La veste grise

À côté des costumes, j’ai aussi le plaisir de réaliser des vestes seules — ces fameuses vestes dépareillées. Elles ne représentent qu’une petite part de mon activité, et pour une bonne raison : la veste seule effraie. Elle se tient à mi-chemin entre le costume (où tout est décidé d’avance) et le vêtement décontracté (où tout semble permis). Elle demande donc plus de réflexion, plus d’assurance, et un sens du style plus affirmé. Souvent, la commande commence par la même phrase, dite avec une certaine prudence :

« J’ai des pantalons bleus, noirs, gris… des jeans, beaucoup. J’aimerais une veste qui aille avec tout. »

Et c’est là que le mot tombe, comme une évidence pour le client, et comme un petit vertige pour le tailleur :

« Je voudrais une veste grise. »

Voici donc, pour le tailleur, une sorte de cauchemar amusé. La veste grise : ni costume, ni blazer, ni veste de campagne. Une idée à la fois simple et impossible. Car le canon classique ne la connaît pas. Le blazer est bleu, de mille bleus selon les saisons : marine ou nuit, roi, acier ; en laine fine, en flanelle, en peigné, etc… La veste de campagne, elle, vit dans les verts, les bruns, les tweeds. Des nuances de feuille morte et de lande. Pour le soir, on s’aventure vers les lie-de-vin, les violets, les verts wagon-lit ; et pour les cocktails, on ose les teintes poudrées : rose saumon, lilas, vert sauge.

« Gris. »

Gris ! Quelle idée.

-+-

En amont de cet article, je m’étais amusé à réfléchir au sujet avec mes collaborateurs. Veste grise, soit. Essayons d’être aidants. Les échantillons représentés sont issus des collections de Drapers sauf le tweed à chevrons.

La veste grise d’été, par exemple : pourquoi ne pas la couper dans un beau natté gris clair, presque nacré ? Ce tissage aéré, légèrement chiné, confère à la veste une vraie personnalité tout en la gardant fraîche. Le gris clair, dans ce registre, devient lumineux, avec des reflets d’acier ou de perle selon la lumière.

On pourra l’associer à un pantalon de laine froide gris moyen, pour un ton sur ton raffiné. C’est au fond très facile. Peut-être un pantalon de pieds-de-poule noir et blanc, motif classique des anglais. Ou bien oser le pantalon blanc, pour une harmonie exquise de fraîcheur — un accord d’été, discret et éclatant à la fois.

Mais attention : ce gris clair d’été, c’est une veste de connaisseur. Ce n’est pas une veste de tous les jours, mais une veste recherchée, presque fragile. Elle demande un certain climat, un certain esprit, et un soin particulier dans les associations. (Liasse Montercarlo vs liasse Supersonic)

-+-

Pour l’hiver, la question se pose autrement. La lumière baisse, les textures se densifient, et la veste grise devient une histoire de relief.

Le premier réflexe, presque instinctif, c’est le tweed gris à gros chevrons. Incontournable.
J’en termine justement une pour moi, en ce moment. Une veste archi-classique, comme en portaient les grands acteurs d’Hollywood dans les années 50 — sobre, virile, sans apprêt. Du tweed, dans un monochrome de noir et blanc, à la fois neutre et graphique. Elle se marie sans effort avec un pantalon de flanelle ou de cavalry twill foncé, ou avec un velours noir : trois compagnons naturels dont deux si disponibles dans un penderie bien conçue. Une veste basique, oui, mais au sens noble du terme : l’Angleterre tranquille, celle de la lande et des bibliothèques. Celle que Floc’h dessinait souvent, d’un trait gras de ligne claire, sur un héros élégant et flegmatique. (Liasse Lovat Tweeds vs liasse Drapers Covercoat)

Autre option : un drap de laine à l’armure twill, au dessin bien marqué. Il apporte une touche à la fois sportive et raffinée, presque italienne dans son esprit. Avec les mêmes pantalons, le résultat sera impeccable. Et pourquoi pas, pour un contraste moderne, un chino de coton bleu marine, un peu peau de pêche ? Ce sera très beau : une alliance discrète entre la rigueur du gris et la douceur du bleu. (Liasses Opalis vs Cotton Club)

Enfin, pour ceux qui veulent le sommet du confort, la version en cachemire peigné. Son léger duvet, orienté par le métier à tisser, capte la lumière comme un velours. Le cachemire impose sa douceur, sa texture onctueuse. C’est la veste de plaisir, à porter sans cravate, sur un jean noir. Les contraires qui s’attirent : le chic et l’ordinaire, le soyeux et le brut. Un équilibre parfait, presque philosophique. (Liasses pure cashmere vs Cotton Club)

-+-

Vous voyez, je réussis tout de même à trouver quelques réponses. Elles ne sont pas nombreuses toutefois. Mes réponses révèlent quoi. Que le gris est une couleur trompeuse. On croit qu’elle va avec tout, qu’elle s’efface, qu’elle est la solution universelle pour celui qui ne veut pas choisir. C’est faux. Le gris n’est pas neutre : il reflète ce qu’on met autour de lui. Trop clair, il devient fragile, presque précieux — il exige des couleurs propres, de la lumière, des textures mates. Trop foncé, il se durcit, perd son élégance et bascule vite dans le terne. Entre les deux, le gris moyen, prétendument polyvalent, se révèle souvent le plus ingrat : s’il n’est pas soutenu par une belle matière, il devient administratif.

Le gris, c’est une question d’équilibre et de contexte. Il ne vit que par contraste. À côté d’un bleu, il se fait froid ; près d’un brun, il se réchauffe ; au contact du blanc, il prend des reflets d’argent ; face au noir, il est éclatant. Il n’a pas de couleur propre — il emprunte l’âme de celle des autres.

Et c’est peut-être ce qui le rend si fascinant : le gris ne décide pas, il suggère. C’est la couleur de la nuance, du compromis élégant. Mais c’est aussi celle de la prudence, voire de la timidité vestimentaire.
Pour qu’il soit beau, il faut oser le réveiller : par la texture, le contraste, ou par une touche d’éclat — un mouchoir coloré, une chemise à rayures, un col qui tranche.

Le gris est donc difficile à équilibrer parce qu’il n’impose rien. Il faut le servir, le comprendre, l’interpréter. C’est une couleur de tailleur, pas de couturier : elle se travaille, elle se dose, elle s’ajuste. Et quand elle est juste, elle ne fait pas d’effet — elle fait impression.

-+-

Au fond, le sujet avec la veste grise n’est pas tant celui des accords. On finit toujours par en trouver de beaux : des résonances justes, des harmonies inattendues, des manières de donner au gris un caractère.
Mais ce qui fait la réussite d’une veste grise, ce n’est pas seulement ce qu’on met autour — c’est la performance du gris lui-même, sa profondeur, sa lumière propre.

Je n’ai pas proposé de flanelle grise, pourtant elle semble cocher toutes les cases de ce théorème.
Le problème, c’est que la veste de flanelle grise ressemble trop à une veste de costume. Et lorsqu’un tailleur cherche la bonne veste sport, il fait tout pour s’en éloigner. Une veste seule doit avoir une vraie personnalité, ne pas donner l’impression d’être le vestige d’un ancien complet.

Les quatre tissus présentés ci-dessous possèdent cette qualité : ils ont du relief, de la texture, une matière vivante. Ici, la couleur s’efface devant la texture. C’est le tissu qui parle, pas le pigment.

Mais la vraie difficulté, c’est que bien souvent, les clients qui demandent une veste grise cherchent en réalité une veste quatre saisons. Ils rêvent d’un tissu lisse, polyvalent, sans aspérités. Et c’est là que tout se joue : car ce tissu sans expressivité, censé aller avec tout, finit par évoquer l’uniforme, le bureau, l’administratif. Le contraire du style, en somme.

La veste grise reste une pièce à part. Très élégante dans sa sobriété, parfaitement urbaine, elle ne supporte ni la mollesse ni la facilité. Elle ne cherche pas à briller, elle murmure. Elle demande un peu de talent, un peu d’instinct — celui de savoir jouer avec les nuances, les contrastes, les textures. Mais son murmure est d’autant plus beau qu’il est rare : elle demande du goût, du doigté, un sens du ton juste. C’est l’inverse du préambule posé au départ : on la croit simple, elle se révèle exigeante.
Mal comprise, elle éteint le porteur ; bien choisie, elle l’éclaire. Mal maîtrisée, elle devient fade, bureaucratique ; bien pensée, elle incarne la mesure, le chic sans éclat — ce raffinement suprême qui ne s’annonce pas. Qui l’eut cru !

Belle semaine, Julien Scavini

Musique du soir : Musiques de films de Ryuichi Sakamoto. Les enfants sont en vacance, je peux mettre du son ! Enfin.

Le pantalon en denim, un looping sartorial

Nous connaissons tous le jean. Impossible d’y échapper : il traverse les époques, les générations et les styles. Ce pantalon né dans les ateliers du XIXᵉ siècle, conçu à l’origine pour les ouvriers, les chercheurs d’or et les cow-boys, s’est imposé au fil du temps comme un incontournable du vestiaire moderne. À la fin du XXᵉ siècle, il a définitivement quitté les mines et les champs pour devenir un symbole de simplicité quotidienne. Aujourd’hui, le jean est partout : du bureau aux podiums, des friperies aux boutiques de luxe.

Deux éléments essentiels définissent le jean auquel notre œil est habitué. D’abord, un tissu : le denim. Une bâche de coton robuste, tissée en sergé, reconnaissable à son envers clair et son extérieur bleu. Ce bleu, d’ailleurs, n’est pas unique : il se décline en une infinité de nuances, de délavages et de patines. Si d’autres couleurs existent aujourd’hui — noir, blanc, brut, gris ou même pastel —, le bleu indigo reste son ADN. Ensuite, viennent les détails de construction, hérités de son usage utilitaire. Les surpiqûres apparentes, les rivets métalliques qui renforcent les zones de tension, les poches plaquées à l’arrière et les poches arrondies à l’avant — loin des poches passepoilées et biais typiques des pantalons de tailleur. Tout, dans le jean, respire la solidité et la fonctionnalité : un tissu robuste et des montages pensés pour durer. C’est cette combinaison qui a fait du jean non seulement un vêtement résistant, mais aussi un symbole culturel, entre travail et style, entre héritage et modernité.

Cet univers culturel qu’est le jean n’a rien de familier pour les tailleurs. C’est même, à bien des égards, son opposé.

