La jaquette dans tous ses états

Le mariage récent de Peter Phillips et Harriet Sperling fut, comme il se doit dans la famille royale britannique, une belle occasion de sortir les jaquettes. Ou plutôt, devrais-je écrire, toutes les jaquettes. Car si le vêtement était bien de rigueur, presque aucun des invités masculins ne le portait tout à fait selon la règle ancienne.

Ici, un pantalon inattendu. Là, un gilet de couleur. Ou une chemise bleue, bref, bien des messieurs prenant leurs aises avec le protocole classique. Chez chacun ou presque apparaît une petite licence, discrète ou franchement assumée. La jaquette demeure, mais son uniformité se délite.

Voilà qui est fort intéressant. Car un code n’est jamais aussi vivant que lorsqu’il est connu, puis doucement détourné. Contemplons donc ces messieurs, un par un, et voyons dans quels états ils ont mis la jaquette.

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En ce beau jour de printemps à peine pluvieux, commençons par le marié : Peter Phillips, petit-fils d’Élisabeth II et fils de la princesse Anne.

La jaquette est coupée dans un drap noir très contemporain, c’est-à-dire parfaitement lisse, sans grain apparent. Le tissu semble d’ailleurs de belle qualité, car le noir prend par endroits de légers reflets bleutés, signe d’une fibre fine et profonde.

Pour le pantalon, Peter Phillips a choisi un coutil à raies grises et noires peu contrastées. L’ensemble reste donc sobre. Le pantalon paraît toutefois un peu trop long. Quel tailleur ose livrer cela ?

Le gilet est plus intéressant : croisé, coupé dans un beau drap bleu ciel, il présente surtout un détail remarquable, ce petit bord blanc que les Anglais appellent un slip, et qui détache le gilet sur le fond de la chemise. Voilà une finition que l’on rencontre rarement sur un gilet croisé.

Enfin, le marié porte une chemise bleue à col et poignets blancs, une tradition qui semble décidément s’ancrer au Royaume-Uni. La cravate est belle, quoique peut-être un peu trop peu contrastée.

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Le prince William fait un choix assez voisin : jaquette noire unie, pantalon discrètement rayé, gilet croisé bleu ciel et chemise bleue à col blanc. La cravate est, elle aussi, piquée d’une épingle. L’ensemble est plus maîtrisé, mais toujours dans cette volonté d’assouplir le grand code de la jaquette par quelques détails plus personnels.

Petite fierté au passage : la robe de Kate est signée Roland Mouret, créateur français installé à Londres, que j’avais eu l’occasion de côtoyer sur le plateau de la finale de Cousu Main, saison 1. Fier !

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Jack Brooksbank à gauche, et Edoardo Mapelli Mozzi à droite, les maris des princesses d’York. Le premier semble porter une jaquette bleue gansée, le second une jaquette noire, elle aussi bordée d’un galon. C’est, en soi, un joli détail. Mais encore faut-il que le reste soit à la hauteur.

Chez M. Brooksbank, l’ensemble paraît assez bancal. La cravate, très claire, s’efface presque entièrement. Le gilet croisé, coupé dans un tissu de costume bleu marine, manque de relief, tandis que le pantalon uni, d’une couleur difficile à définir, n’apporte rien. Sans grand intérêt, oserais-je dire.

Chez M. Mapelli Mozzi, la combinaison est plus étonnante encore. Que penser de cette cravate vert sapin, parfaitement convenable pour un vendredi au bureau, associée à un gilet jaune poussin et à une chemise bleue ? Quant au pantalon, trop peu taille haute, d’un gris trop clair, et venant tomber sur un mocassin italien, je ne sais trop qu’en dire.

Ces deux tenues illustrent parfaitement le fameux « en même temps » : je dois porter une jaquette, et en même temps je voudrais la moderniser. Mais à ce compte-là, autant faire couper la jaquette et le pantalon dans le même tissu. Ce serait au moins plus cohérent, et sans doute plus élégant.

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Ah, mais parlons de notre bon roi Charles. Ici, rien à redire. Sa jaquette noire gansée est toujours fidèle au poste, accompagnée d’une chemise blanche et d’une cravate grise délicatement semée de petits motifs. Le pantalon de coutil reste sobre, comme il nous y a habitués depuis quelque temps déjà. Des bretelles semblent le maintenir bien en place : tout cela est net, précis, rutilant.

Je remarque surtout le gilet, assez inédit à mes yeux. Il est droit, à revers, et paraît coupé dans un drap de coton et de soie, ou dans quelque étoffe légèrement ouatée, avec un peu d’épaisseur. Le gilet droit est assez rare chez le roi avec la jaquette, plus encore lorsqu’il possède des revers. La forme est pourtant parfaitement classique dans cet usage.

La couleur écrue est, elle aussi, plus inhabituelle. Mais elle apporte une note très printanière et compose avec le noir une harmonie finalement fort élégante. J’aime beaucoup.

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Le cousin germain du roi Charles, David Armstrong-Jones, porte enfin un ensemble de jaquette parfaitement canonique : jaquette et gilet coupés dans le même drap, chemise blanche, cravate à pois et pantalon de coutil au dessin impeccablement britannique.

Je ne dis pas que je préfère nécessairement cette tenue à celles que nous venons d’examiner. Je constate simplement que la jaquette, dans sa forme la plus orthodoxe, se porte ainsi.

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Le beau-frère du marié, Mike Tindall, a choisi une jaquette noire portée avec un pantalon de coutil discret, un gilet croisé gris perle et, lui aussi, une chemise bleue. Décidément, le col bleu a gagné : les ouvriers peuvent se réjouir ! N’y voyez toutefois qu’un trait d’humour un peu daté, et surtout aucune conclusion politique sérieuse.

J’aime beaucoup, en revanche, les revers de cette jaquette, généreux, amples et imposants. Ils donnent à l’ensemble une vraie présence.

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Le beau-père du marié, Sir Timothy Laurence, vice-amiral, a choisi une cravate jaune semée de petits fanions de marine. Ça alors, quel humour ! Une fantaisie discrète, assez typiquement anglaise. Il ne faut jamais trop se prendre au sérieux.

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Terminons enfin par une interprétation classique de la jaquette, mais non dépourvue d’expressivité. Voyez Samuel Chatto, petit-fils de la princesse Margaret, et donc petit-neveu de la reine Élisabeth II, pour ceux qui auraient quelque peine à suivre la généalogie royale britannique.

Jaquette noire, pantalon de coutil bien affirmé, beau gilet croisé gris perle et chemise blanche : l’ensemble est parfaitement composé. La cravate est certes un peu désuète, avec ses motifs cachemire verts et mauves sur fond rouge, mais on ne saurait lui reprocher de manquer de classicisme.

Une petite pochette aurait achevé la tenue. Mais la chaîne de montre est déjà fort plaisante. Il paraît que Samuel Chatto est artiste. Je connais des artistes bien moins respectueux de l’étiquette !

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Au fond, cette cérémonie montre assez bien ce qu’est devenue la jaquette : non plus un uniforme strictement reproduit, mais un cadre dans lequel chacun tente d’introduire un peu de lui-même. Un gilet de couleur, une chemise bleue, une cravate fantaisiste, un pantalon moins orthodoxe : la règle demeure, mais elle se relâche.

Tout n’est pas heureux, loin de là. Certaines libertés modernisent avec élégance ; d’autres donnent seulement l’impression que l’on n’a pas voulu choisir entre le grand apparat et la tenue de bureau. Mais c’est précisément ce qui rend l’exercice intéressant. La jaquette n’est pas morte : elle se débat, elle s’adapte, elle cherche sa place.

Et finalement, dans tous ses états, elle conserve encore beaucoup d’allure.

Belle semaine. Julien Scavini

Les laines surfines

Depuis que j’ai ouvert ce blog, depuis que j’ai appris le tailleur, et depuis que je me suis installé à mon compte, je n’ai cessé, probablement, de professer le goût des tissus qui ont du maintien. J’aime les étoffes qui tombent. Une belle flanelle, un beau sergé, une toile retors, cela a tout de même une autre allure qu’un tissu mou.

Comme tailleur, je l’ai souvent constaté. Comme spectateur aussi. Un tissu un peu lourd donne de la netteté. Il installe la silhouette. Il permet au pantalon de descendre droit, à la veste de se poser, au revers de rouler. Le vêtement paraît alors plus sûr de lui. Et peut-être même que celui qui le porte aussi.

À la boutique, nous ne proposons presque jamais de tissus en dessous de 250 grammes au mètre. En dessous, disons-le franchement, cela devient vite fragile. Un pantalon léger peut être délicieux. Mais il peut aussi devenir une feuille de papier. Et si le client le porte beaucoup, s’il marche, s’il s’assoit, s’il croise les jambes, s’il vit tout simplement, alors l’usure peut venir très vite. Le tissu ne ment pas longtemps.

