Les boutiques de Vienne

Je n’étais jamais allé à Vienne auparavant et j’ai été tout à fait ravi de cette visite. La capitale autrichienne est charmante, élégante et bien ordonnée. De petite dimension, elle est facile à découvrir, du moins pour ce qui est du centre historique. Et puis surtout, elle n’est pas bruyante et encore mieux, elle est propre. Enfin à côté de Paris, c’est la Lune! Un bref, une ville idéale pour se reposer. Quand aux collections Habsbourg, elles sont renversantes d’intensité! L’aile Kunstkammer est délirante de beautés!

J’ai été tout à fait intéressé par les nombreuses boutiques pour homme. Évidemment, comme toutes les capitales mondialisées, on retrouve Zara pas loin de Vuitton, Hermès à deux pierres de Tommy Hilfiger. Mais là, j’ai trouvé que la concentration de belles boutiques indépendantes était plus importante. Et qu’elles vantaient bien souvent une belle et traditionnelle élégance masculine. La ville regorge de théatres, d’opéras et de salles diverses, y compris pour danser. La tradition du smoking et même de la queue de pie y est encore vivace. D’où un certain nombre de boutiques proposant de merveilleuses panoplies « white tie » ou « black tie« . Et il n’est pas rare de croiser de petits groupes ainsi vêtus à la nuit tombée. Encore une fois, un monde de différence avec Paris où beaucoup se rendent à Bastille en chemisette claquettes. Quel plaisir civilisé!

D’autant que les autrichiens semblent avoir de l’argent, ou du moins sont-ils peut-être moins avares que les parisiens. Les prix affichés dans les boutiques sont conséquents. Certes je n’ai jugé que sur l’hyper-centre, mais voir des vestes affichées en vitrine au dessus de 1500€ est bien rare à Paris. Les antiquaires étaient de très bon niveau aussi.

Je m’étais amusé il y a plusieurs années à prendre en photos les élégantes boutiques de Trévise, ville située à côté de mon fabricant italien que je visitais alors, Sartena. Du coup j’ai eu l’idée de faire de même. Pour montrer que le classicisme vestimentaire n’est pas un vain mot. Et qu’il est encore possible de faire du beau. Je m’excuse pour la qualité des photos, je n’avais pas amené le gros appareil de la boutique. Et mon iphone n’est pas jeune.

Je commence avec un première série diverse, dont le grand tailleur Knize. Et ensuite, je vous présenterai une boutique coup de poing. Un choc de style et d’allure. Un bonheur viennois!

 

Commençons par Stepanek Herrenmode, au 6 de la rue Kärntner Ring. De bon aloi et bien présenté.

 

Chez Gino Venturini, au 9 de la rue Spiegelgasse, les tenues de soirées sont superbes, comme du reste chez Alfred Müller au 7 de la rue Tegetthoffstraße. Un petit air d’Apparel Arts! Quel enchantement.

 

Chez House of Gentlemen, au 11 Kohlmarkt règne un petit air italien dans les accords. Une fantaisie légère et beaucoup d’allure dans les présentations!

 

Enfin, passons chez le tailleur Knize, prononcez « Knijé ». La maison est célèbre et reconnue depuis 1858. La boutique historique en marbre noire et l’intérieur qui se poursuit sur tout le premier étage a été entièrement conçu par l’architecte Adolf Loos dont j’aimais beaucoup le travail alors étudiant en architecture. C’est un moderniste qui refusait l’ornement mais qui paradoxalement travaillait tout de même beaucoup la matière et le langage architectural.  L’ornement sans l’ornement…! Il y avait un peu d’Art & Craft chez lui. Il évoquait aussi beaucoup le ‘cosiness‘ anglais et ses intérieurs pouvaient être tout à fait intimes et vivables à l’inverse des grands modernistes. Il a construit à Paris la maison de Tristan Tzara à Montmartre. Un architecte curieux et tourmenté je crois. Les intérieurs de la boutique Knize que je n’ai pas pu prendre en photo sont sur google et présentent encore les menuiseries et le fond vert d’époque.

Longtemps présent à Paris, d’abord au 149, avenue des Champs Elysées puis au 10, avenue Matignon (fermé en 1972), Knize était aussi installé à New-York (fermé en 1974). Son parfum Knize 10 est un classique parmi les classiques pour hommes. La maison coupe encore sur-mesure mais vend surtout du beau prêt-à-porter, étiquetté maison ou de tiers de qualité, comme Brioni. Quelques beauté comme cette robe de chambre et cette queue de pie parfaitement coupée :

 

Pour information, quelques prix. Et une boutonnière cousue main sur une veste Brioni :

 

Voilà pour cette première partie.

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Lorsque j’ai fait toutes ces photos, je croyais avoir tout vu et en avoir déjà assez. Et puis, un autre soir, au détour d’une place près de mon hôtel, j’ai été littéralement scotché par une dernière et très grande boutique. Wilhelm Jungmann & Neffe. Un choc total devant tant de beauté. J’avais devant moi le Charvet local. La maison ne vend pas de vêtement, seulement des accessoires pour homme et femme et du tissu à la coupe. Elle se fournit en draperie auprès des meilleurs tisserands mais refuse de dire lesquels. (J’ai bien vu du Loro Piana). Je ne vous parlerais pas de prix, ce serait offensant pour la maison, mais ils sont raisonnables. J’ai passé beaucoup de temps chez Wilhelm Jungmann & Neffe à prendre ces nombreuses photos, dont hélas je ne suis pas très content. Les décors très sombres et les globes lumineux sont difficiles à cerner photographiquement.

Je n’ai pu m’empêcher d’acheter un joli nœud papillon pour remercier cette institution de 1866 d’exister encore. Et j’en suis tellement heureux. L’atmosphère parfaitement surannée et les poêles au milieu de l’espace sont un ravissement. Une incongruité du monde moderne. Simon Crompton de Permanent Style avait aussi décrit sa surprise devant ce joyaux de l’ancien monde. Voyez plutôt! Admirez.

