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La formation de modéliste, l’exemple d’Adrien

10 avril 2016

Le métier de tailleur occupe beaucoup les colonnes de ce blog. J’ai décrit ici en long et en large ma formation à l’A.F.T. ce qui a je l’espère permis à de nombreux jeunes d’embrasser cette carrière longue et difficile. Ceci dit, je rencontre souvent des âmes un peu perdues par la variété des métiers en rapport avec l’univers textile.

Le tailleur est un petit maillon, très spécialisé, de la chaine de fabrication de vêtement. Essentiellement artisan, il travaille seul ou avec quelques ouvriers et réalise tout son ouvrage sur place.

Le tailleur a deux savoir-faire textile (en plus d’un savoir faire commercial) :

  • il maîtrise l’art de la coupe, c’est à dire le patronage à partir des mesures
  • il maîtrise la façon, autrement appelé apiécage, c’est à dire comment l’on fabrique.

 

Mais attention, un tailleur, pour réaliser la coupe, se sert d’un livre de coupe. Ce livre présente des schémas géométriques et mathématiques, à suivre, pour réaliser le patron. La coupe à plat tailleur découle donc d’une méthode, définie par quelqu’un d’autre. Il existe plusieurs méthodes en France, en Angleterre, en Italie. Par exemple, nombre de tailleurs napolitains utilisent des méthodes de coupes dîtes ‘anciennes’, que l’on trouve dans les livres des années 50. Cela donne une ligne spécifique. L’expérience du tailleur, et l’ancienneté des maisons amènent souvent à la création d’une coupe spécifique, plus ou moins dérivée d’une coupe connue, comme celle de Daroux-Vauclair en France.

Ces livres étaient rédigés autrefois (fin du XIXème siècle) par des Master Tailor comme Ladevèze en France. Ces précurseurs ont développé des méthodes mathématiques pour ‘prédire’ le corps, à partir des mesures, en non par essayage successifs et nombreux (par re-taillage en somme). Il fallait bien les définir les relations mathématiques entre mesures et géométrie.

De nos jours, ces techniciens supérieurs sont appelés modéliste-patronnier. Et il s’agit d’un des métiers les plus importants qui soit. Attention ici. Toutes les écoles de stylismes associent ces deux métiers : styliste-modeliste. S’il est utile un moment donné d’associer ces deux formations, l’aspect modéliste (très scientifique) est malgré tout assez éloigné du stylisme (esprit créatif). Dès lors, le modélisme est le parent pauvre de ces formations. Et c’est une erreur, tant ce rôle est important et méconnu.

Le technicien modéliste chevronné est le pivot de n’importe quelle usine. C’est sur ses compétences que reposent tout le savoir faire d’une chaine de fabrication, et ils sont trop peu nombreux avec du talent. (me suis-je laissé dire…) Car développer une doudoune avec 70 empiècements et une capuche en fourrure ou développer une robe de femme complexe avec des découpes nombreuses est un travail délicat et de savoir-faire. Ou même, pour réviser une coupe de veste homme pour la faire mieux coller aux morphologies et aux tendances, il faut du génie.

Le modéliste a deux méthodes de travail :

  • à partir des mesures et de la géométrie, il fait de la coupe ‘à plat’
  • à partir de toiles maquettées et cousues en 3d, il fait du moulage (qu’il patronne à plat après).

Le technicien modéliste réalise aussi la gradation, c’est à dire la création de toutes les tailles d’un vêtement (là aussi à partir de règles de géométrie).

Le technicien modéliste réalise enfin la méthodologie de montage du vêtement, pièce A avant pièce B etc… Ce que l’on appelle ‘les méthodes’ en architecture et industrie.

Il existe des formations spécifiques pour apprendre ce métier, à la source même de tous les autres, tailleur compris : l’AICP ou Académie Internationale de Coupe de Paris (anciennement appelée Ecole Vauclair). Dans ces institut situé dans le 15ème arrondissement de Paris, on apprend au cours de divers modules, à dessiner, tracer, couper, modeler, monter des vêtements.

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Adrien, avec qui je suis en contact depuis quelques années nous raconte son parcours d’entrée à l’AICP, puisse cet exemple vous servir :

Préparer sa présentation – Après quelques échanges par email avec l’administration de l’AICP, j’ai été invité dans les locaux de l’école et d’emporter avec moi :

  • Dernier diplôme obtenu
  • CV
  • Pièces d’études (très très important)

Personnellement, j’ai beaucoup misé sur les pièces d’études. En effet, venant d’un tout autre univers que la mode (scientifique), il a fallu que je défende mon profil. Et comme vous allez le voir, le profil est plus important que le diplôme pour cette école.

Comme mes pièces d’études étaient dans le sud, j’ai dû patronner et monter en une semaine de nouvelles. J’ai donc fait :

  • Chemise homme (patron + montage) : patte de boutonnage invisible, patte de manche chemine, empiècement dos
  • Robe bustier (patron) : découpe princesse, volant en demi-cercle de 80 cm, plis creux.

 

1er entretien, la passion de votre futur métier – En corrélation avec votre profil, des questions vous seront posées sur la vision que vous avez du métier, de ce que vous désirez faire plus tard ou encore pourquoi ce milieu vous passionne. Mon ressenti a été que la personne que j’avais en face de moi cherchait à savoir que mon choix de carrière était en adéquation avec cette école.

2nd entretien, contrôle des connaissances techniques – Avec une responsable de l’équipe pédagogique, c’est ici que vos pièces d’études vont être mis à rude épreuve. Non pas que la personne va tester la résistance des coutures ou le stylisme, mais plutôt la qualité de réalisation.

Contrôle du patronage, des pièces relevées – découpées, la qualité du montage industriel et l’allure de votre pièce sur un mannequin vont être observés.

3ème entretien, contrôle des connaissances théorique – Moi qui n’avais pas eu d’examen écrit depuis 3 ans, attendez-vous à le passer ! Rien d’insurmontable. Cet examen n’a rien de punitif, de ce que j’en ai perçu. Il sert surtout à savoir si vous avez choisi la bonne formation, et si une mise à niveau est nécessaire ou non. Voici les thèmes abordés dans le questionnaire :

  • Connaissance du métier : définitions et vocabulaires du milieu vous seront demandés
  • Savoir assembler un vêtement : Reconnaitre les pièces et savoir comment les monter est important pour un patronnier-modéliste. Vous devrez prouver que vous en êtes capable
  • Mathématique : la meilleure partie ! On ne vous demandera de calculer une dérivée, ou encore des intégrales. Mais pour une question de rapidité lors de la construction d’un patron, il faut savoir faire du calcul mental (addition, soustraction, division, multiplication). La géométrie sera elle aussi de la partie.

Tout à fait réalisable en entier, cet examen écrit doit être fini dans un temps imparti !

