Il existe dans le monde du tailleur tout un vocabulaire mystérieux que les clients emploient souvent… sans vraiment savoir ce qu’il signifie. Et honnêtement, c’est bien normal : entre les termes techniques hérités de plusieurs siècles d’artisanat, le jargon d’atelier, les italianismes plus ou moins bien compris et les expressions devenues à la mode sur internet, il y a de quoi s’y perdre.
Ainsi, certains parlent d’une “cigarette” sans trop voir de quoi il s’agit, demandent une “épaule napolitaine” sans savoir ce qui la distingue réellement, ou évoquent la “toile” d’une veste comme s’il s’agissait de doublure. Quant aux mots comme passepoil, mignonette ou embu, ils semblent parfois sortir d’un roman du XIXe siècle.
Voici donc un petit lexique tailleur, non exhaustif, mais utile, destiné à éclaircir quelques-uns des termes les plus employés, les plus mal compris… ou les plus joliment mystérieux du vestiaire masculin.
Emmanchure n.f.
Ouverture pratiquée dans le corps d’un vêtement afin d’y monter la manche. Plus une emmanchure est haute et bien coupée, plus la veste offre d’aisance de mouvement sans excès de tissu. Curieusement, plus elle est profonde et large et plus la veste confortable. à l’inverse.
Cigarette n.f.
Pièce de rembourrage placée au sommet de la manche, comme une arcature, formant admirablement la tête de manche. Formant un petit bourrelet visible, plus ou moins accentué. Cet effet, souvent recherché dans la tradition tailleur, donne du relief et du caractère à l’épaule. Technique courante chez tous les tailleurs de France, du Royaume-Uni, d’Italie, des Etats-Unis, du Japon, de Chine, bref, de tous les pays pratiquant l’art tailleur. En relation avec le “rollino” des italiens, qui décrit le roulé de la tête de manche.
Tête de manche n.f.
Partie supérieure de la manche, là où elle rejoint l’emmanchure. C’est l’un des points les plus techniques d’une veste, car elle conditionne à la fois le confort et l’esthétique de l’épaule. La technicité atteinte par l’industrie maintenant fait que bien des retouches à ce point rendent la veste moins belle.
Épaulette n.f.
Pièce de rembourrage placée à l’intérieur de l’épaule d’une veste afin d’en structurer la ligne d’épaule. Son épaisseur et sa forme influencent fortement l’allure générale du vêtement. Son épaisseur varie suivant les époques. En mode masculine, elle fut très épaisse dans les années 1940 et 1950, plus naturelle dans les années 60, avant de reprendre un peu d’épaisseur dans les années 1990. Une veste avec une épaule de chemise n’a pas pas d’épaulette. En relation avec le “padding” des anglais, mot plus englobant chez eux, qui décrit à la fois l’épaisseur de l’épaulette et la dureté de l’entoilage, ainsi que le volume de cigarette.
Plastron n.m.
Pièce intérieure calandrée constituée de couches de crin et de laine, qui structure la poitrine d’une veste et lui donne son tombé. Les éléments du plastron peuvent être “volant” et faire à eux seul l’entoilage partiel d’une veste semi-entoilée. Ou les éléments du plastron peuvent être solidaire de la toile tailleur qui va du haut en bas du devant de la veste, constituant alors une partie de l’entoilage traditionnel.
Toile n.f.
Assemblage d’un plastron et d’une toile de corps. Une veste “entoilée” tire sa souplesse et sa tenue de cette structure invisible et flottante.
Thermocollé adj. / n.m.
Tissu naturel ou artificiel enduit de gouttelettes d’une colle qui réagit à la chaleur. Le thermocollant se trouve de deux manières dans une veste, un pantalon, un gilet, ou bien d’autres vêtements. En petites parties éparses destinées à renforcer des parties fragiles du tissu. Ou pour une veste tailleur, en replacement de la toile flottante précédemment évoquée. Dans ce cas, on parle de veste thermocollée, ou semi-entoilée, les termes étant synonymes. La toile thermocollante peut être à base de laine et de crin, ou à base de polyester.