Déjà les vitrines disent qu’il se passe là quelque chose… :

 

Ensuite, on ose pousser la porte. Discrètement, on ne voudrait pas déranger.

 

Les yeux ne savent plus où regarder. Un paradis sartorial n’est-il pas?

 

Enfin, la collection de cravates et d’autres accessoires est une explosion de couleur. Un feu d’artifice gourmand. L’esprit n’en croit pas ses yeux. Le croyez-vous?

 

De grâce, si vous passez à Vienne, allez y acheter un petit quelque chose. Pour faire perdurer encore cette maison, qu’il serait bon de marier à Charvet je crois!

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Voilà de quoi faire des rêves élégants! Belle et bonne soirée, Julien Scavini.

Arnys & moi. Le livre

Fin 2019 sortait un livre confidentiel, dont j’appris l’existence par hasard : Arnys & Moi de Philippe Trétiack, aux éditions Plein Jour. Un petit raout a même eu lieu dans une librairie chic du 7ème arrondissement, en présence de nombreux clients de la maison défunte. A Noël, je me suis donc fait offrir ce livre, 153 pages pleines de promesses…

L’auteur, Philippe Trétiack, 66 ans, fait amusant, est architecte comme moi. Urbaniste et historien de l’art en plus, il embrasse finalement la carrière de journaliste reporter. A ce titre, il tient la chronique architecture de Beaux-Arts magazine. Immédiatement, je me dis, « aïe ». Beaux-Arts, ce n’est pas tout à fait ma chapelle. Comment diantre a-t-il pu atterrir sur un tel sujet ?

Je me suis intéressé à l’éditeur, Plein Jour. Cette maison a été cofondée en 2013 par Sibylle Grimbert et Florent Georgesco, et est aujourd’hui dirigée par … Sibylle Grimbert. Tiens donc, la fille de Michel Grimbert, l’un des deux frères Arnys. Une maison d’édition, cela coûte cher. Un an après la fermeture d’Arnys… Donc, ce livre est probablement une commande. Belle idée. Mais sans images ?

Première page du livre, petite mention d’accueil : « Je n’y suis jamais entré. Je n’y ai jamais rien acheté. Et maintenant c’est trop tard. » Dont acte. Il est vrai que les quelques photos de l’auteur me confirmaient déjà cela. Mais alors, est-ce bien un travail sérieux sérieux ?

Relativement court, Arnys & Moi s’avale rapidement et avec plaisir. Les chapitres sont relativement brefs et s’enchainent plus ou moins chronologiquement, tournures de phrases rapides, un brin d’humour bien distillé, quelques tournures géniales.

Parti-pris de l’auteur : il décide d’entrelacer l’histoire des ‘Grünberg’, juifs d’Europe de l’Est ayant fuit les pogroms pour la douce France au début du XXème siècle, avec son propre récit familial. Il fonde cette comparaison permanente sur la similarité des personnes et des métiers, pour mieux faire briller les ‘Grimbert’, nom francisé à une époque où cela se faisait. Car la famille de Philippe Trétiack dirige rapidement son activité commerciale vers le petit textile, l’ordinaire et presque le minable, quand les Grimbert voient loin, voient beau. Au premier abord, l’idée sonne bien. Il y a de l’humour là-dedans, revendiqué par l’auteur.

Toutefois et rapidement, on se lasse. L’histoire difficile et triste des juifs en Europe devient le corps du récit au début du livre. On finit par croire au hors-sujet. Heureusement, comme sur l’autoroute pour ne pas s’endormir, il y a les péages. Là il y a Arnys. J’ai vite fini par lire en diagonale tous les passages sur la famille Trétiack, pour ne poser mes yeux fermement sur le papier que lorsqu’un Grimbert est évoqué.

Au fil du texte, je finissais par me demander, en homme pratico-pratique que je suis, pourquoi diantre avoir choisi d’entremêler ces récits. La seule idée qui me soit venue est, qu’au fond, peut-être, les Grimbert n’avaient pas grand-chose à dire. Arnys y est distillé avec parcimonie, quelques dates, quelques chiffres. Avant les années 70, difficile de se faire une idée de ce qu’était vraiment Arnys, à part un tailleur et habilleur pour messieurs vaguement fantaisistes.

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Arnys, descendante d’une boutique nommée ‘Loris’, c’était une sorte de Old England rive gauche. Les Grimbert, père et oncle des actuels, voulaient importer la belle Angleterre, ses couleurs et ses matières. Au point même que la graphie évolua parfois et devint « Arny’s ». Rien à voir avec ce style français que l’on cherche désespérément. Toutefois, à partir du milieu du livre, pour l’époque contemporaine, l’auteur est moins avare en détails. Mais rien encore d’extrêmement solide. Page 51, L’APPEL DE LA FORESTIERE. Les yeux s’ouvrent grand, le cerveau sartorial est en ébullition. Soufflet froid, on en apprend très peu. Est-ce que Le Corbusier a vraiment porté ce vêtement, on finit par en douter. Contre-sens même page 55, lorsque l’auteur décrit le revers taillé ‘en oreille de cochon’ dessiné par le tailleur Orlandi. En fait un cran parisien pour vestes de costume, pas pour forestière. L’auteur s’est trompé de chapitre. On ne peut l’en blâmer, c’est plutôt technique.

Au fil de l’ouvrage, je m’agaçais de plus en plus. Je bouillonnais même. Philippe Trétiack passe une telle brosse à reluire aux Grimbert, une généalogie de génies, que je me demandais vraiment quel était l’objet du livre. Cette haute aristocratie juive de la Rive Gauche était merveilleuse. Encore mieux, elle était vaguement de gauche. Le summum ! Les années Mitterrand furent fastes, hélas l’homme préférait Cifonelli. Distribuer l’Humanité à la sortie du métro Mabillon en portant cachemires épais et tweeds moelleux, un paradigme pour les Grimbert et un bonne part de leurs clients.