4ème et dernier entretien – Après la correction du test, une personne responsable de votre candidature vous indiquera si la formation que vous avez demandé vous est accessible ou si une mise à niveau est nécessaire.

Pour ma part, l’avis était favorable, et j’entrerai donc en milieu d’année à l’AICP. L’occasion pour vous et pour moi de vous renseigner sur la formation à toutes les personnes désirant suivre cette formation.

 

Voici donc de quoi inspirer nos futures patronniers! Adrien, s’il a le temps, me postera d’autres retours au fil de ses études. Il est donc à l’AICP, en formation de patronnier-modéliste. 6 mois en école et 3 mois en stage. Il va étudier le patronage (coupe à plat + gradation + essayage-retouche) et le moulage (toile sur un mannequin) qui est une science et non une approximation. L’année prochaine, il incorporera ces méthodes sur ordinateurs, pour développer son expertise en CAO avec les logiciel GERBER ou LECTRA donc je vous ai déjà parlé lors de ma visite d’usine. Bonne chance à lui.

Belle semaine, Julien Scavini

 

Comment coudre un gilet

28 mars 2016

La finale de Cousu Main a donné lieu à une situation cocasse et pourtant bien connue des couturiers, la pièce impossible à retourner et dont on ne trouve pas la sortie. Edith hélas est tombée dans ce piège terrible, alors même qu’elle sait le faire, la robe de Jackie Kennedy étant basé sur le même principe de l’emmanchure qui bloque le retournement à la fin.

Je connais deux méthodes pour coudre un gilet. J’en présente une pas à pas. Peut-être en existe-t-il d’autres.

Pour obtenir un gilet avec dos en doublure, il y a de nombreuses étapes, et je n’avais pas le temps de faire un prototype en vrai, j’ai donc dessiné :

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On commence par couper son tissu. Première étape, coudre la pince. Il existe plusieurs méthodes pour ne pas avoir d’irrégularité en haut de la pince : couture nervure sur 1cm ou compensation de l’épaisseur avec un biais, ce que l’on fait en tailleur. La pince est ouverte sur sa plus grande longueur, sauf sur les 5 derniers centimètres où un biais est cousu pour compenser. Ce biais permet aussi de faire l’arrêt machine.

Ensuite, on trace à la craie l’emplacement de la poche passepoilée. C’est Astrid qui là fut en difficulté. Révisons, avec des photos. Les couturières amateurs ont tendance à couper d’abord et à venir plaquer des passepoils préformés derrière. Beurk. On pique pas non plus en faisant un rectangle, ce qu’Edith à fait (on fait ça dans la doublure uniquement).

Sur le devant, on trace à la craie. On prépare aussi les deux sacs de poche, avec la même pente. On place un fond derrière, centré en haut, et on bâtit.

Ensuite, on prépare les deux passepoils. Sur l’envers, j’applique un thermocollant fin genre vizeline, blanc, pour pouvoir écrire au bic dessus. On bâtit un passepoil d’abord dont on marque les extrémités. On bâtit ensuite le second passepoil. Et on va piquer à la machine : on coud à partir de la même extrémité les deux, bien sur la ligne, en s’arrêtant bien sur le repère, avec trois points d’arrêts. On vérifie sur l’envers le travail. (surtout que le fond de poche ne s’est pas plié en deux sous la machine). Et un passepoil, ça fait 4 à 5mm de large, pas plus, pour une poche de 1cm de large !!

Ensuite il faut travailler vite et avec légèreté. Tant que la poche n’est pas finie, elle est fragile. Donc on ne commence pas le soir pour s’arrêter au milieu, on va jusqu’au bout. Il faut fendre le milieu du milieu, puis couper une ligne droite au centre de la poche, en s’arrêtant 1cm avant la fin de la poche. Et là, l’opération la plus dure de la poche : cranter (couper) les capucins, c’est à dire 4 petites diagonales qui vont de la ligne médiane au bout de la piqure machine. Jusqu’au dernier point et au demi-millimètre près. Il ne faut pas hésiter à couper. Car si vous ne coupez pas bien, vous ne pourrez pas basculer vos passepoils proprement. C’est dur, oui je sais, pendant 3 mois je n’ai fait que ça tous les jours pour apprendre. (On ne coupe pas les passepoils en diagonale, c’est pour ça que je le plaque avec le pouce).

 

 

Il faut ensuite aller à la table à repasser. On commence par passer délicatement un passepoil à l’envers. Et on ouvre sa couture. Oui oui, on ouvre les coutures de ces petits trucs en tailleur ! C’est plus fin. On fait le premier, puis on le repasse à l’endroit (orienté dans l’autre sens maintenant). On passe sur l’envers le second passepoil alors. Et on le repasse aussi. A la fin, on bascule de nouveau le premier passepoil sur l’envers et on se retrouve avec une poche qui prend forme.

 

 

Maintenant, deux techniques : soit on pré forme au bâti le passepoil et on le pique machine, soit on va plus vite comme les tailleurs, on prend une aiguille et on fait des points perdus dans le sillon, en formant à l’œil les passepoils. On commence et on finit 1cm avant les extrémités. C’est très propre, mais il faut un peu d’entrainement. On a alors un poche propre que l’on peut repasser sur l’envers, en formant bien les petits rouleaux (extrémités des passepoils, sur l’envers). Les petits capucins auquel on fait attention depuis le début sont bien sages à l’endroit.

 

 

Ces petits capucins, on les rabat gentillement avec une épingle. Un rapide coup de fer et on part sans perdre un instant à la machine à coudre, faire les ‘arrêts machines’, deux ou trois passes. Bien au ras. Avant la machine, on bâtit les passepoils ensemble, pour éviter que la poche vrille ou ouvre. Les passepoils doivent rester parallèles. (Il faut après ça replier le passepoil du bas et le piquer nervure sur le fond de poche, impossible pour moi, passepoil trop petit).

 

 

Reste à finir. Sur le deuxième fond de poche, on coud une parementure, pour éviter de voir le fond de poche de l’extérieur ! On l’applique avec deux épingles et on pique une première fois le long du passepoil haut, bien au ras, en soulevant toutes les couches. On pique ensuite le U du fond de poche lui même. C’est simple et rapide là !

En tailleur, on finit même par une demi-lune, broderie légère de petits points perdus, en arc de cercle, à chaque extrémité. Cela solidifie la poche.

Évidemment, il faut piquer les passepoils dans une autre couleur que blanc, sinon cela se voit aux coins. La demi-lune à la main permet en partie de camoufler ces petits défauts.

 

Revenons au gilet. Maintenant que les poches sont faites, on assemble la parementure du gilet avec sa doublure (trait rouge). Gardez un grand morceau de doublure, surtout aux emmanchures, on recoupe après. Les empiècements comme ça ont toujours tendance à vriller et rétrécir un peu.

