à la mode anglaise.

La mode masculine classique est anglaise! Tout élégant le sait, même si les temps modernes brouillent quelque peu les règles. C’est à Londres que cette élégance fit ses premiers balbutiements lorsqu’un certain Beau Brummell décida et entraina une partie de la cour du Prince, futur George IV (1762-1830), à abandonner les lourds habits de soie rehaussés d’or, de perles et de galons. Brummell affectionnait la simplicité du drap de laine, dans des coloris simples, bleu marine ou camel. Ainsi naquit ce qui fut appelée la mode de garçon d’écurie.

Cela dit, il est difficile de parler de révolution, tant cette habitude vestimentaire avait en Angleterre une logique. C’est plus un aboutissement dont Brummell est le révélateur. Outre-manche, l’aristocratie n’était pas seulement de cours comme à Versailles, mais au contraire bien enracinée dans ses terres, et souvent au travail pour les faire « tourner ». La figure du gentleman-farmer est ancienne là-haut, si bien peinte par Gainsborough et Reynolds. Et comme le relate plus tard avec amusement Oscar Wilde dans l’Importance d’Etre Constant. En France, il existait une dichotomie plus importante entre l’aristocratie de cour et celle des provinces. Le va et vient était très restreint. Cela entraina donc une moindre évolution vestimentaire.

La France resta longtemps à l’écart de ce mouvement de mode. Juste avant la révolution française, certains comme le régent Philippe d’Orléans manifestèrent leur penchant pour le goût anglais. Son fils, Philippe Égalité pour s’opposer à son cousin Louis XVI marqua justement ce goût pour les mœurs anglaises en arborant des fracs de drap ou des culottes de peau.

La Révolution Française et la Terreur n’apportèrent pas forcément de vision construite ou du moins partagée d’un vestiaire type. Et l’Empire ensuite retourna à l’habit d’apparat de l’Ancien Régime, de manière anachronique pour les chroniqueurs de l’époque. Il fallut véritablement attendre le Second Empire pour voir éclore ce que les historiens appellent l’anglomanie. Il marqua l’avènement d’une société bourgeoise en mal de stabilité. Alors que les allemands grondaient déjà et ne pouvaient servir de modèle, les anglais eux en avaient développé un. Cette monarchie parlementaire à la pointe du libéralisme économique était enviable ! Ainsi triompha perfide Albion et le personnage du gentleman fit son entrée en chassant le mythe du gentilhomme.

La mode anglaise déferla en France sous le Second Empire, sous l’effet d’une évolution libérale majeure pour notre pays. A l’époque, la bourgeoisie triomphante se fait une certaine idée de l’art de vivre britannique. Au niveau vestimentaire, c’est l’avènement d’une mode pour tout le monde. Terminé les longs palabres avec son tailleur pour savoir quelle soie marier avec tel ou tel galon. Les façonniers de New Bond Street avaient normés les usages et les formes. Et le noir gagna du terrain au grand désespoir de Balzac ou de Baudelaire.

Les vêtements étaient alors très ajustés. Le frac échancré à la taille et la redingote droite ou croisée sculptaient la silhouette des hommes. L’envie de souplesse toutefois se fit jour et l’on vit apparaitre vers 1850, au grand dam des tailleurs, le paletot. Originellement porté par les artistes de la plume ou du pinceau – dont Baudelaire -, il fut rapidement utilisé par une bonne partie de la population. Sa vocation ‘démocratique’ s’inscrit dans ses lignes généreuses et ses quelques gros fermoirs. C’est à cette époque que le tweed fut importée et dont la prononciation était encore incertaine ‘twine’? ‘twouid’?.

Il fallut attendre le début du XXème siècle pour voir apparaitre les premiers ensembles ‘tout de même’, c’est à dire du même tissu, autrement dit ‘complet’, avec un veston court. Encore un anglais, le Prince de Galles, futur Édouard VII fils de Victoria fut l’un des premiers à arborer des vestons sports lors de ses séjours à Balmoral. Le vêtement n’était pas encore synonyme de confort, mais l’idée faisait son chemin.

Aux alentours de la première guerre mondiale se figea alors l’idée de vêtements plus usuels, y compris dans la bonne société. Et la dichotomie toujours en vigueur Ville/Campagne se fit jour. Apparurent alors les vêtements de la ville constitués de complets sombres et ceux plus ordinaires, de tweed bruns ou de flanelle pour les bords de mer et parties de campagne. Cette mode s’égraina tout au long du XXème siècle, pour être presque inchangée dans l’usage encore aujourd’hui ! Bien que les derniers mois chamboulent bien les habitudes !

Julien Scavini

Philip Mountbatten, duc d’Édimbourg

A une journaliste qui se hasardait à commenter la tenue du Prince Philippe, Karl Lagerfeld avait répondu qu’il n’y avait rien à redire et qu’il s’agissait d’un des hommes les mieux habillés au monde. Je suis tout à fait d’accord. Si j’ai écrit sur l’Empereur du Japon, le Prince Charles ou son grand oncle David Windsor, il ne m’était jamais venu à l’idée d’écrire sur le duc d’Édimbourg. Pour un livre que j’ai terminé (à l’état de manuscrit non édité), je m’étais dit qu’il serait formidable de trouver de nombreuses images de cet illustre élégant. Pour sa sobriété et son classicisme tout britannique. Une apothéose de style… digne ! Pas de tapage. Pas de ringardise. Pas d’excès. Pas d’ostentation. Juste des bons vêtements, bien coupés dans la plus pure tradition des tailleurs. La seule chose précieuse chez Philip était sa petite épingle à cravate avec la jaquette. Voire la fleur à la boutonnière. Cette petite pochette en liseré, toujours bien disposée dans la poche de poitrine résume à elle seule sa penderie. Stricte et raffinée. Une garde-robe assez idéale. Voici par thème un pèle-mêle de photos glanées sur internet. Une sorte de petit guide illustré du vestiaire masculin classique. D’une dignité hors du commun.