Anglaise n.f.
Ou ligne d’anglaise. Ou les anglaises. Coutures périmétriques donnant au haut du revers et aux extrémités du col des découpes particulières, en cran ou en pointe. La jonction et la géométrie de l’anglaise, ou des anglaises, donnent l’allure au revers, son expressivité caractéristique. Proche : au XIXème siècle, on parlait facilement des “bavaroises” pour décrire les revers.
Basque n.f.
Partie inférieure d’une veste située sous la taille. La longueur et l’ouverture des basques jouent un rôle essentiel dans l’équilibre visuel d’un vêtement.
Fente n.f.
Ouverture pratiquée à l’arrière ou sur les côtés d’une veste afin de faciliter le mouvement. Les vestes peuvent comporter une fente centrale, deux fentes latérales, ou aucune. Historiquement, aucune. Des années 1910 et jusque récemment, une. Et depuis les années 1940, deux sous l’influence probable de la coupe anglaise plus affutée. Par modernité, les fentes mesurent 25cm de haut environ, pour s’aligner sur les poches. A la mode des années 70, elles peuvent faire plus. A la mode des années 1960, elles peuvent faire 10cm.
Martingale n.f.
Bande de tissu placée au dos d’un vêtement, pour marquer la taille. D’abord utilitaire sur les manteaux militaires, elle est devenue un détail esthétique apprécié sur certains manteaux ou vestes de safari. Elle peut être fixe et cousue tout autour, ou laissée libre, simplement cousue dans les côtés. Sur les beaux manteaux, elle est en deux parties avec des boutons. Les vestes autrichiennes peuvent aussi présenter cette disposition, ce qui a tendance a les rendre encore plus laide à mes yeux.
Pinces n.f. pl.
Mot employé à toutes les sauces en couture. Globalement : coutures discrètes permettant de retirer de l’ampleur au tissu afin d’épouser les formes du corps. Elles participent au cintrage et au tombé du vêtement. On en trouve deux sur le devant de la veste partant de la poche, idem sur le gilet. On en trouve au dos des pantalons. On peut en fait également à divers endroits pour régler des problèmes de morphologie (comme la pince sous le revers pour gérer les poitrails en avant). Par extension : sur un pantalon, le devant peut présenter une pince non-cousue, appelée alors pince. Il peut y avoir une pince ou deux, vers l’intérieur, ou vers l’extérieur.
Embu n.m.
Excédent de tissu volontairement résorbé au fer chaud et par la technique de couture, lors du montage d’une manche ou d’une pièce. Bien exécuté, l’embu donne de la rondeur et du confort sans créer de plis visibles. Si l’embu est mal rentré, apparaissent des fronces. Les fronces étaient appelées dans la littérature tailleur des “poignards”. Une pince permet aussi de résorber de l’embu.
Roulé de revers n.m.
Courbe naturelle formée par le revers lorsqu’il se replie sur lui-même. Un beau roulé donne de la vie à la veste et témoigne souvent d’un bon entoilage. Des vestes trop nombreuses dans une penderie trop petite seront serrées et les roulés seront écrasés. Aucune regret, abondance de bien ne nuit pas.
Main n.f.
Terme utilisé pour désigner la sensation tactile d’un tissu : souple, sèche, nerveuse, moelleuse, etc. La “main” est l’une des premières qualités qu’un amateur juge en touchant une étoffe. Le tailleur sait d’instinct si tel tissu est de la merde, donc si sa main est nulle.
Passepoil n.m.
Fine bande de tissu insérée au bord des lèvres d’une poche afin d’en exécuter le contour, par deux généralement. Le passepoil est à la fois un élément de finition et de décoration. Du vieux français : passer (verbe) et poil (le bord du tissu). En vêtement, le passepoil peut aussi constituer le bord d’un vêtement, là où il s’use. Le passepoil de bord peut se remplacer. Il était souvent coloré sur les uniformes. Le sens est similaire à celui d’une ganse, bien que celle-ci soit considérée comme plus visible qu’un passepoil. En tapisserie, le passepoil peut être comblé par un cordon lui donnant un relief particulier.