Cela dit, je n’ai jamais non plus été de ceux, très nombreux, qui se disent spécialistes et qui vantent avec emphase les mérites de toiles anglaises quadruple retors, lourdes, rêches, parfois franchement grattantes, en les faisant passer pour le nec plus ultra de l’été au seul motif qu’elles sont “ouvertes”.

Certes, un tissu ouvert est plus respirant. C’est évident. L’air passe à travers. Mais enfin, l’été, il n’y a pas forcément d’air. Et quand une veste est lourde, elle est lourde. Même si l’armure est ouverte. Une veste en « 350 grammes » sur le dos, même en Fresco ou en toile sèche, cela reste une veste en « 350 grammes ». Il y a là une vérité physique qu’aucun discours de club anglais ne peut totalement effacer.

De la même manière, je n’ai jamais été follement attiré par les fameux lins dits irlandais. Je leur reconnais beaucoup de beauté. Ils ont de la tenue, de la franchise, une sorte d’autorité rustique très élégante. Pour les pantalons, c’est même remarquable. Le pli tient, le tombé est net, la matière ne s’effondre pas. Par grande chaleur, le lin garde en plus cette neutralité propre aux fibres végétales.

Mais en veste, quelle affaire parfois ! J’en ai eu. J’en ai encore. Et je dois avouer que je ne les ai jamais trouvées très confortables. On se sent parfois habillé dans une sorte de papier Canson. Très chic, assurément. Très pictural. Mais pas ultra agréable et confortable.

Pendant longtemps, je pensais donc que l’alpha et l’oméga du tissu estival consistait dans une armure ouverte, avec un poids raisonnable, disons entre 250 et 280 grammes au mètre. À côté de la laine, je préférais souvent le lin. Je me méfiais des tissus trop fins. Je les trouvais suspects.

Et puis j’ai changé d’avis. Ou plutôt, j’ai commencé à changer d’avis.

Il y a quelques années, je me suis fait un pantalon dans une laine Super 150’s et 250 grammes de chez Loro Piana. Un twill. Donc une armure fermée. Rien, a priori, qui corresponde à l’idée classique d’un tissu d’été. Je pestais un peu auprès de Marie-Cécile, la gentille commerciale France de Loro Piana, en lui disant que le tissu froissait trop. Il marquait. l n’avait pas cette placidité impeccable que j’aime tant.

Mais je le portais tout de même.

Et peu à peu, je finis par réaliser quelque chose. Malgré la chaleur, malgré cette armure fermée, malgré ce tombé moins impérieux qu’un vrai drap de tailleur, la douceur de cette laine se faisait oublier. Le pantalon était là sans être là. Il accompagnait le mouvement sans jamais résister. Il ne piquait pas. Il ne chauffait pas vraiment. Il avait cette qualité rare des étoffes luxueuses : une présence discrète.

Plus tard, toujours chez le même drapier italien, je testais une étoffe dans la même fibre précieuse, mais cette fois en toile, donc avec une armure plus ouverte, et surtout dans un poids plus léger encore : 220 grammes au mètre. Alors là, je dois dire que je fus assez conquis.

Quelle légèreté ! L’impression de ne rien porter. Une fluidité presque irréelle. Et grâce à la finesse des fibres Super 150’s, aucun picotement contre la peau, aucune sensation grattante comme on peut en trouver parfois dans certaines laines anglaises plus rugueuses. C’était presque comme une matière synthétique moderne, mais avec la noblesse et la respiration de la laine. Douceur, fluidité, confort, respirabilité.

Un client installé entre Haïti et Miami, qui aime les tissus ultra-légers pour ses costumes de travail, découvrit cette toile à la boutique. Il fut conquis immédiatement. Dans un climat chaud et humide, me dit-il, c’était un must. Il en commanda plusieurs complets presque aussitôt. Il faut dire que sous de tels climats, la théorie sartoriale parisienne est vite remise à sa place. Ce qui compte, c’est de survivre élégamment.

De mon côté, j’ai poursuivi mes expériences. J’ai essayé quelques pantalons dans des toiles Vitale Barberis Canonico, autour de 230 grammes, en Super 110’s. Là encore, excellent sentiment. Je les ai portés malgré les chaleurs étouffantes de la semaine passée. Et j’ai retrouvé cette impression suprême de légèreté. Le tissu n’a pas le tombé olympien d’un drap plus dense, évidemment. Mais il a autre chose : il disparaît. Le soir je suis froissé. Mais tout le jour je fus léger.

Or, parfois, l’été, disparaître est une qualité immense.

Permanent Style, sur ces questions, revient souvent à une distinction intéressante : les tissus d’été doivent être jugés non seulement par leur poids, mais aussi par leur armure, leur torsion, leur densité et leur usage. Une laine high-twist peut être formidable parce qu’elle respire et reprend sa forme. Un lin lourd peut être plus frais qu’on ne l’imagine. Une laine légère peut être agréable mais moins durable. Et surtout, un pantalon n’a pas les mêmes besoins qu’une veste. Le pantalon réclame du tombé. La veste réclame aussi de la construction, de la stabilité, une capacité à ne pas gondoler partout.

C’est là que se trouve le cœur du sujet. Et lui est anglais, dont il défend une certaine idée du drap.

Car attention, ces tissus ultra-légers, vous ne les trouverez jamais chez moi en prêt-à-porter. Et même en mesure, nous ne les présentons pour ainsi dire jamais. Spontanément. Ce sont des tissus qui doivent être demandés. Revendiqués. Voulus. Presque assumés.

Pourquoi ?

D’abord parce qu’ils froissent. Pas toujours énormément, mais assez pour déplaire à beaucoup. Ils vivent vite. Ils prennent les plis du corps, de la chaise, de la voiture, du monde réel.

Ensuite parce qu’ils ont un tombé moyen pour de la laine. Meilleur, souvent, qu’un coton ou qu’un lin du même poids. Mais inférieur à une laine plus dense. En pantalon, cela peut passer, surtout si la coupe est fluide. En veste, c’est plus délicat. Les coutures peuvent vibrer. Les devants peuvent onduler. Bref, toute cette petite géographie du vêtement qui rend fou le client français, lequel veut souvent la décontraction italienne en photo, mais l’aplomb militaire en cabine.

Enfin, ces tissus sont fragiles. Il faut le dire clairement. Un pantalon de 220 grammes en laine fine, porté trois fois par semaine, ne fera pas des miracles. Il s’usera. Il marquera. Il pourra trouer. Ce n’est pas un défaut de fabrication. C’est la nature même de l’étoffe. On ne peut pas demander à une aile de papillon de servir de bâche de camion. Souvenez vous de cette belle citation !

Pour ma part, je sais que ces pantalons me dureront des années, parce que je les porte peu, parce que j’alterne beaucoup, et parce que je maîtrise à peu près mon poids. Ce dernier point n’est pas anodin. Un pantalon léger pardonne moins les tensions. Une cuisse qui force, une fourche qui tire, une ceinture qui travaille, et le tissu paie immédiatement l’addition.

Je sais pertinemment, en revanche, que certains clients seraient capables de revenir au bout de trois mois avec un trou, un froissement, une couture qui gondole, ou une usure d’entrejambe, et de me regarder comme si j’avais personnellement filé la laine dans l’arrière-boutique. Mais hélas, je ne fabrique pas les tissus. Et je préfère me garder de ce genre d’ennuis.

C’est pourquoi ces étoffes surfines restent, chez nous, presque sous clef.

Mais il faut aussi savoir reconnaître leurs vertus. Quand il fait très chaud, quand l’air est lourd, quand le costume devient une contrainte, ces tissus offrent une sensation merveilleuse. Un pantalon en laine légère, bien coupé, ample ce qu’il faut, peut devenir une bénédiction. Une veste très légère, même imparfaite dans son tombé, peut donner le plaisir rare d’être habillé sans être enfermé.

Loro Piana a même sorti cette année un twill de laine Super 150’s et soie autour de 150 grammes au mètre. Imaginez : plus léger que certains tissus de chemise ! À ce stade, nous ne sommes plus tout à fait dans le tailleur classique. Nous sommes dans la recherche textile, dans le luxe de sensation, dans l’idée que le vêtement doit presque s’évaporer. Et je vous raconte pas l’atelier qu’il faut pour coudre ça !

Est-ce raisonnable ? Pas toujours.

Est-ce durable ? Pas forcément.

Est-ce net ? Pas vraiment.

Mais est-ce agréable ? Oh que oui.

Il faut donc probablement cesser de penser les tissus d’été avec une seule doctrine. Le poids lourd et ouvert n’est pas toujours la solution. Le lin n’est pas toujours le paradis. La laine légère n’est pas toujours une erreur. Tout dépend du climat, de l’usage, de la coupe, de la tolérance au froissé, et surtout de ce que l’on attend du vêtement.

