délicat en velours brodé. Mais pas que de symboles orientaux, quelques broderies à la précolombienne plaisent aussi. Mais parfois la pointe de ces « slippers » rappellent aussi un peu les poulaines du moyen-âge, à une époque fascinée par le gothique. En bref, le XIXème siècle est celui de l’éclectisme. Ainsi donc, de partout et de tous les temps est né le « slipper ».

slippers victorien 1850 - 1870
Slippers d’époque Victorienne

Évidemment, ce siècle bourgeois renvoie les « slippers » à une étroite frange de la vie domestique ou des grandes sorties. Parait-il que sous l’influence du Prince Consort Albert, époux de Victoria, le « slippers » du soir, en cuir vernis avec un papillon serait né, l’ « opera pump ». En dehors de cela, le mocassin souple en tissu n’était pas la chaussure utile pour la vie industrieuse de la nouvelle classe sociale montante. Bottines et richelieus sont progressivement devenus plus utile en ville, dans les usines, dans les bureaux. Et cela jusqu’à nos jours.

 

opera pump
Frank Sinatra mettant des « opera pump »

Les anglo-saxons ont créé une différentiation entre le « loafer » et le « slipper », chose que nous n’avons pas en français, nous mettons tout dans la catégorie mocassin. Car je traduis slipper préférentiellement par mocassin d’intérieur plutôt que par pantoufle, terme trop large. Le « loafer » d’extérieur est un peu plus montant et emboitant sur le pied que le « slipper » d’intérieur. Lui est vraiment semblable à une ballerine, très ouvert sur le cou de pied.

Notons avec amusement que le penny loafer est en fait un slipper loafer, très échancré. C’est le début d’une hybridation. Dans les années 60, le mocassin ouvert, donc le « slipper » est passé à la ville. Italiens et américains s’en sont donnés cœur joie. Agnelli fut l’un des premiers à une époque où la City de Londres voyait d’un mauvais œil cette décontraction vestimentaire. Le mocassin a gagné du terrain sur les souliers fermés. Aux Etats-Unis le mocassin à mord de Gucci a enfoncé le clou, sur la frange chic et les car-shoes, mocassin à picots mous, sur la frange décontracté.

 

De nos jours, le « slipper » dans le sens d’un mocassin d’intérieur se trouve un peu, soit pour le soir comme « opera pump » en cuir vernis, soit pour la maison en velours. Les broderies tapageuses sont une vanité amusante. La maison Matthew Cookson est la spécialiste à Paris de ce genre d’amusement. Mais enfin c’est une vanité coûteuse, il y a peut-être d’autres chaussures à acheter avant. A moins de considérer que l’on passe assez de temps chez soi pour le justifier!

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Les « slippers » Matthew Cookson.

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Superbes « slippers » appartenant à Marc Guyot de 1990.

 

Une nouvelle forme très ouverte fait le plaisir d’instagram depuis quelques années, le « belgian loafer » qui en réalité devrait plutôt s’appeler un « belgian slipper » tant ils ont l’air de ballerines légères.

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Belgian slippers ou belgian loafers?

 

De temps à autres, les slippers en velours brodés peuvent être aperçus en ville. Qu’en penser ? Actuellement, les deux tiers de la population de la zone OCDE vivent dans des zones urbaines. Donc cette population fréquente plutôt le goudron et les atmosphères conditionnées. Les chaussures n’ont donc pas besoin d’être très résistantes et endurantes. Une petite frange encore de cette population vit sur de la moquette, du bureau, des restaurants et des voitures avec chauffeurs. Donc au fond, les slippers suffisent bien à cette vie mondaine. Si le confort rejoint l’allure, que dire de plus ? D’autant que jamais je ne pourrais dire que trop d’ornement est… trop. C’est un plaisir à l’inverse du « les sis more » si vanté. Cela fait un peu dandy toutefois, et pour ma part, je ne suis pas prêt à franchir le pas. Mais si d’autres veulent le faire, qu’ils ne s’en privent pas !

slipper amusant
C’est toujours plus marrant que les éternelles baskets !

Bonne semaine, Julien Scavini

Ordonner ses chaussures

Si les personnels soignants travaillent d’arrache-pied, et si heureusement de nombreux français travaillent encore dans des secteurs variés, beaucoup d’autres sont obligés de rester confinés. Et c’est mon cas, comme beaucoup de commerçants. Je fais contre mauvaise fortune bon cœur. Le Figaro me demande des articles sur comment s’habiller en intérieur. J’ai déjà fait le caleçon, le pyjama, le bonnet et en particulier le fez marocains et j’avais fait le grooming du gentleman il y a quelques temps. En même temps je complète mon futur livre.

Et puis comme vraiment le temps s’allonge à mesure que le confinement avance, je gratte par ci par là d’autres activités. Un moment donné, il a bien fallu s’occuper des chaussures de cuir. Elles s’ennuient les pauvres dans leur placard tout noir. D’autant que je ne suis pas tellement porté sur leur entretien d’habitude. Heureusement, de temps à autre mon ami Quentin Planchenault a pitié de mes souliers et il m’en cire une ou deux!

