Arnys & moi. Le livre

Fin 2019 sortait un livre confidentiel, dont j’appris l’existence par hasard : Arnys & Moi de Philippe Trétiack, aux éditions Plein Jour. Un petit raout a même eu lieu dans une librairie chic du 7ème arrondissement, en présence de nombreux clients de la maison défunte. A Noël, je me suis donc fait offrir ce livre, 153 pages pleines de promesses…

L’auteur, Philippe Trétiack, 66 ans, fait amusant, est architecte comme moi. Urbaniste et historien de l’art en plus, il embrasse finalement la carrière de journaliste reporter. A ce titre, il tient la chronique architecture de Beaux-Arts magazine. Immédiatement, je me dis, « aïe ». Beaux-Arts, ce n’est pas tout à fait ma chapelle. Comment diantre a-t-il pu atterrir sur un tel sujet ?

Je me suis intéressé à l’éditeur, Plein Jour. Cette maison a été cofondée en 2013 par Sibylle Grimbert et Florent Georgesco, et est aujourd’hui dirigée par … Sibylle Grimbert. Tiens donc, la fille de Michel Grimbert, l’un des deux frères Arnys. Une maison d’édition, cela coûte cher. Un an après la fermeture d’Arnys… Donc, ce livre est probablement une commande. Belle idée. Mais sans images ?

Première page du livre, petite mention d’accueil : « Je n’y suis jamais entré. Je n’y ai jamais rien acheté. Et maintenant c’est trop tard. » Dont acte. Il est vrai que les quelques photos de l’auteur me confirmaient déjà cela. Mais alors, est-ce bien un travail sérieux sérieux ?

Relativement court, Arnys & Moi s’avale rapidement et avec plaisir. Les chapitres sont relativement brefs et s’enchainent plus ou moins chronologiquement, tournures de phrases rapides, un brin d’humour bien distillé, quelques tournures géniales.

Parti-pris de l’auteur : il décide d’entrelacer l’histoire des ‘Grünberg’, juifs d’Europe de l’Est ayant fuit les pogroms pour la douce France au début du XXème siècle, avec son propre récit familial. Il fonde cette comparaison permanente sur la similarité des personnes et des métiers, pour mieux faire briller les ‘Grimbert’, nom francisé à une époque où cela se faisait. Car la famille de Philippe Trétiack dirige rapidement son activité commerciale vers le petit textile, l’ordinaire et presque le minable, quand les Grimbert voient loin, voient beau. Au premier abord, l’idée sonne bien. Il y a de l’humour là-dedans, revendiqué par l’auteur.

Toutefois et rapidement, on se lasse. L’histoire difficile et triste des juifs en Europe devient le corps du récit au début du livre. On finit par croire au hors-sujet. Heureusement, comme sur l’autoroute pour ne pas s’endormir, il y a les péages. Là il y a Arnys. J’ai vite fini par lire en diagonale tous les passages sur la famille Trétiack, pour ne poser mes yeux fermement sur le papier que lorsqu’un Grimbert est évoqué.

Au fil du texte, je finissais par me demander, en homme pratico-pratique que je suis, pourquoi diantre avoir choisi d’entremêler ces récits. La seule idée qui me soit venue est, qu’au fond, peut-être, les Grimbert n’avaient pas grand-chose à dire. Arnys y est distillé avec parcimonie, quelques dates, quelques chiffres. Avant les années 70, difficile de se faire une idée de ce qu’était vraiment Arnys, à part un tailleur et habilleur pour messieurs vaguement fantaisistes.

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Arnys, descendante d’une boutique nommée ‘Loris’, c’était une sorte de Old England rive gauche. Les Grimbert, père et oncle des actuels, voulaient importer la belle Angleterre, ses couleurs et ses matières. Au point même que la graphie évolua parfois et devint « Arny’s ». Rien à voir avec ce style français que l’on cherche désespérément. Toutefois, à partir du milieu du livre, pour l’époque contemporaine, l’auteur est moins avare en détails. Mais rien encore d’extrêmement solide. Page 51, L’APPEL DE LA FORESTIERE. Les yeux s’ouvrent grand, le cerveau sartorial est en ébullition. Soufflet froid, on en apprend très peu. Est-ce que Le Corbusier a vraiment porté ce vêtement, on finit par en douter. Contre-sens même page 55, lorsque l’auteur décrit le revers taillé ‘en oreille de cochon’ dessiné par le tailleur Orlandi. En fait un cran parisien pour vestes de costume, pas pour forestière. L’auteur s’est trompé de chapitre. On ne peut l’en blâmer, c’est plutôt technique.

Au fil de l’ouvrage, je m’agaçais de plus en plus. Je bouillonnais même. Philippe Trétiack passe une telle brosse à reluire aux Grimbert, une généalogie de génies, que je me demandais vraiment quel était l’objet du livre. Cette haute aristocratie juive de la Rive Gauche était merveilleuse. Encore mieux, elle était vaguement de gauche. Le summum ! Les années Mitterrand furent fastes, hélas l’homme préférait Cifonelli. Distribuer l’Humanité à la sortie du métro Mabillon en portant cachemires épais et tweeds moelleux, un paradigme pour les Grimbert et un bonne part de leurs clients.