Si l’on veut une allure parfaite, nette, construite, il faut du poids. Si l’on veut traverser une journée caniculaire en restant élégant sans se sentir prisonnier de ses vêtements, alors les tissus légers méritent d’être considérés avec moins de mépris.

Je continue d’aimer les beaux draps qui tombent. Je continue de penser qu’un vêtement de tailleur a besoin de matière. Mais je dois bien reconnaître qu’il existe, dans ces laines fines et légères, un plaisir très particulier. Celui de ne presque rien porter, tout en restant habillé.

Et l’été, ce n’est déjà pas si mal.

Belle semaine.

Julien Scavini

Le costume en baskets ?

Il y a des sujets qu’il vaudrait mieux éviter. Par prudence ou par simple respect de la tradition ? Et puis il y a des sujets qui reviennent par la fenêtre, même lorsqu’on a soigneusement fermé la porte. L’association de la basket (aussi appelée tennis ou sneaker, je m’y perds), avec le costume fait partie de ceux-là.

Je dois confesser que je l’ai rarement pratiquée. Non par snobisme absolu, je crois. Mais parce que le costume appelle naturellement une chaussure. Une vraie chaussure. Une richelieu, un derby, un mocassin parfois. Quelque chose qui a une tenue, et si possible un peu de cette gravité qu’apporte la semelle cousue. Nous sommes tout de même sur Stiff Collar. On ne va pas ouvrir la porte trop grand à la chaussure de sport sans trembler un peu.

Et pourtant.

Pour avoir seulement essayé une fois, je dois dire que je fus presque conquis. C’est une association de deux légèretés. Le pantalon de laine fine, lorsqu’il est bien coupé, est plus léger que bien des jeans, plus agréable que bien des chinos, plus fluide que presque tout ce que l’homme moderne porte au quotidien. Il accompagne. On ne le sent presque pas.

La sneaker, quant à elle, lorsqu’elle est souple, simple et moelleuse, ajoute une sensation assez délicieuse. Le pied n’est plus tenu comme dans une chaussure de ville. Il est amorti et presque bercé. L’ensemble donne alors une impression rare : celle de flotter doucement. Je me convaincs presque en écrivant ces lignes. C’est honteux.

Il faut dire que l’expérience me revient précisément. En 2020, je partis visiter Vienne en Autriche en plein hiver. J’emportais pour le week-end un pantalon de flanelle épais, gris, moelleux, de ceux que l’on est heureux d’avoir dans une valise lorsque le thermomètre descend. Et à l’aéroport, je me laissai convaincre par une paire de sneakers noires Lacoste, toute simple, presque anodine. Rien de voyant. Rien de technique. Le temps d’un week-end avec beaucoup de marche, ce fut bien efficace. Et même, disons-le, très agréable.

Alors que faire de cette constatation ?

Car il faut observer ce qui nous entoure. Je suis un amateur du costume. Pas un chausseur. Je défends donc ma paroisse, celle du pantalon bien coupé, de l’étoffe qui tombe avec grâce. Si l’homme contemporain ne veut plus porter de chaussures lourdes, doit-on pour autant abandonner le costume ? Faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain, ou accepter que le bas puisse se détendre un peu, pourvu que le haut garde sa dignité ?

Voyez plutôt les stewards dans les avions. Voyez certains serveurs dans les restaurants. Beaucoup sont aujourd’hui obligés de faire cette association : formalisme à la jambe, souplesse au pied. Le pantalon est sombre, net, presque uniforme ; la chaussure, elle, doit permettre de marcher, de piétiner, de rester debout des heures. L’élégance professionnelle a rencontré la podologie. Ce n’est pas très poétique, mais c’est réel. Même si je sais que le pieds, dans le temps, se tient mieux dans une chaussure fermée, les podologues le disent je crois.

Voyez aussi nombre de messieurs argentés. Ils ne s’embarrassent plus toujours de la lourde chaussure à lacets en cuir, montée Goodyear, cirée le dimanche. Il n’y a qu’à observer le succès immense de ces mocassins souples à semelle blanche, chez Loro Piana et copiés partout. La chaussure chic est devenue pantoufle de luxe. Elle ne claque plus sur le trottoir. Elle glisse.

Le débat est encore plus sensible en été. Iriez-vous à Roland-Garros en richelieus, sous la chaleur, sur les allées poussiéreuses, entre deux tribunes et trois verres d’eau tiède ? Peut-être. Il y a des tempéraments héroïques. Mais beaucoup préféreront une chaussure plus légère, plus souple, moins cérémonieuse. Et il faut bien reconnaître qu’avec un costume clair, une veste dépareillée, un pantalon de laine froide ou de coton, la chaussure très formelle peut parfois paraître plus raide que distinguée. Je le vois le dimanche matin devant l’Eglise. Est-ce que ces gros godillots mal cirés avec un chino un peu avachi sont chics ? Ou un peu fanées?

Toutefois, la sneaker avec le costume demande un tact extrême. Elle ne pardonne presque rien. C’est même tout le paradoxe. On croit introduire de la décontraction, et l’on découvre qu’il faut être plus attentif encore qu’avec une chaussure classique.

La sneaker doit être basse. Elle doit être fine. Elle doit laisser le pantalon descendre proprement, sans former d’accordéon, sans se coincer sur une languette trop épaisse ou une semelle trop volumineuse. Une grosse chaussure de course, avec ses renforts, ses couleurs, ses mousses apparentes, détruit immédiatement la ligne. Le pantalon de costume est une chose délicate. Il n’aime pas les obstacles. Il faut peut-être faire un ourlet plus court ?

La sneaker doit aussi être sobre. Blanche, écrue, gris clair, bleu marine, noire parfois. Le moins de logos possible. Le moins de coutures inutiles. Le moins d’effets. Il ne s’agit pas de faire entrer le vestiaire sportif dans le costume comme un invité bruyant. Il s’agit plutôt de trouver une chaussure silencieuse, dont la forme puisse dialoguer avec la netteté du pantalon.

C’est là que Permanent Style a raison, lorsqu’il rappelle que la sneaker acceptable avec des vêtements habillés doit emprunter quelque chose à la chaussure de ville : une ligne simple, une minceur, une certaine austérité. Elle ne doit pas seulement être chère. Elle doit être discrète. Et surtout, elle doit savoir jusqu’où ne pas aller. Au-delà d’un certain formalisme (costume sombre, chemise blanche, cravate, rendez-vous important), la chaussure classique reprend ses droits. Et c’est très bien ainsi.

Un ami me parlait récemment de son étonnement devant la gamme Bexley. Nous ne commenterons pas ici la qualité, ce n’est pas le sujet. Mais le style, assurément, est intéressant. On y trouve cette sobriété que les grandes marques italiennes ont beaucoup popularisée : des sneakers simples, unies, basses, peu dessinées, qui cherchent moins à être des objets de mode qu’à accompagner un pantalon. C’est probablement cela, la bonne direction.

Car la question n’est pas : « Peut-on mettre des baskets avec un costume ? » La question est plutôt : « Quel costume ? Quelles baskets ? Et pour quelle circonstance ? »

Avec un costume de ville très formel, à la coupe nette, porté avec chemise et cravate, la sneaker reste difficile. Elle donne vite l’impression d’un raccourci, ou d’une volonté trop visible de paraître moderne. Avec un costume souple, une veste déstructurée, un tee-shirt uni, un polo en maille, une chemise ouverte, l’affaire devient plus naturelle. Avec un pantalon de flanelle, de laine froide, de lin ou de coton, porté sans emphase, la basket peut même devenir charmante.

Il faut aussi que le pantalon soit bien choisi. Il peut être assez slim sur la cheville et donc court, ou bien large et donc très actuel. Je ne suis pas sûr que le revers soit logique. Une longueur légèrement plus courte est souvent préférable je le disais, car la sneaker n’a pas le même cou-de-pied qu’une chaussure classique. Là encore, tout est affaire de millimètres. L’élégance moderne n’est pas plus facile que l’ancienne. Elle est seulement moins codifiée encore.

Je crois donc que la sneaker peut sauver le costume, dans certains cas. Voilà une phrase que je n’aurais pas cru écrire. Elle peut le rendre plus praticable, plus voyageur, plus urbain. Elle peut convaincre un homme qui n’aurait pas mis de pantalon de laine d’en porter un. Elle peut réintroduire la fluidité du beau tissu dans des vies qui n’acceptent plus la contrainte. À condition, bien sûr, de ne pas appeler cela de l’élégance formelle. C’est autre chose. Une élégance de relâchement, de marche, de week-end, d’aéroport, de musée, de terrasse, de chaleur.

La chaussure en cuir garde sa majesté. Elle reste indispensable. Elle est même souvent plus belle, plus émouvante. Mais la sneaker, lorsqu’elle est choisie avec modestie, peut être une alliée inattendue du costume. Non pour l’avilir. Non pour le transformer en uniforme de start-up. Mais pour lui donner une chance supplémentaire de vivre encore.

