Personne ne parle jamais de Canali

Il y a des marques dont tout le monde parle à tord ou à raison. Et puis il y en a d’autres qui ne font aucun tapage et dont personne ne parle. Canali appartient à cette seconde catégorie.

Fondée en 1934 en Lombardie par Giacomo et Giovanni Canali, l’entreprise reste aujourd’hui familiale. Ce détail n’est pas anecdotique : il explique en grande partie la stabilité de la maison. Canali suit l’air du temps avec méthode. Pour ceux qui ne situent pas du tout l’enseigne. Résumons : Canali est une maison de luxe masculine avec un barycentre tailleur classique italien traditionnel. Son approche est très différente de Gucci ou Dolce & Gabbana. On pourrait résumer ainsi : moins de mode, plus de permanence. Elle se situe dans le même paysage que Zegna, Brioni ou Kiton, mais avec une image plus discrète et légèrement moins ostentatoire. Donc elle passe sous les radars.

Esthétiquement, Canali incarne une idée très lisible du tailoring italien : des épaules souples, des constructions légères, une recherche constante de confort, et une palette de couleurs feutrées. Rien de démonstratif. Rien de spectaculaire. On est loin des éclats de certaines maisons plus médiatiques. C’est précisément ce qui fait sa singularité aujourd’hui. À l’heure où beaucoup de marques oscillent entre héritage recomposé et effets de mode, Canali propose une ligne étonnamment stable. Un vestiaire qui ne cherche pas à surprendre, mais à durer. Qui est d’autant plus, moins onéreux que dans bien des autres marques stratosphériques. Stefano Canali (photo ci-dessous), actuel dirigeant de Canali, estimait récemment que le luxe doit revenir à des prix plus sensés. Intéressant non?

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Le New York Times mentionne Canali de manière assez révélatrice : rarement comme sujet principal, mais souvent comme incarnation d’une élégance discrète.Ce n’est pas une marque qui fait rêver — c’est une marque qui rassure. La marque ne révolutionne rien, elle absorbe les évolutions avec prudence. C’est presque une marque “thermomètre” du marché disait Esquire : « tailoring that relaxes without collapsing« . The Rake décrie une maison sérieuse, presque vertueuse mais sans l’aura mythologique de Kiton ou Rubinacci, cela grâce à plusieurs usines propres en Italie s’appuyant sur environ 1 500 employés, dont une grande partie en production.

Pour les clients, cela peut produire une impression paradoxale : celle d’une marque presque invisible. On ne rêve pas nécessairement de Canali. D’ailleurs, quand un bon client et ami (Nicolas qui commente encore ici de temps en temps) m’en parlait en bien il y a une décennie, je n’y prêtais pas trop attention. En creux, le portrait est très clair : Canali est respectée, mais rarement aimée avec passion. Dans la culture populaire, cette position intermédiaire affleure parfois. Dans The Sopranos, ma série préférée, au début des années 2000, Tony Soprano porte des costumes et tenues décontractées Canali. Ce n’est pas un hasard. Le personnage incarne une réussite matérielle évidente, mais sans sophistication ostentatoire. Canali correspond exactement à cela : une aisance installée, sans besoin de démonstration.

Si du côté des clients et amateurs éclairés, Canali ne dit pas grand chose, c’est très différent du côté des (bons) professionnels. C’est auprès d’eux que la marque révèle pleinement sa nature.

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Un grand industriel du costume, un français installé en Roumanie, nommé Gérard et qui sait des quantités de choses passionnantes, me confiait un jour : « Canali donne le la. » La formule est juste. Car au-delà de son esthétique, Canali est avant tout une référence technique.