Ces clients d’ailleurs, sont cités par l’auteur et figurent en bonne place dans le livre. Certains sont décrits plus précisément que d’autres, comme ce serveur japonais du Flore. Il gagne peu, il dépense beaucoup pour Arnys. L’heureux homme. Peu d’histoires croustillantes tout de même, c’est dommage. Quelques noms que l’on connait déjà, Pierre Bergé, Serge Moati, François Nourissier, Gabriel Matzneff, François Pinault, Aquilino Morelle, mais rien de très consistant. On ne dit pas. On ne parle pas chiffre. On reste courtois.

Ah si, honte au livre, deux chiffres sont évoqués. Le salaire du chef tailleur, Karim Rebahi, « ce petit jeune sorti de sa cité« , il fallait bien un petit cliché de gauche, gagne 100 000 euros. Moi, je trouve que c’est une crasse de dévoiler cela. Encore pire, abject. Le procès-verbal de l’audition de François Fillon, où chaque dépense chez Arnys est mentionnée. Franchement…

Philippe Trétiack décrit un Arnys incarnant le beau, le génie textile, le goût Rive Gauche. « Hermès, c’est très palefrenier à côté« . On finit par y croire. Et au fond, pour moi, adorateur d’Arnys, ce n’était que me le confirmer. Mais le livre en fait tellement sur le sujet, que par esprit de contradiction, je finissais par prendre mes distances. Jean et Michel Grimbert sont portés aux nues. Le livre est une vraie œuvre à leur gloire, seulement tempérée par le fripier Amar qui, interrogé, remet tout ce petit monde à sa place par ses citations lapidaires. Génial.

Soit. Jean et Michel avaient un goût stratosphérique. Onction suprême, ils refusèrent d’avoir Jean-Marie Le Pen pour client, de vrais gens du monde. Ce qu’ils dessinaient frisait le divin. J’en conviens. Ils ont dü lire Emmanuel Lévinas dans leur jeunesse, philosophe de la trace. Eux cherchaient à « extraire l’éternel du passager », tout un programme vestimentaire. Une hauteur de vue. Un rêve, un poème, une extase. Oui le livre en parle bien. Avec brio.

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à gauche, Jean Grimbert et à droite, Michel Grimbert

Et so what. Pour quoi ?

Pour avoir tout abandonné en rase campagne ! Pour avoir vendu ! Pour avoir vendu à qui ? A LVMH. Quiconque s’intéresse un peu au luxe sait que rarement Bernard Arnault touche à ces vieilles maisons avec délicatesse. Demandez à Olga Berluti ou aux Vuitton. Demandez aux Guérrand-Hermès s’ils en voulaient dans leur capital ! Franchement, tant d’esprit, tant de succulence… pour ça. Une capitulation sur l’autel des grandes puissances actuelles. Distiller tant de bon esprit de gauche, pour finir par toucher un chèque, et s’installer confortablement en Belgique. Ce petit ilot de goût, si loin de la standardisation mondiale, si loin du luxe formaté, comment-a-t-il pu disparaitre ? Comment les Grimbert ont-ils osé faire tomber le couperet. Michel Grimbert a une fille, Sibylle, auteure et éditrice, ainsi qu’un fils. « Ils étaient prêts à reprendre » nous apprend Philippe Trétiack. Alors ?

J’ai lu ce livre avec contrariété, je le finis énervé. Déçu. Si c’était si beau, c’est un sacrilège d’avoir tout abandonné !

Ci-dessous, quelques extraits que j’avais repéré au fil de ma lecture :

Bonne semaine, Julien Scavini

Ralph Lauren

On me demandait récemment quel était mon couturier préféré ? Question difficile de prime abord. Et puis d’un trait j’ai répondu ‘Ralph Lauren’. J’ai été assez spontané mais il m’a fallu plus de temps pour dire pourquoi. D’abord, pour l’humeur distillé par les collection et surtout… par les boutiques! Quel voyage à chaque fois, un décorum merveilleux! Ensuite et surtout, pour la pérennité de l’idée dans le temps, sa permanence dans la discours et le style.

La maison Ralph Lauren a fêté ses 50 ans  le 7 septembre 2018 lors d’une immense soirée à Manhattan. Et je l’ai appris récemment, un gros livre de photos retraçant l’histoire de l’enseigne est alors sorti. Je suis donc allé à l’immense boutique du boulevard Saint Germain pour me procurer l’ouvrage. Et quel pavé! 530 pages en grand format. Vraiment, voici une maison qui ne fait pas les choses à moitié, d’autant qu’il est fourni dans un cabas en toile imprimée Ralph Lauren. Du beau, du très très beau. L’occasion idéale de dépiauter le livre pour vous en conter l’histoire.

Ralph Lifschitz, le vrai nom de Ralph Lauren, est né le 14 octobre 1939, dans le Bronx à New-York. Il est le plus jeune d’une fratrie de quatre. Très sportif, il se passionne pour le basket et le baseball et rêve de devenir Joe DiMaggio. Ses photos jeune adulte présentent certes un homme pas très grand mais très costaud. Une certaine idée du vêtement de sport flotte alors dans son esprit. Question style, c’est dès l’enfance qu’il devient observateur intéressé, une chaussure en suède par là, un blouson varsity college ici. Avec son grand frère dans les années 50, ils écument les surplus militaires à la recherche de vestes safari ou de vestes utilitaires de la navy. Il forge à cette époque son goût, entre Frank Sinatra, Cary Grant, Mickey Mantle, Roosevelt ou Kennedy. C’est avec son frère qu’il change de nom et trouve chez Lauren Bacall un nom à la consonance plus White Anglo-Saxon Protestant.  En 1964, il épouse Ricky Low-Beer, dont les parents venaient d’Europe. Ils ont trois enfants, deux garçons Andrew et David, et une fille Dylan. Ils sont toujours ensemble.

Ralph Lauren n’a pas eu de formation textile. A 19ans, alors qu’il prenait des cours du soir, il travaillait le jour dans un bureau d’achat, un peu plus tard à mi-temps chez Brooks Brothers puis pour une marque de cravate respectée Beau Brummel. Ses collègues dit-il « étaient habillés très traditionnellement ». A l’inverse, lui aimait fréquenter le tailleur pour trouver des tissus spéciaux qu’il faisait couper en costumes au revers larges et aux deux fentes hautes.

