Le costume en baskets ?

Il y a des sujets qu’il vaudrait mieux éviter. Par prudence ou par simple respect de la tradition ? Et puis il y a des sujets qui reviennent par la fenêtre, même lorsqu’on a soigneusement fermé la porte. L’association de la basket (aussi appelée tennis ou sneaker, je m’y perds), avec le costume fait partie de ceux-là.

Je dois confesser que je l’ai rarement pratiquée. Non par snobisme absolu, je crois. Mais parce que le costume appelle naturellement une chaussure. Une vraie chaussure. Une richelieu, un derby, un mocassin parfois. Quelque chose qui a une tenue, et si possible un peu de cette gravité qu’apporte la semelle cousue. Nous sommes tout de même sur Stiff Collar. On ne va pas ouvrir la porte trop grand à la chaussure de sport sans trembler un peu.

Et pourtant.

Pour avoir seulement essayé une fois, je dois dire que je fus presque conquis. C’est une association de deux légèretés. Le pantalon de laine fine, lorsqu’il est bien coupé, est plus léger que bien des jeans, plus agréable que bien des chinos, plus fluide que presque tout ce que l’homme moderne porte au quotidien. Il accompagne. On ne le sent presque pas.

La sneaker, quant à elle, lorsqu’elle est souple, simple et moelleuse, ajoute une sensation assez délicieuse. Le pied n’est plus tenu comme dans une chaussure de ville. Il est amorti et presque bercé. L’ensemble donne alors une impression rare : celle de flotter doucement. Je me convaincs presque en écrivant ces lignes. C’est honteux.

Il faut dire que l’expérience me revient précisément. En 2020, je partis visiter Vienne en Autriche en plein hiver. J’emportais pour le week-end un pantalon de flanelle épais, gris, moelleux, de ceux que l’on est heureux d’avoir dans une valise lorsque le thermomètre descend. Et à l’aéroport, je me laissai convaincre par une paire de sneakers noires Lacoste, toute simple, presque anodine. Rien de voyant. Rien de technique. Le temps d’un week-end avec beaucoup de marche, ce fut bien efficace. Et même, disons-le, très agréable.

Alors que faire de cette constatation ?

Car il faut observer ce qui nous entoure. Je suis un amateur du costume. Pas un chausseur. Je défends donc ma paroisse, celle du pantalon bien coupé, de l’étoffe qui tombe avec grâce. Si l’homme contemporain ne veut plus porter de chaussures lourdes, doit-on pour autant abandonner le costume ? Faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain, ou accepter que le bas puisse se détendre un peu, pourvu que le haut garde sa dignité ?

Voyez plutôt les stewards dans les avions. Voyez certains serveurs dans les restaurants. Beaucoup sont aujourd’hui obligés de faire cette association : formalisme à la jambe, souplesse au pied. Le pantalon est sombre, net, presque uniforme ; la chaussure, elle, doit permettre de marcher, de piétiner, de rester debout des heures. L’élégance professionnelle a rencontré la podologie. Ce n’est pas très poétique, mais c’est réel. Même si je sais que le pieds, dans le temps, se tient mieux dans une chaussure fermée, les podologues le disent je crois.

Voyez aussi nombre de messieurs argentés. Ils ne s’embarrassent plus toujours de la lourde chaussure à lacets en cuir, montée Goodyear, cirée le dimanche. Il n’y a qu’à observer le succès immense de ces mocassins souples à semelle blanche, chez Loro Piana et copiés partout. La chaussure chic est devenue pantoufle de luxe. Elle ne claque plus sur le trottoir. Elle glisse.

Le débat est encore plus sensible en été. Iriez-vous à Roland-Garros en richelieus, sous la chaleur, sur les allées poussiéreuses, entre deux tribunes et trois verres d’eau tiède ? Peut-être. Il y a des tempéraments héroïques. Mais beaucoup préféreront une chaussure plus légère, plus souple, moins cérémonieuse. Et il faut bien reconnaître qu’avec un costume clair, une veste dépareillée, un pantalon de laine froide ou de coton, la chaussure très formelle peut parfois paraître plus raide que distinguée. Je le vois le dimanche matin devant l’Eglise. Est-ce que ces gros godillots mal cirés avec un chino un peu avachi sont chics ? Ou un peu fanées?

