Archive for the ‘Histoires’ Category

Deux couleurs ‘very british’

30 mai 2016

La science des couleurs est un domaine très érudit. Chaque teinte renvoie à la fois à la technique (chimie de fabrication, d’hier à aujourd’hui), à la psychologie et aux histoires, grandes et petites. Il y a bien sûr l’Histoire qui rattache bien souvent les couleurs à des époques, à des mœurs, à une sociologie et les petites histoires et significations, renvoyant le jaune à la tromperie ou le blanc à la pureté. Michel Pastoureau s’est livré à de très nombreuses études sur le sujet, couleur par couleur.

En textile, les couleurs sont particulièrement importantes. Y compris de nos jours, elles sont signifiantes. C’est ainsi que le marine et le gris sont plutôt associés à des mises urbaines alors que les couleurs de feuilles sont plus synonymes de décontraction. Les stylistes travaillent particulièrement la palette des collections, pour faire ressortir une humeur. La marque Aigle utilise certaines teintes, la maison Raf Simons d’autres.

Les anglais ont développé une bonne part du vestiaire masculin dès le milieu du XIXème siècle. De chez eux sont venues les tendances, les coupes, les matières. Et toujours à l’heure actuelle, sans nous en rendre forcément compte, nous utilisons ces couleurs anciennes et très référencées. Farrow & Ball, célèbre fabricant de peinture donne toujours l’histoire de ses teintes, ce qui est passionnant à lire.

J’en retiens deux : la couleur Lovat et la couleur Maroon.

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Lovat. Son origine n’est pas très claire. Il existe en Angleterre une rivière portant ce nom et depuis très longtemps, le terme est associé a une couleur distinctive du tweed, un vert à peine éteint de bleu, un peu poussiéreux. Son lien avec le tweed viendrait de Lord Lovat (tout à toujours un rapport avec un honorable gentleman au Royaume-Uni) qui vers 1870 aurait popularisé les tweeds faits de plusieurs fils teintés différemment (ce qui donne une grande profondeur à la teinte, typique encore des tweeds de Harris).

Couleur qui passe inaperçue dans les liasses des drapiers, elle est pourtant très répandue. Plus douce que le vert sapin ou le vert kaki, elle permet un juste dosage de vert, presque tendre, pas loin du vert mousse et du vert sauge, qui fait merveille autant pour un pantalon de coton que pour une veste en laine. C’est une nuance douce, idéale pour le textile, à la différence du vert pomme ou des verts acidulés plus compliqués.

La couleur Lovat a pour principal intérêt de n’être pas trop saisonnière. Ainsi, cette teinte peut être aussi bien utilisée l’hiver pour du tweed que l’été, pour un lainage léger. Car si elle n’est pas trop unie, des nuances bleu canard peuvent apparaitre dedans, ce qui éclaircit la mise.

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Maroon. L’étymologie anglaise est connue. C’est un mot qui vient du français marron, le fruit du châtaignier, terme lui-même dérivé de l’italien ancien marrone.

En France, le marron renvoie à diverses couleurs, pas bien définies. En effet, le marron peut être très chaud (proche du rouge) ou très froid, voir même allant du clair (comme la chamois/brun/feuille de tabac) au très foncé et très éteint (écorce de vieil arbre). Le terme est donc assez générique.

Le Maroon anglais est plus normé et son apparition remonte à 1789. Il s’agit d’une teinte de marron où le rouge est très présent. Nous appellerions cette couleur ‘Bordeaux’ bien qu’un peu différente à mon avis.

Cette teinte, sans vous en rendre compte, est extrêmement présente en textile et surtout sur les velours et les pulls. C’est le fameux lie-de-vin si présent dans les rayons et parfait l’hiver en association avec du tweed.

Couleur ni-franche ni-éteinte, juste teinte, le Maroon a un historique chargé. Il fut choisi par les armées du monde entier durant la seconde guerre mondiale pour réaliser des bérets. La liste de pays est impressionnante.

Le Maroon est également une peinture très utilisée dans les transports. Un nombre importants de compagnies ferroviaires utilisaient celle-ci (chez nous, le vert wagon-lit est plus courant jusqu’à la seconde guerre mondiale, après le TransEuropExpress, le Mistral et les motrices BB de la SNCF ont longtemps porté cette nuance proche du violet en plein soleil). Par ailleurs, si elle est un peu tombée en désuétude pour les voitures, les constructeurs automobiles ont très longtemps misés sur cette teinte. Souvenez vous des années 50 à 90, d’Opel à Rover en passant par Bentley et Peugeot (pensez à la 504 ainsi peinte), tous proposaient cette coloration !

Alors, pensez-y lorsque vous consulterez des liasses de tissus, les teintes ont aussi une histoire !

Bonne et pluvieuse semaine. Julien Scavini

La largeur des manches

7 février 2016

La question de l’aisance d’une veste renvoie à une multitude de caractéristiques et de mesures. De nos jours, l’aisance a beaucoup diminué par rapport aux années 50, où les vestes, très entoilés et dans des tissus lourds, donnaient aux hommes des carrures importantes. Ceci dit, cette aisance presque disproportionné a mis longtemps à émerger. Sous l’ancien régime, la notion même d’aisance n’était pas conceptualisée. Et les vêtements étaient taillés à la même dimension que la peau. C’est pourquoi les vêtements anciens dans les musées paraissent si petits. A partir du XIXème siècle, le tailleurs commencèrent à fixer des règles pour donner du confort au vêtement.

Étudions d’abord les diverses formes de manches . La manche de chemise par exemple, le modèle le plus ancien, est coupé d’un seul morceau. De ce fait, elle tombe verticalement. Ce n’est pas une manche anatomique en ce sens qu’elle est droite. Or, le bras ballant n’est pas droit et vertical, il est légèrement courbe et va vers l’avant. On parle de l’aplomb d’une manche pour désigner cette pente. Pour que la manche soit anatomique, il faut couder la manche. D’une couture placée dessous, on passer alors à deux coutures, une avant, une arrière. Jusqu’aux années 30, les deux parties étaient de taille égale (en dehors de la tête de manche arrondie). A partir des années 40, les tailleurs ont poussé le raffinement en repoussant la couture devant vers le dessous, pour la cacher visuellement. Cela s’appelle le relarge à la saignée. Les deux parties de la manche ne sont alors plus symétrique. Voyez les trois types de manches, coupées puis montées ci-dessous:

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Aujourd’hui, les vestes sont près du corps. Les jeunes les aiment ainsi. Notons en préambule que le corps d’une veste se compose d’un devant, d’un petit côté et d’un dos. L’aisance d’une veste vient pour beaucoup du petit côté. Si celui-ci est généreux au niveau de la carrure (c’est à dire sous le bras), il donne à la veste de la carrure avant et dos. D’où une certaine aisance dans les mouvements. Si vous rétrécissez le petit côté au niveau de la carrure vous emboitez alors les flancs, la veste rétrécie. Simple non?

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Dire cela ne doit pas faire oublier une partie essentielle : la manche. Car en majeure partie, le patronage du petit-côté donne la manche. Ainsi, la largeur de la manche est réglée sur la largeur du petit-côté, hors complications tailleur (comme l’embu surnuméraire des grandes maisons).

Ainsi, pour obtenir une veste slim, il ne suffit pas de cintrer et de retirer de la carrure dos. Il faut réduire le petit côté et aussi réviser la manche, un travail plus périlleux. Il serait curieux d’avoir une veste étriquée et une manche large.

Les jeunes soucieux de mettre leur physique en valeur réagissent très souvent à la largeur de la manche, la trouvant large. Il me faut alors faire œuvre de persuasion pour les convaincre du contraire.

Car une manche ne doit pas coller un bras. Cela est possible avec un t-shirt car la maille s’étire. Mais un tissu en chaîne et trame se s’étend pas et on peut vite être bloqué, notamment au coude. Les mouvement peuvent devenir désagréables. Mais c’est un fait que les jeunes apprécient les manches fines.

Car donner un peu de gras à la manche donne une aisance formidable. Vous pouvez ainsi avoir un corps très ajusté, très emboité et une manche généreuse. Le confort sera formidable. C’est la manière italienne de concevoir un vêtement, associé à une emmanchure haute. Le corps est très petit et la manche confortable.

