La chemise blanche

A une époque, personne n’aurait imaginé porter autre chose qu’une chemise blanche. Cette époque – les années 50 et 60 – apparait comme l’âge d’or de la chemise blanche, en complément du costume sombre et du chapeau trilby. Mais il ne s’agissait pas là d’une question de mode. Bien au contraire, il s’agissait d’un usage remontant aux ères les plus reculées de notre histoire. Les sous-vêtements étaient clairs, de toile beige pour les pauvres et de plus en plus blanche pour les riches.

C’est au XIXème siècle que le coton connait un essor formidable. Finies les chemises en chanvre, en lin ou en soie ! Le coton en plus est très clair. Que demander de mieux. Alors certes, comme évoqué déjà dans l’article sur les rayures, ça et là le blanc fut strié de discrètes couleurs pastels. Mais dans l’ensemble, le blanc était la marque de l’élite, la marque de l’entretien et de la propreté. A tel point que sous l’ancien régime, la cravate elle même était blanche, pour prouver à quel point vous aviez des lavandières en nombre suffisant à demeure ! De cette époque reste la chemise d’habit, accompagnée de son papillon de coton marcella.

Mais les usages ont changé. Le coton blanc, déjà attaqué durant les années folles par des rayures pastels de moins en moins rayures et de plus en plus unies, succombera dès les années 70. Ce sera d’abord le bleu ciel qui prendra le dessus. Une couleur simple que les messieurs achetaient chez Madelios ou Old England par paquet de quatre, en complément de modèles ivoire et de cardigan lit de vin! Toute une époque.

Les années 80 et la figure du business man en particulier consacrèrent l’ère de la rayure, bengal et bâton. L’une est fine et donne l’impression d’un uni, l’autre est dure et voyante. Bleu, rouge, violet, rose, vert. La chemise devint le lieu ultime de l’expression personnelle ou d’un rattachement à la mode d’un groupe (en plus des bretelles bien visibles). Pendant ce temps, les coloris des costumes n’évoluaient guère.

De nos jours, la chemise blanche est devenue un fait assez rare, à l’exception peut-être des dignitaires hiérarchiques des maisons de luxe et de leurs vendeurs, en chemise blanche et cravate noire dans des costumes étriqués. Pour le reste, les hommes font preuve avec leur chemise d’une grande diversité de langage. Les plus érudits avancent le nombre de deux chemises dans une garde robe. C’est assez vrai, je mets les miennes assez peu. J’aime mieux un peu de couleur (pour ne pas dire le bleu) et ai tendance à limiter le blanc uni au col contrasté.

A tel point que trouver une bonne chemise blanche est parfois compliqué, à moins de passer par Le Bon Marché où le moindre article frise le délire tarifaire pour du prêt à porter. Ceci dit, on m’a récemment parlé d’une marque de qualité correcte, Eton. Rue de Rivoli, la maison Hilditch & Key propose de bons articles, mais l’accueil y est si détestable qu’un honnête homme ne saurait jamais se montrer assez rugueux pour rivaliser avec le personnel. Je vous avais enfin parlé de Hast fondé par un ami il y a quelques temps, qui propose de bons produits, hélas uniquement disponible en ligne, la limite de l’achat de vêtement sur internet.

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Côté usage, la chemise blanche va avec tous les costumes, c’est un fait et la base de toute garde robe bien pensée. Si un costume ne va pas avec une chemise blanche, c’est donc plutôt le costume jeter!

A priori, la chemise blanche ne va pas avec des vestes ou pantalons en tweed ou décontractées. C’est un fait de gentleman. Pourtant, cet usage répandu me questionne un peu et agit comme un poil à gratter sur mon cerveau. Car cela s’est toujours fait ! Dans les années 30 et 40, c’est ainsi que l’on complétait son complet de tweed. La chemise à petits carreaux genre tattersall ou viyela n’est arrivée que plus tard. Il existe certes la chemise ivoire, mais elle peut vite faire sale.

D’autant que la chemise blanche avec une tenue tweed a la vertu d’adoucir les motifs et couleurs. Avec un pull fair island déjà très marqué, une chemise assez simple est parfois préférable. Avec une veste claire, type poil de chameau, la chemise blanche est douce aussi. Et le bleu ciel en association avec du tweed me fait immédiatement l’impression de rencontrer un italien. Je voudrais évoquer à ce sujet les gros twill de coton (qui présentent des cotes diagonales) qui sont idéals pour cet usage sportif. Le coton est souvent plus mou et la surface crée des reflets qui soutiennent l’effet décontracté. Les chevrons peuvent être bien aussi, mais je les aime moins.