Après tout, mieux vaut un beau pantalon de laine porté avec des sneakers fines, qu’un mauvais jean porté avec des souliers précieux, non? Enfin je pense. Et puis il y a aussi les tassel loafer avec des semelles souples, comme les Belgian loafers. Ils sont le parfait entre deux, le trait d’union entre la chaussure classique et le basket. Ce qui vous avouerait, donne beaucoup de possibilités aux élégants. Le curseur a beaucoup de positions !

Belle semaine, Julien Scavini

Le pantalon qui n’était pas plat

Il y a dans le vêtement masculin des évidences qui n’en sont pas. Des choses si bien intégrées à notre œil contemporain qu’elles paraissent naturelles, éternelles, presque indiscutables. Le pantalon en est un bon exemple. Nous le concevons aujourd’hui comme une enveloppe relativement simple, faite de lignes droites et de quelques courbes nécessaires. Deux tuyaux, pourrait-on dire, plus ou moins large, plus ou moins étroit, qui partent de la taille pour descendre jusqu’au soulier.

Or cette évidence est n’a pas toujours été la seule possible.

Aujourd’hui, le patronage d’un pantalon se construit presque toujours sur des lignes droites, particulièrement du genou jusqu’au bas. La couture de côté est rectiligne, la couture d’entrejambe également dans sa grande partie. Les courbes existent, bien sûr, mais elles sont concentrées là où le corps les exige : à la fourche, au bassin, autour du fessier. Pour le reste, la jambe du pantalon est pensée comme une géométrie assez plane. Voyez plutôt mon schéma synthétique. En orange sont les lignes courbes. En noir les droites. Du genou au bas, les lignes sont bien rectilignes :

Selon que ces lignes convergent fortement ou non vers le bas, on obtiendra un pantalon étroit, droit ou large. Le principe demeure le même. On resserre ou on élargit, mais l’architecture reste fondée sur des pans que l’on peut poser à plat sur une table. C’est la logique moderne du pantalon. Suivant comment les segments oranges sont touchés, le pantalon devient plus ou moins étroit.

Lorsque la mode voulut, il y a quelques années, des pantalons extrêmement ajustés, on ne modifia pas ce principe. On recourut résolument aux tissus extensibles. L’élasthanne fit le travail que la coupe ne faisait pas. Le pantalon, taillé étroit dans une logique droite, se déformait ensuite sur le corps. Le genou poussait, le mollet tirait, la cuisse remplissait. La matière acceptait cette contrainte et donnait l’illusion d’un vêtement épousant la jambe.

Mais au XIXᵉ siècle, et encore parfois jusque dans les années 1940, il n’y avait pas d’élasthanne pour venir au secours du tailleur. Les étoffes étaient même plus rigides qu’aujourd’hui. Or les hommes notamment au XIXème siècle aimèrent porter le pantalon très près du corps. Très serré même. Il fallait donc trouver un autre moyen. Et cet autre moyen, c’était la coupe.

Les tailleurs imaginèrent alors des pantalons que l’on pourrait dire « collants », non parce qu’ils collaient par élasticité, mais parce que leur patronage anticipait les volumes de la jambe. Le pantalon n’était plus un simple tube. Il recevait une forme. Il galbait le mollet, contournait le genou, serrait la cuisse, puis descendait vers le soulier avec une intention presque sculpturale. Voyez plutôt :

Le résultat pouvait être merveilleux. Le tissu ne subissait pas le corps. Il le traduisait. Il y avait là une virtuosité de coupe assez oubliée, une manière de faire naître le volume non par l’élasticité de la matière, mais par l’intelligence du patron. Même le bas n’était pas droit. Il était coupé en cloche devant pour passer le cou de pied, et long derrière pour pendre au talon.

Cette coupe avait toutefois une conséquence curieuse : le pantalon n’était plus vraiment plat. Posé sur une table, il était boursouflé, prenait une forme gauche, refusait de se laisser réduire à deux surfaces superposées. C’est précisément ce qui faisait son intérêt. Il contenait déjà, dans son dessin même, l’idée d’une jambe. Impossible à vendre en prêt-à-porter. Il fallait vraiment que ce soit du sur-mesure. (Précision à évoquer, j’ai dessiné un haut de pantalon moderne, car même le haut n’était pas tout à fait similaire à mon dessin). Voyez le résultat de ce mollet chantourné :

Certaines coupes, pour mieux tomber sur le soulier, s’évasaient même fortement au bas. Et c’est là qu’apparaît, bien avant les années 1970, l’idée de la « patte d’éléphant », un terme du XIXème siècle. On imagine volontiers cette expression comme née avec les pantalons de hippies, les velours côtelés orange et les cols pelle à tarte. Mais le principe est plus ancien. Une jambe très prise, puis brusquement évasée pour couvrir le soulier. Voyez l’allure de ce patronage singulier :

Il est amusant de constater que cette science ancienne ne fut pas redécouverte lorsque le slim devint à la mode. Aucun grand styliste, à ma connaissance, ne sembla vouloir reprendre sérieusement cette coupe galbée, en trois dimensions. On préféra demander à la matière de s’étirer plutôt qu’au patron de réfléchir. C’était plus simple, plus industriel.

Et pourtant, il y aurait là un terrain magnifique. Un pantalon ajusté sans être vulgairement tendu. Un pantalon proche de la jambe mais non moulé par la fibre élastique. Un pantalon qui tiendrait par la coupe, non par le stretch. Cela demanderait du travail, évidemment. Il faudrait accepter qu’un patron ne soit pas toujours une figure docile, bien plate, bien sage. Il faudrait retrouver cette idée ancienne que le tailleur ne dessine pas seulement des surfaces, mais des volumes. Amusant n’est-il pas?

Belle semaine. Julien Scavini

Petit dictionnaire du client sartorial

Il existe dans le monde du tailleur tout un vocabulaire mystérieux que les clients emploient souvent… sans vraiment savoir ce qu’il signifie. Et honnêtement, c’est bien normal : entre les termes techniques hérités de plusieurs siècles d’artisanat, le jargon d’atelier, les italianismes plus ou moins bien compris et les expressions devenues à la mode sur internet, il y a de quoi s’y perdre.

Ainsi, certains parlent d’une “cigarette” sans trop voir de quoi il s’agit, demandent une “épaule napolitaine” sans savoir ce qui la distingue réellement, ou évoquent la “toile” d’une veste comme s’il s’agissait de doublure. Quant aux mots comme passepoil, mignonette ou embu, ils semblent parfois sortir d’un roman du XIXe siècle.

Voici donc un petit lexique tailleur, non exhaustif, mais utile, destiné à éclaircir quelques-uns des termes les plus employés, les plus mal compris… ou les plus joliment mystérieux du vestiaire masculin.

Emmanchure n.f.

Ouverture pratiquée dans le corps d’un vêtement afin d’y monter la manche. Plus une emmanchure est haute et bien coupée, plus la veste offre d’aisance de mouvement sans excès de tissu. Curieusement, plus elle est profonde et large et plus la veste confortable. à l’inverse.

Cigarette n.f.

Pièce de rembourrage placée au sommet de la manche, comme une arcature, formant admirablement la tête de manche. Formant un petit bourrelet visible, plus ou moins accentué. Cet effet, souvent recherché dans la tradition tailleur, donne du relief et du caractère à l’épaule. Technique courante chez tous les tailleurs de France, du Royaume-Uni, d’Italie, des Etats-Unis, du Japon, de Chine, bref, de tous les pays pratiquant l’art tailleur. En relation avec le “rollino” des italiens, qui décrit le roulé de la tête de manche.

Tête de manche n.f.

Partie supérieure de la manche, là où elle rejoint l’emmanchure. C’est l’un des points les plus techniques d’une veste, car elle conditionne à la fois le confort et l’esthétique de l’épaule. La technicité atteinte par l’industrie maintenant fait que bien des retouches à ce point rendent la veste moins belle.

Épaulette n.f.

Pièce de rembourrage placée à l’intérieur de l’épaule d’une veste afin d’en structurer la ligne d’épaule. Son épaisseur et sa forme influencent fortement l’allure générale du vêtement. Son épaisseur varie suivant les époques. En mode masculine, elle fut très épaisse dans les années 1940 et 1950, plus naturelle dans les années 60, avant de reprendre un peu d’épaisseur dans les années 1990. Une veste avec une épaule de chemise n’a pas pas d’épaulette. En relation avec le “padding” des anglais, mot plus englobant chez eux, qui décrit à la fois l’épaisseur de l’épaulette et la dureté de l’entoilage, ainsi que le volume de cigarette.

Plastron n.m.