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Puis, endroit contre endroit, on pique le devant et sa doublure+parementure. On pique devant+bas et emmanchure. On recoupe et on retourne. On fait en sorte d’avoir une belle pointe en bas et des arrondis élégants. On laisse ouvert l’épaule et le côté.

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On réaliser la même chose avec le dos. Endroit contre endroit, on pique l’emmanchure, l’encolure et le bas. On laisse ouvert les côtés et les épaules.

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Maintenant on finit, et ça se corse. A l’intérieur du dos, on enfile les deux devants, comme dans un gros sac à patate. On bâtit les épaules et on bâtit les côtés. C’est lourd et confus, mais simple dans le fond. On pique alors le sandwich aux épaules et sur les côtés. Est-ce clair? Il faut ménager une interruption de couture sur un des côtés, pour retourner justement. A vrai dire, il faut laisser ce trou uniquement sur l’intérieur, en piquant quand même l’extérieur. ahaha je vous laisse trouver ça.

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Si tout va bien, il suffit de retourner le tout et le gilet émerge, comme par miracle, d’un gros sac de nœuds.

Voilà, j’espère que ce tutorial va vous aider dans vos prochaines réalisations. Pas facile de représenter autant d’étapes ! Bon courage.

Bonne Pâques et bonne semaine, Julien Scavini

 

Dans les coulisses des Coupons de Saint Pierre

21 mars 2016

Alors que la finale de Cousu Main vient d’être diffusée, avec de très bonnes audiences, j’ai eu le plaisir de pouvoir visiter les réserves de la boutique Les Coupons de Saint Pierre, qui avec l’autre enseigne Sacrés Coupons, constituent les deux pôles intéressant du marché Saint Pierre, ensemble de boutiques de tissus lovées en bas de la butte Montmartre. Je conseille souvent à mes clients d’aller y faire un tour, car je peux réaliser la façon d’un costume si l’on m’apporte le coupon de tissu. C’est même une option très avantageuse, car ces bonnes adresses déstockent des draps de qualité, aussi bien pour le costume que la chemise. Il est ainsi possible de trouver un lainage marine de Vitale Barberis ou de Dormeuil pour une cinquantaine d’euro, soit bien moins cher que le prix que je paye moi-même !

La boutique des Coupons de Saint Pierre a ouvert en 2009 grâce à deux passionnés du textile, le propriétaire de la boutique Modes et Travaux (mercerie et cours de couture) et un grossiste en tissus. L’idée est simple : proposer un choix permanent et renouvelé de coupons de 3m ! L’offre est très vaste : soierie, cotonnade, lainage, matière techniques, doublures etc. Tout ou presque. A peu près 60% des coupons sont commandés et fabriqués pour Les Coupons de Saint Pierre et 30% sont des pièces de tissus déstockées. C’est le point le plus passionnant.

Les grandes maisons parisiennes (Hermès, Barbara Bui, Yves Saint Laurent, Nina Ricci, Christian Dior, Christian Lacroix et j’en passe) font fabriquer leurs propres tissus. Ceux ci répondent à des cahiers des charges spécifiques et très haut de gamme. Ces tissus sont envoyés dans les usines avant que les collectionnes soient définies et fabriquées. Et bien souvent, il reste de la matière en trop (matière achetée pour faire un réassort qui n’est pas fabriqué par exemple). Cela s’appelle dans l’industrie, le ‘left-over’. C’est classique. On fabrique toujours environ 5% de plus que les bons de commande. Cela compense les erreurs, les pertes, les vols, les donations etc… Ces tissus, il faut bien en faire quelque chose, c’est là que les dé-stockeurs apparaissent, liquidant les rouleaux.

Ces rouleaux arrivent par dizaines chez Coupons de Saint Pierre, où ils sont découpés en pièces de 3m. Et voilà. S’il est impossible de dire le nom de la grande maison qui a fourni le tissu, les acheteurs voient que la qualité est au rendez-vous.

La réserve des Coupons de Saint Pierre est située en plein Paris, sur les grands-boulevards. Derrière une simple porte haussmannienne se cachent trois niveaux de caves, d’anciens chais aux embellissements élégants.

Les tissus (qu’ils soient exclusifs ou déstockés) arrivent quotidiennement sous forme de rouleaux. Il y en a des tonnes. Ils sont alors rangés en attendant la coupe.

La coupe est exécutée sur trois grandes tables. Les tissus sont empilés (plusieurs dizaines d’épaisseurs) puis coupés à l’aide de grandes scies sauteuses textiles. La découpe est nette! Alors, il faut plier un à un chaque coupon et l’étiqueter. Un travail de fourmis. Les coupons sont alors répertoriés, soit pour la vente directe en boutique, soit pour la vente en ligne, car Les Coupons de Saint Pierre se sont lancés sur internet avec un succès certain, 500 à 600 coupons étant expédiés quotidiennement, de ce même endroit.

La vente en ligne est effectuée à l’étage supérieur, où une armée de petites mains s’évertue à collecter les coupons un peu partout et à les emballer.

Les trois niveaux de caves sont reliés par un labyrinthe d’escaliers et de tapis roulants, qui servent à convoyer les précieuses étoffes. Tout est bien rangé et on trouve de tout. Je vous laisse admirer les rayonnages !

Quelle caverne n’est-il pas? A peine croyable un tel stock de tissus divers et variés.

PS : pour les amateurs qui veulent aller chez le tailleur avec un coupon, 3m est trop juste pour un costume au-dessus de la taille 46. Mes ateliers demandent minimum 3m20/3m30… Attention alors.

Belle semaine, Julien Scavini

Autour du noeud papillon

6 mars 2016

Le nœud papillon est à la mode ces temps-ci. C’est en particulier le cas pour les mariages. Les jeunes le trouve en effet distrayant et moins ‘business’ que la cravate. Mais plus rares sont les hommes qui portent quotidiennement le papillon en remplacement de celle-ci.

Pour ma part, je préfère le nœud papillon à la cravate, moins pratique. La cravate est en effet plus difficile à maitriser. Sa longueur est sujette à multiples reprises le matin et le nœud est parfois très asymétrique suivant les triplures et la dextérité.

Le nœud papillon est plus concis, presque plus mesuré dirais-je ! Il ne se balade pas partout et m’apparait comme plus discret. Paradoxalement en fait, car si son porteur se fait immédiatement repéré pour son goût de dandy, l’expression des couleurs de la soie est plus douce, car la surface est plus petite. Les motifs peuvent ainsi être plus francs (je pense à des motifs club très colorés) ou old-fashion (comme les fleurettes et autres motifs madder) sans pour autant être criards, ce qu’ils pourraient être sur la grande surface d’une cravate.