Dans de nombreuses maisons, surtout celles qui produisent à grande échelle tout en cherchant à maintenir un certain niveau, Canali sert de point de comparaison. Non pas pour copier un style, mais pour mesurer un niveau d’exécution. En tant que professionnel, ce que l’on regarde chez eux est très concret : la régularité des entoilages, la netteté des montages, la tenue des vestes après plusieurs saisons, la constance des séries entières. Autrement dit, non pas la réussite d’une pièce exceptionnelle, mais la capacité à produire du beau de manière répétée. Quel plaisir pour moi d’avoir croisé récemment dans un de mes ateliers la directrice technique, qui avait occupé cette position pendant 15 ans chez Canali. Une pointure. Ci-dessous quelques looks de l’automne-hiver, d’une simplicité superbe :

C’est là que réside la véritable force de Canali. S’il est relativement facile, pour un atelier, de produire une très belle pièce isolée, il est infiniment plus difficile de produire des centaines, des milliers de pièces, toutes au même niveau, sans variation notable. Ce que les bloggeurs, influenceurs et commentateurs du secteur ne comprennent que rarement. Cette reproductibilité du beau est le véritable luxe industriel, et Canali en a fait sa spécialité. On pourrait dire, en simplifiant, que certaines maisons produisent du rêve, quand d’autres produisent de la référence. Canali appartient clairement à la seconde catégorie.

Pendant longtemps, Monsieur De Fursac a joué ce rôle sur le marché hexagonal : une production intégrée (à l’époque dans ses propres usines), permettant un niveau technique homogène, donnant une référence implicite pour tout le segment « costume accessible de qualité ». Ce n’était pas forcément la marque la plus « désirable » mais c’était celle qui fixait le plancher de sérieux. Canali, à une autre échelle bien plus grande, fait la même chose.

Dans le paysage du vêtement masculin, Canali occupe donc une position singulière : celle d’une marque à la fois discrète pour le public, mais structurante pour le secteur. Une maison qui ne cherche pas à être la plus visible, mais qui, silencieusement, définit ce que doit être un bon costume industriel haut de gamme. En musique, n’est-ce pas que le “la” ne s’écoute pas pour lui-même? Évidemment, il sert à accorder les instruments.

Je vous laisse songer à ce fait intéressant. Et vous invite à regarder cette enseigne avec intérêt !

Julien Scavini

La veste de smoking blanche

La veste de smoking blanche, ou plus exactement le white dinner jacket des anglais, n’est pas née dans un salon londonien soucieux de renouveler l’étiquette. Elle vient d’une contrainte simple : la chaleur. C’est dans le monde colonial britannique, notamment en Inde, mais aussi plus largement dans les possessions et lieux de villégiature chauds de l’Empire, qu’apparaît cette adaptation du smoking noir. Il fallait conserver la logique du black tie, sa tenue, sa correction, sa dignité du soir, tout en supportant des températures et des humidités élevés.

La veste noire fut remplacée par une veste claire, portée avec le reste du système inchangé : pantalon noir à galon, nœud papillon noir, souliers noirs. Éventuellement gilet noir, mais pour une même raison de chaleur, les anglais inventèrent la ceinture cummerbund. Le dispositif est important. La veste blanche n’est pas une fantaisie qui viendrait troubler un ordre établi ; elle est une adaptation climatique d’un code demeuré intact.

Il n’est pas impossible d’ailleurs que ce haut blanc soit d’origine militaire. Les anglais comme les français, puis les américains, ont des uniformes blancs pour les marins. Et si dans le civil la queue-de-pie est noir, son pendant chez les militaires, le spencer, peut présenter de belles couleurs, dont le blanc. Il n’est donc pas impossible que les premiers smoking à vestes blanches, furent en fait des tenues du soir militaires, à spencers blancs.

De là, le smoking blanc quitte peu à peu les colonies pour rejoindre les lieux où l’on aime dîner dehors, prendre le large, jouer tard, danser dans un air encore tiède : la Côte d’Azur, Palm Beach, les paquebots, les clubs, les hôtels balnéaires, les casinos. Elle devient la version estivale du smoking, avec tout ce que cela suppose de relâchement contrôlé. Car elle reste une tenue du soir, mais d’un soir plus souple. Pour un anglais, porter ce blanc du soir au dessus de la côte d’Azur, c’est inconcevable.

