Pourquoi fait-on des surpiqures?

Il est assez classique de trouver au bord des costumes de légers petits points, en particulier le long du bord devant, du revers, du col et des poches. Ce petit point est un détail technique et historique, devenu maintenant pour beaucoup une question esthétique. Pourtant il est normalement bien utile.

La laine est une étoffe qui possède naturellement beaucoup de gonflant. C’est à dire qu’une fois repassée, malgré un pli marqué au fer, la matière va avoir tendance à l’estomper et à retrouver son état initial. C’est tout l’inverse pour une feuille de papier. Une fois pliée, il sera à jamais impossible de la retrouver plate sans marque. Les fibres auront été cassées. On utilise la laine pour faire des vêtements luxueux, précisément pour cette qualité de gonflant. Le corollaire est que la laine drape bien, qu’elle est fluide.

Seulement voilà, si la laine apprécie gonfler, il est difficile d’obtenir des bords de veste très nets dans le temps. C’est pourquoi depuis des temps immémoriaux, les tailleurs réalisent un petit point au bord pour tenir le pli et la couture. Ainsi, le bord de la veste est d’abord piqué à la machine, puis lors de la mise en place du bord net, une discrète piqure main est exécutée. Idem pour les rabats de poches : le bout de tissu est piqué machine avec le bout de doublure, et lorsque l’on retourne pour façonner un joli rabat, on exécute un petit point.

Ce petit point à la main chez les tailleurs s’appelle « le point perdu ». Car il doit être très très discret et fin, à 1mm du bord pour les vêtements habillés ou à 5mm pour les vestes sports et gros tweeds. Les techniciens parlent eux du « quart de point arrière ».

Toutefois et depuis des décennies, l’industrie a développé des machines pour ne pas avoir à faire à la main ce point long et fastidieux. Deux machines existent : la machine AMF pour American Machine Factory et la machine Columbia. D’où les deux appellations en industrie : point AMF ou point Columbia. Les deux procédés diffèrent, aussi ne sont-ils pas utilisés aux même endroits. Le point Columbia présente à l’envers une succession de chainettes (des points qui s’enchainent les uns les autres, plutôt grossier) alors que le point AMF montre un envers délicat très similaire à ce qui se fait à la main. Ainsi, le point AMF est généralement utilisé pour le bord des vestes et le point Columbia pour poser les doublures ou faire le bord des poches de pantalons. Le point AMF est plus compliqué à mettre en œuvre, car la machine doit d’abord ‘avaler’ une longueur limitée de fil, disons 50 à 70cm seulement, qu’elle restitue comme à la main ; alors que la machine Columbia fonctionne à partir d’une bobine de fil. Le point Columbia est plus économique à mettre en œuvre du strict point de vue de l’industrie.

La surpiqure visible au bord de la veste est donc un point AMF. Parfois, d’une précision difficile à distinguer d’un point main. Si la machine est parfaitement réglée, ce point est très plat. Si la couleur est en parfaite correspondance, alors le point est à la fois très plat et invisible.

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Évidemment, des stylistes en mal d’inspiration ont trouvé drôle à une époque de tendre ce fil, avec pour effet de faire gondoler les surpiqures. C’est devenu un élément de style, d’abord de costumes de créateurs genre Dolce & Gabbana puis des costumes médiocres. La bonne surpiqure ne doit pas gondoler ou très très peu.

Cette surpiqure a un coût important, car elle est longue et précise à faire. C’est pourquoi de nombreux faiseurs l’ont aussi abandonné. Cet abandon purement économique est doublé d’une question de style : un costume sans surpiqure étant parfois considéré comme plus épuré, à l’instar de Dior et de la haute couture. Toutefois, pas de surpiqure est toujours mieux qu’une surpiqure de couleur…

La surpiqure permet à la veste de garder un bord très net, et surtout permet de renforcer la toile intérieure dans le cas de costumes entièrement entoilés. C’est pourquoi les bons faiseurs italiens, Brioni, Pal Zilera, Canali et d’autres ont toujours gardé ce point de détail, plus technique qu’esthétique en fait. La surpiqure n’a réellement de raison d’être que si le costume en entièrement entoilé. Car avec ce procédé artisanal de montage, l’intérieur très fluide ne permet pas à la laine de bien tenir son pli. La surpiqure est quasi obligatoire pour un costume entoilé, pour éviter qu’au but de 6 mois les bords manquent de netteté.