Le papillon est aussi très facile à nouer pour quiconque a pris le coup de main. Une cravate demande une plus grande dextérité je trouve.

Et puis le papillon est avant tout très suranné, ce qui par dessus tout constitue un avantage à mes yeux.

Si les moins aventureux préfèrent les nœuds déjà tout fait (je ne les en blâme pas, c’est déjà sympathique de porter quelque chose autour du cou de nos jours), pour ma part je ne tolère que les nœuds à faire ! Il existe deux formes : 1- celle qui est droite à la manière de Charvet et oblige donc à faire des nœuds assez volumineux et 2- celle qui est en forme de violon, permettant des nœuds plus pincés. Je préfère cette variante. Les modèles de Brooks Brothers m’apparaissent d’ailleurs comme les meilleurs, cette vénérable maison américaine étant mon fournisseur presque exclusif (avec Le Loir en Papillon.)

Vous pouvez télécharger les patrons en cliquant sur l’image ci-dessous :

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J’ai aussi pour habitude de transformer de vielles cravates trouvées aux puces en papillons. C’est super simple à faire et je prends plaisir à dénicher de vieux modèles rétros qui paraissent alors au goût du jour ! Voyez ce tutorial, vous pourrez le refaire si vous maîtrisez la machine à coudre.

  1. La cravate à plat
  2. La cravate ouverte. On jette les doublures et le passant.
  3. Placement des patrons. Faites en deux, celui du papillon lui-même et un autre un peu plus grand pour bien placer, car l’espace est compté ! Coupez uniquement lorsque les quatre parties sont tracées.
  4. Dans peu de coton de chemise blanc (ou percaline de fond de poche), coupez deux bandes étroites et une bande de la largeur et longueur du papillon. A- Cousez les petites bandes avec les extrémités du papillon. Réglez la longueur à ce moment là. B- au stylo, tracez le papillon lui-même, hors valeur de couture sur le grand tissu blanc.
  5. Mettez les deux faces du papillon endroit contre endroit (l’idéal est de décaler un peu les coutures des rubans blancs). Mettez le grand pan blanc et allez piquer sur le stylo en laissant un petit espace non-cousu.
  6. Par cet espace non cousu, retournez le papillon à l’aide d’une baguette chinoise. Attention à sortir les couches dans le bon sens (pour que la percale se retrouve au centre). Repassez minutieusement. Et voilà !

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Enfin, la question que me pose nombre de mariés est la suivante : quel col va avec le nœud papillon? Je répondrais tout simplement que tous les cols vont. Bien sûr, un col semi-ouvert est bien mieux. Car le fait de voir les pointes du col dépasser sous le nœud apporte un soutien visuel à ce dernier. Mais un col cut-away ou plus ouvert va bien aussi, on ne voit alors pratiquement pas le col. Les modèles à pointes rondes sont aussi élégants. Ils donnent un petit air début de siècle. Bref, vous avez le choix !

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Bonne semaine Julien Scavini

 

 

Réparer un pantalon

15 février 2016

La question de la durée de vie est plus que jamais d’actualité, que ce soit pour les objets high-tech et les vêtements. Je crois que nous faisons tous attention à faire durer nos habits. Soit par économie, soit par envie de protéger la planète, soit pour la perfection d’une coupe ou d’un confort, parceque retrouver le  vêtement qui tombe aussi bien est franchement difficile ! Alors il faut faire durer.

La durée de vie des vêtements est par ailleurs variable. Une chaussette suivant la marque dure plus ou moins et rares sont ceux qui les reprisent encore à la main. Une chemise suivant la qualité de son coton va plus ou moins s’élimer. Rares aussi sont ceux qui font faire un deuxième set de poignets et col pour changer plus tard. Question de coût et de modes qui changent. Une veste s’use très rarement de son côté, sauf les tissus très fins ou les mauvais thermocollage. Par contre les pantalons eux s’usent vite. C’est le mal du siècle. Mais pourquoi diantre s’usent ils si vite?

Pour deux raisons. D’une part les coupes sont très ajustées. Et des cuisses plus resserrées ont tendance à tendre le tissu. Ce tissu plus tendu, sous l’effet de la chaleur, de l’humidité et du frottement s’abrase tout seul. Il s’abrase d’autant plus vite que le tissu est fin, c’est la seconde raison.

Là dessus, la masse de client est en partie coupable et schizophrène à la fois. Les maisons qui vendent des costumes (Hugo Boss, De Fursac, Massimo Duti et j’en passe) sont prises entre deux feux. Si elles proposent des tissus lourds et robustes, elles feront face à une catastrophe industrielles, les clients n’achetant pas. Si elles proposent des tissus légers et fins, les client achètent. Mais au final reprochent cette légèreté et la fragilité qui en découle. Vous voyez le dilemme pour une grande entreprise?

C’est d’autant plus dommage que la veste du costume dure généralement plus longtemps que le pantalon. Et hélas les pantalons ne sont plus vendus en doubles. C’est là encore un comportement schizophrène. Une marque chercherait à vendre deux pantalons qu’elle se retrouverait avec une tonne d’invendu.

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Heureusement, il existe deux parades à l’usure prématurée du pantalon.

D’une part demander à un retoucheur de poser un renfort à la cuisse dès le début. L’opération n’est pas rapide et il faut compter environ 45€ de matière et de pose. Ce renfort consiste en une pièce de tissu de coton, prise dans les coutures (sur dessin ci dessus). En plus de la propreté de fond de culotte.

Ceci-dit, ce renfort n’empêchera nullement la laine de feutrer puis de rompre. Elle ralentira simplement ce désagrément.

Il faut alors surveiller le pantalon. De temps à autre, observer l’entrejambe pour voir si la laine feutre et si la trame commence à apparaitre. (Attention sur ce point, un pantalon neuf peut feutrer très vite sans pour autant s’user ou rompre. Car certaines laines feutrent mais restent solides).

Si vous sentez que la laine va craquer, il est possible de couper le tissu incriminé (une petite partie en forme de long triangle) et de reposer un autre tissu. Ce nouveau morceau est appelé ‘fausse pointe’. Il peut être dans un tissu différent, pris dans les chutes du retoucheur, car il ne se voit pas, ni debout, ni assis, étant très profondément enfouie sous l’entrejambe sur le dessin ci-dessous). Cette retouche simple et renouvelable x fois est idéale pour continuer de faire vivre un costume. Il faut compte 50€ environ. C’est onéreux, mais c’est moins cher payé par rapport au rachat d’un nouveau costume !

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Chez le tailleur, si le tissu est encore disponible, il est possible de faire refaire un pantalon plusieurs mois après. Ou comme l’a fait un de mes clients, d’acheter 1m30 de tissu en plus, en réserve pour plus tard.

