La profondeur d’emmanchure

Lors d’une prise de mesure, vers la fin, je prête si possible une petite attention à l’allure de la manche et à sa position par rapport au corps, notamment sa manière d’épouser le galbe du devant. Je passe généralement quelques doigts le long du flanc du client pour aller jauger l’écart qu’il existe entre l’aisselle de la chemise et le fond de l’emmanchure. Je m’intéresse là à la profondeur d’emmanchure, un concept souvent discuté ça et là sur internet.

Petit rappel pour commencer. Une manche est raccordée au corps de la veste par une couture dite d’emmanchure. C’est un trou tout bête. C’est par là que le bras passe. Cette emmanchure se calcule de manière assez standard, par un ratio du tour de poitrine. C’est donc une donnée proportionnelle. Suivant la méthode calcul, ce tour d’emmanchure, ce trou, sera plus ou moins grand.

Les fabricants qualitatifs ont tendance à adopter une méthode de calcul donnant une emmanchure raisonnable, c’est dire à peine au large de l’emmanchure de la chemise mais pas trop non plus.

Quelle incidence cela peut-il avoir ?

Si l’on se plonge dans l’histoire du vêtement, sous l’Ancien Régime et jusqu’à la Première Guerre mondiale environ, les emmanchures étaient très hautes, trop hautes. Par haute, j’entends que le trou était véritablement petit, très étroit. L’aisselle est véritablement comprimée. J’ai déjà essayé un habit d’époque Charles X, et je peux vous dire que je le sentais « passer ». Mon aisselle était cisaillée. Cela avait un effet, d’ailleurs recherché, tenir le bonhomme. Ainsi oppressé par le vêtement, on a tendance à se redresser, à se tenir plus droit avec le buste bombé. Toute l’allure du frac.

Dans les livres de coupe de l’époque, les maîtres coupeurs faisaient d’ailleurs mention de ne pas trop couper l’emmanchure haute, de donner de l’espace au client. Il a fallu attendre longtemps pour découvrir le confort véritable dans le vêtement. En fait les années 30. Les costumes des années 20, souvent pincés avec une allure de minet avaient encore les emmanchures très hautes et les manches très étroites.

Mais avec les années 30 puis 50, les manches gagnent en volume, comme les pantalons d’ailleurs. Dans une manche de Jean Gabin, il est possible de mettre deux bras au moins ! Comme les manches gagnent en volume, les emmanchures s’élargissent, et se creusent comme on dit. L’aisselle est dégagée. Une véritable notion de confort naît. La veste devient du Cadillac, généreuse et opulente.

Car il faut le dire, une emmanchure profonde et large est très aisée à passer. Pour celui qui met la veste, le mouvement est plus simple, il faut moins lever le bras.

Toutefois, dans les années 70 et surtout 80, le prêt-à-porter a exagéré l’affaire et les emmanchures sont devenues de plus en plus profondes. Les manches raccordaient le buste sous le poitrail, une béance certes confortable mais qui commençait un peu à altérer la ligne.

Car plus l’emmanchure descend bas, moins le cintrage peut être appuyé. Emmanchure profonde est synonyme de veste large. Une mode. Indiscutable lorsqu’elle sévit.

Les bons tailleurs eux ont toujours étaient modérés. Quelques un se sont probablement laissés aller aux emmanchures profondes. Au fond elles sont une facilité.

Quelques grands tailleurs et je pense en particulier les italiens ont remis à la mode (tout ça n’est qu’effets de mode au fond) les emmanchures hautes. C’est même devenu une figure de style imposée pour les grands tailleurs en vue, concept distillé dans les bonnes feuilles comme The Rake.

L’emmanchure haute prend le bras très près, en dessous. Et va de paire avec un buste particulièrement près du corps. Il suffit pour s’en convaincre d’observer une veste de Lorenzo Cifonelli. Le buste est moulé et la manche apparait finement rapportée. Les volumes tailleurs sont ciselés et les emboitements savamment mis en valeur. La manche apparait comme très articulée sur le buste.

Théorème : une emmanchure haute ne s’envisage qu’avec une veste très appuyée. Une emmanchure profonde ne s’envisage qu’avec une veste très ample.

Contre exemple : j’ai déjà vu de médiocres prêt-à-porter ou même demi-mesures, d’une enseigne que je ne citerais pas, super-slim MAIS avec des emmanchures très profondes. C’était hideux. Une sorte de Dior raté. Cela clochait et faisait vraiment « chinois », passez moi l’expression. C’est qu’il y a tant d’usines sans talent là-bas.

A noter par ailleurs que l’emmanchure haute doit s’accompagner soit d’un embu important de la tête de manche (chose impossible en demi-mesure) soit d’un peu de générosité sur la largeur de l’épaule. Pour garde de l’aisance et ne pas être bloqué comme dans une armure. Deux points que cochent aisément Lorenzo Cifonelli, avec ses épaules plutôt larges et des têtes de manches volumineuses.

A4 Portrait _ Mise en page type

Toutefois, faire des emmanchures généreuses est plus facile. J’ai longtemps essayé de suivre cette tendance pour l’emmanchure haute. En butant souvent, c’est le cas de le dire, sur des clients, plutôt âgés, rétorquant se sentir serré, trop tenu sous la manche. Il me fallait alors creuser l’emmanchure, tâche fastidieuse dont je me serrais bien passé. Dès lors je me suis méfié et je reste prudent. D’autant qu’un client un jour m’a fait remarquer ce point essentiel : lorsque l’emmanchure est haute, l’effort sur le tissu sous l’effet de la transpiration est intense. La doublure s’use vite et surtout le tissu s’abrase juste sous la manche, il feutre.

Une emmanchure peut toujours se creuser, s’approfondir pour le confort. Mais jamais monter. Vous ne pouvez rajouter de tissu là où il n’y en a plus.

Dès lors, rester dans une sorte de norme m’a paru la plus sage des attitudes. Je présente ainsi ce point de mesure au client : « une emmanchure plus haute, vous la sentez un peu au début, les premières heures. Elle peut faire transpirer les sujets sensibles. Mais elle apporte un petit gain esthétique et aussi un confort différent dans les mouvements, lorsque vous lèverez les bras. »

Car le point essentiel de l’emmanchure haute, en dehors de l’articulation élégante des éléments de la veste, est le confort en mouvement. Lorsqu’elle est haute, l’emmanchure permet aux bras de bouger sans tirer le corps de la veste. Il est possible de faire quelques moulinets sans être gêné.

Toutefois, il me faut bien présenter aussi l’inverse. Dans une veste de conception généreuse et aux emmanchures un peu trop profondes, il est tout à fait possible aussi de faire quelques moulinets sans gêne. Au fond, tout cela n’est que partis-pris et lutte de chapelles. L’aisance est similaire dans une veste aux emmanchures profondes ou étroites. Le résultat stylistique en revanche, n’est pas le même.

Tant que la veste est belle et que le client aime la porter ! J’aime autant voir un vieux nager d’aise dans sa veste qu’un jeune minet faire le cador dans sa veste taillée à la serpe. Ce sont deux conceptions. Cela vaut toujours mieux que le sweat-shirt ou la veste étroites aux emmanchures béantes et mal calculées.

Bonne semaine, Julien Scavini

Messieurs les passepoils

Retournons ce soir aux sources du blog avec un article d’explication du tailleur sur le passepoil. Et non le « poussepoil » comme un client m’a dit récemment, ce qui m’a donné l’idée de cet article. Ce mot revient le plus souvent concernant les poches. Tour d’horizon. Le Larousse de 1901 donne la définition suivante :

 « PASSEPOIL (de passer, et poil), n. m. Militaire. Sorte d’ourlet en drap dont on borde diverses parties de l’uniforme ou qu’on applique sur certaines de ses coutures ; ENCYCL. La nuance des passepoils tranche le plus souvent sur le fond, et ils constituent ainsi un attribut distinctif. Originairement, les passepoils ont été imaginés pour permettre de remplacer aisément la partie des effets sujette à se salir et à s’user. »

La première définition donc, à mon plus grand étonnement, renvoie le passepoil à un ornement militaire et même à une sous-tâche, qui chez les tailleurs, est un travail inférieur à la grande structure du vêtement. Dans cette définition, le passepoil est similaire au sens moderne de ganse. Quoique la ganse est une pièce de tissu ramené par-dessus un bord, et non inséré dans le bord comme le passepoil. Sur la photo ci-dessous d’origine inconnue, le bord du devant est souligné par un passepoil rouge :

passepoil rouge

En effet, sur les vêtements militaires anciens, la couleur majoritaire du corps se voyait opposer aux bords une couleur secondaire, par l’intermédiaire des passepoils. Les vestes autrichiennes, un petit peu les forestières d’Arnys aussi, recourent à cet artifice permettant d’apporter subtilement une heureuse couleur secondaire, ce que la veste classique ne fait jamais. Sur la photo ci-dessous, une veste autrichienne présente un passepoil au bord en suède marron, comme du cuir, rappelant le col. Col qui lui-même présente un passepoil rouge.

passepoil veste autrichienne

Ceci dit, une définition plus moderne du mot est utile pour avancer. Le Larousse actuel donne la définition suivante :

« Bande de tissu, de cuir prise dans une couture pour former un liseré et servant de garniture. Ou. Ourlet en drap dont on bordait diverses parties de l’uniforme militaire ou qu’on appliquait sur certaines de ses coutures. Ou. Lanière prise en couture dans le rapprochement de deux pièces d’un sac, d’une tige de chaussure, etc. Ou. Tresse ronde servant à souligner l’arête d’un siège, d’un couvre-lit ou le bord d’un coussin. »

Cette définition est précise et large, c’est intéressant. Pour faire simple, un passepoil est une petite pièce d’étoffe (ou de cuir) prise entre deux coutures et qui forme un petit un bourrelet. Ce bourrelet peut-être plat (dans le cas d’une poche) ou rond s’il est rembourré d’un cordon (c’est le cas en tapisserie pour les fauteuils). D’ailleurs les anglais pour désigner des passepoils disent « piping », un vocable de tuyauterie. Imagé!