C’est une pièce très intéressante pour cette raison précise : elle montre que l’élégance classique n’est pas figée. Elle sait plier sans rompre. Elle accepte les réalités matérielles, la saison, la latitude, l’atmosphère, sans abandonner sa logique.

Mais si nous disons veste de smoking blanche, en pratique elle n’est presque jamais blanche. Elle est écrue. Une veste de smoking réalisée en laine ne peut pas donner ce blanc optique, presque cru, que permet un coton blanchi. La laine est une matière animale. Elle produit un ton plus complexe, plus doux, plus vivant. On se situe donc quelque part entre le coquille d’œuf, l’ivoire, le crème léger. Cette légère impureté de ton est précisément ce qui fait sa noblesse.

La veste n’est plus un panneau blanc posé sur un pantalon noir ; elle devient une surface tempérée, qui absorbe un peu la lumière au lieu de la renvoyer sèchement. Elle gagne en mystère ce qu’elle perd en pureté théorique. Et c’est heureux, car le smoking est tout sauf une tenue de laboratoire. Les américains se sont d’ailleurs intéressés à de nombreuses déclinaisons de cet hiver dans les années 1930, avec des vestes tirant sur le beige, le rosé. Des essais intéressants. Une, couleur chaire, fut appelée « burma jacket ».

En revanche, si cette veste est en coton, alors oui, elle pourra être véritablement blanche. Et ce détail de matière entraîne immédiatement un détail de hiérarchie : la veste de smoking blanche en coton a longtemps été l’apanage du personnel. La raison en est très simple : le coton se lave facilement. Dans les hôtels, les restaurants, les clubs, sur les paquebots, il fallait une veste claire qui puisse être entretenue aisément. La veste blanche (ou le spencer justement) du serveur, du steward, du maître d’hôtel s’est donc naturellement imposée en coton. Peu à peu, la convention moderne s’est fixée ainsi : la laine, un peu écrue, pour les invités ; le coton, plus franchement blanc, pour le personnel.

Mais il est probable que dans les années 30 et 40, alors que la veste de smoking blanche connaît une large diffusion dans les climats chauds, cette frontière entre laine et coton ait été moins rigide qu’aujourd’hui. Sous les chaleurs des Bermudes, de Hong Kong ou d’une station balnéaire tropicale, un invité en veste de coton n’a rien d’absurde ; il a même quelque chose de profondément logique. Il faut se souvenir qu’à l’époque, on obtenait des cotons légers, là où les lainages, même estivaux, gardaient souvent un certain poids. Le coton avait pour lui la fraîcheur, la facilité. Il avait aussi, et cela compte énormément, un petit côté négligé qui convient très bien à l’esprit de ce smoking des pays chauds, des bords de mer, des ponts de bateau et des casinos. Une légère sécheresse de surface, un tombé moins aristocratique sans doute, mais plus nonchalant. Et la nonchalance, dans ce registre, n’est pas un défaut.

Autre sujet de discussion sartoriale : le satin. Le consensus classique veut qu’il n’y ait pas de satin blanc sur une veste de smoking écrue. Le revers est donc généralement réalisé dans le même tissu que le reste de la veste. C’est sans doute la solution la plus épurée, la plus cohérente aussi. La veste y gagne une sorte de minimalisme très particulier. Elle ne cherche pas à produire du contraste sur elle-même. Elle laisse briller seulement ce qui doit briller : le nœud papillon, la ceinture cummerbund, le galon du pantalon, les souliers. D’autant plus que le raccord du satin est infernal à trouver. Ce n’est jamais le bon blanc cassé. Ou alors le satin est trop blanc !

C’est très beau ainsi, et probablement la meilleure solution dans la majorité des cas. Mais là encore, il faut se méfier des orthodoxies trop rétrospectives. Quand cette pièce se répand dans les années 1930, il est à peu près certain que la question du satin blanc, ou écru, a dû se poser, et que diverses réponses ont été apportées. Les usages se fixent toujours après les objets, jamais avant.