Pièce intérieure calandrée constituée de couches de crin et de laine, qui structure la poitrine d’une veste et lui donne son tombé. Les éléments du plastron peuvent être “volant” et faire à eux seul l’entoilage partiel d’une veste semi-entoilée. Ou les éléments du plastron peuvent être solidaire de la toile tailleur qui va du haut en bas du devant de la veste, constituant alors une partie de l’entoilage traditionnel.

Toile n.f.

Assemblage d’un plastron et d’une toile de corps. Une veste “entoilée” tire sa souplesse et sa tenue de cette structure invisible et flottante.

Thermocollé adj. / n.m.

Tissu naturel ou artificiel enduit de gouttelettes d’une colle qui réagit à la chaleur. Le thermocollant se trouve de deux manières dans une veste, un pantalon, un gilet, ou bien d’autres vêtements. En petites parties éparses destinées à renforcer des parties fragiles du tissu. Ou pour une veste tailleur, en replacement de la toile flottante précédemment évoquée. Dans ce cas, on parle de veste thermocollée, ou semi-entoilée, les termes étant synonymes. La toile thermocollante peut être à base de laine et de crin, ou à base de polyester.

Anglaise n.f.

Ou ligne d’anglaise. Ou les anglaises. Coutures périmétriques donnant au haut du revers et aux extrémités du col des découpes particulières, en cran ou en pointe. La jonction et la géométrie de l’anglaise, ou des anglaises, donnent l’allure au revers, son expressivité caractéristique. Proche : au XIXème siècle, on parlait facilement des “bavaroises” pour décrire les revers.

Basque n.f.

Partie inférieure d’une veste située sous la taille. La longueur et l’ouverture des basques jouent un rôle essentiel dans l’équilibre visuel d’un vêtement.

Fente n.f.

Ouverture pratiquée à l’arrière ou sur les côtés d’une veste afin de faciliter le mouvement. Les vestes peuvent comporter une fente centrale, deux fentes latérales, ou aucune. Historiquement, aucune. Des années 1910 et jusque récemment, une. Et depuis les années 1940, deux sous l’influence probable de la coupe anglaise plus affutée. Par modernité, les fentes mesurent 25cm de haut environ, pour s’aligner sur les poches. A la mode des années 70, elles peuvent faire plus. A la mode des années 1960, elles peuvent faire 10cm.

Martingale n.f.

Bande de tissu placée au dos d’un vêtement, pour marquer la taille. D’abord utilitaire sur les manteaux militaires, elle est devenue un détail esthétique apprécié sur certains manteaux ou vestes de safari. Elle peut être fixe et cousue tout autour, ou laissée libre, simplement cousue dans les côtés. Sur les beaux manteaux, elle est en deux parties avec des boutons. Les vestes autrichiennes peuvent aussi présenter cette disposition, ce qui a tendance a les rendre encore plus laide à mes yeux.

Pinces n.f. pl.

Mot employé à toutes les sauces en couture. Globalement : coutures discrètes permettant de retirer de l’ampleur au tissu afin d’épouser les formes du corps. Elles participent au cintrage et au tombé du vêtement. On en trouve deux sur le devant de la veste partant de la poche, idem sur le gilet. On en trouve au dos des pantalons. On peut en fait également à divers endroits pour régler des problèmes de morphologie (comme la pince sous le revers pour gérer les poitrails en avant). Par extension : sur un pantalon, le devant peut présenter une pince non-cousue, appelée alors pince. Il peut y avoir une pince ou deux, vers l’intérieur, ou vers l’extérieur.

Embu n.m.

Excédent de tissu volontairement résorbé au fer chaud et par la technique de couture, lors du montage d’une manche ou d’une pièce. Bien exécuté, l’embu donne de la rondeur et du confort sans créer de plis visibles. Si l’embu est mal rentré, apparaissent des fronces. Les fronces étaient appelées dans la littérature tailleur des “poignards”. Une pince permet aussi de résorber de l’embu.

Roulé de revers n.m.

Courbe naturelle formée par le revers lorsqu’il se replie sur lui-même. Un beau roulé donne de la vie à la veste et témoigne souvent d’un bon entoilage. Des vestes trop nombreuses dans une penderie trop petite seront serrées et les roulés seront écrasés. Aucune regret, abondance de bien ne nuit pas.

Main n.f.

Terme utilisé pour désigner la sensation tactile d’un tissu : souple, sèche, nerveuse, moelleuse, etc. La “main” est l’une des premières qualités qu’un amateur juge en touchant une étoffe. Le tailleur sait d’instinct si tel tissu est de la merde, donc si sa main est nulle.

Passepoil n.m.

Fine bande de tissu insérée au bord des lèvres d’une poche afin d’en exécuter le contour, par deux généralement. Le passepoil est à la fois un élément de finition et de décoration. Du vieux français : passer (verbe) et poil (le bord du tissu). En vêtement, le passepoil peut aussi constituer le bord d’un vêtement, là où il s’use. Le passepoil de bord peut se remplacer. Il était souvent coloré sur les uniformes. Le sens est similaire à celui d’une ganse, bien que celle-ci soit considérée comme plus visible qu’un passepoil. En tapisserie, le passepoil peut être comblé par un cordon lui donnant un relief particulier.

Mignonette n.f.

Doublure spécifiquement rayée et anciennement plus solide que de la doublure normale, généralement utilisée dans les manches. Ce détail discret appartient au vocabulaire traditionnel de la tailleurie.

Milanaise n.f.

Triple cordonné câblé, généralement de polyester, servant de fil de passe lors de la réalisation d’une boutonnière à la main. Cette milanaise a la rigidité d’un petit fil de fer. Elle donne son galbe à la boutonnière qui l’incorpore. Suivant le point qui sera brodé à la main, il est possible d’obtenir une boutonnière standard (pour le devant ou pour les manches), ou une boutonnière aux lèvres au relief marqué. Cette boutonnière aux lèvres en relief est seulement exécutée au revers d’une veste, car elle n’est pas fonctionnelle du fait de son épaisseur, mais seulement décorative. Par ellipse de langage, cette boutonnière est appelée aussi une milanaise.

Surpiqûre n.f.

Couture visible réalisée sur l’endroit du vêtement afin de renforcer les bords et pour obliger la laine à rester nettement aplatie. Effet de netteté qui peut être obtenu par thermocollage réalisé dans l’envers du tissu. Dans l’industrie, la surpiqûre discrète dite AMF ou pic stitch imite le travail fait main grâce à une machine dont la qualité est de rendre le piqué le plus invisible possible. Manuellement, on parle de point-perdu.

Hirondelle n.f.

Petit renfort de tissu, souvent triangulaire, placé à l’extrémité d’une ouverture ou d’une couture fragile. Elle sert à consolider le vêtement tout en apportant un détail de finition élégant. Elle peut-être en cuir, en tissu, ou en fil de broderie.

Bride n.f.

Petit lien ou passant servant à maintenir, fermer ou renforcer une partie d’un vêtement, réalisé par entortillement d’un cordonné de soie sur lui-même. En Italie, on parle de “travetto”. Très visible à l’envers d’une belle cravate pour la clore. Réalisé à la machine, la broderie s’appelle alors dans le langage coutumier de l’industrie un “bar-tack”.

Demi-lune n.f.

Bride réalisée à la main ou à la machine à l’extrémité des passepoils d’une poche afin d’en renforcer la structure, en forme de D. Elle maintient les différentes couches intérieures (notamment les capucins) et garantit la netteté ainsi que la géométrie parfaite de l’ouverture de poche. Réalisé à la machine, la broderie s’appelle alors dans le langage coutumier de l’industrie un “D-tack”.

Parementure n.f.

Pièce de tissu cousue à l’intérieur d’un vêtement afin de finir proprement un bord ou une ouverture. Elle permet notamment de donner de la tenue au devant d’une veste ou d’un manteau. Concrètement, c’est l’intérieur bord devant d’une veste. Cette parementure est visible à l’extérieur, puisqu’elle se transforme partiellement en revers.

Doublure n.f.

Tissu intérieur d’un vêtement destiné à améliorer le confort, le tombé et la finition. Une doublure peut être complète, partielle, ou absente dans les vestes les plus légères. A ne pas confondre avec l’entoilage, voir toile.

Sous-col n.m.

Partie située sous le col d’une veste, généralement réalisée dans un feutre spécifique. Le sous-col joue un rôle essentiel dans la tenue et le roulé du col. Généralement, ce feutre dissimule un entoilage du col réalisé en toile de lin. Sur un manteau, le sous-col peut être en tissu.

Banane n.f.

Déformation en forme de courbe du dessus de col à l’intérieur de la veste, entre le dessus de col extérieur et la doublure. Sur la banane est généralement cousue un petit passant de cintre.

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Col de chemise : la taille compte.

Autrefois sous-vêtement ample et carré au patronage sans grand intérêt, la chemise n’avait droit de cité que par ses extrémités : les poignets et surtout le col, ce dernier étant, au siècle précédent, détachable et dur. Un sujet auquel j’avais d’ailleurs consacré le premier article de ce blog, je crois.