Bonne semaine, Julien Scavini

La largeur des manches

7 février 2016

La question de l’aisance d’une veste renvoie à une multitude de caractéristiques et de mesures. De nos jours, l’aisance a beaucoup diminué par rapport aux années 50, où les vestes, très entoilés et dans des tissus lourds, donnaient aux hommes des carrures importantes. Ceci dit, cette aisance presque disproportionné a mis longtemps à émerger. Sous l’ancien régime, la notion même d’aisance n’était pas conceptualisée. Et les vêtements étaient taillés à la même dimension que la peau. C’est pourquoi les vêtements anciens dans les musées paraissent si petits. A partir du XIXème siècle, le tailleurs commencèrent à fixer des règles pour donner du confort au vêtement.

Étudions d’abord les diverses formes de manches . La manche de chemise par exemple, le modèle le plus ancien, est coupé d’un seul morceau. De ce fait, elle tombe verticalement. Ce n’est pas une manche anatomique en ce sens qu’elle est droite. Or, le bras ballant n’est pas droit et vertical, il est légèrement courbe et va vers l’avant. On parle de l’aplomb d’une manche pour désigner cette pente. Pour que la manche soit anatomique, il faut couder la manche. D’une couture placée dessous, on passer alors à deux coutures, une avant, une arrière. Jusqu’aux années 30, les deux parties étaient de taille égale (en dehors de la tête de manche arrondie). A partir des années 40, les tailleurs ont poussé le raffinement en repoussant la couture devant vers le dessous, pour la cacher visuellement. Cela s’appelle le relarge à la saignée. Les deux parties de la manche ne sont alors plus symétrique. Voyez les trois types de manches, coupées puis montées ci-dessous:

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Aujourd’hui, les vestes sont près du corps. Les jeunes les aiment ainsi. Notons en préambule que le corps d’une veste se compose d’un devant, d’un petit côté et d’un dos. L’aisance d’une veste vient pour beaucoup du petit côté. Si celui-ci est généreux au niveau de la carrure (c’est à dire sous le bras), il donne à la veste de la carrure avant et dos. D’où une certaine aisance dans les mouvements. Si vous rétrécissez le petit côté au niveau de la carrure vous emboitez alors les flancs, la veste rétrécie. Simple non?

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Dire cela ne doit pas faire oublier une partie essentielle : la manche. Car en majeure partie, le patronage du petit-côté donne la manche. Ainsi, la largeur de la manche est réglée sur la largeur du petit-côté, hors complications tailleur (comme l’embu surnuméraire des grandes maisons).

Ainsi, pour obtenir une veste slim, il ne suffit pas de cintrer et de retirer de la carrure dos. Il faut réduire le petit côté et aussi réviser la manche, un travail plus périlleux. Il serait curieux d’avoir une veste étriquée et une manche large.

Les jeunes soucieux de mettre leur physique en valeur réagissent très souvent à la largeur de la manche, la trouvant large. Il me faut alors faire œuvre de persuasion pour les convaincre du contraire.

Car une manche ne doit pas coller un bras. Cela est possible avec un t-shirt car la maille s’étire. Mais un tissu en chaîne et trame se s’étend pas et on peut vite être bloqué, notamment au coude. Les mouvement peuvent devenir désagréables. Mais c’est un fait que les jeunes apprécient les manches fines.

Car donner un peu de gras à la manche donne une aisance formidable. Vous pouvez ainsi avoir un corps très ajusté, très emboité et une manche généreuse. Le confort sera formidable. C’est la manière italienne de concevoir un vêtement, associé à une emmanchure haute. Le corps est très petit et la manche confortable.

Par ailleurs, il y a un point à ne pas négliger dans ce débat de style. La largeur de l’épaule est en relation directe avec la manche. Ainsi, une manche large permet une épaule très étroite, très emboitée. Alors qu’une manche slim oblige à donner de l’épaule (les flèches oranges ci-dessus). Une géométrie complexe ! C’est l’un ou l’autre mais pas les deux. Car si la manche est étroite et l’épaule aussi, 1- la veste sera un t-shirt inconfortable et 2- la tête de manche aura tendance à faire une sorte d’escalier, à marquer le biceps (comme s’il sortait et poussait la manche).

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Ce principe simple est facile à constater dans le commerce. Regardez une veste De Fursac, Dior ou The Kooples. La manche super fine est permise par une épaule relativement large et carrée. Alors que les vestes italiennes (Brioni ou même Suit Supply dans certaines coupes) ont une manche légèrement généreuse qui permet de remonter sur l’épaule un peu plus.

En industrie, assister à la mise en place d’une base est passionnant car ce sont précisément des débats de ce genre qui ont lieu. C’est une querelle qui renvoie à la vision de la veste, à son usage et à la cible commerciale. Où comment des questions bien réelles de coupes sont liées à l’aspect commercial.

Pour ma part, je préfère une manche un peu généreuse et la vision d’une épaule un peu emboitée, au plus près du biceps. A vous de choisir !

J’aimerais enfin vous expliquer un petit schéma drôle ci-dessous. La première manche grise est une version normale, relativement ventrue pour l’aisance. La manche grise deux est dite slim. Voyez au bout des flèches oranges comment la ligne est devenue concave. Cela permet d’affiner beaucoup le biceps. Je pense que vous serez amusé de constater que la manche trois, datant de l’ancien régime (à l’époque, la manche était très anatomique et fortement coudée, notamment pour l’attitude ‘à cheval’) présente le même retrait au biceps pour affiner la ligne… La mode est un éternel recommencement !

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Bonne semaine, Julien Scavini

L’écho de Londres

25 janvier 2016

J’étais ce week-end à Londres, où je ne m’étais pas rendu depuis un certain nombre d’années. J’avais à l’époque fait un large reportage sur l’arrière boutique des tailleurs. Relisez l’article ici.

Cette fois-ci j’ai visité le week end et n’ai pu rentre dans les boutiques. Qu’importe, j’ai pris en photo les vitrines ça et là, sur Savile Row et Jermyn Street. Je trouve d’ailleurs que le nombre de tailleur sur Savile Row a drastiquement baissé. La rue me semblait plus étoffée en offre auparavant. Internet libère les commerces de qualité de l’obligation d’être à un emplacement numéro un je pense.

Par avance désolé pour les reflets sur les vitres, mais il semblerait que les anglais ait adopté un éclairage éco-friendly, tant la luminosité est basse dans leur vitrine le jour.

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Commençons par Savile Row :

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Chez Maurice Sedwell, remarquez les poches :

 

Les grands tailleurs Hunstman, Henry Poole et autres…

 

Le bottier Gaziano & Girling

 

Suit Supply qui par ses prix chinois écrase tout le reste :

 

Un peu avant Savile Row, Marinella :

 

Dashing tweeds :

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Les parfumeurs et grooming de qualité, Geo. F. Trumper, Floris, Santa Maria Novella :

 

De Savile Row, pour arriver à Jermyn Street, il faut emprunter divers passages couverts :

 

A l’extrémité de Piccadilly Arcade, il y a New & Lingwood, le paradis de la couleur, des blazer de régate et des robes de chambre!