Les blazers

Je ne suis pas sûr de trouver son blazer croisé 2 x 8 particulièrement élégant. Celui au milieu, en flanelle bleu air-force est en revanche très sympathique. Remarquez deux fois ce pantalon greige, en gabardine unie. Peut-être un fin whicord sur la photo 2. Il en porte souvent avec ses tweeds.

Les costumes croisés

J’ai eu un peu de mal à trouver beaucoup de photos en croisé. S’il semble en porter pas mal dans les années 50 et 60, et en dehors des uniformes de la Navy, il semble avoir vite abandonné cette forme un peu classique et conformiste. Dans un esprit de modernité dynamique, même la veste trois boutons fut abandonnée au profit de modèles deux boutons, plus conformes à son esprit.

Les costumes droits

Passé 90 ans, il est évident que ses costumes devenaient un peu amples. Mais quel bonheur qu’il ait pu porter de si dignes habits jusqu’au bout. Le positionnement volontairement bas de son bouton accentuait sa grandeur et lui donnait beaucoup d’allure. Les clichés des années 60 et 70 sont particulièrement admirables. La photo en noir & blanc, saluant à la sortie d’une vieille demeure, est particulièrement élégante ! Une grande adéquation du physique et de l’habit.

Les jaquettes (morning-coat)

Passons aux jaquettes. Cette digne pièce-à-taille de jour, je ne crois pas qu’il existe au monde un homme qui la portait si bien, et un tailleur si doué. Car celui qui lui a coupé les gilets est un génie du genre. C’est bien simple, ils ont l’air serti comme l’est une pierre sur un monture. Implacable placement de la ligne de taille et de boutonnage. Quelle beauté, en gris ou en noir, c’est selon.

LEs queues-de-pie (white-tie ou tailcoat)

Évidemment, après la jaquette de jour, il y a la queue-de-pie du soir. Là encore, aucun faux-pas. Le gilet ne dépasse pas d’un centimètre de l’habit. C’est impeccable. Les derniers en France a avoir fait ça bien, dans un cadre officiel étaient René Coty & Jacques Chaban-Delmas. Les pointes très aplaties du gilet sont rares et très agréables visuellement. Son spencer blanc d’officier à col châle est une merveille du genre. Quant à la dernière photo, elle permet d’admirer un vrai col cassé, haut et bien glacé.

Les manteaux

Question manteaux, là encore, c’est du très très bon. Il y a un peu de tout, du simple Barbour au croisé Ulster en passant par le loden et la gabardine beige. Je vous l’ai dit, une garde robe idéale ! Et la pochette blanche en liseré toujours de sortie. Et ce sourire. Souvent le sourire est aux lèvres !

Les vestes sport

Reste enfin son répertoire de prédilection, la veste sport, façon gentleman à la campagne. Je n’oserais dire « farmer » bien qu’il s’intéressait beaucoup à ce sujet. Remarquez la photo sur la Range Rover, ce fameux pantalon de gabardine grège associé à une veste presque du même ton, mais à la texture opposée. J’ai vu de nombreuses photos où il portait ainsi une tenue dépareillée presque ton sur ton. C’est assez charmant en fait. Observez aussi sa veste norfolk, un modèle du genre. Je note aussi que le Prince Philip aimait portait des bonnes vieilles Clark’s, souples et décontractées.

Et pour rigoler, finissions avec cette merveilleuse chemise à manches courtes, qui si elle était édité demain par Drake’s, serait un best-seller immanquablement !

J’espère que ce petit diaporama vous a plu. Et que vous pourrez y trouver une importance source d’inspiration. Et surtout, le plus important, soyons heureux et soulagé. La Reine déjà bien attristée ne sera pas obligée de saluer l’horrible californienne. Ouf !

Bonne semaine, Julien Scavini

Le dos du gilet

Le dos du gilet est toujours en doublure. C’est un fait qui ne se discute pas. Cette petite pièce de matière luisante fait partie intégrante de l’esprit du gilet, bi-matière et bi-face. Et pour tous les clients, c’est l’occasion de se demander si cette doublure va être ton sur ton du gilet lui-même, ou en décalage, et quel va être le degré de fantaisie. Lorsque la veste tombe, elle-même pouvant être doublée avec ou sans fantaisie, le dos du gilet apparait au grand jour. Et il peut être un « statement » comme disent les anglais, une déclaration de style, haute en couleur, comme sur la photo ci-dessous. Mais ça, c’est au choix du porteur.

Alors lorsque samedi j’évoquais cela à un jeune marié, il m’a coupé au bout de quelques instants en me demandant : « mais pourquoi le dos est-il toujours en doublure ? » Bonne question je dois dire, que je ne m’étais jamais vraiment posé.

La réponse est toute bête, le prix.

Lorsque le gilet est apparu, sous l’ancien régime, époque Louis XIV, il était très long, jusqu’à mi-cuisse. Et on l’appelait d’ailleurs « veste », et la veste dans le sens de vêtement du dessus était appelée « justaucorps ». Ce gilet recouvrant allègrement le haut des jambes avait une doublure plus courte dans le dos. Les pans avant du gilet apparaissaient comme des décors couvrant le haut de la culotte. Avec le temps, le gilet s’est raccourci pour arriver au modèle que nous connaissons aujourd’hui, s’arrêtant un peu en dessous de la taille naturelle. Et le dos a fini par se caler à la même longueur.

Ce gilet daté de 1750 fait parti des collections du Palais Galliera à Paris. Une somptuosité. On aperçoit discrètement le dos d’une autre matière :

Sous l’ancien régime, le tissu coûtait très cher. Et le tissu de luxe (les reps et ottomans, les velours lisses ou gaufrés, en laine, en mohair ou en soie) coûtait encore plus cher. Une petite fortune même. Ils étaient bien évidemment fabriqués sur des métiers manuels, avec des matières premières rares. Sans parler du fait que les vêtements étaient rehaussés d’or et d’argent. Imaginez qu’un de ces beaux vêtements valait plus que la solde annuelle d’un soldat. Et probablement plus que le revenu d’un foyer de paysans. Le tissu était une matière précieuse. Chaque centimètre carré avait une valeur. On ne perdait rien et les tailleurs faisaient au plus près. Il a fallu attendre le début du XIXème siècle pour voir le prix du tissu décroitre formidablement grâce au coton et à la mécanisation.

