L’importance de la façon

Un jeune client me demandait récemment mon avis sur la veste qu’il portait. Un modèle acheté pour quelques dizaines d’euros à peine dans une grande enseigne du pas cher.

Que pouvais-je dire sans froisser le garçon? Voilà un exercice ardu. Toutefois, une bonne vérité est parfois intéressante à dire. Premièrement, ce qui me sautait aux yeux est le tissu, la laine. Elle était terne, affreusement terne et livide. Comme du coton. Il n’y avait aucun éclat, aucune luminosité, aucun reflet heureux.

Prise seule, la veste présentée dans un magasin ne vendant que cela apparaitra belle, certainement. Mais confrontée à de vraies vestes en beaux lainages, la vérité saute aux yeux. Il y a une laine moche et une laine belle. Les grandes enseignes recourent obligatoirement à des tissus vendus aux alentours de 5/6€ le mètre, ce qui évidemment, n’a rien avoir avec un lainage de drapier italien. Nous autres les tailleurs ou les belles marques de prêt-à-porter utilisons des draps au valent dix fois cela, au bas mot! Cela se ressent fortement. Ce qui m’attriste est de voir des confrères en mesure proposer dans des offres d’appels très peu chères, ayant pour seul but de vous faire déplacer, des tissus de la sorte. Alors évidemment, pour 400€, vous ressortez avec une veste personnalisée. Mais tout de même, c’est moche.

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Il y a donc le tissu. Ensuite, il y a la coupe. Là, je ne pouvais pas trop m’avancer, car cela ne me semblait pas si mal. Un peu courte, encore que le client était petit, donc ça allait très bien. Un détail toutefois attira mon attention, les épaules. J’osais alors une remarque sur la curiosité de celles-ci. Le client immédiatement m’arrêta en objectant qu’il y avait là visiblement un problème. Et me demandant comment le régler…

Pour vous le décrire, les épaules cassaient en deux, le bout de l’épaule n’appliquait pas et remontait. La ligne d’épaule faisait un V, alors que la taille était bonne, pas trop serrée. Et cela, il n’y a rien à faire, signait la médiocrité de l’usine.

L’épaule est l’endroit le plus complexe de la veste. Les coutures dans cette zone sont ardues, toutes en relief et volume, il y fait sombre et les feuilles entoilages nombreuses rencontrent d’un côté l’encolure, et de l’autre l’emmanchure, deux zones alambiquées. Et c’est par là qu’une veste est finie.

Même lorsqu’elle est thermocollée, la difficulté à monter une veste à cet endroit est à peine moindre. Il y a des embus savants à disposer pour que 1- l’épaule tourne un peu et dégage l’aisance de la clavicule et  2- épouse bien l’épaule pour que le col applique et ne décolle pas derrière. Même pour les vestes les moins chères, il y a une haute technicité. Et donc, comme disent les anglo-saxons « un tour de main ». Une veste, c’est pour cela que c’est normalement plus cher qu’un pantalon à fabriquer, possède une forte technicité. Si l’usine ne l’a pas, elle sortira des vestes comme on retourne des chaussettes, basiques. Et si l’épaule plisse, se brise et que la clavicule n’est pas bien épousée, il n’y a rien à faire. C’est à la coupe, au montage et dans les opérations d’entoilages (collant ou pas) que réside le savoir-faire, le « know-how » comme disent encore une fois, les anglo-saxons!

Et donc en l’occurrence, peu de retoucheurs qualifiés auraient pu sauver cette épaule brisée, à moins de payer… le prix de la veste.

Soit dit en passant : le « gap collar » ou quand le col décolle est un problème voisin des épaules qui brisent. Parfois, un « gap collar » est d’ailleurs préférable à des épaules cassées. C’est une question de largeur de l’encolure. Si l’encolure est trop fermée, trop serrée, alors les épaules vont se briser sur le cou, comme mon dessin. Et si l’encolure est trop ouverte, alors il y aura un « gap collar »… Difficile navigation entre les deux.