D’abord, le coton. Matière reine du jean, il est pourtant peu apprécié dans les ateliers tailleur. Là où la laine, le cachemire ou le mohair se plient volontiers aux exigences du repassage, du formage et des points main, le coton, lui, résiste. Trop rigide ou trop plat, il ne se modèle pas aisément. Sa trame dense et sèche rend la couture à la main laborieuse, parfois même douloureuse pour les doigts. Bref, ce n’est pas un textile que le tailleur affectionne : il ne “vit” pas sous l’aiguille comme le ferait un drap de laine.

Ensuite viennent les détails de construction. Les tailleurs travaillent selon des codes précis, hérités d’une longue tradition : poches passepoilées, coutures invisibles, propretés intérieures, finesses des montages, repassages appuyés. Tout est pensé pour la ligne, l’équilibre, la discrétion du geste. Le jean, lui, procède d’un tout autre langage : surpiqûres apparentes, rivets métalliques, coutures renforcées, poches plaquées. Des solutions fonctionnelles avant tout, issues du monde ouvrier, et étrangères à la logique du sur-mesure ou de la coupe tailleur.

En somme, là où le tailleur cherche la fluidité, la précision et l’élégance du geste, le jean revendique la résistance, la simplicité et la franchise du travail bien fait. Deux univers que tout semble opposer — et c’est précisément ce qui rend leur rencontre intéressante. Peut-être ?

Si l’on part du principe que les méthodes et montages du pantalon tailleur — doublure partielle, couture ouvertes, fermoirs à plusieurs points, pli repassé au fer — restent immuables, alors la véritable variable dont dispose le tailleur, c’est le tissu. Car dans l’univers du tailleur, tout ou presque est codifié : les proportions, les lignes, les équilibres de volumes, la logique de montage. Ces gestes se transmettent, se répètent, s’affinent, mais ne se bouleversent pas. La coupe d’un jean par ailleurs est assez différente, notamment à la fourche. La rigueur du savoir-faire garantit la pérennité du style. Le seul espace de liberté, celui qui permet au tailleur d’interpréter, d’expérimenter, voire de dialoguer avec d’autres cultures vestimentaires, c’est la matière.

Ainsi, c’est par le choix du tissu que le tailleur peut faire entrer dans son langage des références extérieures — ici, celle du jean. En troquant le drap de laine pour une toile de denim, il ne change pas sa manière de construire le vêtement : il en change l’esprit. Le geste reste le même, mais le message se transforme. Le coton, autrefois proscrit pour sa résistance à l’aiguille, devient alors un terrain d’exploration : une façon de confronter la noblesse du tailleur à la rudesse du vêtement ouvrier. Une rencontre entre deux mondes que tout semblait séparer — l’élégance du sur-mesure et la robustesse du quotidien.

Lorsque le denim entre dans l’atelier du tailleur, quelque chose d’inédit se produit. Le tissu, habituellement destiné aux chaînes industrielles et aux surpiqûres mécaniques, se voit soudain traité avec une délicatesse inhabituelle. Sous les mains du tailleur, il se dote d’une précision nouvelle, presque d’une noblesse inattendue. Le denim, pourtant rustique, se prête alors à un tout autre registre. Travaillé comme un drap de laine, il révèle des subtilités de texture, des nuances de ton, des reflets de trame que l’on ne perçoit pas dans un jean standard. Les volumes s’affinent, les lignes s’équilibrent, les coutures se font discrètes. Le pantalon de travail devient pièce de style, presque pièce de conversation.

Esthétiquement, cette hybridation raconte une tension fascinante : celle entre la rigueur et la spontanéité, le formel et l’informel. Le denim adoucit la solennité du tailleur, tandis que la coupe tailleur élève le jean au rang de vêtement construit, pensé, sophistiqué. Symboliquement, c’est une réconciliation : celle du travail et de l’élégance, du quotidien et de l’exceptionnel. Là où l’un évoque l’effort, l’autre incarne la maîtrise. Leur union crée une allure nouvelle.

Ce pantalon de ville en denim — que l’on peut, avec beaucoup de précaution, qualifier de “jean” tant il s’en éloigne —, les Italiens le maîtrisent depuis longtemps.

Il faut dire que l’Italie a toujours excellé dans cet art subtil du mélange des registres. Là où les Anglo-Saxons séparent strictement l’univers du tailoring de celui du sportswear, les tailleurs transalpins ont su, dès les années 1970, brouiller ces frontières avec élégance. Sous leurs ciseaux, le denim cesse d’être un tissu utilitaire : il devient matière de style. Des maisons comme Kiton, Brioni, ou plus tard Incotex et Rubinacci, ont exploré ce territoire singulier : un pantalon à pinces, doublé, coupé comme un pantalon de flanelle — mais taillé dans un denim souple, parfois lavé, parfois brut. Le résultat n’a rien à voir avec un jean : la ligne reste fluide, la construction raffinée, et le tombé du tissu, plus dense que celui d’une laine, confère au vêtement une allure décontractée sans perdre en tenue. C’est une approche typiquement italienne que l’on retrouve chez Pini Parma : celle de l’élégance décontractée, de la “sprezzatura”, cette aisance à mêler le formel et l’informel sans jamais tomber dans la négligence. Là où le jean américain revendique sa robustesse, le pantalon en denim italien revendique sa nonchalance maîtrisée. Comme d’ailleurs la chemise en denim.

Cette idée, je l’aime depuis longtemps. Elle me séduit par tout ce qu’elle raconte : le dialogue entre deux traditions, la noblesse du geste tailleur appliquée à une matière populaire, la rencontre entre rigueur et décontraction. Pourtant, force est de constater qu’elle ne fait pas rêver tout le monde. En tout cas, pas ici. Les Français, semble-t-il, ne partagent pas cette fascination. Ou du moins, mes clients n’y ont jamais vraiment adhéré. J’ai tenté l’expérience à plusieurs reprises en prêt-à-porter. À chaque fois, ou presque, ce fut un échec. Le public restait circonspect, hésitant, incapable de situer la pièce. Trop habillé pour être un jean, trop décontracté pour être un pantalon de ville. C’est peut-être là tout le problème : en France, le vêtement reste encore catégorisé, assigné à un usage. On distingue avec soin le formel du décontracté, le bureau du week-end, la veste du blouson. Le denim, lui, brouille ces frontières — et cela déroute. Là où les Italiens voient un jeu, les Français perçoivent une ambiguïté. Sauf pour la chemise en denim, très adoptée.

Pourtant, nous n’en étions pas si loin.
Combien ai-je vu de messieurs entre deux âges, dont le blue-jean — car ils l’appellent toujours ainsi — était soigneusement repassé, pli marqué, parfois même légèrement amidonné, préparé avec attention par leur épouse. Ce n’était plus vraiment un vêtement de travail, ni un symbole de rébellion : c’était devenu leur pantalon du dimanche, celui qu’on porte pour “être à l’aise mais présentable”. Une esthétique très années 1990, à mi-chemin entre la décontraction et la correction. Le jean, dans cette version domestiquée, cherchait déjà à se rapprocher du pantalon de ville : un coton bleu, net, propre, assorti à une chemise bien rentrée et à un pull col V. En somme, une tentative spontanée, presque instinctive, d’apprivoiser le denim sans renoncer aux codes du “bien mis”. Peut-être que cette génération, sans le savoir, a posé les premiers jalons de cette idée : le denim civilisé, poli, intégré dans une logique de tenue plutôt que de vêtement de travail. Mais à l’époque, il ne s’agissait pas de style — plutôt d’habitude, de respectabilité, de “faire propre”. Là où je rêvais d’un pont entre le tailleur et le denim, eux pratiquaient, sans en avoir conscience, une version naïve et touchante de cette rencontre.

Au fond, je crois que c’est de là que vient mon attachement à cette idée. J’aime mon pantalon à pli, taillé dans la même coupe que mes pantalons de flanelle, mais confectionné dans un denim japonais dense et souple, au bleu profond. Simple, efficace, polyvalent. Il résume à lui seul ce que j’aime dans le vêtement : la justesse, la continuité du geste, la discrétion du style. Ni vraiment jean, ni vraiment pantalon habillé, il se glisse partout sans jamais jurer. Il a ce quelque chose de discrètement habillé, ou peut-être discrètement décontracté — c’est selon le regard. Il accompagne sans imposer, structure sans contraindre. Bref, il incarne cet équilibre que je cherche depuis longtemps : un vêtement sincère, à la fois ancré dans le quotidien et fidèle à une idée d’élégance.

Bonne réflexion, belle semaine, Julien Scavini

Le style français, l’idée de 2025

Vous le savez, la question de la recherche du style français me passionne depuis les débuts de ce blog. Je vous en ai parlé maintes fois, parfois en prenant Arnys pour exemple, parfois en tentant d’en dépasser l’esthétique. En 2025, alors que le vestiaire masculin oscille entre performance technique et nostalgie patrimoniale, je m’amuse toujours à y réfléchir. Tout en étant peut-être à peu près sûr qu’au fond, il n’existe plus vraiment de style national, tout étant fondu dans une grande internationale stylistique. Cette question d’un style français hypothétique m’était sortie de l’esprit. Je le trouvais… introuvable.

D’autant plus que la pratique – difficile – du prêt-à-porter m’a éloigné de cette réflexion théorique. Développer des modèles, les produire, les distribuer, les solder est incroyablement chronophage et énergivore. Toutefois, cette pratique pousse aussi à observer les confrères et concurrents : coupes en vogue, matières privilégiées, palettes de couleurs, etc. À force de regarder, un jour, plus qu’un autre, j’ai mieux ouvert les yeux. Je m’amusais intérieurement de cette forme de découverte. Le style français, mais c’est bien sûr ! Eurêka. Alors qu’il était devant moi depuis une décennie. Une décennie à ne voir que ça, à longueur de journée, dans ma boutique, sur les trottoirs, dans le métro.

Je précise toutefois que j’ai eu du mal à bien ouvrir les yeux, car dans le costume, on finit par ne voir que le costume, comme alpha et oméga du style masculin. Ce style français, si commun, si présent, comment le caractériser alors ? Je vous déroule mes critères :

  • La coupe est proche du corps. Autrement dit : slim ou semi-slim.
  • Les proportions des détails sont invariablement chiches, voire pingres. Autrement dit : minimalistes. Minables dirait un ami.
  • Les matières sont majoritairement naturelles. Le coton est surreprésenté. La laine est vaguement présente, mais elle coûte cher, alors une laine qui gratte d’origine portugaise suffit.
  • La palette de couleurs est trendy sans jamais être saturée.
  • L’esthétique se veut BCBG tout en revendiquant presque celle de l’artisan couvreur.

