La laine est elle imperméable?

Telle est la question que l’on me pose assez souvent à propos des manteaux. La réponse la plus simple et directe est de dire non. Sur le principe, la laine n’est pas imperméable.

D’autant plus que de nos jours les draps ne sont pas tissés de manière très serrée, ni de manière trop lourde. Il est en revanche vrai qu’au XIXème siècle, les draps étaient si denses, les fils si rapprochés, qu’ils devaient d’une certaine manière empêcher l’eau de pénétrer. Dans le passé, j’ai eu à restaurer plusieurs habits de cette époque. Ces tissus sont si impénétrables que même l’aiguille n’y rentre pas facilement. Je me souviens en particulier d’une cape qui me donna bien du fil à retordre. Le tissu était si serré d’ailleurs, qu’en fait, les tailleurs ne s’étaient pas embêtés à faire un ourlet tout autour, le tissu était tout simplement laissé à vif. Bord franc comme on dit. Aucune trace d’effilochure après un siècle tant les fils étaient entrecroisés solidement.

Chez les drapiers anglais en particulier, les draps contemporains frisent parfois les 1000grs au mètre. Chez Holland & Sherry ou Dugdale Bros’, leurs sélections 860 ou 780grs doivent être assez résistantes à l’eau je crois. Une telle épaisseur, il faudrait vraiment des litres d’eau pour les détremper.

Tout le sujet est là. A priori, un manteau de ville n’est pas fait pour être détrempé. Car un parapluie doit être là pour le protéger. Ce n’est pas un manteau de marin-pêcheur ! Eux ont ce qu’il faut. Le manteau d’un tailleur, coupé dans un drap lourd, résiste un peu à l’eau, oui. Il ne va pas se transformer en éponge. D’autant que la laine par son tissage ou son apprêt peut devenir légèrement hydrophobe. Les draps à loden par exemple sont un peu étanchéifiés. Pour une usage raisonné et raisonnable encore une fois !

Si vous commandez un beau manteau chez un tailleur, c’est la chaleur et la prestance qui comptent.

Parfois, quelques clients se demandent si le cachemire en particulier craint l’eau. En aucun cas une matière naturelle ne craint l’eau. Ce qui est certain, c’est que la matière luxueuse n’est pas hermétique et qu’elle prendra plus facilement l’eau qu’un drap de laine robuste. Si le cachemire sèche convenablement, un petit coup de brosse et tout rentrera dans l’ordre. Il ne va pas friser comme de l’astrakan !

Reste que les drapiers, tout de même, se sont intéressés à rendre la laine plus résistante. Il n’y avait aucune raison qu’ils se laissent distancer par les industriels de la pétrochimie.

La première recherche permit de rendre les fibres hydrophobes et déperlantes. Cette recherche fut aidée par l’arrivée des fibres longues de laine mérinos. Plus les fibres sont longues, plus l’eau naturellement a du mal à pénétrer le tissu. C’est pourquoi d’ailleurs certains drapiers proposent des laines à costumes naturellement déperlantes. Si la laine rejette l’eau, sous une grosse ondée toutefois, elle ne pourra pas résister à ce que l’eau passe entre les fibres.

La seconde recherche fut plus orientée donc vers l’étanchage du drap. Le but, que l’eau ne pénètre pas. Et encore mieux, que le vent n’entre pas. Les k-ways et autres coupes-vents furent très à la mode dans les années 90. Les gens adoraient leur légèreté. Mais pour les drapiers, cet aspect plastique n’était pas de bon augure.

Loro Piana présenta dès la première moitié des années 90 son procédé « Storm System ». Une membrane collé au dos du tissu de laine apporte deux bénéfices : elle est coupe vent et étanche. Ce fut une révolution, où comment avoir le bénéfice, l’allure souple et moelleuse de la laine, tout en étant aidé par une membrane invisible. Avec le temps, cette couche s’est vue ajouter une autre qualité, celle de la respirabilité, pour laisser sortir la vapeur d’eau dégagée par le corps. Le rêve, parfois y compris en cachemire et alpaga ! Ou en Vigogne, je suis sûr qu’il le font…!

Il est probable que Zegna ait aussi son procédé. Et chez Vitale Barberis Canonico, ce procédé a aussi été implanté. Nom officiel « Earth, Wind & Fire ». La membrane polyuréthane a la qualité d’être teinté pour pouvoir réaliser des vêtements non-doublés, où l’intérieur tranche avec l’extérieur. Fantaisie amusante. Tous les tissus V.B.C. peuvent être ainsi traité, y compris des laines fines, pour la confection d’anorak très souples. La division vente au détail de V.B.C., Drapers, vend seulement une petite sélection de ces draps, soit de la flanelle, soit des whipcords

Seuls les grands-comptes pendant longtemps avaient accès à ces procédés complexes, qui nécessitent des commandes volumineuses, pour le prêt-à-porter. Les doudounes et autres parkas techniques en flanelle ont fleuri. Depuis quelques temps, les drapiers commencent à distiller ces tissus, assez coûteux d’ailleurs, chez les tailleurs, qui dès lors peuvent aussi les vendre. De quoi relancer le marché du pardessus, de plus en plus faible en mesure ?

  Bonne semaine, Julien Scavini

Comment devenir tailleur ?

C’est souvent que l’on m’écrit, ou que l’on vient me voir en boutique pour me poser cette « ultime » question comme dirait Asphalte : « comment devient-on tailleur » ? Je ne compte plus les petits jeunes qui sur une année me posent cette énigme, comme à la recherche d’un graal. L’un des derniers, Marcel, est tombé au juste moment où je cherchais quelqu’un pour faire de la vente. Il fut embauché presque sur le champ.

Avant de s’intéresser aux formations, il faut d’abord s’intéresser aux débouchés. Il me semble que c’est le point primordial ; même si en France, on aime mettre les formations avant, quitte à ce qu’il n’y ait pas de débouché… Question philosophique me direz-vous. Je pense qu’il ne sert pas à grand-chose d’apprendre quelque chose si l’on ne peut transformer cette expérience en commerce. Question encore plus philosophique !

Les débouchés à Paris, et en France, sont quasiment inexistants. Il faut se le dire immédiatement. J’ai fait l’AFT (Association de Formation Tailleur). Cette structure a pendant quinze ans environ proposé à des personnes, avec ou sans formation initiale, de devenir tailleur. De fait, le vivier de « sachant » qui était au plus bas a été rechargé, d’une certaine manière. Ces garçons et ces filles ont intégré les quelques rares ateliers de Grande Mesure, qui assez vite au fond, sont arrivés à saturation. Ils ont eu assez de stagiaires puis de salariés. Ainsi, vers les derniers temps, Camps De Luca, Lanvin, Smalto entre autres, avaient suffisamment de main d’œuvre qualifié et ne recherchaient plus de petits jeunes.

