Paul Stuart

En marge de mon court séjour aux Etats-Unis, je n’ai pu m’empêcher d’observer les américains dans leurs vêtements. Tout du moins deux types d’américains : la classe aisée travailleuse à Washington et les touristes aussi aisés et souvent plus âgés croisés sur les autres sites.

De manière générale, le costume est une institution sérieuse aux USA. Dès le plus jeune âge, les garçons sont habitués à porter au moins un blazer et une cravate. C’est normal et important chez eux. Dès lors, cette convention sociale suit à l’âge adulte. Tous les américains savent ce qu’est un tux’ (comprenez tuxedo, le smoking) qu’ils portent pour fêter la fin du lycée (high school)et le bal qui va avec. Ainsi, porter une veste et une cravate ne les effraie pas. J’aime cet état d’esprit, une tenue pour chaque circonstance. Ils savent ainsi aisément passer du costume aux tenues plus décontractées, des souliers en cuir aux Nike.

Les boutiques américaines sont toujours très achalandées. J’aime toujours lorsque je suis là bas visiter des enseignes typiquement locales, comme Jos. A. Bank, qui vend de la camelote d’un goût très sûr. Une marque qui pourrait plaire aux parisiens, chic et pas cher. Il y a aussi Vineyard Vines dont les boutiques sont de véritables confiseries tant les couleurs sont joyeuses et acidulées. Et quel bonheur de voir de nombreux! messieurs porter le papillon avec le costume. Ici, j’en croise un par an et encore.

http://www.josbank.com/              et                http://www.vineyardvines.com/

Au delà du style très BCBG (plutôt d’ailleurs propre à la côte Est, à la vieille Amérique, la Californie étant plus libérée de ces conventions, et encore…), la notion de confort est assez différente de l’Europe. Les jeunes qui se fournissent chez Gant, J Crew, Hilfiger et autres maisons chics, portent plutôt ajusté. Les coupes sont slim mais pas autant qu’ici, notablement pour les pantalons, plus évasés là bas. Les messieurs plus âgés aiment le confort. Le vrai. Les vestes sont généreuses et les pantalons souvent à pinces. J’apprécie beaucoup cette façon de porter, non étriquée. Regardez Emmanuel Macron, tout freluquet dans son costume de garçonnet. Cela fait plaisir à voir.

En revanche, cette volonté de confort est poussée trop loin en ce qui concerne les souliers. Ils usent et abusent des godillots en cuir très larges, patauds avec des semelles en gomme. Vraiment, c’est le point décevant. J’avais déjà soulevé ce point en 2015. Bon il reste mon chausseur exclusif, Alden.

Question tarif, les américains ont une large palette d’offres. Bien sûr les importations massives permettent à certains costumes d’être vendus 199$ avec une chemise et une cravate. Les bons costumes semi-traditionnels tournent autour de 800/1000$ soit la même chose que chez nous. Mais ils achètent aussi beaucoup de costumes italiens bien plus chers, disons entre 2500 et 3000$, les grands magasins présentent de nombreuses marques dans cette gamme de prix. Je crois que les droits d’importation sur un costume tournent autour 20%, expliquant déjà une part du prix.

Dans cette gamme haute se situe mon magasin préféré, Paul Stuart. La maison est ancienne, sa fondation remontant à 1938. A l’époque, Ralph Ostrove fonde à New-York la maison qu’il appelle du nom de son fils Paul Stuart Ostrove. Spécialisée dans les beaux vêtements pour Homme, la griffe attire dans les années 60 les élégants de la jet-set : Fred Astaire, Mel Brooks, Cary Grant, Paul Newman ou Frank Sinatra. Au fil de son histoire, elle agrandit sa boutique historique, située à l’angle de Madisson Avenue, d’une surface de 5000 m2 actuellement ! Ralph Ostrove décède en 2010. Mais l’entreprise était depuis un certain temps entre les mains de Clifford Grodd, une personnalité du chic new-yorkais et beau-fils du fondateur. Un département vêtements Femme est ouvert dans les année 70.