Ce code qui vise donc à pondérer le plus possible l’usage de la chemise blanche avec du tweed doit donc être relativisé. Mais je le comprends ceci dit. Car cette simplicité formelle ne doit pas être un alibi pour cacher un manque de goût ou une paresse intellectuel sur le choix d’une couleur complémentaire. Me suivez-vous? Car par exemple, une chemise blanche avec un blazer, c’est peut-être un manque absolu d’imagination.

Voici en bref quelques pensées sur une espèce en voie de disparition voire en pleine extinction. Ne l’oublions pas et ne la laissons pas aux croques morts de luxe !

Bonne semaine, Julien Scavini

Le contrôle social

Le controle social est un concept de sociologie que j’avais il y a quelques années eu le plaisir d’étudier. J’aimais particulièrement ces décryptages de l’individu et de ses habitudes. En architecture notamment, d’une catégorie sociale à l’autre, les fluctuations et les rites sont très différents. En vêtement aussi d’une certaine manière ! Roland Barthes et son Système de la Mode m’avait permis jadis de bâtir des ponts entre les disciplines.

Wikipédia nous dit ceci en préambule à la définition du concept : Le contrôle social désigne l’ensemble des pratiques sociales, formelles ou informelles, qui tendent à produire et à maintenir la conformité des individus aux normes de leur groupe social. Ses modalités varient d’un type de société à l’autre. Ses effets sont discutés : ciment de la cohésion sociale pour les uns, il est un instrument de domination pour les autres.

Celui qui voudrait faire une dissertation de philosophie rien qu’à partir de ce court paragraphe aurait du pain sur la planche. Chaque termes, chaque groupes de mots, chaque articulations de pensée se révèlent porteur de sens, accroche d’un développement évident. Mais en un mot, il s’agit de la puissance du regard de l’autre qui peut modifier notre comportement.

En ce qui concerne le vêtement, ce fameux contrôle social a de tous temps joué un rôle prépondérant. L’habit porté par tout un chacun était révélateur d’une condition et d’un statut social. A l’intérieur même d’une catégorie sociale et par le frottement aux frontières de celle-ci (plus riches ou plus pauvres) agissait un puissant contrôle social. Tu t’habilleras ainsi pour être admis ici, tu t’habilleras ainsi pour ne pas avoir l’air comme ci ou ça.

Je pense que ce dispositif sociétal n’a jamais été aussi puissant que dans les années 50 et 60, époque durant laquelle la classe moyenne émergea et où le désir de reconnaissance (de sa réussite personnelle, de son appartenance à cette nouvelle caste, de respectabilité etc….) était fort. Les hommes s’habillaient tous avec soin et se jugeaient à cela. Et d’ailleurs de manière transcendante aux catégories sociales. C’est l’époque où les pdg étaient aussi bien mis que le plus petit échelon de l’entreprise, qualité mise à part. S’écarter un temps soit peu de cette norme vous faisait passer pour un ‘biknite’ aurait dit Coluche. Il suffit de regarder des photographies de trottoirs new-yorkais qui sont assez faciles à trouver pour s’en convaincre, le monde était homogène et d’une certaine manière harmonieux et élégant. Les années 70 ont commencées à éroder ce carcan social et les décennies suivantes ont consacré l’individualité triomphante.

De nos jours, il semblerait même que le contrôle social au niveau du vêtement classique s’exerce à l’envers. Celui qui s’habille bien est un déviant. Celui qui met des embauchoirs dans ses souliers et les cire est un type qui a rien d’autre à faire. Celui qui met un certain prix dans une cravate est un fou (et dans un costume encore plus). Cet étonnant contrôle social inversé fait passer quiconque ne s’habille pas en sportwear sombre pour un hurluberlu. Notons tout de même la hiérarchisation par la marque. Qui porte une doudoune Moncler ne partage pas les mêmes valeurs que celui qui porte une Decathlon…

ILLUS74Ce contrôle social inversé vers l’appauvrissement peut avoir des conséquences très palpables. Par exemple, j’ai un ami qui a travaillé chez Hermès au service achat. Cet ami adore le bien vêtir et les cravates. Seulement le chef de service (un homme) n’aime pas porter des cravates (chez Hermès, quand même !). Donc mon ami stagiaire n’a pas pu à un seul instant mettre une cravate. Voici un exemple très concret de ce regard sociologique.

