Attention ! Chef d’œuvre manqué

C’était en octobre je crois bien. Dans le dernier numéro de Monsieur Magazine était annoncée la sortie d’un nouvel opus des aventures de Blake & Mortimer. Oh me dis-je! Intéressant! J’avais décroché depuis un moment, à vrai dire depuis L’Étrange Rendez-vous du grand duo Ted Benoit et Jean Van Hamme. Trop de numéros, tous les ans, c’est beaucoup. Lorsque le corpus nouveau commence à dépasser le corpus originel, on peut s’interroger. Et puis toutes ces histoires de soviets, c’est lassant. Chez E. P. Jacobs, il n’y a pas de soviets. Là toutefois, à la couverture reproduite en miniature, mon esprit s’éveilla. Comme un vieil ordinateur solitaire sur une île déserte, mais qui en réponse à un faible signal distant devient tout à coup effervescent. Ce trait, entre mille, je le reconnaitrais. Moi qui dévorais jeune chez mes parents Blitz ou A la recherche de Sir Malcolm. Moi qui achète monographies et petits livrets du bel illustrateur dandy.

Mais oui, cela était bien vrai. Les personnages de Blake & Mortimer, les voilà confiés aux bons soins du grand Floc’h ! Oh me dis-je encore. Oh… A la librairie Tome 7 juste à côté de ma boutique, je le vis bientôt apparaitre en tête de gondole. Mais chut, interdiction d’y toucher. Non, juste caresser la couverture, sous-peser l’ouvrage. Je le commandais au Père Noël pour le trouver sous le sapin. Voilà qui promettait un matin du 25 décembre mémorable !

Rendez-vous compte ! En 1993, lorsque Dargaud rachète les éditions Blake & Mortimer, est mis en chantier un nouvel opus. Non pas basé sur un crayonné de E. P. Jacobs comme le tome 2 des Trois Formules du Professeur Satô. Mais une histoire nouvelle, originale, basée sur des trames faibles laissées par l’auteur. Jean Van Hamme est très vite pressenti pour ses scénarios au ton classique. Côté dessin, il faut trouver la juste ligne claire. La Nouvelle ligne claire. Ted Benoit et Floc’h en sont – avec d’autres – les maîtres, apparus dans les années 80. Les deux se rencontrent, se parlent, s’amusent avec Francis et Philip. Floc’h est partant. Et puis non, finalement, non. Ted Benoit poursuit la route seul, ce sera dur pour lui. Quatre années de dessin sur le fameux L’Affaire Francis Blake. Quatre ans encore pour L’Étrange Rendez-vous. Il abandonnera ensuite. Point trop lui en fallait, je suis d’accord.

Mais diantre, cela aurait pu être délicieux, le trait mou et indolent, mi-gras de Floc’h, irait si bien à nos deux chics anglais. Quoi de mieux qu’un dandy chic pour cela? A la faveur d’un album hors-série, ils sont finalement « prêtés » à Floc’h en 2022. Alors qu’attendons nous! Plongeons ce matin du 25 décembre 2023 dans Un autre regard sur Blake et Mortimer par Floc’h.

Je feuillète les pages. J’aime le papier. J’aime les grosses cases. J’aime le trait gras de ce « cloisonné » si caractéristique. Mais je tique. La mise en couleur est curieuse. Bizarre. Froide. Je me dis qu’il ne faut pas s’arrêter là, et lire.

Retour au début. Curieux ces ciels rose saumon quand même. C’est joli oui, mais cette mise en couleur, diable… Non. Je me dis qu’il ne faut pas s’arrêter là, et lire mieux. Alors j’avance. Assez vite. Mais assez vite, je m’ennuie… Je laisse de côté l’album et me régale d’un apéritif en famille. Puis j’y reviens et j’avance. Le soir même, l’ouvrage est terminé. Tout ça, pour ça…? Diantre, je suis passé à côté non?

Je me dis que c’est de ma faute. Impossible de ne pas aimer Blake & Mortimer. Impossible de ne pas aimer Floc’h. Je survole internet. Je ne trouve que des éloges dans la presse officielle. Alors c’est ma faute. C’est moi l’âne. Je relis. Oui, les traits sont sublimes. Oui, Francis et Philip se ressemblent plus que jamais. Ils sont même plus Francis et Philip que chez E. P. Jacobs. Oui, les costumes sont beaux. Oui, c’est un déroulé exquis de l’élégance vestimentaire vue chez Hitchcock ou dans n’importe quel film américain des années 1950. Ces voitures et ces avions sont merveilleux qui plus est.

Et oui, le trait de Floc’h est beau. Et oui, il a le droit de prendre la liberté de virer le texte et de dessiner des cases gigantesques. Si ça lui chante. Lorsque Blake & Mortimer ont été prêtés à François Schuiten pour son Le Dernier Pharaon, on accepte. Ou on passe son chemin. Au fond, ce sont deux hors-série appelés « Un autre regard ». L’idée est séduisante. Voir comment un illustrateur se saisit d’un sujet connu et le manipule. D’ailleurs, Le Dernier Pharaon était captivant. Une fois passé le choc graphique, l’histoire est si éclatante et si passionnante qu’on se laisse aller. Le merveilleux de Blake & Mortimer y était, dans cette histoire de science-fiction délirante. De science-fiction, je dis bien. D’un sujet scientifique dont on se demande s’il est vrai, et qui pousse à ouvrir Wikipédia pour en apprendre plus. Quant à ce palais de justice, quelle merveille pharaonique ! L’histoire de François Schuiten, Jaco Van Dormael, Thomas Gunzig et Laurent Durieux était à dormir debout. Mais elle poussait à la lecture. Quelle passionnante aventure. Quel suspens. On n’en sortait pas indemne.

Or, du regard de Floc’h, on sort totalement indemne. Comme dirait Jacques Chirac, cela m’en a touché une sans faire bouger l’autre.

Finalement, je me suis dit. On se moque de moi. Il n’y a pas d’histoire là. Et c’est quoi ce dénouement en une case … d’une aile volante qui évite l’ONU et deux cases plus loin se pose à La Guardia, et fin de l’histoire? C’est quoi l’histoire? Je voulais comprendre. Était-ce moi le problème? Alors j’enquêtais sur les avis de la Fnac et d’Amazon. Et là je compris. Je n’étais pas seul. Qu’on soit d’accord ou pas d’accord avec le parti-pris stylistique de Floc’h n’est pas la question. Mais qu’un éditeur ait laissé passer une trame si inepte est honteux. Je voulu en savoir plus.

En lisant des interviews du grand et génial illustrateur vivant à Biarritz, j’ai trouvé des informations. Floc’h avait posé des conditions. Est-ce étonnant de sa part?

  • Il voulait un huis-clos. Soit.
  • Il ne voulait pas que les bulles encombrent ses cases et gênent les personnages. D’accord.
  • Il voulait une mise en abîme de l’histoire. Il fait toujours ça. Alors ok…
  • Il voulait égratigner les autres dessinateurs, qui « avait avaient tout édulcoré ». Oh.
  • Il ne voulait pas de scène de bagarre. Bon.
  • Il ne voulait pas de suspens trop scandé. Diantre.
  • Il ne voulait pas de science-fiction. Ah.

Cela fait beaucoup trouvais-je. Pauvres scénaristes (Jean-Luc Fromental, José-louis Bocquet). Il en résulte non pas une bande-dessinée – Floc’h n’aime pas le terme – mais un roman graphique très plat, trop plat. Et qui passe à côté. Avec Schuiten on voulait en apprendre plus sur la magnétisme terrestre. Avec Floc’h, on n’a même pas envie d’en savoir plus sur L’Art de la Guerre.

Le trait est sublime. Mais il ne rattrape pas une histoire inepte. Bien au contraire. Il peut même l’enfoncer. Comme disait un commentateur sur la Fnac, « on ne peut pas musarder dans les coins de l’image ». On ne peut pas revenir et se laisser aller à regarder les cases sans but. Car si belles soient-elles, elles sont au final fades. Comme une succession de belles affiches. Mais des affiches ne font pas une histoire. Chaque case est éclatante de vérité graphique. Oui, plus que jamais oui. Mais cela n’est pas tout.