Si bien que pour ces gilets dont au fond seul le devant comptait vraiment à la vue des autres, le dos était méprisé. Et les tailleurs recouraient à de la simple toile végétale (lin, chanvre peut-être). Comme pour l’intérieur des habits. La belle doublure, c’est une invention du XXème siècle là encore, avec la découverte de la rayonne notamment. Au XIXème siècle, on utilisait du satin de coton. Et la soie trop précieuse n’a jamais vraiment été utilisée.

Ces gilets de l’ancien régime avaient parfois la qualité d’être noués dans le dos, au milieu, comme un corset. Voyez ces différents modèles sortis de Google image :

Donc cette tradition d’un dos de gilet en une autre matière, moins précieuse que le devant vient de là. Et elle s’est perpétuée. Dans les années 50, l’invention des fibres élastiques permet aux tailleurs de proposer des gilets moulés sur le corps, mais le laissant libre de ses mouvements. Une bonne idée, qui n’a pas eu de suite toutefois. Et jusqu’à nos jours, le dos du gilet est en doublure.

Toutefois, le coût du tissu diminuant toujours et encore, il n’est pas beaucoup plus cher maintenant de proposer le dos du gilet dans le même tissu que le devant. (Notons toutefois qu’en moyenne, la doublure vaut dix fois moins chère que le lainage principal. Tout de même !) C’est une question intéressante de style. Surtout si le gilet est vu comme une petite pièce pouvant être portée seule, sans veste parfois.   

  Bonne semaine, Julien Scavini

Le bouton, partie seconde

Après les formes, voici la question des matières enfin. La plupart des boutons sont réalisés en plastique maintenant. Les plus élégants, ceux des tailleurs et du bon prêt-à-porter sont plutôt en acétate de cellulose, comme la fausse écaille des lunettes. Cette matière imite élégamment la corne. Elle a l’avantage d’être stable, à l’usage et au nettoyage. Évidement, les plus beaux boutons pour homme sont en corne. La célébration des matières naturelles est toujours un plaisir. Ils ont le défaut toutefois d’être plus friables, donc plus cassants. J’ai tendance dans mon travail quotidien à préférer l’acétate, pour ne pas avoir de problème de SAV à ce niveau. Mais si l’on me demande, je peux proposer de la corne, bien sûr. Voici différentes plaques d’acétate de cellulose, prêtes à être débitées en boutons. De ce que j’ai compris sur le site du fabricant, une plaque vaut… 0,0011€. C’est pas cher !

Plus élégante donc, la corne. Je me suis pendant longtemps demandé d’où venait cette corne. Impossible de savoir auprès des fournisseurs… Et puis un jour sur un salon professionnel, je demandais son avis à l’agent commercial de Vitale Barberis, qui appela au pays un vieil italien spécialisé dans le bouton. La réponse me laissa coi. Et bien d’Inde pardi, le pays des vaches sacrées. Oui tout à fait. Les vaches y sont sacrées, mais une fois mortes, entre les peaux qui sont vendues à l’étranger pour le tannage, et les sabots et cornes qui sont transformés en boutons élégants, elles sont d’un commerce profitable ! Sur le site exportindia.com j’ai trouvé cette jolie image des différents produits en corne de vache qu’il est possible de trouver en Inde. Fascinant.

Autre matière « cornée », le bois de cerf. Sa surface est généralement laissée telle quelle, pour apporter un brin de naturel, façon « chasse, pêche, nature et traditions ». On en trouve un peu sur les vestes autrichiennes. A part le corne et l’acétate, il existe aussi des boutons en corozo. Si j’ai bien compris, c’est une pulpe solidifiée du fruit d’un palmier particulier. Cette matière est parfois appelée ivoire végétale. Elle est d’un usage ancien en Amérique centrale. Les allemands importèrent le goût des boutons en corozo sur le vieux continent au siècle dernier. L’avantage est que le corozo peut se teindre. Son apparence est assez unie.

Or du corozo, de l’acétate et de la corne, il y a aussi le bête plastique, et les polyesters dérivés. La réserve de possibilité est infinie alors. La mélamine en poudre pressée est aussi utilisée. Dans cette petite vidéo de 10min, toutes les possibilités sont présentées! Édifiant et amusant :

Le bon bouton de cuir tressé, façon Ralph Lauren n’est plus très à la mode. Trop 70’s ? Les vieilles dames aiment en coudre à leurs vieux maris, car ils sont faciles à coudre pour elles, et facile à manipuler pour eux. Cet argumentaire est aussi valable pour les mamans envers leurs enfants. James Darween dans Le Chic Anglais dit que jamais les anglais n’ont utilisé ce bouton, qui est une invention des américains de la côte Est pour se donner un air d’aristocratie anglaise.

Sur les chemises, la nacre se fait rare. Car elle est encore plus friable que la corne. Je n’ai jamais transigé sur ce point dans mon échoppe. Je les vends sur mesure pour 100€, et je reste fidèle à la nacre. Toutefois, j’ai déjà vu des clients revenir après le pressing, et me présenter des boutons tout dépolis. Complètement ruinés… Je le constate un peu sur mes chemises aussi. Les boutons perdent de leur superbe. Les détergeant sont trop forts à mon avis. La nacre provient de très gros coquillages, et parait-il que la « mother of pearl » australienne est la meilleure ! Voici ci-dessous l’imposant coquillage dans lequel sont débités nos jolis petits boutons.

Reste enfin les boutons métalliques. Mais même sur un blazer les hommes de plus en plus s’en lassent. Holland & Sherry en présente toujours une collection, en or 9 carats et émail grand feu, s’il vous plait ! Ils ne sont pas donnés mais assurément très sympas. Le plus simple est le bouton lisse, à moins de présenter le bouton de votre club ou de votre famille. Toutefois, toutes les fantaisies en la matière seront pardonnées. Un peu d’excentricité ne tuera pas l’élégance. Au contraire. Pourquoi pas une petite ancre de marine ou un chardon ? Ou les armes de la reine d’Angleterre ? Elle le vaut bien. Or, argent, cuivre, ce choix est laissé à votre discrétion. Pour mon propre blazer, j’ai choisi des boutons cuivrés, à trois petites couronnes. Ils sont discrets, ce que je voulais.