J’ai longtemps été malheureux en belles chaussures et j’ai beaucoup essayé avant de trouver mon pied chez un bottier américain, qu’un client et ami, Gerd pour ne pas le citer, a la gentillesse de me ramener des USA où il vit en partie. Et en quelques années, l’écurie s’est bien étoffée. Il faut dire qu’au prix, je préfère bien choisir les modèles pour avoir un choix homogène et polyvalent. Rien de tapageur.

J’ai donc brossé puis crémé les souliers, tiges et semelles tant qu’à faire, pour bien nourrir le cuir. J’utilise une crème Saphir incolore pour les chaussures marrons et une crème noire Church’s  pour les chaussures de cette couleur. Ensuite, j’astique vigoureusement avec un chiffon doux. Je me méfie un peu du cirage, je n’en mettrai que plus tard.

Une fois l’opération terminé, j’ai disposé cette petite armée serviable pour l’admirer. Tout est de marque Alden sauf les buck blancs décrit ici. Ce sont les chaussures que je mets pour aller au travail à l’exception rare des bottines du premier plan.

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Au premier plan se trouve une paire de desert boot à semelles de gomme, très utiles l’hiver en remplacement des mes chaussures de tennis du week-end.

Au deuxième plan, ce sont les souliers d’été, en veau-velours clair et daim blanc. J’ai bien quelques espadrilles, mais je ne les mets pas au travail.

Au troisième plan, les modèles marrons qui vont bien avec des tenues dépareillées, comme le blazer, les vestes de tweed. Elles sont presque toute saison. Je mets moins le mocassin l’hiver, d’autant que cette paire en particulier taille petit et me fait mal au pied. Les deux richelieus fermés appellent peut-être une troisième paire à l’avenir.

Enfin au dernier rang se trouvent les modèles noirs, en plus grand nombre, car je considère mieux cette vieille règle anglaise du costume AVEC des souliers noirs. Certes, les mocassins avec le costume, c’est aussi un peu une hérésie. Mais enfin, les paradoxes sont toujours amusants. Les deux paires de richelieus sont identiques. Un tel classique que l’on met tous les jours, est incontournable. J’avais d’ailleurs écrit à ce sujet là. Il y a juste une demi pointure d’écart entre les deux paires, pour les reconnaitre, et pour varier suivant les moments, les longues journées avec des obligations le soir appelant plutôt la paire la plus confortable.

Dans cette collection je crois bien ordonnée, il y a 5 richelieus, 4 mocassins, 1 derby et 1 derby montant. Autrement dit, 4 chaussures noires, 6 marron et 1 blanches.

Peut-être manque-t-il une paire de double boucle noire? Mais Alden n’en fait pas. J’ai aussi remarqué les sublimes Azay de chez Paraboot récemment, qui complèteraient bien la ligne 3 des chaussures pour tenues dépareillées. Mais la semelle gomme me parait très (trop?) rigide. A voir lorsqu’il faudra aider les commerçants à repartir du bon pied 😉

Bonne Pâques et Bonne semaine Julien Scavini

 

Amidonner les cols

Pour que les cols présentés la semaine dernière, tiennent bien, il était obligatoire de les amidonner. Entre 1870 et 1930, les cols de chemise, détachables, étaient rendus rigides grâce à l’amidon. Cette fine bandelette, en coton et souvent en lin extrêmement fin, était rendue raide comme une fine bande de bois. Si vous essayer de plier un col dur, il cassera net. Un peu comme le tour d’une boite de camembert.

Les cols étaient haut, petit reste de la manière d’Ancien Régime d’habiller le cou. Et pour faire tenir ces cols hauts, la simple structure du tissu ne suffisait pas. Il fallait amidonner le tissu pour qu’il tienne.

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Évidemment, je ne parle pas de l’amidon moderne qui est achetable en spray. Cet amidon dilué rend les chemises un peu rigide, mais rien de très solide. Non, pour amidonner un col comme au début du siècle, il faut procéder comme un confiseur, avec une mixture. C’est un procédé complexe et devenu extrêmement rare. Il faut dans un récipient préparer une solution concentrée d’amidon et de quelques autres secrets, comme la paraffine. Cette solution peut être froide ou chaude.

La fine bandelette de col, encore souple, est trempée et triturée dans cette mixture pâteuse jusqu’à s’imbiber complètement. Cette soupe est terriblement collante, aussi la pièce doit elle être parfaitement propre et hermétique pour qu’aucune poussière ne vienne troubler ce processus.  Une fois la solution séchée et non collante, le col va être mis en forme, sous un fer chaud, exactement à la manière d’un ruban de papier cadeau, que l’on fait boucler à l’aide d’un ciseau. En tirant le col sous le fer, cela l’incurve. Il suffit alors avec un goujon (un stud) de le ‘boucler’ devant et en refroidissant, la forme restera ronde.