De nos jours, en textile, le passepoil est plus une manière de faire les poches que de rehausser d’une couleur. Quelques confectionneurs utilisent encore le passepoil coloré pour border la doublure, comme sur cette photo :

passepoil doublure

Il y a quelques années, j’avais fait un petit explicatif de couture pour montrer comment réaliser des passepoils convenablement, à l’occasion de la fabrication d’un gilet.

Les passepoils, c’est un peu l’alpha et l’oméga d’une veste voire d’un pantalon. C’est là que le tailleur prend du temps, car il y en a beaucoup à faire. Et c’est une opération plutôt longue et délicate. D’autant que les passepoils sont généralement situés là où la veste va endurer de l’effort : l’entrée des poches. Ci-dessous, la poche d’un smoking, deux passepoils brillants, simples :

passepoil smoking

Parce que le passepoil est un ouvrage précieux et délicat, James Darwen dans Le Chic Anglais dit page 67, que « les poches sont taillées dans le vêtement, et non plaquées. » Je comprends cette affirmation péremptoire dans le sens que les poches plaquées, c’est bon pour les paysans, la facilité même à fabriquer. Et la facilité d’ailleurs à remplacer si elles craquent. A l’inverse, les poches passepoilées, par leur longueur d’exécution, par la finesse de l’ouvrage et par leur fragilité intrinsèque, c’est une poche d’élite !

C’est pour cela aussi que les vestes dîtes de « workwear » sont dépourvues de poches passepoilées, trop raffinées, trop coûteuses, trop fragiles. Trois carrés plaquées à la machine à coudre sont plus économiques et endurants.

Le passepoil donc, sert aux poches. Ces poches sont aussi appelées poches crantés. Cranter le tissu, c’est le transpercer au ciseau. Ce que l’on fait pour ouvrir la crevée dans laquelle passera la main.

Si vous prenez une pièce de tissu, percer celle-ci pour y ouvrir une poche est simple. Mais protéger les bords du tissu de l’effilochure n’est pas simple.

Ainsi a-t-on recourt aux passepoils, deux minces bandes qui encadrent et protègent l’ouverture. Sur une veste, il y a deux poches sur le côté à l’extérieur et parfois une poche ticket. A l’extérieur toujours, la poche poitrine n’est pas passepoilée, c’est une autre technique. A l’intérieur ensuite, il y a généralement trois à quatre poches passepoilées.

Pour chaque poche, on peut compter un passepoil en bas, un passepoil en haut. Entre ces passepoils, il est possible de disposer une patte, aussi appelée rabat (comme à l’extérieur) ou une patte triangulaire (comme à l’intérieur). Sur la photo ci-dessous, le rabat s’intercale entre les deux passepoils. De fait, celui du bas est caché.

passepoils poches

Normalement, les passepoils se coupent à 90° du tissu général, pour être dans le sens résistant. Il n’est donc pas possible de raccorder les passepoils au motif de la veste. Sauf chez Anderson & Sheppard à Londres, qui les coupe avec raccord, comme sur la veste ci-dessus…!

Le pantalon compte généralement deux poches passepoilées à l’arrière. Les poches de côté du pantalon sont généralement réalisées dans un biais par une technique simple. Mais les tailleurs grande mesure adorent montrer leur savoir-faire en réaliser les poches de biais, et passepoilées. Il faut l’aisance d’un pantalon à pinces pour cela. Disposée un peu plus en avant sur la cuisse, la poche côté passepoilée est la simple démonstration d’une fine qualité et d’un certain tapage de la technicité. Car à vrai dire, c’est assez laid. Sur la photo ci-dessous, le tailleur Edward Sexton a essayé de réinterpréter son héritage tailleur pour proposer une poche avant de pantalon, passepoilée, à un seul passepoil épais :

pantalon poche passepoilée coté

A l’arrière du pantalon, les poches présentent parfois un seul gros passepoil. En réalité, celui du haut descend (sans s’enrouler sur lui-même) et celui du bas monte un peu plus pour recouvrir celui du haut. Me suivez-vous ? Il en résulte un passepoil unique et un peu large appelé… passepoil paysan. Une manière des tailleurs pour dissocier au cœur de leur corporation ceux qui font comme les grands, et les autres… Les règles de l’art des guildes ne se discutent pas. La petite poche gousset à l’avant des pantalons est parfois présentée sous la forme d’un petit passepoil paysan comme sur la photo ci-dessous :

passepoil paysan

Là encore, le passepoil paysan ne doit pas être confondu avec la poche poitrine, qui est une autre technique.

Double ou simple, vestes et pantalons sont à ma connaissance les seuls endroits où les tailleurs réalisent des passepoils. Et pour contredire la première définition, il est impossible de modifier, de remplacer des passepoils usés, car ils sont la poche même. Impossible de trifouiller quelque chose à cet endroit. Un passepoil craqué à l’angle est foutu. Les coins des passepoils sont leur talon d’Achille.

C’est pourquoi pour les rudes vestes d’extérieures et pour les blousons de cuir, les bouts des passepoils sont renforcés de mouches brodées ou plus sûrement de triangles de tissus cousus. Ou en tailleur fin, par des demi-lune comme sur la photo ci-dessous :

demi-lune

Les passepoils des poches sont donc de petits bourrelets aplatis de tissus qui garnissent l’ouverture. Jusqu’aux années 1920, lorsque le coût des ouvriers et ouvrières était ridicule, et lorsqu’il était de mise de piquer à la machine avec des points super serrés (qui abimaient la vue des ouvriers et ouvrières, mais qu’importe), les passepoils étaient ridiculement minuscules. Les ouvertures des poches faisaient à peine deux fois 1 millimètre. Une apothéose de miniaturisation textile permise par les ouvriers comme je viens de le dire, mais aussi des tissus à la densité exceptionnelle, inconnus aujourd’hui. Sur la photo ci-dessous, l’exemple des boutonnières est frappant. Les passepoils de celles-ci sont minuscules :

passepoils anciens

De manière standardisée, un passepoil sur une veste fait plutôt 5mm de nos jours, bien que les belles confections italiennes essayent de conserver 4mm. L’ouverture d’une poche est donc d’environ 1cm.

Petite rareté, les passepoils sont parfois utilisés pour réaliser des boutonnières. Sous l’ancien régime, les boutonnières passepoilées étaient aussi répandues que les boutonnières brodées. Avec le temps, les civils ont plus recourus aux boutonnières brodées. Les habits militaires ou de corps civils, comme les Académiciens, ont conservé jusqu’à nos jours les boutonnières passepoilées. Comme d’ailleurs encore les vestes autrichiennes et les forestières. L’occasion d’apporter de petites touches de couleurs. Sur la photo ci-dessous d’un forestière Arnys, les boutonnières passepoilées sont en vert. Comme l’intérieur du col. Et comme le passepoil inséré en bordure de la poche.

forestière

Une idée formidable et raffinée que j’ai réutilisée pour mes propres Maubourg. Les boutonnières passepoilées coûtent fort chères à réaliser, mais sont très élégantes. Toutefois lorsqu’elles sont d’une couleur contrastée, les clients sont effarouchés devant tant d’audace. Alors je me contente de proposer des boutonnières ton sur ton. Dommage toutefois.

Voilà pour le tour d’horizon de ce pinacle de l’élégance masculine. Un mot porteur d’histoire. Un ouvrage technique et savant. Le passepoil permet ainsi de transformer la veste en un vrai sac à main. Elle devient un couteau-suisse aux multiples rangements !

Bonne semaine, Julien Scavini

Les boutiques de Vienne

Je n’étais jamais allé à Vienne auparavant et j’ai été tout à fait ravi de cette visite. La capitale autrichienne est charmante, élégante et bien ordonnée. De petite dimension, elle est facile à découvrir, du moins pour ce qui est du centre historique. Et puis surtout, elle n’est pas bruyante et encore mieux, elle est propre. Enfin à côté de Paris, c’est la Lune! Un bref, une ville idéale pour se reposer. Quand aux collections Habsbourg, elles sont renversantes d’intensité! L’aile Kunstkammer est délirante de beautés!