  Bonne semaine, Julien Scavini

Petite histoire du prince-de-galles

Superbe prince-de-galles qui continue années après années d’enthousiasmer les élégants et d’animer la surface de leurs costumes. Ce motif sied aussi bien aux costumes qu’aux vestes seules, gage de durabilité et de longévité vis-à-vis des rayures par exemple, toujours un peu curieuses sur une veste seule il faut le reconnaitre. Le prince-de-galles sait par ailleurs se faire discret, passant avec certains caviars et chevrons dans la catégorie des faux-unis. On ne le voit que de près, et au loin, le costume parait uni. Ce qui plait encore plus. Mais d’où vient ce motif ?

Il fut popularisé dans les années 1920, il y a un siècle donc, par le Prince de Galles d’alors, David d’un de ses prénoms, fils de George V. C’est lui qui abdiqua rapidement pour suivre son grand amour, l’américaine Wallis Simpson. C’est aussi lui qui avait quelques sympathies nazies. Bref, quoiqu’il en soit, dans ses jeunes années, ce fringant jeune homme toujours à la pointe du style aimait faire de l’effet par ses vêtements. Certains diront qu’il avait un goût très sûr, d’autres qu’il savait être grotesque. Quoiqu’il en soit, il mit ce tissu écossais sur le devant de la scène, et en particulier aux États-Unis d’Amérique, ce motif fit florès. Ci-dessous, le Prince de Galles porte costume et casquette en prince-de-galles. J’imagine que l’attrait venait de l’aspect ambivalent de l’étoffe, faite pour la campagne écossaise, et portée à la ville. Une sorte de dissidence vestimentaire comme d’autres font aujourd’hui. Mais il l’avait bien trouvé quelque part ce tissu ?


Précisément en Écosse. Patrie des tartans, ces grands carreaux colorés, le prince-de-galles en est un lointain dérivé. Ces tartans au XIXème siècle se figent dans leurs dessins. Chaque famille, chaque clan, chaque région adoptent le leurs. Mais pour ceux qui n’en n’ont pas, comme les riches industriels ou les aristocrates anglais en villégiature écossaise, il faut bien créer des tissus reconnaissables. C’est ainsi qu’apparurent les « shepherd’s check » et autres « gun tweed » reconnaissables à leurs lignes colorées s’entrecroisant plus ou moins en pieds-de-poule. Ci-dessous, un tweed façon « shepherd’s check » de chez Moon :


Ce serait précisément une de ces histoires qui serait à l’origine de tissu, pour habiller des gardes-chasse attachés au château d’Urquhart en Ecosse au bord du Loch Ness. On prononce « Eurqeut ». Mais au lieu de se contenter des dessins habituels en lignes colorés proposés plus haut, il eut l’idée de prendre un bête pied-de-poule noir et blanc, et d’en écraser les proportions alternativement. Ce faisant, cela crée des blocs de pieds-de-poule, reliés les uns aux autres par des harpes. Une sorte de carroyage irisé apparait. Quelle idée ! Ainsi naquit le « glen urquhart check » ou « glen urquhart plaid ». Vous reconnaitrez ci-dessous très clairement les croisures en pied-de-poules :

Historiquement, le prince-de-galles est donc très monochrome et plutôt fort dans son dessin. Ralph Lauren adore présenter de telles vestes. Si elles m’ont toujours séduites, je les trouve néanmoins assez fortes et tapageuses. Mais c’est beau. Très vite, des lignes bleue-vertes plus fortes apparaissent et encadrent les harpes, donnant plus de relief avec la superposition d’un double carreau-fenêtre. C’est ce tissu que choisit un autre Prince de Galles, grand père de ce lui évoqué. Là nous parlons du fils de Victoria, le futur Edouard VII. Il aimait l’Écosse et la vie au grand air. Il fit sien ce motif de lainage. Ci-dessous, un exemple contemporain de ce que devait-être ce premier prince-de-galles à sur-carreaux doubles :

Il y eut encore quelques perfectionnements, avant d’arriver aux prince-de-galles que nous connaissons aujourd’hui et dont nous parlerons peut-être prochainement ?

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

Zéro, une ou deux fentes dos? Partie 2

La semaine dernière, nous sommes donc arrivés aux années 90 / 2000. Les couturiers italiens, Armani, Cerutti et d’autres, mettaient en avant de belles vestes, un peu larges et généreuses aux épaules, et en même temps très prises au bassin, glorifiant d’une certaine manière l’homme taillé en V. Ce bassin étroit reposait sur une absence de fente. Et comme je l’ai dit, les belles vestes se caractérisaient ainsi. En opposition aux maisons anglaises proposant deux profondes fentes. Ci-dessous, un costume Armani de 1990 :

Qu’en est-il aujourd’hui ?

D’abord, l’absence de fente a totalement disparu, ou presque, de la circulation. Toutes les vestes sont revenues sur ce paradigme d’un instant. Les marques italiennes ont massivement reproposé la double fente, dans une sorte de consensus, à vrai dire, assez international.

A l’inverse, la fente simple milieu dos reste la préférence des marques dîtes « couture » ou qui se croient ainsi. Pourquoi, je ne l’explique pas particulièrement. C’est un fait.

La double fente

Celles-ci permettent de mieux gérer d’une certaine manière le cintrage de la taille. Dans le cadre d’un fessier un peu rebondi, le manque de bassin de la veste ( comprenez le diamètre de la veste au niveau des fesses ) est réparti sur les deux fentes. Si le bassin du client est de 106cm et que le bassin de la veste est conçu pour 102cm, les 4cm manquant sont répartis, 2cm à chaque fente. Cela permet à celles-ci de s’ouvrir peu, de moins s’évaser. C’est donc une simplicité de conception, et une souplesse de vente. Les doubles fentes pardonnent.