Une fois ces critères distillés, vous avez peut-être du mal à visualiser le résultat. Je vais vous aider. Imaginez un jeune homme entre 30 et 40 ans, plutôt urbain. Il travaille comme juriste à la Macif. Ou chef de produit dans une start-up d’applis. Ou ingénieur chez SNCF Réseau. Ou technico-commercial chez Keolis. Ou banquier dans une agence de la BNP. Ou caviste chez Nicolas. Bref, il a fait quelques études et occupe un poste situé à une certaine altitude de l’ascenseur social. Que porte-t-il ce mardi matin ? Je citerai toujours trois marques pour rester neutre et vous ouvrir le champ de l’imaginaire :

  1. Une chemise en petit oxford rayé, un coton pas très épais. Le col est ridiculement petit, minuscule, pour faire plus moderne, comme les poignets. Une poche de poitrine existe, mais si petite aussi qu’elle en devient risible. Cette chemise n’a pas été repassée — très important. D’où vient-elle ? Peut-être Monoprix, peut-être Faguo, peut-être Figaret.
  2. Un chino, là encore en coton pas très épais, couleur beige. Sans pli marqué au fer. La ligne est très svelte sur la jambe, soulignant le postérieur rebondi que madame ou monsieur aime voir, et surtout sans excédent de tissu derrière la cuisse ! Ouverture en bas : entre 17 et 18 cm. Peut-être qu’un bouton coloré égaye la poche arrière, détail très important pour le styliste à l’origine du modèle. D’où vient-il ? Peut-être du Pantalon, peut-être de El Ganso, peut-être de Balibaris.
  3. Pour les souliers, trois possibilités. Soit une paire d’Adidas Stan Smith ou une copie quelconque, elles sont si nombreuses. Détail important : elles sont sales et bien fatiguées. Soit une petite basket basse avec un bouton en bois sur le côté, de chez Faguo. Soit une chaussure en cuir (type derby surtout), du genre de chez Bobbies.
  4. Comme il ne fait pas très chaud, il porte un pull-over en laine bouillie à col rond, d’une couleur indéfinie. Peut-être de chez Hast, peut-être de chez Monoprix, peut-être de chez Devred.
  5. Et comme il lui faut une veste pour ranger son téléphone et paraître plus sérieux devant ses clients et prospects, il a choisi une veste de travail, aussi appelée workjacket, en laine qui gratte bien. Peut-être de chez La Redoute, peut-être de chez Hast, peut-être de chez Octobre.

Je pense qu’avec cette description, vous situerez très aisément et très spontanément ce qu’est ce style français, si commun, si présent. Et vous allez sourire, j’en suis sûr. C’est un peu le but de mon article.

Qu’en ressort-il ? Une certaine idée du style preppy américain, mais savamment retravaillé à la sauce nantaise. Aussi appelée sauce lyonnaise, aussi appelée sauce parisienne.

Vous allez trouver que j’insiste trop sur le côté froissé ou sale. Mais ces aspects sont consubstantiels à ce style que je cherche à décrire. Tout comme le côté très chiche des lignes générales et particulières. Ils sont incontournables pour que le tableau soit juste. En aucun cas je ne pourrais dresser ce tableau amusé en ajoutant un chino lourd au pli repassé de chez Cavour, une chemise impeccable au grand col Anglo-Italian, ou encore une maille de belle qualité Rubato. Pas plus que je ne pourrais glisser à l’intérieur un petit logo Polo Ralph Lauren, sauf s’il s’agit d’un polo, et encore. Trop statutaire.

Ce style que j’expose, fruit du mélange des marques précitées, est incroyablement national. C’est ici qu’il s’admire. En particulier cette workjacket que les Anglo-Saxons nomment chore-jacket et qui, malgré les présentations de Permanent Style, ne trouve aucun écho ailleurs. C’est un style qui se veut chic, qui se veut habillé. Mais à l’œil averti, il ne fait pas vraiment chic, et fait souvent un peu piteux, la faute à un tissu peu flatteur et à des dimensions trop chiches. Toutefois, qu’on ne s’y méprenne pas un instant : je ne cherche pas à faire le méchant ou le rageur.

C’est juste qu’à un moment donné, j’ai trouvé incroyable que toutes ces marques proposent exactement la même esthétique, avec les mêmes matières. Je me suis dit : cela fait sens. Elles sont interchangeables. Elles proposent toutes la même chose. Avec une gamme de prix allant de « pas trop cher » à vaguement « premium ».

Il existe deux raisons à ce style français :

  1. La recherche légitime d’une esthétique du quotidien facile, sans fer à repasser, qui ne tombe pas dans le sportswear, qui cherche à s’éloigner du jean, du jogging, du trop négligé. Pour, comme je le disais au début, pouvoir convenir à la fois à la sortie de la messe, au jour de marché, au rendez-vous client.
  2. La recherche légitime d’une esthétique qui ne coûte pas cher. Et là, je ne jette vraiment pas la pierre. Car j’aime la politique, et j’ai pleinement conscience d’une chose qui m’attriste : les Français n’ont pas un rond dans leur fond de poche. Surtout ce trentenaire citadin qui plafonne vite dans l’échelle des salaires et doit s’occuper vaillamment de ses jeunes enfants. (Il y a un peu de caricature dans mon propos, je le sais. Mais tout de même.) Cela explique le côté avachi et fatigué des pièces décrites, tout comme la médiocrité des tissus évoqués.

Lorsque vous recoupez mes différents critères et arguments, vous verrez que tout cela fait sens. Sinon, vous pouvez me contredire : la démocratie, c’est le droit d’avoir tort.

J’ajouterai volontiers, pour être complet, des sous-thèmes plus philosophiques à mes points 1 et 2 ci-dessus.

  1. À la recherche légitime d’un vestiaire facile se double l’absolue nécessité de ne pas paraître trop riche. Surtout pas. Cette penderie décrite n’est signifiante que d’elle-même. Certes, elle se reconnaît et se décrypte, ce que je fais. Mais en aucun cas, elle n’est un signe extérieur de richesse. C’est presque Ralph Lauren, et surtout pas en même temps. Cette allure se veut la plus simple possible, presque ouvrière. Tout l’inverse de celui qui s’habille chez (le vraiment incroyable en prix bas) Suit Supply, et qui veut montrer son envie d’ascension sociale, qui veut faire croire qu’il fait partie des happy few qui s’habillent chez Cucinelli ou Loro Piana. Cette allure française se veut… comment dire… insignifiante ? C’est édifiant, mais ça ne m’étonne guère. On a du mal à se donner de la grandeur maintenant. Puis-je, en partant du vêtement, aller jusqu’à de tels développements ? Je me le demande.
  2. Développement du point 2, et corollaire du précédent également : cette recherche esthétique « qui ne coûte pas cher » se double d’un goût très français pour la moindre dépense vestimentaire. Je vois des clients argentés qui ostensiblement font le choix du « pas trop cher ». Comme mon aimable client de l’autre jour, qui au lieu de s’offrir un tricot en cachemire Johnston of Elgin ou Moorer, voire Bompard, a choisi un tricot en cachemire Falconeri. C’est si parlant.

Ce goût français, résultant 1) d’une volonté de simplicité, 2) d’un porte-monnaie contraint, 3) d’une orientation culturelle pour le moins-disant, se lit dans le tissu commercial. Êtes-vous capable de trouver dans votre ville — Bayonne, Rennes, Limoges ou Cherbourg — une belle boutique très achalandée en produits de qualité, anglais ou italiens, qui valent cher ? Pourquoi Drake’s n’a-t-il jamais ouvert de boutique à Paris ? Pourquoi même, d’ailleurs, Drake’s n’a-t-il aucun revendeur multimarques ici ? Et, à l’inverse, pourquoi Paris est-elle un eldorado pour Suit Supply, qui y multiplie les implantations ? Dans les villes que je viens de citer, trouvez un polo Gran Sasso ou un pull Smedley.

Des questions qui, comme vous le voyez, dépassent le style et touchent en réalité à l’économie, presque à la politique. Je me suis beaucoup amusé à essayer de vous expliquer ce style français que je semble voir. Et vous? Les arguments que j’avance font-ils sens aussi à vos yeux?

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

L’uniforme asymétrique de la United States Space Force

Alors que j’écrivais un article sur l’uniforme des pilotes de ligne (à paraitre dans Airways Magazine), je tombais sur une tenue particulièrement intéressante, ou amusante, c’est selon. Il s’agit de l’uniforme de la jeune United States Space Force, créée en 2019. Elle ne pouvait se contenter d’un simple uniforme hérité de l’Air Force, elle devait marquer sa singularité. Quoi de mieux, pour se distinguer, qu’un vêtement de parade à boutonnage asymétrique d’un large pan croisé obliquement sur la poitrine ? Quelle définition. Voyez plutôt :

Très intéressante n’est-ce pas? Cette oblique surprend l’œil moderne, habitué à la verticalité sobre des chemises et vestes. D’autant plus que une telle oblique n’est pas facile à patronner. Sur un homme, c’est déjà coton, sur une femme avec le développement de la poitrine, ça devient une gageure. Pourtant, elle s’inscrit dans une longue tradition, celle du dolman. Dès le XVIIIᵉ siècle, la cavalerie hongroise arbore le porte : une veste ajustée, couverte de brandebourgs et de tresses. Les hussards en France popularisent cette allure flamboyante : le torse barré, la silhouette nerveuse, la martialité transformée en spectacle. Voyez les deux exemples dans l’ordre, le premier s’arrêtant à la taille, le second avec de petites basques emboitant les hanches :

De Vienne à Paris, de Varsovie à Saint-Pétersbourg, toutes les armées continentales copient ce modèle. Les uhlans prussiens, les lanciers français ou autrichiens, puis les chasseurs de toutes sortes adoptent des coupes similaires. Ce torse rehaussé d’un large V est signe de dynamisme, de singularité et, disons-le, de panache. Toutefois là, rien d’asymétrique. Bien au contraire. L’ouverture est au centre, les pans se chevauchent d’ailleurs très peu (on dit qu’il n’y a pas de croisure) et les brandebourgs cherchent la symétrie parfaite.