Il est en revanche des milieux où cette conformation au modèle chic et classique est important : la banque, l’assurance, le droit et les affaires. Certes il est toujours possible de travailler dans ces sociétés et de rester plouc. Mais l’inverse est plus vrai. Y être chic et correctement vêtu est une carte de visite invisible, une pratique sociale formelle !

Dans ma pratique quotidienne de tailleur, j’emploie de manière directe et parfois provocante cet artifice comportemental. J’avais récemment un jeune homme dans la boutique qui venait faire un nouveau costume. Juriste en droit des affaires et fiscal, il essayait pour la première fois la demi-mesure, poussé par un proche. Pourtant, il ne voyait pas la différence entre le costume que je lui faisais (entoilé donc léger, dans un vrai tissu de laine, aux finitions discrètes et soignées dont la boutonnière milanaise à la main et aux dimensions classiques) avec son costume The Kooples (noir dans un tissu brillant mais fané, aux surpiqures vulgaires et aux dimensions franchement étriquées).

Quel comble. Comment peut-on ne pas voir la différence. C’est comme ne pas voir la différence entre Flunch et Le Grand Vefour ! Enfin il voyait bien la différence formelle mais ne pensait pas à la différence informelle, à la différence sociale en somme. Il ne voyait pas encore la plus-value en terme d’allure et de non-dit. John Rockefeller durant la crise des années 30 répondait à la question « s’il ne vous restait que 1000 dollars que feriez-vous avec ? » : « Je m’achèterais un costume de couturier car avec ça vous vous sentez invincible pour re-conquérir le monde.« 

J’ai alors utilisé l’argument ultime. L’argument massue ! De manière directe voire un peu brute. Je prends parfois mes clients avec peu de pincettes. Remettre de temps à autre (aussi peu que possible !) à sa place un client un peu compliqué est salutaire (pour les deux du reste).

« Pensez-vous vraiment que l’associé-gérant de votre cabinet, les pontes du dernier étage, les grands avocats que vous aimez et regardez dans The Suits (la série) soient habillés comme ça ? »

Cette proposition tout sauf sibylline résonna dans sa tête. Et non fut sa réponse.

Il m’a commandé un autre costume…

Bonne semaine. Julien Scavini

Le pantalon à carreaux

Il y a quelques années au début du blog, je me souviens m’être intérrogé sur l’usage d’un pantalon à motif, comme le carreau, porté seul, sans la veste. Je trouvais l’idée saugrenue, autant que celle d’un pantalon uni bleu marine. Les années ont passé et mon goût très britannique et très figé dans un carcan de code 1950 a lui aussi évolué. L’âge, mon développement professionnel et la confrontation aux multiples idées soumises par mes clients expliquent peut-être cela.

Quoiqu’il en soit, j’ai pris l’habitude le samedi, le jour du commerce et aussi le jour où je suis le plus en effervescence de m’habiller décontracté. C’est à dire que je ne mets pas de veste. Car lorsqu’il faut se baisser de manière intempestive pour mettre un ourlet en place, ou examiner la longueur d’une manche, la veste n’est pas pratique. Certes, le gilet a été inventé pour cela, mais je n’en ai pas encore assez.

Depuis un certain moment alors, j’ai pris l’habitude de porter un chino bleu marine, une couleur que j’aime, surtout en association avec du marron et du marron veau-velours. Tenue que j’ai renforcée par l’adjonction de paires de bucks blanc et crème que j’ai acheté il y a quelque temps. Car qui dit tenue décontractée ne veut pas dire tenue négligée. J’essaye de cette manière de trouver un style un peu américain 40’s. Seulement voilà, le coton c’est moche. Un pantalon de coton se froisse très vite et fait débraillé. En bleu marine, c’est pire, la couleur fait délavé. Y compris d’ailleurs avec les plus beaux cotons.

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En souvenir d’un monsieur très élégant, mais très simple aperçu dans le métro il y a quelques mois, je me suis alors confectionné un beau pantalon bleu marine lumineux, en laine simple super 120’s. Et dès lors ma tenue du samedi était toute trouvée. Chemise à rayures bengal ou carreaux fins, pantalon de laine bien coupé, richelieu ou mocassin en veau-velours, avec quand il fait froid, un peau pull violet, marron ou beige. Un ensemble un peu italien, j’en conviens.