Le col de chemise, par sa forme, exprime beaucoup de choses. Il encadre le visage, dialogue avec la cravate, répond aux revers de la veste. Bref, il est tout sauf un détail.

Les formes : une question d’ouverture

Il est logique de classer les cols selon leur degré d’ouverture.

On trouve d’abord les cols fermés, avec différents niveaux : fermés dans les années 1920, trop fermés dans les années 1980 genre Les Affranchis, et aujourd’hui légèrement vaguement plus ouverts. (Comme on peut voir sur Harry et William)

Vient ensuite ce que l’on appelle en France le col italien, plus largement ouvert. Il s’est démocratisé dans les années 1960, notamment avec des marques comme Armorial. Il est amusant d’ailleurs de noter que les Italiens le nomment… col français.
Lorsque l’ouverture devient encore plus franche, on parle volontiers de col à l’anglaise, ou, dans le monde anglo-saxon, de cutaway (comme on peut voir sur le Prince Charles) voire de full spread. Ce sont ces cols très ouverts que l’on voit le plus outre-Manche et outre-Atlantique.

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À côté de ces grandes familles existent des variantes : le col à pointes boutonnées, plus sport ; les cols à pointes rondes inspirés du début du XXᵉ siècle ; les cols à patte ou à barrette ; sans parler des fantaisies contemporaines.

Mais au-delà des formes, il y a un sujet autrement plus décisif : les dimensions. D’elles dépend l’allure et le pedigree de la chemise.

Les dimensions : le véritable enjeu esthétique

Pour être précis, je parlerai ici de :

  • la hauteur du pied de col devant (Hdevant),
  • la hauteur du pied de col arrière (Harrière),
  • la longueur de pointe (L).
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En France, nous baignons traditionnellement dans une mer de petits cols. Un standard courant tourne autour de 25 mm devant, 31 mm derrière, avec des pointes de 60 à 65 mm. Ce n’est déjà pas beaucoup. Et pourtant, nombre de marques font encore plus chiche : 20 mm devant, 25 mm derrière, pour des pointes autour de 50 mm.

Disons-le franchement : c’est mochard ! Voyez ci-dessous. Ces petits cols sont allés de pair avec les revers étroits des costumes slim et les cravates étriquées ; voire l’absence de cravate. Admettons que ce soit là une tradition française.

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À l’inverse, regardons du côté britannique. Le roi Charles, par exemple, porte des cols relativement modestes en hauteur (25 mm devant, 31 mm derrière), mais avec des pointes plus longues, autour de 75 mm, et surtout un passage de col assez bas, pour ne pas contraindre le cou.

Les Italiens, eux, ont depuis quelques années remis à l’honneur des proportions plus généreuses : 30 mm devant, 36 mm derrière, avec des pointes atteignant 80 mm. Le col reprend alors sa place — il devient visible, structurant, presque opulent.

Plus loin encore, les années 1970 ont exploré des dimensions franchement ambitieuses : 35 à 40 mm devant, jusqu’à 45 mm derrière, et des pointes flirtant avec les 95 mm comme on peut le voir ci-dessous avec ce col légèrement classique. Le col enserre alors pleinement le cou et offre un déploiement spectaculaire.

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Attention toutefois : toutes les formes ne supportent pas de telles dimensions. Un col fermé classique, par exemple, perdrait toute justesse dans ces proportions.

Une affaire de proportion… et de coupe

Car dès que les dimensions augmentent, la difficulté technique s’accroît. La retombée du col devient cruciale. On ne passe pas facilement d’un petit col à un grand : le dessin doit être repensé et ajusté.

Surtout, il faut éviter les incohérences : de petites pointes sur un pied de col haut (ou l’inverse) créent un déséquilibre immédiat. Un col réussi est avant tout une question d’harmonie.

Un regard en arrière

Au XIXᵉ siècle, à l’époque des cols durs et détachables, les hauteurs pouvaient être spectaculaires : jusqu’à 5 cm, parfois davantage, au point de frôler les lobes des oreilles. C’est d’ailleurs pourquoi je garde un faible pour les cols cassés bien proportionnés et généreux en hauteur d’avant. Mais les beaux exemples sont aujourd’hui d’une rareté désolante.

Un col se juge en millimètres. Et ces millimètres font toute la différence !

Bonne semaine, Julien Scavini

S’habiller au quotidien

Dans un monde peu habillé, s’habiller devient vite trop. C’est sans doute la difficulté centrale aujourd’hui pour qui s’intéresse au vêtement classique : non pas comment bien s’habiller, mais où placer le curseur. Il fut un temps où la question ne se posait pas. Le costume était un uniforme. On l’enfilait pour aller travailler, comme on enfile aujourd’hui un jean. Il n’appelait aucun commentaire. De la même manière, porter un costume pour dîner au restaurant relevait de l’évidence, non d’un effort.

Aujourd’hui, la situation s’est inversée. Le costume est devenu une exception. Et toute exception attire le regard. Dans la vie quotidienne, hors contrainte professionnelle, rares sont ceux qui s’habillent en tailleur. À part quelques jeunes passionnés (qui aiment s’informer sur le sujet) la plupart des hommes ont abandonné ces codes, non par rejet, mais par simple glissement des usages.

Dès lors, une difficulté apparaît. Comment continuer à s’habiller avec une certaine exigence, sans paraître déguisé ?

Je regardais récemment dans un livre, une photographie prise en 1989. Une dizaine d’ingénieurs, autour d’un truc. Tous, ou presque, portaient une veste. Refaites la même image aujourd’hui. Il est probable qu’il n’y en aurait aucune. Ce basculement est profond. Et il ne concerne pas seulement le costume, mais l’ensemble de la grammaire vestimentaire.

Alors que reste-t-il, si l’on est attaché à cette esthétique ? Résister, dira-t-on.

Mais c’est une réponse un peu facile. C’est comme ces chefs qui expliquent qu’il suffit de cuisiner pour bien manger le soir, sans voir qu’un dîner fait maison, entrée-plat-dessert, relève pour beaucoup d’une organisation complexe. S’habiller demande, aussi, une forme d’énergie.

La vraie piste est ailleurs. Elle consiste à ne plus penser en termes de règles, mais en termes de dosage. Le vêtement classique n’est pas un bloc. C’est un spectre.

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Une veste portée avec une chemise et un pantalon de flanelle n’a pas la même signification qu’une veste portée avec un polo ou un jean. Et pourtant, c’est la même veste. Autrement dit : ce n’est pas la pièce qui fait la formalité, mais l’ensemble. C’est ici que se joue le bon curseur.

Mais faut-il encore porter une veste ? La question mérite d’être posée. Car la veste est coûteuse. Et dans certains environnements, bureaux ouverts, transports, vie urbaine décontractée, elle peut sembler excessive.

Et pourtant, elle reste une pièce essentielle. Non pas parce qu’elle est formelle, mais parce qu’elle donne une forme. Elle structure fortement la silhouette. Une veste, même portée sur un jean et une chemise ouverte, apporte une cohérence immédiate. Elle évite cette impression diffuse de tenue “au hasard”. Mais à condition qu’elle soit adaptée à notre époque. Lourde, rigide, contrainte, elle devient impraticable. Souple, légère, presque déstructurée, elle redevient naturelle.

Et si la veste disparaît ? Il reste alors des substituts. Les vêtements contemporains ont produit leurs propres équivalents : vestes de travail, blousons en suède, surchemises. Moins formels, mais capables de jouer un rôle similaire. Ils ne remplacent pas la veste. Ils traduisent autrement la même intention.

Au fond, la solution tient peut-être en une idée simple : se construire une forme d’uniforme personnel.

Non pas un costume au sens strict, mais une combinaison récurrente, ajustée à sa vie. Un pantalon bien coupé. Une chemise ou un polo de qualité. Une pièce de dessus, veste ou alternative. Et quelques variations autour. Ce n’est pas spectaculaire. Mais c’est précisément ce qui fonctionne. Le problème n’est pas tant de s’habiller bien que de trouver une formule répétable. C’est la clé : le style quotidien n’est pas une performance sartoriale, c’est un système.

Car l’élégance, aujourd’hui, ne consiste plus à suivre une norme. Elle consiste à maintenir une ligne, dans un monde qui n’en impose plus. Et cela demande moins de règles que de justesse je pense.

Bonne réflexion sur ce sujet complexe du quotidien. Et belle semaine, Julien Scavini

Personne ne parle jamais de Canali

Il y a des marques dont tout le monde parle à tord ou à raison. Et puis il y en a d’autres qui ne font aucun tapage et dont personne ne parle. Canali appartient à cette seconde catégorie.