L’aventure textile démarre en 1967. A 28 ans, il rêve de prendre les rênes de sa propre activité. Il cherche alors à inventer une nouvelle ligne, « sa ligne ».  Il trouve un nom, ‘Polo’, dont il aime le côté « tweedy et sophistiqué ». Il convint un tisseurs de Cincinnati, Ohio, de l’aider. Au début, sa société n’est qu’un tiroir au sein du showroom de cette compagnie, dans l’Empire State Building et il livre lui même les cravates qu’il dessine. Mais il a des clients prestigieux : Paul Stuart, Neiman Marcus, Bloomingdale’s. En une année, il vend pour 500 000$ de modèles  « non-traditionnels, flambloyants et dandyfiés. J’adorais les cravates larges. J’en avais vu de très stylées comme celles du Duc de Windsor ou dans les films et magazines des années 30. Je me souviens avoir trouvé un petit atelier de couture et un soir de Thanksgiving, de me retrouver à coudre moi-même les étiquettes avec Ricky et ses parents.  »

La nouveauté vient de la taille des cravates, énormes pour une époque encore très emprunte de ce style si étroit typiquement années 60. A l’époque la norme est au petit, costumes étroits, vestes courtes et un peu carrées, pantalons cigarettes, cravates fines, à la MadMen. Car en fait, il est là le génie de Ralph Lauren. De nos jours, noyée dans les styles les plus divers, la mode se lit difficilement. Mais à l’époque, les costumes, les coupes, les couleurs, tout est sage. C’est encore presque l’après-guerre. Mais la reconstruction se termine et le monde s’apprête à tomber dans l’époque contemporaine, en bref, dans les années 70. Ralph Lauren se retrouve parfaitement positionné pour apporter son style et une nouvelle vision. Et cette vision, c’est celle de l’exagération, du grand style extravagant et démonstratif des années 70. Regardez un épisode de Columbo et vous verrez ce style, ces revers dit ‘pelle à tarte’, ces gros nœuds de cravate, ces pantalons à gros tartans.

Flairant le filon, Ralph Lauren lance en 1968 une ligne complète pour homme uniquement. Il voulait « de la romance et de l’excitation. » Il voulait être traditionnel  mais en même temps trouver quelque chose « qui l’excite », d’où son concept de ‘new traditionalism’. Le couturier Bill Blass dit d’ailleurs en 1970 « c’est le seul designer chez qui je trouve autant de confiance en soi que chez moi. » Une journaliste rapporte alors qu’il cherche à fondre le sens de la qualité et des traditions européennes avec la sensibilité américaine pour le sportwear et la façon de vivre.

1970 marque le début de la consécration, lorsque le grand magasin Bloomingdale’s propose à Ralph Lauren d’ouvrir son propre corner, une première ! C’est Marvin Traub, alors directeur du department store qui sent le vent venir et lui donne cette chance unique. Le succès est énorme. Les éléments de décoration du style Ralph Lauren sont déjà là : comptoir en bois, lambris aux murs, parquet au sol.  En 1971, à l’occasion du lancement d’une collection de chemisiers pour femme est introduit la broderie devenue célèbre, le petit joueur de polo, à l’époque placé sur les poignets. En même temps est ouverte sa première grande boutique en propre, sur Rodéo Drive à Beverly Hills.

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1972 voit déferler ce qui fera la fortune de l’enseigne à travers le monde : le polo, décliné – c’est énorme – en vingt-quatre coloris ! Ralph Lauren organise également son premier défilé, au Club21, avant de lancer en 1972 une gamme complète pour femme.

Pour 1974, il faut se plonger dans le grand cinéma. Cette année là, la Paramount et le réalisateur Jack Clayton demandent à Ralph Lauren de fournir tous les vêtements masculins d’un futur film avec Robert Redford : Gatsby Le Magnifique. Gros succès au box-office! Rien ne pouvait mieux tomber, tant le héros de Francis Scott Fitzgerald fait déjà parti de l’imaginaire du créateur, de ses références ! Ce style 1920 mâtiné du prisme des années 70 (revers larges, coupes opulentes) propulse le designer sur le devant de la scène. Les vêtements du film sont d’ailleurs tous issus de la collection ‘Polo’ courante.  Il habille aussi Diane Keaton dans le film de Woody Allen : Annie Hall. Sous ces bons auspices et avant la fin des années 70, ce sont 7 boutiques qui verront le jour à travers les USA.

En 1970, 1976 et 1977, le créateur se voit décerner trois Coty Award. En 1978, il lance également deux parfums ‘Polo’ pour homme et ‘Lauren’ ainsi qu’une ligne de vêtement pour enfants. Le succès est si rapide !

En 1981, c’est la traversée de l’Atlantique, avec l’ouverture  à Londres au 143 New Bond Street et en 1986 à Paris, place la Madeleine. En 1986, il restaure aussi l’hôtel particulier Rhinelander à Manhattan. Les magasins sont richement décorés et rien n’est laissé au hasard. Le goût du lieu est une manière de pousser le client dans l’envie du beau ! Les boiseries, les laitons, les verres biseautés, bien n’est trop beau.

En 1983, voguant sur un succès insolent et un goût sûr, il lance aussi la ligne ‘décoration intérieure’, surfant sur cette mode du cosy à l’anglaise comme Laura Ashley.  En 1988, Paul Goldberger du New York Times évoque ainsi « Peut-être que le vrai designer du moment n’est pas Philip Johnson ou Robert Stern, mais Ralph Lauren, qui produit d’impeccables décors aux designs traditionnels ; ils suintent le luxe et l’aisance.  Ralph Lauren est devenu une sorte de Bauhaus, un producteur de tout, du tissu aux meubles en passant par les bâtiments, tout ensemble composant une vie dessinée. »

Je ne continuerai pas cette description qui après devient celle d’une multinationale énorme, multipliant les lignes et les échoppes, les franchises et les produits-dérivés. Car l’essentiel a été dit : malgré cinquante années écoulées, ce qui reste est tout à fait plaisant à observer. C’est la faible évolution de la maison et sa fidélité aux valeurs du début qui sont remarquables. Il y a peu de renoncements dans ce destin, peu de compromis. Bien sûr les larges revers de veste des années 70 se sont mués en un plus discret style international,  mais le style général et le goût en particulier est resté le même. L’esprit immuable, entre le tailleur de Savile Row et le fermier du Midwest – difficile attelage – a continué à infuser les collections, années après années, quand Façonnable, Montana, Guess et bien d’autres ont totalement changé. Et quand il est difficile de situer le style de Tommy Hilfiger et de plus en plus d’Hackett, on sait toujours où est Ralph Lauren, entre un tweed à chevrons, un coton beige et une cravate club! Un plaisir constant et toujours renouvelé!