La boutique de New-York que j’avais eu l’occasion de décrire il y a deux ans a un charme fou. C’est un lieu suranné, hors du temps, une maison comme je les aime. Pour autant la poussière n’est pas tombée, les coupes et les couleurs sont éclatantes, les détails et le style recherchés. La barre est très haut placée. Pour une clientèle exigeante mais aussi connaisseuse.  Il faut savoir porter du Paul Stuart. Les couleurs sont riches et les mises très pointues. Les cravates sont l’expression de ce goût. Bret Pittman, assistant manager m’a soufflé que les cravates avec d’énormes motifs cachemire étaient les plus vendues, surtout auprès des jeunes. D’ailleurs la ligne Phineas Cole a été créée pour proposer des coupes plus ajustées et vise une clientèle plus jeune. La maison a inauguré des boutiques à Chicago (prochaine visite?…) et à Washington récemment. Elle est également distribuée massivement au Japon. D’ailleurs, après le décès de Clifford Grodd en 2010, Paul Stuart a été vendu au partenaire Japonais, pour je l’espère, garder intact l’esprit décalé-chic de l’enseigne.

https://www.paulstuart.com/

Quelques images sur Google

A Washington, j’ai pris en photo les vitrines, comme j’aimais le faire pour Arnys. Un témoignage unique d’un goût et d’une mise en scène unique. Je n’ai pas été autorisé à faire des photos à l’intérieur hélas (flûte!)

Vous vous demandez certainement à quel prix sont vendus ces merveilles ? Aux tarifs américains ai-je envie de vous répondre. C’est normal mais pas délirant. Les vêtements sont tous entoilés et très qualitatifs. Ils sont fabriqués en Italie, au Canada (à Montréal) et aux USA (chez Oxxford Cloth). Les volumes petits imposent de tels prix au détail autant que les lieux et la clientèle visée (donc le service). Ces quelques pages du catalogue de printemps présentent de belles mises.

Belle visite ! Et bonne semaine, Julien Scavini.

Retour des USA

Chers amis, j’ai pris cinq jours de congés durant lesquels je suis parti découvrir la Virginie. J’ai passé une journée à Washington, la capitale américaine où je suis allé m’acheter une paire d’Alden (obligatoire!) et visiter mes boutiques préférées, Brooks Brothers (un peu décevante) et Paul Stuart (exaltante). J’y reviendrai dans un article lundi prochain.

J’apprécie beaucoup la capitale fédérale pour son aspect ordonné, son architecture grandiose et sa propreté notable. Tout du moins pour ce qui est du centre. Le climat en cette saison y est plaisant, 31°c tous les jours. L’été y est irrespirable.

J’ai pris le temps aussi de visiter le Musée d’Art Américain. Équipement rattaché à la fondation publique Smithsonian, il est gratuit. Je tenais à cette visite pour découvrir le tableau d‘Albert Bierstadt : Among the Sierra Nevada, de 1868. Une splendeur bien qu’un peu pompier. Le format est impressionnant et le niveau de détail frappant. Je suis resté longtemps en admiration. Évidement, je ne pouvais pas manquer les Hopper exposés.

Ce musée avant d’être le réceptacle des Arts Américains était le bureau des Brevets. Isaac Singer y breveta sa machine à coudre, une révolution, en 1851. Le modèle ci-dessous exposé date de 1854. Diantre ! D’ailleurs dans un autre musée d’une petite ville, j’ai appris que le prêt à porter a été développé dès les années 1800 mais qu’il tombait toujours très mal à cause des mensurations imprécises ou inconnues. C’est la guerre de Sécession (1861-1865) qui a permis d’obtenir des statistiques et des barèmes de mesures fiables. Car il a fallu habiller les 3 millions de soldats, ce qui est énorme pour l’époque, même en Europe.

Après ces charmantes visites, j’ai mis les voiles plus au sud, pour aller découvrir Mount Vernon, la demeure de George Washington (1732-1799). Premier président américain, il vivait dans un charmant manoir, en fait le centre d’une entreprise prospère : une plantation. Ce concept est assez étranger à l’Europe, où les châtelains, s’ils étaient fermiers, n’en faisaient pour autant pas étalage. Au contraire ici, les bâtiments de fermage, le potager font partie de l’ordonnance du lieu et Washington était un fermier actif, organisant son exploitation couvrant plusieurs milliers d’hectares. Il n’était ni prince, ni bourgeois, mais un fermier enrichi. Et un grand général. Sur les rives du Potomac protégées de toute construction, l’endroit est charmant. Il est enterré sur place.

Encore un peu plus au sud se trouve la ville historique de Williamsburg. Fondée en 1638, c’est une des plus anciennes villes des États-Unis, à deux pas du lieu-dit Jamestown où les premiers anglais se fixèrent sur la côte américaine. Le collège de William & Mary créé en 1693 est l’un des plus anciens site universitaire américain toujours en activité. Thomas Jefferson y fut formé. Une partie très importante de la ville est conservée intacte, que ce soit les maisons, le palais du gouverneur du Roi (Guillaume III d’Angleterre – 1705) ou le Capitol  (1720). Mieux, la plupart des maisons ont été rachetées par le musée, qui les occupe avec des artisans qui travaillent comme à l’époque et expliquent leurs faits et gestes, le tout en habits d’époque : le tailleur, le bottier, l’imprimeur, les menuisiers qui construisent comme à l’époque, la taverne etc… Ce site est époustouflant, par sa grandeur déjà et la minutie de la mise en scène. Les américains ne font rien à moitié.