D’autant que ces ateliers pouvaient aussi recourir à une main d’œuvre plus âgée et bien plus qualifiée, en provenance d’Italie, mais aussi et surtout de Turquie ou du Maroc, voire d’Afrique noire. De ces pays arrivent des messieurs, parfois aussi des dames, souvent forts adroits et très rapides, qui sont plus rapidement au niveau des volumes imposés par la vie de l’atelier. Surtout que dans ces pays, les formations commençant parfois dès 10ans, on a affaire à des athlètes de l’aiguille avec lesquels nous ne pouvons pas rivaliser.

De plus et ces derniers temps, avec la Covid, les voyages étant stoppés, la Grande-Mesure ne se porte pas au mieux de sa forme. Cela reviendra vous me direz.

Certains pourraient avoir l’idée de s’installer à leur compte pour faire du « bespoke » comme m’a demandé un lecteur récemment.

Alors là, autant le dire, je ne crois pas du tout à l’installation de jeunes pour faire de la Grande-Mesure directement après une formation. Je n’y crois pas un seul instant. Je rajouterai même plus que c’est une forme de vol ou d’arnaque. Pour être un bon tailleur en grande-mesure, une formation de dix ans en atelier me semble incontournable et nécessaire. Quelques exemples très réussis de ce genre de parcours existent. Kenjiro Suzuki a passé de longues années chez Smalto et sa femme chez Camps De Luca avant de fonder son atelier. Emanuel Vischer fut de longues années aussi le dernier apprenti du très grand tailleur Gabriel Gonzalez, carte de visite des plus respectables ! Aïdée et Florian Sirven enfin venaient je crois de chez Smalto où ils avaient fait leurs armes. Ils se lancèrent vaillamment avant de fermer boutique pour intégrer Berluti. Ce sont de beaux exemples. Ils sont rares.

Car avant de vendre une grande-mesure, logiquement vendue plus de 4000€, il faut un peu de bouteille. Le client doit être en confiance. Ce n’est certainement pas en deux ans de formation tailleur à l’AFT que l’on peut raisonnablement se dire tailleur. Remarquez, qui ne tente rien n’a rien.

C’est pour cela qu’à mon niveau, je m’en suis toujours bien gardé. Et j’ai préféré faire de la demi-mesure. Je ne pensais pas, et je ne pense toujours pas être le plus qualifié pour faire de la grande-mesure. Si j’en propose, c’est qu’un tailleur de plus de 80 ans m’a proposé ses services, pour son propre plaisir.

Donc soyons sérieux, ce n’est pas en quelques mois de formation que l’on peut acquérir la dextérité et l’œil nécessaires à l’exécution dans les règles de l’art d’un costume fait-main.

Par contre, c’est une excellente base pour de la demi-mesure. Pour savoir de quoi l’on parle.

Ce débouché justement, de devenir boutiquier en demi-mesure, est accessible en revanche. Pour qui est un peu dégourdi et malin, c’est un eldorado. La preuve en est que des zozos totalement dépourvus de toutes connaissances « sartoriales » y arrivent très bien et font pas mal d’argent. Même si dans le cadre des ateliers NA, cela s’est mal fini. Si quelqu’un veut se lancer dans la demi-mesure, nul besoin d’une longue formation. Car les usines de demi-mesure dispensent toutes les informations qu’il faut. Entre une demi-journée et trois jours, et hop, c’est assez pour ouvrir une échoppe et servir ces premiers-clients.

Mais enfin, revenons aux formations. Puisque je concède que la grande-mesure, ce graal, puisse être un rêve. Quelles sont-elles ?

Et bien très peu choses. L’AFT a fermé depuis que M. Guilson est décédé. Combien d’anciens élèves ai-je entendu lui casser du sucre sur le dos, « que cette école était du vol » « trop chère » « qu’ils s’engraissaient sur les élèves » etc. etc. etc. J’ai toujours été estomaqué de l’incroyable méchanceté à l’encontre des Guilson et de leur fille la directrice. Maintenant, formidable, il n’y a plus rien.

Une photo du tailleur André Guilson, piquée à gentlemanchemistry.com

A une époque, il me semblait que le GRETA à Paris dispensait une formation. Je crois que David Diagne la dispensait la, mais c’est terminé je crois.

En quelques rares lycées professionnels, il existe des formations de couture. Mais c’est un niveau pré-bac.

Le mieux que je conseille est de se lancer dans un DMA costumier réalisateur (Diplôme des Métiers d’Arts, en trois ans). Cette formation, très large, destine les élèves aux métiers du spectacle et de la scène. L’enseignement y est super large, tailleur mais aussi flou et chemiserie, vêtements historiques. C’est une formation généraliste et pratique, appliquée au vêtement de spectacle.

Vous me direz, cela n’est pas le tailleur. Oui mais c’est l’une des bases les plus solides qu’il soit possible de trouver ! Avoir un gros bagage généraliste ne peut pas faire de mal. Et sachez que les costumiers que j’ai rencontré avaient bien souvent des doigts d’or, aussi capable de coudre une robe Dior qu’un pourpoint renaissance, ou encore… une veste tailleur. A l’époque de l’AFT, lorsque j’allais visiter l’atelier d’Arnys, je me souviens de conversation intéressée avec la seconde de Karim, le maître tailleur des lieus. Elle avait fait un DMA costumier réalisateur avant d’intégrer cet atelier. Où elle complétait et spécialisait son apprentissage.

Sinon, à l’issue la troisième, il est possible de rechercher un CAP Métiers de la Mode-Vêtement Tailleur (en 2 ans). Je sais qu’il existe aussi des Brevet de Technicien option vêtement création et Mesure (en 3 ans), ou des BTS Métiers de la Mode (en 2 ans). Une voie intéressante est dispensée par la Chambre syndicale de la haute Couture parisienne, le Diplôme de modélisme, en alternance (en 2 ans). Je vois souvent des jeunes qui cherchent cette alternance. Il faut savoir coudre de base pour la trouver. Et comme il y a peu d’atelier… encore une fois, peu d’alternants. Les places sont chères.

Quant à l’idée de partir pour l’étranger, Italie ou Grande-Bretagne, inutile d’en rêver. Un des meilleurs élèves de l’AFT, un certain Victor avait essayé l’Italie avant de je crois, de revenir devant la dureté des Italiens. Et d’Angleterre, je n’ai pas eu d’échos plus chaleureux. Sans parler du coût de la vie londonienne.

Voilà pour cet aperçu loin d’être rose. Ce n’est pas un métier facile. La formation n’est pas simple. L’éclosion des talents y est ardue.

Je finirais sur le meilleur conseil que je pourrais donner, fruit de mon expérience : méfiez-vous des passions. Les passions sont géniales le soir, après le travail, comme une distraction de l’esprit ou des mains. Les passions font avancer et détendent l’intellect en lui procurant des renforcements heureux. Mais attention, il y a un écueil à transformer une passion en métier. Si les choses se complexifient, la passion se transforme alors en cauchemar. La déception est alors proche et peut être immense, souvenez-vous du sympathique Paul Grassart. Rassurez-vous pour moi, j’en suis très heureux.