Au fond, cette affaire de satin est une question de relativité. Un revers en satin blanc ou écru, s’il est très bien fait, dans une matière convenable, avec des proportions justes, n’est pas en soi une honte. C’est un parti-pris. Et comme tous les partis-pris, il peut être heureux s’il est conduit avec mesure. Il peut même avoir du charme, surtout si l’on assume une certaine idée des années 30, du raffinement balnéaire, du goût pour les surfaces un peu plus précieuses.

En revanche, il existe une solution que l’on peut condamner plus franchement : le satin noir sur une veste blanche. Là, le contraste devient brutal, démonstratif, artificiel. C’est lourd, criard, sans nécessité. Disons les choses simplement : c’est affreux.

Ce qui rend la veste de smoking blanche si intéressante, à mes yeux, c’est qu’elle se tient sur la cime d’une montage. Entre la ville et les vacances. Entre la règle et l’adaptation. Entre la correction la plus stricte et une certaine idée du relâchement. Le smoking noir appartient au monde des certitudes. Il tranche. La veste blanche négocie. Elle ne renonce pas au formalisme, mais elle l’adoucit. Elle prend acte du climat, du lieu, de la saison, du décor. Elle accepte que le soir puisse être élégant sans être sévère.

J’adore lorsqu’un marié me demande cette pièce. D’un éclat à nul autre pareil. Un smoking blanc est spectaculaire mais réclame surtout de la finesse. Il rappelle que l’élégance ne naît pas de l’évidence, mais de la nuance. Voilà bien un questionnement qui vous sera très utile dans votre vie de tous les jours, j’en ai pleinement conscience. Le smoking blanc… incontournable sujet !

Belle semaine, Julien Scavini

Ce soir, j’écoute H von Karajan qui dirige des valses des Strauss.

Travailler son camaïeu de couleurs

J’étais assis récemment sur un banc près de ma boutique, attrapant quelques rayons de soleil. Un monsieur passa devant moi, téléphone à l’oreille. Il marchait d’un pas tranquille, absorbé dans sa conversation, mais vêtu avec une recherche évidente. Pantalon de velours fin couleur mastic, parka dans l’esprit d’une field jacket, presque de la même teinte. En bas, des baskets sobres, manifestement choisies avec soin, qui achevaient l’ensemble sans bruit.

C’était superbe. Superbe parce que presque rien ne dépassait. L’ensemble formait un camaïeu de beiges / ficelle très doux, comme une variation autour d’une seule note. Une tenue simple en apparence — presque trop simple — mais dont l’équilibre trahissait une certaine maîtrise.

Cela m’a faisait penser à quelques clients, qui développent une forme d’obsession chromatique de ce genre. Non pas au point de n’avoir dans leur penderie qu’une seule couleur (ce serait un peu monacal) mais plutôt une famille de couleurs. Ils raisonnent par camaïeux. Les beiges avec d’autres beiges ; les bleus avec d’autres bleus, ou des gris ; les marrons glacés avec des blancs cassés.

Chaque matin, ils recomposent une variation autour du même thème, comme un musicien qui improviserait sur une partition très simple. D’une certaine manière, c’est exactement la manière de penser que distillent certaines maisons de luxe discrètes. Chez Zegna, Cucinelli, ou Loro Piana, l’élégance repose souvent sur cette continuité chromatique : un monde de bruns, de sables, de gris doux, où chaque pièce semble parler la même langue.

Et il faut bien reconnaître que cela fonctionne. Mais ce n’est pas totalement contemporain. Ou plutôt : cela ne l’est plus tout à fait. Car ce principe existait déjà dans les années 1980. Giorgio Armani travaillait beaucoup ces harmonies très serrées : chemises grises avec costumes gris, chemises marines avec costumes marines. Une sorte d’épure chromatique qui produisait une silhouette extrêmement calme. Et qui à l’époque était révolutionnaire, si l’on se met dans la perspective de la mode anglaise, plus colorée et héraldique.