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Les meilleurs cols sont également glacés en plus d’être amidonnés. Lorsque le fer est chaud et avant d’arrondir le col, il faut disposer un peu de savon ou d’un produit spécial dont je n’ai pas trouvé la trace, qui sous le fer, fond et donne ce glaçage si caractéristique. Ces techniques étaient aussi utilisées pour amidonner et glacer les manchettes et plastrons. Quel travail!

Apparemment, la Blanchisserie Teinturerie Wartner à Saint Cloud est l’une des dernières à maitriser cette démarche. Karl Lagerfeld y faisait traiter ces cols durs. De nos jours, les solutions liquides à froid proposées par les pressings n’arrivent pas à la cheville de cette manière de confiseur.

Amusante astuce. Les polytechniciens si vous admirez leur uniforme, notamment lors du défilé du 14 juillet, portent un col tubulaire haut sous l’uniforme, qui dépasse légèrement sous le menton. Mais ce n’est pas un col amidonné. C’est une bande de plastique blanche… renseignement pris auprès d’un récipiendaire, cela fait transpirer affreusement!

Évidement, dès les années 30, les bons professionnels se sont faits rares. Ce qui explique en partie l’abandon du col dur. Et surtout, les hommes ont voulu plus de souplesse, moins de rigidité. Amusons-nous pour finir avec cet excellent dialogue tiréstiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_1 d’un épisode de 1990 de la série Hercule Poirot.

Il est tout en vérité drôle.

Série Hercules Poirot, saison 1, épisode 2, Meurtre par procuration.

« PoirotMademoiselle Lemon, nous ferions mieux de trouver une solution à mes problèmes de cols. Le teinturier doit être soudoyé par mes ennemis, ce n’est pas possible. […]

Poirot dictant à miss Lemonà la blanchisserie du bouledogue soigneux, ‘messieurs, une fois de plus, je me vois dans l’obligation de faire part à vos services, de la profonde insatisfaction que m’inspire la manière dont vous amidonnez mes cols. Je vostiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_2us renvoie à mes instructions du 24 mars 1935 ainsi qu’à mes courriers ultérieurs du…’ cherchez les doubles des lettres dans le fichier mademoiselle Lemon et énumérez les. 

Miss Lemontoutes monsieurs Poirot ??

Poirotoui toutes mademoiselle Lemon, toutes. L’affaire devient tranchante !

Miss Lemonmais le problème monsieur Poirot, c’est qu’ils ne comprennent rien à vos lettres.stiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_3

Poirotpourquoi ?

Miss Lemonce sont des chinois monsieur Poirot.

Poirotla blanchisserie du bouledogue soigneux est chinoise ?

Miss LemonOui monsieur Poirot.

PoirotOù va le monde mademoiselle Lemon !?stiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_4

Miss LemonJ’aurais du mal à vous le dire. Mais quand le petit pékinois rapporte votre linge, il rapporte aussi vos lettres afin que je lui explique ce qu’il y a dedans.

PoirotEt vous le lui expliquez ?

Miss LemonNon

PoirotMais pourquoi donc ?

Miss Lemon… je ne parle pas le chinois.stiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_5

PoirotMais alors que lui dîtes-vous ?

Miss LemonEt bien je lui dit [en mimant] ‘toi pas bien regarder col, amidon mal mis’. Et je lui montre le col en lui disant

Poirotse tournant vers Hastings : Hastings mon ami, vous avez passé plusieurs années en Chine, n’est-ce pas.stiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_7

Capitaine HastingsEffectivement, de gens charmants, absolument charmants.

PoirotAvez-vous jamais eu des problèmes de blanchisserie ?

Capitaine HastingsAh oui ! Maintenant que vous m’y faites penser.

PoirotEt dans ces cas là, que leurs disiez vous ?stiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_8

Capitaine HastingsJe leur disais [accent chinois] ‘toi pas bien regarder col, amidon mal mis’.

Miss LemonC’est de là que je tiens le renseignement, je savais que le capitaine avait été en Orient.

PoirotHastings, je n’ai jamais remarqué aucune amélioration dans mes cols.stiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_9

Capitaine Hastings –  Non ? A moi non plus d’ailleurs maintenant que j’y pense. Pourquoi ne vous mettez vous pas au col souple Poirot ? C’est beaucoup plus actuel vous savez.

PoirotActuel… Hastings ! Croyez-vous que Poirot se soucie un seul instant des péripéties de l’actualité ?

Capitaine Hastings –  Euh… non… j’en ai conscience Poirot.stiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_10

PoirotLe col souple est le premier signe du naufrage des cellules grises ! »

 

 

 

 

Un dialogue historique sur deux points, la disparition du savoir faire d’amidonneur et surtout, la transition au col souple. Le col souple signe l’abandon du col cassé haut, qui ne peut tenir que grâce à l’amidon qui en glace la surface. Le col à retombé en revanche, s’accommode très bien de la simple structure du tissu. C’est l’enforme par couture qui fait tenir le col en place. Nous en verrons la semaine prochaine les différentes formes.

Bonne semaine, Julien Scavini