Par ailleurs, il y a un point à ne pas négliger dans ce débat de style. La largeur de l’épaule est en relation directe avec la manche. Ainsi, une manche large permet une épaule très étroite, très emboitée. Alors qu’une manche slim oblige à donner de l’épaule (les flèches oranges ci-dessus). Une géométrie complexe ! C’est l’un ou l’autre mais pas les deux. Car si la manche est étroite et l’épaule aussi, 1- la veste sera un t-shirt inconfortable et 2- la tête de manche aura tendance à faire une sorte d’escalier, à marquer le biceps (comme s’il sortait et poussait la manche).

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Ce principe simple est facile à constater dans le commerce. Regardez une veste De Fursac, Dior ou The Kooples. La manche super fine est permise par une épaule relativement large et carrée. Alors que les vestes italiennes (Brioni ou même Suit Supply dans certaines coupes) ont une manche légèrement généreuse qui permet de remonter sur l’épaule un peu plus.

En industrie, assister à la mise en place d’une base est passionnant car ce sont précisément des débats de ce genre qui ont lieu. C’est une querelle qui renvoie à la vision de la veste, à son usage et à la cible commerciale. Où comment des questions bien réelles de coupes sont liées à l’aspect commercial.

Pour ma part, je préfère une manche un peu généreuse et la vision d’une épaule un peu emboitée, au plus près du biceps. A vous de choisir !

J’aimerais enfin vous expliquer un petit schéma drôle ci-dessous. La première manche grise est une version normale, relativement ventrue pour l’aisance. La manche grise deux est dite slim. Voyez au bout des flèches oranges comment la ligne est devenue concave. Cela permet d’affiner beaucoup le biceps. Je pense que vous serez amusé de constater que la manche trois, datant de l’ancien régime (à l’époque, la manche était très anatomique et fortement coudée, notamment pour l’attitude ‘à cheval’) présente le même retrait au biceps pour affiner la ligne… La mode est un éternel recommencement !

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Bonne semaine, Julien Scavini

Voeux 2016 et une fiche de lecture

11 janvier 2016

Chers ami(e)s,

je tiens à vous souhaiter une excellente année 2016, pleine de joies personnelles et professionnelles. Puisse ce dessin de Stiff Collar apporter sa petite pierre d’élégance heureuse en ce début d’année !

bonne année 2016

Pour ma part, je vais essayer de vous apporter une semaine sur deux un billet d’amusement sartorial, léger ou plus érudit suivant l’inspiration. Sachez que dans le Figaro Magazine, chaque samedi, j’ai l’honneur de publier un billet également ! D’où un emploi du temps chargé. Maintenons comme dit la devise !

https://stiffcollar.files.wordpress.com/2009/12/separateur-texte.gif?w=153&h=12&h=12

J’aimerais maintenant et à l’instar de l’année dernière, vous faire le résumé d’un très beau livre lu entre Noël et Nouvel-An. Il s’agit d’un ouvrage en langue anglaise, écrit en partie par Bruce Boyer, publié en 2014 aux Yale University Press et titré :

Elegance in an age of crisis : fashions of the 1930’s.

« En dépit de la rudesse du climat économique des années 30, cette décade vit naître au sein de la mode de grandes innovations techniques et esthétiques. De nouvelles avancées dans l’art tailleur à Londres et à Naples faisaient écho à des percées Parisiennes, New Yorkaises ou même Shanghaiennes quant aux techniques de réalisation du drapé. N’oublions pas qu’Hollywood eut aussi un rôle à jouer quant à l’institutionnalisation et la diffusion de ce style si glamour. La mode fût internationale pour ce vêtement qui est plus léger, aux ornements minimalistes et élégamment proportionnés, qui tranche avec le vestiaire restrictif de la précédente ère Edwardienne. Par contraste, la mode des années 30 est celle du mouvement, et dévoile un corps idéalisé et naturel, fantasmé des canons de sculpture classique, qui en sont les influences artistiques première. »

C’est avec cet avant propos que s’ouvre ce livre, et cette idée que le vêtement, masculin, comme féminin, se libère de l’influence Edwardienne dont il était prisonnier. Cette libération vestimentaire est perçue comme issue du Jazz, dans une époque méconnue et coincée entre deux guerres, qui est ici assez poétiquement décrite comme la plus vibrante et tonitruante du XXème siècle.

Ce changement est esthétique, mais aussi technique, dans un climat schizophrène de banqueroute ahurissantes et de fêtes frénétiques où aboutit, selon Boyer, la première forme de notre vêtement contemporain.

Elegance in a age of crisis est un ouvrage assez dense, de deux cent quarante huit pages, dont une soixantaine concerne le vestiaire masculin, sous le titre du chapitre rédigé par Bruce Boyer, Tailoring the New Man : London, Naples, and Hollywood in the 1930s. Ces pages concernent la mode principale dans le costume masculin durant les années trente : la Drape Cut, ou London Cut. Boyer en distingue deux écoles, fortement opposées, l’école anglaise, représentée par Savile Row, et l’école Napolitaine, par le duo Rubinacci et Attolini. Ces deux écoles sont aussi mises en parallèle avec l’influence du cinéma américain qui participe à diffuser –jusqu’à la caricature- leurs canons.

La véritable richesse de l’ouvrage est en réalité de présenter une iconographie très dense (en partie photographiée ci-dessous), assemblant des photographies issues du cinéma américain, des illustrations d’Apparel Arts et, grande nouveauté pour ce genre d’ouvrage, de photographies de vêtements anciens, ce qui est très appréciable : le lecteur peut comparer l’idéal dessiné et la réalité technique.

Il est toutefois à noter que ces vêtements sont issus de musées et collections privées, et ne présentent que des tenues provenant des grands noms de l’époque : ici ne sont pas présentés les vêtements du commun. C’est un parti prit de l’auteur, qui désigne les grands tailleurs comme les révolutionnaires cachés des garde-robes.

Au fil des pages, l’on découvre deux habits, une robe de chambre, une jaquette, deux vestes de fumoir, une veste et un frac de chasse, un spencer brodév, un ensemble de plage, un smoking, deux complets trois pièces de sport, un veston de ville, une veste Norfolk, trois manteaux croisés et deux vestes napolitaines en lin, aux montages d’épaule très édifiant.

Men’s clothing History

Bruce Boyer ouvre son chapitre par un rappel historique : vers 1900, et avec l’accroissement du sport, domine dans les vestiaires le lounge suit, veste courte, gilet et pantalon –l’ancêtre de notre complet, dont l’usage est d’abord réservé aux activités sportives, puis qui ne s’y restreint plus au XXème siècle. Toutefois, cet ancêtre de nos vestes est coupé droit, en forme de « sac », sans pinces pour fabriquer une silhouette. Ces expérimentations sartoriales se feront durant les années 30, en Europe, à Londres et à Naples, donnant naissance aux écoles de coupes contemporaine.

London’s Savile Row

L’auteur commence ainsi par parler de Savile Row, qu’il décrit comme l’agrégat le plus concentré de tailleurs dans le monde où les techniciens s’inspirent du vestiaire militaire et d’où fut tirée la méthode de coupe en « drapé ». Cette technique est conçue dans le but d’améliorer la silhouette masculine, non pas par la flamboyance des couleurs et des textures, mais par la technicité. Ce besoin de modeler la silhouette des hommes, de la viriliser est dans la directe lignée des fantasmes du corps à l’antique, et vanté par les loisirs sportifs que la classe moyenne occidentale bourgeonnante découvre et idéalise. Les canons esthétiques se définissent alors par de larges épaules et une taille resserrée, incarnés au cinéma par la figure des Tall, dark and handsome (grands, bronzés et beaux) qu’étaient les Douglas Fairbanks, Gary Cooper et Rudolph Valentino. Au corps bourgeois à l’embonpoint dont la courbe dessinait l’alibi moral et une assise sociale, se substitue le corps bronzé par le soleil et musclé par le boating, le tennis ou le golf…

Drape cutting

A ce bouillonnement culturel et à l’émergence de nouveaux modèles, la coupe s’adapte. Boyer rappelle la paternité de la Drape Cut à Frederick Scholte, formé à la coupe de vêtements militaires, qu’il adapte au vestiaire civil. S’inspirant des vestes portées par la Royal Household, il emploie et innove les méthodes de construction des manches, et agrandit en largeur les emmanchures pour fabriquer des dos plus larges, tout en gardant une silhouette équilibrée : c’est la naissance de cette silhouette massive, et musclée, qui deviendra l’essence de son époque. Ces modifications, Scholte en fait une méthode de coupe où il préconise d’ajouter plusieurs centimètres supplémentaires de tissu dans le montage d’épaule ; mais aussi d’insérer l’entoilage de la veste de biais. Cette manœuvre avait pour effet de rendre la poitrine de la veste plus souple tout en permettant plus de mouvement aux bras. Ensuite, il resserre la taille en ajoutant des pinces, de la poitrine aux poches ; il place le bouton de la taille un centimètre plus haut que de naturel, pour donner plus de profondeur à la poitrine. Pour contrebalancer la largeur des épaules par rapport à celle de la manche, il coupe cette dernière de la largeur du triceps : ainsi, la manche tombe droite sur le bras, donnant l’illusion d’une grande musculature. Enfin, quant à la partie inférieure de la veste (la jupe), il la resserre sur les hanches, et la préfère sans fente, pour une meilleure tenue et un effet plus cintré.