Dernière petite anecdote du métier enfin à vous livrer. Pour faire fortune dans les costumes, il y a deux solutions, radiner sur le tissu et/ou radiner sur la fabrication. Si une marque radine sur le tissu, elle radinera aussi probablement sur la façon. Normal, inutile de payer un fabricant italien pour un poly-viscose à 2€ le mètre. Et puis il y a l’autre solution, plus insidieuse et à l’origine des plus belles réussites de ces 30 dernières années. Ces marques payent des tissus onéreux, de belles maisons italiennes, puis cherchent « des façons de merde » comme m’a soufflé un ami qui travaille dans le milieu (passez moi l’expression!). Ne cherchez pas en Europe, ces usines sont plus loin. Facialement les vestes et costumes sont superbes et se vendent bien, grâce à l’étiquette du drapier. Et puis au bout de six mois, plus rien n’a de tenu, tout s’effrite. Mais je ne vous dirais pas les marques spécialistes de cela ! C’est mon secret. Enfin, si vous faîtes un beau produit, avec un beau tissu, et bien c’est dur!

Belle semaine, Julien Scavini

Les cotons américains

Le climat américain est particulièrement étouffant l’été, une vraie différence par rapport à la vieille Europe où les saisons sont plus tempérées. C’est ainsi que plus vite et plus fort l’usage du coton se répandit outre-atlantique. Il est plus agréable que la laine ; plus doux, il piquotte moins la peau. Après tout, le port du jean est bien une trouvaille de l’Oncle Sam datant de 1850 environ.

Question coton, les anglais ont appris et ramené beaucoup des Indes. Dès le XIXème siècle, les tissus que l’on appelle en France des ‘indiennes’ fleurissent et la bonne société se les arrachent, comme le chintz. Après améliorations et industrialisations au Royaume-Uni, l’Empire de Victoria en a bien profité.

Parmi ces tissus, on trouve le crépon de coton, autrement appelé seersucker. Ce terme provient du perse  « shir o shekar« , qui signifierait ‘de lait et de sucre’, probablement du à ses raies alternées lisses et rugueuses. Sur le métier à tisser, les raies colorées sont tendues pendant que sont insérés les fils blancs. Lors de la détente, la rayure gaufre alors. Cette caractéristique facilite la dissipation de chaleur et la circulation d’air. Côté pratique, le seersucker est presque infroissable et lavable en machine. Les raies sont souvent bleu ciel, parfois aussi marine ou rouge brique, vertes ou lavande.

Les Américains, avant le développement de la climatisation ont vite apprécié ce tissu, composant la tenue par excellence des gens du sud. Peu à peu les gentlemen du nord le portèrent, popularisé également par les étudiants de la Ivy League qui y voyaient à la fois une nouveauté pratique et une occasion de se démarquer des traditionnels costumes. Les journalistes politiques rendirent également honneur au seersucker, en commentant les débats à Washington, ville relativement chaude l’été.  Il est toujours à noter qu’au mois de Juin, il est habituel pour les sénateurs américains de porter des costumes en seersucker, lors des bien nommé seersucker thursday.

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Autre ‘indienne’ que les Américains développèrent, le madras. Là encore, ce sont les anglais qui en installant une zone franche vers le lieu dit Madraspatnam en Inde font émerger ce tissu. Il s’agit d’une mousseline de coton, rehaussée de grands et multiples carreaux. Le procédé basé sur des teintures végétales est ancestral. Le madras est un tissu léger et respirant, très adapté aux climats tropicaux humides. Les Anglais l’introduisent aux Caraïbes, et c’est là que durant la Grande Dépression, de riches américains en villégiature le découvrent. Par la suite, il devient de bon ton pour les étudiants des université de la Ivy League de montrer cette trouvaille, en pantalon, chemise, veste ou cravate! C’était un moyen de montrer là où ils avaient voyagé, un peu comme avoir du Abercrombie & Fitch à Paris lorsqu’on ne pouvait s’en procurer qu’aux USA. Avec ces looks en madras nait le style Preppy. Il est aussi courant de recourir à des patchwork de madras pour couper bermudas et autres vêtements. Une surabondance de motifs typiquement américaine, dans le goût de Ralph Lauren.