Toutefois, la sneaker avec le costume demande un tact extrême. Elle ne pardonne presque rien. C’est même tout le paradoxe. On croit introduire de la décontraction, et l’on découvre qu’il faut être plus attentif encore qu’avec une chaussure classique.

La sneaker doit être basse. Elle doit être fine. Elle doit laisser le pantalon descendre proprement, sans former d’accordéon, sans se coincer sur une languette trop épaisse ou une semelle trop volumineuse. Une grosse chaussure de course, avec ses renforts, ses couleurs, ses mousses apparentes, détruit immédiatement la ligne. Le pantalon de costume est une chose délicate. Il n’aime pas les obstacles. Il faut peut-être faire un ourlet plus court ?

La sneaker doit aussi être sobre. Blanche, écrue, gris clair, bleu marine, noire parfois. Le moins de logos possible. Le moins de coutures inutiles. Le moins d’effets. Il ne s’agit pas de faire entrer le vestiaire sportif dans le costume comme un invité bruyant. Il s’agit plutôt de trouver une chaussure silencieuse, dont la forme puisse dialoguer avec la netteté du pantalon.

C’est là que Permanent Style a raison, lorsqu’il rappelle que la sneaker acceptable avec des vêtements habillés doit emprunter quelque chose à la chaussure de ville : une ligne simple, une minceur, une certaine austérité. Elle ne doit pas seulement être chère. Elle doit être discrète. Et surtout, elle doit savoir jusqu’où ne pas aller. Au-delà d’un certain formalisme (costume sombre, chemise blanche, cravate, rendez-vous important), la chaussure classique reprend ses droits. Et c’est très bien ainsi.

Un ami me parlait récemment de son étonnement devant la gamme Bexley. Nous ne commenterons pas ici la qualité, ce n’est pas le sujet. Mais le style, assurément, est intéressant. On y trouve cette sobriété que les grandes marques italiennes ont beaucoup popularisée : des sneakers simples, unies, basses, peu dessinées, qui cherchent moins à être des objets de mode qu’à accompagner un pantalon. C’est probablement cela, la bonne direction.

Car la question n’est pas : « Peut-on mettre des baskets avec un costume ? » La question est plutôt : « Quel costume ? Quelles baskets ? Et pour quelle circonstance ? »

Avec un costume de ville très formel, à la coupe nette, porté avec chemise et cravate, la sneaker reste difficile. Elle donne vite l’impression d’un raccourci, ou d’une volonté trop visible de paraître moderne. Avec un costume souple, une veste déstructurée, un tee-shirt uni, un polo en maille, une chemise ouverte, l’affaire devient plus naturelle. Avec un pantalon de flanelle, de laine froide, de lin ou de coton, porté sans emphase, la basket peut même devenir charmante.

Il faut aussi que le pantalon soit bien choisi. Il peut être assez slim sur la cheville et donc court, ou bien large et donc très actuel. Je ne suis pas sûr que le revers soit logique. Une longueur légèrement plus courte est souvent préférable je le disais, car la sneaker n’a pas le même cou-de-pied qu’une chaussure classique. Là encore, tout est affaire de millimètres. L’élégance moderne n’est pas plus facile que l’ancienne. Elle est seulement moins codifiée encore.

Je crois donc que la sneaker peut sauver le costume, dans certains cas. Voilà une phrase que je n’aurais pas cru écrire. Elle peut le rendre plus praticable, plus voyageur, plus urbain. Elle peut convaincre un homme qui n’aurait pas mis de pantalon de laine d’en porter un. Elle peut réintroduire la fluidité du beau tissu dans des vies qui n’acceptent plus la contrainte. À condition, bien sûr, de ne pas appeler cela de l’élégance formelle. C’est autre chose. Une élégance de relâchement, de marche, de week-end, d’aéroport, de musée, de terrasse, de chaleur.