En émerge une silhouette aux épaules marquées, à la taille resserrée et aux hanches dessinées (par contraste). Cela sera la silhouette du beau idéal, adoptée par Edward VIII, qui contribuera à la rendre populaire, notamment sous le nom de London Cut, digérée et exagérée par le cinéma américain, puis connue et vendue, au début des années quarante, sous le nom d’American cut.

The Neapolitain School (déjà!)

Si la coupe anglo-saxonne provient uniquement du modèle londonien, la notion de coupe doit se penser au pluriel, dès lors que l’on franchit les Alpes. En effet, le morcellement politique et culturel transalpin implique aussi, pour l’auteur, un morcellement des modes.

Ainsi, Bruce Boyer distingue trois écoles de coupe italiennes, qui se concurrencent et se succèdent au XXème siècle. Durant les années 70-80, ce sera le Nord, par Armani, à Milan ; après la Seconde Guerre Mondiale, ce sera l’école Romaine et le Continental Look de Brioni ; et durant la fin des années 20, ce sera l’école Napolitaine, dont deux noms émergeront : Rubinacci, le premier, et son tailleur, Attolini. Bruce Boyer marque avec force les différences d’inspirations entre l’école anglaise et l’école italienne. Certes : toutes deux cherchent à rendre plus souple, plus confortable et moins compassé le complet ; mais si les anglais prennent pour modèle le champ du vêtement militaire, l’école napolitaine s’inspire, en revanche, des loisirs pour déconstruire le vêtement. La coupe napolitaine se distingue par des poches plaquées ; celle de la poitrine, inclinée, s’appelle la barchetta ; les épaules ont un pading minimum, voir absent, et sont cousues avec une couture inversée, comme pour une chemise ; la manche est dite mappina, froncée et cousue dans une emmanchure réduite à sa plus petite portion. Enfin, les vestes ne sont pas doublées, ce qui accentue cet effet déconstruit et léger, déjà en 1920 !

Sportswear

L’auteur traite aussi de l’apparition d’un vestiaire de sport technologique par l’arrivée du nylon, en 1924, que l’on utilise pour les maillots de bain, qui rétrécissent; mais aussi du jeans, empruntés aux cow-boys des films américains, premier vêtement de travail manuel qui entre dans le vestiaire comme objet de mode.

Conclusion

L’auteur conclut cette brève et pourtant essentielle période de la mode masculine  en rappelant le découpage chronologique de Morris Dickstein. Pour ce dernier, les années trente finissent durant la New York World’s Fair de 1939-40 : c’est fin symbolique de la Grande Dépression et d’une décennie qui aboutit à un monde qui s’enfonce dans le nuage sombre du totalitarisme puis de la guerre. Nouvelle guerre qui fera naître encore de nouveaux vêtements militaires, plus modernes, adaptatifs et techniques. Nouveaux habits qui à leur tour incuberont durant les années 60 et 70 de nouveaux usages, voire d’un abandon petit à petit des vêtements des tailleurs. Tailleurs qui ouvrirent pourtant la voie. Mais qui ceci dit non pas encore dit leur dernier mot ! Bonne année !

Julien Scavini

Le vêtement d’homme, volume et longueur

2 février 2015

Pour clore cet épisode historique, je me suis livré à une étude comparative amusante du volume et des dimensions des vêtements des hommes à travers les siècles. L’idée est de dégager les grandes modes entourant nos vêtements et surtout de constater comment les habits étaient portés, pour prédire éventuellement comment ils le seront. Le pantalon a-t-il toujours été si long, les épaules étaient–elles marquées, etc…

Pour ce faire, j’ai dessiné le profil type d’un homme, par époque. Pour chaque période, j’ai choisi un personnage historique, parfois plusieurs, que j’ai dessiné. Bien sûr, il s’agit de personnages de l’élite ou de l’aristocratie. Car il est difficile de trouver de la documentation et des représentations de l’homme de la rue. J’aurais aussi pu uniquement me servir des uniformes militaires ce qui serait un travail captivant, mais la documentation sur internet est moins riche, alors que trouver des portraits de Jean Sans Peur, de Louis XVI ou de Thiers est plus simple.

Voici donc, par période, mon analyse systématique. Commençons par ma figurine de base. Aux premiers temps était l’homme nu.

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Nous passerons bien sûr sur la période où ce dernier apprenait à chasser et à marcher, ainsi que sur l’époque romaine pour arriver aux mérovingiens. J’ai déjà eu l’occasion la semaine dernière dessiner celui-ci. Le dessin est issu de représentations de Clovis (466 – 511). Soyons systématique.

CAPÉ, TAILLE PINCÉE. L’encolure est dégagée. Les épaules sont naturelles, car les drapés sont simples. Les bras sont gainés. Le vêtement principal est ceinturé à la taille et se finit en jupon, à mi cuisse. Les jambes sont aussi enveloppées et les pieds sont enveloppés par un chausson bas voire légèrement montant. L’ensemble est capé pouvant donner une impression de volume contraire à la tenue en dessus, très près du corps.

A4 Portrait _ Master LayoutNous passons ensuite à Jean Sans Peur (1371 – 1419). TAILLE PINCÉE, CORPS TRICHE. Encolure habillée haut. Épaules rembourrées et exagérées. Bras à moitié volumineux. Le vêtement principal n’a que peu évolué depuis Clovis dans sa forme, toujours ceinturé à la taille et fini en jupon à mi cuisse. Les jambes sont gainées et le pied est exprimé finement.

Étudions François Ier (1494 – 1547). CORPS EXHIBÉ, CORPS SEXUÉ. Encolure encore haute et habillée. Épaule rembourrée mais un peu moins qu’auparavant. Bras à moitié volumineux. Le vêtement principal s’est franchement raccourcit. Taille non ceinturée mais très marquée et jupon au ras du fessier. Expression de la place du sexe via une braguette (coquille). Haut de cuisse rembourrée mais jambe très gainée et un pied exprimé finement. Ceci dit, l’époque appréciait aussi l’exact inverse d’un corps exhibé, en recourant à de très larges capes avec fourrures, faisant passer les hommes pour immenses.

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Voici venir Henri IV (1553 – 1610). ÉVOLUTION SIMPLE ET MOINS SEXUÉ DU STYLE RENAISSANCE. L’encolure est toujours haute et habillée. Les épaules sont maintenant serrées et étroites. Le bras est fin mais se termine par un petit volume de dentelle. Le vêtement principal est dissocié du bas. Il est très serré et la taille haute est marquée. La cuisse est totalement exprimée et volumineuse. Le bas de jambe est gainée et le pied fin.

Sous Louis XIV (1638 – 1715), les choses évoluent encore, c’est LA RÉVOLUTION TAILLEUR. Le pourpoint avait lancé les bases du travail de découpe, le vêtement long reprend ici ces idées. L’encolure est maintenant cravatée mais laisse plus de place au mouvement que les précédentes fraises. L’épaule est étroite mais le bras assez rembourré. Le poignet est encore plus marqué, avec un revers et beaucoup de retombée sur la main. Le corps est maintenant à peine pincé. Le vêtement principal est long, au dessus du genou. Le buste est assez long car le gilet l’est aussi. La cuisse bouffonne encore, associée au volume important du bas de l’habit. Par contre le pied n’est plus fin car le mollet est dans une botte. Le volume est plus important.