En revanche, lorsque le costume est thermocollé ou semi-traditionnel (un dérivé du thermocollage), la colle présente à l’intérieur de la veste et surtout de son bord tient la laine qui ne bougera pas. Les industriels utilisent un passement thermocollant pour tenir le bord ad-vitam. Dans cette vidéo Youtube, à 2min26, vous verrez une dame appliquer ce ruban collant sur les coutures du devant. A ce moment là, la surpiqure est en effet superflue!

Belle semaine, Julien Scavini

La ligne des jambes

Les corps ne sont hélas jamais parfaits ni symétriques. Un kiné de mes clients m’a un jour dit que le corps grandit alternativement à gauche, puis à droite. Par tranches de six mois, une partie se développe, puis l’autre, entrainant et accumulant alors des retards ou des dissymétries. C’est pour cela qu’assez classiquement, une hanche peut être plus haute que l’autre. Une épaule aussi peut se trouver plus haute ou un bras plus long. Il y a plein de petites nuances de longueurs, infimes ou plus importantes parfois. Deux options s’offrent aux tailleurs : camoufler ces dysmorphies en comblant les creux par de la ouate, ou en restant naturel, ce qui rend visible la différence.

Au delà des différences droite et gauche et des asymétries, un corps présente aussi des postures. Le dos peut être très rond ou vouté, le buste avoir une tenue renversée, etc. Les jambes ne sont pas étrangères à ces problématiques. Bien que ces membres soient plus simples.

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  1. La plupart des jambes sont parallèles, cuisses et genoux se frôlent à peine, les pieds peuvent être accolés sans problématique particulière. La disposition des os est conventionnelle. Un sujet normal a un écart entre les genoux de 4cm lorsque les talons sont écartés de 6cm. C’est ainsi que les modèles des pantalons sont calculés.
  2. De nombreux messieurs  ont aussi les jambes arquées. Lorsque les pieds sont accolés, les genoux sont écartés, les jambes décrivent des arcs de cercle.  On appelle cela le genu varum. L’ami Adriano Dirnelli est un exemple typique de cette tenue arquée. Peut être 30% des hommes ?
  3. Enfin, quelques messieurs présentent des jambes à la courbure inverse : les jambes cagneuses.  C’est assez rare, et souvent causé par un surpoids. Les hommes ventrus présentent facilement un cintrement des jambes (comme sous l’effet du poids pourrait-on dire). Les genoux frottent alors que les pieds sont écartés.

Pour corriger ces disgrâces légères, les tailleurs ont développé des astuces de couture. Pour bien faire, c’est à la coupe que ça se passe.

  • Pour un sujet aux jambes arquées, la coupe classique va  être déformée vers l’extérieur au genoux puis vers l’intérieur en bas, c’est assez logique.
  • Pour un sujet aux jambes cagneuses, on fait l’inverse, on déforme le pantalon vers l’extérieur. En fait, ces deux solutions ont tendance à allonger le flanc de la jambe concerné par la déformation, à pivoter le bas de la jambe dans direction voulue. C’est assez bête.

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En retouche, il est en revanche plus compliqué d’intervenir, et les solutions sont moins nettes. En fait, il faut découdre les deux coutures de la jambe, de l’ourlet au genoux environ. Ensuite, il faut déphaser un flanc par rapport à l’autre. Il faut allonger un côté de la jambe et raccourcir le côté opposé. Complexe à expliquer. Faisons un dessin. La jambe dos ne change pas. C’est la jambe avant qui est modifiée. Suivez les crans de montage, ils ne seront plus en face :

  • jambes arquées, on tire sur la couture extérieure et on rentre la couture intérieure
  • jambes cagneuses, on tire sur la couture intérieure et on rentre la couture extérieure.