La couleur y devenait presque une matière. Cette économie dans la palette apporte une sobriété particulière. Et c’est là que réside le paradoxe : la tenue paraît très simple, mais l’effort pour parvenir à cette simplicité est souvent notable. La simplicité est rarement simple.

À l’inverse, je pense souvent à tant de jeunes (et moins jeunes) qui sont sur leur chemin d’éducation sartoriale. Et qui, guidés par l’enthousiasme, partent dans toutes les directions à la fois. Ce que je fis !

Une veste en tweed marron ici. Une chemise rayée rouge là. Une cravate madder violette. Un pantalon vert olive. Chaque pièce est belle, intéressante, pleine de caractère. Mais leur coexistence quotidienne peut devenir plus difficile à coordonner. Elles peuvent aller ensemble. Mais cette matière n’est pas si facile à bien manipuler. Cela produit parfois ces tenues un peu bancales que nous avons tous connues.

Quel jeune (dont je fus) ne s’est pas demandé, devant son miroir : « Est-ce que ça va avec ça ? » Tout en ayant le sentiment étrange d’avoir fait beaucoup d’efforts… pour finalement se sentir un peu mal fagoté. Il y a là une leçon peut-être.

Dans une éducation sartoriale, comme dans beaucoup de choses, ne faudrait-il pas commencer par le moins ? Une économie de moyens pour une économie d’allure. Car le (seul) avantage de compter les sous, c’est qu’il faut chercher à faire bien avec moins. Se contenter, par exemple, d’une penderie construite autour des beiges et des marrons si l’on estime que ces couleurs flattent son teint. Ou bien du marine et du gris si l’on souhaite une allure plus urbaine, plus discrète. Une garde-robe comme un petit territoire chromatique.

Après tout, les architectes ne s’habillent-ils pas presque tous en noir ? C’est une autre forme d’épure. Une épure radicale, presque conceptuelle. Même si, je dois l’avouer, je déplore toujours un peu cette couleur de corbeau, qui donne parfois l’impression que l’élégance s’est mise en deuil. Mais l’idée demeure intéressante.

Car au fond, choisir une couleur (ou une famille de couleurs) ce n’est pas se limiter. C’est se donner un cadre. Et comme souvent en matière d’élégance, c’est la contrainte qui produit la liberté.

Belle semaine, Julien Scavini

(Ce soir, j’écoutais pour écrire ce billet un vinyle déniché de peu : Mozart , Concerto pour Flûte et Harpe, Jean-Pierre Rampal & Lily Laskin, chez Erato.).

Le gilet dépareillé, lu dans Le Monde

J’écris de manière hebdomadaire sur l’élégance masculine dans Le Figaro depuis 2014, et sur ce blog depuis 2009, en plus de quelques autres publications où l’on m’a parfois laissé noircir quelques pages. Autant dire qu’à force d’écrire sans relâche sur un tel sujet, il arrive que l’inspiration se fasse un peu attendre. La plume part alors au trot puis trébuche : un article un peu bancal, une idée envoyée sous la presse avec un peu moins de conviction que d’habitude. Cela arrive à chacun tient la plume.

Je lisais ainsi la semaine dernière l’article de Marc Beaugé dans les très sérieuses colonnes du Monde, qui se demandait s’il était bien raisonnable de porter un gilet de costume. Et je me suis dit que c’était peut-être pour lui l’un de ces petits jours où l’inspiration est rattrapée par le timing, et où, pour répondre en temps et en heure au rédacteur en chef, on rend un papier un peu de travers. Car je dois dire que je n’ai pas très bien compris son courroux. Pourquoi tant d’irritation devant un morceau de laine muni de quelques boutons ? À ce compte-là, autant écrire franchement que les messieurs un peu enveloppés devraient être interdits de Sécurité sociale faute de régime : ce serait au moins plus clair.