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Sous Louis XVI (1754 – 1793), l’évolution est nette, vers LE GRAND STYLE ANCIEN RÉGIME DÉCONTRACTÉ. Maintenant l’encolure est protégée mais laissée lâche. Les épaules sont étroites et le bras serré. Le bas de manche est toujours marqué. Le vêtement ne change pas de longueur (au dessus du genou), mais il s’ouvre et se relâche. La taille est à peine marquée, un certain volume exprime les hanches mais moins qu’auparavant. La silhouette est plus longiligne, naturelle voire naturaliste. La culotte qui s’arrête au dessous du genou a perdu tout son volume et le bas de soie gaine le mollet. Le pied est fin. L’ensemble paraît plus simple, plus décontracté.

L’époque Napoléonienne est marquée par un retour à l’ordre et au strict en matière de mode, avec une recherche AU PLUS PRES DU CORPS. Tout est serré et ajusté. L’art tailleur ne cherche plus le décontracté. L’encolure est enserrée et les épaules très étroites. Le bras est plus fin que jamais, le bas de manche est plus sobre, plus pratique. La taille apparaît comme plus marquée, d’autant plus que le poitrail est rembourré. L’habit de dessus s’évase beaucoup plus et disparaît en un retroussis sur l’arrière. Il est toujours long au dessus du genou mais paraît plus petit. La culotte prend de la valeur comme pièce visible. Très près du corps, elle montre tout, y compris le sexe très gainé. Le bas de jambe est toujours fin ainsi que le pied.

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Napoléon III (1808 – 1873) sert de modèle d’étude pour cette période charnière de l’histoire contemporaine. C’est l’époque DE L’EXAGÉRATION ET DE LA TRANSITION. L’encolure est encore plus haute, jusque sous le menton. L’épaule bat tous les records d’étroitesse et le bras est très fin. Le poitrail est rembourré de manière importante, alors que l’habit maintenant découpé à la taille et en simple queue de pie à l’arrière est démesurément serré à la taille. L’effet est très féminin. La culotte pour sa part laisse place au pantalon au fur et à mesure du Second Empire. Pour autant, il s’agit d’un pantalon tuyau de poêle, très gainant. La botte, certainement militaire, refait une apparition, mais le pied est le plus souvent très fin.

Adolphe Thiers (1797 – 1877) fait la liaison entre l’ancien monde et le nouveau. C’est le moment de L’ÉVOLUTION BOURGEOISE. Le vêtement n’est plus seulement un signe social, il accompagne tout simplement la vie quotidienne. L’encolure reste haute mais devient moderne (col de chemise classique). Les épaules restent relativement étroites mais le bras gagne en aisance. Le vêtement est toujours long au dessous du genou et découpé à la taille. Pour autant cette dernière n’est plus tellement marquée et l’habit a pris du volume, étant très couvrant. LE pantalon est devenu large, la place du pied fin est plus discrète.

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Sous Aristide Briand (1862 – 1932), LE VESTON COURT FAIT SON APPARITION. L’encolure est plus basse et les épaules gagnent en largeur. Le bras est relativement ample. La poitrine se met à drapée légèrement pour plus de confort. Mais surtout l’habit principal devient court. La découpe à taille disparaît au profit d’un veston ajusté sous les fesses. Le volume est moyen. Le pantalon gagne en ampleur, le pied est discret.

Le général De Gaulle (1890 – 1970) permet de faire le dernier constant de ce panorama. LE RIGORISME TAILLEUR. L’encolure est toujours habillée, mais plus souple qu’auparavant. Par contre les épaules s’étoffent et se rembourrent. L’allure est trichée, d’autant plus que la taille du veston maintenant court est pincée. L’ensemble est très travaillé, par un art tailleur au sommet de ses capacités. Le bras n’est plus fin de même que les jambes. Le pied est presque perdu sous de larges pantalons.

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Après avoir fait le tour de cette question, peut-être voyez-vous vous-même des points de détails sur lesquels je ne me serais pas arrêté? Avez-vous quelques idées ou voyez vous quelques traits caractéristiques? Partageons sur le sujet !

Pour ma part, je retiens plusieurs éléments de cette analyse :

1- l’homme aime assez habiller son cou, y mettre plus de tissu que nécessaire, par soucis esthétique. J’avais déjà écrit un billet sur le sujet, à propos des cols de polo porter relevé, pour donner ‘un genre’.

2- l’épaule naturelle voire étroite est presque plus souvent appréciée que l’épaule rembourrée. La silhouette est préférée au naturel pour le haut du corps, y compris à des moments où les hommes étaient ventripotents. L’envie actuelle pour des vestes moins épaulée est en droite ligne avec l’histoire.

3- les vêtements à mi-cuisse ont souvent été la norme. La veste courte apparait de manière assez évidente comme une hérésie historique. Elle ne marque pas vraiment la taille (ce qui est un fait important) et ne sait pas vraiment si elle montre les fesses ou pas. Car il semble que le vêtement soit très sexué (coquille renaissance, culotte serrée de l’empire, etc.) La veste courte fait hésiter sur le sujet, car elle est un point final à une tenue. Alors que le ‘sur-tout’ ancien régime, à mi-cuisse était facilement retiré, laissant l’homme le plus souvent en gilet près du corps (qui était long devant et court derrière). Par là même, la mode actuelle qui consiste à porter une doudoune trois quart que l’on abandonne très vite en intérieur pour se présenter en simple pull ou chemise est plus proche des manières anciennes que la veste courte, dont l’usage est plus complexe (pas assez chaude et couvrante en hiver par exemple, qui nécessite une pièce en plus). La veste très courte comme portent les jeunes, qui parfois donnent l’impression de porter un cardigan à mi-fesse est aussi peut-être une réponse à ce fait historique important.

4- la jambe a toujours été très fine, juste galbé. Là encore, cette silhouette au naturel devait participer à une sexualisation du vêtement. Montrer ses mollets, signe important? Les premiers pantalons sous le second empire étaient très tuyau de poêle. Les jeans skinny seraient donc plus la norme du point de vu historique, en association avec des souliers fins et étroits?

Bref, je m’amuse à analyser les comportements contemporains à la lumière des faits anciens. Pas forcément de la manière la plus scientifique qui soit. Mais les chercheurs sur le vêtement ne sont pas nombreux. Ma méthode est certainement maladroite. Je souhaite ceci dit qu’elle donne à réfléchir. Qu’en pensez-vous ? Qu’ajouteriez-vous à ce débat ?

Dans l’intervalle, je vous souhaite une bonne semaine, Julien Scavini.

L’étoffe du diable

19 janvier 2015

L’article suivant est un condensé du livre de Michel Pastoureau consacré à la rayure, « L’Etoffe du Diable », paru aux éditions du Seuil. Ce résumé nous permettra de mieux comprendre une facette de l’histoire du vêtement que nous étudions en ce début d’année.

L’histoire débute au 13ème siècle époque où le diable commence à apparaître avec des habits rayés. Il existe peu de mention antérieure, surtout de « bonne » rayure. L’historien a plus de prise sur les transgressions et la rayure en est une. L’histoire de la rayure est donc documentée, à la différence de l’uni, très ordinaire.

Michel Pastoureau nous relate que l’une des premières mentions dans la vie réelle, en dehors de représentation, nous provient d’une controverse qui éclata lorsque les moines de l’ordre de Notre Dame du Mont Carmel adoptèrent la rayure pour leur manteau. Ce premier scandale remonte à 1254. Si les descriptions précises manquent, il semblerait que ce vêtement était rayé de brun et de blanc. S’en suivit une longue discussion entre les supérieurs de l’ordre et le Vatican. Il ne fallut pas moins de 8 ou 10 papes pour arriver à faire changer le costume !

Car à l’époque, le tissu rayé était un tissu mauvais.

Le vêtement rayé était destiné à faire remarquer les gens en marge de la société, donc les prostitués, jongleurs, bouffons, bourreaux à qui il était demandé de porter au moins une pièce rayé, marquant par là un écart. Pour ne pas les confondre avec les « honnêtes » gens. Par exemple, dans certaines villes et états d’Allemagne, lépreux, bohémiens, juifs et non-chrétiens étaient contraints d’arborer des rayures.