Cette scène fort longue dans le delicatessen est lassante et donne froid. Cette scène dans l’aérodrome abandonnée est graphiquement magnifique. Mais donne froid et n’intéresse pas. Et cette femme, le bis d’Olrik tout droit sortie de Vertigo… est belle, mais inintéressante et froide.

Finalement, l’objet littéraire est froid. Inerte.

Floc’h a oublié une chose, et l’éditeur a honteusement laissé faire. Il a oublié de faire plaisir au lecteur. Ah, pour sûr, Floc’h s’est fait plaisir. Il y a mis toutes ses marottes. La bande-dessinée vue comme une scène de théâtre. La bande-dessinée bourrée de références, comme ces boites de soupes… La bande-dessinée comme un almanach d’architecture moderne. La bande-dessinée, comme un monde totalement léché. La bande-dessinée où les couleurs sont sélectionnées sur une palette très réduite pour faire beau. Pour faire trop beau. Pour n’être que beau. Pour n’être qu’un bel objet. Je le comprends au fond. La vie est si belle enfermée dans un monde beau. Lui qui a tant dessiné Une vie de rêve. Ou Ma Vie 1. Ou Ma Vie 2. Où est le travail de l’éditeur d’exiger non pas seulement du beau. Mais du bon?

J’ai tant de regret finalement. Floc’h, c’était la promesse d’intérieurs sublimes. Anglais. D’extérieurs sublimes. Anglais. Lui, prétend que son Angleterre n’existe plus. Dommage, j’aimerais tant avoir sur ma table de chevet un bon album de Blake & Mortimer par Floc’h. Pour musarder entre les cases. Pour m’évader de ma vie. La seule chose qui me fait rêver dans cet opus, c’est la robe de chambre en flanelle rouge d’Olrik aux revers matelassés. Une autre marotte de Floc’h les robes de chambre depuis ses débuts.

Oh comme je regrette cette occasion manquée, entre mes deux héros et mon illustrateur préféré. Moi qui porte des nœuds papillons car en dernière page de Blake & Mortimer, il y avait une photo de E. P. Jacobs en papillon. Si chic. Mais Floc’h ne voulait pas de cette quatrième de couverture. Encore une exigence. Il aurait pu portraiturer Jacobs.

Cher Floc’h, ne cherchez même pas à faire une histoire avec Blake & Mortimer. Dessinez les visitant une galerie d’Art, dessinez les sortant à l’Opéra, dessinez les au Grand Restaurant, dessinez les à la gare, dessinez les dans la lande galloise, dessinez les chez le chocolatier ou le boucher, et oh surtout dessinez les chez le tailleur. Cher Floc’h, vous savez si bien les dessiner. Dessinez les beaux. Mettez les sous une cloche de naphtaline si vous voulez. Je serais le premier acheteur. Mais non, ne les dessinez pas en train de vivre une aventure, ce n’est pas bon. Et je le regrette drôlement !

Belle semaine, Julien Scavini

Ce que cela dit d’un client

Lorsque l’on ouvre un vieux livre de coupe des années 1930 ou 1950, il y a souvent au début quelques pages qui expliquent à l’aide de moult photographies comment prendre les mesures et où les relever. Et ces mesures pour la veste, le gilet et le pantalon, sont toujours relevées sur des hommes portant… veste, gilet et pantalon. Pour les érudits tailleurs qui ont rédigé ces ouvrages en leur temps, il allait de soi que la mesure d’un vêtement à faire découlait des mesures d’un vêtement porté, en plus des mesures au corps, c’est-à-dire directement sur la chemise.

En ces temps-là, le tailleur se fiait à ce qu’il voyait. Il se fiait à ce que le client portait en passant le pas de la porte. Le tableau général et les grandes lignes (volume des vêtements, longueur des parties), et les détails (aplomb du vêtement, lignes des épaules, netteté des flancs)… etc…

De nos jours, il est toujours agréable pour un tailleur de voir le client qui entre porter un vêtement tailleur. C’est une forme de logique. Le client vient chercher un costume, on le voit venir en costume… Cela immédiatement imprime une image générale et particulière de là où l’on va. Qui est cette personne ? Que porte-t-elle ? Comment porte-t-elle ? Puisque précisément le costume est un langage, le simple échange visuel en dit déjà long sur le client et son désir. S’il porte élimé, peut-être proposera-t-on des tissus petit budget ? S’il porte un très beau tissu, évident que seuls les beaux tissus seront présentés. S’il porte trop étroit, est-ce par ce qu’il a grossi ou qu’il aime ainsi ? S’il porte un cardigan sous la veste, peut-être faudra-t-il de l’aisance ? Parcequ’il a une difformité physique, voyons comment l’autre tailleur a traité le sujet ?

Surtout qu’à la différence des années 1930 ou 1950 précédemment évoquées, de nos jours, les styles peuvent être très variés pour ne pas dire complètement opposés. Le super slim fit (pantalon taille basse étroit associé à une veste courte) côtoie l’ultra classicisme (pantalon taille haute ajusté et veste intemporelle) ou l’avant-garde (pantalon taille naturelle coupe droite voire large, veste légèrement oversize).

C’est ainsi que le métier s’oriente. Le costume n’est plus une obligation professionnelle depuis quelques décennies. Depuis les années 1970, il est même pour certain chercheurs spécialisés un total plaisir, un objet de désir et d’amusement. Il ne fait plus partie du champ de la nécessité. Dès lors, il est logique que chaque client vienne chercher des lignes de costumes radicalement différentes. Le sénior qui veut s’habiller ultra jeune… ou comme chez Old England. Le jeune qui pense qu’être moderne c’est prendre un slim-fit… et l’autre jeune qui sait que l’oversize va gagner d’ici quelques mois et prend les devants.

Des épaules comme John Wayne ?

Pour le tailleur, la tâche est ardue. Difficile. Certes par la conversation, il est possible de faire émerger le langage du futur costume. Mais qu’il serait plus facile de voir déjà une ébauche ou une approche stylistique déjà portée, plutôt que de palabrer sur la largeur d’une cuisse ou la longueur d’une veste, sans référence connue.

En demi-mesure, il existe ce que l’on appelle des gabarits de mesure dans le jargon. Des vestes et/ou pantalons dans des tailles connues, qui permettent de questionner la silhouette. Voulez-vous plus étroit là ? Plus large ici ? C’est une approximation. Ce n’est pas forcément au premier essai que toutes les pièces de ce puzzle complexe seront alignées. Et il ne faut pas croire que la Grande Mesure sait répondre mieux encore que la demi-mesure. J’avais hier un client étranger qui sortait d’un grand tailleur de la rue Marbeuf et qui venait commander des pantalons légers pour Los Angeles… Il a fallu que je lui fasse passer 5 pantalons différents avant de comprendre qu’il voulait… la coupe d’un jean mais en lin et soie. Et j’espère qu’à l’essayage dans un mois, j’aurais bien tout compris.

Il faut de l’intuition pour comprendre les désidératas. Mais elle ne suffit pas complètement. Qu’il est décevant pour le tailleur lorsque le client à la fin trouve la veste trop courte. A s’arracher les cheveux et à pleurer. Il y a eu conversation. Ce point, il a été évoqué longuement. Mais hélas, le tailleur n’est ni dieu ni devin. Il fait de son mieux et n’a pas de baguette magique pour remettre du tissu là où il n’y en a pas. Si une première veste avait servi de modèle, ce point eut été plus sûrement trouvé.

Ce métier est beaucoup affaire de psychologie. Celle du client. Celle de son image dans le miroir. Elles ne coïncident pas toujours d’ailleurs. Parfois elles ne se verbalisent pas facilement non plus.

C’est ainsi que lorsque le tailleur voit arriver un client, voir ce qu’il porte est très important. Les mots ne suffisent pas toujours. Un bon dessin vaut mieux qu’une longue explication dit-on. Et s’il porte un costume, pour faire un costume, c’est bien. Tous les jours, ce sont des jeans baskets tshirts (sales) qui arrivent. Comment savoir où mettre les pieds ? Que penser ?

Triste aussi sont ces clients, pas si rares, que l’on voit à l’année habillés en Décathlon et consorts, et qui pourtant commandent de forts jolis costumes, en tissus prestigieux et onéreux. Des costumes statutaires. Des merveilles que l’on est heureux de réaliser. Mais qui ne les portent jamais, jamais, jamais en présence de leur tailleur. On sait qu’on leur fait de jolis choses, mais on ne peut pas complètement juger du résultat, car on ne les voit pas vivre dedans, à part cinq minutes devant le miroir au moment de la livraison. C’est si dommage pour le tailleur.