Bonne semaine, Julien Scavini

 

PS : je tiens à préciser aux esprits chagrins qu’à aucun instant je n’ai été soudoyé par RL. J’ai d’ailleurs payé mon ouvrage à la caisse.

La laine mérinos, partie II

L’Australie et la Nouvelle-Zélande produisent aujourd’hui les plus belles qualités de laine, car les souches mérinos s’y sont particulièrement bien acclimatées. Mais le mérinos australien n’est pas une race homogène et unique. Les australiens distinguent quatre variantes de mérinos.

Mérinos Peppin

Cette souche est si importante que partout en Australie, les éleveurs classent souvent leurs moutons simplement comme étant soit du type Peppin, soit non-Peppin. Ce nom vient des frères Peppin, qui créèrent un haras en 1861 à 250km environ au Nord de Melbourne, à Deniliquin. Si des souches françaises et espagnoles ont servi de base à l’élevage, c’est un bélier exceptionnel de race mérinos – Rambouillet (que les australiens appellent ‘Emperor’) qui a donné naissance à la lignée mérinos-Peppin.

On estime aujourd’hui que 70% des mérinos australiens sont descendant directement du mouton développé par Peppin. Sa toison épaisse s’inscrit dans le milieu de gamme des qualités de laine mérinos. La laine du Peppin est protégée des excès de l’environnement par une teneur relativement élevée en graisse naturelle (le suint), apportant une teinte crémeuse au drap de laine.

Le Peppin est particulièrement répandu dans les troupeaux de moutons du Queensland, de Nouvelle-Galles du Sud, au nord de Victoria et dans les zones de production mixte de l’Australie du Sud et de l’Australie occidentale. La race est si adaptable qu’elle peut également être trouvée en grand nombre dans les régions pluvieuses de Victoria ou de Tasmanie.

Les vieilles statistiques de l’époque de la colonisation montrent qu’en moyenne, les mérinos du début produisaient 1,5 à 2kg de laine moelleuse chaque année. De nos jours, un bélier mérinos Peppin peut produire jusqu’à 18 kg de laine, et il n’est pas rare que les animaux commerciaux de cette race produisent jusqu’à 10 kg chaque année.

 

Mérinos d’Australie méridionale

Alors que les moutons Peppin ont été développés pour le climat tempéré des pentes et des plaines, les mérinos d’Australie méridionale ont été spécifiquement élevés pour prospérer et fournir du rendement dans des conditions pastorales arides, rencontrées dans une grande partie du pays-continent.

Les précipitations dans ces régions sont généralement de l’ordre de 250 mm par an ou moins. Des arbustes ou des plantes herbacées constituent une grande partie de la végétation naturelle.

Le mérinos sud-australien est physiquement la plus grande des souches de moutons mérinos du pays. Ils sont généralement plus longs, plus grands et plus épais que les types Peppin.

La laine de ces moutons est la moins bonne des mérinos (diamètre de la fibre très important). Il a également tendance à contenir une trop grande proportion de suint, idéale pour que le mouton se protège du soleil, mais défavorable au textile.

 

Mérinos saxon

Les moutons mérinos saxons se trouvent exclusivement dans le sud de l’Australie, où les pluies sont abondantes, en particulier sur les hauts plateaux de Tasmanie, dans les régions froides et humides de Victoria et sur les plateaux de la Nouvelle-Galles du Sud. C’est l’opposé du mérinos d’Australie méridionale.

Physiquement c’est le plus petit des types mérinos, produisant peu de laine (3 à 6 kg). Mais le saxon est sans égal pour la qualité produite. Par exemple, un mouton produisant des fibres 14 microns (soit environ super 190) donnera 3 kilos de laine et un mouton de 17,5 microns (soit environ super 120) donnera 6 kilos. Attention, dans une toison, toutes les fibres ne sont pas aussi douce. Il y a un tri à faire.

Cette laine est extrêmement brillante et de couleur blanche, douce à manipuler et fine. Ces caractéristiques en font une matière recherchée par l’industrie textile pour produire les tissus les plus coûteux.

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Les différentes qualité de fibre et leurs usages

Une foie coupées, les toisons sont lavées (souvent en Chine, car cette activité est contraignante pour l’environnement) puis peignées pour en retirer les plus belles fibres et les trier. C’est la capacité de la race ou d’un cheptel à produire tel ou tel pourcentage de fibres classées X ou Y qui permet de faire ce classement. Voici les types :

  • L’ultrafine
    L’ultrafine est la fibre de laine la plus douce au monde. Le diamètre des fibres doit être compris entre 12,5 à 17,5 microns (super 230 à super 120). Les éleveurs se concentrant sur les microns extra fins peuvent d’ailleurs aller jusqu’à 11,25 microns, et même un peu en dessous.
  • La super fine
    De 17,6 à 18,5 microns, soit de super 120 à super 100.
  • La fine
    De 18,6 à 19,5 microns, soit de super 100 à super 80.
  • La fine-moyenne
    De 19,6 à 20,5 microns, soit des laines peu utilisées pour les draps à costumes, sauf mélanges ou tissus rugueux type tweed.