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Le rayé est une mise en valeur, positive et bien souvent négative. Le rayé s’oppose au au semé médiéval, signe positif (le semé est cette manière de disposer à intervalles réguliers sur un mur ou une étoffe unie des signes, fleurs de lys, trèfles et autres petits symboles stylisés.) Le rayé ou le barré était une visualisation du mal ou de l’en dehors de la société.

Ceci dit, en héraldique, le rayé est plus complexe et permet de créer des familles et des groupes, des structures de parentés subtiles et complexes. Mais les aspects péjoratifs sont aussi repris. Par exemple, les chevaliers félons ou les princes usurpateurs ont des armoiries à rayures.

C’est à l’époque moderne (romantique ancien régime) que la rayure devient bonne et tend à écarter l’aspect péjoratif des vêtements du moyen âge.

Malgré tout, jusqu’au 19ème siècle et encore après, la rayure reste péjorative. Les domestiques en portent, comme par exemple Nestor dans Tintin. Mais c’est un entre deux, plus mauvais mais pas encore bon.

Vers 1500, la mode des rayures connaît un nouvel essor, d’abord en Italie, puis en Allemagne et en France, comme par exemple avec François Ier ou Henri VIII, qui portent des pourpoints rayés. Les Princes les imitent et la rayure verticale devient aristocratique, alors que la rayure horizontale reste mal vue. Cependant, l’Espagne, héritière de la cours de Bourgogne n’aime pas cela et reste à l’écart de cette mode.

La réforme protestante puis la contre réforme catholique favorise le retour à des vêtements plus sombres et la rayure s’éclipse. Le 17ème siècle est un siècle sans rayure.

Elle revient doucement sous la régence en France car le goût oriental alors en vogue aime les rayures. Mais c’est avec la révolution américaine vers 1775 que la rayure devient à la mode et concerne toutes les classes sociales. Porter de la rayure, c’est être pro-américain, donc anti-anglais. Presque un phénomène de société. C’est aussi à ce moment que les encyclopédistes découvrent le zèbre, ce qui joue beaucoup !

sans culotteLa révolution reprend alors à son compte la rayure et l’idéologie républicaine fait usage de la rayure, à travers de la cocarde et du drapeau. Les sans-culottes sont rayés.

Le 1er Empire et le Consulat aime toujours la rayure dans le style retour d’Egypte et le directoire a également continué l’usage de la rayure pour son aspect romantique. De plus la rayure semble agrandir les volumes.

Malgré tout la rayure péjorative reste. Le rayé est valorisant ou dévalorisant, comme pour les prisonniers vêtus de rayures. Ce serait dans les colonies du nouveau monde que ce costume serait apparu, vers 1760, mais des exemples anglais et allemands plus anciens existent. Notons que les bagnes français n’en feront jamais usage et où les forçats étaient vêtus d’un rouge vif.

Durant le 19ème siècle, nombre de sous-vêtements sont rayés. Michel pastoureau estime que le but était de protéger la peau comme une barrière infranchissable. Ainsi matelas, draps et pyjamas seraient des cages contre les intrus, contre les mauvais rêves aussi.

A partir de 1860, d’abord aux Etats-Unis puis au Royaume-Uni et en Europe, la chemise évolue. Vers 1920, elle est plus colorée. Du statut de sous-vêtement à peine visible, elle passe au rang de vêtement honorable. Une belle chemise et des cols propres sont un signe de respectabilité. Et il est amusant de noter que la rayure du sous-vêtement suit le mouvement et se retrouve visible, dans des tons pastel le plus souvent.

Notons au sujet des sous-vêtements que l’habitude sociétale voulait que ceux-ci restent le plus naturel possible, c’est à dire non-teinté. La rayure permettait alors une légère fantaisie, non par teinture mais pas tissage.

bord de mer rayé maillot de bain ancien

Au bord de la mer, la rayure connaît une histoire plus triviale. La vogue balnéaire pense imiter les marins pécheurs. Il s’agit d’une transgression de l’idéal bourgeois, on s’encanaille en rayures marines ! On s’habille de rayures.

C’est par ce biais que les rayures deviennent synonymes d’hygiène. Un snobisme apparaît même et les crémier ou les poissonniers arborent alors un tablier rayé et posent des stores rayés qui sont synonymes de fraicheur. La rayure pour les enfants devient seine, sereine et dynamique, comme le dentifrice Signal !

Michel Pastoureau finit alors son étude en faisant remarquer que dans certains sports, les arbitres sont rayés. Seulement il ne trouve pas la réponse et se demande pourquoi les historiens du sport ne s’y sont pas intéressés.

Seulement, il manque à cet ouvrage une belle partie sur la rayure anglaise, sur la rayure londonienne, bref sur celle du banquier ! Par quel prisme le rayé est-il devenu synonyme de respectabilité dans les années 30 ? Après lecture de ce fascinant petit ouvrage, qui comme beaucoup des écrits de Michel Pastoureau était fascinant et plein de rebondissement, j’aurais tendance à émettre une hypothèse amusante : et si la rayure de banquier années 30 était précisément une rayure de parvenue, de nouveau riche ? Si précisément ce motif si détesté à travers les âges n’avait pas été adopté par toute une population travailleuse et vite enrichie, contre l’uni sombre des Lords et autres représentants de l’Ancien Monde ? Rayure forte et expressive, parfois bouffie d’égo, vite récupérée par les truands et mafieux divers ? Sentiment négatif que finalement nous aurions encore oublié, comme souvent dans l’histoire de la rayure, où les modes se chassent et les raisons de l’appropriation ou de rejet avec.

Une chose est sûre, la rayure reste sujette à discussion et peu nombreux sont mes clients à s’y risquer. Dommage !

Bonne semaine, Julien Scavini.

S’habiller au Moyen-Age

12 janvier 2015

En ce début d’année, nous allons étudier quelques temps l’histoire du vêtement au travers de quelques articles, synthèses de mes lectures récentes. C’est en effet un voyage passionnant que celui dans le temps. Regarder en arrière permet de mieux comprendre les us et coutumes attachées aux vêtements : pourquoi telle forme ou telle couleur, comment nos ancêtres voyaient la mode, et surtout, qu’est-ce qui fait l’élégance. Cette question cruciale renvoie un peu à la place de l’art en occident. Et permet peut-être de mieux comprendre la place de la mode dans les habitudes d’aujourd’hui, de relativiser le combat entre anciens et modernes. Voir dans l’histoire peut aussi donner des pistes sur le futur. Et enfin et surtout, il est amusant de dessiner nos ancêtres. D’autant plus que les ouvrages de modes anciennes traitant du vestiaire homme ne sont pas légions, la femme est plus souvent décrite.

Commençons ce jour par un abrégé de l’ouvrage de Sophie Jolivet consacré à ‘S’Habiller Au Moyen-Age’, édité chez Gisserot en 2013. L’auteur est docteur en histoire, chercheur à l’Université de Bourgogne et travaille spécialement sur le vêtement à la cour des ducs de Bourgogne.

Son petit précis dresse un aperçu des usages vestimentaires du moyen-âge, allant de Clovis à Louis XII, soit de 481 à 1498.

La première idée que j’ai retenue de ma lecture est une variation assez mince de la mode vestimentaire sur la période. C’est le fait le plus étonnant, car sur une période de 1000 ans, les hommes sont restés assez attachés à la forme des vêtements hérités de l’époque Romaine, à savoir une variation de la toge, un long vêtement tunique en forme de T, ça et là accessoirisé.

Mais l’entreprise de recherche a deux limites et sur ce point l’ouvrage est clair et très scientifique (c’est même sa seule lourdeur) : 1-nous n’avons qu’une seule strate sociale d’étude, l’élite noble et/ou argenté à l’exclusion de la paysannerie dont il ne reste que de minces traces ; 2- le moyen de transmission de ces informations, des fresques et tentures dont l’exactitude est plus que sujette à caution. Il est en effet très probable que les artistes de l’époque aient représentés rois, princes, seigneurs ainsi que leurs suites sous des atours d’apparat plus luxueux qu’en réalité ou hérité d’époque antérieures, jugées plus fastes et symboliques.