Ces clients d’ailleurs, sont cités par l’auteur et figurent en bonne place dans le livre. Certains sont décrits plus précisément que d’autres, comme ce serveur japonais du Flore. Il gagne peu, il dépense beaucoup pour Arnys. L’heureux homme. Peu d’histoires croustillantes tout de même, c’est dommage. Quelques noms que l’on connait déjà, Pierre Bergé, Serge Moati, François Nourissier, Gabriel Matzneff, François Pinault, Aquilino Morelle, mais rien de très consistant. On ne dit pas. On ne parle pas chiffre. On reste courtois.

Ah si, honte au livre, deux chiffres sont évoqués. Le salaire du chef tailleur, Karim Rebahi, « ce petit jeune sorti de sa cité« , il fallait bien un petit cliché de gauche, gagne 100 000 euros. Moi, je trouve que c’est une crasse de dévoiler cela. Encore pire, abject. Le procès-verbal de l’audition de François Fillon, où chaque dépense chez Arnys est mentionnée. Franchement…

Philippe Trétiack décrit un Arnys incarnant le beau, le génie textile, le goût Rive Gauche. « Hermès, c’est très palefrenier à côté« . On finit par y croire. Et au fond, pour moi, adorateur d’Arnys, ce n’était que me le confirmer. Mais le livre en fait tellement sur le sujet, que par esprit de contradiction, je finissais par prendre mes distances. Jean et Michel Grimbert sont portés aux nues. Le livre est une vraie œuvre à leur gloire, seulement tempérée par le fripier Amar qui, interrogé, remet tout ce petit monde à sa place par ses citations lapidaires. Génial.

Soit. Jean et Michel avaient un goût stratosphérique. Onction suprême, ils refusèrent d’avoir Jean-Marie Le Pen pour client, de vrais gens du monde. Ce qu’ils dessinaient frisait le divin. J’en conviens. Ils ont dü lire Emmanuel Lévinas dans leur jeunesse, philosophe de la trace. Eux cherchaient à « extraire l’éternel du passager », tout un programme vestimentaire. Une hauteur de vue. Un rêve, un poème, une extase. Oui le livre en parle bien. Avec brio.

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à gauche, Jean Grimbert et à droite, Michel Grimbert

Et so what. Pour quoi ?

Pour avoir tout abandonné en rase campagne ! Pour avoir vendu ! Pour avoir vendu à qui ? A LVMH. Quiconque s’intéresse un peu au luxe sait que rarement Bernard Arnault touche à ces vieilles maisons avec délicatesse. Demandez à Olga Berluti ou aux Vuitton. Demandez aux Guérrand-Hermès s’ils en voulaient dans leur capital ! Franchement, tant d’esprit, tant de succulence… pour ça. Une capitulation sur l’autel des grandes puissances actuelles. Distiller tant de bon esprit de gauche, pour finir par toucher un chèque, et s’installer confortablement en Belgique. Ce petit ilot de goût, si loin de la standardisation mondiale, si loin du luxe formaté, comment-a-t-il pu disparaitre ? Comment les Grimbert ont-ils osé faire tomber le couperet. Michel Grimbert a une fille, Sibylle, auteure et éditrice, ainsi qu’un fils. « Ils étaient prêts à reprendre » nous apprend Philippe Trétiack. Alors ?

J’ai lu ce livre avec contrariété, je le finis énervé. Déçu. Si c’était si beau, c’est un sacrilège d’avoir tout abandonné !

Ci-dessous, quelques extraits que j’avais repéré au fil de ma lecture :

Bonne semaine, Julien Scavini

Bonne année 2020

Chers ami(e)s,

je tiens à vous souhaiter une excellente année 2020, pleine de joies personnelles et professionnelles. Puisse ce dessin de Stiff Collar apporter sa petite pierre d’élégance heureuse en ce début d’année et de décennie !

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J’aimerais essayer en ce début d’année de réorganiser complètement le blog pour faire apparaitre des menus thématiques, rendant ainsi les écrits plus faciles à trouver et à lire, sur des thèmes donnés. Je verrai bien si WordPress propose un module aussi clair que Permanent Style

 

Je vous souhaite une belle semaine, Julien Scavini

La mode sans la mode

Un ami, tombant la semaine dernière sur un article sur Figaro traitant de l’outdoor wear, comprenez les vêtements techniques d’extérieurs, me l’a sympathiquement envoyé. Car oui, lorsque l’on chronique au Figaro, on est prié quand même de payer son abonnement. Voici donc les trois pages concernées par ce dossier… technique! Je vous laisse lire.

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A l’issue de cette lecture, mon ami me demandait mon avis. Je n’en pensais pas grand chose de prime abord. L’article est bien écrit et j’en aime bien le ton, qui ne juge pas. Et qui n’essaye pas non plus, comme souvent dans la presse, de faire acheter. L’avis est objectif, même un peu moqueur. Les personnes interviewées sont un peu caricaturales, mais le prisme le veut ainsi. Et l’avis de l’expert en page trois est instructif et plein de bon sens. C’est donc pour moi, le tailleur, une lecture instructive, up-to-date diront les anglo-saxons.