Dans le cadre d’un fessier plat par ailleurs, les doubles fentes tombent en plaquant le tissu contre le bassin, et alors, R.A.S. comme on dit chez les espions. Que le bassin soit plat, normal, ou rebondi, les doubles fentes s’adaptent. C’est ce que l’on cherche en prêt-à-porter.

La simple fente

Celle-ci impose en revanche au porteur, d’avoir le bassin idéalement proportionné, donc, d’être à l’instar d’une gravure de mode, dans le « canon ». Revenons à l’exemple, si le client a 106cm de bassin, et que la veste est conçue avec 102cm de bassin, les 4cm manquant se retrouvent sur la fente, qui ouvre inéluctablement. 4cm, c’est en effet la valeur moyenne de chevauchement des pans.

Donc, dans le cadre d’une simple fente, avec un fessier fort, il y a fort à parier que la fente ouvre… car les hommes ont souvent un peu de fesse.Vous me direz alors, mais pourquoi les bureaux de style créent-ils des bassins étroits ? Ils n’ont qu’à dessiner des bassins un peu larges.

La première réponse est : excellente idée. Car un bassin large donnera toujours l’impression d’une veste bien cintrée. C’est le paradigme des années 1920, avec des vestes très dodues de l’arrière train.
La deuxième réponse va nuancer ce propos. Car les hommes actuellement, sauf une rare majorité, n’aiment pas que la veste paraisse grosse au fessier. Ils veulent que le pantalon, pour une majorité moule le fessier, mais pas la veste.
Enfin, troisième réponse : une veste qui aurait un bassin large adapté aux forts popotins n’irait pas à une autre portion d’hommes avec un bassin plat. Pourquoi ? Car la veste alors fera des vagues comme une jupe autour des hanches.

La simple fente est plus spécifique du sur-mesure, où un calcul très fin du tour de bassin peut être effectué. La simple fente oblige à un moulage plus précis du corps. Là où les doubles fentes sont plus imprécises. Chose particulièrement curieuse, dans les derniers James Bond, Daniel Craig ci-dessous a été habillé de vestes à une seule fente. Cette forme emboitantante n’est pas la plus adaptée pour avoir de l’ampleur dans les mouvements. Et d’ailleurs en position statique, elle ouvre un peu. Je le pardonne au tailleur !

Le sans fente

Quant aux vestes tonneaux, totalement serrées au bassin et ne présentant aucune fente, il semble bien, même pour les smokings, qu’elles aient disparues. Pour ma part, deux de mes vestes sports, de week-end, des modèles simples et sans fioritures, ne présentent aucune fente. Pourquoi ?

Car d’abord, sans fente, une veste est plus solide, plus endurante. Surtout que l’une est non doublée. Cela évite plein de petits points délicats en haut des fentes. Ensuite, j’exprime par cette allure l’envie de rapprocher un peu la veste du blouson. Ou de ces formes modernes de work-jacket qui n’ont pas de fente. Il y a une sorte de simplicité charmante dans ce style.

Évidemment, le patronage ne fut pas si simple, pour donner suffisamment de hanche à mon bassin. Mon idée était aussi de se rapprocher de ces images très élégantes des années 1920, avec des vestes bien pincées mais très « hanchées », rondes, à la manière du Prince de Galles de l’époque, ci-dessous. J’ai disposé une martingale sur le dos de l’une des deux. Cela renforce ce petit esprit années 20.

Quid des manteaux

Les manteaux, par leur longueur, ont toujours eu besoin d’une fente, pour donner de l’aisance. La fente milieu dos permet aux pans de trouver une certaine souplesse et latitude pour s’écarter au contact des jambes qui bougent, du corps qui avance. Cette fente est normalement plutôt haute et longue, c’est plus élégant. Surtout si le manteau est long.

Quelques rares essais de doubles fentes furent tentés. Évidemment, cela n’a pas de logique, car les pans doivent s’ouvrir et voler bêtement, et ainsi donner froid. L’inverse de ce qui est recherché ! Cette illustration de Laurence Fellows évite sagement cet écueil : les deux fentes sont en fait des replis de tissus, des soufflets. Quelle débauche de matière !

 Bonne semaine, Julien Scavini

Mémoire radiophonique, Pauline de Pange

Petit billet pour vous recommander chaudement l’écoute de cette archive radiophonique, une conférence de la comtesse Pauline de Pange née Broglie. « Comment j’ai vu 1900« . Un plaisir immense et rare, une projection mentale dans un autre Paris, et aussi, dans un autre monde. 25 petites minutes seulement, on aimerait que ça dure plus.

pauline de pange

 

Bonne écoute, vous ne le regretterez pas ! Julien Scavini

Le livre ‘Fred Astaire Style’ de G. Bruce Boyer

Fin janvier, pour conclure sa fiche de lecture de ‘Rebel Style‘, Raphaël évoquait l’envie d’un livre sur l’allure classique, comme résistance aux modes. Et bien en rangeant la bibliothèque de la boutique, j’ai trouvé par hasard ce livre. Fred Astaire Style, dans la même série chez Assouline que le livre précédent. En voici donc les grandes lignes, toujours écrites par Raphaël :

Qui est LE représentant de l’élégance masculine au cinéma ? Attention, pas un homme grand et beau, à la Cary Grant, qui ferait toujours tourner les têtes! Pas plus qu’un homme dont le regard a fait la carrière, comme Clark Gable ! Alors, James Dean ou Gary Cooper ? Non plus ! Eux, c’est le sex-appeal qui domine, pas l’élégance.

Cherchez plutôt un acteur dont le visage s’oublie pour ne regarder que le corps ou plutôt, le mouvement. Ce corps qui virevolte. Précis et distingué, ni raide ni apprêté. Un acteur qui ferait douter de la gravité terrestre : Fred Astaire. Il détonne à une époque où le canon de beauté d’Hollywood se définit par des acteurs qui sont « Tall, Dark and Handsome », lui qui était petit, maigre et vaguement chauve, comme il aimait le rappeler. Pourtant, armé de son charme, Astaire marque profondément son époque.