Car enfin, que reprocher exactement au gilet ? Il semble lui tenir rigueur de flatter la silhouette, ce qui est pourtant l’un de ses mérites les plus anciens. Un gilet dépareillé a cette capacité merveilleuse d’« emballer » une panse bien garnie avec une délicatesse presque affectueuse. Personnellement, je trouve souvent plus élégant un homme qui cache sa délicate bedaine (ce qu’un ami concerné appelle volontiers sa surface à bisous) sous un gilet que celui qui la laisse vivre librement sous une chemise tendue comme la toile d’une tente de camping. Le gilet agit un peu comme un gentil corset. Regardez Philippe Etchebest : il s’en sert clairement comme d’une sorte de gaine tailleur pour se donner un air plus svelte et sportif. Et il n’y a là rien de honteux.

Certes, contenir son buste dans des limites raisonnables ou chercher à camoufler un ventre prospère peut faire sourire. Mais plutôt sous l’angle d’une petite vanité attendrissante. Comme ces vieux messieurs qui se recoiffent en sortant du métro. Un geste d’amour-propre, une petite coquetterie bien humaine. Aucun péché mortel là-dedans. On évoque aussi la question du dernier bouton laissé ouvert. Très bien, si l’on possède le corps d’un danseur de ballet. Mais si un homme ressent le besoin de fermer son gilet jusqu’en bas pour mieux contenir son honorable abdomen, aucune trappe vers les enfers ne s’ouvrira sous ses pieds. Je parle ici en professionnel qui voit cela quotidiennement, pas en commentateur confortablement installé derrière son clavier. Je rencontre régulièrement des messieurs qui veulent boutonner le dernier bouton pour mieux “s’emballer”. Qu’ils le fassent ! Je ne les maudis pas. Toute tentative pour bien faire, ou simplement faire un peu mieux, mérite d’être saluée.

Au-delà de ces questions de silhouette, le gilet dépareillé reste surtout une très jolie pièce de l’art tailleur. Dans un monde vestimentaire devenu assez mou, sans lignes ni structure, il constitue souvent la dernière petite architecture élégante qui subsiste dans une tenue. Et je dois dire que je me réjouis qu’il reste au moins cette touche-là lorsque le reste est abandonné. C’est aussi l’occasion de mettre à l’honneur de beaux tissus : tweed, flanelle, moleskine, parfois velours. Des étoffes qui ont du grain, de la texture, et qui racontent quelque chose.

Les auteurs de Permanent Style ou de Gentleman’s Gazette rappellent d’ailleurs souvent que le gilet contrastant fait partie depuis longtemps de la tradition du vestiaire masculin. Historiquement, il n’était pas systématiquement assorti à la veste. Les combinaisons séparées étaient fréquentes dans les tenues de campagne ou de week-end. Un gilet d’une autre étoffe permet de structurer la silhouette, d’ajouter de la profondeur à une tenue, d’introduire un tissu plus expressif et d’éviter l’effet parfois trop strict du trois-pièces complet. Un tweed brun sous une veste sport agit presque comme un pont entre élégance et décontraction. Dans cet esprit, le gilet dépareillé n’est pas une fantaisie récente : c’est au contraire une vieille solution sartoriale.

Ralph Lauren l’a compris depuis longtemps. Même si ses gilets courts montrant la ceinture me paraissaient curieux auparavant. Il présente le gilet de tweed avec un jean depuis des décennies, et a largement contribué à donner ses lettres de noblesse à cette allure. Dans son univers, le gilet évoque autant les ranchs du Colorado que les clubs anglais ou les campus de la côte Est. Cette idée de mélanger tailoring et pièces plus casual est d’ailleurs un principe classique du style britannique : une pièce structurée, une pièce rustique, une pièce simple. En France, Albert Goldberg chez Façonnable avait déjà exploré ce territoire, et plus tard L’Egoïste a repris ce flambeau avec un goût certain pour ces silhouettes mi-tailleur, mi-week-end.