Fondée en 1934 en Lombardie par Giacomo et Giovanni Canali, l’entreprise reste aujourd’hui familiale. Ce détail n’est pas anecdotique : il explique en grande partie la stabilité de la maison. Canali suit l’air du temps avec méthode. Pour ceux qui ne situent pas du tout l’enseigne. Résumons : Canali est une maison de luxe masculine avec un barycentre tailleur classique italien traditionnel. Son approche est très différente de Gucci ou Dolce & Gabbana. On pourrait résumer ainsi : moins de mode, plus de permanence. Elle se situe dans le même paysage que Zegna, Brioni ou Kiton, mais avec une image plus discrète et légèrement moins ostentatoire. Donc elle passe sous les radars.

Esthétiquement, Canali incarne une idée très lisible du tailoring italien : des épaules souples, des constructions légères, une recherche constante de confort, et une palette de couleurs feutrées. Rien de démonstratif. Rien de spectaculaire. On est loin des éclats de certaines maisons plus médiatiques. C’est précisément ce qui fait sa singularité aujourd’hui. À l’heure où beaucoup de marques oscillent entre héritage recomposé et effets de mode, Canali propose une ligne étonnamment stable. Un vestiaire qui ne cherche pas à surprendre, mais à durer. Qui est d’autant plus, moins onéreux que dans bien des autres marques stratosphériques. Stefano Canali (photo ci-dessous), actuel dirigeant de Canali, estimait récemment que le luxe doit revenir à des prix plus sensés. Intéressant non?

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Le New York Times mentionne Canali de manière assez révélatrice : rarement comme sujet principal, mais souvent comme incarnation d’une élégance discrète.Ce n’est pas une marque qui fait rêver — c’est une marque qui rassure. La marque ne révolutionne rien, elle absorbe les évolutions avec prudence. C’est presque une marque “thermomètre” du marché disait Esquire : « tailoring that relaxes without collapsing« . The Rake décrie une maison sérieuse, presque vertueuse mais sans l’aura mythologique de Kiton ou Rubinacci, cela grâce à plusieurs usines propres en Italie s’appuyant sur environ 1 500 employés, dont une grande partie en production.

Pour les clients, cela peut produire une impression paradoxale : celle d’une marque presque invisible. On ne rêve pas nécessairement de Canali. D’ailleurs, quand un bon client et ami (Nicolas qui commente encore ici de temps en temps) m’en parlait en bien il y a une décennie, je n’y prêtais pas trop attention. En creux, le portrait est très clair : Canali est respectée, mais rarement aimée avec passion. Dans la culture populaire, cette position intermédiaire affleure parfois. Dans The Sopranos, ma série préférée, au début des années 2000, Tony Soprano porte des costumes et tenues décontractées Canali. Ce n’est pas un hasard. Le personnage incarne une réussite matérielle évidente, mais sans sophistication ostentatoire. Canali correspond exactement à cela : une aisance installée, sans besoin de démonstration.

Si du côté des clients et amateurs éclairés, Canali ne dit pas grand chose, c’est très différent du côté des (bons) professionnels. C’est auprès d’eux que la marque révèle pleinement sa nature.

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Un grand industriel du costume, un français installé en Roumanie, nommé Gérard et qui sait des quantités de choses passionnantes, me confiait un jour : « Canali donne le la. » La formule est juste. Car au-delà de son esthétique, Canali est avant tout une référence technique.

Dans de nombreuses maisons, surtout celles qui produisent à grande échelle tout en cherchant à maintenir un certain niveau, Canali sert de point de comparaison. Non pas pour copier un style, mais pour mesurer un niveau d’exécution. En tant que professionnel, ce que l’on regarde chez eux est très concret : la régularité des entoilages, la netteté des montages, la tenue des vestes après plusieurs saisons, la constance des séries entières. Autrement dit, non pas la réussite d’une pièce exceptionnelle, mais la capacité à produire du beau de manière répétée. Quel plaisir pour moi d’avoir croisé récemment dans un de mes ateliers la directrice technique, qui avait occupé cette position pendant 15 ans chez Canali. Une pointure. Ci-dessous quelques looks de l’automne-hiver, d’une simplicité superbe :

C’est là que réside la véritable force de Canali. S’il est relativement facile, pour un atelier, de produire une très belle pièce isolée, il est infiniment plus difficile de produire des centaines, des milliers de pièces, toutes au même niveau, sans variation notable. Ce que les bloggeurs, influenceurs et commentateurs du secteur ne comprennent que rarement. Cette reproductibilité du beau est le véritable luxe industriel, et Canali en a fait sa spécialité. On pourrait dire, en simplifiant, que certaines maisons produisent du rêve, quand d’autres produisent de la référence. Canali appartient clairement à la seconde catégorie.

Pendant longtemps, Monsieur De Fursac a joué ce rôle sur le marché hexagonal : une production intégrée (à l’époque dans ses propres usines), permettant un niveau technique homogène, donnant une référence implicite pour tout le segment « costume accessible de qualité ». Ce n’était pas forcément la marque la plus « désirable » mais c’était celle qui fixait le plancher de sérieux. Canali, à une autre échelle bien plus grande, fait la même chose.

Dans le paysage du vêtement masculin, Canali occupe donc une position singulière : celle d’une marque à la fois discrète pour le public, mais structurante pour le secteur. Une maison qui ne cherche pas à être la plus visible, mais qui, silencieusement, définit ce que doit être un bon costume industriel haut de gamme. En musique, n’est-ce pas que le “la” ne s’écoute pas pour lui-même? Évidemment, il sert à accorder les instruments.

Je vous laisse songer à ce fait intéressant. Et vous invite à regarder cette enseigne avec intérêt !

Julien Scavini

La veste de smoking blanche

La veste de smoking blanche, ou plus exactement le white dinner jacket des anglais, n’est pas née dans un salon londonien soucieux de renouveler l’étiquette. Elle vient d’une contrainte simple : la chaleur. C’est dans le monde colonial britannique, notamment en Inde, mais aussi plus largement dans les possessions et lieux de villégiature chauds de l’Empire, qu’apparaît cette adaptation du smoking noir. Il fallait conserver la logique du black tie, sa tenue, sa correction, sa dignité du soir, tout en supportant des températures et des humidités élevés.

La veste noire fut remplacée par une veste claire, portée avec le reste du système inchangé : pantalon noir à galon, nœud papillon noir, souliers noirs. Éventuellement gilet noir, mais pour une même raison de chaleur, les anglais inventèrent la ceinture cummerbund. Le dispositif est important. La veste blanche n’est pas une fantaisie qui viendrait troubler un ordre établi ; elle est une adaptation climatique d’un code demeuré intact.

Il n’est pas impossible d’ailleurs que ce haut blanc soit d’origine militaire. Les anglais comme les français, puis les américains, ont des uniformes blancs pour les marins. Et si dans le civil la queue-de-pie est noir, son pendant chez les militaires, le spencer, peut présenter de belles couleurs, dont le blanc. Il n’est donc pas impossible que les premiers smoking à vestes blanches, furent en fait des tenues du soir militaires, à spencers blancs.

De là, le smoking blanc quitte peu à peu les colonies pour rejoindre les lieux où l’on aime dîner dehors, prendre le large, jouer tard, danser dans un air encore tiède : la Côte d’Azur, Palm Beach, les paquebots, les clubs, les hôtels balnéaires, les casinos. Elle devient la version estivale du smoking, avec tout ce que cela suppose de relâchement contrôlé. Car elle reste une tenue du soir, mais d’un soir plus souple. Pour un anglais, porter ce blanc du soir au dessus de la côte d’Azur, c’est inconcevable.

C’est une pièce très intéressante pour cette raison précise : elle montre que l’élégance classique n’est pas figée. Elle sait plier sans rompre. Elle accepte les réalités matérielles, la saison, la latitude, l’atmosphère, sans abandonner sa logique.

Mais si nous disons veste de smoking blanche, en pratique elle n’est presque jamais blanche. Elle est écrue. Une veste de smoking réalisée en laine ne peut pas donner ce blanc optique, presque cru, que permet un coton blanchi. La laine est une matière animale. Elle produit un ton plus complexe, plus doux, plus vivant. On se situe donc quelque part entre le coquille d’œuf, l’ivoire, le crème léger. Cette légère impureté de ton est précisément ce qui fait sa noblesse.

La veste n’est plus un panneau blanc posé sur un pantalon noir ; elle devient une surface tempérée, qui absorbe un peu la lumière au lieu de la renvoyer sèchement. Elle gagne en mystère ce qu’elle perd en pureté théorique. Et c’est heureux, car le smoking est tout sauf une tenue de laboratoire. Les américains se sont d’ailleurs intéressés à de nombreuses déclinaisons de cet hiver dans les années 1930, avec des vestes tirant sur le beige, le rosé. Des essais intéressants. Une, couleur chaire, fut appelée « burma jacket ».