Au delà, on parle de laine ‘moyenne’, de 20,6 à 22,5 microns. Ces lainages servent à confectionner des vêtements tricotés, mais peuvent aussi servir pour les draps de costumes d’été, solides malgré des tissages aérés. C’est d’ailleurs pour cela que les draps d’été ne font pas mention du terme super, ce n’est pas ce qui est recherché là.

Et enfin, après 22,6 microns, la laine est considérée comme ‘forte‘ et sert aux mélanges bas de gamme pour l’habillement, et dans l’industrie : draps d’habillage dans l’automobile et l’aéronautique, décoration d’intérieur, etc…

J’ai demandé à Holland & Sherry quelques informations sur leurs lainages pour faire le raccord avec ces deux articles. Chez Holland & Sherry, presque toutes les fibres viennent de mouton mérinos, même le fameux sherry-tweed. Seuls les Harris tweed sont produits par des moutons Scottish Blackface ou Cheviot.Voici un petit tableau qui donne des informations intéressantes :

Liasse H&Sherry Composition(s) de la liasse Race Origine
Sherry Tweed – 8188xxx
100% Wool Sheep = Ovis Aries Sheep = New Zealand
100% Wool Sheep = Ovis Aries Aries Sheep = Australia/New Zealand/South Africa
100% Wool Worsted Sheep = Ovis Aries Aries Sheep = South Africa
78% Wool 12% Silk 10% Nylon Sheep = Ovis Aries Aries      Silkworm = Bombyx Mori Sheep = Australia         Silkworm = China
Harris Tweed – 8919xxx
100% Wool – 33µ Sheep = Ovis Aries Orientales Sheep = United Kingdom
Royal Mile – 318xxx
100% Wool – 16,5µ – s140 Sheep = Ovis Aries Sheep = Australia
Cape Horn – 667xxx
99% Wool – 18,5µ – s100 1% cashmere Sheep = Ovis Aries Aries       Goat = capra hircus lainger Sheep = Australia          Cashmere = China

Certaines races de moutons mérinos sont si exclusives, que le nom de race devient une marque déposée. Par exemple, la race mérinos Escorial est une sorte de légende, plus douce que le cachemire. Elle est distribuée par le drapier Standeven . Chez Holland & Sherry, deux races de mérinos sont exclusivement distribuées : le mérinos Gostwyck d’Australie, avec tout un volet développement durable, et le mérinos Monadh d’Ecosse.

Petite aparté, les lainages dit ‘lambswool’, c’est à dire provenant des agneaux ne sont pas forcément de race mérinos. J’ai trouvé peu d’information. Je me demande si ce ne sont pas du coup les toisons des agneaux que l’on mange, donc de toutes races…?

Je vous laisse enfin deux brochures d’Holland & Sherry à propos du Monadh et du Gostwyck si vous voulez plus d’informations et de belles photos !

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Belle semaine, semaine prochaine, pas de blog! Julien Scavini

La veste Maubourg

Ce nom ne vous dit encore rien? Attendez un peu…

Petit retour en arrière.

La veste d’homme est une création de la fin du XIXème siècle, que l’on appelait veste courte à l’époque par opposition aux fracs et autres jaquettes alors en vigueur. Arrondie dans le bas et avec des revers découvrant le haut du buste, elle est symbole de l’english-man. Son adoption pour la pratique des sports anciens et nouveaux, équitation et vélo, golf et automobile, fut rapide. Elle passe à la ville dans les années 10. La première guerre mondiale met définitivement au placard les longs habits empesés.

La veste anglaise, avec ses revers débarque sur le continent où elle ne jouit pas immédiatement d’une grand notoriété. Les hautes sphères, gagnées par l’anglomanie depuis le second empire, l’affectionnent bien sûr. Mais dans les campagnes et dans les usines, on porte jusqu’aux années 70 un autre type de veste, à bas carré et à encolure cheminée ou chemisière. Les photos en noir et blanc des campagnes françaises montrent assez souvent des sortes de vestes tuniques, parfois assez proches des vestes autrichiennes modernes.

Ces dernières années, ce vestiaire renommé ‘workwear’ pour le rendre plus bourgeois que le simple ‘vêtement de travail’ connait un incroyable essor. Caterpillar, Carhartt, Belstaff ou même Barbour jouent sur cette fibre qui plait bien, synonyme de vêtement pratique et robuste.

C’est une réponse à un besoin du marché, pour plus de décontraction que les vestes anglaises et pour autre chose que le blouson et la parka. Parfois la veste classique peut paraître inadaptée car trop habillée ou trop apprêtée. L’ouverture devant, ménagé par l’évasement des revers peut apparaître curieuse si aucune cravate n’habille la chemise. Prendre l’avion, partir en voiture ou faire une balade en forêt sont autant de moments où une solution intermédiaire est possible.

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D’où un regard en arrière vers ces anciennes tuniques carrées à col de chemise ou officier, souvent faites de gros velours. Praticité rimait avec solidité. Arnys a bien vu cet héritage et créa la veste forestière dès 1947. Elle était inspirée des vestes de gardes-chasses de Sologne malgré une coupe kimono radicalement différente et très ample. Bien d’autres marchands ont senti cet esprit. C’est le cas de Franck Namani qui propose aussi depuis longtemps des modèles hybrides, mi-blouson mi-veste. Les petits détails en matières contrastantes, les poches aux formes variées, les matières techniques ou luxueuses sont autant de réponses qui enjolivent l’aspect utilitaire. Sans oublier bien sûr la réponse d’Hollington, qui développa avec son ami couturier Michel Schreiber des vestes de peintre ou de menuisier adaptées à la très chic clientèle du quartier latin. Des symboles des architectes et penseurs des années 70.

Et il est vrai que j’éprouve également depuis longtemps un goût pour cette veste hybride, permettant une élégante décontraction, association de mots facilement opposables. Un pari difficile, qui depuis longtemps me trotte dans la tête. C’est ainsi que j’ai fait développer par un ami qui possède son petit atelier dans le sud de la France un modèle, basé sur un corps de veste, mais totalement dénué d’entoilage. Une veste foulard très souple et légère, avec un col à patte prolongée et de belles poches plaquées très expressives. Cette veste, je l’ai appelé Maubourg, du nom de la rue où j’ai installé mon commerce. Un joli nom qui sonne bien français, en fait un titre de courtoisie trouvant ses racines dans le Massif Central.