J’ai été tout à fait intéressé par les nombreuses boutiques pour homme. Évidemment, comme toutes les capitales mondialisées, on retrouve Zara pas loin de Vuitton, Hermès à deux pierres de Tommy Hilfiger. Mais là, j’ai trouvé que la concentration de belles boutiques indépendantes était plus importante. Et qu’elles vantaient bien souvent une belle et traditionnelle élégance masculine. La ville regorge de théatres, d’opéras et de salles diverses, y compris pour danser. La tradition du smoking et même de la queue de pie y est encore vivace. D’où un certain nombre de boutiques proposant de merveilleuses panoplies « white tie » ou « black tie« . Et il n’est pas rare de croiser de petits groupes ainsi vêtus à la nuit tombée. Encore une fois, un monde de différence avec Paris où beaucoup se rendent à Bastille en chemisette claquettes. Quel plaisir civilisé!

D’autant que les autrichiens semblent avoir de l’argent, ou du moins sont-ils peut-être moins avares que les parisiens. Les prix affichés dans les boutiques sont conséquents. Certes je n’ai jugé que sur l’hyper-centre, mais voir des vestes affichées en vitrine au dessus de 1500€ est bien rare à Paris. Les antiquaires étaient de très bon niveau aussi.

Je m’étais amusé il y a plusieurs années à prendre en photos les élégantes boutiques de Trévise, ville située à côté de mon fabricant italien que je visitais alors, Sartena. Du coup j’ai eu l’idée de faire de même. Pour montrer que le classicisme vestimentaire n’est pas un vain mot. Et qu’il est encore possible de faire du beau. Je m’excuse pour la qualité des photos, je n’avais pas amené le gros appareil de la boutique. Et mon iphone n’est pas jeune.

Je commence avec un première série diverse, dont le grand tailleur Knize. Et ensuite, je vous présenterai une boutique coup de poing. Un choc de style et d’allure. Un bonheur viennois!

 

Commençons par Stepanek Herrenmode, au 6 de la rue Kärntner Ring. De bon aloi et bien présenté.

 

Chez Gino Venturini, au 9 de la rue Spiegelgasse, les tenues de soirées sont superbes, comme du reste chez Alfred Müller au 7 de la rue Tegetthoffstraße. Un petit air d’Apparel Arts! Quel enchantement.

 

Chez House of Gentlemen, au 11 Kohlmarkt règne un petit air italien dans les accords. Une fantaisie légère et beaucoup d’allure dans les présentations!

 

Enfin, passons chez le tailleur Knize, prononcez « Knijé ». La maison est célèbre et reconnue depuis 1858. La boutique historique en marbre noire et l’intérieur qui se poursuit sur tout le premier étage a été entièrement conçu par l’architecte Adolf Loos dont j’aimais beaucoup le travail alors étudiant en architecture. C’est un moderniste qui refusait l’ornement mais qui paradoxalement travaillait tout de même beaucoup la matière et le langage architectural.  L’ornement sans l’ornement…! Il y avait un peu d’Art & Craft chez lui. Il évoquait aussi beaucoup le ‘cosiness‘ anglais et ses intérieurs pouvaient être tout à fait intimes et vivables à l’inverse des grands modernistes. Il a construit à Paris la maison de Tristan Tzara à Montmartre. Un architecte curieux et tourmenté je crois. Les intérieurs de la boutique Knize que je n’ai pas pu prendre en photo sont sur google et présentent encore les menuiseries et le fond vert d’époque.

Longtemps présent à Paris, d’abord au 149, avenue des Champs Elysées puis au 10, avenue Matignon (fermé en 1972), Knize était aussi installé à New-York (fermé en 1974). Son parfum Knize 10 est un classique parmi les classiques pour hommes. La maison coupe encore sur-mesure mais vend surtout du beau prêt-à-porter, étiquetté maison ou de tiers de qualité, comme Brioni. Quelques beauté comme cette robe de chambre et cette queue de pie parfaitement coupée :

 

Pour information, quelques prix. Et une boutonnière cousue main sur une veste Brioni :

 

Voilà pour cette première partie.

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Lorsque j’ai fait toutes ces photos, je croyais avoir tout vu et en avoir déjà assez. Et puis, un autre soir, au détour d’une place près de mon hôtel, j’ai été littéralement scotché par une dernière et très grande boutique. Wilhelm Jungmann & Neffe. Un choc total devant tant de beauté. J’avais devant moi le Charvet local. La maison ne vend pas de vêtement, seulement des accessoires pour homme et femme et du tissu à la coupe. Elle se fournit en draperie auprès des meilleurs tisserands mais refuse de dire lesquels. (J’ai bien vu du Loro Piana). Je ne vous parlerais pas de prix, ce serait offensant pour la maison, mais ils sont raisonnables. J’ai passé beaucoup de temps chez Wilhelm Jungmann & Neffe à prendre ces nombreuses photos, dont hélas je ne suis pas très content. Les décors très sombres et les globes lumineux sont difficiles à cerner photographiquement.

Je n’ai pu m’empêcher d’acheter un joli nœud papillon pour remercier cette institution de 1866 d’exister encore. Et j’en suis tellement heureux. L’atmosphère parfaitement surannée et les poêles au milieu de l’espace sont un ravissement. Une incongruité du monde moderne. Simon Crompton de Permanent Style avait aussi décrit sa surprise devant ce joyaux de l’ancien monde. Voyez plutôt! Admirez.

Déjà les vitrines disent qu’il se passe là quelque chose… :

 

Ensuite, on ose pousser la porte. Discrètement, on ne voudrait pas déranger.

 

Les yeux ne savent plus où regarder. Un paradis sartorial n’est-il pas?

 

Enfin, la collection de cravates et d’autres accessoires est une explosion de couleur. Un feu d’artifice gourmand. L’esprit n’en croit pas ses yeux. Le croyez-vous?

 

De grâce, si vous passez à Vienne, allez y acheter un petit quelque chose. Pour faire perdurer encore cette maison, qu’il serait bon de marier à Charvet je crois!

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Voilà de quoi faire des rêves élégants! Belle et bonne soirée, Julien Scavini.

Arnys & moi. Le livre

Fin 2019 sortait un livre confidentiel, dont j’appris l’existence par hasard : Arnys & Moi de Philippe Trétiack, aux éditions Plein Jour. Un petit raout a même eu lieu dans une librairie chic du 7ème arrondissement, en présence de nombreux clients de la maison défunte. A Noël, je me suis donc fait offrir ce livre, 153 pages pleines de promesses…

L’auteur, Philippe Trétiack, 66 ans, fait amusant, est architecte comme moi. Urbaniste et historien de l’art en plus, il embrasse finalement la carrière de journaliste reporter. A ce titre, il tient la chronique architecture de Beaux-Arts magazine. Immédiatement, je me dis, « aïe ». Beaux-Arts, ce n’est pas tout à fait ma chapelle. Comment diantre a-t-il pu atterrir sur un tel sujet ?

Je me suis intéressé à l’éditeur, Plein Jour. Cette maison a été cofondée en 2013 par Sibylle Grimbert et Florent Georgesco, et est aujourd’hui dirigée par … Sibylle Grimbert. Tiens donc, la fille de Michel Grimbert, l’un des deux frères Arnys. Une maison d’édition, cela coûte cher. Un an après la fermeture d’Arnys… Donc, ce livre est probablement une commande. Belle idée. Mais sans images ?

Première page du livre, petite mention d’accueil : « Je n’y suis jamais entré. Je n’y ai jamais rien acheté. Et maintenant c’est trop tard. » Dont acte. Il est vrai que les quelques photos de l’auteur me confirmaient déjà cela. Mais alors, est-ce bien un travail sérieux sérieux ?

Relativement court, Arnys & Moi s’avale rapidement et avec plaisir. Les chapitres sont relativement brefs et s’enchainent plus ou moins chronologiquement, tournures de phrases rapides, un brin d’humour bien distillé, quelques tournures géniales.

Parti-pris de l’auteur : il décide d’entrelacer l’histoire des ‘Grünberg’, juifs d’Europe de l’Est ayant fuit les pogroms pour la douce France au début du XXème siècle, avec son propre récit familial. Il fonde cette comparaison permanente sur la similarité des personnes et des métiers, pour mieux faire briller les ‘Grimbert’, nom francisé à une époque où cela se faisait. Car la famille de Philippe Trétiack dirige rapidement son activité commerciale vers le petit textile, l’ordinaire et presque le minable, quand les Grimbert voient loin, voient beau. Au premier abord, l’idée sonne bien. Il y a de l’humour là-dedans, revendiqué par l’auteur.

Toutefois et rapidement, on se lasse. L’histoire difficile et triste des juifs en Europe devient le corps du récit au début du livre. On finit par croire au hors-sujet. Heureusement, comme sur l’autoroute pour ne pas s’endormir, il y a les péages. Là il y a Arnys. J’ai vite fini par lire en diagonale tous les passages sur la famille Trétiack, pour ne poser mes yeux fermement sur le papier que lorsqu’un Grimbert est évoqué.