Toutefois, mon ami probablement essayait de me faire sortir quelques critiques de la chose. Une critique d’élégance, rejetant ces vêtements la. Je n’y arrive toutefois pas. Étant à scooter dans Paris, j’ai du renoncer au manteau tailleur, qui hélas n’est pas coupe-vent ou renforcé. Je me trimbale donc un  anorak, pas très joli, mais très chaud. Chacun ses petites bassesses.

Hormis ce vêtement technique et mes t-shirt uniqlo thermorégulants sous les chemises (je suis frileux), je ne suis pas tellement client de l’outdoor wear. Je ne peux critiquer ce répertoire vestimentaire sur sa simple existence. Je sais pertinemment que Décathlon est le premier vendeur en France de vêtements. Et pas de vestes en tweed ou de pantalons de flanelles. La simplicité de ces vêtements à l’usage, leur coût, apparaissent attractifs. Comment en blâmer qui que ce soit. C’est une sorte d’élégance, certes…

Car la faute, je ne peux la rejeter sur ces fabricants. Qui pour le coup méritent leur argent. Car ils font de la recherche, car ils innovent, car ils questionnent. Les vêtements techniques sont une nouvelle voie, marquant une profonde révolution avec tout ce que l’on a connu par le passé. Depuis plus de cinq mille ans, les hommes recourent aux fibres naturelles, végétales ou animales pour se vêtir. Dans des techniques de tissage et de montage ancestrales, seulement modifiées par les modes. On avait chaud en 1920 comme on avait chaud en 1420. Fourrure, laine, coton, lin, dans des formes différentes mais des même fondamentaux. La technicité actuelle apporte une nouveauté écrasante.

Je ne blâme pas les gens d’y passer. Surtout, c’est là mon argument pivot, que la mode des deux dernières décennies n’a été que consommation et fausseté pure.

Je vois beaucoup de messieurs, 40 ou 50ans, qui se sont régalés de mode dans les années 80 et 90. Ils viennent toujours avec des costumes X ou des vestes Y me demandant s’il est possible de les moderniser. Et moi de répondre, hélas que faire, rien. Le tissu est ringard, les épaules immenses, les boutons trop bas, la ligne écrasée. Des vestes de prêt-à-porter mais aussi de tailleurs. Sans parler des chandails… Le style classique, pour le rendre moderne, a été trituré. La mode avait pris le dessus, d’une manière complètement gratuite. Que je ne déteste pas pour ma part, j’ai déjà écrit sur la beauté de celle-ci.

Seulement, lorsque les messieurs ont parié toute leur penderie là-dessus, ils se sentent alors bernés. Ils ont fait confiance, ils ont acheté. Jamais un costume n’aurait eu si courte durée de vie. Un costume des années 30 est parfois plus contemporain. Ces vêtements, y compris d’ailleurs les premiers outerwear, ont vieilli, affreusement vieilli. Si vite.

L’outdoorwear a bien des excès, les journalistes du Figaro les décrivent, « trop chaud, trop tech, trop geek ». Peut-être. Ils sont une mode. Mais sans la mode. Ils ne cherchent pas l’esthétique de si ou l’esthétique de ça. Il ne cherche pas l’artifice. Il cherche la rationalité du vêtement. Il tient chaud grâce à, il est léger parce que. Ce vêtement explique sa raison d’être. Ce faisant, il s’extrait du pur débat de mode, qui n’a, à la fin, eu plus qu’un seul moteur, la nouveauté gratuite. Ici, la nouveauté a une vraie raison d’être. Ce n’est pas qu’une bande fluo ou un liseret rouge. Peut-être pour un temps seulement, on verra.

D’ailleurs, un signe ne trompe pas. Les marques de modes comme Balenciaga ou Lanvin, après avoir fait cette mode ruineuse et très vite out-dated, s’approprient ce sportwear / outdoorwear. Elles ne veulent pas en perdre une miette. Ce sont dans les montages lasers et les matériaux nouveaux que la mode trouve son eldorado. Là il y a de la justification.

Pour un tailleur, c’est paradoxale, car c’est scier la branche sur laquelle je suis. Mais de toute manière, on ne peut pas aller contre l’histoire. Il faut trouver le moyen le plus positif de s’en arranger. Pour ma part, cet été en Écosse, j’étais parti avec une petite panoplie classique, pantalon de velours, chemise rayée, pull en laine et belle écharpe. Mais pour les pieds, sachant que j’allais marcher, sous la pluie et au bord de Loch, j’avais pris ma paire de chaussures de marche… Quechua. Et j’étais très bien ainsi!

 

Je vous souhaite un joyeux Noël, de bonnes fêtes de fin d’année et de bonnes vacances peut-être!

 

A très vite. Julien Scavini

 

Les chapeaux Borsalino

Dans un vieux Vogue Homme des années 90, je suis tombé dernièrement sur une vieille publicité pour Borsalino, qui en relatait l’histoire. Je l’ai compilé et augmenté pour en tirer un petit texte. Le voici.

En 1850, Giuseppe Borsalino, alors âgé de 16ans et apprentis chez un chapelier d’Alexandrie, ville du Piémont au sud-est de Turin, part pour Paris. Notre capitale était alors considéré comme la capitale mondiale du chapeau. D’origine modeste, le garçon avait déjà de grandes idées commerciales. Mais surtout, il avait un don. « Le plus grand chapelier jamais vu » dira-t-on plus tard, « il sentait l’esprit du feutre et de la fourrure« . Et en plus, Giuseppe avait paraît-il le nez creux en ce qui concerne les modes. Trois caractéristiques qui, combinées, ne pouvaient que donner une grande et prospère entreprise !