Si vous voulez vous amusez avec le tailleur, en dehors de toute considération de commerce, d’argent et d’ennuis, au fond de la manière la plus détachée qui soit, pour votre plus simple plaisir, suivez l’exemple d’Eric, que vous pouvez écouter là sur le podcast de Cravate Club : https://soundcloud.com/jessica-de-hody-253917269/eric

  Bonne semaine, Julien Scavini

Vœux 2021


Chères lectrices, chers lecteurs,
je vous adresse mes vœux les plus sincères pour cette nouvelle année 2021.
Joie, santé surtout et prospérité enfin, à vous et vos proches !
Portez-vous bien et à la semaine prochaine.
Julien Scavini

Les capes

Nous avons donc passé en revue la semaine dernière les petits capes s’ajoutant aux manteaux, dîtes pèlerines. Regardons pour ce dernier article de l’année leurs grandes sœurs, les capes. Elles sont très rares maintenant. Peut-être même plus rares en fait que les pèlerines qui, ça et là sur des manteaux de chasse ou de ferme, sont encore en usage.

Avant l’invention du manteau à l’ère moderne, la cape était le vêtement de référence. Sous l’ancien régime même, les rois étaient sacrés avec une cape d’hermine brodée. A Reims, au Palais du Tau, la cape de Charles X, que le Centre des Monuments Nationaux devrait faire restaurer prochainement, est une merveille. Elle est d’ailleurs appelée manteau du sacre. La langue anglaise confond aussi les deux termes si l’on remonte un peu dans le temps, le terme « cloak » ayant le double sens de manteau et de cape.

Pour présenter une image plus contemporaine, amusons nous à observer les super-héros, souvent vêtus d’une cape. Et dans la série Game of Thrones, les personnages les plus en vue arborent de lourdes capes en fourrure, dont le poids seul suffirait à m’écraser. Un esprit de la Renaissance. Enfin dans l’image ci-dessous, l’acteur Tygh Runyan porte une cape dans la série de Canal+, Versailles :

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Les prêtres enfin revêtent une chasuble souvent rehaussée de superbes broderies, qui dans son ampleur, n’est pas sans rappeler la cape. Il me semble que chez les rabbins, il est aussi normal de se couvrir les épaules d’une grande étoffe.

Et chez les peuples d’Afrique du Nord, il est aussi possible de trouver le burnous, à capuche souvent. Lors de sa visite à Paris, le roi du Maroc et son fils, portaient des sortes de capes, qui doivent avoir un nom traditionnel que je ne connais pas. Une allure certaine, qui change un peu, loin de l’internationalisme stylistique :

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La cape est donc porteuse d’un très fort pouvoir symbolique. Elle est digne et supérieure. Tout en étant, là est son grand paradoxe, tout à fait simplissime. La cape est pleine de cette dualité, vêtement signifiant, exprimant une aura magistrale ; vêtement élémentaire, remontant aux origines des savoir-faire.

Il y a quelques années, un jeune client en portait une. Neuve. Je lui demandai d’où elle provenait. Tabarro me répondit-il. Un petit tour sur leur site internet avait confirmé l’excellence de cette maison. Une cape ne manque jamais d’allure. Quelle prestance. Même si au quotidien, elle parait légèrement… comment dire, apprêté ? Précieux ?

Pour réaliser une cape, le tailleur a besoin d’une grande quantité de tissu. « Y faut du métrage » comme dirait l’autre ! La base est toujours la même, un immense arc-de-cercle autour de l’encolure. En France, cette grande forme en plein est appelée une « rotonde » mais également « cape espagnole ». Elle se coupe en deux morceaux, un droit, un gauche. Regardez sur ces deux grands pans de tissus comment se fait le placement. Il faut toute la largeur d’un panneau ! Le col est dit « chevalière » et souvent en velours. Les modèles ecclésiastiques ont plutôt une sorte de petit col cheminée, sans retombée.

Quelques notabilités en France recourent encore à la cape. Il y a les académiciens comme évoqué la semaine dernière, ainsi que les préfets. La grande rotonde à col est le modèle des officiers de toutes les armées soit dit en passant. Si tant est qu’ils portent encore la cape… Quelle beauté cette cape !

Et pour finir, il faut faire remarquer que le plus délicat dans la cape est peut-être son fermoir en métal. Ce sont souvent des soleils ou des têtes de lions. Qui se placent normalement juste sous le cou. Les préfets les ont anormalement basses me semble-t-ils. Ces agrafes sont superbes chez Tabarro. Un ami il y a longtemps s’était vu offrir un tel fermoir en argent. Bel objet dont on ne pourrait deviner la provenance sur l’étal d’une brocante. Et bien, il m’a fait faire une rotonde pour le simple plaisir de pouvoir y positionner son agrafe ! Comme sur le modèle ancien en photo ci-dessous :

  Bonne semaine & de belles fêtes ! Profitez en bien. Ou autant que possible… Julien Scavini

Les pèlerines

Un lecteur me demandait récemment de traiter la cape. Il faut bien avouer que je m’étonne moi-même, en onze ans de blog, de n’avoir jamais traité des capes ! Pourtant, sur ce journal résolument suranné pour ne pas dire totalement dépassé dans le monde actuel hi-tech, la cape a toute sa place.

Elle est devenue très rare aujourd’hui. Seuls quelques rares académiciens élégants la sorte encore pour les cérémonies extérieures. Souvent des enterrements. Je me souviens de l’hommage à Jean d’Ormesson, des capes de ce rang d’académicien que le vent froid de la cour des Invalides faisait virevolter. Il faut dire d’ailleurs qu’avec l’habit, la cape est la meilleure option, le manteau long étant un peu moins habillé. Sur cette photo amusante, on voit également à quoi sert la cape ; à faire couverture ! L’honorable académicienne au bout du rang n’a rien d’autre que ce caban gris digne d’une ouvrière de l’usine Solex ? Mais l’époque n’est plus à ce genre de concepts me direz-vous.

C’est peut-être le vêtement le plus primitif qui soit. La simplicité même d’un coupon de tissu jeté sur les épaules. Mais à la différence d’une étole ou d’une toge, la cape est coupée et cousue. Elle répond à une géométrie précise. Il y a des règles, même si l’approximation sied bien quand même à cette forme, vague par essence. Il existe plusieurs sortes de capes et demi-capes.

Commençons par la plus petite, la moins opulente, la pèlerine. C’est une petite cape, qui se coud généralement sur le haut d’un manteau. Les femmes peuvent porter la pèlerine seule sur une robe du soir, qui s’arrête au bout des bras. Mais sur un homme ce n’est pas une pratique courante. La pèlerine permet de créer une couche de tissu supplémentaire pour protéger les épaules de la pluie, avant l’invention des draps caoutchouté étanches. En la retournant, elle peut aussi protéger la tête ci-besoin.