 

Dans Jermyn Street, Tricker’s et Crockett & Jones rivalisent :

 

Jermyn Street, c’est la rue des chemisiers (qui ne vendent plus exclusivement cela) et des marchands :

 

Pour finir, j’apprécie toujours Roderick Charles, petite maison old school ainsi que les produits (élégamment mis en couleur) de Charles Tyrwhitt:

 

Je souhaite que ce court aperçu de l’Angleterre classique vous mette l’eau à la bouche. Je vous souhaite une excellente semaine.

Julien Scavini

 

Voeux 2016 et une fiche de lecture

11 janvier 2016

Chers ami(e)s,

je tiens à vous souhaiter une excellente année 2016, pleine de joies personnelles et professionnelles. Puisse ce dessin de Stiff Collar apporter sa petite pierre d’élégance heureuse en ce début d’année !

bonne année 2016

Pour ma part, je vais essayer de vous apporter une semaine sur deux un billet d’amusement sartorial, léger ou plus érudit suivant l’inspiration. Sachez que dans le Figaro Magazine, chaque samedi, j’ai l’honneur de publier un billet également ! D’où un emploi du temps chargé. Maintenons comme dit la devise !

https://stiffcollar.files.wordpress.com/2009/12/separateur-texte.gif?w=153&h=12&h=12

J’aimerais maintenant et à l’instar de l’année dernière, vous faire le résumé d’un très beau livre lu entre Noël et Nouvel-An. Il s’agit d’un ouvrage en langue anglaise, écrit en partie par Bruce Boyer, publié en 2014 aux Yale University Press et titré :

Elegance in an age of crisis : fashions of the 1930’s.

« En dépit de la rudesse du climat économique des années 30, cette décade vit naître au sein de la mode de grandes innovations techniques et esthétiques. De nouvelles avancées dans l’art tailleur à Londres et à Naples faisaient écho à des percées Parisiennes, New Yorkaises ou même Shanghaiennes quant aux techniques de réalisation du drapé. N’oublions pas qu’Hollywood eut aussi un rôle à jouer quant à l’institutionnalisation et la diffusion de ce style si glamour. La mode fût internationale pour ce vêtement qui est plus léger, aux ornements minimalistes et élégamment proportionnés, qui tranche avec le vestiaire restrictif de la précédente ère Edwardienne. Par contraste, la mode des années 30 est celle du mouvement, et dévoile un corps idéalisé et naturel, fantasmé des canons de sculpture classique, qui en sont les influences artistiques première. »

C’est avec cet avant propos que s’ouvre ce livre, et cette idée que le vêtement, masculin, comme féminin, se libère de l’influence Edwardienne dont il était prisonnier. Cette libération vestimentaire est perçue comme issue du Jazz, dans une époque méconnue et coincée entre deux guerres, qui est ici assez poétiquement décrite comme la plus vibrante et tonitruante du XXème siècle.

Ce changement est esthétique, mais aussi technique, dans un climat schizophrène de banqueroute ahurissantes et de fêtes frénétiques où aboutit, selon Boyer, la première forme de notre vêtement contemporain.

Elegance in a age of crisis est un ouvrage assez dense, de deux cent quarante huit pages, dont une soixantaine concerne le vestiaire masculin, sous le titre du chapitre rédigé par Bruce Boyer, Tailoring the New Man : London, Naples, and Hollywood in the 1930s. Ces pages concernent la mode principale dans le costume masculin durant les années trente : la Drape Cut, ou London Cut. Boyer en distingue deux écoles, fortement opposées, l’école anglaise, représentée par Savile Row, et l’école Napolitaine, par le duo Rubinacci et Attolini. Ces deux écoles sont aussi mises en parallèle avec l’influence du cinéma américain qui participe à diffuser –jusqu’à la caricature- leurs canons.

La véritable richesse de l’ouvrage est en réalité de présenter une iconographie très dense (en partie photographiée ci-dessous), assemblant des photographies issues du cinéma américain, des illustrations d’Apparel Arts et, grande nouveauté pour ce genre d’ouvrage, de photographies de vêtements anciens, ce qui est très appréciable : le lecteur peut comparer l’idéal dessiné et la réalité technique.

Il est toutefois à noter que ces vêtements sont issus de musées et collections privées, et ne présentent que des tenues provenant des grands noms de l’époque : ici ne sont pas présentés les vêtements du commun. C’est un parti prit de l’auteur, qui désigne les grands tailleurs comme les révolutionnaires cachés des garde-robes.

Au fil des pages, l’on découvre deux habits, une robe de chambre, une jaquette, deux vestes de fumoir, une veste et un frac de chasse, un spencer brodév, un ensemble de plage, un smoking, deux complets trois pièces de sport, un veston de ville, une veste Norfolk, trois manteaux croisés et deux vestes napolitaines en lin, aux montages d’épaule très édifiant.

Men’s clothing History

Bruce Boyer ouvre son chapitre par un rappel historique : vers 1900, et avec l’accroissement du sport, domine dans les vestiaires le lounge suit, veste courte, gilet et pantalon –l’ancêtre de notre complet, dont l’usage est d’abord réservé aux activités sportives, puis qui ne s’y restreint plus au XXème siècle. Toutefois, cet ancêtre de nos vestes est coupé droit, en forme de « sac », sans pinces pour fabriquer une silhouette. Ces expérimentations sartoriales se feront durant les années 30, en Europe, à Londres et à Naples, donnant naissance aux écoles de coupes contemporaine.

London’s Savile Row

L’auteur commence ainsi par parler de Savile Row, qu’il décrit comme l’agrégat le plus concentré de tailleurs dans le monde où les techniciens s’inspirent du vestiaire militaire et d’où fut tirée la méthode de coupe en « drapé ». Cette technique est conçue dans le but d’améliorer la silhouette masculine, non pas par la flamboyance des couleurs et des textures, mais par la technicité. Ce besoin de modeler la silhouette des hommes, de la viriliser est dans la directe lignée des fantasmes du corps à l’antique, et vanté par les loisirs sportifs que la classe moyenne occidentale bourgeonnante découvre et idéalise. Les canons esthétiques se définissent alors par de larges épaules et une taille resserrée, incarnés au cinéma par la figure des Tall, dark and handsome (grands, bronzés et beaux) qu’étaient les Douglas Fairbanks, Gary Cooper et Rudolph Valentino. Au corps bourgeois à l’embonpoint dont la courbe dessinait l’alibi moral et une assise sociale, se substitue le corps bronzé par le soleil et musclé par le boating, le tennis ou le golf…