Et puis, un client est venu me voir un peu avant Noël pour réaliser un pantalon de tartan, type golf, pour mettre le week end. L’idée m’est apparue fabuleuse. En regardant des dessins d’Apparel Arts, toujours disponibles ici, je me suis aperçu que la chose pouvait avoir de l’intérêt.

Le pantalon à motif, prioritairement le carreau, le prince de galles ou le tartan, a de l’intérêt car il est la pièce principale d’une tenue. Car lorsque l’on ne porte pas de veste, il est possible d’être vite fade. Or, le pantalon ainsi réalisé apporte immédiatement un plus. En haut, la chemise peut être unie ou arborer de fins carreaux. Le pull-over est le plus souvent uni. Il n’apporte rien mais peut tempérer le carreau.

Aussi, je trouve que le pantalon à carreaux est le parfait lien vers des souliers de qualité. Il les mets bien en valeur dans mon esprit. La tenue peut être dans l’ensemble à la fois sobre et contrastée.

Car le pantalon à carreaux permet de jouer avec une ou deux couleurs. Il peut être gris avec un prince de galles fenêtré violet, il peut être en prince de galles beige, il peut être en tartan de bleu et de marron, il peut être vert à discrets carreaux rouille, etc etc etc. Vous pouvez ainsi broder autour de ces couleurs, pour faire des rappels sur la chemise, d’autres sur le pull ou le cardigan, d’autres sur le soulier. La variété est importante.

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Enfin, le choix est moins risqué. Car lorsque l’on parle de veste sport, la réalisation sur-mesure est plus complexe que pour une veste unie. Que choisir ? Quel tweed ? Comment se rendre compte de l’effet final ? Le motif n’est-il pas trop fort ? La couleur pas trop criarde? Que de questions que seuls les plus téméraires osent affronter. Alors qu’un pantalon, entre 300 et 400€, représente un risque moindre et une fantaisie calculée.

Bref, j’ai comme vous le voyez sur ce sujet, abandonné mes grands principes anglais. Car au fond, la plus grande élégance de nos jours est une élégance de la situation. Il ne sert à rien d’être endimanché pour être endimanché. Il convient plutôt de faire l’effort maximum suivant son rythme de vie et le milieu dans lequel on évolue. Être un plouc friqué et décontracté en doudoune Moncler est à la portée de beaucoup. Réfléchir à l’accord de son pantalon de tartan avec son chandail William Lockie et ses brogues est autre chose et le résultat sera toujours plus plaisant aux yeux des amateurs, y compris aux plus britanniques !

Bonne semaine, Julien Scavini

Le vêtement d’homme, volume et longueur

Pour clore cet épisode historique, je me suis livré à une étude comparative amusante du volume et des dimensions des vêtements des hommes à travers les siècles. L’idée est de dégager les grandes modes entourant nos vêtements et surtout de constater comment les habits étaient portés, pour prédire éventuellement comment ils le seront. Le pantalon a-t-il toujours été si long, les épaules étaient–elles marquées, etc…

Pour ce faire, j’ai dessiné le profil type d’un homme, par époque. Pour chaque période, j’ai choisi un personnage historique, parfois plusieurs, que j’ai dessiné. Bien sûr, il s’agit de personnages de l’élite ou de l’aristocratie. Car il est difficile de trouver de la documentation et des représentations de l’homme de la rue. J’aurais aussi pu uniquement me servir des uniformes militaires ce qui serait un travail captivant, mais la documentation sur internet est moins riche, alors que trouver des portraits de Jean Sans Peur, de Louis XVI ou de Thiers est plus simple.

Voici donc, par période, mon analyse systématique. Commençons par ma figurine de base. Aux premiers temps était l’homme nu.

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Nous passerons bien sûr sur la période où ce dernier apprenait à chasser et à marcher, ainsi que sur l’époque romaine pour arriver aux mérovingiens. J’ai déjà eu l’occasion la semaine dernière dessiner celui-ci. Le dessin est issu de représentations de Clovis (466 – 511). Soyons systématique.

CAPÉ, TAILLE PINCÉE. L’encolure est dégagée. Les épaules sont naturelles, car les drapés sont simples. Les bras sont gainés. Le vêtement principal est ceinturé à la taille et se finit en jupon, à mi cuisse. Les jambes sont aussi enveloppées et les pieds sont enveloppés par un chausson bas voire légèrement montant. L’ensemble est capé pouvant donner une impression de volume contraire à la tenue en dessus, très près du corps.