Enfin, un peu plus vers l’Ouest en allant vers le Kentucky se trouve la ville de Charlottesville où fut fondée par le président américain à la retraite Thomas Jefferson (1743-1826) l’Université de Virginie. Le troisième président Thomas Jefferson fut ambassadeur en France jusqu’à la Révolution. Grand amateur de culture européenne, il s’est passionné pour l’architecture antique et fonda d’une certaine manière une École américaine d’architecture. Son style néo-classique mélangé à la brique rouge et au stuc blanc a défini ce que les américains appellent le style fédéral. A la même époque en Europe et en France le néo-classicisme est aussi apprécié, mais il n’a pas la même patte, liée aux particularités locales et au climat.

Jefferson est rentré de France où il comptait de nombreux amis dont La Fayette avec l’envie et le goût de notre pays. Il a ramené avec lui de nombreux meubles, bustes et tableaux, une adoration pour notre cuisine et surtout son vin qu’il faisait importer en quantité. Très jeune, il a hérité d’une immense plantation, comme Washington. Sa vie durant il a fait prospérer cette exploitation agricole. Et au centre de celle-ci, sur une petite colline appelée Monticello, il a bâti son manoir. C’est l’œuvre de sa vie classée au patrimoine mondial de l’Unesco. Cette architecture reprend tous les thèmes qui lui sont chers en s’inspirant beaucoup des palais qu’il a fréquenté à Paris, dont l’hôtel de Salm.

Les photos à l’intérieur étant interdites, je ne peux vous en montrer. Les salons n’ont rien du faste européen de l’époque. Les modénatures sont simples. Il n’y a pas de très grands maîtres d’Art capables de décorer les intérieurs. Cela donne une humeur plus bourgeoise qu’aristocratique, une simplicité américaine en somme.

Après cela, je suis remonté à Washington prendre mon avion, en traversant le parc national de Shenandoah, montages magnifiques et extrémité sud des Appalaches.

Voilà pour ce rapide petit tour de la Virginie. La semaine prochaine, je vous parlerai de la maison Paul Stuart, il y a à dire.

Belle semaine, Julien Scavini

Les poches du pantalon qui baillent

La coupe d’un pantalon n’est pas aisé. Car d’une seule couture (celle à l’intérieur de la jambe, qui se poursuit au milieu du fessier) dépend tout l’aplomb du modèle. Et la forme qui en résulte. A ce niveau, les goûts sont comme les couleurs, nombreux. Il n’y a pas de vêtement plus segmenté sur son marché, j’en sais quelque chose.

Suivant votre conformation, vous aimerez une taille naturelle ou une taille basse, une cuisse fine ou étroite, un genoux affiné ou généreux, un bas étroit ou large. Ces points peuvent être liés entre eux de manière variée, ce qui donne une infinité de combinaisons en fait. Un petit gros ou un grand mince, un grand et gros et une petit mince ne partagent pas la même coupe. C’est bien le vêtement le plus dur à vendre, car la coupe fait tout. Et les hommes qui ont de la cuisse et un fessier développé sont aussi nombreux que ceux qui sont filiformes. Diantre.

L’un des détails qui chagrine le plus le porteur est la façon parfois incontrôlable qu’ont les poches d’ouvrir. Il existe deux manières de placer les poches sur le côté d’un pantalon classique, en biais ou dans la couture. Ces deux manières n’ont pas vraiment d’incidence sur la coupe. En revanche, elles constituent une interruption de la couture du côté. Il s’agit d’une percée faite pour y glisser ses mains. Dès lors, la continuité de la ligne n’est pas assurée. La construction interne de la poche garantie que celle-ci plaque au mieux le flanc. Toutefois, il arrive parfois que la poche ouvre, qu’elle fasse des oreilles me disent certains clients.

Il faut le dire tout de suite, sur les pantalons très serrés, comme aiment porter les jeunes, c’est normal jusqu’à un certain point (une ouverture légère disons). Il est en effet impossible d’avoir à la fois le fessier mis en valeur et une cuisse fine et juste la dose d’aisance pour que la poche plaque le flanc. Le dessin A présente un pantalon à la taille naturelle un peu ample. La poche en biais se présente droite. Le dessin B présente un pantalon semi-slim assez ajusté. Dès lors, sa poche est légèrement tendue, ce qui dès lors normal.