C’est que l’asymétrie dans le vêtement est très très rare. Deux exemples me viennent en tête. Le premier est hors sujet ici, il s’agit des robes asiatiques pour hommes, types tuniques d’Empereurs et de mandarins, voyez plutôt ce sublime exemple chinois, autour de 1800 :

Le second exemple est plus intéressant, plus proche, et plus utile à ma démonstration. Il s’agit du dolman porté par les grooms et chasseurs d’hôtel dans les années 20 et 30. Comme on peut le voir sur cette excellente reproduction dans le film de Wes Anderson, Grand Budapest Hotel :

Là, on trouve une asymétrie de boutonnage, avec un pan chevauchant largement l’autre pour se boutonner, à la manière d’une veste croisée, assez loin sur le pan droit. C’est beau. On en connait un autre, c’est Spirou, dont la première version en 1938 figurait un dolman à grand V boutonné.

Ce grand V boutonné symétrique mais à fermeture asymétrique a inspiré Hollywood. Les costumiers des séries de science-fiction des années 60 cherchent à imaginer l’uniforme de l’homme du futur. Or, quel vocabulaire emprunter, sinon celui déjà chargé de symboles ? Dans Star Trek, la série originale, ce système de croisure décalée tape dans l’œil des costumiers. Mais pour alléger la veste, la rendre plus minimaliste et éviter de leur donner une allure de groom et de hussard hongrois, exit les boutons. Une agrafe, sorte de fibule new-age est simplement rajoutée à cheval sur l’épaule. Ça ne manque pas d’allure. Mais c’est plutôt années 1970 que 2070 au final non?

Un truc stylistique qui sera repris dans Star Wars ainsi que dans Battlestar Galactica pour donner un air de discipline martiale ou pour signaler l’ordre hiérarchique et la solennité militaire.

On voit alors la boucle se refermer : le dolman hongrois inspire l’Europe, qui inspire Hollywood, qui inspire aujourd’hui la Space Force américaine. L’histoire du vêtement militaire est rarement linéaire : elle procède par citations, réinterprétations, réemplois. Dans l’espace, on recycle le XIXᵉ siècle pour inventer le XXIIᵉ. L’armée de l’espace ne pouvait s’habiller comme de simples terriens. Il lui fallait une singularité iconique, presque théâtrale, propre à graver dans l’imaginaire collectif son existence toute neuve. C’est toutefois signalons le un prototype. Une sorte de compromis entre le dolman du hussard et le costume d’officier klingon.

Dans cinquante ans, peut-être jugera-t-on cet uniforme comme une réussite symbolique, capable d’incarner l’entrée de l’humanité dans l’ère extra-atmosphérique. Ou peut-être le rangera-t-on aux côtés des bizarreries vestimentaires que l’histoire militaire a produites en abondance : casques à crête trop lourds, pantalons garance, vareuses à boutons inutiles. Quoi qu’il en soit, l’affaire est claire : même au XXIᵉ siècle, l’uniforme militaire ne se contente pas de vêtir. Il convoque l’histoire, recycle l’imaginaire, raconte une épopée. La Space Force a choisi le biais. À nous de décider si ce biais est brillant… ou simplement bancal. J’attends de voir en France toutefois quelques études intéressantes, pour au moins avoir de quoi bavarder. Pas sûr qu’avec notre déficit abyssal et anxiogène nous soyons en capacité de le faire toutefois.

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

Style anglais, du tapage à assagir ?

Lorsque je pense style anglais, je ne pense pas immédiatement au costume. Je pense d’abord au style campagne chic, dont l’élément central est la veste en tweed à carreaux. C’est l’une des signatures les plus reconnaissables de l’élégance britannique : un mélange assumé d’excentricité et de tradition.

En France ou en Italie, le tweed évoque la discrétion : bruns, gris, verts sourds. On aime ce côté “naturellement raffiné”, texturé mais contenu, presque en sourdine. En Angleterre, c’est tout autre chose. Le tweed est historiquement un vêtement de campagne, pensé pour être robuste, fonctionnel, et… visible. Ces carreaux vifs – rouge, orange, bleu roi, fuchsia parfois – n’étaient pas un simple caprice esthétique. Ils identifiaient un clan, une région, une famille, et plus tard, servaient à se distinguer lors des parties de chasse.

Les tons sont inattendus : sauge, moutarde, framboise, turquoise. Ils se croisent dans la trame et s’opposent farouchement à la campagne anglaise elle-même : brume, landes, collines, chiens de chasse… Cette touche de couleur presque théâtrale tranche avec la grisaille et donne naissance à cette impression de “campagne chic”.

Ce qui est fascinant, c’est que les Anglais ne voient pas cela comme extravagant. Pour eux, c’est le prolongement naturel de leur rapport à la nature et à la tradition. Vu de l’extérieur, c’est presque un manifeste stylistique : porter le tweed chamarré, c’est afficher une décontraction élégante, une indifférence aux codes sobres du continent.

C’est aussi pourquoi, dans les liasses des drapiers comme Holland & Sherry, Moon, Lovat ou Porter & Harding, on retrouve toujours ces carreaux bigarrés. Ils incarnent un style qui ne cherche pas à séduire par la discrétion, mais à affirmer une personnalité, une appartenance, un goût de la couleur.

On pourrait dire que le tweed français ou italien est “civilisé”, presque urbain, tandis que le tweed anglais chamarré demeure profondément rural – aristocratique même – avec une pointe d’excentricité joyeuse.

Et cette veste n’est jamais seule. Dans le vestiaire anglais, elle s’accompagne de compagnons tout aussi caractéristiques. La chemise tattersall, avec ses carreaux discrets qui rappellent l’univers équestre et agricole, prolonge naturellement le motif du tweed. La cravate amusante, souvent décorée de petits motifs animaliers ou d’un motif club, ajoute une note de fantaisie assumée. Quant aux pantalons, ils se déclinent volontiers en velours côtelé épais ou en flanelle grise, matières robustes mais élégantes, parfaitement adaptées à la vie de campagne comme à une promenade en ville.

C’est cet assemblage, plus encore que chaque pièce isolée, qui crée le fameux “style campagne chic” : une silhouette rustique, colorée, mais traversée d’une élégance aristocratique qui reste proprement anglaise et que la marque Hackett incarnait merveilleusement il y a vingt ans.

Reste que, pour séduisant qu’il soit sur le papier – ou sur les landes du Yorkshire – cet assemblage peut vite tourner au costume folklorique. En Angleterre, il évoque la tradition, la chasse, la campagne aristocratique. Mais vu de l’extérieur, il frôle parfois la caricature. On pense immanquablement à Nigel Farage, à ses vestes de tweed un peu étriquées, ses pantalons de velours trop larges et ses cravates criardes, incarnation d’un certain provincialisme politique. Ou encore à ces gentlemen excentriques vus à à Ascot, qui assument fièrement une palette de couleurs improbable, avec le sourire d’un pays qui chérit son humour vestimentaire.

C’est charmant à observer, mais autrement plus ardu à porter pour un Français. Notre culture vestimentaire, façonnée par la recherche de l’équilibre et de la mesure, se heurte vite à ce trop-plein de motifs, de textures et de couleurs. Ce qui passe pour de la décontraction aristocratique à Londres peut aisément sembler “lourdingue” à Paris.

Heureusement, il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’au bout de cette excentricité pour apprécier et porter ces vestes chamarrées. Car si l’on s’en tient à la tradition la plus stricte, on se retrouve vite enfermé dans une panoplie presque dandyesque : pantalon de velours rouge cramoisi ou jaune poussin, cravate à motifs saugrenus, chemise à carreaux voyants… L’ensemble devient vite tapageur, apprêté, et finit par sembler plus précieux que naturel. Et puis surtout, on devient dans la rue un sujet de rigolade. Difficile !

Or, la force de ces vestes réside précisément dans leur vitalité et leur caractère. Inutile de les noyer sous une avalanche de pièces tout aussi chargées : il est tout à fait possible de les mettre en valeur avec plus de simplicité. En allégeant l’ensemble, on conserve le charme du tweed chamarré, mais sans tomber dans la caricature.

C’est précisément ce que certains observateurs du style britannique, comme Simon Crompton (de Permanent Style), ont compris. Conscient du risque de tomber dans la panoplie “campagne de chasse”, il choisit souvent de neutraliser la veste en l’associant à un vêtement simple, presque banal : un jean brut. Ce contraste volontaire permet de casser l’aspect trop apprêté de la tenue, et de replacer le tweed chamarré dans un cadre plus quotidien, plus urbain aussi.

Ce type d’approche ouvre la voie à une manière contemporaine d’apprivoiser ces vestes. On conserve ainsi leur éclat et leur personnalité, tout en évitant le côté tapageur. Dans le même esprit, un pantalon de velours côtelé épais dans une teinte neutre – blanc cassé ou ivoire – permet également d’alléger l’ensemble. On reste dans un registre rustique, cohérent avec le tweed, mais sans tomber dans l’exubérance colorée. L’effet est lumineux, élégant, et donne à la veste chamarrée l’espace nécessaire pour s’exprimer sans être concurrencée. Autre possibilité, sélectionner un pantalon rappelant les tons de la veste, mais dans une palette non saturée, de couleurs douces, voir image ci-dessous. Ces choix – jean brut, velours neutre, flanelle sobre – montrent qu’il est possible de porter des vestes aux carreaux voyants sans verser dans la panoplie caricaturale. Tout l’art consiste à équilibrer l’excentricité anglaise avec une certaine retenue italienne : un dialogue entre fantaisie et mesure, qui rend le tweed chamarré non seulement regardable, mais véritablement portable.

Trouver le bon équilibre relève presque du chemin de crête. Trop de fidélité à la tradition, et la tenue bascule dans le déguisement : on se retrouve affublé d’un pantalon criard ou d’une cravate excentrique qui donnent à l’ensemble un air théâtral. Trop de sobriété, et la veste perd sa raison d’être, comme si l’on cherchait à la rendre inoffensive. L’enjeu est donc de trouver cette ligne fine où le tweed chamarré garde sa vitalité, son excentricité joyeuse, mais tempérée par des choix de pantalons, de chemises ou d’accessoires qui le rendent portable au quotidien. C’est là que réside tout l’art : préserver l’esprit anglais, sans tomber dans le piège du pastiche ni renoncer à la mesure italienne contemporaine.