ILLUS146Le résultat est une vrille légère du bas de la jambe qui se réoriente.

Mais attention, de telles corrections ne valent que si le pantalon est large. C’est assez facile à comprendre, bien que nombreux soient mes clients à ne pas comprendre. Soyons direct : quand la jambe du pantalon est large, on peut faire passer presque les trois types de postures dedans. La jambe flotte, qu’elle soit au milieu, à droite ou à gauche. Il suffit alors d’une correction mineure pour ramener la ligne dans le droit chemin et le rendu est excellent. C’est ainsi que dans les années 50, les pantalons tombaient parfaitement !  Et c’était l’ampleur qui camouflait. La jambe du pantalon pouvait avoir une attitude alors que la jambe à l’intérieur n’en épousait pas forcément les bords. On pouvait débrayer la ligne du pantalon de la ligne de la jambe. Il y avait une triche.

Mais si le pantalon est étroit comme on fait de nos jours (même sur les coupes dîtes classiques), le genoux et le mollet sont bien plus serrés. Où voulez vous tricher ? Le pantalon suit la jambe. Si la jambe est ronde, le pantalon va être rond. C’est impossible de camoufler, le problème est tout bête. Pourtant parfois difficile à faire comprendre. Il est vaguement possible de corriger l’aplomb du pli pour qu’il tombe au milieu de la chaussure, et encore… Surtout que ces modifications à la coupe ont ont des corolaires : la correction des jambes arquées augmente la largeur du genoux et comme on me dit toujours que mes pantalons sont trop larges, je ne le fais pas. A l’inverse, la correction de jambes cagneuses réduit le genoux légèrement. Les pantalons étant déjà assez étroit, je ne préfère pas tenter l’expérience… Dur métier n’est-ce pas!

C’est encore une preuve que l’histoire générale du vêtement fait sens du point de vue de l’esprit d’une époque. Entre 1930 et 1960, les pantalons amples visaient une sorte de perfection visuelle. C’était un état d’esprit général. Il fallait gommer l’imparfait et rendre esthétique la cité et les hommes. Avec l’ère contemporaine, le paradigme est inverse. On est plus naturaliste, prompt à apprécier la variété et l’imparfait. Les jambes sont imparfaites, alors qu’importe, personne ne les regardent. Et on aime être plus à l’étroit, surtout au niveau de la cuisse, rapprochée au mieux. Enfin et surtout, des savoir-faire si pointus sont perdus. Là je théorise, mais c’est la pratique qu’il faut. Et elle est rare, y compris pour moi.

Bonne semaine, Julien Scavini

Rondeurs et revers

Le devant d’une veste suit une géométrie ancestrale qui malgré les essais des stylistes ne varie guère. A part la veste croisé qui présente un devant rectiligne et un angle droit en bas, la veste droite a toujours le même visuel : une courbe, un méplat vertical au niveau des boutons, puis un revers qui s’épanche vers le col. La courbe du bas de la veste évolue très peu. C’est une forme gauche, enchainement de plusieurs arc de cercles qui s’enchainent par leurs rayons diraient les architectes. Une anse de panier diraient les amateurs de géométrie. Cette courbe plus ou moins aplatie, plus ou moins évasée est très ancienne. Les premières vestes courtes présentent assez rapidement cette ouverture arrondie, certainement créé pour faciliter le mouvement des jambes. A l’inverse, les vestes militaires, qui se finissent souvent à angle droit ‘volettent’ à chaque pas.

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Les vestes au dessin classique présentent généralement un arrondi peu important, presque écrasé. C’est le cas des vestes italiennes du meilleur style comme Brioni. Les faiseurs plus contemporains aiment ouvrir les vestes. Hackett m’a longtemps intéressé pour cette raison. Cela donne plus d’allant aux vestes je dirais. La courbe débute généralement au niveau du bouton du bas, celui qu’on ne ferme pas. Les tailleurs la trace à l’aide d’un sabre, sorte de règle courbe. Un col de cygne, outil aussi utilisé par les architectes fait l’affaire.