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Car ce qui permet à la poche de se positionner correctement est le volume d’aisance du bassin. Sur un pantalon à pince généreux, la poche se positionne généralement bien. Sur un pantalon slim, elle baille légèrement, c’est normal. Point.

Si la poche baille plus, il existe deux causes. La première est évidente (un bassin trop serré), la seconde l’est moins. Et souvent cette cause oubliée explique largement la moitié des cas constatés. Le plus souvent, le pantalon est bien placé à la taille. Semi-taille basse pour certains, taille naturelle pour les classiques. Visuellement, de face comme de dos, le pantalon tombe bien, il est beau et se place correctement. Pourtant la poche s’affaisse.

Cela provient peu provenir d’un bassin un peu serré ou alors du flanc qui appuie sur la ceinture, poussant celle-ci vers le bas. Les deux cas peuvent être constatés, corrélés ou non. Un pantalon peut être trop serré ou bien le ventre appuie sur la ceinture. Ou les deux.

Ces flancs qui appuient sur la ceinture sont les fameux « poignées d’amour », petites bouées qui ceinturent le ventre de ces messieurs. Le plus souvent, c’est cette petite bouée qui est responsable de l’affaissement des poches. Il ne faut pas chercher plus loin…

Lorsque je fais un pantalon en demi-mesure à un client, je règle généralement le bassin pour lui donner le juste confort (serré ou avec un peu d’aisance). Je règle aussi la hauteur de port, entre semi-taille basse et plus haut sur la hanche. En revanche, je ne peux pas faire grand chose pour les poignées d’amour, qui sont de la seule responsabilité du client. Du coup, si le pantalon est théoriquement parfait, des plis horizontaux se forment sous la ceinture, au niveau de la poche, écrasant celle-ci.

Hélas, il n’y a pas grand chose à faire. Le port des bretelles ne règle même pas tellement ce point, car celles-ci soutiennent l’avant et le dos du pantalon et donc au milieu, l’affaissement peut toujours se produire, même s’il est amoindri.

Le dessin C présente un pantalon semi-slim avec un bassin un peu serré, les poches baillent. Le dessin D présente un pantalon qui n’est pas forcément trop serré au bassin. Mais regardez la ceinture, elle appuie sur la poche. Pourquoi la ceinture est-elle poussée comme cela? A cause d’un petit poignée d’amour? Enfin sur le dessin E, le ventre appuie cette fois sur le devant de la ceinture. Plus de poignet d’amour ici, mais un ventre qui « pèse » sur le devant du pantalon, qui plisse.

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Donc, lorsque vous verrez vos pochez bailler, vous pourrez vous interroger sur trois points :
– le bassin est il trop ajusté ? (auquel cas il faudrait agrandir le fessier, ce qui donnera pour les plus jeunes plus de tissus qui « flotte », eh oui…)
– la hauteur du pantalon est elle adaptée à la morphologie et à la position des hanches ?
– un petit excès de graisse périphérique appuie-t-il sur la ceinture ? Auquel cas ce n’est pas au tailleur de travailler !

Bonne semaine, Julien Scavini

Le jean

Un lecteur m’a écrit ces quelques lignes :

Enfant, je regardais émerveillé les films d’aventures, pirates, capes & épée, etc. et forcément devenu adulte mon style en est influencé … Du coup je ne porte pas de jeans, même si je ne nies pas son intérêt, simplement que je préfère porter flanelle ou chino selon les températures.

A ceux qui veulent me vanter les mérites du jeans, je leur rétorque que le chino peut être aussi décontracté (et même habillé selon la tenue) et qu’il est aussi confortable voire plus. Et enfin, je pense aussi que je n’ai tout simplement pas envie de me vêtir comme tout le monde …

Depuis le temps que je vous suis, j’ai compris que vous aussi ne portiez plus de jeans, ne serait-ce pas trop indiscret de vous demander pourquoi ?

En effet, je ne porte plus de jeans depuis quelques années. Tout au plus ai-je un jean tout rouge que je porte plus pour sa couleur.

Je ne porte pas de jeans car en effet, c’est vu et revu, tout le monde en porte. Regardez dans les transports en commun par exemple. C’est sidérant. Je préfère mille fois les chinos, c’est à dire des pantalons de coton. Ceux-ci ont parfois le même poids qu’un jean, mais leur coupe diffère. Diffèrent aussi les détails, la matière et la couleur.