Il est possible d’additionner plusieurs pèlerines à la manière des poupées gigognes. Le but est logique, plus il y a de couches, moins l’eau pénètrera, et le froid. C’est pourquoi les manteaux de cochers avaient souvent beaucoup de pèlerines. Ou Sherlock Holmes. Voici un manteau à multiples pèlerines d’époque Régence Anglaise, l’époque du Beau Brummel. Que de couches !

Le tracé de la pèlerine se base sur le devant et le dos. Le tracé primaire suit les épaules. Il existe deux types de pèlerines : la pèlerine à empiècement ou à la pèlerine trois-quarts. De quoi moduler le volume recherché.

Pour la première version, moins généreuse, devant et dos du vêtement doivent être positionnés d’équerre à 90°. Il faut conserver les lignes d’épaules, puis donner de l’ampleur à partir des bras. Une couture permet de moduler l’ampleur. Cette pèlerine est donc en quatre morceaux. Petit volume, peu de godets.

La seconde version est plus généreuse. Devant et dos s’alignent par les épaules, ils s’opposent donc à plus de 90°. Et la pèlerine suit alors un tracé simple en arc de cercle sans couture. Cette pèlerine est donc en deux morceaux. A couper dans le biais idéalement. Volume important, beaucoup de godets. Les deux dessins dessous expliquent cette nuance :

Ces pèlerines s’ajoutent à des manteaux. Ce type alors, en France, nous l’appelons mac farlane. Les anglo-saxons inverness-cape. A la fin du XIXème siècle, les manches disparaissent curieusement. L’avantage pour le tailleur est de faciliter de travail. Pas de manche à faire, ça c’est le pied. Et le client fait une économie de main-d’œuvre. Mais pas de tissus ! Sur cette photo du futur (ou déjà?) roi Édouard VII, son mac farlane en prince-de-galles (on y revient toujours!) est une démonstration de style. Cette pèlerine semble du type 1 :

Avec le XXème siècle qui approche, ces manteaux à capelines n’était plus portés que le soir par les élégants. Les manches ont n’auraient alors plus aucune utilité de toute manière. La pèlerine arrive jusqu’au poignet. Le manteau dessous est une sorte de grand gilet. Sur cette gravure ancienne des années 1900, la manche du gentleman est clairement celle de son habit. Et l’autre de dos présente une variante à demi-pèlerine, seulement sur l’avant :

Le col avec une pèlerine est souvent rabattu et en velours, mais quelques variations à revers de soie existent, surtout à partir des années 30 je dirais. C’est une sorte de forme plus aboutie, plus select, à une époque où toutefois, ces modèles marquaient sévèrement le pas ! Et encore à demi-pèlerine avant à droite de l’image.

Toutefois, les manches ont longtemps existé sur les manteaux à pèlerine aussi. C’est tout de même plus chaud. Cet exemple d’un manteau de régiment français de 1885 est intéressante à ce titre, avec sa pèlerine du second type :

La semaine prochaine, pour le dernier article de l’année, nous étudierons la cape proprement dîtes !

 Bonne semaine, Julien Scavini

Petite histoire du prince-de-galles

Superbe prince-de-galles qui continue années après années d’enthousiasmer les élégants et d’animer la surface de leurs costumes. Ce motif sied aussi bien aux costumes qu’aux vestes seules, gage de durabilité et de longévité vis-à-vis des rayures par exemple, toujours un peu curieuses sur une veste seule il faut le reconnaitre. Le prince-de-galles sait par ailleurs se faire discret, passant avec certains caviars et chevrons dans la catégorie des faux-unis. On ne le voit que de près, et au loin, le costume parait uni. Ce qui plait encore plus. Mais d’où vient ce motif ?

Il fut popularisé dans les années 1920, il y a un siècle donc, par le Prince de Galles d’alors, David d’un de ses prénoms, fils de George V. C’est lui qui abdiqua rapidement pour suivre son grand amour, l’américaine Wallis Simpson. C’est aussi lui qui avait quelques sympathies nazies. Bref, quoiqu’il en soit, dans ses jeunes années, ce fringant jeune homme toujours à la pointe du style aimait faire de l’effet par ses vêtements. Certains diront qu’il avait un goût très sûr, d’autres qu’il savait être grotesque. Quoiqu’il en soit, il mit ce tissu écossais sur le devant de la scène, et en particulier aux États-Unis d’Amérique, ce motif fit florès. Ci-dessous, le Prince de Galles porte costume et casquette en prince-de-galles. J’imagine que l’attrait venait de l’aspect ambivalent de l’étoffe, faite pour la campagne écossaise, et portée à la ville. Une sorte de dissidence vestimentaire comme d’autres font aujourd’hui. Mais il l’avait bien trouvé quelque part ce tissu ?


Précisément en Écosse. Patrie des tartans, ces grands carreaux colorés, le prince-de-galles en est un lointain dérivé. Ces tartans au XIXème siècle se figent dans leurs dessins. Chaque famille, chaque clan, chaque région adoptent le leurs. Mais pour ceux qui n’en n’ont pas, comme les riches industriels ou les aristocrates anglais en villégiature écossaise, il faut bien créer des tissus reconnaissables. C’est ainsi qu’apparurent les « shepherd’s check » et autres « gun tweed » reconnaissables à leurs lignes colorées s’entrecroisant plus ou moins en pieds-de-poule. Ci-dessous, un tweed façon « shepherd’s check » de chez Moon :


Ce serait précisément une de ces histoires qui serait à l’origine de tissu, pour habiller des gardes-chasse attachés au château d’Urquhart en Ecosse au bord du Loch Ness. On prononce « Eurqeut ». Mais au lieu de se contenter des dessins habituels en lignes colorés proposés plus haut, il eut l’idée de prendre un bête pied-de-poule noir et blanc, et d’en écraser les proportions alternativement. Ce faisant, cela crée des blocs de pieds-de-poule, reliés les uns aux autres par des harpes. Une sorte de carroyage irisé apparait. Quelle idée ! Ainsi naquit le « glen urquhart check » ou « glen urquhart plaid ». Vous reconnaitrez ci-dessous très clairement les croisures en pied-de-poules :

Historiquement, le prince-de-galles est donc très monochrome et plutôt fort dans son dessin. Ralph Lauren adore présenter de telles vestes. Si elles m’ont toujours séduites, je les trouve néanmoins assez fortes et tapageuses. Mais c’est beau. Très vite, des lignes bleue-vertes plus fortes apparaissent et encadrent les harpes, donnant plus de relief avec la superposition d’un double carreau-fenêtre. C’est ce tissu que choisit un autre Prince de Galles, grand père de ce lui évoqué. Là nous parlons du fils de Victoria, le futur Edouard VII. Il aimait l’Écosse et la vie au grand air. Il fit sien ce motif de lainage. Ci-dessous, un exemple contemporain de ce que devait-être ce premier prince-de-galles à sur-carreaux doubles :

Il y eut encore quelques perfectionnements, avant d’arriver aux prince-de-galles que nous connaissons aujourd’hui et dont nous parlerons peut-être prochainement ?