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Passé le méplat où sont disposés boutons et boutonnières, le revers se retourne gentiment sur lui-même et file vers le col. Mais le dessin du bord du revers suit aussi une géométrie variable. Lorsque le revers est remis à plat, la ligne du bord peut s’observer et se confronter à la ligne générale du devant de la veste. Classiquement, le revers file dans la continuité du méplat. C’est la façon la plus conventionnelle de tracer une veste. Dessin A.

Il est aussi possible de bomber un peu cette ligne. Cela donnera un revers plus généreux. Les italiens apprécient ce style. Dessin B.

De leurs côtés, les tailleurs parisiens ont développé une sorte de spécificité que je n’ai jamais vu ailleurs. Il s’agit de bomber la base du revers, là où il démarre. Ainsi, lorsque le revers roule, cela amplifie le mouvement. C’est une ligne très caractéristique. Je crois qu’Arnys usait beaucoup de cet artifice. L’effet est très ampoulé, presque précieux et convient assez peu à des vestes simples en tweed. Un costume très habillé convient mieux. Dessin C.

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Cette caractéristique du revers – d’être bombé ou pas – se lit particulièrement lorsque le revers est en pointe. Si la ligne est très rectiligne, cela donne un revers plutôt discret et efficace. C’est typique des modèles de Ralph Lauren. Les revers sont très fins à la base. Un variante assez rare chez les tailleurs. Dessin D. Cela donne presque l’impression que le haut des revers, les pointes s’évasent comme des fleurs qui ploient sous leur propre poids.

Chez Tom Ford en revanche, la ligne est à peine bombé. Elle est plus conventionnelle. Dessin E.

Et chez l’avant-garde italienne du Pitti Uomo, la ligne du revers est très galbé, que le modèle de veste soit droit ou croisé. C’est presque une blague à la fin, tellement les revers sont ventrus. Un style très affecté mais qui plait beaucoup ces temps-ci. Et qui plaisait dans les années 30, on parlait alors des ‘ailes de requin’. Ci-dessous trois croisés. Un très Ralph Lauren-nien, un second canonique, un troisième digne d’un faiseur de Naples.

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Vous le voyez, cette simple ligne peut avoir plein de signification. Pourtant elle est peu de chose. Diantre, l’art tailleur est plein de ressources!

Bonne semaine, Julien Scavini

Les différentes têtes de manches

La ligne des épaules d’une veste signe toujours l’élégance de son porteur dit on. C’est d’ailleurs aussi un signe de reconnaissance d’une veste bien née voire de son origine, chaque tailleur ayant ses habitudes. Les amateurs de beaux vêtements aiment comparer entre les faiseurs le tomber d’une veste et son application à l’épaule. Quand on parle d’épaule d’ailleurs, deux points entrent en jeu, la ligne de l’épaule elle-même et la façon dont la manche se raccorde sur celle-ci, la tête de manche.

Une ligne d’épaule classique est toujours un peu rembourrée. C’est le fameux padding, qui se traduit par rembourrage ou épaulette. Oui, une veste a toujours une épaulette faite de ouate. Pendant longtemps, cette épaulette était généreuse, environ 2cm pour donner une carrure importante au bonhomme et tricher un peu sur sa largeur réelle, en mieux. Cette allure d’armoire est caractéristique des vestons classiques des années 30 à 90. Ceci dit, les grands tailleurs anglais ont toujours apprécié les rembourrages légers, disons 1cm. L’épaule est plus naturelle. Mais attention, les os du client sont là. Et plus vous retirez du rembourrage, plus les problèmes apparaissent, malgré le talent du coupeur. Un os ne se rabote pas. Mais il s’égalise avec de la ouate. Voyez ci-dessous une fine épaulette et le résultat une fois installée.:

Ensuite, il y a la tête de manche. J’ai souvent parlé de la façon de poser une manche. Un art qui requiert une expertise haut de gamme. Car la manche est plus grande que l’emmanchure. Cela s’appelle l’embu. Il faut pousser ce tissu en trop à rentrer sur lui-même, pour qu’ensuite une fois montée, la manche se développe en volume et donne … une belle tête de manche.