Finissons enfin avec une célèbre anecdote des années 40 à propos du madras : Brooks Brothers sentant là une affaire juteuse achète rapidement 10 000 yards d’étoffe, qui s’est révélée déteindre immédiatement au lavage. Une très mauvaise affaire! Elle tenta de poursuivre l’importateur de l’étoffe. Mais plutôt que de rembourser les clients, Brooks Brothers eu une autre idée : une étiquette « guaranteed to bleed » et une bonne campagne de publicité permirent de vendre tout le lot et même d’en faire une icône ‘lifestyle’. La chemise délavée était née. Ils ont du culot ces américains!

 

Bonne semaine, Julien Scavini

Être ou avoir.

J’avais noté il y a plusieurs mois cette citation que je viens de retrouver par hasard, sans en connaitre l’auteur :

« on donne du style au vêtement et non on se donne du style par le vêtement. »

C’est presque une proposition philosophique, avec beaucoup d’implications. Amusons-nous à la décortiquer.

La première partie implique une sorte de génie, de bonne fortune personnelle, une qualité à dépasser l’habit pour être soi. Prendre un bien matériel pour ce qu’il est et par l’assemblage et le savoir, créer une chose exquise. Simplement avoir puis savoir-faire.

A l’inverse, la seconde partie tendrait à faire du vêtement le fameux habit qui fait le moine. Être à travers un bien matériel. Et ou pire, être à travers une marque. Ne pas savoir ce que l’on est et donc, devoir se créer une esthétique clef en main.

A priori, et c’est à mon avis le sens de l’époque contemporaine, beaucoup penseront et revendiqueront être de la première partie, rejetant avec logique un certain asservissement liée à la seconde partie. C’est un peu comme l’abandon des Académies. Fini le canon pour tous, fini la capacité d’universalité, fini le solfège, laissons chacun libre de s’exprimer. En bref, proclamons les génies individuels, instagrameurs, influenceurs et autres parangons finalement plutôt rares.

Car au delà de ce petit nombre de savants existe la multitude contemporaine qui précisément se donne du style par le vêtement en pensant le contraire. L’amoncellement, la collection, la variété et la marque deviennent une fin en soi. Les choses logotypées deviennent cool. LV, gros H, petit joueur de polo sont des insignes qui classent et donnent du style. Avoir en pensant être.

Finalement, une première lecture laissera tout le monde d’accord : il est préférable de se considérer de la première partie de la citation plutôt que de la seconde.

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Revenons toutefois à la citation.

« on donne du style au vêtement et non on se donne du style par le vêtement. »

Plaçons le dans notre univers tailleur et décomposons. Le costume est presque un uniforme, normé et simple. Sur ce substrat, il reste à faire naître un style, une humeur, un goût. Sur le simple costume, telle cravate, telle chemise va faire naître l’esthétique de la personne. La mise aura été forcée, contrainte PAR la personne. Le costume ne sera qu’un moyen. C’est la lecture figurée de la première partie.

En plus, il est aussi possible de donner du style au vêtement lui-même, c’est le plaisir du fait pour soi, de la commande personnalisée, qu’elle soit Grande Mesure ou Demi-Mesure. Il est possible dès la création du vêtement d’imprimer un style personnel : revers large, rayure appuyée. C’est la lecture littérale de la première partie de la citation.

Mais, mais, mais, c’est là qu’est l’os.

N’aimons-nous pas aussi, dans une sorte de fétichisme du beau vêtement être un peu l’esclave du vêtement? N’aimons-nous pas, dans une certaine mesure, être un peu contraint par telle cravate club chérie, ou telle veste en tweed un peu typée? N’est-ce pas un petit plaisir coupable que de se laisser guider par le style d’un vêtement? Par la force d’une coupe, la finesse d’une ligne, l’élégance marquée d’une pièce. N’est-ce pas aussi un signe jeté au monde que de porter un vêtement sur-mesure, qui finalement entre connaisseurs se voit et se remarque? Et donc par là même, avoir du style par le vêtement?

De prime abord, cette citation s’analyse rapidement et simplement. D’un côté le libre-arbitre, de l’autre un rôle secondaire par rapport au matériel. Mais lorsque le matériel est beau, est-ce un si gros péché d’en être inféodé? Je me souviens du Chouan des Villes reprochant à François Fillon d’avoir le goût de son habilleur, Arnys. Donc de se donner du style par le vêtement. Au fond, était-ce si grave? A l’époque, un peu jeune peut-être j’avais pris cette remarque pour argent comptant. Et j’aurais pris cette citation aussi dans son sens premier. Quelle honte aurais-je éprouvé de me considérer de la seconde partie. Finalement rien n’est jamais si tranché. Être et avoir, les deux sont plaisants.