Belle et bonne semaine. Julien Scavini

Ce soir, Concertos pour piano n°1 de Chopin, par Arthur Rubinstein et le New Symphony Orchestra of London sous la direction de Stanislaw Skrowaczewski, 1961. Youtube.

La France offrait un diner d’État

Le Roi Charles était donc en France, pour une visite d’État dont le grand moment devait être un diner à Versailles, dans la Galerie des Glaces. Quel plus digne plaisir qu’un État peut offrir à un autre, au-delà des personnes. Quels gages d’amitié et d’union, partagés autour de mets et de vins délicats, expressions du savoir-faire et du savoir-être d’un pays. Il a fallu qu’«on» nous bassine avec le coût du diner. Et qu’«on» s’esclaffe sur le positionnement des assiettes au millimètre. Bref, qu’«on» raille la pompe et la circonstance, en ne voyant que les hommes et non pas les circonstances. En bref, qu’un ridicule petit esprit soit là à juger bêtement.

J’aurais bien voulu admirer de bien plus grandes agapes de mon côté. Imaginez : un apéritif servi au Grand Trianon en présence des généraux et des académiciens, tous en uniforme. Peut-être aussi en présence des hauts prélats parés de précieuses couleurs et des préfets en capes. Et pourquoi pas de quelques hauts magistrats et maires d’importance. Bref, de ce qui fait l’État, nommé et élu. Suivi d’un parcours en calèche des deux couples à travers le parc pour rejoindre la Galerie des Glaces. Et qu’après le diner, un feux d’artifice soit tiré depuis le bassin de Latone en même temps qu’un orchestre jouerait du Lully. Et qu’à peu près tous les fleuristes d’Île-de-France aurait été réquisitionné pour fournir roses et lys embaumant l’espace.

Une telle fête oui, aurait été dispendieuse. Et prestigieuse. Digne de la France.

Au lieu de cela, il y a un eu un diner de traiteur vite expédié pour ne pas faire exploser un agenda chargé. Le temporel a gagné sur l’éternel. Le Roi est arrivé entouré de vans Mercedes, sortez, photographiez, rigolez et circulez.

Et normalement, à un diner d’État, il est d’usage de porter une queue-de-pie. Mais ça, évidemment, notre Président ne devait pas le vouloir. Lui sait à peine ce que c’est, alors imaginez les convives… Et après ça, on nous bassine avec l’élégance à la française. Alors soit, diner en smoking. Observons et notons. Sur cinq. Un point pour chaque catégorie :

  • coupe : belle coupe = 1 point
  • revers de veste : satin = 1 point
  • poches : deux passepoils en satin sans rabat = 1 point
  • à la taille : ceinture cummerbund = 1 point
  • souliers de smoking : bien glacé ou vernis, de forme adaptée = 1 point

Celui qui aura 5 points aura gagné le pompon. C’est parti.

M. Bern. 4/5. Mais une coupe minable. Des longueurs de manches et de pantalon indignes. Je ne veux plus regarder ses programmes. A quoi bon nous parler de demeures de qualités, de meubles finement ouvragés et de tapisseries délicates pour être si mal attifé? Pourquoi faire son commerce du Beau et ne pas poursuivre cela dans sa vie publique?

M. Estanguet. 2/5. Un costume noir ne fait pas un smoking. Et les derbys fabriqués à Jinjiang ne devraient même pas avoir le droit de passer la grille royale. Quand à ce pantalon en lycra si étroit au mollet…

M. Drogba. 4/5. Je ne peux toutefois pas juger de la ceinture. L’ensemble est classe même si un chouillat trop ajusté.

M. Wenger. 4/5. Pas de ceinture, mais un vrai beau tissu et des revers d’une grande dignité. Bref, un vrai smoking. Quoique le pantalon soit un peu long.

M. Vieira. 3/5. Pas de ceinture, et des souliers à boucle. Dommage, le smoking était pas mal sans ça.

M. Arnault, le pape du luxe. 3/5. Peut mieux faire. Ces rabats de poches… L’ensemble n’est vraiment pas exquis, vraiment pas. Et la grosse toquante métallique, on en parle?

M. Niel. 3/5. Peut mieux faire, vraiment. Commencer par une petite paire de bretelles blanches pour tenir ce falsard en place?

M. Bolloré. 2/5. Quand on épouse une fille Bouygues et qu’on est soit même pas tout à fait à plaindre, n’est-il pas possible d’aller chez Camps de Luca se faire couper un smoking classe? Plutôt que, pardon, cette mer**.

M. Rothschild. 4/5. Manque la ceinture. Et des manchettes trop longues. Mais il est possible de sentir un smoking Brioni ou quelque chose de belle qualité.

M. Grant. 2/5. Bon comment dire… Pas vraiment un smoking. Pas de ceinture. Mocassins aux pieds. Je pense qu’il partait en vacances et qu’il a vu de la lumière.

M. Gallienne. 2/5. Et encore, je veux être gentil. Il y’a au moins les souliers vernis. Ce col de chemise. Ou cette absence de col presque, c’est indigent. Il devait avoir peur d’avoir froid aux mains sinon.

M. Darmanin. 2/5. Quelque chose comme ça… Que dire. Derby aux pieds, rabats aux poches, coupe un peu minable. Diantre, on s’enfonce dans le médiocre. Et ce col de chemise…

M. Lang. Privilège de l’âge. Ou de l’heure pour moi. Je ne note plus arrivé là…

Je ne sais pas qui sont ces messieurs. Je ne vois pas les souliers. A droite et au centre, ce n’est pas si mal, mais je suis encore très aimable…

Bon bref, passons au plat de résistance, il se fait tard …

Les smokings étaient-ils bleus? J’en doute. Je crois que les deux images ci-dessus sont trompeuses. Car le soir même en direct à la télévision, j’ai bien vu du noir, ce que confirme ce dernier cliché.

Je ne noterai pas notre cher Président ni le Roi Charles. Toutefois, c’est bien et la note serait bonne.

Je ne peux m’empêcher de trouver ce col cassé loufoque sur M. Macron. Pourquoi vouloir faire de l’ancien? Alors que le smoking châle, c’est plutôt années 60. Plutôt James Bond qu’Hercule Poirot. Pourquoi vouloir associer le smoking châle moderne avec un col cassé très vieux style? Mais pourquoi? Je ne comprendrais jamais cela.

Et je le redis. Qu’il eut été élégant Monsieur Macron en queue-de-pie, avec le grand cordon de la Légion d’Honneur. Qu’il eut été élégant… Mais il préfère le slim-fit.

Le Roi Charles a pris un peu, ses vêtements se sont étoffés. Je remarque qu’il ne portait pas son traditionnel smoking croisé. Peut-être pensait-il que ce serait trop par rapport aux français?

Eux quatre, tout de même, avaient un peu de tenue. C’était beau.

Mais le reste, mais le reste… Aucun 5/5 avec mention. Rien. Que du médiocre ou presque… Je voulais vous faire rêver un peu au début, en vous parlant de ce qu’aurait pu être une belle et grande soirée. Une digne soirée française… Mais quel résultat. J’avais même envie d’arrêter de commenter tant ces smokings étaient médiocres. Une piètre esthétique.

Je ne sais plus qui a écrit que l’exemple de la vertu ne peut ruisseler que des élites. Quand les gouttes sont acides toutefois, il vaut mieux sortir le parapluie.

Vous me direz, quelles sont les élites que l’on vient de voir… Où étaient les médaillés Fields et les académiciens? J’ai vu un Capuçon, le violoniste des deux, mais sans photo en pied, je n’ai pu juger. Où étaient les très hauts arts & lettres? Cela me sidère assez de voir qui était là… Et qu’en plus, ce sont des footeux qui étaient presque les mieux sapés. Je préfère me coucher.

Belle et bonne semaine. Julien Scavini

PS : heureusement, j’écoutais la symphonie n°9 de Beethoven en écrivant cet article. J’avais du beau dans les oreilles à défaut de l’avoir sous les yeux.