Au niveau de la coupe, je trouve que le jean n’est pas confortable. Ce n’est pas tant une question de taille basse, car les quelques Levis que je portais étaient classiques de ce point de vue là (501 je pense). C’est une question d’aplomb du pantalon et de balance de celui-ci. Asseyez-vous avec un jean, invariablement lorsqu’on se relève, la chemise baille derrière, toute la tenue est à reconstruire. Ce manque d’emboitement du dos est dû à la coupe, très fuyante et dépourvue de pointe. Le schéma ci-dessous montre ce fait. A droite un pantalon classique avec une longue pointe (fourche) en forme de siège, de l’autre la coupe d’un jean à pointe fuyante, pour faire le fessier plus serré.

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Le jean pourrait-il se couper autrement? A savoir plus large? J’en doute.  A cause de la matière peu structurée, la jambe a besoin de faire vivre celle-ci en la repoussant pour la tendre. A la différence de la moleskine qui a une tenue et sait se rendre plastique, le denim, même épais se montre mou et inconsistant. Rares sont les denims à être raide.

Au niveau des détails, je n’aime pas sur le jean ses poches. Les poches devant sont très jolies. Leurs arrondis donnent toujours grande satisfaction aux couturiers en herbe. Piquez l’enforme et retournez, une mignonne forme apparait. C’est ravissant. Mais impossible de glisser ses mains là dedans. C’est la poche la plus inutile qui soit. Quant aux poches plaquées à l’arrière, c’est moche. Ces deux applications au niveau du fessier sont grossières. Il parait que les lignes de surpiqures apportent du cachet. Ah bon ? Quel intérêt d’attirer l’attention sur le postérieur ? Dans l’histoire du vêtement, c’est un fait unique. Surtout qu’elles sont inutiles, personne n’y met rien, alors à quoi bon ?

Le chino possède des poches classiques sur le côté, faites pour y mettre les mains et aux dos deux poches passepoilées, discrètes car peu utiles. C’est très bien.

Au niveau de la matière, le denim n’est pas une matière que j’apprécie particulièrement. C’est un coton qui s’humidifie beaucoup je trouve, me donnant toujours l’impression d’être moite le matin. Il garde les odeurs obligeant à des lavages très réguliers. Surtout, la matière est lourde sans pour autant être chaude. Elle n’est pas non plus fraiche. Le twill de coton, plus simple n’a pas beaucoup plus de tenue, je le concède. Mais je le trouve plus frais et respirant. Plus lumineux aussi.

Au niveau des couleurs, le denim n’est pas franchement joyeux. Bleu indigo, bleu indigo blanchi et délavé, parfois gris ou noir. Rien de bien joyeux. Le chino beige est bien plus agréable à regarder. C’est presque un signe de reconnaissance entre élégants. Le port du pantalon beige renvoie aux élégants du XVIIIème siècles qui arboraient des pantalons clairs au-dessus de leurs bottes. La clarté, plus dure à entretenir et à préserver est un signe d’hygiène et de moyens. Comme le pantalon de lin blanc et le velours crème. Toute la palette des couleurs noisettes et taupées est attractive aussi. Et le chino bleu marine se révèle assez universel, sauf avec un blazer bleu !

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Bref, beaucoup de raisons pour me faire abandonner le jean. Surtout que question chinos, si j’en vends en prêt à porter, toutes les autres marques en proposent, petites et grandes. J’avais mes habitudes chez Ralph Lauren autant que Dockers ou Uniqlo, bien que ces deux marques proposent des modèles trop taille basse.

Pourrait-on alors réaliser des pantalons à la coupe classique (une coupe de chino en somme) dans du denim? Quelques vieux clients me l’ont déjà demandé et je me suis interrogé à en faire en prêt à porter. C’est une idée. L’allure discrète de nos contemporains mais un confort plus personnel ? Pourquoi pas. Un ami m’a répondu que ce serait certainement une matière plus sympa mais il faudrait typer la coupe, comme par exemple sur un pantalon à double pinces. Une allure très pitti uomo ça !

Bonne semaine, Julien Scavini

La société LECTRA

La société Lectra est très connue dans le monde du textile. Société française créée en 1973 par les frères Etcheparre, elle est aujourd’hui numéro 1 mondial de la conception / fabrication de vêtements (entre autres) assistée par ordinateur. La semaine dernière, j’ai eu la chance de petit-déjeuner avec Daniel Harari, son directeur général. Voici son histoire !