Reste l’accusation la plus étrange : celle du masculinisme. Il faut dire que ce néo-mot est devenu un marqueur médiatique très pratique. Le glisser dans un article lui donne immédiatement une gravité sociologique tout à fait respectable. Mais il ne faut peut-être pas exagérer. Comme je le disais, Ralph Lauren joue avec cette esthétique cow-boy depuis des lustres, et personne n’y voyait à l’époque un manifeste masculiniste. Bien au contraire : dans les années 80 et 90, cette imagerie pouvait être perçue comme assez homo-érotique. Mais qu’importe. Personnellement, ce que j’aime dans l’esthétique du gilet dépareillé (surtout en tweed) c’est tout autre chose. Cela sent bon les allées des salons de vieilles voitures, les marchés aux puces du week-end, les clubs de tir à l’arc un peu poussiéreux et les dimanches pluvieux dans la campagne anglaise. Une esthétique Chap, rétro, un peu ludique. Et s’il y a au passage quelques biscoteaux tatoués, je préfère penser à Popeye ou au capitaine Haddock qu’à quelque théorie masculiniste. Des images d’Épinal des années cinquante, avec un parfum de bande dessinée ou de vieux Maigret.

Pour être tout à fait honnête, Marc Beaugé vise peut-être un cas particulier : le gilet de costume porté hors de son contexte. Et là, je veux bien lui accorder un point. Un gilet de costume bleu marine porté seul avec un chino beige peut effectivement produire un résultat un peu étrange, comme un morceau d’uniforme rescapé d’un naufrage sartorial. Mais pour être franc, je vois très peu de cela dans la rue. Ce que je vois en revanche, ce sont des hommes qui tentent modestement d’ajouter un peu de structure, un peu de texture, un peu de dignité vestimentaire dans un monde qui a largement renoncé à ces choses. Et si pour cela ils enfilent un petit gilet de tweed, eh bien je trouve cela plutôt charmant.

Que monsieur Beaugé ne m’en veuille pas. Comme je l’écrivais, l’écriture n’est pas chose aisée !

Belle et bonne semaine à tous. Julien Scavini

Où sont passés les beaux vêtements en province ?

Il n’y a pas si longtemps — jusqu’aux années 90 — un déplacement dans une ville moyenne française pouvait donner à voir de beaux vêtements. À Vesoul, Limoges, Rennes ou Bayonne, on dénichait dans les belles boutiques locales de la maille en laine, du cachemire racé, des pantalons bien coupés, des imperméables prestigieux. Ces boutiques n’étaient pas des extensions de chaînes de grande distribution, mais des lieux d’étalage de belles marchandises, du plus fin pedigree.

Aujourd’hui, ce paysage a profondément changé. Dans de nombreuses villes, l’« offre » s’est appauvrie : les beaux vêtements se trouvent rarement dans des boutiques indépendantes de centre-ville. Quand on y trouve encore quelque chose de qualitatif, c’est souvent dans des stations balnéaires ou des lieux touristiques – là où la pression commerciale a conservé un petit écosystème de produits « premium ». Allez en Allemagne ou aux Pays-Bas, et vous trouverez de beaux étalages. En revanche, trouvez un magnifique pull Ballantyne ou une belle parka Kired à Angoulême, pas simple.

Le client est-il coupable de ne plus chercher le beau?

Quand on interroge les commerçants, la réponse est presque pavlovienne : « Les clients ne veulent plus du beau, ils ne demandent que du pas cher. » C’est commode, mais cela ne suffit pas à expliquer l’effondrement des belles boutiques. En réalité, l’hypothèse inverse mérite autant d’attention : ce sont peut-être les marchands eux-mêmes qui ont progressivement abandonné le beau, faute du volume nécessaire pour simplement survivre. C’est d’ailleurs notre hypothèse à la boutique. On parle très souvent sur les blogs et forums de la transmission de père à fils pour ce qui est du beau vêtement. C’est oublier la transmission la plus importante à notre avis : celle du fournisseur au client. Un client achète ce qui lui est proposé. Car un client n’a pas forcément la culture nécessaire, alors il prend ce que le commerçant lui présente. C’est le commerçant avant qui faisait l’éducation au « beau ». Mais s’il lui présente un produit moyen, l’achat sera moyen, assurément.