Pour soutenir cette tête de manche, les tailleurs disposent à l’intérieur de celle-ci des feuilles de toile et de ouate découpées suivant une forme caractéristique pour obtenir un beau volume. Ces feuilles s’appelle la cigarette. C’est la force et la façon de mettre en place la cigarette qui soutient l’embu et fait gonfler la tête de manche. Voyez ci dessous, une cigarette simplifiée et sa mise en place à l’intérieur de la manche, ce qui fait gonfler celle-ci.

Seulement voilà. Obtenir un volume à la Cifonelli est difficile et ne s’industrialise que difficilement. Surtout, les vestes conçues en usine sont toujours repassées en fin de process. Pour aller vite, songez que ce n’est pas un ouvrier qui le fait avec un petit fer et une patte-mouille ; des presses automatiques robotisées existent depuis très longtemps. Comme un casque pour permanente chez les coiffeur, un casque s’abaisse sur la veste et en repasse d’un coup tout le haut, têtes de manches, épaules et col. Le but est de donner de la beauté à la veste pour qu’elle se vende bien. Cela s’appelle dans le jargon l' »hanger appeal », soit l’allure sur le cintre.

Le problème de ce repassage sous presse est que les têtes de manches sont bien souvent écrasées. Dès lors il est difficile d’obtenir un beau roulé de la tête de manche sur des grandes séries.

Ainsi, très tôt, les industriels ont développé une autre manière de monter la manche, en faisant une couture ouverte. De cette manière, le volume de la tête de manche disparait. La ligne d’épaule est plus naturelle.

Cet esprit plus naturel a très vite plus aux clients qui ne goûtent – je m’en rend compte – que rarement le volume de la tête de manche. Ce style de montage, dit à épaules rondes, est typique de maisons comme Hugo Boss qui ont internationalisé ce style moins travaillé. En fait, cette façon de poser les manches a deux origines qui se rejoignent au bon moment : la capacité industrielle et la volonté des gens. D’un côté donc la capacité à maintenir un grade de qualité optimal sur de très grandes séries pour un coût maitrisé et de l’autre le goût des consommateur pour des vêtements moins apprêtés, moins structurés.

La plupart des usines qui conçoivent des séries ou des demi-mesures font par défaut des têtes de manches rondes appelées parfois têtes de manches repassées ou écrasées. Avoir une tête de manche qui se développe en volume est plus rare, plus difficile à obtenir, particulièrement dans les fabrications thermocollées où la reprise en sous-œuvre de la toile est moins important qu’en entoilé intégral.

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Des vestes bas de gamme ou moyen de gamme donne parfois l’impression à l’achat d’avoir une belle tête de manche volumineuse, qui ne résiste pas. Après quelques semaines, la tête de manche est raplapla, elle n’est pas assez construite à l’intérieur pour durer dans le temps.

Enfin il y a l’épaule napolitaine, qui va encore plus loin. Ici, la couture de la manche est complètement couchée ce qui donne une allure de chemise. A ce niveau, il existe mille variation de la tête de manche napolitaine, chaque tailleur italien ayant sa façon de faire. Certains font des épaules larges qui s’effondrent car sans épaulettes. D’autres font des épaules étroites qui rendent très rond le passage du bras. Certains y font des fronces et d’autres non… Y’en a pour tous les goûts!

Une chose est sûre, l’épaule ronde est le compromis industriel de l’épaule napolitaine. Une allure souple mais une construction plus aisée et standardisée. Car l’épaule napolitaine n’est pas facile du tout à réussir. En plus elle ne convient pas à toutes les morphologies. L’épaule ronde avec son petit volume de ouate est plus universelle !