Le vêtement au cours de cette longue période qui nous apparaît sombre (à raison, car l’éducation historique scolaire s’intéresse plus aux Romains puis à l’Ancien Régime tardif qu’aux début de la période mérovingienne) jouait un rôle prépondérant dans les relations humaines. Plus qu’aujourd’hui, la façon de se vêtir reflétait la personnalité de quelqu’un, sa manière de se situer dans un groupe et/ou par rapport à un groupe.

L’auteur s’appuie sur les trois grandes périodes du moyen-âge pour analyser le vêtement. La première période va de 481, début de la dynastie mérovingienne à 1066 et la conquête de l’Angleterre par Guillaume Le Conquérant. Durant cette période, l’Europe a connu les plus grands bouleversement sociaux depuis son peuplement. Durant cette longue période, des peuples en ont chassé d’autres. Un grand brassage culturel eut lieu, mêlant influences du Nord et du Sud, richesse et pauvreté suivant la région. Les traces historiques sont très minces. Il n’existe que très peu de peintures et encore moins d’écrits sûrs. Les tombes lorsqu’elles sont retrouvées intactes ne donnent pas assez d’informations car trop anciennes.

La seconde période va de la première croisade en 1096 à la dernière croisade en 1270. Durant cette ère de consolidation, le vêtement évolue un peu et plus de traces sûres sont à notre disposition, comme le livre des métiers de Paris, grand registre professionnel à visée cadastrale écrit vers 1268 par Etienne Boileau, prévôt de Paris.

Enfin, la dernière période allant de 1328, le début de la guerre de cent ans à 1498 et l’avènement de Louis XII voit enfin des transformations notables du vêtement, menant aux vêtements plus modernes.

La période mérovingienne est assez méconnue. A cette époque, les structures sociales et commerciales de l’ancienne Rome sont profondément corrigées. Les quelques études disponibles sur des fouilles de tombes ne permettent pas de dire grand chose, le modèle chrétien instituant la mise en terre sans objets de faste pour l’au-delà. Ceci dit, des restes de ceinture sont nombreux, le métal ayant résisté plus que le cuir et le chanvre. Les mérovingiens en France auraient été vêtus d’une tunique drapée à l’encolure par une agrafe, ceinturée à la taille et terminant à mi-mollet, d’une culotte s’estompant sous le genoux et de bandes molletières liant à un chausson de cuir. Un mélange de styles assez lié au brassage gallo-romain, mêlé d’influences germaines (dessin 1).

A4 Portrait _ Master LayoutLa période carolingienne qui s’ouvre en 754 apporte plus d’éléments historiques. Ceci dit, l’époque devenant plus pieuse, la majorité des vêtements décrits sont issus du monde sacré. Le capitulaire de Villis en 789 a été dressé sous Charlemagne et avait pour but d’organiser et de réglementer les ‘villae’, les unités de productions et d’exploitations artisanales. Il donne un nombre important d’élément sur la création des vêtements, mais assez peu sur leur mode.

Ainsi, nous apprenons que la production textile était déjà structurée en deux pôles : animale et végétale (lin, chanvre, grande ortie, etc.). La laine provenait des moutons, mais pas seulement, les poils de lapin, chèvres, bovins ou encore chiens étaient utilisée. Le rouissage (c’est à dire le trempage des fibres végétales), puis le cardage et le filage pour les deux catégories sont encore pratiquées de nos jours.

Trois matières étaient principalement utilisées pour la teinture : la guède, le vermillon et la garance. De la première, on tire péniblement l’indigotine donnant le bleu pastel. De la deuxièmement issue d’un animal, la cochenille parasite du chêne, on extrait un rouge éclatant mais extrêmement couteux, tout comme de la troisième, issue d’une racine. En plus de ces trois teintures, de nombreuses mousses étaient utilisées au quotidien. Mais les paysans n’avaient pas accès à ce luxe.

Le métier à tisser n’est pas encore horizontal. Les femmes qui réalisaient les tissus tendaient des fils à la verticale (l’ourdissage) avant d’y passer la navette. Les fils se tassaient par gravité, mais les armures étaient déjà nombreuses (toile et serge). La fabrication de galons et bordures était aussi importante. Car durant cette période et jusqu’au vêtement moderne, le bord des habits n’était pas à vif, comme en architecture une fenêtre n’était pas qu’un simple trou dans une façade. Au contraire, bordures et extrémités étaient l’objet de nombreuses attentions. Ainsi, les bas de manches et le bas du vêtement ainsi que l’ouverture centrale était rehaussés de galons, pierreries et autres rubans. La richesse d’un vêtement, par ses ornements et couleurs était d’une importance cruciale dans la hiérarchie sociale, tout comme le nombre de couches de vêtements.

L’artisanat du cuir apparaît aussi dans le capitulaire. Le tannage du cuir pouvait se faire de quatre manières différentes dont plusieurs sont encore utilisée de nos jours : le tannage végétal, qui recourait à des essences fortes en tannins (chêne, sapin, châtaignier) et le tannage à l’alun (aujourd’hui au chrome), pour obtenir des peaux plus blanches et plus luxueuses. Les cordonniers produisent aussi nombre de petits lacets très utiles. Le cuir était utilisé pour les souliers et les ceintures. Quelque fois, il servait à réaliser des chapeaux et des parties de manteaux. Car le cuir était principalement destiné à l’usage militaire, comme les boucliers ou des parties d’armures. La fourrure semble utilisée parcimonieusement, du moins durant le haut moyen-age.

Au delà du capitulaire, des exemples illustrés permettent de mieux comprendre le vêtement de l’époque carolingienne, c’est le cas de la tapisserie de Bayeux, qui représente des scènes de la vie de cours et de la vie ordinaire. Les vêtements sont largement d’inspiration antérieure (gallo-romaine). Les drapés sont imposants pour les hommes. Le duc Guillaume est par exemple représenté vêtu d’une longue tunique, recouverte d’un manteau cape. Harold qui lui prête serment est vêtu d’une tunique plus courte, mi-cuisse, ceinturée, mais possède aussi une longue capeline-toge. Les jambes sont fines. Le caleçon long est tenu par des bandes molletières là encore. En revanche, les soldats sont représentés en armure, une évolution notable. Mais les soldats se payaient leur propre équipement. Les soldats pauvres étaient à l’instar des paysans vêtus de simples couches de caleçon longs, haut et bas, près du corps, dont les jambes étaient séparées dès le pubis (dessin 2).

A4 Portrait _ Master LayoutDe cette manière de vêtir découlera l’évolution la plus importante pour le vêtement en occident. Car cette tenue qui tient plus du sous-vêtement et mettant en valeur les formes du corps et la musculature sera plus largement mise en valeur durant la première moitié du XIVème siècle lorsque les jeunes en cours décideront de porter seule cette tenue très évocatrice, en complément d’une tunique raccourcie et ajustée, présentant de nombreuses découpes et coutures qui sera appelée pourpoint (dessin 3). L’art tailleur se développe, car les formes sont plus complexes à produire. Ce travail du modelage du corps, réalisé assez tardivement est le premier pas vers un système de mode. Le corps devient porteur de sens et on le triche par des jeux de rembourrages. Cette habitude va devenir indispensable au vêtement masculin occidental dès ce moment.

A4 Portrait _ Master LayoutCe système de mode se caractérise 1-par une plus grandes diversité des formes de vêtements (dû à des modes de vie différents suivant les catégories sociales), 2- plus d’accessoires (c’est le cas de l’apparition du chaperon, sorte de coiffe drapée) et 3- des formes de vêtements incompatibles avec le travail, notamment pour les femmes ou les robes prennent de l’ampleur. L’évolution du vêtement va aussi suivre l’actualité politique. C’est par exemple le cas de l’appropriation de la couleur noir, diffusée depuis la Bourgogne par Philippe Le Bon, que j’avais décrit ICI.

La semaine prochaine, nous étudierons la découverte de la rayure, grâce au travail de Michel Pastoureau, avant un article difficile qu’il me reste à écrire sur l’évolution du volume et des dimensions de l’habit masculin à travers les âges.

Je vous souhaite une excellente semaine, Julien Scavini.

L’habit noir, d’origine française ?