Ce qu’ils ne voient pas

Il y a fort longtemps, sans toutefois que j’ai connu cette époque, un client qui venait chez un tailleur faisait confiance à celui-ci pour les mesures. Le tailleur, en tant que professionnel, savait calculer l’aisance juste, au niveau du ventre, et surtout de la poitrine et des épaules. Et cette aisance était… avec de l’aisance justement. Une veste des années 50 ou 80 n’était pas démesurément près du corps. Elle avait une vraie aisance.

Il est probable toutefois que des clients devaient ergoter sur cette notion. Mais le débat devait être vite clôturé par un simple fait. En mesure traditionnelle (aussi appelée Grande Mesure), les essayages nombreux et la veste se construisant petit à petit forcent le respect. Le client perçoit le labeur et la difficulté du tailleur. Il est un partenaire. Certes silencieux, mais il est « dans le même bateau », passez moi l’expression. Au cours des essayages de Grande Mesure qui se sont déroulés dans mes locaux, j’ai pu apercevoir cela. Il y a des discussions parfois sur la largeur des épaules ou la justesse d’une longueur. Mais presque jamais sur l’aisance.

Le monde moderne ayant inventé le concept de petite-mesure, ou demi-mesure, soit un vêtement fabriqué intégralement et à distance, ces essayages intermédiaires n’existent plus. Dès lors, le client découvre le vêtement à la fin. Toutefois, et pour éviter tout débat, un gabarit est essayé sur le client à la commande. Cela pour percevoir les pentes d’épaules, attitudes et particularités physiques. Et aussi pointer du doigt la forme générale et l’aisance particulière. Le client peut réagir et parler. « L’aisance me va. Ou elle ne me va pas. »

Et c’est précisément là que le tailleur contemporain en perd son latin. Car il n’y a plus beaucoup de notion d’aisance normale. Il existe une courte majorité qui est dans l’intemporel, ni trop ni pas assez. Une petite minorité qui aime plus d’aisance, façon années 90 (les messieurs âgés, ou les jeunes qui voient que la mode actuelle est super ample). Et enfin une foule qui aime que le costume soit une combinaison de plongée. Comme Jordan Bardella ou Christophe Castaner.

Et c’est justement eux… qui ne voient pas. 

Cas récent. Mesure du tour de poitrine 104cm. Le jeune homme était fort athlétique. Donc 104 divisé par 2, cela donne la talle française 52. Voilà une vérité sans débat. Mais il a détesté la 52, qui pourtant n’était pas si mal, à la poitrine, bien qu’un peu large au ventre et un peu longue. Mais cela se travail. Ce qui compte, c’est que la veste soit belle à la poitrine.

Il m’a répondu, « moi je prends du 48 d’habitude. » Dont acte, je lui passe. Le résultat était épouvantable, car la poitrine explosait de partout. Je refuse ce gabarit et passe sur la 50. Qui était un peu serrée, et dont on voyait que c’était sujet à problèmes, les épaules n’arrivant pas à trouver leur place, entre autres (plis de col derrière, cassure au niveau des revers sur la poitrine, etc.). Mais le client aimait.

C’est toute l’idée de mon titre. En prêt-à-porter, ce client aurait pris la 48, avec ces défauts. Pour se sentir à l’aise, c’est à dire… sans aisance. Avec une veste étriquée. Sans voir les monstrueuses complications que cela provoque. Moi en tant que professionnel, je ne peux pas livrer un tel travail. Je suis obligé de tabler sur quelque chose qui tombe bien. C’est le plus important. Et pourtant, cela ne semble pas toujours être un paradigme.

Dit-on au boulanger comment faire sa patte ou cuire son pain? Il y a débat, palabre, bref perte de temps sur un sujet que moi seul devrait trancher. Mais je ne le peux pas, je ne le dois pas. Je dois faire plaisir, et d’ailleurs c’est bien mon plaisir.

Vous allez me dire, pourquoi ne pas faire une veste qui tombe mal en étant serrée. Le client serait ravi. Et bien pas si facile à dire. Car le prix entraine une exigence. Et alors que l’œil parait peu affuté pour percevoir les défauts de la veste de prêt-à-porter, il devient alors suspicieux envers le tailleur. Le tailleur marche sur des oeufs. Il doit proposer la même aisance « sans aisance » que dans un certain prêt-à-porter sous-taillé. Mais il doit comme par magie faire une merveille. Délicat.

Autre anecdote amusante. Cet été un jeune homme essayait son costume de mariage. Il révéla à la dernière minute être profondément « choqué » (il a utilisé ce verbe oui, rien que ça), par la largeur du bas de ses manches… Bas de manche qui sont maintenant si étroit qu’il est impossible d’avoir des poignets de chemise à boutons de manchette sans que cela coince. Il faut bien le dire, une veste des années 90, c’était tellement le largeur en bas de manche. Un super confort. Maintenant, les manches sont plus effilées. Ce jeune homme n’avait jamais du voir une veste en fait de sa vie, et pensait probablement que le bas de manche devait serrer comme… un pull. Au fond, cela a une logique. Sauf que le comportement du tissu n’est pas le même. Plus on serre, plus on crée des problèmes. Nous lui avons serré ses bas de manche…

Un grand homme du textile maintenant à la retraite me l’avait dit au détour d’une visite d’usine… « Tous les problèmes sont apparus depuis que l’on a fait du slim. » Les pantalons ne cessent de faire des plis, derrières les cuisses quand c’est pas devant ou au niveau des genoux. Les vestes ne cessent de tirailler ou bien de bailler. Car le tissu ne trouve pas sa place, il a du mal à bien tomber. D’autant que la finesse des étoffes n’arrange rien… Enfin bref.

Le tailleur au XXIème siècle doit faire des merveilles. Il doit comprendre par mille méthodes quelle est l’aisance imaginaire du client. Et changer sa méthode de travail pour chacun. L’individualisation à l’œuvre en quelque sorte. Là où auparavant, le tailleur essayait d’appliquer la même méthode malgré des physiques différents.

Belle bonne semaine, bonne reprise. Julien Scavini

PS : ce soir, j’ai écoute le poème symphonique… pardon la symphonie n°7 de Sibelius, par Paavo Järvi. Il faut que je prenne mes places pour la Maison de la Radio. Intégrale Sibelius en trois soirs en avril prochain je crois… avis aux amateurs !

Monsieur le Ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique

Lorsque j’avais eu le malheur de moquer très succinctement François Hollande sur ses costumes, je m’étais fait tomber dessus dans les commentaires. Cela m’avait appris. Au fond, il est plus intéressant d’évoquer ce qui est bien fait. Et comme je sais les lecteurs de cet humble blog passionnés par les biographies sartoriales, je vais consacrer le billet de ce soir à un homme politique qui s’habille bien. Avec précision et délicatesse. Monsieur Bruno Le Maire.

C’est au cours de mes études, quelque part vers 2006, que j’ai entendu parler pour la première fois de l’homme, à l’époque dans l’équipe de Dominique de Villepin. Il fait ses armes à la fin d’un ère, celle de Chirac. La mode, car c’est ce qui nous intéresse ici, est encore marquée de cette petite touche années 90. Les cycles sont lents. Les coupes sont encore confortables, un peu de largesse à la poitrine et aux épaules. La veste se porte encore trois boutons et un peu longue. Les tissus ne sont pas toujours agréables à observer. Quand à la cravate club, elle est partout, mais pas souvent très belle. A partir de quelques clichés trouvés ça et là, et comparativement au personnel politique de l’époque, il n’y a pas grand chose à relever. Du moins, aucune horreur. De bon ton :

De bon ton d’ailleurs est cet ensemble sport des débuts en politique. Veste en tweed discret et léger, chino beige, souliers marron, chemise bleu ciel. Il n’y a rien à redire :

Si le personnel diplomatique (son corps d’origine) et les sortants de l’ENA cultivent un certain conformisme vestimentaire, il n’est pas toujours élégant. De ma petite expérience, il est parfois même pataud. Comme cet ancien ambassadeur souvent sur LCI, associant veste en gros tweed et chemise blanche à col cut-away, cravate en grenadine à gros pois. Il y a probablement par le diplôme et les fonctions une qualité d’interprétation de l’élégance « à la française », mais elle ne me convainc pas toujours. Au moins ce que nous voyons ci-dessous est sobre mais parfaitement exécuté. Un style qui ne cherche pas à faire trop. Ou à se donner du genre, la pire des possibilités.

S’il fallait d’ailleurs conseiller à un débutant quelle veste acheter, celle-ci pourrait être conseillée.

Après avoir été secrétaire d’État aux Affaires européennes, c’est en devenant Ministre en 2009 qu’il apparait au grand jour. A l’agriculture. Si ce portefeuille, ultra technique, demandait bien un technocrate affuté et connaisseur des rouages européens (en plus il parle allemand!), je n’étais pas tout à fait sûr à l’époque de le voir là. A tâter le cul des vaches. Lui, le natif de Neuilly-sur-Seine, ayant passé son bac dans le 16ème arrondissement. Qu’importe, je m’amuse… Revenons à nos moutons. L’ère Chirac est bien terminée maintenant. C’est Nicolas Sarkozy qui est au commande. Le Maire pensait un peu avant que les Français [allaient] oublier Sarkozy, « comme une ancienne maîtresse ». Il est tombé à côté. Je m’amuse encore décidément.

Bruno Le Maire fait doucement évoluer son style. Exit les cravates à motif. L’uni sobre arrive, à la suite d’un Nicolas Sarkozy qui va faire une marque de fabrique du costume bleu marine et cravate ton sur ton. Monsieur Le Maire hésite un peu sur la voie à prendre. Non, la cravate bleutée n’est pas terrible :

Remarquons Monsieur Barnier qui ose encore la cravate colorée. En 2010, en tant que Ministre, Monsieur Le Maire accompagne l’ancien Président au salon de la Porte de Versailles. Et non, la cravate argent, c’est encore moins bien :

Doucement, le monochrome s’installe dans le vestiaire politique français. Le costume passe au bleu marine exclusif et la cravate suit le mouvement. L’année d’après, en 2011, au même salon, Bruno Le Maire sait mieux faire. Même Jacques Chirac s’est un peu relooké. Mais regardez l’extraordinaire cravate du Président. Nœud très pincé, goutte d’eau, opulence du tombant. Mais quelle merveille :

Sur la photo ci-dessous, une chose doit être remarquée concernant Bruno Le Maire. La netteté du costume et le chatoyant de la laine. Là, il y a un sujet. Il y a LE sujet.

A savoir que Bruno Le Maire sait ce qu’est un bon costume. C’est peut-être le seul actuellement au gouvernement. Costume italien. C’est sûr. Netteté de l’épaule. Bombé maitrisé de la tête de manche. Perfection et symétrie de l’encoche des revers. Souplesse du montage, qui se « sent ». Légère vibrance des surpiqure induisant une veste entoilée et un tissu au moins super 150’s. Admirons :

Une rayure moderne somptueuse et finement cousue.

Et comme vous pouvez le voir, toujours ce monochrome assez élégant. Assez français aussi. Le personnel politique américain, anglais et allemand ne sait pas faire ainsi. Il y aurait peut-être à creuser pour un prochain article ici. Ci-dessous, ce portrait en pied est très fin. S’il n’était pas Ministre, il pourrait se permettre une pochette blanche. Lorsqu’il sera vieux et au Conseil Constitutionnel, peut-être l’osera-t-il? Ses souliers savent ce qu’est un embauchoir.

Qui est son fournisseur? Il y en a peut-être deux, observant de légères variances entre les costumes. Je dirais qu’il y a Corneliani. Mais il y a peut être du fait-main plus délicat encore, que je sens parfois à observer les boutonnières. Comme Brioni. Ou Zegna?

Mais il va falloir s’arrêter là. Car nous sommes en France. Et un Ministre qui s’habille, c’est très suspect. Le simple fait d’éveiller l’attention sur ce fait pourrait coûter cher à Bruno Le Maire. Si cela se savait… Je me souviendrais toujours de cet ancien client, qui me racontait qu’en route vers sa circonscription, il faisait arrêter son chauffeur sur le bord de la route, pour troquer John Lobb et pardessus de cachemire contre godasses usées et parka moyenne. Attention à ne pas faire trop beau, trop fin, cela rend jaloux.

Bruno Le Maire l’a très bien compris. Il s’habille de la plus exquise des manières, avec les plus beaux costumes, mais fait bien attention à les choisir, dans un répertoire des plus discrets. Invisible à l’œil non averti. Comme disait Yves Saint Laurent, un bon vêtement est un passeport pour le bonheur. Un bonheur feutré en ce qui le concerne.

Belle semaine, Julien Scavini

Cette semaine, j’ai écouté pour écrire cet article, Une Symphonie alpestre, op. 64, de Richard Strauss, par Bernard Haitink. Une luxuriante hauteur !

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Pour remonter dans le temps, deux articles intéressants à sortir de l’oubli :

http://lechouandesvilles.over-blog.com/article-renaud-camus-versus-madame-pappalardo-75196953.html

http://lechouandesvilles.over-blog.com/article-villepinistes-et-sarkozystes-47514403.html

Une devinette doublée d’une drôlerie [réponse]

Au fil d’heures de ratissage des bases de données de wikimedia commons, je trouve et j’enregistre moult images. Dont celle-ci, Churchill pendant la guerre. Je ne crois pas trop me tromper en disant que les trois armes y sont réunies. Croisé de Marine à 4 rangs de boutons et teinte profondément navy à droite. Veston de l’Air à gauche en teinte logiquement… air force blue… ou RAF blue, (en prononçant longtemps le Raaaffff) et teinte terreuse pour la Terre. C’est si élégant.

En plus, il y a dans cette photo une drôlerie je pense. Une invention. Je vous laisse observer cette photo et mettre en commentaire quelle peut bien être cette drôlerie. Et demain ou après-demain, je donne la réponse 🙂

A demain, et bon début de semaine, Julien Scavini

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Et en effet, vous étiez nombreux à l’avoir vu… la fermeture à glissière, autrement appelée fermeture éclair, autrement appelée zip… sur les richelieus noirs de Winston Churchill! Plus simple que les lacets. Plus simple que la fermeture à boucle. Et avant le scratch. Quelle idée ergonomique. Jamais vu cela ailleurs ! On osera pas poser la question du bon goût, Churchill par ses origines et ce qu’il fit de sa vie avait tous les droits en la matière !

Je ne l’avais pas fait remarquer hier de peur de mettre la puce à l’oreille, mais l’accord entre le cuir des souliers et des uniformes est implacable. Souliers noirs pour l’Air Force et la Royal Navy, et encore mieux, des richelieus! Souliers marron pour l’Armée de Terre, et encore mieux, un derby. Voilà un bel exemple de dignité vestimentaire.

Quant à la pochette sur le croisé militaire, quelle merveille. J’espère que ce petit exercice d’observation vous fut d’un agrément des plus plaisants!

A bientôt

L’entretien d’un costume

Des costumes me reviennent pour des réparations ou des corrections. Certains vêtements, même des années après sont comme neufs, impeccables comme au premier jour. Et puis à l’inverse, il y en a qui reviennent dans des états… Cela m’amuse parfois, comme cette belle veste coupée en laine, lin et soie « summertime » de Loro Piana, entoilée intégralement, et pas si vieille, qui était transportée dans un tote bag, en boule. Mon adorable client trouvait que le bouton se décousait. Pas de problème. Lui voyait la partie émergée de l’iceberg. Moi la partie immergée. Et quelle partie. Un chiffon, mais chiffon !! Intérieurement  je rigolais jaune. Comment est-ce possible d’être chagriné par le bouton mais pas par l’aspect général ? Diantre ! Enfin, j’ai repassé la veste au mieux après avoir recousu le bouton.

Certes ce n’est qu’un vêtement. Mais un beau vêtement, il faut y faire attention, en prendre soin, être délicat avec. C’est même la caractéristique du beau. D’être fragile, presque fugace. Voici quelques petites informations de bon sens :

  • Entreposer sa veste

La veste d’abord, il faut chaque soir la replacer sur un cintre en forme. Ce faisant, l’épaule va conserver son galbe. Et puis, il faut vider les poches. Que seul le poids du tissu repose sur le cintre. Les rabats de poches doivent être sortis et nets, la veste en position optimale sans pliure ou écrasement. Idem pour le manteau.

  • Entreposer le pantalon

Le pantalon a deux types de cintres adaptés. Le premier à pince, avec le pantalon suspendu par les pieds. Ce faisant, le poids du haut (ceinture, braguette, fonds de poches, etc) permet de tendre les lignes. L’autre à barre horizontale, impose un placement minutieux du pantalon, replié vers le genou, avec plis avants et plis arrières superposés et bien à plat. Dans les deux cas, le fermoir du pantalon doit être « ouvert ». On ne boutonne pas un pantalon qui est sur un cintre. Cela corne le fermoir et la ceinture !

Et puis il y a le valet de chambre, avec ses deux planches écrasant le pantalon. Why not. J’ai tendance à y oublier six mois le pantalon qui s’y trouve. Pour le coup il est impeccable. Le valet chauffant est une possibilité (de personne fortunée ?).

  • La question de la housse de costume & le sujet des mites.

Doit-on entreposer le costume ou tout autre vêtement dans une housse ? Je n’en suis pas complètement sûr. Si oui, il faut impérativement jeter dans le fond de la housse de l’antimite régulièrement renouvelé. Car il n’y a rien de mieux qu’un espace fermé et sombre pour que les mites arrivent. Elles adorent les placards où rien ne bouge, ou il n’y a pas de lumière et d’air frais. Bref, les intérieurs de housse. Pour ma part, j’entrepose mes costumes dans l’armoire, qui est ouverte plus ou moins tout le temps, où l’air circule, où il y a du mouvement et de la lumière. Bref, ce que les mites n’aiment pas. Ce qui ne m’empêche pas de traiter avec de l’antimite.

  • L’antimite précisément

Il existe sous deux formes en supermarché. En plaquette cartonné, par paire, sous forme de gel. Très efficace et odoriférant. L’efficacité est de trois mois, jusqu’à ce que le gel s’assèche. J’adore ce produit avec la découpe dans le carton permettant d’accrocher l’objet à la tringle de l’armoire. Vu le prix ne pas hésiter à en acheter une dizaine d’avance et à bien en mettre. Sinon, il y a les palets blancs (parfois emballés individuellement) moins odorants mais tout aussi efficaces. Ils sont vendus par sacs. A la boutique, j’en jette un peu partout sous les placards le long des plinthes. Sinon, je les dispose dans des gobelets jetables (en plastique ou en carton) ou des verres tout bêtement. En gobelet ou en verre, c’est très facile à vider tous les trois mois et à re-remplir. Enfin, il existe pour nous les professionnels des bombes aérosols, que l’on vide entièrement les veilles de week-end pour étouffer entièrement la pièce.

  • Repasser veste et costume

Pour lutter ensuite contre les marques d’usage, il y a le repassage. Peut-on le faire soi-même ? Je n’en suis pas si sûr. Le pantalon, pourquoi pas, c’est le plus facile en le plaçant bien à plat. Attention en arrivant en haut, attention aux plis des pinces. La veste, c’est déjà bien moins évident. Pour bien faire au niveau des manches, il faut investir dans une jeannette.

Conseil pour le fer, mettre à forte chaleur (presque au niveau de repassage du lin) et 100% de vapeur. Beaucoup de vapeur. Sur mon fer Calor, j’ouvre même l’entrée d’eau pour que l’air passe bien et que le dégagement de vapeur soit maximum. Ainsi je me passe de la patte mouille, et j’y vais directement avec le fer. La forte présence de la vapeur me préserve de bruler le tissu ou de lustrer la laine. Il ne faut pas s’appesantir toutefois et aller vite. La vapeur rend les lignes nettes.

ATTENTION néanmoins. Lorsque l’on repasse à la vapeur, il faut attendre un complet refroidissement du vêtement (ou de la zone repassée) pour bouger le dit vêtement. Car à chaud, vous aurez un résultat inverse à celui escompté, la laine gonflera et vous n’aurez aucune ligne nette. Vous ruinerez votre veste ou votre pantalon. Non, il faut repasser à la vapeur vive et laisser refroidir. Ainsi, les lignes se fixeront ! C’est pour ça que les pressings ont des tables aspirantes. Ils chauffent en repassant, puis refroidissent immédiatement par dépression du vêtement.

La patte mouille, c’est magnifique, mais il faut avoir un temps infini. Placer le torchon sec, l’humecter, presser le fer sec, attendre que l’eau parte, laisser refroidir, passer à la zone suivante, etc… Un travail fin il est vrai.

ATTENTION au repassage d’une veste en semi-entoilée. Vous pourriez décoller les toiles sous l’action de la vapeur. Une veste entièrement entoilée ne craint en aucun cas cela. Dans le cadre de toiles intérieures collées, il faut impérativement attendre le point « froid » pour bouger le vêtement.

  • Le coup de la salle de bain

On dit qu’il est intéressant de placer son costume dans la sdb lors d’un bain ou d’une douche très chaude. Pour que la vapeur ouvre les fibres de la laine et la détende. Ça marche, un peu. Surtout sur les manches de la veste et surtout sur le pantalon s’il est suspendu par les pieds (effet de poids de la ceinture, de la braguette et fonds de poches). Peu sur le corps de la veste elle-même. Méfiance que cela ne fasse pas gonfler les coutures non plus, effet inverse de celui recherché. En se détendant, les coutures de la laine peuvent avoir tendance à ne plus rester plates, mais à se tendre, bref à gonfler.

  • Mettre son costume au pressing

Évidement, on n’est pas obligé de s’occuper de son vêtement soi-même. On peut le confier à un professionnel. Ils sont rares les bons. Vous n’êtes pas obligés de demander un nettoyage. Un simple repassage peut suffire. Pourquoi vouloir laver tout le temps ? S’il y a nettoyage, je n’ai pas une grande amitié pour les pressings écologiques à base d’eau. Des clients y ont constaté des curiosités. Je préfère les nettoyages basés sur les solvants hydrocarbures comme le KWL. Net et sans effet sur la laine, les entoilages et les doublures.

Il faut dont faire la différence entre nettoyage complet et repassage seulement.

ATTENTION, les pressings généralement abiment les vêtements lors du repassage, en allant trop vite. Ils décollent les toiles collantes, créant des cloques ainsi, ou lustrent la laine sous trop de chaleur (action de faire briller la laine). Ce n’est pas le nettoyage qui est gênant, c’est le repassage. Privilégiez un endroit où l’on prend le temps.

  • Tous les combien ?

Des clients m’ont souvent rapporté mettre leur costume au pressing à chaque fois qu’il le mettait. Horreur et damnation. Dissocions veste et pantalon.

Le pantalon peut aller se faire nettoyer (cycle complet) tous les 8 à 12 ports. Soit, si vous mettez un costume deux fois par semaine, entre un mois et un mois et demi à deux mois.

La veste peut attendre. Deux fois par an ? Une fois par an ? Cela me semble bien suffisant. Une veste encaisse assez peu. Son allié le cintre tous les soirs et c’est bon.

Le manteau lui sera heureux au printemps de trouver le chemin du pressing.

Ne craignez pas une couleur différente entre la veste et le pantalon si vous dépareillez l’ensemble lors de l’étape pressing.

Peut-être allez-vous trouver cela peu ? Franchement, cela dépend de tout un chacun. Au niveau du pantalon, deux facteurs entrent en jeu. La transpiration et les odeurs corporelles associées, puis là où on s’assoie (transports en commun, mobiliers partagés dans les bureaux, etc.) Donc, suivant les usages et les lieux, oui, vous pourrez laver plus votre pantalon. Mais point trop n’en faut.

  • Les odeurs ?

Après une soirée ou être passé sous un orage, il est assez courant de trouver que la veste a une odeur, de tabac ou de chien mouillé. Pas d’inquiétude. Le mieux est de laisser l’ensemble sur un bon cintre, une nuit entière dehors à la belle étoile (mais abrité de la pluie quand même). L’air frais est souverain.

Un bon brossage de la veste pourra faire disparaitre quelques scories supplémentaires. Secouez votre veste. Vous pouvez même la retourner comme une peau de lapin pour exposer et aérer les doublures plutôt que l’extérieur.

Information : une veste entoilée intégralement perd plus facilement ses odeurs, n’étant composée que de matière naturelle. La toile collante incorporée dans les vestes semi-entoilées étant artificielle, elle perd plus difficilement les odeurs.

La variété et le nombre est une arme.

Voici un argument tout bête. Le volume fait la force d’une certaine manière. Une garde robe assez étendue permet d’entretenir moins. Les vêtements s’usent moins s’ils sont nombreux et qu’ils tournent souvent. Un costume ne peut pas être mis tous les jours. Surtout pas le pantalon. Quatre costumes semble idéal pour faire bien. Cela coûte un peu. Peut-être se rattrape-t-on ensuite sur le moindre entretien ?

Toutefois, l’exemple actuel l’illustre bien. Une bataille ne se gagne pas avec la plus grosse armée. Mais avec celle qui s’organise bien. Une penderie logique est bien ordonnée, si elle bien entretenue, est une vision de long terme !

Bonne semaine, Julien Scavini

Choisir une ou deux fentes dos ?

Lorsque j’ai commencé à réaliser des costumes, j’ai fait un choix, celui de proposer exclusivement deux fentes dans le dos des vestes. Une de chaque côté. Cette allure du dos des vestes, je l’avais acquise en fréquentant la maison Hackett, où les costumes coupés à l’anglaise, présentaient cette double fente. Je n’aimais pas du tout le genre une fente milieu dos, à la mode à l’époque et encore chez Dior par exemple ou d’autres maisons de tradition française.

Non, j’aimais cette double fente, permettant au fessier d’avoir de la place, et permettant aussi à la veste d’avoir de la mobilité autour du bassin. Cette double découpe dans les pans de la veste permet à celle-ci d’être très libre, plus libre. Moins empesée.

Et j’aimais cette tendance de la veste à double fente à créer comme un panneau en bas du dos, se décollant du fessier, et projetant ses coins aiguisés un peu loin du bassin. Une sorte d’allure racée, une forme d’allant en fait.

C’est un bon argument celui là d’ailleurs. Ce panneau rectangulaire se décollant en bas du dos donne du dynamisme, oui, à une veste. Nonobstant les récriminations, de la gent féminine en particulier, sur cet effet, examiné comme un défaut de couture. Parfois, on me demande si je ne mets pas des poids dans les coins. Je sais que cela se fait. J’ai tendance à penser que jamais le tissu n’aura la force de rester en suspension ainsi, et qu’avec le temps et l’usage, ce panneau sera moins strict et tendu, et qu’il s’avachira un peu. Et que donc les plombs dans les coins, c’est un peu du chiqué commercial.

Je continue de prôner la double fente. Je pense qu’elle est la plus à même de gérer les fessiers. Car avec une fente, il n’y a pas le droit à l’erreur. Une simple question de mathématique :

  • si le bassin manque de 3cm par exemple, la fente unique ouvrira de… 3cm. Autant dire qu’elle ouvrira complètement et de manière disgracieuse,
  • avec une double fente, si le bassin manque toujours de 3cm, cela fait 1,5cm par fente, ce qui est invisible,
  • étant entendu que la valeur de recouvrement d’une fente est de 4cm.

Il y a donc, c’est impossible de prétendre le contraire, une tendance de la double fente à plus pardonner le corps et à être plus généreuse pour les fessiers.

Si je reste convaincu de la double fente, il m’a bien fallu de temps à autre accepter d’en réaliser une seule. Je ne suis pas là pour contrecarrer (tous) les plans des visiteurs de l’atelier. Et j’ai pris grand plaisir à réaliser la fente milieu dos. En pensant bien à « donner » du bassin, c’est-à-dire à le faire généreux de dimensions. Pour que jamais la fente ouvre. Cela demande une certaine réflexion sur les valeurs de mesure.

Et j’étais convaincu du résultat. Car la fente unique porte en elle une esthétique des années 1920 que j’approuve. La fente unique, en donnant du bassin, donne de la hanche. Elle crée une silhouette particulière de dos, et même partiellement de face. La veste parait plus ronde, moins angulaire. Elle suit les courbes du corps et dessine des hanches presque féminines, un esprit recherché vers 1920. Chez les tailleurs, on dit que la veste « emboite » le corps. Mais il ne faut pas être chiche et donner du bassin, être généreux sur les cotes des flancs. Voilà deux bons exemples des années 1920 :

D’ailleurs, une fente et sans fente partagent les mêmes caractéristiques de mesures et d’esthétique. Il ne faut pas être chiche et en retour la veste dessine comme une silhouette de sablier, comme le montre la photo ci-dessus, même si, je le reconnais c’est le dos d’une veste de femme. Mais l’idée est bonne.

Vous l’aurez compris, faire une fente ou deux fentes pour un tailleur ne présente pas tellement de difficulté. Seulement, ne faire que l’une des deux options permet de s’appuyer sur la force de l’habitude. Moins il y a de réflexion, moins il y a de risque d’erreur. Plus l’on multiplie les paramètres, plus il faut creuser chaque sujet, avec un risque à la clef. Quoiqu’il en soit, du strict point de vue du sur-mesure, les deux options sont très valables. Et esthétiquement différentes.

En revanche, le prêt-à-porter qui doit par essence s’adapter au plus de monde, ne peut faire dans la finesse et le cas par cas. Le risque de ne faire qu’une fente en prêt-à-porter est principalement de très mal habiller l’homme qui a des grosses fesses. La fente va ouvrir en bas du dos. Désastreux pour la ligne générale. Cela fait comme une veste chiche et mal coupée. Pourtant, bien des marques qui ont pignon sur rue continuent de vanter cette ligne.

Pourquoi ? Car dans leur esprit, la fente milieu dos fait plus habillée, plus raffinée, plus digne. Là où la double fente fait plus décontractée. C’est précisément pourquoi les anglais l’ont inventé cette double fente, pour faire moins guinder. Pour donner de la fluidité à la veste et renouveler en souplesse le bon vieux costume de Savile Row. Un costume taillée à la serpette, habillement entre conservatisme, longueur de temps et spontanéité moderne. Là où la simple fente rend le bas de veste plus rigide et moins mobile. Plus précieuse ? C’est donc surtout une vision qui se joue sur cette question de fente. Intéressant n’est-il pas ?

Bonne semaine, Julien Scavini

En majesté

Aujourd’hui avaient donc lieu les obsèques que la Reine Élisabeth II. Un évènement particulièrement intéressant qui a clos une grosse semaine d’évènements forts intéressants également. Et télévisés.

Une pause au milieu de la guerre. Une pause au milieu de la réforme des retraites. Une pause entre Sandrine Rousseau et Jordan Bardella. Une pause au milieu du Covid. En bref, un instant de détente mentale alors même qu’une mort en est à l’origine.

Dans un monde où tout va trop vite et où le temps file sans que de moins en moins nous puissions le retenir, une telle durée de réflexion et d’introspection est rare. Et précieux. Dix jours à l’échelle d’une nation et de son histoire, vous me direz, qu’est-ce que cela représente ! Mais à l’échelle humaine, c’est long. Permettant ainsi de passer d’un état immédiat de stupeur à un état de peine raisonné et intériorisé.

Tout l’inverse de l’hystérie dans laquelle nous vivons aujourd’hui, où les évènements se repoussent les uns les autres à l’écran, et où même nos politiques nous entrainent dans un délire d’injonctions parfois contradictoires. En bref, nous avions là un moment de relative quiétude. Et pour cela, nous pouvons dire merci à Sa Majesté.

Mais nous pouvons aussi la remercier pour autre chose. Yves Saint Laurent disait qu’il faut vivre en beauté. Dans les deux sens du terme. En beauté dans un sens mêlé de panache et de dignité, question d’état d’esprit. Et en beauté dans un sens plus matériel, celui de vivre entouré de jolies choses.

Et bien dans sa mort, Sa Majesté des anglais nous prouve que cela va même au-delà de la vie. Nous n’avions pas seulement à l’écran de relatifs instants de détente sans actualité. Nous avions une apothéose du Beau. Du bien fait. Du bien ordonné. Une apothéose de la Qualité. Dans les silences même résidait la qualité lorsque dimanche soir, dans les aérogares d’Heathrow le silence s’est fait comme partout au Royaume-Uni.

Ces longs épisodes d’obsèques nationales furent l’occasion pour les yeux de voir se concrétiser l’alliance du magnifique et de l’érudition. D’abord il y avait cette organisation millimétrée qui avait comme vertu première de montrer, que dans une société de l’individualisme, il peut exister un esprit de corps très fort qui permet de mettre en scène, et de faire, des choses hors-du-commun. Et cela pendant une longue période. Il y avait la célébration du corps de la Reine. Il y avait aussi, et cela crevait l’écran, une célébration de la société dans le sens d’une communauté, des militaires à monsieur tout-le-monde en passant par les corps intermédiaires.