Voici donc la veste Maubourg. Avec le prix le plus serré possible pour une fabrication française. Le volume est minuscule, donc les quelques pièces fabriquées partiront vite. Ne vous inquiétez pas, d’autres sont dans les tuyaux, en flanelles lourdes, dans des coloris plus variés et plus campagnards aussi. Les tailles sont assez juste, je fais un 48/50 et la M est parfait en aisance.

Faites lui bon accueil !

www.la-maubourg.fr

Belle semaine, Julien Scavini

 

Paul Stuart

En marge de mon court séjour aux Etats-Unis, je n’ai pu m’empêcher d’observer les américains dans leurs vêtements. Tout du moins deux types d’américains : la classe aisée travailleuse à Washington et les touristes aussi aisés et souvent plus âgés croisés sur les autres sites.

De manière générale, le costume est une institution sérieuse aux USA. Dès le plus jeune âge, les garçons sont habitués à porter au moins un blazer et une cravate. C’est normal et important chez eux. Dès lors, cette convention sociale suit à l’âge adulte. Tous les américains savent ce qu’est un tux’ (comprenez tuxedo, le smoking) qu’ils portent pour fêter la fin du lycée (high school)et le bal qui va avec. Ainsi, porter une veste et une cravate ne les effraie pas. J’aime cet état d’esprit, une tenue pour chaque circonstance. Ils savent ainsi aisément passer du costume aux tenues plus décontractées, des souliers en cuir aux Nike.

Les boutiques américaines sont toujours très achalandées. J’aime toujours lorsque je suis là bas visiter des enseignes typiquement locales, comme Jos. A. Bank, qui vend de la camelote d’un goût très sûr. Une marque qui pourrait plaire aux parisiens, chic et pas cher. Il y a aussi Vineyard Vines dont les boutiques sont de véritables confiseries tant les couleurs sont joyeuses et acidulées. Et quel bonheur de voir de nombreux! messieurs porter le papillon avec le costume. Ici, j’en croise un par an et encore.

http://www.josbank.com/              et                http://www.vineyardvines.com/

Au delà du style très BCBG (plutôt d’ailleurs propre à la côte Est, à la vieille Amérique, la Californie étant plus libérée de ces conventions, et encore…), la notion de confort est assez différente de l’Europe. Les jeunes qui se fournissent chez Gant, J Crew, Hilfiger et autres maisons chics, portent plutôt ajusté. Les coupes sont slim mais pas autant qu’ici, notablement pour les pantalons, plus évasés là bas. Les messieurs plus âgés aiment le confort. Le vrai. Les vestes sont généreuses et les pantalons souvent à pinces. J’apprécie beaucoup cette façon de porter, non étriquée. Regardez Emmanuel Macron, tout freluquet dans son costume de garçonnet. Cela fait plaisir à voir.

En revanche, cette volonté de confort est poussée trop loin en ce qui concerne les souliers. Ils usent et abusent des godillots en cuir très larges, patauds avec des semelles en gomme. Vraiment, c’est le point décevant. J’avais déjà soulevé ce point en 2015. Bon il reste mon chausseur exclusif, Alden.

Question tarif, les américains ont une large palette d’offres. Bien sûr les importations massives permettent à certains costumes d’être vendus 199$ avec une chemise et une cravate. Les bons costumes semi-traditionnels tournent autour de 800/1000$ soit la même chose que chez nous. Mais ils achètent aussi beaucoup de costumes italiens bien plus chers, disons entre 2500 et 3000$, les grands magasins présentent de nombreuses marques dans cette gamme de prix. Je crois que les droits d’importation sur un costume tournent autour 20%, expliquant déjà une part du prix.

Dans cette gamme haute se situe mon magasin préféré, Paul Stuart. La maison est ancienne, sa fondation remontant à 1938. A l’époque, Ralph Ostrove fonde à New-York la maison qu’il appelle du nom de son fils Paul Stuart Ostrove. Spécialisée dans les beaux vêtements pour Homme, la griffe attire dans les années 60 les élégants de la jet-set : Fred Astaire, Mel Brooks, Cary Grant, Paul Newman ou Frank Sinatra. Au fil de son histoire, elle agrandit sa boutique historique, située à l’angle de Madisson Avenue, d’une surface de 5000 m2 actuellement ! Ralph Ostrove décède en 2010. Mais l’entreprise était depuis un certain temps entre les mains de Clifford Grodd, une personnalité du chic new-yorkais et beau-fils du fondateur. Un département vêtements Femme est ouvert dans les année 70.

La boutique de New-York que j’avais eu l’occasion de décrire il y a deux ans a un charme fou. C’est un lieu suranné, hors du temps, une maison comme je les aime. Pour autant la poussière n’est pas tombée, les coupes et les couleurs sont éclatantes, les détails et le style recherchés. La barre est très haut placée. Pour une clientèle exigeante mais aussi connaisseuse.  Il faut savoir porter du Paul Stuart. Les couleurs sont riches et les mises très pointues. Les cravates sont l’expression de ce goût. Bret Pittman, assistant manager m’a soufflé que les cravates avec d’énormes motifs cachemire étaient les plus vendues, surtout auprès des jeunes. D’ailleurs la ligne Phineas Cole a été créée pour proposer des coupes plus ajustées et vise une clientèle plus jeune. La maison a inauguré des boutiques à Chicago (prochaine visite?…) et à Washington récemment. Elle est également distribuée massivement au Japon. D’ailleurs, après le décès de Clifford Grodd en 2010, Paul Stuart a été vendu au partenaire Japonais, pour je l’espère, garder intact l’esprit décalé-chic de l’enseigne.

https://www.paulstuart.com/

Quelques images sur Google

A Washington, j’ai pris en photo les vitrines, comme j’aimais le faire pour Arnys. Un témoignage unique d’un goût et d’une mise en scène unique. Je n’ai pas été autorisé à faire des photos à l’intérieur hélas (flûte!)