9 septembre 2013

Chers amis, pour recommencer l’année, je vous propose une synthèse d’une partie du livre Les habits du pouvoir, Une histoire mondiale du costume d’apparat, de Dominique et François Gaulme, paru récemment aux éditions Flammarion. Le sujet du jour est donc un résumé du chapitre V, consacré à Philippe Le Bon et dont j’ai trouvé le sujet passionnant, permettez-moi de vous en faire profiter. Il traite de l’adoption du noir, un sujet récurent de e blog 😉

L’adoption du noir à la cour de France remonterait à l’assassinat de Jean Sans Peur au pont de Montereau, en 1419. Initialement, il devait s’agir d’une rencontre entre Jean Sans Peur, duc de Bourgogne et chef de file des Bourguignons et le dauphin, futur Charles VII, du parti des Armagnacs. Le but ultime de la rencontre est de sceller une alliance pour bouter les anglais hors de France et mettre fin à la guerre de cent an. Mais l’atmosphère est tendue et l’orage éclate, Jean Sans Peur finit transpercé de multiples coups de lame.

« Ne pouvant venger ce meurtre immédiatement, son fils unique, Philippe (futur Philippe III, duc de Bourgogne  dit Philippe le Bon, ndlr), vingt trois ans, décide alors d’adopter pour lui-même et les gens de sa maison un deuil qui ne finira jamais ». Page 78.

Ainsi, aux funérailles de celui-ci, tout fut recouvert ou peint en noir, avec de simple rehausses et broderies d’or, à l’image des deux mille fanions avec étendards ou des fauteuils de sa voiture. Ceci avait pour but de bien signifier au nouveau pouvoir bourguignon son refus d’oublier.

Dans le même temps, l’époque voit un bouleversement profond de la mode, en particulier masculine. En effet, le costume dit ‘ancien’ commence à disparaitre. Il s’agit de la robe longue, unisexe qui est caractéristique des dignitaires depuis Consantin, donc vers l’an 700. Ce vêtement est remplacé par le pourpoint, bien plus court, lacé et près du corps, qui permet plus de mouvements. Inspiré des tenues militaires, il connait un succès grandissant, surtout pour la chasse. Dans le même temps, l’usage des couleurs se modifie. Notons que dès le XIIème siècle, l’église a condamné et interdit au clergé les étoffes trop luxueuses, interdisant par exemple le rouge et le vert, « qui ont fait la gloire de Byzance. » Par exemple, le roi Saint Louis pour son départ en croisade en 1248, change ses vêtements, comme le relate Tillemont : « Depuis qu’il fut parti de Paris, il n’usa plus d’habits ni de fourrures d’écarlate, de vert ou d’autre couleur éclatante […] il voulut toujours être habillé fort simplement de bleu et de pers, de camelot ou de noir brunette ou de soie noire ».

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Le bleu notamment devient couleur royale comme il est possible de le lire dans Les Très Riches Heures du Duc de Berry. A contrario, le duc de Bourgogne lui, ne quitte plus le noir, un noir qui depuis l’époque romaine est associé au deuil, aux maladies ou à la guerre. Fait intéressant, le Prince Philippe Le Bon possède les Flandres. Ses vêtements noirs sont donc loin d’être de simples robes de bures, mais sont au contraire d’une beauté et d’une richesse extraordinaire. Les teinturiers flamands vont ainsi développer un savoir faire unique à partir de la noix de galle pour produire de « très beaux noirs, solides et brillants ». Et cette mode va déferler sur toute l’Europe.

D’une grande intelligence et bonté d’âme (d’où son surnom de Philippe Le Bon), le duc de Bourgogne va influencer beaucoup d’aristocrates européens. C’est aussi lui qui crée le très prestigieux ordre de La Toison d’Or. La tradition du noir se perpétue ainsi, notamment jusqu’à son arrière arrière petit fils, Charles Quint. En Espagne, le fils de ce dernier Philippe II trouve un terreau encore plus favorable à l’adoption du noir de cour grâce à l’importance de la foi Catholique. Cette mode du sombre finira par arriver – ou revenir – en France sous Henri II, fils de François Ier.

Ainsi, « à l’époque de la Renaissance, la haute société, riches marchands, citoyens en vue, banquiers juifs, tous finissent par endosser le noir, synonyme de raffinement et d’éminence sociale. » Ainsi, la cours des Ducs de Bourgogne essaima le noir, dans un subtil mélange de mode et de religiosité. Cela est allé jusqu’à la décoration d’intérieur, avec le travail du marbre noir de Dinant ou encore l’ornementation des livres. Les auteurs de l’ouvrage,  Dominique et François Gaulme, rapportent même un extrait de Hamlet, dont le père a été assassiné comme le fut Jean Sans Peur :

This not alone my inky cloak, good mother,

Nor customary suits of solmn black,

Ce n’est pas seulement mon manteau d’encre, bonne mère,

Ni ce costume de noir solennel,          

Captivant, n’est-il pas ? A la semaine prochaine, Julien Scavini

Pape émérite et surtout coquet

11 mars 2013

A l’heure où les peuples catholiques du monde attendent la fumée blanche et la prononciation au balcon de la célèbre phrase ‘Habemus Papam‘, intéressons nous quelques instants au vestiaire de Sa Sainteté Benoit XVI ! S’il est inutile d’évoquer de nouveau son fournisseur de chaussettes  – Gamarelli – (qui ne confectionne d’ailleurs pas que ces articles), il est notable que le pape avait un goût pour l’élégance, d’esprit d’abord, vestimentaire ensuite. Et c’est d’autant plus remarquable qu’il est allemand !

Si je ne suis pas un fan des curés en soutanes dans la rue (en revanche cela a de l’allure dans le cadre d’une messe solennelle à St Eugène), il est notable que Benoit XVI a laissé revenir ce vêtement qui avait été remplacé par le moderne costume – pantalon noir depuis Vatican II. Et s’il a beaucoup œuvré pour faire évoluer l’Église d’Occident en la rapprochant de celle d’Orient, des peuples juifs et musulmans (malgré de nombreuses incompréhensions mutuelles), il est et restera comme un vicaire du christ particulièrement conservateur. pape benoit 16 chapeaux

Et sur le plan vestimentaire, évidemment, cela ne me gène guère. C’est tout de même un grand plaisir pour les yeux que de voir tous les hauts prélats du Vatican en grandes couleurs, doublés par les Gardes-Suisses, tout autant bariolés. Nous n’avons plus l’habitude de voir tant de jolis nuances de nos jours, à part peut-être au 14 juillet lorsque les militaires aussi daignent se parer de milles coloris.

Bref, un pape attaché aux traditions et qui n’a pas hésité à exhumer de vieux atours pontificaux. Signe de cela, la nomination en 2007 de Monseigneur Guido Marini au poste de maître des cérémonies liturgiques pontificales. Cet ecclésiastique est favorable à un retour à la tradition vestimentaire. C’est surtout au niveau des accessoires que se manifeste cette envie, comme par exemple à travers l’utilisation d’imposantes mitres de la fin du 18ème siècles (cf. dessin du milieu).

Ensuite, le pape étant frileux (il suffit pour cela de voir le nombre de couches de vêtement qu’il porte : chemise, gilet et veston croisé, avec entre les deux certainement un petit thermolactyl), il a besoin de se couvrir la tête. Ainsi, comme repris dans les dessins en haut, vous pouvez observer un ‘Saturno’. Il s’agit d’un chapeau d’été, couramment porté à Castel Gondolfo et qui est uniquement un accessoire non-cérémoniel (à la différence du ‘Galero’). Aussi appelé ‘Cappello romano’, il est a priori en fourrure de castor ou en feutre, mais peut aussi être de soie rouge. Il est rehaussé d’or. Il est d’ailleurs notable à ce sujet qu’il n’était pas insensible aux dorures.

Autre petite trouvaille de charme beaucoup plus cérémonielle, la remise au goût de jour (car pour le coup, il avait complètement disparu des usages depuis les années 60) du ‘Camauro’. Il s’agit d’un bonnet de laine ou de velours de soie rouge, bordé de fourrure d’Hermine. Si l’on ira pas voir s’il s’agit de vraie ou de fausse fourrure, je ne peux m’empêcher de trouver beaucoup d’attrait à ce couvre-chef. Il ressemble un peu à un bonnet de nuit ce qui n’est pas le plus élégant, mais il constitue une attention remarquable, et amusante ! Attendons de voir si le suivant en perpétue l’usage …

MàJ : finalement la tradition ne se perpétue pas pour l’instant, comme le rapporte Le Chouan.