Quand on pense à cet acteur, on pense à l’âge d’or d’Hollywood, aux décors somptueux et à la belle Rita Hayworth. Fred Astaire incarne le beau vestimentaire. Pour certains, c’est le séducteur de Top Hat (1935), digne en queue-de-pie. Pour d’autres, c’est un virtuose en smoking dansant sur un bar, dans The Sky’s the limit (1943). Et pour d’autres encore c’est le dandy, chapeau haut de forme, jaquette et guêtres de Blue Skies (1946). En somme : un Fred Astaire vêtu de tenues très formelles.

Des légendes renforcent cette idée d’un Fred Astaire à l’élégance repassée : l’acteur aurait fait couper un gilet aux pointes arrondies, dont le tailleur Anderson & Sheppard garderait jalousement le secret, refusant de le copier pour d’autres clients… Plus troublant encore, Astaire aurait eu des habits à l’emmanchure si haute qu’il en aurait eu mal aux aisselles ! Quelle ironie ! Nous ne nous souvenons que d’une infime partie de ses tenues : celles qu’il aimait le moins, les ensembles formels et codifiés. C’est tout le propos du livre de Bruce Boyer : Fred Astaire n’est pas un héros victorien à l’élégance affectée.

Au contraire, Fred Astaire est un représentant du cool, du décontracté américain, par ses tenues colorées et souvent dépareillées, loin du costume business. Ce cool, c’est celui d’un danseur accompli, qui possède une technique de danse parfaite et qui travaille ses chorégraphies avec acharnement. Astaire s’habille pour laisser son corps libre de danser : c’est pour ça qu’il y a un style Fred Astaire. Ainsi : adieu les cols amidonnés, des épingles tiennent en place ses cols de chemises. La cravate ou le foulard sont fourrés entre deux boutons. Une autre cravate se noue comme une ceinture : elle maintient le pantalon haut, au creux de la taille. Pourquoi ? La soie est plus souple que le cuir. Enfin, détail important: les chaussures. Quand Astaire danse, ses chaussures sont moulées sur ses pieds. Sa jambe est nerveuse, allongée. Son pied : petit et souple.

Le style Fred Astaire est un ensemble de variations de modes et de coupes décontractées. Il incarne la souplesse et le mouvement. Oui, il y a un  immense travail de coupe chez le tailleur, qui répond à l’immense travail de répétition du danseur. Tout cela pour avoir l’air nonchalant. Les tailleurs de Fred Astaire suivent la mode, presque à contrecœur. L’ampleur augmente ou diminue imperceptiblement, pour être d’actualité sans être la caricature d’une mode. Par exemple, lors de la remise des oscars en 1970, Astaire est habillé à la mode : un smoking bleu, grand nœud papillon de velours, une chemise non amidonnée et un pantalon étroit !

C’est la différence vis-à-vis des acteurs. Un acteur s’habille pour dessiner à gros traits un personnage. Fred Astaire est avant tout un danseur. Il s’habille comme il danse : avec nonchalance. Voyez :

ou encore :

 

Quelques photos du livre de G. Bruce Boyer pour conclure:

Bonne semaine, Julien Scavini

La mode sans la mode

Un ami, tombant la semaine dernière sur un article sur Figaro traitant de l’outdoor wear, comprenez les vêtements techniques d’extérieurs, me l’a sympathiquement envoyé. Car oui, lorsque l’on chronique au Figaro, on est prié quand même de payer son abonnement. Voici donc les trois pages concernées par ce dossier… technique! Je vous laisse lire.

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A l’issue de cette lecture, mon ami me demandait mon avis. Je n’en pensais pas grand chose de prime abord. L’article est bien écrit et j’en aime bien le ton, qui ne juge pas. Et qui n’essaye pas non plus, comme souvent dans la presse, de faire acheter. L’avis est objectif, même un peu moqueur. Les personnes interviewées sont un peu caricaturales, mais le prisme le veut ainsi. Et l’avis de l’expert en page trois est instructif et plein de bon sens. C’est donc pour moi, le tailleur, une lecture instructive, up-to-date diront les anglo-saxons.

Toutefois, mon ami probablement essayait de me faire sortir quelques critiques de la chose. Une critique d’élégance, rejetant ces vêtements la. Je n’y arrive toutefois pas. Étant à scooter dans Paris, j’ai du renoncer au manteau tailleur, qui hélas n’est pas coupe-vent ou renforcé. Je me trimbale donc un  anorak, pas très joli, mais très chaud. Chacun ses petites bassesses.

Hormis ce vêtement technique et mes t-shirt uniqlo thermorégulants sous les chemises (je suis frileux), je ne suis pas tellement client de l’outdoor wear. Je ne peux critiquer ce répertoire vestimentaire sur sa simple existence. Je sais pertinemment que Décathlon est le premier vendeur en France de vêtements. Et pas de vestes en tweed ou de pantalons de flanelles. La simplicité de ces vêtements à l’usage, leur coût, apparaissent attractifs. Comment en blâmer qui que ce soit. C’est une sorte d’élégance, certes…

Car la faute, je ne peux la rejeter sur ces fabricants. Qui pour le coup méritent leur argent. Car ils font de la recherche, car ils innovent, car ils questionnent. Les vêtements techniques sont une nouvelle voie, marquant une profonde révolution avec tout ce que l’on a connu par le passé. Depuis plus de cinq mille ans, les hommes recourent aux fibres naturelles, végétales ou animales pour se vêtir. Dans des techniques de tissage et de montage ancestrales, seulement modifiées par les modes. On avait chaud en 1920 comme on avait chaud en 1420. Fourrure, laine, coton, lin, dans des formes différentes mais des même fondamentaux. La technicité actuelle apporte une nouveauté écrasante.

Je ne blâme pas les gens d’y passer. Surtout, c’est là mon argument pivot, que la mode des deux dernières décennies n’a été que consommation et fausseté pure.