Il y avait ensuite la manière matérielle de voir le Beau. Les lieux, en commençant par ce survol merveilleux des lochs d’Écosse. Les villes. Les églises. Les palais. Tout cela respirant une histoire bien vivante. Et puis il y avait les berlines, pas récentes, avec leur robe « maroon » et leurs étendards, accompagnés de chevaux ou de motos. Sans parler des fleurs, si rafraichissantes.

Et puis, bien sûr, les vêtements. Les anglais nous en ont mis plein la vue. Du tissu de qualité, et des coupes proportionnées. Mention spéciale pour ce drap de flanelle rouge rehaussé de galons dorés. Une explosion visuelle. Je ne parle même pas des hérauts portant des tabards brodés, probablement les plus beaux et précieux vêtements qui existent encore en ce monde. Quant aux ecclésiastiques, ils étaient tout simplement épatants. Les habits de Vatican II peuvent retourner à la sacristie… Les militaires n’étaient pas en reste, quelle variété.

A chaque instant une tenue, à cet adage le Roi Charles III nous avait habitué. Aux divers habits militaires, il a associé la jaquette noire, celle de son mariage et un gilet avec bordure blanche, le slip. Le costume noir impeccablement coupé parachevait un dégradé hiérarchique savant, que des pochettes un peu fantaisie égayaient sobrement.

Les jaquettes étaient de plein droit de sortie et elles étaient incontournables dans les premiers cercles. Lors du Conseil d’accession à Londres, d’anciens premiers ministres étaient là pour la signature du Roi Charles. De Tony Blair à Boris Johnson, aucun ne la portait portant. Sauf un, âgé maintenant, seul à pouvoir se revendiquer Conservateur pour de vrai, John Major. Cela dit, à Westminster, Tony Blair et David Cameron la portaient très bien. Pas Boris Johnson, mais est-ce étonnant ?

Je me demandais si Emmanuel Macron serait en jaquette. Un ami me répondit « mais ce n’est pas notre culture ». Pourtant René Coty la portait très bien en présence de Sa Très Gracieuse Majesté, ce qui prouve bien qu’en France, on avait aussi le talent de faire les choses bien. Il est probable qu’une consigné ait été donnée pour que les hommes politiques du monde soient en costume noir. Sans baskets. En revanche, du côté des « Royals », uniformes militaires et jaquettes étaient bien là.  

J’ai une pensée en particulier pour David Beckham, ce footballeur tatoué dont je pensais depuis toujours que ses efforts d’habillement cachaient quelque chose d’artificiel et un peu surjoué. Qui s’installa dans la longue file d’attente vers 1h du matin, sans chichi, vêtu d’un manteau marine et d’une casquette, pour dit-il, être habillé comme son grand-père, monarchiste, aurait été habillé. Matérialisation d’une forme là encore de dignité.

Comme – il faut le dire très haut – les toilettes de ces dames. La collection de chapeaux que l’on a vu pendant dix jours est une consécration de cette mode vieux style. Quelle classe.

Chaque jour de ce long périple menant au tombeau fut l’occasion de combler quelques instants un important désir de Beau, de le respirer à plein poumon. Pour se convaincre qu’on ne vit pas que dans un monde ordinaire. Que l’érudition peut s’associer au magnifique. Que la première n’est pas obligée d’être seule, supérieure et hautaine et un fait lointain. Et que le magnifique n’est pas seulement réservé aux musées et aux intérieurs privés, ou un fait de Walt Disney. Que oui, l’érudition peut se mêler au magnifique, pour donner du Beau, sans toutefois entacher la dignité, bien au contraire.

Les anglais ont perdu une Reine. Mais ils n’ont ni perdu leur élégance, ni leur dignité. Pouvons-nous en dire autant de ce côté de la Manche ?

Bonne semaine, Julien Scavini

Ce que nous aimons n’est pas nécessairement bon pour nous

Chers lecteurs, toutes mes excuses pour cette longue pause estivale. Le travail et l’activité ne manquent pas et il n’est pas toujours aisé de trouver le temps et le courage de rédiger ces quelques lignes.

Je me félicite de constater qu’années après années, le plaisir pour la question sartoriale se maintient. Et que nombreux sont les messieurs à venir pour des costumes, pour le simple fait d’avoir un beau costume. Je me félicite que le plaisir l’emporte sur l’obligation, dans une société où par ailleurs, le costume est certainement en perte de vitesse. D’autant plus depuis l’épidémie de Covid. Il y a encore et toujours une envie. Liée ou non au travail d’ailleurs.

Et les jeunes je le vois bien sont un moteur essentiel de ce mouvement. Au fil de rendez-vous riches en questionnements et en souhaits, je prends plaisir aussi à répondre à ce désir de Beau. A vouloir bien faire.

Je suis toutefois et parfois décontenancé par les demandes. Le but est souvent le même, construire une jolie garde-robe bien étayée. Complétée par quelques pièces bien cousues de chez Drake’s, Asphalte ou Pini Parma.  J’écoute et fais en sorte de présenter ce qu’il faut avoir, quelques tissus classiques et simples.

Pour de nombreux jeunes, ce costume sera unique. Un vêtement parmi d’autres. Et très vite je constate que pour ce beau costume, la recherche ne porte pas sur un essentiel, mais bien au contraire, sur quelque chose de bien plus fort, prince-de-galles très marqué avec un carreaux rouge, ou rayure craie fortement dessinée sur un fond très clair.

Grâce à la magie d’internet, les photos d’inspiration arrivent vite, façon Suit Supply. J’acquiesce et cherche alors les bons tissus, ceux qui correspondent à cette empreinte visuelle exubérante.

Au fond de moi, je ne peux m’empêcher systématiquement de penser que cette envie, n’est pas nécessairement bonne pour le client. Que peut-être quelque chose de plus simple pour commencer, de plus facile à mettre et à remettre serait mieux. Qu’un bon costume marine avec deux pantalons ferait bien le job. Mais bon, je ne peux forcer la main. Alors je l’accompagne au mieux, le but final étant de donner le sourire.

Je continue toujours toutefois de me poser cette question. Ce que nous aimons n’est pas nécessairement bon pour nous ? Faut-il toujours suivre son envie, à quel point doit-on l’aiguiller et la rendre rationnelle ? D’autant que nous parlons d’un peu d’argent là, donc de la valeur d’un investissement.

Dans le cadre de la construction rationnelle d’une penderie élégante et fonctionnelle, peut-être qu’avoir un bon costume bleu avec deux pantalons serait préférable à l’achat directement d’un costume expressif. Qui seraient plutôt le sujet suivant.

Et ce raisonnement peut bien évidemment tenir pour beaucoup de facettes de la vie.

Il y a avec internet et surtout Instagram une dualité qui s’installe et qui s’exacerbe. A la fois l’acte d’achat peut se réfléchir en amont et se nourrir d’une réflexion dans un temps long. Ce beau costume, on peut le réfléchir patiemment, lire et étayer un raisonnement d’achat. Et à la fois, l’acte d’achat est orienté vers ce qui est frappant, marquant, qui permet une image distinctive immédiate. Un « Beau » un peu féroce, celui que l’on voit sur « l’influenceur ».

Il existe toujours une balance entre le fonctionnel et le plaisir. Le temps long et le temps court. Et le costume d’une certaine manière actuellement, lorsqu’il est un achat plaisir plus qu’un achat d’uniforme, s’inscrit dans ce schéma. Où est le curseur ?

Dans le même temps, je ne fus pas moi-même un exemple de rationalité. Lorsqu’encore étudiant je faisais acheter à ma mère une veste d’été en lin marine à forte rayure tennis et revers en pointe. Pas franchement une veste utile dans une penderie. Un simple modèle beige eut été plus rationnel. Et pourtant, je me souviens de cette veste avec un grand plaisir. Je l’aimais beaucoup.

Alors ce que nous aimons n’est pas nécessairement bon pour nous ? Tout dépend quel bout de notre cervelet nous cherchons à contenter. Aucune dépense finalement n’est utile une fois le strict nécessaire satisfait. Mais il y a toujours une petite part de vanité à satisfaire, de légère extravagance. A chacun de placer le curseur où bon lui semble. Ce que j’aime est-il bon pour moi ?