Au fil du texte, je finissais par me demander, en homme pratico-pratique que je suis, pourquoi diantre avoir choisi d’entremêler ces récits. La seule idée qui me soit venue est, qu’au fond, peut-être, les Grimbert n’avaient pas grand-chose à dire. Arnys y est distillé avec parcimonie, quelques dates, quelques chiffres. Avant les années 70, difficile de se faire une idée de ce qu’était vraiment Arnys, à part un tailleur et habilleur pour messieurs vaguement fantaisistes.

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Arnys, descendante d’une boutique nommée ‘Loris’, c’était une sorte de Old England rive gauche. Les Grimbert, père et oncle des actuels, voulaient importer la belle Angleterre, ses couleurs et ses matières. Au point même que la graphie évolua parfois et devint « Arny’s ». Rien à voir avec ce style français que l’on cherche désespérément. Toutefois, à partir du milieu du livre, pour l’époque contemporaine, l’auteur est moins avare en détails. Mais rien encore d’extrêmement solide. Page 51, L’APPEL DE LA FORESTIERE. Les yeux s’ouvrent grand, le cerveau sartorial est en ébullition. Soufflet froid, on en apprend très peu. Est-ce que Le Corbusier a vraiment porté ce vêtement, on finit par en douter. Contre-sens même page 55, lorsque l’auteur décrit le revers taillé ‘en oreille de cochon’ dessiné par le tailleur Orlandi. En fait un cran parisien pour vestes de costume, pas pour forestière. L’auteur s’est trompé de chapitre. On ne peut l’en blâmer, c’est plutôt technique.

Au fil de l’ouvrage, je m’agaçais de plus en plus. Je bouillonnais même. Philippe Trétiack passe une telle brosse à reluire aux Grimbert, une généalogie de génies, que je me demandais vraiment quel était l’objet du livre. Cette haute aristocratie juive de la Rive Gauche était merveilleuse. Encore mieux, elle était vaguement de gauche. Le summum ! Les années Mitterrand furent fastes, hélas l’homme préférait Cifonelli. Distribuer l’Humanité à la sortie du métro Mabillon en portant cachemires épais et tweeds moelleux, un paradigme pour les Grimbert et un bonne part de leurs clients.

Ces clients d’ailleurs, sont cités par l’auteur et figurent en bonne place dans le livre. Certains sont décrits plus précisément que d’autres, comme ce serveur japonais du Flore. Il gagne peu, il dépense beaucoup pour Arnys. L’heureux homme. Peu d’histoires croustillantes tout de même, c’est dommage. Quelques noms que l’on connait déjà, Pierre Bergé, Serge Moati, François Nourissier, Gabriel Matzneff, François Pinault, Aquilino Morelle, mais rien de très consistant. On ne dit pas. On ne parle pas chiffre. On reste courtois.

Ah si, honte au livre, deux chiffres sont évoqués. Le salaire du chef tailleur, Karim Rebahi, « ce petit jeune sorti de sa cité« , il fallait bien un petit cliché de gauche, gagne 100 000 euros. Moi, je trouve que c’est une crasse de dévoiler cela. Encore pire, abject. Le procès-verbal de l’audition de François Fillon, où chaque dépense chez Arnys est mentionnée. Franchement…

Philippe Trétiack décrit un Arnys incarnant le beau, le génie textile, le goût Rive Gauche. « Hermès, c’est très palefrenier à côté« . On finit par y croire. Et au fond, pour moi, adorateur d’Arnys, ce n’était que me le confirmer. Mais le livre en fait tellement sur le sujet, que par esprit de contradiction, je finissais par prendre mes distances. Jean et Michel Grimbert sont portés aux nues. Le livre est une vraie œuvre à leur gloire, seulement tempérée par le fripier Amar qui, interrogé, remet tout ce petit monde à sa place par ses citations lapidaires. Génial.

Soit. Jean et Michel avaient un goût stratosphérique. Onction suprême, ils refusèrent d’avoir Jean-Marie Le Pen pour client, de vrais gens du monde. Ce qu’ils dessinaient frisait le divin. J’en conviens. Ils ont dü lire Emmanuel Lévinas dans leur jeunesse, philosophe de la trace. Eux cherchaient à « extraire l’éternel du passager », tout un programme vestimentaire. Une hauteur de vue. Un rêve, un poème, une extase. Oui le livre en parle bien. Avec brio.

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à gauche, Jean Grimbert et à droite, Michel Grimbert

Et so what. Pour quoi ?

Pour avoir tout abandonné en rase campagne ! Pour avoir vendu ! Pour avoir vendu à qui ? A LVMH. Quiconque s’intéresse un peu au luxe sait que rarement Bernard Arnault touche à ces vieilles maisons avec délicatesse. Demandez à Olga Berluti ou aux Vuitton. Demandez aux Guérrand-Hermès s’ils en voulaient dans leur capital ! Franchement, tant d’esprit, tant de succulence… pour ça. Une capitulation sur l’autel des grandes puissances actuelles. Distiller tant de bon esprit de gauche, pour finir par toucher un chèque, et s’installer confortablement en Belgique. Ce petit ilot de goût, si loin de la standardisation mondiale, si loin du luxe formaté, comment-a-t-il pu disparaitre ? Comment les Grimbert ont-ils osé faire tomber le couperet. Michel Grimbert a une fille, Sibylle, auteure et éditrice, ainsi qu’un fils. « Ils étaient prêts à reprendre » nous apprend Philippe Trétiack. Alors ?

J’ai lu ce livre avec contrariété, je le finis énervé. Déçu. Si c’était si beau, c’est un sacrilège d’avoir tout abandonné !

Ci-dessous, quelques extraits que j’avais repéré au fil de ma lecture :

Bonne semaine, Julien Scavini

J’ai testé Le Lavoir Moderne

Il y a quelques mois au cours d’une conversation avec un ami, celui-ci m’a parlé de son pressing pratique qui venait directement chez lui prendre les vêtements. Je suis toujours un peu suspicieux sur la modernité et ses méthodes disruptives. Assez hermétique à la nouveauté en fait. Bref, j’ai laissé l’idée en suspend.

Puis cet été, j’ai regardé un peu plus de quoi il me parlait : Le Lavoir Moderne. Je me suis inscrit simplement pour voir de quoi il retournait. A mon grand intérêt, j’ai trouvé le prix de nettoyage des chemises très intéressant. Il faut savoir que ce service propose trois types de prestations : Classique, Premium et Tradition, vous trouverez les explications sur leur site.  Pour chaque catégorie, vous pouvez choisir ‘vêtement au poids’ ou ‘vêtement à la pièce’, pour un traitement individuel.

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Pour ma part, j’ai toujours eu l’habitude de tout laver moi-même et pas de me considérer riche au point d’aller au pressing. A part pour les précieux costumes, qui y vont rarement de toute manière. Donc je lave mes chemises dans la machine, puis je les fais sécher sur des cintres métalliquse. Et chaque soir je repasse la chemise du lendemain. Ce ne sont pas des opérations très fastidieuses, mais c’est pas non plus très passionnant. Surtout  dans les petites surfaces parisiennes, la place n’est pas énorme pour faire sécher 5 ou 6 chemises hebdomadaires. En plus du reste du linge.

Donc, en y regardant avec attention, j’ai compris qu’en prenant le service basique, ici appelé Classique,  la chemise serait nettoyée et lavée pour 1,5€. Soit si je compte mes 5 chemises de travail hebdomadaire, 20 à 30€ par mois. (En rajoutant 1,5€, soit 3€ au total, la chemise peut aussi être pliée. Toutefois, sur un cintre, cela me convient mieux.)

J’ai donc décidé de sauter le pas début septembre. J’ai donc commandé un lavandier, l’expression consacrée par le site internet. J’ai proposé au lavage 4 chemises ainsi que 2 draps. Les chemises sont traitées comme des vêtements individuels et les draps comme du linge au poids. Soit. Je me demandais comment j’allais retrouver les draps alors? S’il fallait payer un supplément pour le pliage? Enfin je me suis lancé.

Le livreur est passé avec son scooter. En retard. Pas grave. Il a empaqueté dans deux sachets à mon nom, dotés d’une puce numériques, les différents types de linges. Le lendemain, je recevais un sms avec un lien vers mon compte pour procéder au paiement.

Là, douche froide, je ne comprends pas pourquoi cela coûte 18,80€. Je regarde la facture et je comprends qu’en dessous de 15€ de commande totale (j’en étais à 10,80€), ils rajoutent 8€ de frais de livraison. Argh. Sur le fond, j’ai trouvé ça normal, je suis un commerçant aussi. Il faut bien gagner sa vie. Sur la forme, j’ai trouvé cela moyen pour une première expérience, d’autant que l’info n’est presque mentionnée nul part. Il faut chercher dans les F.A.Q. pour trouver cette info sournoise. Bref.

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Deux jours après, nouveau sms avec un autre lien pour prévoir la livraison. J’opte pour le jour même. Le livreur passe… en retard. Pas grave, mes horaires sont vastes à la boutique.

J’ai retrouvé mes 4 chemises bien repassées (mieux que je ne l’aurais fait) et les 2 draps bien pliés et serrés dans un sachet plastique. Parfait. Peut-être pourrait-on ergoter de l’imprécision au niveau des cols, mais à ce prix…!

Ainsi, j’ai préféré pour la seconde fois attendre afin d’éviter la surtaxe. Une fois atteint mon quota, j’ai redemandé un passage. Cette fois-ci pour 12 chemises, 1 pantalon, 1 polo et 2 draps. Puis j’ai reçu la facture le lendemain. 31,80€. Gloups ai-je fait. Le pantalon coûte 5 et le polo 4. Au fond, c’est vraiment rien. Mais j’étais toujours sur mon calcul chemisier uniquement.

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J’ai remarqué que le pantalon de velours est revenu repassé, sur cintre, mais plié comme un chino sans le pli marqué au fer. C’est une façon moderne de procéder. J’imagine qu’ils font de même pour les chinos et jeans. Et que pour les pantalons de ville, ils marquent le pli au fer et replient différemment sur le cintre. A vérifier.

Le polo lui est revenu sur un cintre de chemise.

Voilà donc mes deux expériences.

 

En conclusion, je dois reconnaitre la grande efficacité de l’affaire. Je suis ravi, car mes chemises sont maintenant très nettes. Comme elles ne sont jamais vraiment sales, il n’y a pas besoin d’un lavage très extensif. Et je pense qu’à 1,5€, en comptant la lessive que j’économise, l’électricité et l’usure de ma machine, l’affaire est assez intéressante. Le pressing traditionnel à côté de ma boutique traite les chemises pour 8 à 10€ suivant la saleté. Ce n’est pas une paille, même s’il faut reconnaitre l’immense qualité du travail et le plaisir qui y est mis. Enfin pour les draps, c’est quand même formidable, plutôt que d’utiliser tout le séjour pour les faire sécher entre deux chaises.

Donc pour ces deux usages (chemises et draps), je dois reconnaitre l’immense avantage du Lavoir Moderne. Pour mes pantalons et polos, je continuerai de les faire moi-même. Ils sont plus rare de toute manière.

Au final, je n’ai trouvé qu’un seul bémol au Lavoir Moderne : comme c’est facile, on a tendance à en donner plein. Et c’est là qu’arrive une facture plus salée qu’on ne le voudrait. Donc à partir de maintenant, je m’y tiens : chemises et draps uniquement et point. Restons sage sur la carte bleue.

Hélas, trois fois hélas, et je m’en excuse auprès de tous les lecteurs hors de Paris, Le Lavoir Moderne n’agit pas encore partout. Ils ne servent même pas tout Paris d’ailleurs, les arrondissements ‘moins riches’ de l’Est n’étant même pas desservis. Ils ont bien étudié leur business plan, c’est amusant à constater. Sur cette carte, seules les parties bleues sont desservies. Toutefois, ils ont un point de dépôt / collecte dans le XVème arrondissement pour ceux qui veulent.

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Mon ami de son côté a arrêté de recourir au Lavoir Moderne pour ses costumes. Il utilisait le service dit Traditionnel qui suppose un repassage manuel mais n’a pas vu grande différence avec le Classique et surtout avec le pressing au coin de sa rue (Paris 8). Et je dois admettre que pour ces belles pièces de valeur, un bon artisan teinturier que l’on connait est toujours préférable à un traitement automatisé à la chaîne.

Bonne semaine, Julien Scavini

PS : encore une fois, je ne suis aucunement en contact avec Le Lavoir Moderne pour cet article, fait de manière impartiale, sans aucune contrepartie!

Le ‘garment dye’

Je vais vous présenter ce soir une méthode de fabrication de vêtements, que certainement vous avez déjà portés sans le savoir. Rentrons dans les coulisses du textile.

Le garment-dye est une filière de production en industrie textile. Cet anglicisme utilisé aussi en France se traduit pas ‘teinture de vêtements’. Pour l’expliquer, je dois d’abord expliquer comment l’on fabrique un vêtement. L’affaire est simple. Pour coudre un chino ou un t-shirt, il faut acheter du tissu auprès d’un fabricant. Et pour réaliser plusieurs coloris de ces chinos ou de ces t-shirt, il faut donc acheter… plusieurs coloris du même tissu. Ainsi, pour faire des chinos marine et beige, il faut acheter par exemple 1000 mètres de tissu beige et 1000 mètres de tissu marine. Simple. C’est le drapier qui réalise l’opération de teinture du tissu pour vous.

Ensuite, il faut coudre le vêtement avec le trimming correspondant. C’est-à-dire avec tous les éléments accompagnant la recette : les fonds de poche, les fils et les boutons. Ces accessoires nécessaires pour réaliser le chino doivent être définis et achetés en parallèle. Il faut que sur le chino marine soient posées des boutons marines et que les fils soient marine. On ne va pas aller fabriquer un chino marine avec des fils rose. Vous me suivez?

Toutes ces opérations nécessitent de l’intelligence et du travail. Du temps donc. De l’argent enfin.

Mais dans un monde où tout le monde cherche à écraser les coûts pour faire mieux, plus vite et plus souplement, les industriels ont développé la filière garment dye.

Là, terminé les trimmings par couleurs, terminé en fait les achats par couleur. Au lieu d’acheter 1000 mètres de marine et 1000 mètres de beige, il faut acheter 2000 mètres d’écru, non teinté. Simple, efficace. Ensuite, au lieu d’acheter des fils marine et beige, il faut acheter du fil écru. Puis, pour les fonds de poche et les boutons, c’est pareil.

Car le vêtement va être cousu écru, c’est à dire blanc cassé ou grisâtre. De quoi donner à l’usine entière une allure bien pâlotte. La couleur disparait. Mais dès que les modèles sortent de chaine, ils sont alors mis dans d’immenses machines à laver où ils sont alors teints! La couleur se répand dans le tissu, imbibe les fonds de poches, imprègne les boutons, colore les fils. Le résultat est souvent éclatant.

Voici deux photos d’une usine indienne :

Songez aux avantages multiples en atelier :

  • simplification de la chaine de production. Plus besoin de changer les fils d’un modèle à l’autre sur les machines à coudre.
  • simplification de la filière achat en amont de la production.

Songez ensuite et surtout à l’immense avantage pour les marques :

  • écrasement des coûts par rationalisation de l’achat. Une couleur au lieu de dizaine.
  • possibilité de proposer des dizaines de couleurs dans un collection réduite. Le client est heureux, il trouve de multiples de coloris sans coût supplémentaire. Car la marque est libre de commander seulement quelques pièces dans ce rose spécial qui sera une petite vente mais de l’effet en boutique.
  • possibilité d’être très flexible sur les volumes commandés et d’avoir du réassort très rapidement en magasin. Car la marque peut stocker des modèles écrus et en demander la teinture au débotté.

Les bermudas Mr Marvis sont l’éclatante démonstration de cette capacité du garment dye à être déclinée en de multiples coloris, même si la marque sait probablement que 60% des coloris se vendront très peu. Qu’importe, elle en fait un argument marketing.

Cette technique de fabrication s’est développée à partir des années 70, comme nous le rappelle une marque pionnière en la matière, l’italienne CP Company. Mais depuis une dizaine d’années, elle représente une véritable aubaine pour les usines en Europe. Car elle leur permet une grande réactivité en délais par rapport aux productions asiatiques. Et elle leur permet de maintenir les coûts bas malgré l’évolution du niveau de vie en Europe de l’Est surtout. Donc tout le monde est content.

Les premières vestes ainsi traitées sont arrivées massivement dans les échoppes il y a entre 5 et 10ans. Vous les reconnaitrez vite : elles sont en coton et présentent un léger aspect délavé en même temps que des surpiqures un peu marquées. Généralement, elles sont vendues comme une entrée-de-gamme, un peu moins chère que le reste, et en deux ou quatre coloris classiques.

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Pour le client, il y a deux avantages intéressants découlant du bain de teinture, qui s’apparente en fait à un lavage :

  • d’une part le vêtement est adouci, il s’amollit et acquiert une allure déjà portée. Il devient immédiatement plus confortable. En poussant un peu, il est possible d’obtenir un bel effet délavé apprécié de certains.
  • d’autre part, le vêtement est stabilisé dans ses dimensions. Tout le monde le sait, le coton rétrécie. Et malgré les garanties des drapiers, il y a toujours une petite marge, entre 1% et 3% de rétrécissement au premier lavage. Donc si le vêtement est déjà lavé, il est déjà rétréci et il ne bougera plus.

Sauf que, il y a eu quelques hics. Car si les matières principales des vêtements prenaient bien la teinture, parfois les fonds de poches, les boutons voire même les étiquettes réagissaient mal aux bains. L’intérieur était alors fadasse, l’étiquette se délavait etc… Donc les labos ont fonctionné pour trouver des ‘trimmings’ plus performants, prenant en totalité la teinture ou alors la rejetant en totalité. Cela donne alors de la souplesse au styliste. Le vêtement devient technique sans le savoir.

Parfois aussi, la teinture finissait sur les cuisses dans le cas d’un pantalon. Ou sur le cou dans le cas d’un t-shirt. Bref, le port faisait dégorger un peu la teinture. C’est d’ailleurs pour cela qu’il est souvent écrit sur l’étiquette ‘à laver seul la première fois‘. Même si les tissus pré-teintés dégorgent aussi.

Toutefois, malgré ces merveilles prodigieuses et tout ces avantages, je me méfie de ce procédé technique. Certes il permet de faire du pas trop cher, vite et bien. Donc de lancer des marques rapidement. Mais comme dit un blog confrère « t’en as pas marre de ton chino qui perd sa couleur en trois lavages? » Car il est là le vrai hic. La stabilité dans le temps n’est pas toujours au rendez-vous. Comme toujours dans le textile, il y a ceux qui font bien et ceux qui vont vite. Donc suivant l’usine, le procédé et le marchand, la teinture sera plutôt stable. Ou ne le sera pas. Car monter une chaine de fabrication est déjà difficile. Y greffer un pressing avec une spécialité en teinture en est une autre!

Et puis, c’est aussi pour cela que je n’ai pas recourt à ce procédé pour ma ligne de pantalons : c’est moins noble. C’est tellement plus agréable de travailler avec les échantillons du drapier pour composer une collection, que de simplement demander un bon de commande en écru. Mais de gros concurrents à moi y sont allés allègrement. Donc si ça marche, c’est que ce n’est pas si mal…

En conclusion, je vous ai exposé simplement un procédé avec ses avantages et ses inconvénients. Il y a peu de jugement à avoir. Mais vous pourrez comprendre alors pourquoi un chino x vaut si peu cher par rapport à un chino y…!

Les buck Fairmount

J’ai parlé dans un précédent article de belles tenues proposées par Brooks Brothers dans les années 50. Les propositions s’appuyaient en partie sur le plaisir de souliers blancs, les buck, donnant un relief particulier à l’ensemble estival, et dans un cas, un rappel heureux du blanc de la veste.

Les américains disent buck shoes, sans -s. On aurait tendance en français à mettre un -s au pluriel, donnant bucks. Je n’ai pas trouvé de tendance claire sur le sujet, aussi vais-je rester sur la forme US.

Les buck donc, furent très populaire dans les années 30 et 50, en particulier chez les étudiants américains aisés, avec les desert boots, les saddle shoes et les penny loafers. Voici les quatre chaussures permettant de composer une tenue preppy ou Ivy League, du nom de ce groupement de prestigieuses universités américaines.

Le nom buck est directement lié à la matière de la chaussure, le daim, appelé en anglais buckskin. Le daim étant toutefois interdit depuis belle lurette, on utilise à la place du cuir suédé (veau-velours ou cuir-rectifié type nubuck). Et pas de n’importe quelle couleur : blanc! Une matière très salissante et qui explique majoritairement la discrétion actuelle de ce soulier. La tige blanche est classiquement attachée à une semelle de gomme rouge, un peu épaisse. C’est donc une chaussure très reconnaissable.

Il peut arriver que la suède soit colorée et non blanche. En 1956, Elvis Presley porte des modèles bleus sur la pochette de son album « blue suede shoes » contenant une chanson du même nom.  Au fait de sa gloire, le buck faisait « clean-cut, presentable and youthful » disent les anglo-saxons, soit propre, présentable et jeune. Il est vrai qu’il donne un air bien fini à une tenue.

~ + ~

J’avais acheté deux paires de buck il y a longtemps chez 7ème Largeur, à l’époque où c’était encore le haut de gamme de Markowski. Mais la lourdeur et la rigidité des modèles ne m’avaient que très peu convaincu. Elles sont vite allées au rebus. Sacré perte d’argent. Mais à la faveur de mon article sur Brooks Brothers, j’ai eu envie d’aller chez LE spécialiste du genre, en plus disponible à Paris : Fairmount. Il y a une boutique rue du Bac où je fus très bien reçu. J’ai donc acheté pour 165€, soit une somme plutôt raisonnable pour un soulier d’homme, une paire en blanc. Même si je vois maintenant qu’ils sont à 99€ en solde…! Arghhh!

J’ai du attendre un peu tant il a fait mauvais à Paris. Mais avec ces très fortes chaleurs, j’ai pu enfin les sortir! Et quel plaisir. Les impressions que j’avais eu en boutique se sont confirmées :

  1. la chaussure est très légère, poids-plume presque autant qu’une basket souple.
  2. la chaussure est très souple et ne serre pas le pied à la marche. Aucune sensation désagréable ne se manifeste. Le cuir est tendre.
  3. la semelle gomme est plutôt molle, ce qui est confortable en marchant, comme un petit coussin.

Par ailleurs, la forme derby (que je déteste normalement) n’est pas tellement marquée et la chaussure apparait comme assez élégante et bien proportionnée dans ses courbes.

Je ne les ai porté que trois fois pour le moment et je fais très attention de ne pas les salir, une attention de tous les instants. Je ne sais donc pas comment va évoluer la surface du cuir ni comment va s’user la semelle gomme, d’une pièce avec le talon. Il ne sera probablement pas possible de poser un patin ou un nouveau talon lorsque ceux-ci seront usés.

Toutefois à l’issu de ce test comme disent tous les blogs à la mode, je dois dire être tout à fait ravi de mon achat chez Fairmount. Ces buck sont un plaisir à porter et permettent surtout de composer de belles tenues estivales. Avec cette canicule, je porte beaucoup de pantalons et chemises en lin. Sans veste, la tenue manque un peu d’allure, mais ces chaussures blanches apportent une heureuse ponctuation, un relief rare. Je ne peux plus m’en passer. J’adore ces petites buck et j’envisage peut-être d’acheter le modèle en couleur sable. Ou une seconde paire blanche en solde… à voir!

Belle semaine, Julien Scavini

PS : je confirme bien avoir payé ma paire et avoir fait cette critique en toute objectivité, sans échange marketing et sans avoir été rémunéré par Fairmount avec qui je n’ai pas le moindre contact!

Ralph Lauren

On me demandait récemment quel était mon couturier préféré ? Question difficile de prime abord. Et puis d’un trait j’ai répondu ‘Ralph Lauren’. J’ai été assez spontané mais il m’a fallu plus de temps pour dire pourquoi. D’abord, pour l’humeur distillé par les collection et surtout… par les boutiques! Quel voyage à chaque fois, un décorum merveilleux! Ensuite et surtout, pour la pérennité de l’idée dans le temps, sa permanence dans la discours et le style.

La maison Ralph Lauren a fêté ses 50 ans  le 7 septembre 2018 lors d’une immense soirée à Manhattan. Et je l’ai appris récemment, un gros livre de photos retraçant l’histoire de l’enseigne est alors sorti. Je suis donc allé à l’immense boutique du boulevard Saint Germain pour me procurer l’ouvrage. Et quel pavé! 530 pages en grand format. Vraiment, voici une maison qui ne fait pas les choses à moitié, d’autant qu’il est fourni dans un cabas en toile imprimée Ralph Lauren. Du beau, du très très beau. L’occasion idéale de dépiauter le livre pour vous en conter l’histoire.

Ralph Lifschitz, le vrai nom de Ralph Lauren, est né le 14 octobre 1939, dans le Bronx à New-York. Il est le plus jeune d’une fratrie de quatre. Très sportif, il se passionne pour le basket et le baseball et rêve de devenir Joe DiMaggio. Ses photos jeune adulte présentent certes un homme pas très grand mais très costaud. Une certaine idée du vêtement de sport flotte alors dans son esprit. Question style, c’est dès l’enfance qu’il devient observateur intéressé, une chaussure en suède par là, un blouson varsity college ici. Avec son grand frère dans les années 50, ils écument les surplus militaires à la recherche de vestes safari ou de vestes utilitaires de la navy. Il forge à cette époque son goût, entre Frank Sinatra, Cary Grant, Mickey Mantle, Roosevelt ou Kennedy. C’est avec son frère qu’il change de nom et trouve chez Lauren Bacall un nom à la consonance plus White Anglo-Saxon Protestant.  En 1964, il épouse Ricky Low-Beer, dont les parents venaient d’Europe. Ils ont trois enfants, deux garçons Andrew et David, et une fille Dylan. Ils sont toujours ensemble.

Ralph Lauren n’a pas eu de formation textile. A 19ans, alors qu’il prenait des cours du soir, il travaillait le jour dans un bureau d’achat, un peu plus tard à mi-temps chez Brooks Brothers puis pour une marque de cravate respectée Beau Brummel. Ses collègues dit-il « étaient habillés très traditionnellement ». A l’inverse, lui aimait fréquenter le tailleur pour trouver des tissus spéciaux qu’il faisait couper en costumes au revers larges et aux deux fentes hautes.

L’aventure textile démarre en 1967. A 28 ans, il rêve de prendre les rênes de sa propre activité. Il cherche alors à inventer une nouvelle ligne, « sa ligne ».  Il trouve un nom, ‘Polo’, dont il aime le côté « tweedy et sophistiqué ». Il convint un tisseurs de Cincinnati, Ohio, de l’aider. Au début, sa société n’est qu’un tiroir au sein du showroom de cette compagnie, dans l’Empire State Building et il livre lui même les cravates qu’il dessine. Mais il a des clients prestigieux : Paul Stuart, Neiman Marcus, Bloomingdale’s. En une année, il vend pour 500 000$ de modèles  « non-traditionnels, flambloyants et dandyfiés. J’adorais les cravates larges. J’en avais vu de très stylées comme celles du Duc de Windsor ou dans les films et magazines des années 30. Je me souviens avoir trouvé un petit atelier de couture et un soir de Thanksgiving, de me retrouver à coudre moi-même les étiquettes avec Ricky et ses parents.  »

La nouveauté vient de la taille des cravates, énormes pour une époque encore très emprunte de ce style si étroit typiquement années 60. A l’époque la norme est au petit, costumes étroits, vestes courtes et un peu carrées, pantalons cigarettes, cravates fines, à la MadMen. Car en fait, il est là le génie de Ralph Lauren. De nos jours, noyée dans les styles les plus divers, la mode se lit difficilement. Mais à l’époque, les costumes, les coupes, les couleurs, tout est sage. C’est encore presque l’après-guerre. Mais la reconstruction se termine et le monde s’apprête à tomber dans l’époque contemporaine, en bref, dans les années 70. Ralph Lauren se retrouve parfaitement positionné pour apporter son style et une nouvelle vision. Et cette vision, c’est celle de l’exagération, du grand style extravagant et démonstratif des années 70. Regardez un épisode de Columbo et vous verrez ce style, ces revers dit ‘pelle à tarte’, ces gros nœuds de cravate, ces pantalons à gros tartans.

Flairant le filon, Ralph Lauren lance en 1968 une ligne complète pour homme uniquement. Il voulait « de la romance et de l’excitation. » Il voulait être traditionnel  mais en même temps trouver quelque chose « qui l’excite », d’où son concept de ‘new traditionalism’. Le couturier Bill Blass dit d’ailleurs en 1970 « c’est le seul designer chez qui je trouve autant de confiance en soi que chez moi. » Une journaliste rapporte alors qu’il cherche à fondre le sens de la qualité et des traditions européennes avec la sensibilité américaine pour le sportwear et la façon de vivre.

1970 marque le début de la consécration, lorsque le grand magasin Bloomingdale’s propose à Ralph Lauren d’ouvrir son propre corner, une première ! C’est Marvin Traub, alors directeur du department store qui sent le vent venir et lui donne cette chance unique. Le succès est énorme. Les éléments de décoration du style Ralph Lauren sont déjà là : comptoir en bois, lambris aux murs, parquet au sol.  En 1971, à l’occasion du lancement d’une collection de chemisiers pour femme est introduit la broderie devenue célèbre, le petit joueur de polo, à l’époque placé sur les poignets. En même temps est ouverte sa première grande boutique en propre, sur Rodéo Drive à Beverly Hills.

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1972 voit déferler ce qui fera la fortune de l’enseigne à travers le monde : le polo, décliné – c’est énorme – en vingt-quatre coloris ! Ralph Lauren organise également son premier défilé, au Club21, avant de lancer en 1972 une gamme complète pour femme.

Pour 1974, il faut se plonger dans le grand cinéma. Cette année là, la Paramount et le réalisateur Jack Clayton demandent à Ralph Lauren de fournir tous les vêtements masculins d’un futur film avec Robert Redford : Gatsby Le Magnifique. Gros succès au box-office! Rien ne pouvait mieux tomber, tant le héros de Francis Scott Fitzgerald fait déjà parti de l’imaginaire du créateur, de ses références ! Ce style 1920 mâtiné du prisme des années 70 (revers larges, coupes opulentes) propulse le designer sur le devant de la scène. Les vêtements du film sont d’ailleurs tous issus de la collection ‘Polo’ courante.  Il habille aussi Diane Keaton dans le film de Woody Allen : Annie Hall. Sous ces bons auspices et avant la fin des années 70, ce sont 7 boutiques qui verront le jour à travers les USA.

En 1970, 1976 et 1977, le créateur se voit décerner trois Coty Award. En 1978, il lance également deux parfums ‘Polo’ pour homme et ‘Lauren’ ainsi qu’une ligne de vêtement pour enfants. Le succès est si rapide !

En 1981, c’est la traversée de l’Atlantique, avec l’ouverture  à Londres au 143 New Bond Street et en 1986 à Paris, place la Madeleine. En 1986, il restaure aussi l’hôtel particulier Rhinelander à Manhattan. Les magasins sont richement décorés et rien n’est laissé au hasard. Le goût du lieu est une manière de pousser le client dans l’envie du beau ! Les boiseries, les laitons, les verres biseautés, bien n’est trop beau.

En 1983, voguant sur un succès insolent et un goût sûr, il lance aussi la ligne ‘décoration intérieure’, surfant sur cette mode du cosy à l’anglaise comme Laura Ashley.  En 1988, Paul Goldberger du New York Times évoque ainsi « Peut-être que le vrai designer du moment n’est pas Philip Johnson ou Robert Stern, mais Ralph Lauren, qui produit d’impeccables décors aux designs traditionnels ; ils suintent le luxe et l’aisance.  Ralph Lauren est devenu une sorte de Bauhaus, un producteur de tout, du tissu aux meubles en passant par les bâtiments, tout ensemble composant une vie dessinée. »

Je ne continuerai pas cette description qui après devient celle d’une multinationale énorme, multipliant les lignes et les échoppes, les franchises et les produits-dérivés. Car l’essentiel a été dit : malgré cinquante années écoulées, ce qui reste est tout à fait plaisant à observer. C’est la faible évolution de la maison et sa fidélité aux valeurs du début qui sont remarquables. Il y a peu de renoncements dans ce destin, peu de compromis. Bien sûr les larges revers de veste des années 70 se sont mués en un plus discret style international,  mais le style général et le goût en particulier est resté le même. L’esprit immuable, entre le tailleur de Savile Row et le fermier du Midwest – difficile attelage – a continué à infuser les collections, années après années, quand Façonnable, Montana, Guess et bien d’autres ont totalement changé. Et quand il est difficile de situer le style de Tommy Hilfiger et de plus en plus d’Hackett, on sait toujours où est Ralph Lauren, entre un tweed à chevrons, un coton beige et une cravate club! Un plaisir constant et toujours renouvelé!

Bonne semaine, Julien Scavini

 

PS : je tiens à préciser aux esprits chagrins qu’à aucun instant je n’ai été soudoyé par RL. J’ai d’ailleurs payé mon ouvrage à la caisse.

La laine mérinos, partie II

L’Australie et la Nouvelle-Zélande produisent aujourd’hui les plus belles qualités de laine, car les souches mérinos s’y sont particulièrement bien acclimatées. Mais le mérinos australien n’est pas une race homogène et unique. Les australiens distinguent quatre variantes de mérinos.

Mérinos Peppin

Cette souche est si importante que partout en Australie, les éleveurs classent souvent leurs moutons simplement comme étant soit du type Peppin, soit non-Peppin. Ce nom vient des frères Peppin, qui créèrent un haras en 1861 à 250km environ au Nord de Melbourne, à Deniliquin. Si des souches françaises et espagnoles ont servi de base à l’élevage, c’est un bélier exceptionnel de race mérinos – Rambouillet (que les australiens appellent ‘Emperor’) qui a donné naissance à la lignée mérinos-Peppin.

On estime aujourd’hui que 70% des mérinos australiens sont descendant directement du mouton développé par Peppin. Sa toison épaisse s’inscrit dans le milieu de gamme des qualités de laine mérinos. La laine du Peppin est protégée des excès de l’environnement par une teneur relativement élevée en graisse naturelle (le suint), apportant une teinte crémeuse au drap de laine.

Le Peppin est particulièrement répandu dans les troupeaux de moutons du Queensland, de Nouvelle-Galles du Sud, au nord de Victoria et dans les zones de production mixte de l’Australie du Sud et de l’Australie occidentale. La race est si adaptable qu’elle peut également être trouvée en grand nombre dans les régions pluvieuses de Victoria ou de Tasmanie.

Les vieilles statistiques de l’époque de la colonisation montrent qu’en moyenne, les mérinos du début produisaient 1,5 à 2kg de laine moelleuse chaque année. De nos jours, un bélier mérinos Peppin peut produire jusqu’à 18 kg de laine, et il n’est pas rare que les animaux commerciaux de cette race produisent jusqu’à 10 kg chaque année.

 

Mérinos d’Australie méridionale

Alors que les moutons Peppin ont été développés pour le climat tempéré des pentes et des plaines, les mérinos d’Australie méridionale ont été spécifiquement élevés pour prospérer et fournir du rendement dans des conditions pastorales arides, rencontrées dans une grande partie du pays-continent.

Les précipitations dans ces régions sont généralement de l’ordre de 250 mm par an ou moins. Des arbustes ou des plantes herbacées constituent une grande partie de la végétation naturelle.

Le mérinos sud-australien est physiquement la plus grande des souches de moutons mérinos du pays. Ils sont généralement plus longs, plus grands et plus épais que les types Peppin.