Bonne semaine, Julien Scavini

Paul Stuart

En marge de mon court séjour aux Etats-Unis, je n’ai pu m’empêcher d’observer les américains dans leurs vêtements. Tout du moins deux types d’américains : la classe aisée travailleuse à Washington et les touristes aussi aisés et souvent plus âgés croisés sur les autres sites.

De manière générale, le costume est une institution sérieuse aux USA. Dès le plus jeune âge, les garçons sont habitués à porter au moins un blazer et une cravate. C’est normal et important chez eux. Dès lors, cette convention sociale suit à l’âge adulte. Tous les américains savent ce qu’est un tux’ (comprenez tuxedo, le smoking) qu’ils portent pour fêter la fin du lycée (high school)et le bal qui va avec. Ainsi, porter une veste et une cravate ne les effraie pas. J’aime cet état d’esprit, une tenue pour chaque circonstance. Ils savent ainsi aisément passer du costume aux tenues plus décontractées, des souliers en cuir aux Nike.

Les boutiques américaines sont toujours très achalandées. J’aime toujours lorsque je suis là bas visiter des enseignes typiquement locales, comme Jos. A. Bank, qui vend de la camelote d’un goût très sûr. Une marque qui pourrait plaire aux parisiens, chic et pas cher. Il y a aussi Vineyard Vines dont les boutiques sont de véritables confiseries tant les couleurs sont joyeuses et acidulées. Et quel bonheur de voir de nombreux! messieurs porter le papillon avec le costume. Ici, j’en croise un par an et encore.

http://www.josbank.com/              et                http://www.vineyardvines.com/

Au delà du style très BCBG (plutôt d’ailleurs propre à la côte Est, à la vieille Amérique, la Californie étant plus libérée de ces conventions, et encore…), la notion de confort est assez différente de l’Europe. Les jeunes qui se fournissent chez Gant, J Crew, Hilfiger et autres maisons chics, portent plutôt ajusté. Les coupes sont slim mais pas autant qu’ici, notablement pour les pantalons, plus évasés là bas. Les messieurs plus âgés aiment le confort. Le vrai. Les vestes sont généreuses et les pantalons souvent à pinces. J’apprécie beaucoup cette façon de porter, non étriquée. Regardez Emmanuel Macron, tout freluquet dans son costume de garçonnet. Cela fait plaisir à voir.

En revanche, cette volonté de confort est poussée trop loin en ce qui concerne les souliers. Ils usent et abusent des godillots en cuir très larges, patauds avec des semelles en gomme. Vraiment, c’est le point décevant. J’avais déjà soulevé ce point en 2015. Bon il reste mon chausseur exclusif, Alden.

Question tarif, les américains ont une large palette d’offres. Bien sûr les importations massives permettent à certains costumes d’être vendus 199$ avec une chemise et une cravate. Les bons costumes semi-traditionnels tournent autour de 800/1000$ soit la même chose que chez nous. Mais ils achètent aussi beaucoup de costumes italiens bien plus chers, disons entre 2500 et 3000$, les grands magasins présentent de nombreuses marques dans cette gamme de prix. Je crois que les droits d’importation sur un costume tournent autour 20%, expliquant déjà une part du prix.

Dans cette gamme haute se situe mon magasin préféré, Paul Stuart. La maison est ancienne, sa fondation remontant à 1938. A l’époque, Ralph Ostrove fonde à New-York la maison qu’il appelle du nom de son fils Paul Stuart Ostrove. Spécialisée dans les beaux vêtements pour Homme, la griffe attire dans les années 60 les élégants de la jet-set : Fred Astaire, Mel Brooks, Cary Grant, Paul Newman ou Frank Sinatra. Au fil de son histoire, elle agrandit sa boutique historique, située à l’angle de Madisson Avenue, d’une surface de 5000 m2 actuellement ! Ralph Ostrove décède en 2010. Mais l’entreprise était depuis un certain temps entre les mains de Clifford Grodd, une personnalité du chic new-yorkais et beau-fils du fondateur. Un département vêtements Femme est ouvert dans les année 70.