Belle semaine, Julien Scavini

Le goût du tailleur, le goût du client

Lorsqu’il s’agit d’acheter un costume en prêt-à-porter, le vendeur a à sa disposition un ensemble de modèles déjà concoctés et pensés par le styliste de la maison, en fonction de la mode et de l’image du l’enseigne pour laquelle il travaille. Le vendeur se doit d’être un bon ambassadeur, capable à la fois de comprendre les modèles qu’il veut vendre mais aussi de comprendre son client, quitte parfois, c’est de bonne guerre, à forcer un peu au chausse-pied l’achat.

Chez le tailleur, au contraire, rien n’est fait. C’est au client de choisir son tissu suivant son envie et le moment auquel il destine ce costume. Cela présume pour le client deux choses : une capacité à choisir ou à structurer son choix, et aussi et surtout, une envie. Car sans envie, c’est comme acheter un kilo de saucisse chez le boucher. Là où l’achat en prêt-à-porter peut être rapide et sans réflexion, une visite chez le tailleur impose un minimum de présence mentale sur le sujet.

Le tailleur de son côté ne laisse bien sûr pas le client seul devant les liasses. Bien que chez beaucoup de maisons de demi-mesure où le volume compte, le client soit laissé un peu seul. Mais si le prix compte, alors on ne peut tout avoir. Normalement, un choix se discute et s’écoute.

Le tailleur à travers la conversation avec son client, d’autant plus d’ailleurs dans le cas des mariages, doit comprendre les points importants du costume ‘idéal’ à réaliser. C’est la finesse. Ainsi, si je travaille avec une base plutôt ajustée pour ma part, je serais capable de produire un vêtement ample pour le vieux monsieur qui me le dit ou un costume très court et super cintré pour le jeune qui veut cela. Il y a le goût classique ET il y a ce que le professionnel doit faire. Dans un commerce, le but premier n’est pas d’éduquer le client, mais de lui faire se sentir beau. Même si quelques fois, je préférerais faire l’inverse. Les vestes super courtes ne sont pas ma tasse de thé, mais il faut bien vivre. Et si c’est fait avec précision et délicatesse, il est possible de faire un modèle satisfaisant.

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Le tailleur doit avoir de l’empathie. C’est à dire qu’il doit être capable de s’identifier à autrui dans ce qu’il ressent. C’est tout le piment de l’affaire pour le tailleur qui prend le temps. De comprendre l’idée, et que même si elle est contraire à la conception personnelle, être au final ravis de constituer le projet du client. De faire en sorte que son idée soit bien réalisée. Que au delà du goût du tailleur, l’ouvrage soit qualitatif. Que chacun y trouve son plaisir. Bien évident, ce n’est pas toujours chose facile. Et cela ne se repère dès fois pas au premier costume. Hélas, toutes les choses humaines étant un peu aléatoire, il y a une marge d’erreur dans la compréhension mutuelle.

Comprendre par exemple que le monsieur est classique pour découvrir à l’essayage une volonté d’avoir quelque chose de très ajusté. Penser que tel jeune portant du slim vient pour cela, et découvrir à l’essayage qu’il trouve le pantalon trop taille basse ou trop ajusté. Malgré l’essayage de bases. C’est toute la difficulté du tailleur.

Au delà des formes, il y a les tissus. Evidemment, ils sont nombreux et en fait souvent très beaux. Le tailleur là encore ne doit pas chercher à habiller le client suivant son goût. Mais suivant le goût de son client. Et donc être une force de proposition, certes orientée, mais changeante d’un client à l’autre. Alors que le styliste en prêt-à-porter imagine un client type qu’il veut habiller, le tailleur imagine pour son client le type qu’il aimera. Inutile pour ma part d’essayer de vendre un tissu italien à carreaux si je sens chez le client une réserve. Possible de proposer à mon client un col de velours sur son manteau si je sens que c’est un détail classique qu’il pourra apprécier. Cela demande du tact. Il faut aider le client dans son choix et sa recherche, non l’habiller comme on aimerait. Mais comme il aimera!