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

Vitale Barberis Canonico

Je voudrais évoquer ce soir, en quelques lignes, ce qu’est la maison Vitale Barberis Canonico. Ce nom est maintenant très connu des élégants de part le monde. Et à raison, tant cette vénérable maison est synonyme de qualité et de durabilité. C’est aussi et surtout l’occasion de faire comprendre pourquoi, jamais, vous ne verrez une liasse Vitale Barberis chez un tailleur.

Le plus ancien drapier italien porte un nom à rallonge, Vitale Barberis Canonico. Un bon de livraison au duc de Savoie datant de 1663 atteste de l’activité lainière d’Ajmo Barberis. Peu d’entreprises peuvent s’enorgueillir d’exister depuis plus de 350ans ! La maison installée à Pratrivero, à une douzaine de kilomètres au nord de Biella est depuis l’origine dirigée par la famille Barberis Canonico. La treizième génération est aujourd’hui à sa tête, sous la forme d’un trio composé d’Alessandro, de Lucia et de Franscesco, figure bien connue du milieu « sartorial ».

Vitale Barberis Canonico est un drapier qui part du mouton. Il possède d’ailleurs trois fermes en Australie, mais découvre comme un sourcier des laines et des fibres de qualité partout ailleurs. Tout est rapporté, filé et travaillé sur place, à Pratrivero et à Pray, dans ce que les Italiens appellent la vallée de la laine. Deux « mills » parmi les plus silencieux au monde emploient 450 employés. Le cycle complet est conduit en Italie. Vitale Barberis Canonico traite cinq mille tonnes de laine brute par an, pour produire environ dix millions de mètres de drap de laine fine. Soit environ 3,5 millions de costumes ou vestes.

S’il est souvent possible d’apercevoir une étiquette Vitale Barberis Canonico dans un beau vêtement de prêt-à-porter, ou dans une belle mesure, vous ne trouverez en revanche pas de liasse (ces sortes de classeurs de tissus) à l’effigie directe de V.B.C. Car la maison se contente encore pour le moment de son métier de base, à savoir la production de laine, du mouton à la pièce de tissu.

Or, il faut savoir que la distribution auprès des tailleurs est un métier à part entière. En France, on met tout sous l’appellation « drapier ». Pour une fois, l’anglais a plus de vocabulaire et différencie le « mill« , ou fabricant, du « merchant« , le marchand. La plus plupart des grands drapiers sont un peu les deux. Mais Holland & Sherry par exemple est plus « merchant » que « mill« .

Vitale Barberis Canonico par contre, est « simplement » un « mill ». Pas de vente au détail, pas de vente à la coupe. C’est pourquoi, vous ne pourrez pas trouver de liasse chez un tailleur. En revanche, c’est un secret de polichinelle, Vitale Barberis Canonico fabrique discrètement pour ses concurrents directs. En mettant alors sur la lisière le nom du dit drapier. Et ainsi, dans des liasses H&S, Scabal ou Caccioppoli, vous trouverez sans le savoir un certain nombre de références V.B.C. Mais c’est le jeu, ce sont des « merchants » dont c’est le but de revendre à la coupe ce que des « mills » fabriquent.

Vitale Barberis Canonico a fait un choix, celui de vendre en gros. Dans le milieu, on dit plus élégamment, aux « grands comptes ». Ces grands comptes peuvent être Hermès, Dior, SuitSupply, Boggi, Hackett, ou encore BonneGueule, Asphalte ou les Pantalons Scavini. C’est l’étonnante et unique agilité de ce groupe textile, que de pouvoir se confronter à d’immenses donneurs d’ordres. Ou à des plus petits, comme moi.

Pour se faire, Vitale Barberis Canonico ne travaille que la laine. Et que la laine dans certaines qualités choisies. Sur les photos ci-dessous, j’ai pris en photo quatre liasses. Alors, je vous parle de liasse finalement?! Oui, Car V.B.C. en édite. Mais attention, les échantillons qui s’y trouvent ne sont disponibles que par 50m minimum, avec un délais de production de 3 à 6 mois. Ce n’est dont pas pour tout le monde. Pour un costume, il faut 3m30 environ à titre d’info. Ces quatre collections semi-permanentes sont renouvelées tous les deux à trois ans. Ces liasses sont pour les « grands comptes ». Il y a :
– la « sunny season« , rassemblant laines et laine-mohair en tissages d’été, aux alentours de 230grs
– la « perennial« , rassemblant des bons classiques, tous en 260/280grs à la jauge raisonnable de super 110’s. Cette qualité « perennial » est vendu partout à travers le monde, de Zara à Anthony Garçon en passant par mes propres propositions d’atelier.
– la « revenge« , rassemblant des bons classiques là encore, aux alentours de 250grs à la jauge de super 150’s. Cette qualité, plus fine, est utilisée pour des costumes de belle confection chez Ralph Lauren par exemple.
– les « flannels« , rassemblant les merveilleuses « Original Woollen Flannel » qui à 340grs font le plaisir des élégants, et dans lesquelles je trouve toujours des pantalons à couper. Mais aussi quelques flanelles légères en 280grs super 120’s et quelques whipcord pour manteaux légers ou pantalons solides.

Il vous faut ainsi comprendre, que si au détour d’un site internet quelconque, vous trouvez une référence du genre 486.801/12, cela correspond bien à une référence de tissu Vitale Barberis. Mais elle n’est pas disponible auprès d’un drapier, à moins que j’aille chez V.B.C. demander 50m, que j’aurais trois mois plus tard environ.

Vous me direz alors, il n’y a que cela chez V.B.C.? Et bien non, rassurez-vous. Cela n’est que la partie émergée de l’iceberg. Cette minuscule partie des tissus, disponibles sur commande en trois mois environ, se double d’une encore plus petite sélection de ceux-ci, disponibles 24h/24, 7 jours sur 7. Cette ultra-sélection, bleus et gris souvent unis, se retrouvent dans les liasses des différentes usines de mesure à travers le monde. Car cette réactivité permet de soutenir le flux tendu des services sur-mesure comme le mien.

Cette collection semi-permanente est étoffée de manière annuelle de références variées. Même qualité, mais coloris différents en plus :

Et par ailleurs et surtout, Vitale Barberis Canonico propose tous les six mois, une collection « preview » de 2500 étoffes environ, un an à l’avance . Ainsi, en ce moment précis, chez l’agent V.B.C., il est possible d’observer des échantillons des tissus pour l’hiver 2021-2022, voire des « previews » pour le printemps-été 2022. C’est que le travail de collection se fait très en amont. A titre indicatif, j’ai terminé il y a un mois la collection de Pantalons Scavini de l’hiver prochain. Et je suis pas le plus en avance ! A cette occasion, je me suis fais envoyé des échantillons de la part de V.B.C. Ils tiennent dans ce carton, imaginez la quantité à trier et à juger !