La boutique de New-York que j’avais eu l’occasion de décrire il y a deux ans a un charme fou. C’est un lieu suranné, hors du temps, une maison comme je les aime. Pour autant la poussière n’est pas tombée, les coupes et les couleurs sont éclatantes, les détails et le style recherchés. La barre est très haut placée. Pour une clientèle exigeante mais aussi connaisseuse.  Il faut savoir porter du Paul Stuart. Les couleurs sont riches et les mises très pointues. Les cravates sont l’expression de ce goût. Bret Pittman, assistant manager m’a soufflé que les cravates avec d’énormes motifs cachemire étaient les plus vendues, surtout auprès des jeunes. D’ailleurs la ligne Phineas Cole a été créée pour proposer des coupes plus ajustées et vise une clientèle plus jeune. La maison a inauguré des boutiques à Chicago (prochaine visite?…) et à Washington récemment. Elle est également distribuée massivement au Japon. D’ailleurs, après le décès de Clifford Grodd en 2010, Paul Stuart a été vendu au partenaire Japonais, pour je l’espère, garder intact l’esprit décalé-chic de l’enseigne.

https://www.paulstuart.com/

Quelques images sur Google

A Washington, j’ai pris en photo les vitrines, comme j’aimais le faire pour Arnys. Un témoignage unique d’un goût et d’une mise en scène unique. Je n’ai pas été autorisé à faire des photos à l’intérieur hélas (flûte!)

Vous vous demandez certainement à quel prix sont vendus ces merveilles ? Aux tarifs américains ai-je envie de vous répondre. C’est normal mais pas délirant. Les vêtements sont tous entoilés et très qualitatifs. Ils sont fabriqués en Italie, au Canada (à Montréal) et aux USA (chez Oxxford Cloth). Les volumes petits imposent de tels prix au détail autant que les lieux et la clientèle visée (donc le service). Ces quelques pages du catalogue de printemps présentent de belles mises.

Belle visite ! Et bonne semaine, Julien Scavini.

Retour des USA

Chers amis, j’ai pris cinq jours de congés durant lesquels je suis parti découvrir la Virginie. J’ai passé une journée à Washington, la capitale américaine où je suis allé m’acheter une paire d’Alden (obligatoire!) et visiter mes boutiques préférées, Brooks Brothers (un peu décevante) et Paul Stuart (exaltante). J’y reviendrai dans un article lundi prochain.

J’apprécie beaucoup la capitale fédérale pour son aspect ordonné, son architecture grandiose et sa propreté notable. Tout du moins pour ce qui est du centre. Le climat en cette saison y est plaisant, 31°c tous les jours. L’été y est irrespirable.

J’ai pris le temps aussi de visiter le Musée d’Art Américain. Équipement rattaché à la fondation publique Smithsonian, il est gratuit. Je tenais à cette visite pour découvrir le tableau d‘Albert Bierstadt : Among the Sierra Nevada, de 1868. Une splendeur bien qu’un peu pompier. Le format est impressionnant et le niveau de détail frappant. Je suis resté longtemps en admiration. Évidement, je ne pouvais pas manquer les Hopper exposés.

Ce musée avant d’être le réceptacle des Arts Américains était le bureau des Brevets. Isaac Singer y breveta sa machine à coudre, une révolution, en 1851. Le modèle ci-dessous exposé date de 1854. Diantre ! D’ailleurs dans un autre musée d’une petite ville, j’ai appris que le prêt à porter a été développé dès les années 1800 mais qu’il tombait toujours très mal à cause des mensurations imprécises ou inconnues. C’est la guerre de Sécession (1861-1865) qui a permis d’obtenir des statistiques et des barèmes de mesures fiables. Car il a fallu habiller les 3 millions de soldats, ce qui est énorme pour l’époque, même en Europe.