La société Lectra fut créée près de Bordeaux (à Cestas) par deux frères ingénieurs qui inventaient des solutions dédiées à la fabrication de vêtements complexes. C’est ainsi qu’ils développèrent une première machine capable de lire un patron en carton pour en tirer toute la gradation (les tailles différentes) et une deuxième capable de tracer les placements (la meilleure façon de disposer les patrons sur le tissu pour ne pas gaspiller). Ces deux premiers appareils appelés Lecteur et Traceur sont à l’origine du nom de la société. A l’époque, seules quelques maisons à la pointe utilisaient un tel dispositif : Dior, Saint Laurent, Chanel. Principalement des maisons de haute couture qui avaient recours à cet ingénieux système permettant de gérer des modèles très complexes.

Pour gérer de tels vêtements, Lectra développa très tôt ses propres moyens informatiques faisant de la société un pionnier de la Conception Assistée par Ordinateur (CAO). Dès les premières années d’existence, André Harari, polytechnicien aux commandes d’une société de Capital Risque spécialisée dans la technologie, aide Lectra à se développer en levant des capitaux. Ainsi, de nombreux brevets furent déposés et en 1984, la société Lectra était numéro 1 mondial de la CAO textile. Une place enviable. De l’autre côté de l’Atlantique, l’américain Gerber était lui plus spécialisé en Fabrication Assistée par Ordinateur (FAO) grâce à de nombreux bancs automatiques de découpe. La FAO ne désigne pas ici la fabrication proprement dîtes, qui fait appel à des machines à coudre parfois robotisées. Il s’agit de coupe du tissu, une étape très laborieuse à la main.

Au cours de la décennie 80, les frères Etcheparre veulent faire se rapprocher la conception et la fabrication (CAO et FAO), comprenant très vite l’importance de cette harmonie. Cette nouvelle approche vise à faire mieux cohabiter les créateurs et les façonniers, en plaçant le produit au centre d’un schéma global. Un dessin devait pouvoir devenir un modèle numérique, passer des étapes de contrôle et de conception, et être traité directement par une usine avec un outil compatible. Il faut se souvenir qu’à l’époque les modèles devaient être patronnés puis tracés à la main, gradés par des spécialistes (produire les patrons dans toutes les tailles) et qu’ensuite les façonniers éparpillés dans le monde devaient récupérer des documents papiers pour les traduire dans des bureaux d’études dédiés aux méthodes et à l’industrialisation d’une usine en particulier.

Seulement voilà, faire communiquer des patrons sur un ordinateur avec une table de découpe automatique n’était pas simple. Surtout, Gerber qui était spécialiste des couteaux automatisés avait déposé de nombreux brevets. Les premières machines de découpes se révélèrent extrêmement mauvaises. Le satin ne se coupe pas comme la flanelle, une seule couche ne se coupe pas comme de multiples couches. Bref, les débuts furent catastrophiques. A cela se rajoute une introduction en bourse ratée suite à une annonce prématurée de nouveaux produits, si bien qu’aux premiers jours de la cotation en 1987, Lectra entrait dans une zone noire.

CAO et FAO sont deux métiers différents. Les frères Etcheparre dépassés par leur propre affaire déjà très grosse (800 millions de Francs de CA. et de nombreuses filiales dans le monde) faisaient passer les machines défectueuses d’usines en usines. Avec une telle gestion, le couperet tomba très vite et en 1991 Lectra était au bord d’une faillite retentissante.

Faillite qui eut certainement lieu si nous n’étions pas en France… Car les frères Etcheparre faisaient partis du premier cercle de la mitterrandie. François Mitterrand avait même fait son discours sur la technologie française chez Lectra après son élection. Si bien que le Ministère de l’Industrie s’est senti obligé d’intervenir pour éviter le dépôt de bilan. André et son petit frère Daniel Harari lui aussi polytechnicien, actionnaires via leur société de Capital Risque, sont approchés. Le ministère leur demande une feuille de route pour le lendemain matin 8h. Les deux frères âgés alors de 46 et 36 ans y vont. Dans la nuit ils rédigent une note d’intention validée le lendemain. S’ensuivent 23 jours et 23 nuits de négociations acharnées. Personne ne voulait nous parler se souvient Daniel Harari. Banques et actionnaires sont conviés au ministère, dans des salles séparées. Le représentant du ministère passe de l’une à l’autre successivement pour présenter le projet, le représenter, etc etc etc. La navette est sans fin mais aboutie à la prise de contrôle par leur société de Lectra.