Ralph Lauren n’est pas le seul à avoir compris cette nécessité d’adapter l’esprit anglais. Toute une génération de créateurs et de maisons s’est amusée à revisiter le tweed chamarré. Drake’s, par exemple, reste fidèle à un certain humour britannique mais dans des déclinaisons plus souples, portées avec des chemises en oxford ou des chinos sobres qui atténuent la flamboyance des carreaux. Hackett a essayé de proposer des vestes inspirées de la campagne mais pensées pour la ville, avec des motifs légèrement réduits et des harmonies plus subtiles, mais s’est peut-être perdue en route.

En Italie, des maisons comme Boglioli ou Caruso se sont emparées de ces codes pour les réinterpréter à leur manière : vestes déstructurées, couleurs plus feutrées, coupes légères. On est loin du rustique anglais originel, mais l’âme du tweed est encore là, transposée dans un langage méditerranéen plus raffiné. Cette évolution montre bien que le tweed chamarré, s’il reste enraciné dans une tradition rurale anglaise, peut aussi devenir un terrain de jeu stylistique universel. Il suffit d’ajuster la palette, la coupe, ou l’association pour transformer ce vêtement d’aristocrate campagnard en pièce désirable et portable.

En définitive, la veste en tweed chamarré reste l’un des emblèmes les plus attachants du style anglais : un mélange d’excentricité et de tradition, de fantaisie et d’aristocratie rurale. Vue de France, elle peut sembler lourde ou tapageuse, mais en l’associant avec simplicité – ou en choisissant des réinterprétations plus sobres à la manière de Ralph Lauren – elle devient une pièce pleine de caractère, facile à intégrer dans un vestiaire contemporain. Un rappel que l’élégance, parfois, se niche dans ce subtil équilibre entre audace et mesure.

Belle semaine, et belle rentrée. Julien Scavini

André Leon Talley

Je disais récemment à un jeune et néanmoins très remarquable client que s’il voulait aller loin dans sa partie – la décoration d’intérieurs – il lui fallait faire preuve d’une grande exigence pour sa penderie, autant que pour son art. Il réussit déjà très bien ce qui lui permet de commissionner de beaux vêtements assez régulièrement, et je tentais de lui faire sentir qu’il fallait aller plus loin. Qu’il ne pouvait plus essayer de faire passer des vessies pour des lanternes. Décodé : qu’il ne pouvait plus faire passer un chino fatigué, même repassé, pour une pantalon de qualité ; qu’il ne pouvait plus faire passer une veste vintage moche pour une veste remarquable ; qu’il ne pouvait plus faire passer une chemise Figaret pour un modèle Charvet.

Je tentais de lui expliquer que lorsque l’on veut être un grand dandy, il faut s’en donner les moyens. Car sinon – travers parisien que j’abhorre – cela donne irrémédiablement un style demi-monde assez pathétique. Je voyais récemment dans POINT DE VUE les photos d’une soirée smoking où l’un des invités s’était amusé à porter un chino vert acide avec une veste de smoking. Idée intéressante, si le pantalon avait été en laine superfine, et / ou si les souliers avaient été irréprochables : en l’occurrence des mocassins mous et décontractés en veau-velours, d’une autre teinte de vert. Bref cela était affreux. Dans le même almanach, un invité avec un papillon blanc sur un smoking… aussi affreux.

Avant de tenter des inventions stylistiques, il faut chercher à maitriser le code parfaitement. En l’occurrence pour revenir à cet article de POINT DE VUE, porter un smoking simple et parfait, c’est déjà parfait. Mais si l’on veut briser les codes, et cela peut-être très intéressant et percutant, alors il faut s’en donner les moyens, et être irréprochable. Un pantalon de couleur avec un smoking? Alors il doit être en laine superfine, car la laine fait plus beau, plus riche, que le coton qui fait après midi au supermarché. Avec ce pantalon de couleur, il faut un slippers d’opéra noir et bien brillant pour rappeler le contexte. Le papillon de couleur ou blanc sur un smoking noir? Aucun intérêt. Essayer de se donner du style avec un accessoire à trois sous, c’est comme peindre en blanc les flancs des pneus d’une Twingo pour donner l’impression d’une Rolls.

Bref, je tentais de lui dire qu’en aucun cas, si l’on a de grandes prétentions, en particulier dans le monde artistique et financier qui est le sien, il faut faire chiche, ou pire, se ridiculiser en reniant le beau. Le très beau. Qu’il fallait qu’il se donne une légitimité par son expression corporelle. Que la netteté de ses vêtements et leur qualité, devaient être un gage de sérieux professionnel. Qu’il pouvait faire le dandy autant qu’il voulait, mais qu’il fallait que ce soit un dandy de qualité. Avec des morceaux choisis. Pas subis.

Là dessus nous nous quittions. Je repensais à cette discussion… Je voulais trouver un exemple. Pierre-Antoine me l’a trouvé. André Leon Talley. Né en 1948, mort hélas trop tôt peut-être en 2022, on pourrait dire simplement qu’il était journaliste de mode chez Vogue. Ce serait réducteur. Il était tellement plus que cela. Un grand manitou francophile de la mode plutôt. Grand, dans tous les sens d’ailleurs. S’il avait fallu que je l’habille, je serais monté sur un escabeau.

Voilà l’exemple qui me manquait pour Alexandre. André Leon Talley, c’est l’exubérance absolue. Un homme toujours en fourrure, en cape, en kimono. Qui osait. Et avec des bijoux en plus, rendez-vous compte ! Jugez plutôt :

Mais dans cette image, il y a tout de mon argumentaire. Il y a de l’exubérance oui, mais tout est irréprochable. Ce smoking ne vient pas de chez Balthazar. Les slippers d’opéra, malgré leur dimension de péniches, sont la cerise sur le gâteau du goût. Quant à ce caftan, il est une création sur-mesure hallucinante. On est jamais un aussi beau dandy que lorsqu’on est un dandy qui sait et qui montre qu’il sait.

André Leon Talley aimait jouer les dandys. Mais il savait ce qu’était un bon et irréprochable vêtement. Voyez plutôt ce jeune homme qui savait déjà :

La silhouette en canotier est merveilleuse. J’ai envie de ce costume à carreaux, je vais y penser pour l’été prochain !

L’homme a par la suite prodigieusement grandi. En restant impeccable. J’imagine que son slippers à boucle de diamants a du être la pièce maitresse de la vente de ses effets personnels chez Sothebys.

Bras droit ou je ne sais quoi d’Anna Wintour, il savait porter le costume. A côté de bien d’autres curiosités de style (une infinité même) que je ne relaie pas dans cet article, voulant me concentrer sur la capacité d’André Leon Talley à savoir porter classique, à savoir ce qu’il convient de porter.

Des costumes réalisés en grande-mesure. Ici l’essayage d’un croisé en seersucker. Le col n’est pas réalisé encore :

J’ai trouvé cette photo prise à Paris très élégante aussi, avec un manteau un petit peu dandyesque et féminin, mais posé sur une croisé impeccable.

J’ai aussi trouvé cette image là, avec Christian Lacroix qui savait s’habiller alors. Quel magnifique polo-coat.

Voici pour ce petit article très illustré. Un exemple que l’on peut être un parfait dandy, mais savoir en même temps parfaitement ce que qualité veut dire. Et que l’on peut être un dandy exubérant et imparable si l’on sait ce que l’on porte !

Belle semaine, Julien Scavini

Les matelassages

Les vêtements matelassés sont devenus très courants. Mais je me souviens dans les années 2000 lorsque j’en cherchais, ils étaient presque introuvables. Seul Barbour faisait déjà sa veste Liddesdale, une merveille dont j’apprécie la légèreté. Le Chouan des Villes en son temps avait parlé de cette pièce simple et légère du vestiaire masculin dans son article Court éloge du husky.

Cette veste ainsi que la plupart de celles que l’on trouve sur le marché présentent un motif de matelassage auquel on s’est habitué, en losanges. Ou plutôt en carré disposés en diagonale. Pourquoi un tel placement du matelassage? La raison est assez simple et très technique. Les tissus à matelasser sont placés dans un banc automatique qui matelasse en continu. Le « sandwich » avance, tendu entre deux rouleaux, l’un qui déroule, l’autre qui enroule. Au milieu du banc, des machines à coudres s’agitent en dessinant des zigzags alternant vers la droite ou vers la gauche, alors que le tissu déroule : ><><><><. Les machines vont de gauche à droite et de droite à gauche, pendant que le tissu avance. Il en résultat des zigzags qui se croisent et s’entrecroisent. Si les carrés étaient à l’horizontal, ce serait beaucoup plus long, il faudrait que le tissu s’arrête le temps de faire toute la largeur : —— . A l’inverse, pour les longueurs, le tissu pourrait avancer | | | | |. Mais il faudrait arrêter à chaque largeur -|-|-|-|-| Donc, la diagonale est préférée. Il faut aussi avoir à l’idée que ce n’est pas la même machine qui fait toute la diagonale. Non non, la course de la machine est réglée sur quelques losanges de large seulement, puis elle change de direction.

En plus, lorsque l’on matelasse, les couches réagissent entre elles et le réglage des machines doit être précis. Piquer sur les diagonales en même temps permet de plaquer le sandwich dans son biais.

Un autre motif de matelassage semble très à la mode en ce moment. Ce sont les japonnais et les coréens qui j’ai l’impression l’ont mis à la mode. Le matelassage en courbes. Là, les machines n’ont plus à piquer des zigzags ><><><> mais en sinusoïdes. De longues courbes s’entrelacent ()()()()()(. Il est amusant de constater que pour les crédences des cuisines, les motifs similaires dits en lanterne sont aussi à la mode.

Il est très important de penser que pour arriver à ces résultats, il faut simplement être un bon régleur de machine et qu’il faut apprécier la géométrie mathématique. Il faut jouer entre l’avance du tissu et le défilement horizontal des machines à coudre. Comme dans une imprimante en fait. L’alliance des deux mouvements par un jeu géométrique crée la forme. Pour des carrés diagonales, la machine va de gauche à droite avec linéarité, pour des courbes, elle va de gauche à droite à vitesse variable. En s’amusant un peu avec la programmation, il est même possible d’obtenir des amusements comme cela :

Toutefois, il n’en a pas toujours été ainsi. Le matelassage a toujours été utilisé pour solidariser entre elles des couches de tissus. Pour deux raisons : un, rendre le sandwich de matières plus isolant et deux, pour rigidifier le sandwich. Deux ou plusieurs tissus matelassés entre eux deviennent un nouveau tissu qui a naturellement de la rigidité.