En ce milieu de XIXème siècle, deux tendances font des chapeliers des hommes riches : la grande bourgeoise ne jure que par le haut de forme, signe extérieur de richesse ; et la classe moyenne naissance commence à porter des chapeaux en feutre, plus statutaires que les casquettes et autres bérets. Bref, on s’embourgeoise à tout niveau. Et comme les hommes sortent et bougent plus, à une époque encore à cheval et où les berlines ne sont pas chauffées, il convient de protéger sa tête du froid et ses cheveux du vent. Giuseppe Borsalino est au bon endroit, au bon moment.

Il arrive dans le Marais, plus précisément rue du Temple, dans les grands ateliers d’un des plus prestigieux chapelier de l’époque : Berteil. Tiens donc. Il développe son savoir-faire pour le feutre et la fourrure au contact d’artisans talentueux. En 1857, ayant bien appris, il retourne à Alexandrie pour ouvrir son propre atelier, avec son jeune frère, Lazzaro. Borsalino Giuseppe & Fratello SpA nait alors. Quinze ans plus tard, elle emploie déjà 130 artisans et fabrique plus de 1500 feutres par semaine !

C’est la seconde Révolution Industrielle qui débute. Giuseppe, très au fait de son temps, n’hésite pas à acheter en Angleterre des machines ainsi que du savoir-faire, multipliant ses capacités de production, et narguant ainsi ses confères italiens puis européens.  Son fil, Teresio, reprend l’affaire lorsque Giuseppe Borsalino meurt le 1er Avril 1900. Heureusement, il possède les mêmes dons que son père, ce qui lui permet de continuer à développer l’entreprise. Ainsi, en 1920, Borsalino est connu dans le monde entier pour ses couvre-chefs de qualité. La firme italienne en écoule alors deux millions par an !

Mais hélas, les modes changent. Après la seconde-guerre mondiale, les voitures particulières se répandent. Protégé du vent et du froid, il n’est plus réellement nécessaire durant les déplacements de se couvrir la tête. Et une figure de mode telle que John F. Kennedy finit d’enfoncer le clou : il ne porte plus le chapeau. A un niveau rarement vu, les ventes de ce secteur économique s’effondrent, ne laissant au final que quelques artisans de grand renom, et encore.

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Un homburg en haut, un fédora en bas.

La maison Borsalino change plusieurs fois de mains, jusqu’à son rachat par la famille Gallo au début des années 90 qui donne à la fabrique une empreinte plus contemporaine. Mais le savoir-faire ancestral est maintenu. Les Gallo revendent ensuite à un homme d’affaire italien possédant des compagnies énergétiques en Asie, Marco Marenco, en partenariat avec un fond d’investissement, Haeres Equita. Lorsqu’il prend la fuite en 2017, poursuivi pour fraude, Borsalino est déclaré en liquidation judiciaire. Heureusement, le fond d’investissement décide de tout racheter et de maintenir la production et la distribution inchangées. Il stoppe en revanche les lignes diversifiées, vélo, vêtement, parfum, etc… Et c’est pas plus mal.

La production fut déplacée en 1986 d’Alexandrie à Spinetta Marengo, village de la commune d’Alexandrie. Les machines datant pour certaines de 1857 font le voyage. Elles sont toujours capables de participer à la production des quelques 100 000 chapeaux annuels. Il faut à peu près 70 étapes pour obtenir un Borsalino, et sept semaines en moyennes sont nécessaires.

Plusieurs types de fourrures sont utilisées : le lapin, le lièvre et le castor. Les poils uniquement, débarrassés de la peau à la différence de la fourrure, proviennent du Canada, du Portugal, de Belgique ou d’Australie. Fait rare, Borsalino produit son propre feutre. Elle part de zéro, à la différence de beaucoup de chapeliers qui travaillent des galettes de feutre déjà créées. Les poils sont triés pour en tirer les plus fins et les plus soyeux, puis ils sont bouillis avant d’être projetés sur ces sortes de cloches rotatives, où ils sont encore ébouillantés de manière intermittente.

Il en ressort une galette de feutre légèrement en cloche, qui est alors passée dans une machine où elle est frappée par de multiples petits maillets qui en réduisent l’épaisseur et densifient les fibres. Puis le rond de feutre est teint, ce qui le fait rétrécir. Intervient alors l’étape de la stabilisation, après une dernière compression et cuisson à la vapeur.  Le feutre est alors poncé, ce qui d’après Borsalino, est la marque distinctive de leurs chapeaux. Les chapeliers utilisent pour cela de la toile émeri et surtout, secret maison ancestral, de la peau de requin roussette. Donc du galuchat. Voilà un traitement de rêve qui justifie le prix. La surface du feutre, douce, est alors parfaite. Le chapeau est moulé sur sa forme, il ne reste plus qu’à appliquer les ganses autour et la doublure intérieure, à l’aide de colle, d’agrafes ou de la machine à coudre.