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Après la reprise par André et Daniel Harari (ci-dessus), la trésorerie est de 80 millions de francs et la société brûle 1 million de francs par jour. Il y a donc 80 jours en perspective pour redresser le bateau. En trois ans, les comptes sont remis en ordre. Les frères Etcheparre quittent Lectra. En 1993 est annoncé un nouveau plan stratégique pour la décennie à venir. Daniel Harari veut une diversification à tous les métiers du textile et du cuir (automobile, nautisme, aéronautique, ameublement), une intégration de l’ensemble du cycle de vie du produit, de sa conception à sa vente, une redéfinition de l’outil informatique appliqué à la FAO et une présence mondiale. Beaucoup d’ambition mais contre son équipe de direction, composé de 18 membres dont 16 démissionnent dans l’année, car ils ne croient pas à la stratégie.

Daniel Harari est un fan d’Apple (bien que Lectra ne prennent pas en charge cette plateforme) et des objets connectés user-friendly. Il sent l’avenir. En 1993 est présentée une nouvelle génération de machines de coupe, le Vector et en 1996 une suite complète et totalement nouvelle de logiciels. Toutes les synergies possibles sont étudiées et mises en musique. Les ordinateurs deviennent intelligents. Les machines de découpe aussi. C’est ainsi que de nos jours, l’habillement représente 40% de l’activité de Lectra, 40% l’automobile (airbags, sièges et habillages) et 10% l’ameublement. Les pourcentages restant sont composés d’usages spécifiques : sièges d’avion, bateaux, tressage de fibres de carbone pour les éoliennes ou des composants aéronautiques.

Hélas, les attentats de 2001 entrainent une chute de l’activité dans le monde. Durant trois semaines, l’activité s’arrête. De plus, en 2004 la fin annoncée des quotas textiles entre l’Europe et la Chine rend la visibilité mauvaise. D’un côté les chinois se disent qu’ils n’ont pas besoin de machines-outils car ils ont de la main d’œuvre pas chère et de l’autre les occidentaux disent qu’il faut délocaliser pour résister.

André et Daniel Harari refusent la délocalisation. Mieux ils prônent l’investissement en R&D et la montée en gamme. De nouvelles machines basées sur les prodiges récents en informatique sont développées. Les logiciels sont plus intelligents et vont aux frontières de la mécanique des fluides. Les textiles sont modélisés en 3D. Les vêtements sont étudiés finement (mollesse, déformabilité, transparence, tenue) pour que les drapés puissent être rendus avec justesse par les ordinateurs. C’est ainsi qu’aujourd’hui vos vêtements sont modélisés sur ordinateur pour confronter finement le corps, le vêtement et le style. Modifiez un paramètre sur le modèle 3D et le patron sous-jacent sera revu et corrigé. Efficace.

Les découpeuses sont aussi améliorées et connectées. Pleines de capteurs, elles analysent les tissus pour les découper suivant leurs caractéristiques (viscosité ou déformation sous la lame). C’est ainsi qu’elles adaptent l’angle du cutter en fonction de l’endroit où elles coupent dans le tissu, au bord du drap, en droit fil ou en biais etc. Plutôt que d’établir des règles par tissus, la machine est intelligente et s’auto-adapte. Avec un seul objectif, l’amélioration constante de la qualité. Et la disponibilité des outils. Comme les avions d’Airbus ou de Boeing, si la machine sent qu’un de ses composants faiblit, elle est capable de contacter le centre de maintenance le plus proche pour que le technicien intervienne, autant que possible à distance. Ainsi, elles sont disponibles entre 98 et 99% du temps, ce qui est unique au monde.

Les solutions de découpe du cuir sont aussi capables de lire la surface de celui-ci, ses défauts et qualités, pour réduire l’intervention humaine. Avec une telle force, Louis Vuitton sauve ainsi plusieurs pourcents de cuir par an, ce qui est énorme à l’échelle planétaire (entre 4 et 12%).

Cette imbrication importante de la conception (CAO), de la fabrication (FAO), de la vente (via des logiciels dédiés au suivi des collections à chaque stade de sa production) et des services supports est appelée industrie 4.0. La notion de temps est cruciale.

Dans le textile, Lectra est découpée en quatre pôles :

La masse-production (les t-shirt et autres basiques)

La production agile (pour le luxe principalement)

La masse-customisation (pour les grands groupes textiles qui déclinent des bases)

Le sur-mesure (que j’utilise via mes ateliers). Voici un article pour découvrir la réalité d’une usine.