Julien Scavini

Commençons le cours

14 janvier 2013

Je vais vous présenter au fil des prochaines semaines, le cours – dans les grandes lignes – que je donnais l’année dernière à l’École des Tailleurs sur l’élégance masculine. Ce cours s’appuie en très grande partie sur les images d’Apparel Arts intégrée à ce blog. Il s’adresse en priorité à un auditoire non-éclairé. Il est donc très basique. Débutons…

L‘élégance masculine possède ses propres règles. Je vais essayer de vous présenter celles-ci, structurées d’après mes lectures diverses (cf. bibliographie). Vous pouvez tout à fait les rejeter, c’est votre droit le plus absolu. Mais vous pouvez aussi vous interroger. D’où viennent ces règles ? Principalement de l’Angleterre de George V et de George VI, soit approximativement entre 1900 et 1950, avec un âge d’or que les amateurs situent vers 1930. Comme toutes les expressions humaines, l’habillement a été érigé en art. Et cet art s’est doucement sédimenté, couches par couches, au fils des époques jusqu’à nos jours.

Et si l’on fait exception de la période contemporaine ayant vu l’avènement du post-modernisme et la destruction des canons, a priori, un art est régie par des règles internes et externes. Ainsi, en peinture il existe des règles de maniement du pinceau et des règles de présentation des œuvres et des sujets. Des règles pour la forme, des règles pour fond. De nos jours, ces règles ont été remplacées par le diktat du talent, du génie personnel. A prix d’un travail personnel plus immense et encore plus élitiste. L’artiste n’est plus dans le canon, il est le canon. Chaque artiste définit donc le sien. Seuls les plus grands créent plus ou moins des canons à l’usage des autres : je pense à Le Corbusier en architecture, et aux suiveurs, néo-corbuséen de plus ou moins grand talent. Le styliste est l’artiste du vêtement. Il crée son propre référentiel et travail dedans. Avec plus ou moins – la encore – de succès. introduction cours

Bref, ici nous ne formons pas des stylistes, mais des artisans, des faiseurs. Vous avez déjà bien assez d’apprendre des gestes pour en plus devoir créer votre vocabulaire formel. Il en est tout autant pour vous cher lecteur. Vous avez déjà certainement bien assez de choses à penser pour ne pas devoir rajouter une strate complexe au sujet de votre façon de vous vêtir. Pour autant, sentir le t-shirt de la veille puis l’enfiler en même temps qu’un pantalon de survêt’ serait trop facile. Un peu d’effort est nécessaire, une question d’humanité, de chemin vers l’art. Vivre en beauté disait Saint-Laurent. Heureusement pour vous, des canons existent en mode masculine. Certes ils sont datés, certes, ils ne s’adaptent plus forcément à toutes les situations. Mais nous allons voir de quelle manière les faire évoluer, les bousculer. Car ils sont flexibles. Retenez bien cette notion. Les règles de bon sens de l’habillement doivent être vues comme une facilité d’esprit, un ensemble flexible et adaptable. Non un carcan : vous n’aurez rien compris.

Les élégances sont plurielles. A partir des mêmes bases, les résultats peuvent varier du tout au tout. La règle ne conduit pas à l’uniforme, bien au contraire. Elle n’est qu’ordonnancement de la liberté. Ordonnance que vous pouvez refuser. Mais que vous refuserez mieux si vous en connaissez le chemin et donc l’opposé où aller… Mais de toute manière, vous suivrez une autre ordonnance si vous refusez la précédente, à moins de préférer le chaos, mais je laisse ça aux plus fous.

L’idée est simple, chaque semaine un thème, ville, campagne, sport, soir etc. Dans chaque thème les règles, les exceptions, les possibles, les illustrations et les pistes d’évolutions. Dans chaque thème, il sera intéressant de mettre en perspective la version historique, grâce aux images d’Apparel Arts, et une version actualisée. Nous pourrons évoquer les changements intervenus ainsi que parler des différentes analyses suivant les pays.

Le but est de prendre un peu de plaisir dans l’apprentissage. Ensuite, simplement, calmement, la mise en place et l’analyse personnelle que vous en ferez vous donnera toute la liberté possible et se transformera en plaisir : celui de suivre au plus près avec gourmandise, ou au contraire de vous écarter avec malice du droit chemin…

Julien Scavini

Insaisissable style français, partie II

15 octobre 2012

Pour reprendre le fil de la semaine dernière, questionnons nous sur le pourquoi d’une prédominance anglaise dans l’art du vêtement masculin. Car a priori en Europe occidentale, les traditions vestimentaires se sont toujours ressemblées d’un pays à l’autre. Inutile d’attendre le XXème siècle pour parler de mondialisation. A la Renaissance déjà, les principales cours d’Europe s’habillaient plus ou moins sur le même modèle. Il est vrai que déjà les maîtres italiens en parfums et vêtements parcouraient l’Europe du Nord pendant que peintres et bâtisseurs du Nord visitaient des ruines du Sud.

La haute bourgeoisie et l’aristocratie européenne étaient donc vêtues de manière similaire. Les lourdes étoffes – velours de soie ou de mohair, toile de lin, brocards, pashmina – étaient monnaie courante. L’arrangement était le suivant : culotte jusqu’en dessous du genoux, pourpoint, puis plus tard gilet et justaucorps. Notons que le gilet était appelé veste et se nouait par lassage dans le dos.

Les évolutions du vestiaire, donc des traditions qui s’y rattachent, demandent du temps pour se produire. Et un calme relatif. La prime alors va aux anglais. Premièrement car leur régime politique est resté d’une incroyable stabilité au cours des siècles, aidé par une monarchie parlementaire ayant su savamment allier bourgeois et aristocrates. Deuxièmement car bénéficiant d’un territoire insulaire, la question de l’invasion et des guerres de frontières ne s’est jamais vraiment posé, laissant libre cours aux développements les plus divers.

En France, la Révolution sonne le glas de l’évolution naturelle de la garde-robe masculine de la haute société. La révolution d’abord eut à cœur de mettre de nouvelles tenues à la mode. Mais précisément, ce ne fut que des modes. La rupture fut donc brutale, d’autant que le territoire était encore très hétérogène – bretons, basques, savoyards, niçois, alsaciens, etc – et donc les influences multiples. L’Allemagne n’était pas mieux, dispersée en une multitude de provinces, de royaumes et d’états prussiens. Tout comme l’Autriche Hongrie. L’ensemble du continent européen connu à partir du début du 19ème siècle une série de bouleversements et de déchirures politiques d’ampleurs. Difficile alors de rendre le cours des choses immuable et de doucement faire évoluer les traditions.

Dire que l’Angleterre est la terre des conservatismes est peu de chose. C’est son essence même. Ainsi, la décapitation de notre bon roi Louis ne marqua pas un coup brutal à la mode à la française outre-manche. Au contraire, le vestiaire évolua tranquillement. Jusqu’à l’avènement une vingtaine d’année plus tard de la mode ‘garçon d’écurie’. Comme le rapporte Farid Chenoune, cette mode instillée par le ‘beau’ Brummell vit la disparition rapide et complète des ‘atours’, c’est-à-dire de tous les passements, broderies et autres passepoils dorés au profit d’une liquette de drap : de drap de laine. Disparition brutale car excessivement formelle mais évolution douce du point de vue de la forme du vêtement même. Puis après une rapide mode du collet haut, vinrent les revers : empiècement de tissus retombant du col. Le modèle se détachait des soubresauts du continent, il devenait autonome.

En France, la haute société devait revoir ses règles vestimentaires au même rythme que les révolutions politiques. Dès lors, difficile de faire le tri naturel entre utile et agréable, ornements et fioritures… En revanche, notre pays resta de la révolution française jusqu’à au moins la moitié de la révolution industrielle, une terre agricole, provinciale, rurale. Et là, nous pouvons trouver un terreau assez conservateur.

Je pose donc comme hypothèse que cette opposition des conservatismes anglais (concernant la noblesse et la haute-bourgeoisie – appuyées sur la ruralité) et français (se distinguant par sa ruralité uniquement) révèle bien des choses. Mais il s’agira très certainement d’une vision réduite, le vêtement de labeur ne s’intéressant que peu à l’élégance. Nous continuerons la semaine prochaine alors.

Julien Scavini


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