La vénérable maison conserve les formes de plus de 2700 modèles de chapeaux et couvre-chefs, du fedora ‘Côme’ à la casquette 8 pans type ‘newsboy’. Evidemment, en France, on croit que le Borsalino n’est qu’une forme. En réalité, Borsalino produit tout type de chapeaux. Et c’est le fédora, une forme de feutre mou classique pour les hommes et portée par Alain Delon dans Borsalino, qui a été remplacé par le Borsalino. La même histoire que le frigidaire. J’avais écrit une chronique pour Le Figaro à ce sujet. L’Empereur Hirohito fut parmi les clients, comme le Pape Jean-Paul II ou Al Capone. C’est ce qu’on appelle une clientèle diversifiée !

Il ne vous reste plus qu’à sortir couvert!

Bonne semaine. Julien Scavini

PS  : si vous souhaitez en voir plus, Mr Porter a réalisé une vidéo chez Borsalino :

 

La chemise popover

La plupart d’entre vous ne connait probablement pas le terme chemise popover! Et il faut bien avouer que moi-même, il y a cinq mois, je ne connaissais pas non plus le terme. Pourtant, cette chemise était à la mode cet été. L’occasion pour moi de mettre un nom sur un vieux concept que j’ai tant dessiné ici il y a quelques années.

La chemise popover décrit tout simplement une chemise qui ne s’ouvre pas complètement devant. Pas de haut en bas. La chemise popover s’enfile par la tête et possède devant une sorte d’ouverture boutonnée, comme le polo, un peu plus longue. L’ouverture va donc du col jusqu’au à la fin des côtes environ. J’aurais appelé cela une chemise tunisienne de mon côté. Et quelques techniciens auraient utilisés le terme de gorge leda.

A vrai dire, les chemises du siècle dernier que j’ai pu voir, étaient toutes pourvues de ce système de fermeture. Mais au niveau patronage, elles ressemblaient toutes à d’immenses chemises de nuit. Les proportions sont stupéfiantes, une ampleur incroyable d’après les canons actuels. En même temps, ces chemises étaient très cachées sous des gilets et des fracs. Par ailleurs, sur des clichés en noir et blanc des campagnes, il est possible d’apercevoir de temps à autre des paysans porter de tel modèle. Des liquettes d’ailleurs souvent dépourvues de col.

Dans mon esprit, cette ouverture partielle du devant revêt donc une sorte de goût ancien, vintage, qui fleur bon le coutil et autres toiles épaisses et résistantes. A mi-chemin entre l’échoppe du charretier et le bougnat. Une image d’Épinal charmante d’une époque où les vêtements avaient du sens et de l’endurance.

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C’est la raison pour laquelle il y a plusieurs années, j’avais commissionné à mon fabricant de chemises un modèle ainsi. Un ami m’avait offert une coupe de lin lourd, rayé de larges bandes façon toile à matelas. Je ne savais d’ailleurs pas trop quoi faire de ce tissu un peu typé. Alors pour réaliser ma première chemise à gorge semi-ouverte, popover dirais-je maintenant, j’ai eu l’idée d’utiliser cette coupe curieuse.

J’ai été intéressé par le résultat. C’est une chemise que j’aime beaucoup. Par la matière, je ne la porte que l’été. Et lorsque je n’ai pas de veste. Car finalement, entre le tissu, le col ultra cut-away et ce détail de gorge particulier, je trouve que la pièce a une très forte expression. Elle se suffit à elle-même avec un pantalon de lin. Mais je n’en ai jamais refait d’autre. Les raisons sont les suivantes :

– pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué?

– avec la transpiration et sur une base ajustée par ailleurs, sans élasticité de la matière, il est aussi difficile de sortir de cette chemise que du module Apollo.

– c’est une plaie à repasser convenablement, car on est obligé d’enfiler la chemise sur la table à repasser.

En bref, que des bonnes raisons. Mais une fois que j’ai dit tout ça, et bien j’ai envie de rajouter, pourquoi pas! Et bien pourquoi pas. C’est le plaisir d’un goût libre. Comme les pantalons avec des fermoirs alambiqués. C’est amusant. La chemise popover est amusante. J’avais dans l’idée initialement d’écrire un article pour critiquer celle-ci. Je me retrouve finalement à écrire qu’il faut s’amuser dans la vie, surtout dans un environnement textile très standardisé. Amusez-vous alors avec la chemise popover. Attention toutefois, si vous la choisissez ajustée, vous déchirerez les coutures lorsque vous entrerez ou sortirez de la chemise!

Bonne semaine, Julien Scavini

Y’a-t-il une raison de faire une grande-mesure ?

Je n’avais jamais osé écrire sur ce sujet. Car avec ma position de faiseur de demi-mesure, je me trouvais mal placé pour répondre. Toutefois, le temps passant, je me fais de plus en plus ma petite opinion sur le sujet. D’autant que de la grande-mesure, j’en commercialise un peu et avec succès. C’est un tailleur à la retraite qui prend plaisir à la faire, pour servir aux mieux les clients qui me le demandent. Et par ailleurs, je continue années après années de réaliser moi-même, pour un ami, une grande-mesure. Une seule. J’adore et je peste en même temps. C’est un travail long et je manque de temps. Pour réaliser ces étapes à la main, le problème crucial est d’avoir de longues plages de temps libre, au moins 4h en continu, histoire de pouvoir se concentrer sur des pans complets de l’ouvrage. Or avec une boutique, on est continuellement pris. Et d’ailleurs, c’est aussi bien pour le chiffre d’affaire!