La chaussure en cuir garde sa majesté. Elle reste indispensable. Elle est même souvent plus belle, plus émouvante. Mais la sneaker, lorsqu’elle est choisie avec modestie, peut être une alliée inattendue du costume. Non pour l’avilir. Non pour le transformer en uniforme de start-up. Mais pour lui donner une chance supplémentaire de vivre encore.

Après tout, mieux vaut un beau pantalon de laine porté avec des sneakers fines, qu’un mauvais jean porté avec des souliers précieux, non? Enfin je pense. Et puis il y a aussi les tassel loafer avec des semelles souples, comme les Belgian loafers. Ils sont le parfait entre deux, le trait d’union entre la chaussure classique et le basket. Ce qui vous avouerait, donne beaucoup de possibilités aux élégants. Le curseur a beaucoup de positions !

Belle semaine, Julien Scavini

Le pantalon qui n’était pas plat

Il y a dans le vêtement masculin des évidences qui n’en sont pas. Des choses si bien intégrées à notre œil contemporain qu’elles paraissent naturelles, éternelles, presque indiscutables. Le pantalon en est un bon exemple. Nous le concevons aujourd’hui comme une enveloppe relativement simple, faite de lignes droites et de quelques courbes nécessaires. Deux tuyaux, pourrait-on dire, plus ou moins large, plus ou moins étroit, qui partent de la taille pour descendre jusqu’au soulier.

Or cette évidence est n’a pas toujours été la seule possible.

Aujourd’hui, le patronage d’un pantalon se construit presque toujours sur des lignes droites, particulièrement du genou jusqu’au bas. La couture de côté est rectiligne, la couture d’entrejambe également dans sa grande partie. Les courbes existent, bien sûr, mais elles sont concentrées là où le corps les exige : à la fourche, au bassin, autour du fessier. Pour le reste, la jambe du pantalon est pensée comme une géométrie assez plane. Voyez plutôt mon schéma synthétique. En orange sont les lignes courbes. En noir les droites. Du genou au bas, les lignes sont bien rectilignes :

Selon que ces lignes convergent fortement ou non vers le bas, on obtiendra un pantalon étroit, droit ou large. Le principe demeure le même. On resserre ou on élargit, mais l’architecture reste fondée sur des pans que l’on peut poser à plat sur une table. C’est la logique moderne du pantalon. Suivant comment les segments oranges sont touchés, le pantalon devient plus ou moins étroit.

Lorsque la mode voulut, il y a quelques années, des pantalons extrêmement ajustés, on ne modifia pas ce principe. On recourut résolument aux tissus extensibles. L’élasthanne fit le travail que la coupe ne faisait pas. Le pantalon, taillé étroit dans une logique droite, se déformait ensuite sur le corps. Le genou poussait, le mollet tirait, la cuisse remplissait. La matière acceptait cette contrainte et donnait l’illusion d’un vêtement épousant la jambe.

Mais au XIXᵉ siècle, et encore parfois jusque dans les années 1940, il n’y avait pas d’élasthanne pour venir au secours du tailleur. Les étoffes étaient même plus rigides qu’aujourd’hui. Or les hommes notamment au XIXème siècle aimèrent porter le pantalon très près du corps. Très serré même. Il fallait donc trouver un autre moyen. Et cet autre moyen, c’était la coupe.

Les tailleurs imaginèrent alors des pantalons que l’on pourrait dire « collants », non parce qu’ils collaient par élasticité, mais parce que leur patronage anticipait les volumes de la jambe. Le pantalon n’était plus un simple tube. Il recevait une forme. Il galbait le mollet, contournait le genou, serrait la cuisse, puis descendait vers le soulier avec une intention presque sculpturale. Voyez plutôt :

Le résultat pouvait être merveilleux. Le tissu ne subissait pas le corps. Il le traduisait. Il y avait là une virtuosité de coupe assez oubliée, une manière de faire naître le volume non par l’élasticité de la matière, mais par l’intelligence du patron. Même le bas n’était pas droit. Il était coupé en cloche devant pour passer le cou de pied, et long derrière pour pendre au talon.