Pour le futur, Lectra travaille sur des intelligences artificielles encore plus développées et sur de nouveaux algorithmes génétiques. C’est ainsi que les machines n’ont plus de règles figées, mais des méthodes de pensée. Elles n’ont plus de patron, mais des méthodes de conception des patrons. Et elles sont capables de faire évoluer leurs méthodes. C’est en cela qu’elles sont génétiques, leurs logiciels internes peuvent muter suivant les cas rencontrés. Seulement, les modèles très complexes créés en 3D se heurtent aux limites des réseaux informatiques, alors que la vitesse est primordiale. Et surtout, la mode manque d’ingénieurs. La vraie limite actuelle est celle-ci (il en faut plus !!) La 3D est en avance sur son temps et sert principalement, pour le moment, aux communicants. La demande dans l’industrie est encore faible. Pourtant, les développements continuent. Lectra s’intéresse autant à l’amont qu’à l’aval du produit, à son temps et au consommateur. Les produits doivent être adaptables dès le départ.

Ainsi, sur les 4 dernières années, Lectra a conforté sa position de leader mondial, loin devant Gerber qui avait choisi l’option de la délocalisation. Surtout, les ventes sur le marché asiatique ont fortement progressé. La Chine s’intéresse plus à son marché local et monte en gamme. Les ventes de solutions Lectra y ont bondi l’année dernière de 25%.

De quoi permettre au site de Cestas, au siège de Paris et aux 33 filiales dans le monde d’envisager sereinement l’avenir de ce champion tricolore. C’est trop rare pour ne pas être salué !

> https://www.lectra.com/fr <

Belle semaine, Julien Scavini

La veste couleur tabac

Le printemps arrive à grands pas que déjà il faut penser au vestiaire de l’été, souvent moins riche que celui d’hiver. Difficile en effet de beaucoup s’habiller lorsqu’il fait chaud. Et alors que l’hiver de nombreuses étoffes existent pour donner de la variété à la tenue comme la flanelle, le tweed, les velours et les différents tissages de laines fines, l’été est plus restreint.

Toujours utile de le rappeler, il est d’abord important d’avoir quelques bons pantalons frais et bien choisis, en laine froide, en coton ou en lin pour associer à toutes les chemises possibles.  La veste apparaît comme plus accessoire lorsqu’il fait chaud. Encore un fois l’hiver permet de la variété, alors que l’été fait sécher la réflexion des plus élégants.

Un blazer marine réalisé dans une toile aérée de laine est des plus utiles.  Polyvalent, associable aussi bien avec un chino beige qu’avec un pantalon en laine grise voire écru, il est incontournable. Le blazer peut évidemment être coupé dans un drap plus clair, bleu air-force (bleu-gris) voire bleu ciel. Un choix plus rare bien que très élégant.

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Quel autre fond de garde robe incontournable s’offre à vous ?

Si vous portez beaucoup de chinos bleu marine, ce qui est mon cas, vous saurez que le blazer lui aussi marine ne convient que moyennement. Dans l’optique de changer un peu, les sahariennes écrues sont toujours superbes. Les détails nombreux qui y sont cousus (poches à soufflets, épaulettes) apportent un supplément d’âme à un vêtement par ailleurs réalisé dans une étoffe assez lisse et sans relief, souvent le coton. Elles ont en revanche le défaut de se salir vite si elles sont très claires.

La veste vert bronze, une couleur un peu militaire et très à la mode en Italie est une bonne piste encore peu explorée en France.

La veste tabac apparaît de son côté comme une réponse opportune. Unie, elle est simple et discrète. La couleur tabac est un juste milieu entre le marron chocolat (une couleur qui était à la mode dans les années 2000) et le gris. Seulement, la veste grise est un peu trop typé urbain et n’offre pas beaucoup d’associations possibles, quand au marron dur il donne une mine terreuse. Or, un fil à fil léger en laine froide couleur tabac est idéalement placé sur le gradient des couleurs.

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Ainsi, la veste tabac passe très bien avec des chinos beige ou même bleu, dans une harmonie tout à fait italienne.  Les lainages de cette teinte sont passe-partout. C’est la polyvalence même, la veste que l’on met sans même y réfléchir.

Cette veste peut-être unie pour maximiser les accords possibles en particulier avec les chemises rayées bleu ciel. Elle peut aussi arborer un élégant carreau-fenêtre vaguement fondu. La couleur du tweed et la fraicheur de la laine froide. Pour ceux qui n’osent pas le beige clair en veste, elle offre un juste équilibre sur la balance stylistique.

Les règles anglaises classiques dissocient le registre des habits de travail et de jour des vêtements destinés aux week-end et aux loisirs. Gris et bleu d’un côté, ocre, beige et brun de l’autre. Avec une telle veste, vous vous situez avec clarté dans la seconde catégorie. Parfait pour partir en vacances, les lunettes de soleil dans la poche poitrine !

Bonne semaine, Julien Scavini