Donc, y’a-t-il une raison objective de faire une grande-mesure?

La question m’a été posée récemment et de manière insistante par un client me commandant par ailleurs d’excellences demi-mesures.

En même temps, un client hier qui essayait une demi-mesure très équilibrée, m’a amusé avec une remarque. Il me parlait de son plaisir à fréquenter Rubinacci ou Drake’s pour les bons accessoires. Et je l’imagine par ailleurs, il n’est pas tout à fait désargenté… Je lui ai donc demandé pourquoi ne pas faire des grandes-mesures, plus dignes et statutaires vu les maisons qu’il fréquente. Tout de go, il m’a répondu « je n’en ai jamais ressenti le besoin, d’autant que ce que vous me taillez est parfait, et suffisant« .

Dont acte.

C’est donc une première partie de la réponse, appuyée ensuite par une réflexion que m’a faite un peu plus tard John Slamson : « lorsque l’on a un physique standard, bien fait, il n’y aura que peu de gain objectif« .

J’ai toujours pensé que cet argument était vrai. La demi-mesure, dans une immense majorité des cas arrive à un bon résultat. Et si le premier costume est perfectible, l’avantage est de pouvoir faire évoluer quelques paramètres pour arriver à du très bon sur le deuxième costume. Généralement, les physiques étant de nos jours relativement normés, il est possible d’avoir quelque chose de très honnête en demi-mesure. Et parfois plus honnête que le travail du petit tailleur de quartier dans les années 40 et 50… Par extension, le beau prêt-à-porter, avec quelques retouches bien senties, pourra tendre à l’excellence. Un costume Canali, bien travaillé, donnera d’excellents résultats. Le seul bémol est qu’il est impossible de choisir son tissu avec une doublure et des poches particulières.

Qu’apportera objectivement une grande mesure par rapport à une demi-mesure?

Quelques plis en moins. Soit en gros, 1000€ le pli.

Voilà une phrase lapidaire que l’on va longtemps me reprocher. Mais je la pense véridique. Une bonne demi-mesure, un peu poussée vaut 1000 à 1500€ disons. Une grande-mesure, dans les 3500 à 7000€ suivant les ateliers. En fait, cela revient à payer 1000€ par retouche, d’un pli d’épaule ici, d’une imperfection sur la cuisse du pantalon là, d’une brisure disgracieuse de la manche enfin. C’est ce que valent ces plis disgracieux que la demi-mesure ne peut complètement effacer. 1000€ du pli!

J’ai bien conscience qu’en demi-mesure il existe un moment où il faut savoir arrêter de retoucher. Car à force de retouches, la veste tombera de moins en moins bien. Et puis le prix n’intègre pas 70 retouches! Sinon, c’est de la grande mesure. Payer 3500€ et plus, c’est s’offrir l’expertise du tailleur grande-mesure. Une expertise de très haut niveau, fruit d’années d’expériences, une expertise à même de tendre le tissu sur le corps d’une manière impeccable.

A vrai dire, se poser la question de la dépense, c’est affreusement petit-bourgeois. C’est une réflexion ayant pour idée de fond « mon investissement est-il rentable? » ou « mon envie équivaut-elle mon investissement? », ce qui est d’ailleurs encore pire.

Voici donc ma conclusion du strict point de vue financier. C’est un point de vue objectif et banal. Vous payez la perfection, c’est à dire que vous payer le prix d’un aller-retour à New-York pour deux, pour corriger un pli curieux de tissu. Une retouche de luxe! J’espère que cette métaphore est assez cru pour bien marquer les esprits chagrins!

Car, il y a un car…

Il ne faut en aucun cas essayer de comparer la demi-mesure et la grande mesure. Ce n’est pas la même chose !

Y’a-t-il une raison objective pour départager une Renault Clio d’une Rolls-Royce Phantom? Non, les deux ont quatre roues et un volant, le chauffage et des phares pour la nuit. Avec les deux, vous pouvez aller d’un point A à un point B en respectant les limites de vitesses.

Seulement, ce n’est pas la même chose.

La grande-mesure, c’est un état d’esprit, l’expression d’une volonté et d’une envie. Il n’y aucune question à se poser.

Le simple fait de poser la question  » y’a-t-il une raison de faire une grande-mesure? » indique qu’il y a déjà une incompréhension de la chose. J’oserai même dire que mentalement, l’idée n’est pas mûre! Si l’on réfléchit à la justesse de ‘claquer’ – passez moi l’expression – 3500€ ou plus dans un vêtement, c’est qu’il ne vaut mieux pas le faire.

Les quelques collectionneurs de voitures anciennes – et très onéreuses toujours – que je connais ont en commun de tous avoir acheté la leur sur un coup de tête. Car si vous commencez à réfléchir à la chose, vous restez bien au chaud sous votre couette.

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Se faire faire une grande-mesure, c’est faire une expérience, c’est prendre part à l’expression d’un savoir faire ancestral. C’est participer à une philosophie de vie. C’est être heureux de faire travailler des ouvriers qualifiés, pensons à eux! Des savoir-faire coûteux.

Je disais que la grande-mesure est un état d’esprit. Je rajouterai donc surtout que la grande mesure est l’expression d’un portefeuille bien rempli.

L’immense majorité de mes clients en grande-mesure, et probablement des clients Camps De Luca ou Cifonelli, ne savent pas tellement ce que grande-mesure veut dire. Ils viennent simplement chercher un service qui correspond à leur niveau de vie. Ils ne se posent pas la question de savoir si la demi-mesure est mieux ou moins bien. Ils préfèrent ce qui leur semble mieux directement. Et l’argent ne compte pas vraiment, ils payent comptant dès la commande. Et d’ailleurs font faire des costumes gris ou bleu, tout simples. La dépense répond à un besoin, doublée d’une envie d’excellence. Point.

A l’inverse, je ne suis pas sûr de bien comprendre un client au portefeuille serré qui d’un coup dépenserait trois ou quatre mois de salaires pour réaliser un élément de penderie. D’autant plus si ce client, c’est le cas de quelques jeunes que je connais, ne travaille pas en costume. Là, je reste sans voix. A part si l’on utilise l’argument du plaisir, « se payer une tranche de vie pas ordinaire« . Alors, soit…

Ainsi donc, nous ne sommes plus dans le réfléchi, ni dans l’utile. Il n’y a alors pas à ce poser cette fameuse question. Il n’y a pas à rationaliser.  La grande-mesure objectivement apporte peu de chose. Moi je suis capable de reconnaitre dans la rue une grande-mesure. Je suis capable de voir la netteté supérieure d’une épaule ou ce coin de revers émoussé.  Quelques clients, quelques amis le peuvent, mais ils sont rares. Si vous êtes assez fin pour vous-même en reconnaitre une, alors vous êtes mûrs certainement. Mais si vous en faites faire une et que vous ne voyez pas la différence avec un costume industriel…?

La grande-mesure, c’est le plaisir de l’indicible. C’est une quête du beau à l’état pur, entre un grand vin de Pomerol et un service à dessert de la manufacture royale de Meissen. C’est au dessus de l’utile et de l’agréable. (Suivant le portefeuille bien sûr).

Car au fond, ma grande crainte, est de décevoir. Un client il y a quelques temps m’avait demandé  » s’il-y-a une raison de faire une grande-mesure? » Je lui avais répondu, « faites-en une »             . Je sais qu’il a de l’argent, aussi y-suis-je allé directement en lui proposant ce service. Finalement, après une première veste élégante, il est revenu pour une demi-mesure en me disant « franchement j’vois pas la différence« . Et ce n’est pas un philistin, c’est même quelqu’un d’érudit et de gentil. Son jugement est dénué de toute méchanceté ou ressentiment. Depuis on enchaine les vestes d’été et d’hiver, les tweeds et les soies avec amusement.

Vous le voyez donc, il n’y a aucune question à se poser si vous voulez faire une grande mesure. Il ne faut en aucun cas chercher des arguments rationnels. Le domaine du goût et des couleurs ne se discute pas. J’essaye d’être le plus direct possible pour vous faire toucher du doigts le sujet avec profondeur. Internet est une superbe machine à rêves et très vite, à force d’instagram et d’étalage de richesse, on voudrait ressembler à un riche tycoon new-yorkais ou à un mannequin de ‘The Rake‘, pour aller faire le kéké aux dandys night du Plaza Athénée.

Si vous avez l’opportunité et l’argent ou l’envie et le désire, foncez.

Si vous commencez à vous poser la moindre question, dépensez votre argent ailleurs!

C’est mon avis, il se discute!

Bonne semaine, Julien Scavini

Le petit plus en cachemire

Je n’en ai jamais tellement parlé sur le blog, du cachemire. Car c’est une matière plus qu’onéreuse et elle ne concerne très peu de clients. A tort ou à raison ? Les drapiers les plus connus, Holland & Sherry ou Loro Piana proposent de belles sélections de cachemire pure, pour vestes, mais les prix au mètre sont stratosphériques. Si bien que seul le tissu vaut parfois le prix total d’une veste plus simple. J’ai eu la chance de me faire offrir à deux reprises de belles coupes par Drapers, l’une rouge écarlate et l’autre bleu marine. Le confort n’est guère différent d’une veste normale, mais c’est le toucher qui est agréable et bien sûr, le cachemire est un petit peu plus chaud.

Je dis cachemire à veste, car c’est le seul domaine qui intéresse les drapiers. Le cachemire peut être très duveteux en surface, comme un velours, ou au contraire très sec comme un costume. Chez Holland & Sherry, le cachemire ‘Doeskin’ est tellement dingue en qualité qu’il irise comme de l’astrakan. Le peigné fait des vagues merveilleuses, et cela donne des vestes d’un très haut niveau de formalisme. On parle de finition chamoisée. C’est le fin du fin. Le cachemire vient de Mongolie et est filé en Écosse et de vrais chardons naturels sont encore utilisés pour soulever les fibres et apporter cet aspect velouté et moelleux caractéristique.

 

Loro Piana de son côté propose deux liasses de cachemire. Une avec des draps chamoisés du même genre que précédemment et une autre avec des draps plus lisses, qui généralement ont la préférence, car extérieurement, on ne voit pas le luxe de la matière. Le drap est classique, légèrement façonné comme une  flanelle ou un tissu à costumes. Il existe même une sélection façon tweed donegal que j’aime beaucoup. Quel luxe !

 

Si vous voulez faire un pantalon ou un costume en 100% cachemire, seul Loro Piana propose encore jusqu’à épuisement une très très maigre sélection. Cette matière a du mal à endurer les efforts au niveau d’un pantalon, elle se détend et poche. Donc souvent il faut un mélange pour faire un pantalon très doux.

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Justement, parlons mélanges.  Que penser des drapiers qui ajoutent un petit peu de cachemire dans le drap de laine ?

Généralement, le pourcentage est faible. Chez Holland & Sherry, la liasse ‘Cape Horn’ est une parfaite sélection pour costumes polyvalents, en 340grs, et contient 1% de cachemire. Soit si votre costume utilise 2,5 mètres de tissus, 840grs de tissu, donc, règle de trois égale 8,4grs de cachemire… Qu’en penser ?

 

Pareil chez Bateman Ogden où la ‘Supreme Classic’ contient 3% de cachemire en plus de laine super 130. Chez Loro Piana, les flanelles intègrent 5% de cachemire.  Retour chez Holland & Sherry où la liasse super luxe ‘Swan Hill’ super 160 et cachemire, en intègre… 5% aussi. La belle sélection ‘Top Line’ de Drapers ose monter à 10% avec une texture de flanelle légère.

 

Dans les liasses de vestes, les draps un peu façon tweed doux intègrent un peu plus. Chez Loro Piana, il y a 7% de cachemire et 10% chez Drapers dans les draps d’hiver unis ou à carreaux. Donc encore un fois, rien de fou.

Comment expliquer cette limitation ?

La première idée est qu’il s’agit pour les drapiers de trouver le juste équilibre financier. S’il y avait trop de cachemire, le prix s’envolerait et le drap ne trouverait pas sa clientèle.

La seconde idée, en particulier pour les draps à costumes, est qu’il faut garantir l’endurance sur le long terme. Comme le cachemire feutre vite, cela ne fonctionnerait pas.

La vérité je pense est surtout marketing. Les drapiers mettent un peu de cachemire pour marquer les esprits et se démarquer. L’effet est toujours net sur les clients, en particulier ceux n’ayant aucune connaissance du secteur et faisant confiance à des demi-mesures expéditives. Présenter du laine cachemire, c’est présenter du rêve. Qu’importe qu’en réalité il n’y ait que 8,4grs de cachemire, autant dire rien, l’idée est bien là.

En même temps, un petit peu de cachemire permet de justifier un prix au mètre plus élevé pour le drapier. L’idée étant d’améliorer le ‘panier moyen’ du client, donc du tailleur qui passe la commande de la coupe. Cet argument doit être contrebalancé par le fait que les draps cités plus haut, en dehors du cachemire, ne sont pas tellement chers en prix. En particulier la ‘Cape Horn’ de Holland & Sherry qui est un très bon produit de base.

Au final, même à moi, cela me fait plaisir ce petit montant de cachemire ‘factice’. Je finis par me convaincre aussi de l’utilité de la chose. C’est l’envie du commerce, il ne faut pas tout rationnaliser. Une pointe de cachemire ? Un plaisir et tant mieux. Je connais bien un ou deux drapiers qui chaque fois moquent cela en disant que les autres sont des vendeurs qui fourguent de la cochonnerie et que leur vrai 100% laine à eux, il est mieux! Peut-être… et alors. N’a-t-on pas le droit de rêver ?

La pointe de cachemire a deux utilités d’après Holland & Sherry que j’ai interrogé. Le tissu est plus fluide, même à de petits pourcentages, car les fibres longues de cachemire agissent comme un lubrifiant entre les fibres de laine. Ensuite, le tissu acquiert, en dehors du toucher, une lumière plus soyeuse. Vrai ou faux, comment le dire ?

Il n’y a que les tissus à manteaux qui font la part belle au cachemire, avec 10% ou 20% en complément de laine peignée.

Je ne crois pas que l’on puisse trouver du positif ou du négatif dans ce débat. L’argument marketing est assez avéré mais il ne faut jamais bouder son plaisir. D’autant que les grands drapiers des tailleurs font partis des plus honorables membres de la profession textile, bien loin des mastodontes qui remplissent la fast-fashion d’un luxe à deux sous. Et ont des procédés douteux. Le cachemire des grands drapiers est totalement tracé et ses origines connues.

A ce sujet, je vous rapporte ce fait amusant qu’un client de confession juive m’a rapporté. Il avait acheté une sublime veste 100% cachemire à Shanghai pour… de mémoire 80€. Pratiquant, il était allé consulter l’expert de la synagogue (celui qui juge si tel tissu ou tel vêtement est conforme au rite, pour vérifier le ou la? ‘chaatnez’). Après quelques jours, le monsieur a récupéré sa veste. Conclusion amusée de l’expert : «bravo, vous avez là une veste formidable et très douce. Et aucune inquiétude, elle ne contient pas une once de matière naturelle !».  On a bien rigolé ensemble !

Finissons avec cette mignonne photo transmise par Holland & Sherry, d’un musaraigne sur un chardon servant à peigner le cachemire.

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Bonne semaine, Julien Scavini