Cette coupe avait toutefois une conséquence curieuse : le pantalon n’était plus vraiment plat. Posé sur une table, il était boursouflé, prenait une forme gauche, refusait de se laisser réduire à deux surfaces superposées. C’est précisément ce qui faisait son intérêt. Il contenait déjà, dans son dessin même, l’idée d’une jambe. Impossible à vendre en prêt-à-porter. Il fallait vraiment que ce soit du sur-mesure. (Précision à évoquer, j’ai dessiné un haut de pantalon moderne, car même le haut n’était pas tout à fait similaire à mon dessin). Voyez le résultat de ce mollet chantourné :

Certaines coupes, pour mieux tomber sur le soulier, s’évasaient même fortement au bas. Et c’est là qu’apparaît, bien avant les années 1970, l’idée de la « patte d’éléphant », un terme du XIXème siècle. On imagine volontiers cette expression comme née avec les pantalons de hippies, les velours côtelés orange et les cols pelle à tarte. Mais le principe est plus ancien. Une jambe très prise, puis brusquement évasée pour couvrir le soulier. Voyez l’allure de ce patronage singulier :

Il est amusant de constater que cette science ancienne ne fut pas redécouverte lorsque le slim devint à la mode. Aucun grand styliste, à ma connaissance, ne sembla vouloir reprendre sérieusement cette coupe galbée, en trois dimensions. On préféra demander à la matière de s’étirer plutôt qu’au patron de réfléchir. C’était plus simple, plus industriel.

Et pourtant, il y aurait là un terrain magnifique. Un pantalon ajusté sans être vulgairement tendu. Un pantalon proche de la jambe mais non moulé par la fibre élastique. Un pantalon qui tiendrait par la coupe, non par le stretch. Cela demanderait du travail, évidemment. Il faudrait accepter qu’un patron ne soit pas toujours une figure docile, bien plate, bien sage. Il faudrait retrouver cette idée ancienne que le tailleur ne dessine pas seulement des surfaces, mais des volumes. Amusant n’est-il pas?

Belle semaine. Julien Scavini

Petit dictionnaire du client sartorial

Il existe dans le monde du tailleur tout un vocabulaire mystérieux que les clients emploient souvent… sans vraiment savoir ce qu’il signifie. Et honnêtement, c’est bien normal : entre les termes techniques hérités de plusieurs siècles d’artisanat, le jargon d’atelier, les italianismes plus ou moins bien compris et les expressions devenues à la mode sur internet, il y a de quoi s’y perdre.

Ainsi, certains parlent d’une “cigarette” sans trop voir de quoi il s’agit, demandent une “épaule napolitaine” sans savoir ce qui la distingue réellement, ou évoquent la “toile” d’une veste comme s’il s’agissait de doublure. Quant aux mots comme passepoil, mignonette ou embu, ils semblent parfois sortir d’un roman du XIXe siècle.

Voici donc un petit lexique tailleur, non exhaustif, mais utile, destiné à éclaircir quelques-uns des termes les plus employés, les plus mal compris… ou les plus joliment mystérieux du vestiaire masculin.

Emmanchure n.f.

Ouverture pratiquée dans le corps d’un vêtement afin d’y monter la manche. Plus une emmanchure est haute et bien coupée, plus la veste offre d’aisance de mouvement sans excès de tissu. Curieusement, plus elle est profonde et large et plus la veste confortable. à l’inverse.

Cigarette n.f.

Pièce de rembourrage placée au sommet de la manche, comme une arcature, formant admirablement la tête de manche. Formant un petit bourrelet visible, plus ou moins accentué. Cet effet, souvent recherché dans la tradition tailleur, donne du relief et du caractère à l’épaule. Technique courante chez tous les tailleurs de France, du Royaume-Uni, d’Italie, des Etats-Unis, du Japon, de Chine, bref, de tous les pays pratiquant l’art tailleur. En relation avec le “rollino” des italiens, qui décrit le roulé de la tête de manche.

Tête de manche n.f.

Partie supérieure de la manche, là où elle rejoint l’emmanchure. C’est l’un des points les plus techniques d’une veste, car elle conditionne à la fois le confort et l’esthétique de l’épaule. La technicité atteinte par l’industrie maintenant fait que bien des retouches à ce point rendent la veste moins belle.