Le pourpoint de Charles de Blois datant de la fin du XIVéme siècle est un bel exemple de matelassage. Réalisé à la main bien sûr, la machine n’existant pas à l’époque, ses lignes de coutures permettent de donner un galbe caractéristique aux différentes parties, qui acquièrent de la tenue. Le matelassage en plus des deux caractéristiques évoquées plus haut permet aussi de renforcer le tissu au percement et de donner un aspect molletonné, ce qui est utile sous une armure. C’est d’ailleurs pour cela aussi que les tapis qui se positionnent entre le cheval et la selle sont matelassés. Cela crée un petit coussin.

Sur un habit du XIXème siècle que j’avais restauré pour le compte d’un client, j’avais aussi pu admirer le matelassage intérieur, sur les doublures, en particulier au niveau du buste avant. La doublure était prise en sandwich avec les entoilages, si bien que le plastron, c’est à dire l’entoilage de la poitrine était particulièrement rigide et donnait à la queue-de-pie en question un aspect pigeonnant caractéristique. La porter, c’était porter une armure. De l’extérieur, rien ne paraissait. Mais dedans, quelle gaine rigide ! Les lignes de matelassage n’étaient absolument pas régulières. Elles suivaient les lignes de force et épousaient le courbes du patronage. Elles étaient faites sur le vêtement. Ce n’était pas un tissu pré-matelassé.

Autre exemple d’un matelassage artisanal, suivant un tracé défini pour un vêtement. La doublure intérieur du manteau de cérémonie de Lincoln, par la tristement défunte marque Brooks Brothers. Le matelassage de la doublure avec une ouatine donne du relief. C’est si joli. On peut tout faire en plus.

Mais revenons au matelassage mécanique. On ne matelasse pas seulement pour emprisonner sous un tissu un autre tissu plus ouaté. On matelasse aussi pour créer des chambres creuses dans lesquelles placer quelque chose. Comme du duvet de canard. Alors, le matelassage est horizontal, pour emprisonner le duvet dans des étages. A la façon de bibendum. Si l’on matelassait à la verticale, le duvet se retrouverait par gravité en bas du vêtement. Donc, non, il faut garder à chaque étage le duvet, horizontalement. On parle alors plutôt de rembourrage que de matelassage. Le matelassage horizontal est assez à la mode, pour son aspect épuré et moderne, là où le matelasse losange fait bien plus british et traditionnel.

Mais puisque je parle du matelassage vertical, finissons avec. Il est possible en effet de matelasser verticalement, seulement. Sans effet diagonale. Cela se fait beaucoup dans l’automobile ancienne, où le matelassage vertical est synonyme de vitesse.

Arnys avait vu ce détail quand la gamme de sacs de voyage était sortie. Le matelassage vertical distillait cette idée de vitesse et de belle voiture :

Mais le matelassage vertical, c’est aussi une tout autre référence. Un pays s’était fait une spécialité du matelasse vertical : les soviets. Voyez ces quelques exemples d’uniformes militaires soviétiques. Évidemment, c’est un peu moins glamour.

Chinois et coréens du Nord ont aussi eu matelassé leurs uniformes à la verticale :

Mais enfin vous préférerez revenir à Arnys je pense. Voyez cette veste inspirée de l’Asie, à matelassage vertical. Une trouvaille pas facile à mettre :

Jean Grimbert avait aussi dessiné ce grand manteau assez incroyable, avec le sac d’ailleurs :

Ce matelassage vertical, je suis sûr qu’il fut employé également en Chine Ancienne. Je suis persuadé d’avoir vu des gilets matelassés verticalement pour accompagner la robe traditionnelle des mandarins. J’avais dessiné cela, mais à cette heure de la journée, je ne retrouve plus mes références. Enfin, avec un bon dessin, vous comprendrez. En tout cas, il est amusant de constater que derrière un sens de matelassage, il existe des significations et des nationalismes enfouis.

Belle et bonne semaine. Julien Scavini

Funérailles papales

Partie I

Vous allez finir par croire que j’ai une obsession morbide pour les enterrements avec ce nouvel article sur les funérailles du Pape François. C’est qu’à vrai dire, un tel évènement permet de jauger de la rigueur esthétique de nos contemporains. Un effort est-il fait pour un si grand évènement ou bien, cet évènement comme beaucoup d’autres, est-il dilué dans la mollesse confortable qui caractérise le progrès ? Telle est la question à laquelle en effet j’ai pu répondre déjà sur ce blog. Entre les funérailles d’une star française édifiantes et les funérailles d’une Prince Consort promettant du beau.

Le Pape François né Jorge Mario Bergoglio en Argentine, décédait à 88 ans au Vatican à Pâques. Comme il était considéré comme une sorte de star de Rock’n’Roll, c’était l’occasion rêvée de se montrer. A l’inverse, pour Benoît XVI qui était considéré comme une sorte de gargouille moyenâgeuse, ce fut service minimum et Emmanuel Macron ne se déplaça pas par exemple. Seul le Ministre de l’Intérieur y alla, ce qui fut qualifié ainsi : « C’est le niveau normal de représentation pour un gros évènement au Vatican« . Cela m’amuse donc beaucoup de constater que le niveau « normal » puisse bouger comme les marées. Quand au terme « gros » je le trouve d’une laideur indicible pour qualifier pareille circonstance. Bref…

Je remarque pour commencer les 14 porteurs du cercueil. Je n’aimerais pas être à leur place, ce train doit être aussi lourd que deux mille ans de Chrétienté ! Je les pensais habillés d’un frac, mais en fait non, il s’agit d’une sorte de jaquette à bas carré et à profond revers châle. Une sorte de tunique qu’un chef d’orchestre pourrait porter. Le papillon blanc et la présence d’un gilet en coton semble attester d’une parenté avec la queue-de-pie. Tout en faisant un peu moderne / protestant je trouve. Nikolaus Harnoncourt aurait pu s’habiller ainsi pour diriger du Bach. Quant à la couleur, elle semble indéfinissable. Elle n’est pas noire, non !

Cette photo faisant confrontation avec un huissier – lui en queue-de-pie – on peut clairement voir ce côté légèrement violet. Toutefois, je crois qu’il était de tradition en France il y a plusieurs siècles de porter le deuil en violet ou en pourpre, alors au fond pourquoi pas. Michel Pastoureau aussi parle du noir pour le deuil comme un concept tardif. Intéressante idée que de rompre ce noir si conventionnel tout en restant dans une sobriété de bon aloi.

Je continue sur les membres du personnel du Vatican et m’attardant sur cette tenue d’huissier que l’on voit à droite de la photo ci dessus. Comme l’évènement se déroule de jour, l’huissier ne porte pas avec sa queue-de-pie un gilet de coton blanc, mais un gilet noir. Détail important qui fait sens. Jacques Chirac en 1996 avait su faire cette distinction très distinguée lorsqu’il avait rencontré Jean-Paul II. Avec le collier qui va bien, ça, c’était la classe internationale ! Le signe d’un grand respect des choses. Si on peut avec amusement s’interroger sur son placement politique à droite, là, nul doute qu’il est le chef des conservateurs !

Mais revenons sur ces huissiers du Vatican en queue-de-pie. Admirez ci-dessous une telle mise portée par le prince de Windisch-Graetz, gentilhomme de sa sainteté. Les armes du Vatican sont suspendus à une bélière à multiples branches sertie de camées, ça ne manque pas d’allure. On dirait le collier de Marie Antoinette ! Les huissiers à la chaîne en France porte la chaîne par dessus la veste, eux la porte sous. Elle est plus courte toutefois. L’écharpe en moire noire donne une allure impeccable. Quel ordre, quelle décoration porte-t-elle ? Peut-être chevalier grand-croix de l’ordre du Saint-Sépulcre. Il n’est pas sûr par ailleurs que les revers de la queue-de-pie soit en satin (ou en faille). Pas de brillance. Pourquoi pas au fond, si elle est destinée uniquement à être portée de jour. Cela fait assez sens aussi.

Pour finir ce premier volet, je voudrais vous montrer mon héros. Lui, c’est le taulier, pardonnez moi l’expression. Mais il a tout. L’allure et le physique. Il n’y a pas que les jeunes qui sont beaux. Et comme quoi, un habit un peu construit n’empêche finalement pas le confort. Cet autre gentilhomme du Pape est l’ambassadeur Alfredo Bastianelli. Il doit être un peu vaniteux, c’est sûr, mais à ce niveau là, ça devient une vertu ! Du grand art. Le pantalon reste plaqué sous le gilet, rien ne bouge, les lignes sont magnifiques. Quant au roulé du revers, il est d’une dignité sans pareille. Et vous voyez, s’il avait poussé le vice jusqu’à laisser 1cm de chemise dépasser en bas des manches, j’aurais dit que c’était trop ! Cela fait plaisir à voir !

Partie II

Reprenons donc le fil là où nous l’avons laissé. Il y avait donc beaucoup de monde à ces funérailles. Passons un peu en revue. Emmanuel Macron d’abord, qui portait le trois pièces noir, choix évident, simple et de très bon ton. Si je regrette les lignes chiches de ses costumes, notamment ces rabats de poches inclinées minuscules, il faut reconnaitre qu’ils tombent toujours très nettement. Cela doit être salué. Derrière, notre ministre de l’Intérieur et des Cultes, et nouveau président de parti a fait le choix d’un beau bleu marine y compris pour la cravate. Quant au ministre des Affaires Étrangères, je ne saurais dire si c’est un marine ou un gris foncé, il est souvent en gris ai-je noté. La cravate noire aurait peut-être était mieux? Je ne les attendais toutefois pas avec un brassard noir autour du biceps !

Le premier ministre britannique était aussi en noir. Noir c’est noir !

Tout comme Mikheil Kavelashvili, le président de la Géorgie.

Le prince Albert II avait choisi une tenue similaire. Quant à la princesse Charlène, elle porte la mantille avec une dévotion qui force le respect. J’ai un doute sur les lunettes de soleil. Elles semblent très portées. Des lunettes de soleil à un enterrement, c’est correct?

Le roi Carl XVI Gustaf et la reine Silvia ne peuvent pas faire mieux. J’aime beaucoup sa petite pochette.

Le prince héréditaire Alois de Liechtenstein et son épouse font aussi dans le traditionnel. Le gentilhomme du Pape à la ceinture de moire noire (le prince de Windisch-Graetz) fait un peu vieux de la vieille, il a un coffre que la queue-de-pie contient mal, elle semble bancale, mais il m’amuse beaucoup, il a de l’allure. Je m’interroge toutefois sur un décalage. Deux princes sont en présence face à l’ecclésiastique. L’un porte sa livrée (la queue-de-pie) et l’autre un simple costume. Le Vatican fait il passer une consigne demandant le costume simple? Dès lors, les gentilshommes ne font pas trop habillés? Ou les invités ne pourraient-ils pas être en jaquette noire? Remarquons le photographe en costume noir !