Les statistiques récentes confirment un mouvement structurel fort : le nombre de magasins de vêtements en France a chuté de près de 18 % entre 2014 et 2021, avec une perte encore plus marquée dans la chaussure. Entre 2013 et 2024, le secteur a perdu des milliers de points de vente et des dizaines de milliers d’emplois. Des centaines de commerces d’habillement ont déposé le bilan ou fermé leurs portes ces dernières années. La crise n’est pas seulement européenne, elle est française, structurelle et profonde.

Une belle boutique quelque part en France.

Pourquoi ce reflux ?

D’un côté, les contraintes économiques croissantes – normes sociales, charges, loyers – ont réduit la marge de manœuvre de ces établissements. Un petit détaillant doit atteindre des volumes pour absorber des charges fixes de plus en plus lourdes. Lorsqu’il ne peut plus les atteindre qu’en vendant du volume plutôt que de la qualité, il finit par dégrader son offre. En clair : si tu ne peux vendre que du basique, tu vends du basique. Ce qui dédouane il est certain le commerçant que j’accuse quelques lignes plus haut de ne plus proposer du « beau ». Car les chiffres de consommation racontent ce récit : la part du textile-habillement dans les budgets des ménages baisse, les ménages épargnent davantage, et la consommation de vêtements stagne ou recule.

Il n’est donc pas évident que la demande pour le « beau » ait disparu. Mais il n’est pas certain qu’une proposition de « beau » soit soutenable non plus. Le serpent se mord la queue.

Mais le « beau » surtout est devenue le luxe. Alpha & oméga !

Ce qui a achevé de transformer le paysage, c’est le repositionnement stratégique des fabricants eux-mêmes. Après les années 1990, nombreuses sont les maisons de qualité qui ont fermé leurs circuits traditionnels de distribution multimarques pour se réserver une distribution propre, via des boutiques exclusives en centre-ville et dans des zones à forte attractivité. L’exemple absolu : Burberrys’ que l’on trouvait auparavant un peu partout en province (ou dans les régions si vous aimez mieux) qui est devenu Burberry, bien moins trouvable.

La vieille étiquette d’une marque connue pour sa distribution large et ses produits de qualité. Pas de luxe.

Fini le multimarque de province — ce détaillant avec qui l’on négociait, qui connaissait ses clients et leur parlait de tissus, de coupes et de fournisseurs. À sa place : des réseaux mono-marques, des boutiques de luxe dans les capitales, villes-monde, et des boutiques premium en régions ou dans des zones touristiques, souvent loin des villes moyennes. C’est un changement de logique : intégrer toute la chaîne de valeur, du produit à la communication, pour protéger l’image de marque. Mais cette stratégie a eu pour effet collatéral de vider de leur substance les commerçants indépendants en province.

Et quand d’autres fabricants de qualité ont commencé à trouver leur clientèle sur Internet plutôt que chez un petit détaillant, l’écosystème local s’est encore affaibli. Ainsi, le beau n’a pas disparu des désirs des consommateurs — il a disparu des points de contact accessibles dans la vie quotidienne des Français. Sans le « beau » dans les vitrines, difficile de reprocher au gens de ne pas le voir.

Si l’on creuse un peu au-delà des jugements hâtifs, la réponse n’est pas un simple blâme des consommateurs qui préfèrent « moins bien » ou « moins cher ». Leur comportement est largement conditionné par ce qui leur est offert. Lorsque le tissu marchand régional se contracte, lorsqu’on ne trouve plus que des grandes enseignes ou de la fast fashion, les choix deviennent binaires et contrains.

Ce n’est pas que les clients n’aiment plus le beau : ils n’ont souvent plus d’endroits pour l’acheter. Et quand ils l’achètent, c’est en ligne ou dans des lieux hyper spécialisés. L’écosystème qui, jadis, reliait proximité, savoir-faire et qualité s’est disloqué — non pas parce que les Français n’en voulaient plus, mais parce que l’environnement économique et stratégique du commerce l’a rendu impossible.

Belle réflexion, et bonne semaine, peut-être de vacances d’ailleurs. Julien Scavini