A l’intérieur, les différentes qualités me sont proposées dans des étuis fermés à l’ancienne. A l’intérieur, toutes les cartonnettes d’échantillons. Là des tweed, ici des draps à manteaux. Là des whipcord, ici des flanelles particulières. Là des laines froides, ici des « 4 ply » rustiques. Il y en a pour tous les goûts comme vous voyez sur cet aperçu des « shetland tweed » de l’année dernière, pas reproduits cette année hélas. Chaque petit carré de tissu a une référence. Il est possible de commander 50m de chaque 3 à 6 mois, souvent 1 an à l’avance. Car en général, les usines doivent stocker les tissus 4 à 6 mois avant la mise en production.

Par exemple, pour ma collection de Pantalons printemps-été 2021, qui va arriver chez moi fin janvier, pour être mise en ligne fin février, les tissus commandés en février 2020, fabriqués par V.B.C. cet été, sont maintenant tous en stock chez mon faiseur en attente de production fin décembre.

Il faut faire un choix parmi ces collections. Et c’est un travail long, tant il y a à boire et à manger. Voyez plutôt encore ce minuscule aperçu des cartonnettes à ma disposition. Ce n’est pas toujours facile de se rendre compte sur des coupons si petits. Sachez que chez Loro Piana, les aperçus sont moitié moins grand encore.

Pour réaliser le tour de force de produire des milliers de références, Vitale Barberis s’appuient sur plusieurs éléments. Le premier, le marché de l’homme. Il est très stable et fait peu place à la fantaisie. C’est un marché moins difficile que celui de l’habillement féminin, beaucoup plus volatil. Le deuxième, ce sont des qualités de fils connues et largement stockées, fils super 110’s, fils super 150’s, fils cardés, etc. Moins les fils sont variés, plus les tissus sont vite réalisables. Enfin, le troisième point est un petit panel de teinture. Gris, bleu, vert, quelques rouille et ocre, des pointes de marron. Ainsi, d’une qualité à l’autre, des flanelles aux super 150’s, ce sont les mêmes teintes qui reviennent.

Les très très « grands comptes » comme Hermès ou Inditex (Zara), arrivent eux avec leurs propres cahiers-des-charges, leurs propres dessins « maison » pour faire faire des tissus autres. C’est pour cela qu’il est très difficile à un tailleur de trouver LE tissu parfait pour refaire un pantalon de costume craqué par exemple.

Enfin, ces dernières années, Vitale Barberis a fini d’absorber un drapier indépendant, Drapers à Bologne. Ce faisait, le « mill » devient un peu « merchant » à travers de Drapers. L’évolution d’ailleurs se fait ressentir, les nouvelles liasses Drapers adoptant l’élégante présentation V.B.C. La liasse « Lady Sanfelice » est par exemple une sorte de copie de la liasse « Flannels » présentée plus haut. Regardez sur ma photo plus haut, un tartan rouge, qui se retrouve dans la liasse. Elle est aussi agrémentée de dessins exclusifs à Drapers.

Voilà, j’espère que maintenant, vous comprendrez mieux comment fonctionne Vitale Barberis Canonico, et pourquoi, chez les tailleurs vous ne pouvez en acheter directement alors que dans le prêt-à-porter, si !

Bonne semaine, Julien Scavini

Zéro, une ou deux fentes dos? Partie 2

La semaine dernière, nous sommes donc arrivés aux années 90 / 2000. Les couturiers italiens, Armani, Cerutti et d’autres, mettaient en avant de belles vestes, un peu larges et généreuses aux épaules, et en même temps très prises au bassin, glorifiant d’une certaine manière l’homme taillé en V. Ce bassin étroit reposait sur une absence de fente. Et comme je l’ai dit, les belles vestes se caractérisaient ainsi. En opposition aux maisons anglaises proposant deux profondes fentes. Ci-dessous, un costume Armani de 1990 :

Qu’en est-il aujourd’hui ?

D’abord, l’absence de fente a totalement disparu, ou presque, de la circulation. Toutes les vestes sont revenues sur ce paradigme d’un instant. Les marques italiennes ont massivement reproposé la double fente, dans une sorte de consensus, à vrai dire, assez international.

A l’inverse, la fente simple milieu dos reste la préférence des marques dîtes « couture » ou qui se croient ainsi. Pourquoi, je ne l’explique pas particulièrement. C’est un fait.

La double fente

Celles-ci permettent de mieux gérer d’une certaine manière le cintrage de la taille. Dans le cadre d’un fessier un peu rebondi, le manque de bassin de la veste ( comprenez le diamètre de la veste au niveau des fesses ) est réparti sur les deux fentes. Si le bassin du client est de 106cm et que le bassin de la veste est conçu pour 102cm, les 4cm manquant sont répartis, 2cm à chaque fente. Cela permet à celles-ci de s’ouvrir peu, de moins s’évaser. C’est donc une simplicité de conception, et une souplesse de vente. Les doubles fentes pardonnent.

Dans le cadre d’un fessier plat par ailleurs, les doubles fentes tombent en plaquant le tissu contre le bassin, et alors, R.A.S. comme on dit chez les espions. Que le bassin soit plat, normal, ou rebondi, les doubles fentes s’adaptent. C’est ce que l’on cherche en prêt-à-porter.

La simple fente

Celle-ci impose en revanche au porteur, d’avoir le bassin idéalement proportionné, donc, d’être à l’instar d’une gravure de mode, dans le « canon ». Revenons à l’exemple, si le client a 106cm de bassin, et que la veste est conçue avec 102cm de bassin, les 4cm manquant se retrouvent sur la fente, qui ouvre inéluctablement. 4cm, c’est en effet la valeur moyenne de chevauchement des pans.

Donc, dans le cadre d’une simple fente, avec un fessier fort, il y a fort à parier que la fente ouvre… car les hommes ont souvent un peu de fesse.Vous me direz alors, mais pourquoi les bureaux de style créent-ils des bassins étroits ? Ils n’ont qu’à dessiner des bassins un peu larges.

La première réponse est : excellente idée. Car un bassin large donnera toujours l’impression d’une veste bien cintrée. C’est le paradigme des années 1920, avec des vestes très dodues de l’arrière train.
La deuxième réponse va nuancer ce propos. Car les hommes actuellement, sauf une rare majorité, n’aiment pas que la veste paraisse grosse au fessier. Ils veulent que le pantalon, pour une majorité moule le fessier, mais pas la veste.
Enfin, troisième réponse : une veste qui aurait un bassin large adapté aux forts popotins n’irait pas à une autre portion d’hommes avec un bassin plat. Pourquoi ? Car la veste alors fera des vagues comme une jupe autour des hanches.

La simple fente est plus spécifique du sur-mesure, où un calcul très fin du tour de bassin peut être effectué. La simple fente oblige à un moulage plus précis du corps. Là où les doubles fentes sont plus imprécises. Chose particulièrement curieuse, dans les derniers James Bond, Daniel Craig ci-dessous a été habillé de vestes à une seule fente. Cette forme emboitantante n’est pas la plus adaptée pour avoir de l’ampleur dans les mouvements. Et d’ailleurs en position statique, elle ouvre un peu. Je le pardonne au tailleur !