Épaulette n.f.

Pièce de rembourrage placée à l’intérieur de l’épaule d’une veste afin d’en structurer la ligne d’épaule. Son épaisseur et sa forme influencent fortement l’allure générale du vêtement. Son épaisseur varie suivant les époques. En mode masculine, elle fut très épaisse dans les années 1940 et 1950, plus naturelle dans les années 60, avant de reprendre un peu d’épaisseur dans les années 1990. Une veste avec une épaule de chemise n’a pas pas d’épaulette. En relation avec le “padding” des anglais, mot plus englobant chez eux, qui décrit à la fois l’épaisseur de l’épaulette et la dureté de l’entoilage, ainsi que le volume de cigarette.

Plastron n.m.

Pièce intérieure calandrée constituée de couches de crin et de laine, qui structure la poitrine d’une veste et lui donne son tombé. Les éléments du plastron peuvent être “volant” et faire à eux seul l’entoilage partiel d’une veste semi-entoilée. Ou les éléments du plastron peuvent être solidaire de la toile tailleur qui va du haut en bas du devant de la veste, constituant alors une partie de l’entoilage traditionnel.

Toile n.f.

Assemblage d’un plastron et d’une toile de corps. Une veste “entoilée” tire sa souplesse et sa tenue de cette structure invisible et flottante.

Thermocollé adj. / n.m.

Tissu naturel ou artificiel enduit de gouttelettes d’une colle qui réagit à la chaleur. Le thermocollant se trouve de deux manières dans une veste, un pantalon, un gilet, ou bien d’autres vêtements. En petites parties éparses destinées à renforcer des parties fragiles du tissu. Ou pour une veste tailleur, en replacement de la toile flottante précédemment évoquée. Dans ce cas, on parle de veste thermocollée, ou semi-entoilée, les termes étant synonymes. La toile thermocollante peut être à base de laine et de crin, ou à base de polyester.

Anglaise n.f.

Ou ligne d’anglaise. Ou les anglaises. Coutures périmétriques donnant au haut du revers et aux extrémités du col des découpes particulières, en cran ou en pointe. La jonction et la géométrie de l’anglaise, ou des anglaises, donnent l’allure au revers, son expressivité caractéristique. Proche : au XIXème siècle, on parlait facilement des “bavaroises” pour décrire les revers.

Basque n.f.

Partie inférieure d’une veste située sous la taille. La longueur et l’ouverture des basques jouent un rôle essentiel dans l’équilibre visuel d’un vêtement.

Fente n.f.

Ouverture pratiquée à l’arrière ou sur les côtés d’une veste afin de faciliter le mouvement. Les vestes peuvent comporter une fente centrale, deux fentes latérales, ou aucune. Historiquement, aucune. Des années 1910 et jusque récemment, une. Et depuis les années 1940, deux sous l’influence probable de la coupe anglaise plus affutée. Par modernité, les fentes mesurent 25cm de haut environ, pour s’aligner sur les poches. A la mode des années 70, elles peuvent faire plus. A la mode des années 1960, elles peuvent faire 10cm.

Martingale n.f.

Bande de tissu placée au dos d’un vêtement, pour marquer la taille. D’abord utilitaire sur les manteaux militaires, elle est devenue un détail esthétique apprécié sur certains manteaux ou vestes de safari. Elle peut être fixe et cousue tout autour, ou laissée libre, simplement cousue dans les côtés. Sur les beaux manteaux, elle est en deux parties avec des boutons. Les vestes autrichiennes peuvent aussi présenter cette disposition, ce qui a tendance a les rendre encore plus laide à mes yeux.

Pinces n.f. pl.

Mot employé à toutes les sauces en couture. Globalement : coutures discrètes permettant de retirer de l’ampleur au tissu afin d’épouser les formes du corps. Elles participent au cintrage et au tombé du vêtement. On en trouve deux sur le devant de la veste partant de la poche, idem sur le gilet. On en trouve au dos des pantalons. On peut en fait également à divers endroits pour régler des problèmes de morphologie (comme la pince sous le revers pour gérer les poitrails en avant). Par extension : sur un pantalon, le devant peut présenter une pince non-cousue, appelée alors pince. Il peut y avoir une pince ou deux, vers l’intérieur, ou vers l’extérieur.