Après ces charmantes visites, j’ai mis les voiles plus au sud, pour aller découvrir Mount Vernon, la demeure de George Washington (1732-1799). Premier président américain, il vivait dans un charmant manoir, en fait le centre d’une entreprise prospère : une plantation. Ce concept est assez étranger à l’Europe, où les châtelains, s’ils étaient fermiers, n’en faisaient pour autant pas étalage. Au contraire ici, les bâtiments de fermage, le potager font partie de l’ordonnance du lieu et Washington était un fermier actif, organisant son exploitation couvrant plusieurs milliers d’hectares. Il n’était ni prince, ni bourgeois, mais un fermier enrichi. Et un grand général. Sur les rives du Potomac protégées de toute construction, l’endroit est charmant. Il est enterré sur place.

Encore un peu plus au sud se trouve la ville historique de Williamsburg. Fondée en 1638, c’est une des plus anciennes villes des États-Unis, à deux pas du lieu-dit Jamestown où les premiers anglais se fixèrent sur la côte américaine. Le collège de William & Mary créé en 1693 est l’un des plus anciens site universitaire américain toujours en activité. Thomas Jefferson y fut formé. Une partie très importante de la ville est conservée intacte, que ce soit les maisons, le palais du gouverneur du Roi (Guillaume III d’Angleterre – 1705) ou le Capitol  (1720). Mieux, la plupart des maisons ont été rachetées par le musée, qui les occupe avec des artisans qui travaillent comme à l’époque et expliquent leurs faits et gestes, le tout en habits d’époque : le tailleur, le bottier, l’imprimeur, les menuisiers qui construisent comme à l’époque, la taverne etc… Ce site est époustouflant, par sa grandeur déjà et la minutie de la mise en scène. Les américains ne font rien à moitié.

Enfin, un peu plus vers l’Ouest en allant vers le Kentucky se trouve la ville de Charlottesville où fut fondée par le président américain à la retraite Thomas Jefferson (1743-1826) l’Université de Virginie. Le troisième président Thomas Jefferson fut ambassadeur en France jusqu’à la Révolution. Grand amateur de culture européenne, il s’est passionné pour l’architecture antique et fonda d’une certaine manière une École américaine d’architecture. Son style néo-classique mélangé à la brique rouge et au stuc blanc a défini ce que les américains appellent le style fédéral. A la même époque en Europe et en France le néo-classicisme est aussi apprécié, mais il n’a pas la même patte, liée aux particularités locales et au climat.

Jefferson est rentré de France où il comptait de nombreux amis dont La Fayette avec l’envie et le goût de notre pays. Il a ramené avec lui de nombreux meubles, bustes et tableaux, une adoration pour notre cuisine et surtout son vin qu’il faisait importer en quantité. Très jeune, il a hérité d’une immense plantation, comme Washington. Sa vie durant il a fait prospérer cette exploitation agricole. Et au centre de celle-ci, sur une petite colline appelée Monticello, il a bâti son manoir. C’est l’œuvre de sa vie classée au patrimoine mondial de l’Unesco. Cette architecture reprend tous les thèmes qui lui sont chers en s’inspirant beaucoup des palais qu’il a fréquenté à Paris, dont l’hôtel de Salm.

Les photos à l’intérieur étant interdites, je ne peux vous en montrer. Les salons n’ont rien du faste européen de l’époque. Les modénatures sont simples. Il n’y a pas de très grands maîtres d’Art capables de décorer les intérieurs. Cela donne une humeur plus bourgeoise qu’aristocratique, une simplicité américaine en somme.

Après cela, je suis remonté à Washington prendre mon avion, en traversant le parc national de Shenandoah, montages magnifiques et extrémité sud des Appalaches.

Voilà pour ce rapide petit tour de la Virginie. La semaine prochaine, je vous parlerai de la maison Paul Stuart, il y a à dire.

Belle semaine, Julien Scavini