Le sans fente

Quant aux vestes tonneaux, totalement serrées au bassin et ne présentant aucune fente, il semble bien, même pour les smokings, qu’elles aient disparues. Pour ma part, deux de mes vestes sports, de week-end, des modèles simples et sans fioritures, ne présentent aucune fente. Pourquoi ?

Car d’abord, sans fente, une veste est plus solide, plus endurante. Surtout que l’une est non doublée. Cela évite plein de petits points délicats en haut des fentes. Ensuite, j’exprime par cette allure l’envie de rapprocher un peu la veste du blouson. Ou de ces formes modernes de work-jacket qui n’ont pas de fente. Il y a une sorte de simplicité charmante dans ce style.

Évidemment, le patronage ne fut pas si simple, pour donner suffisamment de hanche à mon bassin. Mon idée était aussi de se rapprocher de ces images très élégantes des années 1920, avec des vestes bien pincées mais très « hanchées », rondes, à la manière du Prince de Galles de l’époque, ci-dessous. J’ai disposé une martingale sur le dos de l’une des deux. Cela renforce ce petit esprit années 20.

Quid des manteaux

Les manteaux, par leur longueur, ont toujours eu besoin d’une fente, pour donner de l’aisance. La fente milieu dos permet aux pans de trouver une certaine souplesse et latitude pour s’écarter au contact des jambes qui bougent, du corps qui avance. Cette fente est normalement plutôt haute et longue, c’est plus élégant. Surtout si le manteau est long.

Quelques rares essais de doubles fentes furent tentés. Évidemment, cela n’a pas de logique, car les pans doivent s’ouvrir et voler bêtement, et ainsi donner froid. L’inverse de ce qui est recherché ! Cette illustration de Laurence Fellows évite sagement cet écueil : les deux fentes sont en fait des replis de tissus, des soufflets. Quelle débauche de matière !

 Bonne semaine, Julien Scavini

Zéro, une ou deux fentes dos? Partie 1

Chaque tailleur ou chaque maison de prêt-à-porter a sa règle d’usage concernant les fentes du dos de la veste. Une fente milieu dos, deux fentes sur les côtés, ou zéro ? Histoire et usage, faisons le point.

Avant que la veste « courte », celle que nous connaissons aujourd’hui, n’arrive sur le devant de la scène stylistique, des « vestes » longues étaient en usage, comme la jaquette ou la queue-de-pie. On ne les appelait pas vestes toutefois, même si c’était les vêtements de dessus, et pas des manteaux.

Frac, redingote, jaquette ou queue-de-pie, les appellations sont variées. Mais une chose est sûre, ces différents habits présentaient tous une fente milieu dos, longue, terminant à la taille, dans la couture horizontale faisant le tour de ces vêtements. Cette fente milieu dos était déjà présente sous l’ancien-régime. Les habits à l’époque de Louis XIV présentaient déjà une fente milieu dos. Cette découpe a une logique certaine : la pratique du cheval. A califourchon sur une selle, les pans s’évasent de chaque côté. Sur cet habit anglais daté de 1770, la fente milieu dos est soulignée par des broderies d’argent :

Sous le premier Empire, les militaires mettent le dolman, très court car s’arrêtant à la taille, sur le devant de la scène. Avec le dolman, qui développe une carrure à la romaine (le goût de l’antique, ou néo-classicisme), les officiers sont plein de sex-appeal. Les culottes ultra-moulantes rajoutent à ce plaisir du corps où l’on voit à peu près tout… Est-ce là un érotisme à l’antique, par ailleurs très peint par Jacques-Louis David ? On peut dire sur ce tableau que Joachim Murat, en dolman vert, savait se mettre en valeur :

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/b/ba/Murat.jpg

Toujours est-il que ce dolman, super court, ne nécessite pas de fente milieu dos. Vers 1870, anglais, français et prussiens allongent un peu le dolman vers mi-fesses, retour d’une pudeur bien légitime. La nouvelle petite basque présente une fente milieu dos, souvent richement ouvragée. Et parfois, pour donner de la « jupe » en position assis, des soufflets sont aménagés à l’endroit de ce qui deviendra plus tard la double fente. Sur ce dolman rallongé allemand de 1890, la fente est mise en valeur par des brandebourgs :

En passant, dans le nord de l’Europe, quelques armées garderont très longtemps cette allure courte des dolmans Empire, parfois jusque dans les années 50. Comme ici un officier finlandais :

Dans le même temps, la veste est adoptée par les civils sur une coupe nouvelle, très enveloppante, tout en rondeur. Le Prince de Galles d’alors, le fils de la Reine Victoria et futur Edouard VII semble apprécier cette nouvelle veste « courte » pratique et décomplexée. Ces vestes là, n’ont aucune fente, ce sont des tonneaux emboitant les hanches, c’est le terme consacré. Jusqu’à 1914 je dirais, les vestes civiles ne présentent pas de fente dos.

De leur côté, les militaires ont inventé les tuniques, vestes à pans carrés sur le devant, avec multiples poches à soufflets. L’ancêtre des sahariennes. Et ces nouvelles tuniques, ou vestes, sont longues, pour venir épouser les culottes de cheval avec une allure indéniable. Cette longueur à cheval rend nécessaire le retour de la fente milieu dos. Les militaires aux alentours de la première guerre mondiale ont un chic incontestable ! De face, une vareuse d’officier colonial & de dos une vareuse de gendarmerie, vers 1920 :

Après la première guerre mondiale, les civils adoptent une mode des vestes plutôt longues, et des pantalons plutôt courts et étroits. Ces vestes, telles que décrites par la marque Arrow Collars ou Kuppenheimer, présentent souvent une fente, dans les dessins de J.C. Leydendecker. Mais zéro fente reste très répandu toutefois.

Et puis pour la pratique des sports mécaniques (vélo ou moto) ou pour l’aviation, les tailleurs inventent le blouson court, à la taille. Retour en quelque sorte du dolman du Premier Empire. Avec comme sous le Premier Empire des parements au col et à la ceinture en … fourrure. La mode vient et revient sans cesse. Dès lors, la belle veste habillée n’a pas besoin de fente, car un autre vêtement existe.

Pour la pratique du cheval toutefois, la veste à longue fente milieu est appréciée, dans la droite ligne des habits de vénerie.

Et dans tout cela alors, les doubles fentes, quand ont-elles été inventées? Et bien difficile à dire précisément. Je dirais aux alentours de la seconde guerre mondiale. Mais très timidement. Peut-être était-elle déjà là dans les années 30 ? Je suis assez persuadé ce que sont les tailleurs anglais qui ont amené cette souplesse dans la coupe et dans le port.

Une chose est sûre, si dans les années 60, les fentes doubles fentes sont plutôt courtes et parfois même très chiches, les tailleurs des années 70 s’en servent allègrement pour donner une allure ostentatoire et baroque aux vêtements. D’autant plus que les vestes étant longues, ces grandes fentes fuyantes aiguisent la ligne stylistique de l’homme. Ci-dessous deux aperçus du site BondSuits, Sean Connery d’un côté, George Lazenby de l’autre, 1962 contre 1969, les fentes côté s’allongent et le style est moins vague :

Avec les années 80, les tailleurs italiens qui produisent alors les costumes de référence, abandonnent les fentes. Retour d’une silhouette plus emboitée, serrée au bassin et très larges aux épaules. L’inverse de l’esprit années 20 très « hanché ». Cela va ancrer dans l’esprit des gens que les belles vestes n’ont pas de fente. D’ailleurs, le smoking baigne encore dans cet idéal. Un smoking ne devrait pas avoir de fente. Cela se discute, mais c’est un autre sujet.

Les maisons anglaises n’ont pas souvent adopté ce standard zéro fente. D’ailleurs, avec les poches en biais, c’est ce qui les caractérisaient dans les années 90. Il y avait les amateurs de style italien, emboitant au fessier et aux épaules larges, et les amateurs de style anglais, aux doubles fentes généreuses, poches en biais, & doublures flashy.

Les marques françaises, comme Dior ou De Fursac, pour se positionner, adoptèrent la fente milieu dos, comme à mi-chemin des autres. Un esprit qui perdure jusqu’à nos jours…

La suite, la semaine prochaine…

 Bonne semaine, Julien Scavini

La forme de la parementure autour de la poche portefeuille

Si les femmes ont leur sac à main, les hommes ont leur veste. Une véritable besace où ranger, parfois enfouir, tout un bric-à-brac. Téléphone, parfois second téléphone, portefeuille, stylo, peigne, cigare, lunettes, agenda, tout y trouve une place. Les poches extérieures servent un peu. Mais les poches intérieures servent surtout plus. Il existe plusieurs manières de les disposer le long de la parementure. La parementure, c’est ce morceau de tissu qui borde le devant d’une veste, et se retourne pour devenir la face visible du revers.

Le fin du fin chez les tailleurs parisiens consiste à couper cette parementure généreusement, avec un long appendice fuyant vers l’emmanchure. C’est la technique qui consomme le plus de tissu au moment de la coupe, car cette excroissance trouve difficilement sa place au milieu des autres morceaux. Il y a une petite perte de tissu, c’est donc un luxe.

La poche portefeuille est réalisée dans cet appendice. Ce faisant, elle se retrouve fortement en biais et plutôt haut. Surtout si les emmanchures sont hautes, ce qui est à la mode. Le fait de « fuir » en biais vers l’emmanchure est idéal pour terminer cet appendice dans « quelque chose ». Et non dans le panneau de doublure suivant. Voyez ce dessin, présentant la manière classique parisienne de couper la parementure. Et une version édulcorée par la confection, un peu fade je trouve.

Un client l’année dernière m’avait fait refaire l’intérieur d’une grande mesure, car il trouvait la poche initiale trop en biais et surtout trop haut placée. Il est vrai qu’il était habitué au prêt-à-porter italien haut-de-gamme qui n’a jamais proposé ce genre de parementure et positionne les poches portefeuilles plus basses.

Le processus le plus rationnel en confection, et même pour les tailleurs du reste, est de couper une parementure la plus étroite et rectiligne possible. Cette parementure peut-être :

Cas numéro 1, par simplicité, cousue à la doublure tout du long. C’est la méthode du prêt-à-porter pas cher. Mais aussi des tailleurs londoniens qui ne s’embêtent plus guère avec la finesse de l’artisanat. Dans cette méthode, la poche portefeuille est réalisée à cheval sur le tissu et la doublure. Les passepoils de la poche sont pris directement dans la doublure.

Ce cas de figure de montage rend la poche plus fragile. Car la doublure est délicate et supportera peu les poids dans la poche. Pour en avoir discuté avec un tailleur une fois, il m’avait rétorqué que, d’abord la clientèle très haut de gamme a de nombreuses vestes, donc abime peu ses poches, et que surtout, si la poche craquait, c’était le signe indéniable que probablement, la doublure entière est à changer. Pourquoi pas…

Cas numéro 2, la parementure est toujours cousue à la doublure tout du long. Mais dans cette variante érudite, de petits empiècements de tissus sont rapportés pour placer les poches. Cet arrangement s’appelle le « piano facing » en industrie. De plus en plus d’usines l’adoptent car c’est un signe de plus grande qualité par rapport au cas numéro 1. La poche, réalisée dans cet empiècement de tissu, est plus solide et plus durable.
Parfois, les poches basses (anciennement appelée poches cigarette) sont aussi positionnés dans ces empiècements de tissus. C’est plus rare et seulement les bonnes fabriques surtout italiennes proposent cette option qui consomme un peu plus de ressource en couture. Ce sont mes deux dessins :

Si à l’époque de mon entrée à l’École des Tailleurs j’appréciais particulièrement la variante tailleur avec sa signature en biais très caractéristique (et qui me faisait penser à des pièces de peaux animales avec cette géométrie presque organique), je préfère maintenant la simplicité du cas numéro 2, avec ces discrets entourages de tissus autour des passepoils. Je trouve cela plus discret, d’autant plus qu’industriellement, ils sont souvent mieux maîtrisés.

L’empiècement tailleur en biais, est lui en revanche assez souvent mal patronné par les ateliers et alors, il manque d’allure comme je l’ai dessiné en haut à droite. Car pour être chic, il doit – à mon sens – être taillé comme à la serpe, avec netteté et un sens aiguisé de l’oblique. Que la main maîtrise mieux. Mais enfin, tout cela n’est que peu de choses !

Une chose est sûre, si vous soyez des poches portefeuilles sans entourage de tissus, alors fuyez. En cherchant autre chose, Google m’a donné l’image ci-dessous. Et bien franchement, avoir un tel nom pour proposer une finition si bas-de-gamme, c’est se ficher du monde. Ne pas faire l’empiècement, c’est probablement économiser 2 à 3€ à la fabrication… S’ils en sont là ! Il est probable aussi que cette veste n’ait pas de surpiqure au bord. Pour économiser encore quelques sous.

Bonne réflexion sur le sujet. Je repars manger du chocolat ! Julien Scavini

NB : pourquoi la poche à cheval sur la doublure est une fadaise simpliste en grande mesure.

Car normalement, la poche portefeuille s’exécute sur la parementure en amont. Cette poche prend place sur la parementure ou à cheval sur la parementure et une langue de tissu. Puis la parementure est cousue et révèle le bord de la veste. Puis enfin et seulement, la doublure est amenée à la main.

Lorsque la poche est réalisée à cheval sur la doublure, cela veut tout simplement dire que la parementure est préalablement cousue à sa doublure, pour pouvoir y faire la poche. C’est moins fin. Et beaucoup plus rapide. Car lorsque la parementure est cousue et révèle le bord de la veste, alors tout le devant, d’un coup est terminé. Gain de temps évident.