Embu n.m.

Excédent de tissu volontairement résorbé au fer chaud et par la technique de couture, lors du montage d’une manche ou d’une pièce. Bien exécuté, l’embu donne de la rondeur et du confort sans créer de plis visibles. Si l’embu est mal rentré, apparaissent des fronces. Les fronces étaient appelées dans la littérature tailleur des “poignards”. Une pince permet aussi de résorber de l’embu.

Roulé de revers n.m.

Courbe naturelle formée par le revers lorsqu’il se replie sur lui-même. Un beau roulé donne de la vie à la veste et témoigne souvent d’un bon entoilage. Des vestes trop nombreuses dans une penderie trop petite seront serrées et les roulés seront écrasés. Aucune regret, abondance de bien ne nuit pas.

Main n.f.

Terme utilisé pour désigner la sensation tactile d’un tissu : souple, sèche, nerveuse, moelleuse, etc. La “main” est l’une des premières qualités qu’un amateur juge en touchant une étoffe. Le tailleur sait d’instinct si tel tissu est de la merde, donc si sa main est nulle.

Passepoil n.m.

Fine bande de tissu insérée au bord des lèvres d’une poche afin d’en exécuter le contour, par deux généralement. Le passepoil est à la fois un élément de finition et de décoration. Du vieux français : passer (verbe) et poil (le bord du tissu). En vêtement, le passepoil peut aussi constituer le bord d’un vêtement, là où il s’use. Le passepoil de bord peut se remplacer. Il était souvent coloré sur les uniformes. Le sens est similaire à celui d’une ganse, bien que celle-ci soit considérée comme plus visible qu’un passepoil. En tapisserie, le passepoil peut être comblé par un cordon lui donnant un relief particulier.

Mignonette n.f.

Doublure spécifiquement rayée et anciennement plus solide que de la doublure normale, généralement utilisée dans les manches. Ce détail discret appartient au vocabulaire traditionnel de la tailleurie.

Milanaise n.f.

Triple cordonné câblé, généralement de polyester, servant de fil de passe lors de la réalisation d’une boutonnière à la main. Cette milanaise a la rigidité d’un petit fil de fer. Elle donne son galbe à la boutonnière qui l’incorpore. Suivant le point qui sera brodé à la main, il est possible d’obtenir une boutonnière standard (pour le devant ou pour les manches), ou une boutonnière aux lèvres au relief marqué. Cette boutonnière aux lèvres en relief est seulement exécutée au revers d’une veste, car elle n’est pas fonctionnelle du fait de son épaisseur, mais seulement décorative. Par ellipse de langage, cette boutonnière est appelée aussi une milanaise.

Surpiqûre n.f.

Couture visible réalisée sur l’endroit du vêtement afin de renforcer les bords et pour obliger la laine à rester nettement aplatie. Effet de netteté qui peut être obtenu par thermocollage réalisé dans l’envers du tissu. Dans l’industrie, la surpiqûre discrète dite AMF ou pic stitch imite le travail fait main grâce à une machine dont la qualité est de rendre le piqué le plus invisible possible. Manuellement, on parle de point-perdu.

Hirondelle n.f.

Petit renfort de tissu, souvent triangulaire, placé à l’extrémité d’une ouverture ou d’une couture fragile. Elle sert à consolider le vêtement tout en apportant un détail de finition élégant. Elle peut-être en cuir, en tissu, ou en fil de broderie.

Bride n.f.

Petit lien ou passant servant à maintenir, fermer ou renforcer une partie d’un vêtement, réalisé par entortillement d’un cordonné de soie sur lui-même. En Italie, on parle de “travetto”. Très visible à l’envers d’une belle cravate pour la clore. Réalisé à la machine, la broderie s’appelle alors dans le langage coutumier de l’industrie un “bar-tack”.

Demi-lune n.f.

Bride réalisée à la main ou à la machine à l’extrémité des passepoils d’une poche afin d’en renforcer la structure, en forme de D. