Les buck Fairmount

J’ai parlé dans un précédent article de belles tenues proposées par Brooks Brothers dans les années 50. Les propositions s’appuyaient en partie sur le plaisir de souliers blancs, les buck, donnant un relief particulier à l’ensemble estival, et dans un cas, un rappel heureux du blanc de la veste.

Les américains disent buck shoes, sans -s. On aurait tendance en français à mettre un -s au pluriel, donnant bucks. Je n’ai pas trouvé de tendance claire sur le sujet, aussi vais-je rester sur la forme US.

Les buck donc, furent très populaire dans les années 30 et 50, en particulier chez les étudiants américains aisés, avec les desert boots, les saddle shoes et les penny loafers. Voici les quatre chaussures permettant de composer une tenue preppy ou Ivy League, du nom de ce groupement de prestigieuses universités américaines.

Le nom buck est directement lié à la matière de la chaussure, le daim, appelé en anglais buckskin. Le daim étant toutefois interdit depuis belle lurette, on utilise à la place du cuir suédé (veau-velours ou cuir-rectifié type nubuck). Et pas de n’importe quelle couleur : blanc! Une matière très salissante et qui explique majoritairement la discrétion actuelle de ce soulier. La tige blanche est classiquement attachée à une semelle de gomme rouge, un peu épaisse. C’est donc une chaussure très reconnaissable.

Il peut arriver que la suède soit colorée et non blanche. En 1956, Elvis Presley porte des modèles bleus sur la pochette de son album « blue suede shoes » contenant une chanson du même nom.  Au fait de sa gloire, le buck faisait « clean-cut, presentable and youthful » disent les anglo-saxons, soit propre, présentable et jeune. Il est vrai qu’il donne un air bien fini à une tenue.

~ + ~

J’avais acheté deux paires de buck il y a longtemps chez 7ème Largeur, à l’époque où c’était encore le haut de gamme de Markowski. Mais la lourdeur et la rigidité des modèles ne m’avaient que très peu convaincu. Elles sont vite allées au rebus. Sacré perte d’argent. Mais à la faveur de mon article sur Brooks Brothers, j’ai eu envie d’aller chez LE spécialiste du genre, en plus disponible à Paris : Fairmount. Il y a une boutique rue du Bac où je fus très bien reçu. J’ai donc acheté pour 165€, soit une somme plutôt raisonnable pour un soulier d’homme, une paire en blanc. Même si je vois maintenant qu’ils sont à 99€ en solde…! Arghhh!

J’ai du attendre un peu tant il a fait mauvais à Paris. Mais avec ces très fortes chaleurs, j’ai pu enfin les sortir! Et quel plaisir. Les impressions que j’avais eu en boutique se sont confirmées :

  1. la chaussure est très légère, poids-plume presque autant qu’une basket souple.
  2. la chaussure est très souple et ne serre pas le pied à la marche. Aucune sensation désagréable ne se manifeste. Le cuir est tendre.
  3. la semelle gomme est plutôt molle, ce qui est confortable en marchant, comme un petit coussin.

Par ailleurs, la forme derby (que je déteste normalement) n’est pas tellement marquée et la chaussure apparait comme assez élégante et bien proportionnée dans ses courbes.

Je ne les ai porté que trois fois pour le moment et je fais très attention de ne pas les salir, une attention de tous les instants. Je ne sais donc pas comment va évoluer la surface du cuir ni comment va s’user la semelle gomme, d’une pièce avec le talon. Il ne sera probablement pas possible de poser un patin ou un nouveau talon lorsque ceux-ci seront usés.

Toutefois à l’issu de ce test comme disent tous les blogs à la mode, je dois dire être tout à fait ravi de mon achat chez Fairmount. Ces buck sont un plaisir à porter et permettent surtout de composer de belles tenues estivales. Avec cette canicule, je porte beaucoup de pantalons et chemises en lin. Sans veste, la tenue manque un peu d’allure, mais ces chaussures blanches apportent une heureuse ponctuation, un relief rare. Je ne peux plus m’en passer. J’adore ces petites buck et j’envisage peut-être d’acheter le modèle en couleur sable. Ou une seconde paire blanche en solde… à voir!

Belle semaine, Julien Scavini

PS : je confirme bien avoir payé ma paire et avoir fait cette critique en toute objectivité, sans échange marketing et sans avoir été rémunéré par Fairmount avec qui je n’ai pas le moindre contact!

Ralph Lauren

On me demandait récemment quel était mon couturier préféré ? Question difficile de prime abord. Et puis d’un trait j’ai répondu ‘Ralph Lauren’. J’ai été assez spontané mais il m’a fallu plus de temps pour dire pourquoi. D’abord, pour l’humeur distillé par les collection et surtout… par les boutiques! Quel voyage à chaque fois, un décorum merveilleux! Ensuite et surtout, pour la pérennité de l’idée dans le temps, sa permanence dans la discours et le style.

La maison Ralph Lauren a fêté ses 50 ans  le 7 septembre 2018 lors d’une immense soirée à Manhattan. Et je l’ai appris récemment, un gros livre de photos retraçant l’histoire de l’enseigne est alors sorti. Je suis donc allé à l’immense boutique du boulevard Saint Germain pour me procurer l’ouvrage. Et quel pavé! 530 pages en grand format. Vraiment, voici une maison qui ne fait pas les choses à moitié, d’autant qu’il est fourni dans un cabas en toile imprimée Ralph Lauren. Du beau, du très très beau. L’occasion idéale de dépiauter le livre pour vous en conter l’histoire.

Ralph Lifschitz, le vrai nom de Ralph Lauren, est né le 14 octobre 1939, dans le Bronx à New-York. Il est le plus jeune d’une fratrie de quatre. Très sportif, il se passionne pour le basket et le baseball et rêve de devenir Joe DiMaggio. Ses photos jeune adulte présentent certes un homme pas très grand mais très costaud. Une certaine idée du vêtement de sport flotte alors dans son esprit. Question style, c’est dès l’enfance qu’il devient observateur intéressé, une chaussure en suède par là, un blouson varsity college ici. Avec son grand frère dans les années 50, ils écument les surplus militaires à la recherche de vestes safari ou de vestes utilitaires de la navy. Il forge à cette époque son goût, entre Frank Sinatra, Cary Grant, Mickey Mantle, Roosevelt ou Kennedy. C’est avec son frère qu’il change de nom et trouve chez Lauren Bacall un nom à la consonance plus White Anglo-Saxon Protestant.  En 1964, il épouse Ricky Low-Beer, dont les parents venaient d’Europe. Ils ont trois enfants, deux garçons Andrew et David, et une fille Dylan. Ils sont toujours ensemble.

Ralph Lauren n’a pas eu de formation textile. A 19ans, alors qu’il prenait des cours du soir, il travaillait le jour dans un bureau d’achat, un peu plus tard à mi-temps chez Brooks Brothers puis pour une marque de cravate respectée Beau Brummel. Ses collègues dit-il « étaient habillés très traditionnellement ». A l’inverse, lui aimait fréquenter le tailleur pour trouver des tissus spéciaux qu’il faisait couper en costumes au revers larges et aux deux fentes hautes.

L’aventure textile démarre en 1967. A 28 ans, il rêve de prendre les rênes de sa propre activité. Il cherche alors à inventer une nouvelle ligne, « sa ligne ».  Il trouve un nom, ‘Polo’, dont il aime le côté « tweedy et sophistiqué ». Il convint un tisseurs de Cincinnati, Ohio, de l’aider. Au début, sa société n’est qu’un tiroir au sein du showroom de cette compagnie, dans l’Empire State Building et il livre lui même les cravates qu’il dessine. Mais il a des clients prestigieux : Paul Stuart, Neiman Marcus, Bloomingdale’s. En une année, il vend pour 500 000$ de modèles  « non-traditionnels, flambloyants et dandyfiés. J’adorais les cravates larges. J’en avais vu de très stylées comme celles du Duc de Windsor ou dans les films et magazines des années 30. Je me souviens avoir trouvé un petit atelier de couture et un soir de Thanksgiving, de me retrouver à coudre moi-même les étiquettes avec Ricky et ses parents.  »

La nouveauté vient de la taille des cravates, énormes pour une époque encore très emprunte de ce style si étroit typiquement années 60. A l’époque la norme est au petit, costumes étroits, vestes courtes et un peu carrées, pantalons cigarettes, cravates fines, à la MadMen. Car en fait, il est là le génie de Ralph Lauren. De nos jours, noyée dans les styles les plus divers, la mode se lit difficilement. Mais à l’époque, les costumes, les coupes, les couleurs, tout est sage. C’est encore presque l’après-guerre. Mais la reconstruction se termine et le monde s’apprête à tomber dans l’époque contemporaine, en bref, dans les années 70. Ralph Lauren se retrouve parfaitement positionné pour apporter son style et une nouvelle vision. Et cette vision, c’est celle de l’exagération, du grand style extravagant et démonstratif des années 70. Regardez un épisode de Columbo et vous verrez ce style, ces revers dit ‘pelle à tarte’, ces gros nœuds de cravate, ces pantalons à gros tartans.

Flairant le filon, Ralph Lauren lance en 1968 une ligne complète pour homme uniquement. Il voulait « de la romance et de l’excitation. » Il voulait être traditionnel  mais en même temps trouver quelque chose « qui l’excite », d’où son concept de ‘new traditionalism’. Le couturier Bill Blass dit d’ailleurs en 1970 « c’est le seul designer chez qui je trouve autant de confiance en soi que chez moi. » Une journaliste rapporte alors qu’il cherche à fondre le sens de la qualité et des traditions européennes avec la sensibilité américaine pour le sportwear et la façon de vivre.

1970 marque le début de la consécration, lorsque le grand magasin Bloomingdale’s propose à Ralph Lauren d’ouvrir son propre corner, une première ! C’est Marvin Traub, alors directeur du department store qui sent le vent venir et lui donne cette chance unique. Le succès est énorme. Les éléments de décoration du style Ralph Lauren sont déjà là : comptoir en bois, lambris aux murs, parquet au sol.  En 1971, à l’occasion du lancement d’une collection de chemisiers pour femme est introduit la broderie devenue célèbre, le petit joueur de polo, à l’époque placé sur les poignets. En même temps est ouverte sa première grande boutique en propre, sur Rodéo Drive à Beverly Hills.

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1972 voit déferler ce qui fera la fortune de l’enseigne à travers le monde : le polo, décliné – c’est énorme – en vingt-quatre coloris ! Ralph Lauren organise également son premier défilé, au Club21, avant de lancer en 1972 une gamme complète pour femme.

Pour 1974, il faut se plonger dans le grand cinéma. Cette année là, la Paramount et le réalisateur Jack Clayton demandent à Ralph Lauren de fournir tous les vêtements masculins d’un futur film avec Robert Redford : Gatsby Le Magnifique. Gros succès au box-office! Rien ne pouvait mieux tomber, tant le héros de Francis Scott Fitzgerald fait déjà parti de l’imaginaire du créateur, de ses références ! Ce style 1920 mâtiné du prisme des années 70 (revers larges, coupes opulentes) propulse le designer sur le devant de la scène. Les vêtements du film sont d’ailleurs tous issus de la collection ‘Polo’ courante.  Il habille aussi Diane Keaton dans le film de Woody Allen : Annie Hall. Sous ces bons auspices et avant la fin des années 70, ce sont 7 boutiques qui verront le jour à travers les USA.

En 1970, 1976 et 1977, le créateur se voit décerner trois Coty Award. En 1978, il lance également deux parfums ‘Polo’ pour homme et ‘Lauren’ ainsi qu’une ligne de vêtement pour enfants. Le succès est si rapide !

En 1981, c’est la traversée de l’Atlantique, avec l’ouverture  à Londres au 143 New Bond Street et en 1986 à Paris, place la Madeleine. En 1986, il restaure aussi l’hôtel particulier Rhinelander à Manhattan. Les magasins sont richement décorés et rien n’est laissé au hasard. Le goût du lieu est une manière de pousser le client dans l’envie du beau ! Les boiseries, les laitons, les verres biseautés, bien n’est trop beau.

En 1983, voguant sur un succès insolent et un goût sûr, il lance aussi la ligne ‘décoration intérieure’, surfant sur cette mode du cosy à l’anglaise comme Laura Ashley.  En 1988, Paul Goldberger du New York Times évoque ainsi « Peut-être que le vrai designer du moment n’est pas Philip Johnson ou Robert Stern, mais Ralph Lauren, qui produit d’impeccables décors aux designs traditionnels ; ils suintent le luxe et l’aisance.  Ralph Lauren est devenu une sorte de Bauhaus, un producteur de tout, du tissu aux meubles en passant par les bâtiments, tout ensemble composant une vie dessinée. »

Je ne continuerai pas cette description qui après devient celle d’une multinationale énorme, multipliant les lignes et les échoppes, les franchises et les produits-dérivés. Car l’essentiel a été dit : malgré cinquante années écoulées, ce qui reste est tout à fait plaisant à observer. C’est la faible évolution de la maison et sa fidélité aux valeurs du début qui sont remarquables. Il y a peu de renoncements dans ce destin, peu de compromis. Bien sûr les larges revers de veste des années 70 se sont mués en un plus discret style international,  mais le style général et le goût en particulier est resté le même. L’esprit immuable, entre le tailleur de Savile Row et le fermier du Midwest – difficile attelage – a continué à infuser les collections, années après années, quand Façonnable, Montana, Guess et bien d’autres ont totalement changé. Et quand il est difficile de situer le style de Tommy Hilfiger et de plus en plus d’Hackett, on sait toujours où est Ralph Lauren, entre un tweed à chevrons, un coton beige et une cravate club! Un plaisir constant et toujours renouvelé!

Bonne semaine, Julien Scavini

 

PS : je tiens à préciser aux esprits chagrins qu’à aucun instant je n’ai été soudoyé par RL. J’ai d’ailleurs payé mon ouvrage à la caisse.

La laine mérinos, partie II

L’Australie et la Nouvelle-Zélande produisent aujourd’hui les plus belles qualités de laine, car les souches mérinos s’y sont particulièrement bien acclimatées. Mais le mérinos australien n’est pas une race homogène et unique. Les australiens distinguent quatre variantes de mérinos.

Mérinos Peppin

Cette souche est si importante que partout en Australie, les éleveurs classent souvent leurs moutons simplement comme étant soit du type Peppin, soit non-Peppin. Ce nom vient des frères Peppin, qui créèrent un haras en 1861 à 250km environ au Nord de Melbourne, à Deniliquin. Si des souches françaises et espagnoles ont servi de base à l’élevage, c’est un bélier exceptionnel de race mérinos – Rambouillet (que les australiens appellent ‘Emperor’) qui a donné naissance à la lignée mérinos-Peppin.

On estime aujourd’hui que 70% des mérinos australiens sont descendant directement du mouton développé par Peppin. Sa toison épaisse s’inscrit dans le milieu de gamme des qualités de laine mérinos. La laine du Peppin est protégée des excès de l’environnement par une teneur relativement élevée en graisse naturelle (le suint), apportant une teinte crémeuse au drap de laine.

Le Peppin est particulièrement répandu dans les troupeaux de moutons du Queensland, de Nouvelle-Galles du Sud, au nord de Victoria et dans les zones de production mixte de l’Australie du Sud et de l’Australie occidentale. La race est si adaptable qu’elle peut également être trouvée en grand nombre dans les régions pluvieuses de Victoria ou de Tasmanie.

Les vieilles statistiques de l’époque de la colonisation montrent qu’en moyenne, les mérinos du début produisaient 1,5 à 2kg de laine moelleuse chaque année. De nos jours, un bélier mérinos Peppin peut produire jusqu’à 18 kg de laine, et il n’est pas rare que les animaux commerciaux de cette race produisent jusqu’à 10 kg chaque année.

 

Mérinos d’Australie méridionale

Alors que les moutons Peppin ont été développés pour le climat tempéré des pentes et des plaines, les mérinos d’Australie méridionale ont été spécifiquement élevés pour prospérer et fournir du rendement dans des conditions pastorales arides, rencontrées dans une grande partie du pays-continent.

Les précipitations dans ces régions sont généralement de l’ordre de 250 mm par an ou moins. Des arbustes ou des plantes herbacées constituent une grande partie de la végétation naturelle.

Le mérinos sud-australien est physiquement la plus grande des souches de moutons mérinos du pays. Ils sont généralement plus longs, plus grands et plus épais que les types Peppin.

La laine de ces moutons est la moins bonne des mérinos (diamètre de la fibre très important). Il a également tendance à contenir une trop grande proportion de suint, idéale pour que le mouton se protège du soleil, mais défavorable au textile.

 

Mérinos saxon

Les moutons mérinos saxons se trouvent exclusivement dans le sud de l’Australie, où les pluies sont abondantes, en particulier sur les hauts plateaux de Tasmanie, dans les régions froides et humides de Victoria et sur les plateaux de la Nouvelle-Galles du Sud. C’est l’opposé du mérinos d’Australie méridionale.

Physiquement c’est le plus petit des types mérinos, produisant peu de laine (3 à 6 kg). Mais le saxon est sans égal pour la qualité produite. Par exemple, un mouton produisant des fibres 14 microns (soit environ super 190) donnera 3 kilos de laine et un mouton de 17,5 microns (soit environ super 120) donnera 6 kilos. Attention, dans une toison, toutes les fibres ne sont pas aussi douce. Il y a un tri à faire.

Cette laine est extrêmement brillante et de couleur blanche, douce à manipuler et fine. Ces caractéristiques en font une matière recherchée par l’industrie textile pour produire les tissus les plus coûteux.

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Les différentes qualité de fibre et leurs usages

Une foie coupées, les toisons sont lavées (souvent en Chine, car cette activité est contraignante pour l’environnement) puis peignées pour en retirer les plus belles fibres et les trier. C’est la capacité de la race ou d’un cheptel à produire tel ou tel pourcentage de fibres classées X ou Y qui permet de faire ce classement. Voici les types :

  • L’ultrafine
    L’ultrafine est la fibre de laine la plus douce au monde. Le diamètre des fibres doit être compris entre 12,5 à 17,5 microns (super 230 à super 120). Les éleveurs se concentrant sur les microns extra fins peuvent d’ailleurs aller jusqu’à 11,25 microns, et même un peu en dessous.
  • La super fine
    De 17,6 à 18,5 microns, soit de super 120 à super 100.
  • La fine
    De 18,6 à 19,5 microns, soit de super 100 à super 80.
  • La fine-moyenne
    De 19,6 à 20,5 microns, soit des laines peu utilisées pour les draps à costumes, sauf mélanges ou tissus rugueux type tweed.

Au delà, on parle de laine ‘moyenne’, de 20,6 à 22,5 microns. Ces lainages servent à confectionner des vêtements tricotés, mais peuvent aussi servir pour les draps de costumes d’été, solides malgré des tissages aérés. C’est d’ailleurs pour cela que les draps d’été ne font pas mention du terme super, ce n’est pas ce qui est recherché là.

Et enfin, après 22,6 microns, la laine est considérée comme ‘forte‘ et sert aux mélanges bas de gamme pour l’habillement, et dans l’industrie : draps d’habillage dans l’automobile et l’aéronautique, décoration d’intérieur, etc…

J’ai demandé à Holland & Sherry quelques informations sur leurs lainages pour faire le raccord avec ces deux articles. Chez Holland & Sherry, presque toutes les fibres viennent de mouton mérinos, même le fameux sherry-tweed. Seuls les Harris tweed sont produits par des moutons Scottish Blackface ou Cheviot.Voici un petit tableau qui donne des informations intéressantes :

Liasse H&Sherry Composition(s) de la liasse Race Origine
Sherry Tweed – 8188xxx
100% Wool Sheep = Ovis Aries Sheep = New Zealand
100% Wool Sheep = Ovis Aries Aries Sheep = Australia/New Zealand/South Africa
100% Wool Worsted Sheep = Ovis Aries Aries Sheep = South Africa
78% Wool 12% Silk 10% Nylon Sheep = Ovis Aries Aries      Silkworm = Bombyx Mori Sheep = Australia         Silkworm = China
Harris Tweed – 8919xxx
100% Wool – 33µ Sheep = Ovis Aries Orientales Sheep = United Kingdom
Royal Mile – 318xxx
100% Wool – 16,5µ – s140 Sheep = Ovis Aries Sheep = Australia
Cape Horn – 667xxx
99% Wool – 18,5µ – s100 1% cashmere Sheep = Ovis Aries Aries       Goat = capra hircus lainger Sheep = Australia          Cashmere = China

Certaines races de moutons mérinos sont si exclusives, que le nom de race devient une marque déposée. Par exemple, la race mérinos Escorial est une sorte de légende, plus douce que le cachemire. Elle est distribuée par le drapier Standeven . Chez Holland & Sherry, deux races de mérinos sont exclusivement distribuées : le mérinos Gostwyck d’Australie, avec tout un volet développement durable, et le mérinos Monadh d’Ecosse.

Petite aparté, les lainages dit ‘lambswool’, c’est à dire provenant des agneaux ne sont pas forcément de race mérinos. J’ai trouvé peu d’information. Je me demande si ce ne sont pas du coup les toisons des agneaux que l’on mange, donc de toutes races…?

Je vous laisse enfin deux brochures d’Holland & Sherry à propos du Monadh et du Gostwyck si vous voulez plus d’informations et de belles photos !

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Belle semaine, semaine prochaine, pas de blog! Julien Scavini

La veste Maubourg

Ce nom ne vous dit encore rien? Attendez un peu…

Petit retour en arrière.

La veste d’homme est une création de la fin du XIXème siècle, que l’on appelait veste courte à l’époque par opposition aux fracs et autres jaquettes alors en vigueur. Arrondie dans le bas et avec des revers découvrant le haut du buste, elle est symbole de l’english-man. Son adoption pour la pratique des sports anciens et nouveaux, équitation et vélo, golf et automobile, fut rapide. Elle passe à la ville dans les années 10. La première guerre mondiale met définitivement au placard les longs habits empesés.

La veste anglaise, avec ses revers débarque sur le continent où elle ne jouit pas immédiatement d’une grand notoriété. Les hautes sphères, gagnées par l’anglomanie depuis le second empire, l’affectionnent bien sûr. Mais dans les campagnes et dans les usines, on porte jusqu’aux années 70 un autre type de veste, à bas carré et à encolure cheminée ou chemisière. Les photos en noir et blanc des campagnes françaises montrent assez souvent des sortes de vestes tuniques, parfois assez proches des vestes autrichiennes modernes.

Ces dernières années, ce vestiaire renommé ‘workwear’ pour le rendre plus bourgeois que le simple ‘vêtement de travail’ connait un incroyable essor. Caterpillar, Carhartt, Belstaff ou même Barbour jouent sur cette fibre qui plait bien, synonyme de vêtement pratique et robuste.

C’est une réponse à un besoin du marché, pour plus de décontraction que les vestes anglaises et pour autre chose que le blouson et la parka. Parfois la veste classique peut paraître inadaptée car trop habillée ou trop apprêtée. L’ouverture devant, ménagé par l’évasement des revers peut apparaître curieuse si aucune cravate n’habille la chemise. Prendre l’avion, partir en voiture ou faire une balade en forêt sont autant de moments où une solution intermédiaire est possible.

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D’où un regard en arrière vers ces anciennes tuniques carrées à col de chemise ou officier, souvent faites de gros velours. Praticité rimait avec solidité. Arnys a bien vu cet héritage et créa la veste forestière dès 1947. Elle était inspirée des vestes de gardes-chasses de Sologne malgré une coupe kimono radicalement différente et très ample. Bien d’autres marchands ont senti cet esprit. C’est le cas de Franck Namani qui propose aussi depuis longtemps des modèles hybrides, mi-blouson mi-veste. Les petits détails en matières contrastantes, les poches aux formes variées, les matières techniques ou luxueuses sont autant de réponses qui enjolivent l’aspect utilitaire. Sans oublier bien sûr la réponse d’Hollington, qui développa avec son ami couturier Michel Schreiber des vestes de peintre ou de menuisier adaptées à la très chic clientèle du quartier latin. Des symboles des architectes et penseurs des années 70.

Et il est vrai que j’éprouve également depuis longtemps un goût pour cette veste hybride, permettant une élégante décontraction, association de mots facilement opposables. Un pari difficile, qui depuis longtemps me trotte dans la tête. C’est ainsi que j’ai fait développer par un ami qui possède son petit atelier dans le sud de la France un modèle, basé sur un corps de veste, mais totalement dénué d’entoilage. Une veste foulard très souple et légère, avec un col à patte prolongée et de belles poches plaquées très expressives. Cette veste, je l’ai appelé Maubourg, du nom de la rue où j’ai installé mon commerce. Un joli nom qui sonne bien français, en fait un titre de courtoisie trouvant ses racines dans le Massif Central.

Voici donc la veste Maubourg. Avec le prix le plus serré possible pour une fabrication française. Le volume est minuscule, donc les quelques pièces fabriquées partiront vite. Ne vous inquiétez pas, d’autres sont dans les tuyaux, en flanelles lourdes, dans des coloris plus variés et plus campagnards aussi. Les tailles sont assez juste, je fais un 48/50 et la M est parfait en aisance.

Faites lui bon accueil !

www.la-maubourg.fr

Belle semaine, Julien Scavini

 

Il n’y a pas de vérité pour les pointures

Cela fait des années que je tente avec complications et moult argent de trouver le bon chausseur et surtout la bonne chaussure.

J’ai déjà relaté la complexité à trouver des chaussures confortables à prix raisonnable. Pendant longtemps j’ai considéré que le 42 était ma pointure, car en baskets, c’est ce que je porte et que le chiffre m’est familier depuis mon adolescence.

Chez Bexley il y a fort longtemps, cela m’allait bien. Puis j’ai essayé Markowski, en pointure 8. C’était bien.

J’ai aussi tenté 7ème largeur, où j’ai acheté deux paires, qui m’ont été vendues presque de force en pointure 7. « Si si, c’est mieux ainsi, votre chaussure ne se déformera pas, elle gardera de l’allure« . Certes. Mais c’est mon pied qui s’est déformé. La paire de richelieu est partie à la poubelle au bout d’un mois après un refus d’échange, c’était trop pénible. Quant aux mocassins, curieusement, ils sont confortables encore maintenant. D’où cette première intuition que peut-être, les pointures n’étaient pas grand chose…

D’autant plus qu’avec le temps, j’ai détecté une demi pointure de différence entre les deux pieds. C’est assez normal a priori mais en Nike ou Le Coq Sportif, peu important. Mais lorsque l’on commence à porter des chaussures de qualité supérieur, cette question devient prégnante. Chez Bowen, le vendeur m’avait fait prendre du 8, même en ayant remarqué la différence de pointure. Et pas du 81/2. Pour ne pas avoir de chaussure déformée après quelques ports. J’avais écouté, je n’aurais pas du. Trop serré dans le temps.

Puis j’ai commencé à acheté Alden par l’intermédiaire d’un ami aux USA. J’ai naturellement pris du 8. Deux paires! Sans me rendre compte que les américains ajoutent une pointure. Donc le 8 USA est en fait un 7 UK. Les chaussures étaient trop serrées, je m’en suis hélas rendu compte très vite. Mais en même temps vaguement confortable, grâce à un soulier bien rond et à une forme au confort de Cadillac. Donc pour la suite, j’ai pris des paires en 9.

Lors de mon voyage au printemps dernier à Washington, après une journée de marche dans ma paire préférée en taille 9, habituellement très confortable, mes pieds me faisaient affreusement souffrir. D’où un constat : ce qui est confortable dans ma boutique au long de journées relativement tranquilles, ne l’est plus lorsqu’il faut faire grand usage de ses jambes. A noter intérieurement.

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Puis, le lendemain, j’ai pointé mon nez dans la boutique Alden. Là, le vendeur, à l’américaine, très entreprenant et professionnel, m’a fait poser les pieds sur le pédimètre. Verdict direct : « monsieur, vous faites du 10 (donc 9 UK ndlr) et plutôt en largeur étroite, pas standard« . Ah bon…?

J’ai donc pris une paire ainsi. Puis une seconde. Au quotidien, c’est très plaisant. En revanche, à l’usage, je note tout de même deux choses. 1- J’ai l’impression d’avoir des bateaux aux pieds. 2- Des plis se forment au dessus de la chaussure, de manière bien plus marquée que sur mes souliers en taille 9.

Toutefois, je me souviens que le vendeur d’Alden portait lui-même des mocassins visiblement très confortables, un peu large. Avec le temps, je pense qu’il est probable qu’outre-atlantique il soit concevable d’acheter un peu grand, alors qu’en Europe, on préfère peut-être la vanité d’un pied petit…? Il n’y a pas une grande vérité, l’aisance est une notion qui varie d’un pays à l’autre, d’une personne à l’autre.

Pour la suite, j’ai commandé une paire en 91/2. On verra bien. Je me ferais un avis.

Finalement, avec mon collaborateur Raphaël m’est venu une intuition. Car lui chausse du 5. Dans lequel il a un peu mal à la fin de la journée. Et le 6 est un peu trop grand. Mais qui lui serait peut-être conseillé outre-atlantique…?

Peut-être que la bonne solution est d’avoir différentes pointures, pour différents moments. Lorsque je sais que la journée est calme à la boutique, sans une soirée après, je peux porter la pointure 9, idéale et très élégante, car faisant un pied de bonnes proportions. Si jamais je dois aller à un diner le soir ou à l’Opéra, je chausse le matin du 10, à peine ample, mais préférable pour endurer l’effort.

« N’a de conviction que celui qui n’a rien approfondi » écrivait Cioran. C’est très vrai. Alors je relativise cette question de la pointure. Rien n’est tout à fait parfait en ce bas monde, il faut s’adapter aux conditions du moment.

Belle semaine, Julien Scavini

Pourquoi fait-on des surpiqures?

Il est assez classique de trouver au bord des costumes de légers petits points, en particulier le long du bord devant, du revers, du col et des poches. Ce petit point est un détail technique et historique, devenu maintenant pour beaucoup une question esthétique. Pourtant il est normalement bien utile.

La laine est une étoffe qui possède naturellement beaucoup de gonflant. C’est à dire qu’une fois repassée, malgré un pli marqué au fer, la matière va avoir tendance à l’estomper et à retrouver son état initial. C’est tout l’inverse pour une feuille de papier. Une fois pliée, il sera à jamais impossible de la retrouver plate sans marque. Les fibres auront été cassées. On utilise la laine pour faire des vêtements luxueux, précisément pour cette qualité de gonflant. Le corollaire est que la laine drape bien, qu’elle est fluide.

Seulement voilà, si la laine apprécie gonfler, il est difficile d’obtenir des bords de veste très nets dans le temps. C’est pourquoi depuis des temps immémoriaux, les tailleurs réalisent un petit point au bord pour tenir le pli et la couture. Ainsi, le bord de la veste est d’abord piqué à la machine, puis lors de la mise en place du bord net, une discrète piqure main est exécutée. Idem pour les rabats de poches : le bout de tissu est piqué machine avec le bout de doublure, et lorsque l’on retourne pour façonner un joli rabat, on exécute un petit point.

Ce petit point à la main chez les tailleurs s’appelle « le point perdu ». Car il doit être très très discret et fin, à 1mm du bord pour les vêtements habillés ou à 5mm pour les vestes sports et gros tweeds. Les techniciens parlent eux du « quart de point arrière ».

Toutefois et depuis des décennies, l’industrie a développé des machines pour ne pas avoir à faire à la main ce point long et fastidieux. Deux machines existent : la machine AMF pour American Machine Factory et la machine Columbia. D’où les deux appellations en industrie : point AMF ou point Columbia. Les deux procédés diffèrent, aussi ne sont-ils pas utilisés aux même endroits. Le point Columbia présente à l’envers une succession de chainettes (des points qui s’enchainent les uns les autres, plutôt grossier) alors que le point AMF montre un envers délicat très similaire à ce qui se fait à la main. Ainsi, le point AMF est généralement utilisé pour le bord des vestes et le point Columbia pour poser les doublures ou faire le bord des poches de pantalons. Le point AMF est plus compliqué à mettre en œuvre, car la machine doit d’abord ‘avaler’ une longueur limitée de fil, disons 50 à 70cm seulement, qu’elle restitue comme à la main ; alors que la machine Columbia fonctionne à partir d’une bobine de fil. Le point Columbia est plus économique à mettre en œuvre du strict point de vue de l’industrie.

La surpiqure visible au bord de la veste est donc un point AMF. Parfois, d’une précision difficile à distinguer d’un point main. Si la machine est parfaitement réglée, ce point est très plat. Si la couleur est en parfaite correspondance, alors le point est à la fois très plat et invisible.

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Évidemment, des stylistes en mal d’inspiration ont trouvé drôle à une époque de tendre ce fil, avec pour effet de faire gondoler les surpiqures. C’est devenu un élément de style, d’abord de costumes de créateurs genre Dolce & Gabbana puis des costumes médiocres. La bonne surpiqure ne doit pas gondoler ou très très peu.

Cette surpiqure a un coût important, car elle est longue et précise à faire. C’est pourquoi de nombreux faiseurs l’ont aussi abandonné. Cet abandon purement économique est doublé d’une question de style : un costume sans surpiqure étant parfois considéré comme plus épuré, à l’instar de Dior et de la haute couture. Toutefois, pas de surpiqure est toujours mieux qu’une surpiqure de couleur…

La surpiqure permet à la veste de garder un bord très net, et surtout permet de renforcer la toile intérieure dans le cas de costumes entièrement entoilés. C’est pourquoi les bons faiseurs italiens, Brioni, Pal Zilera, Canali et d’autres ont toujours gardé ce point de détail, plus technique qu’esthétique en fait. La surpiqure n’a réellement de raison d’être que si le costume en entièrement entoilé. Car avec ce procédé artisanal de montage, l’intérieur très fluide ne permet pas à la laine de bien tenir son pli. La surpiqure est quasi obligatoire pour un costume entoilé, pour éviter qu’au but de 6 mois les bords manquent de netteté.

En revanche, lorsque le costume est thermocollé ou semi-traditionnel (un dérivé du thermocollage), la colle présente à l’intérieur de la veste et surtout de son bord tient la laine qui ne bougera pas. Les industriels utilisent un passement thermocollant pour tenir le bord ad-vitam. Dans cette vidéo Youtube, à 2min26, vous verrez une dame appliquer ce ruban collant sur les coutures du devant. A ce moment là, la surpiqure est en effet superflue!

Belle semaine, Julien Scavini

La ligne des jambes

Les corps ne sont hélas jamais parfaits ni symétriques. Un kiné de mes clients m’a un jour dit que le corps grandit alternativement à gauche, puis à droite. Par tranches de six mois, une partie se développe, puis l’autre, entrainant et accumulant alors des retards ou des dissymétries. C’est pour cela qu’assez classiquement, une hanche peut être plus haute que l’autre. Une épaule aussi peut se trouver plus haute ou un bras plus long. Il y a plein de petites nuances de longueurs, infimes ou plus importantes parfois. Deux options s’offrent aux tailleurs : camoufler ces dysmorphies en comblant les creux par de la ouate, ou en restant naturel, ce qui rend visible la différence.

Au delà des différences droite et gauche et des asymétries, un corps présente aussi des postures. Le dos peut être très rond ou vouté, le buste avoir une tenue renversée, etc. Les jambes ne sont pas étrangères à ces problématiques. Bien que ces membres soient plus simples.

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  1. La plupart des jambes sont parallèles, cuisses et genoux se frôlent à peine, les pieds peuvent être accolés sans problématique particulière. La disposition des os est conventionnelle. Un sujet normal a un écart entre les genoux de 4cm lorsque les talons sont écartés de 6cm. C’est ainsi que les modèles des pantalons sont calculés.
  2. De nombreux messieurs  ont aussi les jambes arquées. Lorsque les pieds sont accolés, les genoux sont écartés, les jambes décrivent des arcs de cercle.  On appelle cela le genu varum. L’ami Adriano Dirnelli est un exemple typique de cette tenue arquée. Peut être 30% des hommes ?
  3. Enfin, quelques messieurs présentent des jambes à la courbure inverse : les jambes cagneuses.  C’est assez rare, et souvent causé par un surpoids. Les hommes ventrus présentent facilement un cintrement des jambes (comme sous l’effet du poids pourrait-on dire). Les genoux frottent alors que les pieds sont écartés.

Pour corriger ces disgrâces légères, les tailleurs ont développé des astuces de couture. Pour bien faire, c’est à la coupe que ça se passe.

  • Pour un sujet aux jambes arquées, la coupe classique va  être déformée vers l’extérieur au genoux puis vers l’intérieur en bas, c’est assez logique.
  • Pour un sujet aux jambes cagneuses, on fait l’inverse, on déforme le pantalon vers l’extérieur. En fait, ces deux solutions ont tendance à allonger le flanc de la jambe concerné par la déformation, à pivoter le bas de la jambe dans direction voulue. C’est assez bête.

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En retouche, il est en revanche plus compliqué d’intervenir, et les solutions sont moins nettes. En fait, il faut découdre les deux coutures de la jambe, de l’ourlet au genoux environ. Ensuite, il faut déphaser un flanc par rapport à l’autre. Il faut allonger un côté de la jambe et raccourcir le côté opposé. Complexe à expliquer. Faisons un dessin. La jambe dos ne change pas. C’est la jambe avant qui est modifiée. Suivez les crans de montage, ils ne seront plus en face :

  • jambes arquées, on tire sur la couture extérieure et on rentre la couture intérieure
  • jambes cagneuses, on tire sur la couture intérieure et on rentre la couture extérieure.

ILLUS146Le résultat est une vrille légère du bas de la jambe qui se réoriente.

Mais attention, de telles corrections ne valent que si le pantalon est large. C’est assez facile à comprendre, bien que nombreux soient mes clients à ne pas comprendre. Soyons direct : quand la jambe du pantalon est large, on peut faire passer presque les trois types de postures dedans. La jambe flotte, qu’elle soit au milieu, à droite ou à gauche. Il suffit alors d’une correction mineure pour ramener la ligne dans le droit chemin et le rendu est excellent. C’est ainsi que dans les années 50, les pantalons tombaient parfaitement !  Et c’était l’ampleur qui camouflait. La jambe du pantalon pouvait avoir une attitude alors que la jambe à l’intérieur n’en épousait pas forcément les bords. On pouvait débrayer la ligne du pantalon de la ligne de la jambe. Il y avait une triche.

Mais si le pantalon est étroit comme on fait de nos jours (même sur les coupes dîtes classiques), le genoux et le mollet sont bien plus serrés. Où voulez vous tricher ? Le pantalon suit la jambe. Si la jambe est ronde, le pantalon va être rond. C’est impossible de camoufler, le problème est tout bête. Pourtant parfois difficile à faire comprendre. Il est vaguement possible de corriger l’aplomb du pli pour qu’il tombe au milieu de la chaussure, et encore… Surtout que ces modifications à la coupe ont ont des corolaires : la correction des jambes arquées augmente la largeur du genoux et comme on me dit toujours que mes pantalons sont trop larges, je ne le fais pas. A l’inverse, la correction de jambes cagneuses réduit le genoux légèrement. Les pantalons étant déjà assez étroit, je ne préfère pas tenter l’expérience… Dur métier n’est-ce pas!

C’est encore une preuve que l’histoire générale du vêtement fait sens du point de vue de l’esprit d’une époque. Entre 1930 et 1960, les pantalons amples visaient une sorte de perfection visuelle. C’était un état d’esprit général. Il fallait gommer l’imparfait et rendre esthétique la cité et les hommes. Avec l’ère contemporaine, le paradigme est inverse. On est plus naturaliste, prompt à apprécier la variété et l’imparfait. Les jambes sont imparfaites, alors qu’importe, personne ne les regardent. Et on aime être plus à l’étroit, surtout au niveau de la cuisse, rapprochée au mieux. Enfin et surtout, des savoir-faire si pointus sont perdus. Là je théorise, mais c’est la pratique qu’il faut. Et elle est rare, y compris pour moi.

Bonne semaine, Julien Scavini