La laine de ces moutons est la moins bonne des mérinos (diamètre de la fibre très important). Il a également tendance à contenir une trop grande proportion de suint, idéale pour que le mouton se protège du soleil, mais défavorable au textile.

 

Mérinos saxon

Les moutons mérinos saxons se trouvent exclusivement dans le sud de l’Australie, où les pluies sont abondantes, en particulier sur les hauts plateaux de Tasmanie, dans les régions froides et humides de Victoria et sur les plateaux de la Nouvelle-Galles du Sud. C’est l’opposé du mérinos d’Australie méridionale.

Physiquement c’est le plus petit des types mérinos, produisant peu de laine (3 à 6 kg). Mais le saxon est sans égal pour la qualité produite. Par exemple, un mouton produisant des fibres 14 microns (soit environ super 190) donnera 3 kilos de laine et un mouton de 17,5 microns (soit environ super 120) donnera 6 kilos. Attention, dans une toison, toutes les fibres ne sont pas aussi douce. Il y a un tri à faire.

Cette laine est extrêmement brillante et de couleur blanche, douce à manipuler et fine. Ces caractéristiques en font une matière recherchée par l’industrie textile pour produire les tissus les plus coûteux.

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Les différentes qualité de fibre et leurs usages

Une foie coupées, les toisons sont lavées (souvent en Chine, car cette activité est contraignante pour l’environnement) puis peignées pour en retirer les plus belles fibres et les trier. C’est la capacité de la race ou d’un cheptel à produire tel ou tel pourcentage de fibres classées X ou Y qui permet de faire ce classement. Voici les types :

  • L’ultrafine
    L’ultrafine est la fibre de laine la plus douce au monde. Le diamètre des fibres doit être compris entre 12,5 à 17,5 microns (super 230 à super 120). Les éleveurs se concentrant sur les microns extra fins peuvent d’ailleurs aller jusqu’à 11,25 microns, et même un peu en dessous.
  • La super fine
    De 17,6 à 18,5 microns, soit de super 120 à super 100.
  • La fine
    De 18,6 à 19,5 microns, soit de super 100 à super 80.
  • La fine-moyenne
    De 19,6 à 20,5 microns, soit des laines peu utilisées pour les draps à costumes, sauf mélanges ou tissus rugueux type tweed.

Au delà, on parle de laine ‘moyenne’, de 20,6 à 22,5 microns. Ces lainages servent à confectionner des vêtements tricotés, mais peuvent aussi servir pour les draps de costumes d’été, solides malgré des tissages aérés. C’est d’ailleurs pour cela que les draps d’été ne font pas mention du terme super, ce n’est pas ce qui est recherché là.

Et enfin, après 22,6 microns, la laine est considérée comme ‘forte‘ et sert aux mélanges bas de gamme pour l’habillement, et dans l’industrie : draps d’habillage dans l’automobile et l’aéronautique, décoration d’intérieur, etc…

J’ai demandé à Holland & Sherry quelques informations sur leurs lainages pour faire le raccord avec ces deux articles. Chez Holland & Sherry, presque toutes les fibres viennent de mouton mérinos, même le fameux sherry-tweed. Seuls les Harris tweed sont produits par des moutons Scottish Blackface ou Cheviot.Voici un petit tableau qui donne des informations intéressantes :

Liasse H&Sherry Composition(s) de la liasse Race Origine
Sherry Tweed – 8188xxx
100% Wool Sheep = Ovis Aries Sheep = New Zealand
100% Wool Sheep = Ovis Aries Aries Sheep = Australia/New Zealand/South Africa
100% Wool Worsted Sheep = Ovis Aries Aries Sheep = South Africa
78% Wool 12% Silk 10% Nylon Sheep = Ovis Aries Aries      Silkworm = Bombyx Mori Sheep = Australia         Silkworm = China
Harris Tweed – 8919xxx
100% Wool – 33µ Sheep = Ovis Aries Orientales Sheep = United Kingdom
Royal Mile – 318xxx
100% Wool – 16,5µ – s140 Sheep = Ovis Aries Sheep = Australia
Cape Horn – 667xxx
99% Wool – 18,5µ – s100 1% cashmere Sheep = Ovis Aries Aries       Goat = capra hircus lainger Sheep = Australia          Cashmere = China

Certaines races de moutons mérinos sont si exclusives, que le nom de race devient une marque déposée. Par exemple, la race mérinos Escorial est une sorte de légende, plus douce que le cachemire. Elle est distribuée par le drapier Standeven . Chez Holland & Sherry, deux races de mérinos sont exclusivement distribuées : le mérinos Gostwyck d’Australie, avec tout un volet développement durable, et le mérinos Monadh d’Ecosse.

Petite aparté, les lainages dit ‘lambswool’, c’est à dire provenant des agneaux ne sont pas forcément de race mérinos. J’ai trouvé peu d’information. Je me demande si ce ne sont pas du coup les toisons des agneaux que l’on mange, donc de toutes races…?

Je vous laisse enfin deux brochures d’Holland & Sherry à propos du Monadh et du Gostwyck si vous voulez plus d’informations et de belles photos !

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Belle semaine, semaine prochaine, pas de blog! Julien Scavini

La veste Maubourg

Ce nom ne vous dit encore rien? Attendez un peu…

Petit retour en arrière.

La veste d’homme est une création de la fin du XIXème siècle, que l’on appelait veste courte à l’époque par opposition aux fracs et autres jaquettes alors en vigueur. Arrondie dans le bas et avec des revers découvrant le haut du buste, elle est symbole de l’english-man. Son adoption pour la pratique des sports anciens et nouveaux, équitation et vélo, golf et automobile, fut rapide. Elle passe à la ville dans les années 10. La première guerre mondiale met définitivement au placard les longs habits empesés.

La veste anglaise, avec ses revers débarque sur le continent où elle ne jouit pas immédiatement d’une grand notoriété. Les hautes sphères, gagnées par l’anglomanie depuis le second empire, l’affectionnent bien sûr. Mais dans les campagnes et dans les usines, on porte jusqu’aux années 70 un autre type de veste, à bas carré et à encolure cheminée ou chemisière. Les photos en noir et blanc des campagnes françaises montrent assez souvent des sortes de vestes tuniques, parfois assez proches des vestes autrichiennes modernes.

Ces dernières années, ce vestiaire renommé ‘workwear’ pour le rendre plus bourgeois que le simple ‘vêtement de travail’ connait un incroyable essor. Caterpillar, Carhartt, Belstaff ou même Barbour jouent sur cette fibre qui plait bien, synonyme de vêtement pratique et robuste.

C’est une réponse à un besoin du marché, pour plus de décontraction que les vestes anglaises et pour autre chose que le blouson et la parka. Parfois la veste classique peut paraître inadaptée car trop habillée ou trop apprêtée. L’ouverture devant, ménagé par l’évasement des revers peut apparaître curieuse si aucune cravate n’habille la chemise. Prendre l’avion, partir en voiture ou faire une balade en forêt sont autant de moments où une solution intermédiaire est possible.

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D’où un regard en arrière vers ces anciennes tuniques carrées à col de chemise ou officier, souvent faites de gros velours. Praticité rimait avec solidité. Arnys a bien vu cet héritage et créa la veste forestière dès 1947. Elle était inspirée des vestes de gardes-chasses de Sologne malgré une coupe kimono radicalement différente et très ample. Bien d’autres marchands ont senti cet esprit. C’est le cas de Franck Namani qui propose aussi depuis longtemps des modèles hybrides, mi-blouson mi-veste. Les petits détails en matières contrastantes, les poches aux formes variées, les matières techniques ou luxueuses sont autant de réponses qui enjolivent l’aspect utilitaire. Sans oublier bien sûr la réponse d’Hollington, qui développa avec son ami couturier Michel Schreiber des vestes de peintre ou de menuisier adaptées à la très chic clientèle du quartier latin. Des symboles des architectes et penseurs des années 70.

Et il est vrai que j’éprouve également depuis longtemps un goût pour cette veste hybride, permettant une élégante décontraction, association de mots facilement opposables. Un pari difficile, qui depuis longtemps me trotte dans la tête. C’est ainsi que j’ai fait développer par un ami qui possède son petit atelier dans le sud de la France un modèle, basé sur un corps de veste, mais totalement dénué d’entoilage. Une veste foulard très souple et légère, avec un col à patte prolongée et de belles poches plaquées très expressives. Cette veste, je l’ai appelé Maubourg, du nom de la rue où j’ai installé mon commerce. Un joli nom qui sonne bien français, en fait un titre de courtoisie trouvant ses racines dans le Massif Central.

Voici donc la veste Maubourg. Avec le prix le plus serré possible pour une fabrication française. Le volume est minuscule, donc les quelques pièces fabriquées partiront vite. Ne vous inquiétez pas, d’autres sont dans les tuyaux, en flanelles lourdes, dans des coloris plus variés et plus campagnards aussi. Les tailles sont assez juste, je fais un 48/50 et la M est parfait en aisance.

Faites lui bon accueil !

www.la-maubourg.fr

Belle semaine, Julien Scavini