Drape cutting

A ce bouillonnement culturel et à l’émergence de nouveaux modèles, la coupe s’adapte. Boyer rappelle la paternité de la Drape Cut à Frederick Scholte, formé à la coupe de vêtements militaires, qu’il adapte au vestiaire civil. S’inspirant des vestes portées par la Royal Household, il emploie et innove les méthodes de construction des manches, et agrandit en largeur les emmanchures pour fabriquer des dos plus larges, tout en gardant une silhouette équilibrée : c’est la naissance de cette silhouette massive, et musclée, qui deviendra l’essence de son époque. Ces modifications, Scholte en fait une méthode de coupe où il préconise d’ajouter plusieurs centimètres supplémentaires de tissu dans le montage d’épaule ; mais aussi d’insérer l’entoilage de la veste de biais. Cette manœuvre avait pour effet de rendre la poitrine de la veste plus souple tout en permettant plus de mouvement aux bras. Ensuite, il resserre la taille en ajoutant des pinces, de la poitrine aux poches ; il place le bouton de la taille un centimètre plus haut que de naturel, pour donner plus de profondeur à la poitrine. Pour contrebalancer la largeur des épaules par rapport à celle de la manche, il coupe cette dernière de la largeur du triceps : ainsi, la manche tombe droite sur le bras, donnant l’illusion d’une grande musculature. Enfin, quant à la partie inférieure de la veste (la jupe), il la resserre sur les hanches, et la préfère sans fente, pour une meilleure tenue et un effet plus cintré.

En émerge une silhouette aux épaules marquées, à la taille resserrée et aux hanches dessinées (par contraste). Cela sera la silhouette du beau idéal, adoptée par Edward VIII, qui contribuera à la rendre populaire, notamment sous le nom de London Cut, digérée et exagérée par le cinéma américain, puis connue et vendue, au début des années quarante, sous le nom d’American cut.

The Neapolitain School (déjà!)

Si la coupe anglo-saxonne provient uniquement du modèle londonien, la notion de coupe doit se penser au pluriel, dès lors que l’on franchit les Alpes. En effet, le morcellement politique et culturel transalpin implique aussi, pour l’auteur, un morcellement des modes.

Ainsi, Bruce Boyer distingue trois écoles de coupe italiennes, qui se concurrencent et se succèdent au XXème siècle. Durant les années 70-80, ce sera le Nord, par Armani, à Milan ; après la Seconde Guerre Mondiale, ce sera l’école Romaine et le Continental Look de Brioni ; et durant la fin des années 20, ce sera l’école Napolitaine, dont deux noms émergeront : Rubinacci, le premier, et son tailleur, Attolini. Bruce Boyer marque avec force les différences d’inspirations entre l’école anglaise et l’école italienne. Certes : toutes deux cherchent à rendre plus souple, plus confortable et moins compassé le complet ; mais si les anglais prennent pour modèle le champ du vêtement militaire, l’école napolitaine s’inspire, en revanche, des loisirs pour déconstruire le vêtement. La coupe napolitaine se distingue par des poches plaquées ; celle de la poitrine, inclinée, s’appelle la barchetta ; les épaules ont un pading minimum, voir absent, et sont cousues avec une couture inversée, comme pour une chemise ; la manche est dite mappina, froncée et cousue dans une emmanchure réduite à sa plus petite portion. Enfin, les vestes ne sont pas doublées, ce qui accentue cet effet déconstruit et léger, déjà en 1920 !

Sportswear

L’auteur traite aussi de l’apparition d’un vestiaire de sport technologique par l’arrivée du nylon, en 1924, que l’on utilise pour les maillots de bain, qui rétrécissent; mais aussi du jeans, empruntés aux cow-boys des films américains, premier vêtement de travail manuel qui entre dans le vestiaire comme objet de mode.

Conclusion

L’auteur conclut cette brève et pourtant essentielle période de la mode masculine  en rappelant le découpage chronologique de Morris Dickstein. Pour ce dernier, les années trente finissent durant la New York World’s Fair de 1939-40 : c’est fin symbolique de la Grande Dépression et d’une décennie qui aboutit à un monde qui s’enfonce dans le nuage sombre du totalitarisme puis de la guerre. Nouvelle guerre qui fera naître encore de nouveaux vêtements militaires, plus modernes, adaptatifs et techniques. Nouveaux habits qui à leur tour incuberont durant les années 60 et 70 de nouveaux usages, voire d’un abandon petit à petit des vêtements des tailleurs. Tailleurs qui ouvrirent pourtant la voie. Mais qui ceci dit non pas encore dit leur dernier mot ! Bonne année !

Julien Scavini

Visite des usines

5 juillet 2015

La semaine dernière, je n’ai pas pu faire mon article car je visitais l’atelier qui réalise mes costumes en demi-mesure. C’est l’occasion de vous faire découvrir comment est produit un costume à la chaine, quelles sont les étapes et les impératifs. J’ai aussi pu visiter une autre usine de tissage. Découvrir comment le tissu est créé fut passionnant et là encore, très très technique. Petit tour d’horizon commenté.

Première étape pour réaliser un costume, le tracé du patronage. En demi-mesure, la fiche saisie par le client est traitée d’abord par une assistante commerciale qui traduit la commande en langage d’usine (codification interne comme le type d’épaule, le type de toile, références tissus et fournitures, étiquettes et positionnement des poches, spécificités clients etc.). La commande passe ensuite entre les mains d’un technicien modéliste, qui à partir de la base standard va faire les modifications de dimensions et d’attitude dans l’ordinateur, sur un logiciel dédié. Le patron ainsi créé est conservé au nom du client. Il est imprimé sur un grand papier lequel est disposé sur le tissu pour être coupé. La coupe peut aussi être réalisée sans papier, directement par le cutter depuis l’ordinateur. Le tissu est étalé sur le ban de coupe et un film plastique est déposé, car la coupe se fait sous-vide, pour éviter que le tissu se déforme. C’est le cutter à guidée laser qui réalise les raccords de motifs (rayures et carreaux).

Le tissu est coupé. Mais il faut aussi couper les éléments annexes : doublures, fonds de poches, renforts divers, toile tailleur, feutre et toile de col etc. Une quantité de petits patrons est utilisée. C’est pour cela que des modifications diverses comme les fonds de poches, leur largeur ou la forme de la doublure sont compliqués à mettre en place à l’unité. Ce faisant, on crée une buche, c’est à dire un paquet constitué des éléments prêts à l’emploi sur la chaine. Une séparation se fait à ce moment entre les diverses chaines de montage : chaine corps veste, chaine manches, chaine pantalon, chaine gilet etc.