Je vois beaucoup de messieurs, 40 ou 50ans, qui se sont régalés de mode dans les années 80 et 90. Ils viennent toujours avec des costumes X ou des vestes Y me demandant s’il est possible de les moderniser. Et moi de répondre, hélas que faire, rien. Le tissu est ringard, les épaules immenses, les boutons trop bas, la ligne écrasée. Des vestes de prêt-à-porter mais aussi de tailleurs. Sans parler des chandails… Le style classique, pour le rendre moderne, a été trituré. La mode avait pris le dessus, d’une manière complètement gratuite. Que je ne déteste pas pour ma part, j’ai déjà écrit sur la beauté de celle-ci.

Seulement, lorsque les messieurs ont parié toute leur penderie là-dessus, ils se sentent alors bernés. Ils ont fait confiance, ils ont acheté. Jamais un costume n’aurait eu si courte durée de vie. Un costume des années 30 est parfois plus contemporain. Ces vêtements, y compris d’ailleurs les premiers outerwear, ont vieilli, affreusement vieilli. Si vite.

L’outdoorwear a bien des excès, les journalistes du Figaro les décrivent, « trop chaud, trop tech, trop geek ». Peut-être. Ils sont une mode. Mais sans la mode. Ils ne cherchent pas l’esthétique de si ou l’esthétique de ça. Il ne cherche pas l’artifice. Il cherche la rationalité du vêtement. Il tient chaud grâce à, il est léger parce que. Ce vêtement explique sa raison d’être. Ce faisant, il s’extrait du pur débat de mode, qui n’a, à la fin, eu plus qu’un seul moteur, la nouveauté gratuite. Ici, la nouveauté a une vraie raison d’être. Ce n’est pas qu’une bande fluo ou un liseret rouge. Peut-être pour un temps seulement, on verra.

D’ailleurs, un signe ne trompe pas. Les marques de modes comme Balenciaga ou Lanvin, après avoir fait cette mode ruineuse et très vite out-dated, s’approprient ce sportwear / outdoorwear. Elles ne veulent pas en perdre une miette. Ce sont dans les montages lasers et les matériaux nouveaux que la mode trouve son eldorado. Là il y a de la justification.

Pour un tailleur, c’est paradoxale, car c’est scier la branche sur laquelle je suis. Mais de toute manière, on ne peut pas aller contre l’histoire. Il faut trouver le moyen le plus positif de s’en arranger. Pour ma part, cet été en Écosse, j’étais parti avec une petite panoplie classique, pantalon de velours, chemise rayée, pull en laine et belle écharpe. Mais pour les pieds, sachant que j’allais marcher, sous la pluie et au bord de Loch, j’avais pris ma paire de chaussures de marche… Quechua. Et j’étais très bien ainsi!

 

Je vous souhaite un joyeux Noël, de bonnes fêtes de fin d’année et de bonnes vacances peut-être!

 

A très vite. Julien Scavini

 

Marcel Proust, l’élégance de l’éternel jeune-homme

Comme le précédent sur Robert de Montesquiou, cet article a été écrit par mon collaborateur Raphaël.

Le 15 février 2017, le monde des Arts et des Lettres est en ébullition. Le Point titre Et soudain apparaît… Marcel Proust. Dans un court document audiovisuel du mariage d’Élaine Greffulhe apparaît alors un jeune homme, l’espace d’une seconde ou deux.

Son visage est voilé par l’ombre de son chapeau melon, on devine une fine moustache, l’homme descend les marches d’un escalier. La sphère proustienne s’hystérise. On doute de la véracité de la trouvaille du professeur Jean-Pierre Sirois-Trahan. Le reste du monde s’agite, reblogue, retweete, partage encore et encore l’article où Proust est décrit ainsi :

« Un homme seul, en redingote gris perle et chapeau melon, descend précipitamment les marches de l’église où a lieu la cérémonie. Tout tend à faire penser qu’il s’agit de Proust, explique Jean-Pierre Sirois-Trahan. La silhouette et le profil lui correspondent, même s’il est toujours difficile d’identifier avec certitude quelqu’un sur un film de ce type, surtout si on ne le connaît que par des photographies où il pose […] Il est vrai que l’apparition est brève. Mais outre la ressemblance physique, plusieurs faits convergent […] Autre indice décisif : sa tenue. Les habits qu’il porte, élégants mais qui tranchent avec ceux des autres hommes de cette noce, correspondent à ceux qu’il portait à l’époque, où il est un dandy à la mode anglaise.

S’agit-il bien de Marcel Proust ? Bien malin celui qui peut l’affirmer ! En revanche on peut être certain que Proust se serait étouffé de colère dans la poudre contre l’asthme qui formait un nuage compact dans sa chambre. Énervé d’abord qu’on le qualifie de « dandy anglais » (qui sont-ils, qu’est-ce ?) et ensuite qu’on se trompe en l’affublant d’une redingote.

Bien sur, dans son enthousiasme, la journaliste du Point s’est emportée en décrivant ainsi Marcel Proust. Elle n’a pas pris le temps de se souvenir que Proust surprenait ses contemporains en restant éternellement recouvert de nombreuses couches de vêtements, y compris à l’intérieur. Alors dévaler les marches sans manteau !

L’écrivain frileux était aussi attaché au mot juste. Il n’aurait sans doute pas aimé que l’on appelle son pardessus une redingote. Il n’aurait pas plus aimé qu’on dise de lui qu’il porte redingote et chapeau melon ensemble… En effet, au début du XXème siècle, la redingote ne se porte qu’avec un haut de forme, et le melon, chapeau moins formel, avec une jaquette ou une veste courte. Proust, capable d’un aussi grossier fashion faux-pas ?

Soyons un peu plus sérieux, et tâchons de rendre justice au jeune homme à l’orchidée. Plus que de scruter désespérément une demie seconde de film, demandons-nous comment s’habillait Marcel Proust. Quels autres témoignages nous renseignent sur sa garde-robe ? Quel portrait les vêtements de Marcel Proust dessinent-ils ?

Le tout dernier portrait de Marcel Proust ne lui rend pas justice. Un visage grave, épuisé, et de grandes poches sous les paupières closes. Le reste du visage est couvert d’une barbe fournie.