Et si l’on passait aux hommes en bleu ? Le prince héritier Haakon fait ce choix, accompagné et la princesse héritière Mette-Marit.

Tout comme le roi des belges. Ou est-ce un noir très lumineux? Je ne suis pas personnellement très convaincu par les revers en pointe de petite largeur.

Le grand-duc Henri et la grande-duchesse Maria Teresa. Son costume est beau, veste longue, revers placé bas, belle allure avec ces pochette bien disposée.

Revenons au noir. Volodomyr Zelensky va finir par être une icône de la mode inspirant Balenciaga et d’autres avec ses tenues militaro-civiles noires toutes plus inventives. Ce serait drôle si son pays et lui-même n’étaient pas si terriblement ciblés.

Toujours en noir, remarquons les présidents italiens et argentins. Au second rang, le roi Abdallah de Jordanie porte un beau bleu pétrole, moins « rouge » que le bleu marine à côté ou derrière. Le chancelier allemand a fait le choix du deux pièces noir, efficace.

Intéressons nous justement au prince William. Dans ce bleu si vif. Si vif. Je me garderais bien de commenter ou juger une figure disposant d’un tel pedigree. D’autant que le costume est très bien coupé et très beau. Impeccable même. Mais n’est-ce pas un peu bleu? Personne n’a dit que le bleu était interdit à des obsèques. Mais tout de même non?

Sur la proposition d’un lecteur, j’ai retrouvé la photo de Charles, alors prince, aux obsèques de Jean-Paul II. Croisé noir, impeccable. Pochette « funny ». Il a toujours fait ça. Je mourrais moi-même de posséder une pochette en soie noire à motifs de cravate. Il faudrait qu’on me l’offre et que je ne puisse pas refuser le cadeau ! Mais enfin, ça apporte un peu de fraicheur sur cette tenue austère.

Si l’on sort du bleu et du noir, qui y’-a-t-il? Le gris pardi. Comme le prince Emmanuel-Philibert de Savoie assis à côté du prince Charles de Bourbon des Deux-Siciles qui semble porter du noir. Ou du gris foncé? Ces lainages noirs super 150’s ou du même genre ne semblent jamais bien noirs. Il vaut mieux pour du noir trouver un drap anglais bien rustique et pas satiné du tout pour obtenir un noir profond.


En bleu avec cravate bleu, il y avait aussi Joe Biden dont on peut saluer la vaillance. Donald Trump ne l’avait pas emmené à bord d’Air Force One, la classe se perd…

Donald Trump justement, au premier rang des invités de marque, voulait que tout le monde le voit. Il avait choisi un bleu… bien bleu. Même William était battu. En revanche, intéressons nous à son voisin, le président finlandais Alexander Stubb. Col cut-away et belle cravate opulente noire, déjà de bons points. Gilet : impeccable. Revers en pointes plus généreux et mieux dessinés que le roi des belges, troisième bon point. Pochette bien disposée, parfaite. Mais… mais… poches plaquées sur la veste. Et veste un peu courte. Boutons de nacre qui font gris clair, non. Flûte, ça démarrait bien, comme une publicité Suit Supply.

Alors, tournons nous vers l’autre voisin de Donald Trump : vers le président estonien Alar Karis qui j’espère se barricade bien en ce moment de son voisin géographique. Voilà un beau costume trois pièces. Le revers est parfait, les proportions générales semblent bonnes. Cravate et pochette noires se répondent par leurs petits motifs discrets. C’est un sans faute. Enfin de l’élégance un peu recherchée et bien maitrisée. Un léger tapage par le cran en pointes et les petits motifs sans rien retirer à la rigueur de l’ensemble.

Mais il serait temps de conclure. Avec celui qu’un blogueur américain a désigné comme le mieux habillé de l’instant, le roi Felipe VI accompagné ici de la reine Letizia. Un costume que le blogueur a qualifié d’apothéose de l’understatement. Boutonnage placé un peu bas, revers généreux (bien qu’un peu haut), veste longue et pas étriquée, joli rabat de poche arrondi qui plaque bien, c’est royal. Vraiment

Il portait déjà la veille ce même costume pour les ultimes hommages, mais ses souliers étaient des mocassins à pompons. Une petite pochette eut été merveilleuse, mais enfin, rien n’est jamais parfait. Toutefois, ça, c’est un exemple d’allure !

Nous sommes arrivés au bout de ce petit panorama général de quelques « grands » de ce monde rassemblés autour de la dépouille du pape François. Un panorama élégant, sobre et intéressant dans sa sobre variété.

Belle semaine, Julien Scavini

PS : il est une chose vraiment laide et qui me choque, c’est ça : un affreux pickup américain… Mais où diable sont parties les notions d’élégance et d’amour propre? Quand on met des gardes-suisse habillés en pourpoint moyenâgeux et qu’on se montre tatillon sur le métrage de dentelle dans les soutanes, on trouve quatre chevaux noirs et on ressort un vrai corbillard garni de velours. Un corbillard à moteur, ça devrait être in-ter-dit !

Visite de l’Empereur

Je m’étais bien amusé à parler du dîner d’État donné à Versailles par la France en l’honneur du Roi Charles. Cela a visiblement donné à quelques adorables lecteurs l’idée de me demander le commentaire du dîner d’État offert par le Royaume-Uni en l’honneur de l’Empereur du Japon. Le Roi Charles a accueilli son hôte avec un plaisir non dissimulé. Comme il aurait accueilli un membre de sa famille a communiqué le Palais. Les deux hommes se connaissent de longue date malgré une dizaine d’année de différence. L’héritier du trône du Chrysanthème avait passé quelques temps pour ses études en Angleterre, et il fut invité plusieurs fois à Balmoral à taquiner le goujon avec le Prince-de-Galles. J’ai lu qu’il était fort anglophile. Vous me direz, il serait en France qu’on dirait qu’il est francophile.

Commençons par le commencement. L’Empereur du Japon et son épouse l’Impératrice quitte le Japon.

Remarquons sur son costume deux boutons de veste relativement rapprochés et un V assez profond, mettant en valeur la cravate. Cravate dont on pourra légitimement dire qu’elle n’est pas idéale. Trop claire, elle fait peut-être écho à la toilette de son épouse, mais fait trop peu de contraste avec son costume sombre. Je crois beaucoup au contraste pour donner du relief à une tenue. J’aime à me dire que le tissu du costume est un fin chevron bleu marine. Mais rien n’étaye cette idée. C’est juste une idée. Je remarque la toilette de madame. Un très élégant ensemble faisant écho aux plus grandes poteries britanniques, très collectionnées au Japon, les pâtes Jaspée de Wedgwood. (ma grande passion dévorante!)

Mais ne parlons pas que du dîner. Regardons la journée complète. Qui commence par une parade à cheval. Le couple Impérial réside à l’hôtel Claridges. C’est le Prince-de-Galles de maintenant, William, qui se présente vers midi au nom de son père pour les conduire à la parade.

Première chose que l’on découvre, c’est la jaquette. Le morning-coat est de sortie. Intéressant. William doit porter un pantalon, soit sans rayure, soit je pense plus probable, avec de très fines rayures invisibles dans ce cliché. L’Empereur a un pantalon plus marqué, et une pochette, c’est un bien, tant elle manquait sur la photo précédente.

Au lieu dit de la parade, le Roi arrive. Il a sorti sa jaquette de mariage, noire et gansée. Son gilet gris calcaire (c’est à dire vaguement teinté de beige) présente le slip blanc qu’il affectionne. Le pantalon présente des raies subtiles mais bien présentes. La cravate est fine (vaguement vieux rose ou est-ce les lueurs ambiantes?) et piquée d’une perle. La pochette semble bien rose, en soie. Les ceintures rayées des officiers sont sublimes. Que de couleurs !

Le secrétaire d’État aux Affaires étrangères James Cleverly, le Premier Ministre et Lord Cameron arrivent. En jaquettes. Ici aux dîners d’État, on croirait presque que les hôtes ont trouvé difficile d’aller se changer avant d’aller à l’Élysée. Rishi Sunak aime trop le slim que l’on remarque aux petits revers, au petit col de chemise et à ses costumes en général. Et cette cravate bleue, beurk. Sa pochette droite est distinguée en revanche. La jaquette de James Cleverly semble assez impeccable, avec un pantalon qui monte bien haut. Et sa cravate présente un grain intéressant. Quant au col de la chemise, quelle merveille. Je ne suis pas sûr que David Cameron puisse fermer sa jaquette sienne en revanche.

L’Empereur arrive et tout le monde se congratule sous un pavillon de toile, dressé pour protéger du soleil. Il faisait apparemment 30°c à Londres ce jour là. Que voilà une élégante photo. Même la Bentley floue à l’arrière blanc est distinctive. Fleurs, belles toilettes, bonnes mines, sourires. On aurait bien besoin de cela ici aussi !

Pour marquer le coup, quelques élégants hussards tirent au canon. Y’a plus que les anglais pour coudre des brandebourgs comme ça!

Charles laisse sa jaquette ouverte, c’est une façon de faire aussi acceptable que de la fermer, comme l’Empereur. Charles a opté pour le haut-de-forme, un brin désuet, d’ailleurs l’Empereur n’en a pas. Empereur qui pourrait demander à son tailleur un peu moins de longueur de pantalon.

L’Empereur décidément aime les cravates claires. Le problème comme je le disais plus haut, c’est le manque de contraste révélé en photo. Sa pochette est divine. Belles têtes de manches. Et boutonnage miroir devant. Aussi appelé boutonnage jumelle. Le tissu de sa jaquette est un brin trop lisse, trop moderne, et il prend la lumière en satinant. Il ressort bleu dès lors. Pour chercher des poils aux œufs, je dirais que la taille de la jaquette est un peu haute, un boutonnage un peu plus bas ne serait pas plus mal pour mettre en valeur son gilet croisé bleu ciel. Pour autant, qu’on ne se méprenne pas. Mon avis sur la tenue de l’Empereur est le suivant : irréprochable !