A4 Portrait _ Master LayoutNous passons ensuite à Jean Sans Peur (1371 – 1419). TAILLE PINCÉE, CORPS TRICHE. Encolure habillée haut. Épaules rembourrées et exagérées. Bras à moitié volumineux. Le vêtement principal n’a que peu évolué depuis Clovis dans sa forme, toujours ceinturé à la taille et fini en jupon à mi cuisse. Les jambes sont gainées et le pied est exprimé finement.

Étudions François Ier (1494 – 1547). CORPS EXHIBÉ, CORPS SEXUÉ. Encolure encore haute et habillée. Épaule rembourrée mais un peu moins qu’auparavant. Bras à moitié volumineux. Le vêtement principal s’est franchement raccourcit. Taille non ceinturée mais très marquée et jupon au ras du fessier. Expression de la place du sexe via une braguette (coquille). Haut de cuisse rembourrée mais jambe très gainée et un pied exprimé finement. Ceci dit, l’époque appréciait aussi l’exact inverse d’un corps exhibé, en recourant à de très larges capes avec fourrures, faisant passer les hommes pour immenses.

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Voici venir Henri IV (1553 – 1610). ÉVOLUTION SIMPLE ET MOINS SEXUÉ DU STYLE RENAISSANCE. L’encolure est toujours haute et habillée. Les épaules sont maintenant serrées et étroites. Le bras est fin mais se termine par un petit volume de dentelle. Le vêtement principal est dissocié du bas. Il est très serré et la taille haute est marquée. La cuisse est totalement exprimée et volumineuse. Le bas de jambe est gainée et le pied fin.

Sous Louis XIV (1638 – 1715), les choses évoluent encore, c’est LA RÉVOLUTION TAILLEUR. Le pourpoint avait lancé les bases du travail de découpe, le vêtement long reprend ici ces idées. L’encolure est maintenant cravatée mais laisse plus de place au mouvement que les précédentes fraises. L’épaule est étroite mais le bras assez rembourré. Le poignet est encore plus marqué, avec un revers et beaucoup de retombée sur la main. Le corps est maintenant à peine pincé. Le vêtement principal est long, au dessus du genou. Le buste est assez long car le gilet l’est aussi. La cuisse bouffonne encore, associée au volume important du bas de l’habit. Par contre le pied n’est plus fin car le mollet est dans une botte. Le volume est plus important.

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Sous Louis XVI (1754 – 1793), l’évolution est nette, vers LE GRAND STYLE ANCIEN RÉGIME DÉCONTRACTÉ. Maintenant l’encolure est protégée mais laissée lâche. Les épaules sont étroites et le bras serré. Le bas de manche est toujours marqué. Le vêtement ne change pas de longueur (au dessus du genou), mais il s’ouvre et se relâche. La taille est à peine marquée, un certain volume exprime les hanches mais moins qu’auparavant. La silhouette est plus longiligne, naturelle voire naturaliste. La culotte qui s’arrête au dessous du genou a perdu tout son volume et le bas de soie gaine le mollet. Le pied est fin. L’ensemble paraît plus simple, plus décontracté.

L’époque Napoléonienne est marquée par un retour à l’ordre et au strict en matière de mode, avec une recherche AU PLUS PRES DU CORPS. Tout est serré et ajusté. L’art tailleur ne cherche plus le décontracté. L’encolure est enserrée et les épaules très étroites. Le bras est plus fin que jamais, le bas de manche est plus sobre, plus pratique. La taille apparaît comme plus marquée, d’autant plus que le poitrail est rembourré. L’habit de dessus s’évase beaucoup plus et disparaît en un retroussis sur l’arrière. Il est toujours long au dessus du genou mais paraît plus petit. La culotte prend de la valeur comme pièce visible. Très près du corps, elle montre tout, y compris le sexe très gainé. Le bas de jambe est toujours fin ainsi que le pied.

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Napoléon III (1808 – 1873) sert de modèle d’étude pour cette période charnière de l’histoire contemporaine. C’est l’époque DE L’EXAGÉRATION ET DE LA TRANSITION. L’encolure est encore plus haute, jusque sous le menton. L’épaule bat tous les records d’étroitesse et le bras est très fin. Le poitrail est rembourré de manière importante, alors que l’habit maintenant découpé à la taille et en simple queue de pie à l’arrière est démesurément serré à la taille. L’effet est très féminin. La culotte pour sa part laisse place au pantalon au fur et à mesure du Second Empire. Pour autant, il s’agit d’un pantalon tuyau de poêle, très gainant. La botte, certainement militaire, refait une apparition, mais le pied est le plus souvent très fin.