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Marcel Proust sur son lit de mort, par Man Ray

 

On a du mal à y voir celui surnommé « le petit Proust ».  Toute sa vie, il renvoie à ses contemporains l’image d’un éternel jeune homme. Alors qu’il regarde la foule se presser pour enterrer Proust à la Madeleine, Maurice Barrès se serait exclamé : « Mais Proust, Marcel Proust, mais c’était notre jeune homme ! ».

Ce fameux jeune homme, né en 1871,  pose sur les photos de classe du lycée Condorcet avec une coupe en brosse, vêtu d’un pardessus clair, assez quelconque. Rien ne laisse deviner l’homme de salon, qui saisira l’essence et les milles finesses de la vie mondaine de la Belle Époque.

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Classe de rhétorique au lycée Condorcet (1887-1888)

 

À 20 ans, 1890-1891, l’homme que l’on connaît du portrait de Jacques Émile Blanche se dessine. Une fine moustache sous son nez, surplombé des paupières qui semblent si lourdes. Une raie sur le côté, des cheveux qui ondulent. Proust pose ici en redingote, dont le revers est orné de moitié par de la soie. Il porte une cravate surprenante. Je pense qu’il s’agit d’un nœud lavallière. Difficile de documenter précisément l’objet. Les catalogues commerciaux des Grands Magasins du Louvre nomment l’objet le Colin ou le Sénateur

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Sur le portrait ci-dessous, la silhouette Proustienne se précise. C’est celle du jeune homme à la mode – l’on disait alors à la page. S’il rêvet probablement la même redingote, contrairement au portrait précédent, Proust porte maintenant une cravate à plastron, sur sa chemise un col droit (probablement à coin cassés). Il orne la cravate  d’une épingle. En comparaison de celle portée par Robert Proust, à droite, cette épingle est assez voyante.  Est-ce une fantaisie d’homme du monde ?

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Marcel Proust et Robert Proust vers 1890-1891

Les autres clichés de ces années là montrent un Proust plus détendu, dans des tenues moins formelles… Peut-être sa place est suffisamment définie dans la société du faubourg Saint-Germain. Proust apparait avec le visage que l’on connait du Jeune homme à l’orchidée. Il porte un complet veston, l’ancêtre de notre costume contemporain. Un noeud papillon sombre accompagne une chemise à col cassée. C’est une tenue décontractée. Pour la fin du siècle, rien de flamboyant. La fleur qui orne sa boutonnière n’est pas non plus un accessoire surprenant.

 

Il y a une grande sobriété dans le choix des vêtements de Marcel Proust, durant sa vingtaine.  Par la suite, et jusque dans les années vingt, il garde le vestiaire de sa trentaine qu’il use jusqu’à la corde. Paul Morand raconte ainsi une visite Proustienne :

« […] Il est venu sonner, à minuit et j’ai trouvé devant la porte du petit rez-de-chaussée que j’habitais rue Galilée, c’était au mois d’Août 1915, un homme dans une pelisse, avec une figure très pale, une barbe qui repoussait comme de la moisissure de fromage, très bleue, autour du menton, des grands yeux très  bistrés, des cheveux noirs épais, des dents magnifiques et une voix très douce, très insinuante mais en même temps avec beaucoup d’autorité.

Il était habillé… J’avais devant moi un personnage de 1905… Il était habillé, il avait un chapeau melon gris – je le vois encore, sa pelisse avec un vieux col de loutre, tout usé, une cravate qui ne tenait pas à son col, le col  tenait mal à la chemise, il avait la chemise empesée que l’on avait à ce moment là, il se battait continuellement contre cette chemise qui baillait sous sa cravate, la cravate remontait sur le col, les manchettes étaient tournées à l’envers… Il avait une canne comme on avait à se moment là,  une canne de théâtre, en bois d’amourette, des souliers avec des empeignes de daim gris, bref, exactement la mode de 1905 […] « 

Peut-être Morand est-il un peu cruel lorsqu’il décrit Proust comme figé dans le temps, même s’il est vrai que le romancier ne sort plus beaucoup dans « le Monde ». En revanche, le tailleur de Proust semble être, lui, de son temps. Sur la photographie suivante, tous les éléments de sa tenue sont à la mode des années vingt (la largeur du revers, la longueur de la veste comme celle du pantalon).

Sans doute est-ce là toute l’essence du style de Marcel Proust : porter des vêtements dont les usages et les couleurs évoquent avec nostalgie d’autres décennies. De ce sentiment, son œuvre littéraire en est certainement empreinte : le monde compassé, lent et poussiéreux des salons de La Recherche.

D’accord,  le romancier porte ici une jaquette pour se promener, avec une chemise à col droit. C’est parce qu’il suit l’étiquette d’avant guerre. Peut-être que Marcel Proust ne voulait pas souffrir d’apparaître incorrect au monde,  « ce monde dont il a tant souffert car il était un tendre, car il était un snob » en disait François Mauriac…

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Marcel Proust sur la terrasse du jeu de paume 1921

Cette étude et ces photos ne permettent finalement pas de mettre en évidence une quelconque volonté de faire du genre ou d’être très différemment vêtu du reste des hommes d’alors. Ainsi, il serait possible d’affirmer que l’usage du mot dandy pour caractériser Proust est exagérée. Mais qu’en même temps, l’homme ne cadre pas tout à fait avec les gentlemen d’alors. Il me faudrait achever cet article en confessant que se plonger dans l’univers de Marcel Proust, c’est avant tout prendre le risque de se noyer, tant la littérature abonde sur le sujet.

NB : Cette incursion en terre Proustienne s’est notamment appuyée sur la vente Proust, chez Sotheby’s en 2016, ainsi que sur le documentaire, Marcel Proust, portrait souvenir (1962).

De nombreux ouvrages incontournables existent : le très réçent dictionnaire de Bastianelli ou celui de Bouillaguet et Rogers. De façon plus anecdotique, d’autres ouvrages sont plaisants. Ils permettent de se plonger dans l’univers Proustien plus légèrement, comme celui de Laure Hillerin, Proust pour Rire, chez Flammarion.

Bonne lecture !