Mignonette n.f.
Doublure spécifiquement rayée et anciennement plus solide que de la doublure normale, généralement utilisée dans les manches. Ce détail discret appartient au vocabulaire traditionnel de la tailleurie.
Milanaise n.f.
Triple cordonné câblé, généralement de polyester, servant de fil de passe lors de la réalisation d’une boutonnière à la main. Cette milanaise a la rigidité d’un petit fil de fer. Elle donne son galbe à la boutonnière qui l’incorpore. Suivant le point qui sera brodé à la main, il est possible d’obtenir une boutonnière standard (pour le devant ou pour les manches), ou une boutonnière aux lèvres au relief marqué. Cette boutonnière aux lèvres en relief est seulement exécutée au revers d’une veste, car elle n’est pas fonctionnelle du fait de son épaisseur, mais seulement décorative. Par ellipse de langage, cette boutonnière est appelée aussi une milanaise.
Surpiqûre n.f.
Couture visible réalisée sur l’endroit du vêtement afin de renforcer les bords et pour obliger la laine à rester nettement aplatie. Effet de netteté qui peut être obtenu par thermocollage réalisé dans l’envers du tissu. Dans l’industrie, la surpiqûre discrète dite AMF ou pic stitch imite le travail fait main grâce à une machine dont la qualité est de rendre le piqué le plus invisible possible. Manuellement, on parle de point-perdu.
Hirondelle n.f.
Petit renfort de tissu, souvent triangulaire, placé à l’extrémité d’une ouverture ou d’une couture fragile. Elle sert à consolider le vêtement tout en apportant un détail de finition élégant. Elle peut-être en cuir, en tissu, ou en fil de broderie.
Bride n.f.
Petit lien ou passant servant à maintenir, fermer ou renforcer une partie d’un vêtement, réalisé par entortillement d’un cordonné de soie sur lui-même. En Italie, on parle de “travetto”. Très visible à l’envers d’une belle cravate pour la clore. Réalisé à la machine, la broderie s’appelle alors dans le langage coutumier de l’industrie un “bar-tack”.
Demi-lune n.f.
Bride réalisée à la main ou à la machine à l’extrémité des passepoils d’une poche afin d’en renforcer la structure, en forme de D. Elle maintient les différentes couches intérieures (notamment les capucins) et garantit la netteté ainsi que la géométrie parfaite de l’ouverture de poche. Réalisé à la machine, la broderie s’appelle alors dans le langage coutumier de l’industrie un “D-tack”.
Parementure n.f.
Pièce de tissu cousue à l’intérieur d’un vêtement afin de finir proprement un bord ou une ouverture. Elle permet notamment de donner de la tenue au devant d’une veste ou d’un manteau. Concrètement, c’est l’intérieur bord devant d’une veste. Cette parementure est visible à l’extérieur, puisqu’elle se transforme partiellement en revers.
Doublure n.f.
Tissu intérieur d’un vêtement destiné à améliorer le confort, le tombé et la finition. Une doublure peut être complète, partielle, ou absente dans les vestes les plus légères. A ne pas confondre avec l’entoilage, voir toile.
Sous-col n.m.
Partie située sous le col d’une veste, généralement réalisée dans un feutre spécifique. Le sous-col joue un rôle essentiel dans la tenue et le roulé du col. Généralement, ce feutre dissimule un entoilage du col réalisé en toile de lin. Sur un manteau, le sous-col peut être en tissu.
Banane n.f.
Déformation en forme de courbe du dessus de col à l’intérieur de la veste, entre le dessus de col extérieur et la doublure. Sur la banane est généralement cousue un petit passant de cintre.
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