Adolphe Thiers (1797 – 1877) fait la liaison entre l’ancien monde et le nouveau. C’est le moment de L’ÉVOLUTION BOURGEOISE. Le vêtement n’est plus seulement un signe social, il accompagne tout simplement la vie quotidienne. L’encolure reste haute mais devient moderne (col de chemise classique). Les épaules restent relativement étroites mais le bras gagne en aisance. Le vêtement est toujours long au dessous du genou et découpé à la taille. Pour autant cette dernière n’est plus tellement marquée et l’habit a pris du volume, étant très couvrant. LE pantalon est devenu large, la place du pied fin est plus discrète.

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Sous Aristide Briand (1862 – 1932), LE VESTON COURT FAIT SON APPARITION. L’encolure est plus basse et les épaules gagnent en largeur. Le bras est relativement ample. La poitrine se met à drapée légèrement pour plus de confort. Mais surtout l’habit principal devient court. La découpe à taille disparaît au profit d’un veston ajusté sous les fesses. Le volume est moyen. Le pantalon gagne en ampleur, le pied est discret.

Le général De Gaulle (1890 – 1970) permet de faire le dernier constant de ce panorama. LE RIGORISME TAILLEUR. L’encolure est toujours habillée, mais plus souple qu’auparavant. Par contre les épaules s’étoffent et se rembourrent. L’allure est trichée, d’autant plus que la taille du veston maintenant court est pincée. L’ensemble est très travaillé, par un art tailleur au sommet de ses capacités. Le bras n’est plus fin de même que les jambes. Le pied est presque perdu sous de larges pantalons.

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Après avoir fait le tour de cette question, peut-être voyez-vous vous-même des points de détails sur lesquels je ne me serais pas arrêté? Avez-vous quelques idées ou voyez vous quelques traits caractéristiques? Partageons sur le sujet !

Pour ma part, je retiens plusieurs éléments de cette analyse :

1- l’homme aime assez habiller son cou, y mettre plus de tissu que nécessaire, par soucis esthétique. J’avais déjà écrit un billet sur le sujet, à propos des cols de polo porter relevé, pour donner ‘un genre’.

2- l’épaule naturelle voire étroite est presque plus souvent appréciée que l’épaule rembourrée. La silhouette est préférée au naturel pour le haut du corps, y compris à des moments où les hommes étaient ventripotents. L’envie actuelle pour des vestes moins épaulée est en droite ligne avec l’histoire.

3- les vêtements à mi-cuisse ont souvent été la norme. La veste courte apparait de manière assez évidente comme une hérésie historique. Elle ne marque pas vraiment la taille (ce qui est un fait important) et ne sait pas vraiment si elle montre les fesses ou pas. Car il semble que le vêtement soit très sexué (coquille renaissance, culotte serrée de l’empire, etc.) La veste courte fait hésiter sur le sujet, car elle est un point final à une tenue. Alors que le ‘sur-tout’ ancien régime, à mi-cuisse était facilement retiré, laissant l’homme le plus souvent en gilet près du corps (qui était long devant et court derrière). Par là même, la mode actuelle qui consiste à porter une doudoune trois quart que l’on abandonne très vite en intérieur pour se présenter en simple pull ou chemise est plus proche des manières anciennes que la veste courte, dont l’usage est plus complexe (pas assez chaude et couvrante en hiver par exemple, qui nécessite une pièce en plus). La veste très courte comme portent les jeunes, qui parfois donnent l’impression de porter un cardigan à mi-fesse est aussi peut-être une réponse à ce fait historique important.

4- la jambe a toujours été très fine, juste galbé. Là encore, cette silhouette au naturel devait participer à une sexualisation du vêtement. Montrer ses mollets, signe important? Les premiers pantalons sous le second empire étaient très tuyau de poêle. Les jeans skinny seraient donc plus la norme du point de vu historique, en association avec des souliers fins et étroits?

Bref, je m’amuse à analyser les comportements contemporains à la lumière des faits anciens. Pas forcément de la manière la plus scientifique qui soit. Mais les chercheurs sur le vêtement ne sont pas nombreux. Ma méthode est certainement maladroite. Je souhaite ceci dit qu’elle donne à réfléchir. Qu’en pensez-vous ? Qu’ajouteriez-vous à ce débat ?

Dans l’intervalle, je vous souhaite une bonne semaine, Julien Scavini.