Ensuite, le montage commande. La première étape consiste à disposer des petits renforts collants sur le tissu. Un classique, même en entoilé intégral. Il faut ensuite réaliser les pinces sur les devants, puis les poches. Les rabats de poches sont réalisés grâce à des formes métalliques appelées matrices. Ces matrices coûtent très chères à fabriquer. Elles permettent de piquer les rabats avec une forme très régulière, à l’aide d’une machine à coudre dotée d’une crémaillère, qui pique toute seule. C’est pour cela qu’il est impossible de changer la forme du rabat par exemple. Les passepoils sont cousus par un automate à positionnement laser. La poche poitrine est aussi tracée par une ouvrière, à la main à l’aide d’un patron standard. Le rabat de la poche poitrine est préformé au fer par une ouvrière avec un petit gabarit.

La poche poitrine est piquée manuellement, ce qui demande à la couturière une grande dextérité, surtout pour les raccords. La poche plaquée est difficile aussi, il faut de nombreux gabarits papier. Une fois ces tâches effectuées, les devants sont terminés, ils sont repassés dans une presse en forme.

L’étape la plus importante, mais qui n’est pourtant qu’une petite parmi les 150 étapes pour réaliser une veste est la mise sur toile. L’ouvrière spécialisée est formée spécifiquement pour cette tâche. Il faut déposer la toile bien à l’aplomb, commencer par faire un grand point de bâti sur la pince devant, puis faire une succession de lignes de bâtis à divers endroits suivant un schéma ancestral développé par les tailleurs. Il faut évidemment placer des souplesses et des embus (trop plein de toile à l’épaule pour faire ‘avancer’ celle-ci, trop plein de toile au pied du revers pour faire rouler celui-ci etc, passement de tension de la cassure revers). La mise sur toile se fait de concert avec la machine ‘double plongeur’ qui fait les points invisibles pour faire rouler le revers.

A la suite de cette grande opération, il faut régler la pose de la garniture, c’est à dire le tissu intérieur au bord de la veste, qui revient sur le revers. C’est une autre opération très délicate, car de la minutie de la couturière dépendra la ligne de votre veste et la finesse du cran de revers. On trace au bic sur un petit renfort collé blanc pour mieux voir. Là encore, modifier la ligne du revers pose problème sur la chaine de production qui voit défiler entre 100 et 200 costumes par jour. Des techniques me permettent de vous proposer de faire varier la largeur du revers à l’envie. Mais pas la hauteur ou la forme par exemple. Une fois la garniture piquée, la couture devant veste est ouverte sur un ‘ouvre-fourreau’ à vapeur. Les doublures qui sont déjà là sont positionnées et recoupées. On assemble les deux devants avec le dos, et la veste émerge. Une contremaitre la bichonne et en vérifie les côtes.

Voilà, il ne reste plus qu’à piquer les épaules et le corps est là. Il faut alors monter le col. Ceux-ci sont préparés en amont, avec les bonnes dimensions. Car ce point est crucial. L’ouvrière en charge du montage doit faire preuve de beaucoup de minutie pour que votre veste soit belle. Elle vérifie systématiquement la symétrie par exemple.

Les manches arrivent ensuite d’une autre partie de l’usine et grâce à la magie des codes-barre, les deux se retrouvent. Il faut les piquer. Cette opération très très complexe demande des mois de réglages à l’usine et aux techniciens. Les crans de montage doivent être précis et nombreux. Les machines doivent être finement réglées pour avec un beau développé de la tête de manche. Pour passer l’embu, c’est à dire coudre plus de manche que d’emmanchure (toujours le même problème technique évoqué mille fois sur Stiff Collar), diverses machines existent : machine à double entrainement (haut et bas) ou machine à jet d’air comprimé pour faire avancer la manche plus vite. Une fois la manche posée, il faut terminer la mise sur toile de l’épaule, placer la cigarette (le boudin de tissu que l’on met en haut de manche pour la rendre volumineuse), adjoindre la petite épaulette (qui est fabriquée dans l’usine même) et préparer le rabattement de la doublure de manche, appelée mignonette. Je n’ai que peu de photos du montage à proprement parler, la méthodologie est top secrète.

Au détour de la chaîne, je vois un tissu Drapers qui me dit quelque chose. Je regarde dedans :

Voilà, il ne reste plus que quelques étapes, comme la réalisation de boutonnières, diverses coutures à la main et enfin le bichonnage, c’est à dire le repassage final dans les presses. Un travail presque aussi long que la réalisation de la veste, car un bon repassage compte beaucoup, tous les tailleurs vous le diront.

Il faut une bonne petite semaine pour coudre tous les éléments, même si en temps cumulé 5h suffisent à monter une veste. Les 200 ouvriers de la chaine, dans cette partie de la moldavie commencent leur journée à 6h du matin et la finissent vers 15h. C’est une tradition en Europe de l’Est où le travail aux champs l’après midi est monnaie courante. Dans l’usine, il fait entre 25 et 40°c à cause du nombre de presses à vapeur. Dehors, la température varie de -30°c à + 40°c, c’est une drôle de contrée.

Je souhaite que ce court reportage vous aura intéressé et fait voir d’une autre manière la confection et la demi-mesure de qualité. Un travail de longue haleine, qui demande des mois voire des années aux ateliers pour bien faire. Les étapes sont très nombreuses et les ouvriers tournent peu, car sont très spécialisés. Chaque jour chez Scavini nous avons le plaisir de livrer un costume sortant de cette chaine. Je m’y rends le plus souvent possible pour y mettre mon grain de sel et pour toujours mieux vous servir.

Dans quelques jours, la seconde partie de l’article sur la draperie que j’ai visitée.

Julien Scavini.

Comment faire une écharpe à l’ancienne

10 mars 2015

Faire une écharpe avec une chute de tissu n’est pas si facile. Certes on peut faire un ourlet tout autour, mais cela manque de charme. Surtout pour le frangé au bout, qui n’est pas simple à faire pour un non initié. Pour ma part, avec deux coupons, l’un de cachemire, l’autre de soie imprimée, j’ai tenté de retrouvé les méthodes anciennes. L’écharpe est double face. Il faut commencer pour coudre les deux pans en rectangle, en ménageant un petite ouverture, pour retourner le fourreau. Ensuite on finit à la main les 5 ou 6cm d’ouverture. Puis, viennent les franges. J’ai testé diverses méthodes et matières, avant de m’arrêter sur deux pelotes de laine. J’ai coupé des coudées de fils. Ensuite avec une aiguille de tapissier à gros chas, j’ai passé trois brins de bleu pour un 1/4 de brin de rouge. Sur chaque passe, on fait un nœud, et ainsi de suite, on crée une frange à l’ancienne. Attention, travail long et fastidieux. Mais quel résultat!

(En réalité par rapport aux deux photos en gros plan, j’ai tout retiré pour recommencer avec une ‘densité’ de fils rouge moins importante).

A vos fils, à vos aiguilles, cousez !


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