A l’inverse, un certain nombre de mes confrères sont eux très arrêtés sur leurs choix. Revers large car ils préfèrent, tissus lourds genre fresco car « c’est le mieux ». Ca dépend répondrais-je.

Certains clients aimeront mon approche. Enfin, d’autres auront besoin d’être habillé, pris en main fermement. « Que voyez-vous pour moi? » Voilà une question très délicate à prendre frontalement de mon point de vue. Il faut avoir beaucoup d’aplomb pour arriver à répondre directement !

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Enfin, voici le résultat du petit jeu concours de la dernière fois, donnant droit à une cravate ou un papillon de ma collection à choisir. Sur la centaine de mails reçus, 31 donnèrent la bonne réponse. Durant mon tirage au sort, j’ai sorti bêtement de mon chapeau deux papiers emmêlés : Antoine Bardem & Marjolaine Potin. Ils gagnent donc tous les deux, c’est plus drôle ainsi. Merci aux autres, j’aurais voulu que tous gagnent, mais 31 cravates, c’est toute ma collection de saison 🙂

Belle semaine, Julien Scavini

Bonne Pâques (MàJ)

Je vous souhaite une belle Pâques 2019 ! Profitez-en bien, il fait grand beau en plus !

Faisons un petit jeu amusant :

une cravate ou un papillon de ma collection à choisir, offert, à celui qui donne la marque ET le modèle de cette voiture, et les indices qui permettent de trouver! Le gagnant sera tiré au sort parmi ceux qui donnent la bonne réponse.

 

Petit jeu terminé. Et que de réponses!!! J’ai un gros travail pour nettoyer ma boîte mail maintenant. Un grand merci pour votre fidélité et votre amusement à participer.

Réponse :

Il y avait une astuce. Il s’agit d’une BENTLEY modèle S3 ‘standard saloon’.

La marque Bentley fut absorbé par Rolls-Royce en 1931. Surtout après guerre, Rolls-Royce produisait les modèles qui étaient ‘rebadgés’ en version Bentley, changement de la grille de radiateur principalement. Chez Rolls, la grille avant est en forme de temple grec surmontée d’une silhouette féminine. Chez Bentley, la grille avant est arrondie sur le dessus, avec un B ailé, dessiné ici. Entre 1931 et l’an 2000 environ, les deux marques n’étaient qu’une seule.

En 1955, Rolls-Royce sort sa nouvelle berline courante faisant suite à la Silver Dawn (chez Bentley, la type R), la Silver Cloud, en parallèle de la très grande Rolls-Royce Phantom IV pour les têtes couronnées. Immédiatement, la Silver Cloud est déclinée chez Bentley avec des modifications minimes, sous le nom de Bentley S1. En 1959, RR sort la Silver Cloud II et Bentley la S2. Puis en 1963, dernière itération de cette légende automobile, la Silver Cloud III est intitulée chez Bentley la S3.

Cette version III / 3 présente des phares avant à doubles optiques jumelles, signature de la marque anglaise jusqu’en l’an 2000 avec la RR Silver Seraph / Bentley Arnage. Ce détail des phares permettait d’identifier la version III / 3. Ensuite, la grille de radiateur arrondie avec le B ailé permettait de deviner que c’était une Bentley. Voici une petit fiche Wikipédia pour voir mieux cette Bentley S3.

Et pour aller plus loin, sachez que chez Bentley, le terme Continental est attaché aux coupés exclusivement, pas aux berlines. Mais des coupés Continental furent à l’époque déclinés en grands coupés 4 portes, appelés Continental Flying Spur, très rares et très chers. Mon dessin représente la carrosserie 4 portes standard d’usine, donc appelée ‘standard saloon‘.

En 1965, ces belles grandes lignes héritées de design d’avant-guerre disparaissent, au profit de la nouvelle Rolls-Royce Silver Shadow qui chez Bentley s’appelle T1.

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Encore un grand merci pour votre fidélité. Nous referons un petit concours comme cela à l’occasion, c’est amusant. Je fais le tirage au sort sous peu.

Belle semaine, Julien Scavini

La laine mérinos, partie I

Quel plaisir pour l’homme de pouvoir tondre tous les ans le mouton pour en retirer sa belle toison. Une fois filées, les fibres donnent naissance à de superbes draps qui font le plaisir des tailleurs et de leurs clients. La laine est fluide, elle est légère, elle est thermorégulatrice. Beaucoup d’avantages par rapport au coton ou au lin. Mais une position enviable que les matières techniques lui disputent.

Dans les années 70, les lainiers ont pris conscience de ce nouveau monde textile, et ont accéléré l’évolution technologique de leur processus de fabrication. Les fameux tissus désignés par le terme super sont apparus progressivement. Dans les années 90, avoir un tissu super 100, c’était un rêve de millionnaire. Enfin de la laine qui ne grattait pas. Certes d’un côté il y a les machines à tisser, ne sélectionnant que les fibres les plus longues et les plus douces. Mais de l’autre il y a le mouton. Pour avoir une belle laine, il faut un mouton heureux et peu stressé. Et une race spécialisée pour sa toison. Il existe des milliers de variantes de moutons, et la plus importante partie est destinée à la viande de consommation ou au lait. Et finalement assez peu sont destinées à faire de la belle laine. Cette liste de wikipédia est impressionnante.

La race mérinos est la plus connue. Elle est d’ailleurs subdivisée en d’innombrables branches suivant l’endroit où elle se trouve et les croisement : mérinos de Tasmani ou mérinos de Rambouillet (dit français) par exemple.

La race mérinos est très ancienne. Les phéniciens comme les grecques en faisaient commerce autour de la méditerranée. Et c’est en Espagne que les choses se précisent. Le terme mérinos proviendrait d’un vocable médiéval, maiorinus, assez proche étymologiquement de mayordomo, intendant. Le maiorinus et par la suite le merino était un administrateur des domaines du roi et en particulier inspecteur des terres agricoles, les merindad. Dans le dictionnaire juridique de l’Académie Royale Espagnole, on trouve une liaison directe entre ce terme maiorinus et merino. En français, il y a un s à la fin de mérinos, que l’on prononce ou pas. Et que je n’explique pas.

Ce sont les populations berbères d’Afrique du Nord qui introduisent le mérinos en Espagne, aux alentours du 8ème siècle. La toison précieuse devenant d’un commerce très profitable, les rois d’Espagne prennent par décret possession de tout le cheptel et interdisent le négoce du mérinos. Entre le 14ème et le 18ème siècle, quiconque essayait d’exporter ne serait-ce qu’un bout de mouton mérinos encourait la peine de mort.

Mais à partir du 18ème siècle, les rois d’Espagne se mirent à offrir des paires de moutons en cadeau. Les familles royales de France, d’Angleterre ainsi que l’électeur de Saxe reçurent ce royal présent. Les saxons en particulier se sont mis à élever la bête, à améliorer la race pour améliorer la qualité de la laine produite. Efficacité allemande qui donna naissance au lainage saxony ou mérinos saxon! Et en 1773, c’est le capitaine James Cook qui apporte l’honorable ovin en Nouvelle-Zélande, avant qu’en 1797, l’Australie ne le voit arriver.

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Après la seconde guerre mondiale et surtout avec l’ère du plastique et des nouvelles matières, la production de laine a baissé. En France en particulier, notre industrie a été balayée. Pour les éleveurs, le mouton n’avait plus beaucoup d’intérêt. Produire du beau coûte cher et il y a énormément de perte. Peu de moutons sur un cheptel font de belles fibres et les conditions d’élevage doivent être très agréables.

En 1964, le Secrétariat International de la Laine emmené par des pays du sud crée le Woolmark, avec comme objectif de faire redécouvrir et d’améliorer la laine. Les drapiers anglais et surtout italiens suivent le mouvement. C’est là que les Vitale Barberis, les Cerruti, les Zegna, les Loro Piana, les Benetton et bien d’autres font fortunes. Un homme en particulier, Franco Loro Piana part acheter tout les ballots de belles fibres qui se présentent. Et Vitale Barberis Canonico met en place son prix Wool excellence award avec 50 000$ annuellement décernés au meilleur éleveur du monde. A l’époque, le standard pour la laine mérinos est 19 microns, soit environ super 80. Et les volumes se raréfiaient.

Il fallu vraiment l’intervention des belles manufactures italiennes pour supporter les agriculteurs à se lancer. Les moutons nécessitent beaucoup de soins, une attention particulière à leur régime alimentaire et des investissements considérables dans les programmes de sélection génétique. Tous les éleveurs ne sont pas prêts à assumer ces coûts pour produire un résultat final aussi limité et coûteux destiné à un marché de niche. Le standard 17 microns soit super 120 fut une vraie révolution dans les années 90. Pour beaucoup d’homme, c’était une redécouverte de la laine. Aujourd’hui, il est possible de trouver du 12 voire du 10 microns, soit super 280. Une folie de plaisir, pour une laine finalement aussi douce que le cachemire.

La semaine prochaine, nous continuons ce beau voyage au milieu de la douceur!

Bonne semaine, Julien Scavini

Écologie vieux-jeu

Dans la continuité de l’article de la semaine dernière, et après un dimanche après-midi passé à observer la foule versaillaise, j’avais envie de m’amuser à faire l’apologie du classicisme.

C’est la grande singularité amusante que soulève notre façon classique de nous habiller. Finalement nous sommes des héros écolo!

Je ne possède pas une si grande variété de vêtements. Et je les choisis tous avec précision et une réflexion d’achat. Beaucoup sont ma propre œuvre, évidement. Mais je ne renie pas quelques t-shirts de peau La Redoute, quelques cravates Brooks Brothers, quelques pulls Gant ou Ralph Lauren. Le point caractéristique de cette penderie est son étonnante longévité. Ayant un nombre convenable permettant un roulement efficace et ayant surtout des produits de qualité, rien ou si peu, s’use. Dès lors je garde longtemps, je jette peu et je rachète rarement. Un malheur pour le commerce d’un sens!

Toutefois, à l’heure de la fast-fashion et d’un consumérisme débridé – êtes-vous un jour rentré chez Forever21 ou Primark? – il est amusant de constater que le classicisme est la meilleure réponse! Faire durer les choses, les apprécier, mieux les aimer. Quel plaisir renouvelé chaque jour.

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Par ailleurs, il est assez ancré dans l’esprit des gens que l’écologie rime avec le fluo, le technique, le high-tech. Bref, la recherche technologique. Alors qu’au fond, une veste de tweed et une paire de richelieu est tout à fait écologique. L’une et l’autre durent 20 ans et plus si tout va bien. Le questionnement en architecture est assez souvent similaire. Alors qu’une honnête bâtisse bien équipée, dessinée avec une épure classique et subtilement ornementée, vaut parfois aussi bien qu’une bicoque acétique en tôle d’aluminium.

Mais revenons aux vêtements. Les baskets sont évidemment la chaussure du moment. Et rares sont les français à mon avis à en posséder plusieurs. Il serait intéressant de connaitre le taux de renouvellement ou le nombre de paires vendues en France chaque année. J’aurais tendance à penser qu’une paire de baskets dure environ 1 ans. Peut-être bien moins. Peut-être un peu plus? Baskets par ailleurs difficile à entretenir, à réparer, et à recycler. Dans le même temps, une chaussure de cuir durera et durera, si elle est bien entretenue.

Il y a certes l’envie de changement. Y compris chez les classiques. Pas mal de mes clients m’en parlent. Parfois, un costume à peine élimé ne vaut pas à leur yeux des frais de réparation. Non, ils préfèrent refaire, car ils sont envie de nouveauté. Heureux commerçant. Mais c’est la limite de mon argumentaire. On ne peut tous être raisonnable et patient. Je n’arrive pas moi à jeter tel costume à cause d’un trou ou tel pull à cause de bouloches. Je garde et je porte un peu.

Malgré cet aspect plaisir immédiat, retenons tout de même cet amusant paradoxe : une certaine éco-responsabilité se trouve logée dans des atours old-school, loin de l’image de modernité qu’on lui donnerait. Les modes se démodent, le style jamais…  plus que jamais d’actualité!

Belle semaine, Julien Scavini