En revanche, si cette veste est en coton, alors oui, elle pourra être véritablement blanche. Et ce détail de matière entraîne immédiatement un détail de hiérarchie : la veste de smoking blanche en coton a longtemps été l’apanage du personnel. La raison en est très simple : le coton se lave facilement. Dans les hôtels, les restaurants, les clubs, sur les paquebots, il fallait une veste claire qui puisse être entretenue aisément. La veste blanche (ou le spencer justement) du serveur, du steward, du maître d’hôtel s’est donc naturellement imposée en coton. Peu à peu, la convention moderne s’est fixée ainsi : la laine, un peu écrue, pour les invités ; le coton, plus franchement blanc, pour le personnel.

Mais il est probable que dans les années 30 et 40, alors que la veste de smoking blanche connaît une large diffusion dans les climats chauds, cette frontière entre laine et coton ait été moins rigide qu’aujourd’hui. Sous les chaleurs des Bermudes, de Hong Kong ou d’une station balnéaire tropicale, un invité en veste de coton n’a rien d’absurde ; il a même quelque chose de profondément logique. Il faut se souvenir qu’à l’époque, on obtenait des cotons légers, là où les lainages, même estivaux, gardaient souvent un certain poids. Le coton avait pour lui la fraîcheur, la facilité. Il avait aussi, et cela compte énormément, un petit côté négligé qui convient très bien à l’esprit de ce smoking des pays chauds, des bords de mer, des ponts de bateau et des casinos. Une légère sécheresse de surface, un tombé moins aristocratique sans doute, mais plus nonchalant. Et la nonchalance, dans ce registre, n’est pas un défaut.

Autre sujet de discussion sartoriale : le satin. Le consensus classique veut qu’il n’y ait pas de satin blanc sur une veste de smoking écrue. Le revers est donc généralement réalisé dans le même tissu que le reste de la veste. C’est sans doute la solution la plus épurée, la plus cohérente aussi. La veste y gagne une sorte de minimalisme très particulier. Elle ne cherche pas à produire du contraste sur elle-même. Elle laisse briller seulement ce qui doit briller : le nœud papillon, la ceinture cummerbund, le galon du pantalon, les souliers. D’autant plus que le raccord du satin est infernal à trouver. Ce n’est jamais le bon blanc cassé. Ou alors le satin est trop blanc !

C’est très beau ainsi, et probablement la meilleure solution dans la majorité des cas. Mais là encore, il faut se méfier des orthodoxies trop rétrospectives. Quand cette pièce se répand dans les années 1930, il est à peu près certain que la question du satin blanc, ou écru, a dû se poser, et que diverses réponses ont été apportées. Les usages se fixent toujours après les objets, jamais avant.

Au fond, cette affaire de satin est une question de relativité. Un revers en satin blanc ou écru, s’il est très bien fait, dans une matière convenable, avec des proportions justes, n’est pas en soi une honte. C’est un parti-pris. Et comme tous les partis-pris, il peut être heureux s’il est conduit avec mesure. Il peut même avoir du charme, surtout si l’on assume une certaine idée des années 30, du raffinement balnéaire, du goût pour les surfaces un peu plus précieuses.

En revanche, il existe une solution que l’on peut condamner plus franchement : le satin noir sur une veste blanche. Là, le contraste devient brutal, démonstratif, artificiel. C’est lourd, criard, sans nécessité. Disons les choses simplement : c’est affreux.

Ce qui rend la veste de smoking blanche si intéressante, à mes yeux, c’est qu’elle se tient sur la cime d’une montage. Entre la ville et les vacances. Entre la règle et l’adaptation. Entre la correction la plus stricte et une certaine idée du relâchement. Le smoking noir appartient au monde des certitudes. Il tranche. La veste blanche négocie. Elle ne renonce pas au formalisme, mais elle l’adoucit. Elle prend acte du climat, du lieu, de la saison, du décor. Elle accepte que le soir puisse être élégant sans être sévère.

J’adore lorsqu’un marié me demande cette pièce. D’un éclat à nul autre pareil. Un smoking blanc est spectaculaire mais réclame surtout de la finesse. Il rappelle que l’élégance ne naît pas de l’évidence, mais de la nuance. Voilà bien un questionnement qui vous sera très utile dans votre vie de tous les jours, j’en ai pleinement conscience. Le smoking blanc… incontournable sujet !

Belle semaine, Julien Scavini

Ce soir, j’écoute H von Karajan qui dirige des valses des Strauss.

Travailler son camaïeu de couleurs

J’étais assis récemment sur un banc près de ma boutique, attrapant quelques rayons de soleil. Un monsieur passa devant moi, téléphone à l’oreille. Il marchait d’un pas tranquille, absorbé dans sa conversation, mais vêtu avec une recherche évidente. Pantalon de velours fin couleur mastic, parka dans l’esprit d’une field jacket, presque de la même teinte. En bas, des baskets sobres, manifestement choisies avec soin, qui achevaient l’ensemble sans bruit.

C’était superbe. Superbe parce que presque rien ne dépassait. L’ensemble formait un camaïeu de beiges / ficelle très doux, comme une variation autour d’une seule note. Une tenue simple en apparence — presque trop simple — mais dont l’équilibre trahissait une certaine maîtrise.

Cela m’a faisait penser à quelques clients, qui développent une forme d’obsession chromatique de ce genre. Non pas au point de n’avoir dans leur penderie qu’une seule couleur (ce serait un peu monacal) mais plutôt une famille de couleurs. Ils raisonnent par camaïeux. Les beiges avec d’autres beiges ; les bleus avec d’autres bleus, ou des gris ; les marrons glacés avec des blancs cassés.

Chaque matin, ils recomposent une variation autour du même thème, comme un musicien qui improviserait sur une partition très simple. D’une certaine manière, c’est exactement la manière de penser que distillent certaines maisons de luxe discrètes. Chez Zegna, Cucinelli, ou Loro Piana, l’élégance repose souvent sur cette continuité chromatique : un monde de bruns, de sables, de gris doux, où chaque pièce semble parler la même langue.

Et il faut bien reconnaître que cela fonctionne. Mais ce n’est pas totalement contemporain. Ou plutôt : cela ne l’est plus tout à fait. Car ce principe existait déjà dans les années 1980. Giorgio Armani travaillait beaucoup ces harmonies très serrées : chemises grises avec costumes gris, chemises marines avec costumes marines. Une sorte d’épure chromatique qui produisait une silhouette extrêmement calme. Et qui à l’époque était révolutionnaire, si l’on se met dans la perspective de la mode anglaise, plus colorée et héraldique.

La couleur y devenait presque une matière. Cette économie dans la palette apporte une sobriété particulière. Et c’est là que réside le paradoxe : la tenue paraît très simple, mais l’effort pour parvenir à cette simplicité est souvent notable. La simplicité est rarement simple.

À l’inverse, je pense souvent à tant de jeunes (et moins jeunes) qui sont sur leur chemin d’éducation sartoriale. Et qui, guidés par l’enthousiasme, partent dans toutes les directions à la fois. Ce que je fis !

Une veste en tweed marron ici. Une chemise rayée rouge là. Une cravate madder violette. Un pantalon vert olive. Chaque pièce est belle, intéressante, pleine de caractère. Mais leur coexistence quotidienne peut devenir plus difficile à coordonner. Elles peuvent aller ensemble. Mais cette matière n’est pas si facile à bien manipuler. Cela produit parfois ces tenues un peu bancales que nous avons tous connues.

Quel jeune (dont je fus) ne s’est pas demandé, devant son miroir : « Est-ce que ça va avec ça ? » Tout en ayant le sentiment étrange d’avoir fait beaucoup d’efforts… pour finalement se sentir un peu mal fagoté. Il y a là une leçon peut-être.

Dans une éducation sartoriale, comme dans beaucoup de choses, ne faudrait-il pas commencer par le moins ? Une économie de moyens pour une économie d’allure. Car le (seul) avantage de compter les sous, c’est qu’il faut chercher à faire bien avec moins. Se contenter, par exemple, d’une penderie construite autour des beiges et des marrons si l’on estime que ces couleurs flattent son teint. Ou bien du marine et du gris si l’on souhaite une allure plus urbaine, plus discrète. Une garde-robe comme un petit territoire chromatique.

Après tout, les architectes ne s’habillent-ils pas presque tous en noir ? C’est une autre forme d’épure. Une épure radicale, presque conceptuelle. Même si, je dois l’avouer, je déplore toujours un peu cette couleur de corbeau, qui donne parfois l’impression que l’élégance s’est mise en deuil. Mais l’idée demeure intéressante.

Car au fond, choisir une couleur (ou une famille de couleurs) ce n’est pas se limiter. C’est se donner un cadre. Et comme souvent en matière d’élégance, c’est la contrainte qui produit la liberté.

Belle semaine, Julien Scavini

(Ce soir, j’écoutais pour écrire ce billet un vinyle déniché de peu : Mozart , Concerto pour Flûte et Harpe, Jean-Pierre Rampal & Lily Laskin, chez Erato.).