En lumière moins crue, on voit que le drap est bien anthracite, mais pas totalement noir comparé au Roi. Dans ce cliché de la calèche, je découvre pour la première fois que le slip du gilet du Roi est assez large en fait. Ce n’est pas seulement un petit passepoil cousu au bord, mais de larges bandes blanches. Intéressant pour moi. Comme cette ganse autour du revers… pour obtenir ces pointes, il faut avoir l’aiguille fine..!

A la suite de la parade et d’un joli déplacement jusqu’au palais de Buckingham en landau, et après un rapide « lunch », le Roi et l’Empereur ont eu l’occasion de contempler quelques chefs d’œuvres des collections royales. Ils ont parcouru cartes, lettres, photographies et même la thèse universitaire de l’Empereur. Charles possède en effet un exemplaire de la recherche publiée par l’Empereur Naruhito sur l’histoire de la Tamise, qui fait partie de sa bibliothèque à Highgrove . L’ouvrage est signé par son auteur, connu à l’époque sous le nom de prince Hiro, qui l’avait offert au prince Charles peu après sa rédaction en 1989, alors qu’il était étudiant à l’université d’Oxford. Ils sont restés en jaquette. A l’arrière plan, on peut distinguer William, dans la cravate rouge corail se détache nettement sur fond de chemise bleu ciel à col blanc. Un assortiment de couleurs exquises.

Après une interruption des congratulations en fin d’après midi, les invités arrivent pour le dîner d’État. Alors là, changement d’habit. Là, c’est « white-tie », autrement dit dans la langue de Molière, cravate blanche, autrement dit, habit, autrement dit, queue-de-pie.

Il n’est alors pas encore Premier Ministre, mais candidat du Labour pour le poste, Sir Keir Starmer et sa femme Victoria. Le défaut très complexe de la queue-de-pie, c’est lorsque le corsage de celle-ci, c’est à dire la partie haute, ne couvre pas assez le haut du pantalon. Ou que le pantalon ne monte pas assez haut, car monsieur refuse les bretelles. Alors, ça ne marche pas bien. Erreur légèrement pardonnable, ce n’est pas si facile de bien faire. Par contre, mettre quelque chose dans sa poche de « falsard » un soir pareil, ça fait moche !

La secrétaire d’État Kemi Badenoch arrive avec son fiancé ou mari. C’est pas mal. De la tenue, une belle queue-de-pie. Remarquons que ces honorables membres des Cabinets ont eu le droit de venir en couple. A Versailles, que nenni, il fallait être seul. Diable quelle pingrerie.

Simon Case, haut fonctionnaire, en fait un peu trop avec sa canne. Il a opté pour des boutons métalliques plats sur le gilet et la veste. Curiosité possible. Au XIXème siècle, les boutons étaient parfois fantaisie aussi.

Petite digression sur le collier autour du cou. C’est ainsi que l’on met certaines grandes décorations en plus des petites sur le côté gauche. Notre actuel Ministre des Armées Sébastien Lecornu l’a fait ainsi récemment à Stockholm, rapporte Le Canard Enchainé. M. Macron lui a fait remarquer en rigolant « on dirait un sapin de Noël« , toujours d’après le Palmipède… bref.

D’autres invités. Le leader des sociaux-démocrates, Sir Ed Davey et son épouse. Flûte le gilet descend trop sous la queue-de-pie.

C’est un peu la même chose pour le Premier Ministre d’alors Rishi Sunak, qui a sélectionné un nœud papillon en soie et pas en coton, ivoire et pas blanc. Ce n’est pas aussi joli que les deux autres messieurs. A la droite du Premier Ministre, la queue-de-pie du monsieur qui m’est inconnu présente des boutons métalliques. Son col cassé et particulièrement haut, ce qui est vraiment très très bien !

Le couple Impérial du Japon et le couple royal se retrouve pour la traditionnelle photographie. Le gilet blanc de Charles est très court, comme faisait son père, ce qui est plus aisé pour caler pantalon et queue-de-pie. Je trouve ce détail intéressant. Il ne pousse pas en revanche le dandysme jusqu’à porter des opera-pump. Il faudrait par ailleurs que je me fasse expliquer un jour le pourquoi du comment du sens des écharpes. Tantôt à gauche, tantôt à droite, pourquoi? J’aime beaucoup la pochette de l’Empereur, en délicates petites pointes.

En 1971, le grand-père de l’actuel Empereur était aussi venu en visite officielle. Il s’agissait d’ Hirohito. Son pantalon cassait moins sur les souliers ! La réhabilitation de ce souverain fut bien singulière eu égard aux atrocités japonaises des années 30 et 40. On reconnaitra Charles en second plan avec probablement la même écharpe.

Il est enfin l’heure d’aller discourir. Et d’aller dîner. Le Prince Edward d’Édimbourg doit avoir un tailleur un peu vieux style. Je l’avais déjà remarqué à sa jaquette très très classique lors des funérailles de son père. Sa queue-de-pie a une forme très appuyée, courte et très comme ça : >< . Il parait par ailleurs que la Reine Camilla s’est très bien arrangée avec l’Impératrice, on les a entendu souvent « glousser » ai-je lu dans la presse britannique.

Mais oui ! Pardi, les boutons métalliques sur une queue-de-pie, c’est logique pour le personnel. Voilà deux majordomes dont l’uniforme confirme cette règle. Deux presque identiques sauf, leurs gilets, vaguement différents. Amusante diversité.

Durant le dîner, le Quartet du Royal College of Music et la harpiste du roi Mme Alis Huws jouaient. Sur les tables étaient disposées des coupes à pied pleines de pois de senteur, de pivoines et de roses. Roses provenant des jardins du palais de Buckingham et du château de Windsor. L’élégance est un tout. Pas qu’une affaire de vêtement ou de plat. C’est une osmose. A Versailles, les tables étaient-elles garnies de fleurs représentatives des régions de France?

Enfin, le plus important. Plus important que toutes ces jolies tenues. Mais enfin!!! Qu’ont-ils eu à dîner? Un menu écrit en français, si délicat leadership international :

  • Langoustines d’Écosse Sur Nid de Concombre et Mousse au Basilic, Élixir de Tomates
  • Délice de Turbot en Robe de Laitue, Sauce à l’Oseille, Panaché de Légumes d’Été & Pommes Elizabeth [des sortes de croquettes, ndlr]
  • Salade [Haricots verts et œufs de cailles, ndlr]
  • Bombe Glacé Melba

Avec les vins suivants, dont deux sur quatre de France :

  • Coates and Seely Brut Reserve NV
  • Kumeu River, Hunting Hill Chardonnay 2016
  • Château Angludet, Margaux 2014
  • Laurent Perrier Cuvée Rose NV

Quel plaisir donc. Quel délice. Rien que d’y penser, j’en ai l’eau à la bouche. J’espère que cette petite chronique mondaine aura régalé vos yeux. L’occasion de voir jaquette et queue-de-pie à l’œuvre.

A très bientôt. Julien Scavini.

Manteau à double fentes

Un manteau à double fentes. Voilà une curiosité n’est-ce pas? J’ai toujours eu à l’esprit cette figure de style tailleur grâce à une illustration de Laurence Fellows extraite d’Apparel Arts que voici :

J’ai collectionné ces fichiers numériques lorsque j’étais à l’école des tailleurs, en 2009-2010 environ. Et cette image m’avait marqué. Mais je manquais à l’époque de finesse pour remarquer que ce manteau bleu, superbe au demeurant, n’était pas pourvu de deux fentes, mais de deux soufflets sur les côtés. Une curiosité. Deux plis creux marqués d’une imposante mouche triangulaire à leurs naissances. Cela tout de même m’interrogeait. Curiosité.

Et puis récemment, mon regard a été attiré sur les manteaux de Brunello Cucinelli. Comme ce modèle en cachemire à 6900£. Un client le portait récemment et mon œil s’est posé sur ce détail lorsqu’il quittait ma boutique. Quelques jours plus tard, l’accompagnateur d’un client portait aussi un manteau – vintage sans marque cette fois – avec deux fentes. Décidément me dis-je…

Et comme si cela ne suffisait pas, en regardant vaguement Paramount Channel un soir (activité m’empêchant le plus souvent d’écrire Stiff Collar, on vieillit..!), je suis tombé sur le film Marathon Man de John Schlesinger, sorti en 1976. Lors d’une scène dans le Palais Royal à Paris (une scène haletante de type thriller), le personnage joué par Roy Scheider court et de dos, rapidement, on peut apercevoir un manteau à double fentes. Mais alors ! Diantre, serait-ce si important comme détail?

Toutefois, je note que ce détail est absent des habituelles bibles sartoriales comme Permanent Style ou Gentleman Gazette. Rien sur ce lui.

Mais qu’en penser? J’ai envie de dire, bêtement, que c’est affreux. Notamment sur le manteau court de Cucinelli. Là on ne parle pas de queue-de-pie. Mais de queue de castor. C’est vraiment l’impression que cela me donne. On dirait une veste démesurément allongée. Comme si la photo d’une veste deux fentes avait été étirée sur Photoshop. Dans les faits, ce petit pan de tissu se soulève sans grand intérêt. Au moins, les deux plis creux d’Apparel Arts ont plus de panache. Ils doivent d’ailleurs donner l’illusion d’une taille très serrée en contrepartie d’un bassin voluptueusement élargi.

Et je crois que le point crucial de ces fentes est leur hauteur de départ. Dans le cas de Laurence Fellows, les plis creux naissent là où les fentes de la veste dessous naissent. C’est à dire en haut du fessier. Au début du bassin.

Ce point de départ de la fente dos du manteau est un point important, souvent sujet de dispute avec mon propre atelier. Dans les années 90, les manteaux avaient de longues fentes. Que l’on peut voir sur Patrick Bateman (joué par Christian Bale) dans American Psycho (Mary Harron – 2000). La longue fente dos donne de la prestance et donne du mouvement au tissu. Cela fait riche.

Pour autant, sur le manteau Cucinelli, peut-on imaginer des fentes plus longues? Peut-être au fond. Mais les courants d’air seraient incommodants. Le but d’un manteau est de donner chaud. J’imagine qu’au bureau de style de Corciano, ils ont dû beaucoup réfléchir à la hauteur de ces fentes. Plus courtes, cela aurait la logique des parkas, qui souvent ont deux petites fentes boutonnées sur les côtés, comme chez Barbour.

Quoiqu’il en soit, voilà un détail curieux que j’avais envie de documenter un peu. La double fentes… Je ne suis pas contre, mais je ne suis pas pour !

Bonne semaine, Julien Scavini