Vous vous demandez certainement à quel prix sont vendus ces merveilles ? Aux tarifs américains ai-je envie de vous répondre. C’est normal mais pas délirant. Les vêtements sont tous entoilés et très qualitatifs. Ils sont fabriqués en Italie, au Canada (à Montréal) et aux USA (chez Oxxford Cloth). Les volumes petits imposent de tels prix au détail autant que les lieux et la clientèle visée (donc le service). Ces quelques pages du catalogue de printemps présentent de belles mises.

Belle visite ! Et bonne semaine, Julien Scavini.

Mario Dessuti

Il est des marques dont on entend jamais parler sur internet. Car la blogosphère fonctionne finalement sur le principe du poisson pilote, elle va dans le sens du courant. Ainsi, deux sortes d’enseignes sont fêtées : d’un côté les très grandes et très connues (et beaucoup du luxe) et de l’autre les toutes petites, souvent jeunes, ultra-connectées et à l’esprit branché.

Pourtant, il existe au milieu toute une palette de maisons jeunes et moins jeunes, qui faute de dirigeants à l’aise avec l’internet, sont laissées de côté, alors même qu’elles proposent de bons produits. C’est le cas de l’enseigne Mario Dessuti.

J’ai eu la chance d’être présenté récemment au directeur général de cette marque parisienne. Et vous me connaissez, je suis toujours avide d’apprendre de nouvelles choses. J’ai donc rencontré Raphael qui ne veut pas qu’on parle de lui mais de son travail. Soit, en avant !

Mario Dessuti est une marque de costumes créée en 1988 par M. Michel Golzan. Le nom est un client d’oeil à Nino Cerruti, le célèbre styliste italien. Car les beaux costumes sont toujours italiens !

Le concept à l’époque était très simple : prix unique attractif et boutique luxueuse. La première fut inaugurée au 26, rue de Berry à Paris. A l’époque, Mario Dessuti vendait les costumes à 1000Fr (150€), ce qui était une très bonne affaire, alors que le marché se situait plutôt vers 2500Fr (380€). Le succès a été immédiat et d’autres boutiques furent rapidement ouvertes.

Mais attention, qui disait prix bas ne disait pas mauvaise qualité. Car c’est ici que ce joue le nœud de l’histoire : un produit de qualité ! A l’époque, tous les costumes étaient confectionnés en France, dans le Nord. Une gageure. Il eut été plus facile d’aller en Tunisie, en Turquie ou en Chine, mais le créateur ne le souhaitait pas.

De nos jours, toutes les usines de France ayant hélas fermées (quand enfin nos politiques prendront-ils le taureau par les cornes??), les costumes sont manufacturés en Roumanie. Les tissus sont toujours 100% laine vierge et d’Italie. Mario Dessuti se fournit presque exclusivement chez Vitale Barberis Canonico et Reda. Les costumes sont thermocollés. Mais la Rolls du thermocollé comme un technicien de l’usine me l’a dit : entoilage en laine des Lainières de Picardie, avec crin de cheval en renfort de plastron et doublure toujours en viscose (et non en polyester). Bref, un joli produit vendu à prix très serré : 180€ (150€ au passage à l’euro, soit une augmentation très raisonnable quand on compare avec le reste du marché.)

La clientèle a toujours été très mélangée. Les jeunes qui débutent fréquentent autant les magasins que les hommes bien installés qui viennent chercher ici leurs classiques. Raphael aime parler d’un fond de garde-robe. Ainsi, la moitié de la collection de costumes est saisonnière. Le reste est constitué de classiques gris et bleus qui représentent 50% des 30 000 costumes vendus annuellement. Il n’y a jamais de solde ce qui est très normal à ce tarif. Ce sont des achats de besoin, très liés au temps. Ainsi, les boutiques sont toujours très fournies, pour en mettre plein les yeux. Prix unique et choix énorme !

Bien sûr, Mario Dessuti produit des séries de costumes plus fantaisies, rayures discrètes et princes de Galles ainsi que des vestons sports élégants. Ces vêtements ‘clin d’oeil’ comme on dit dans le métier se vendent bien plus le samedi, car c’est le jour où les dames accompagnent ces messieurs !

La maison découpe ses collections en trois coupes : slim, ajusté et classique, ainsi chaque homme suivant son âge, son gabarit ou son besoin d’aisance trouve le costume qui lui faut.

Mario Dessuti vend aussi quantité de chemises, qui sont renouvelées tous les deux mois pour une quarantaine d’euro. Et là encore, rien n’est laissé au hasard et le client n’est pas moqué : tissus 100% coton égyptien!

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Pour arriver à ce miracle, la structure économique est très simple. En dehors des 25 vendeurs répartis sur les 6 boutiques, seules trois personnes gèrent le siège : Raphael le directeur qui fait le sourcing mais aussi le style, un chauffeur livreur et un contrôleur de gestion.

En parlant de style, Raphael ne fait jamais sa sélection de tissus seul. Il se fait aider par son industriel et surtout, il présente toujours ses idées aux directeurs de boutiques. Ainsi, les collections ne sont jamais décalées. Je trouve cette démarché très honorable, dans un monde du luxe où les ’boutiquiers’ sont la dernière roue du carrosse, méprisés par la hiérarchie et les bureaux de style. Jouer collectif n’est jamais mal. C’est même une façon très 2.0 de procéder.

Hélas, car il y a toujours un hélas, Michel Gozlan le créateur est décédé en 2012, à 66ans des suites d’une grave maladie. Raphael dès lors se charge de tout. Heureusement, le fils et la fille de M. Gozlan ont repris l’affaire et entendent bien faire prospérer le groupe. Car oui, il s’agit d’un groupe, où les enfants occupent des postes de direction dans la compagnie sœur jumelle : Loding. Car oui, Loding fut aussi créé par ce monsieur, avec le même principe : très bon produit, prix accessible et boutique luxueuse…

Mais c’est une autre aventure que je vous conterai peut-être un jour !

> http://www.mario-dessuti.fr/ <

Bonne semaine. Julien Scavini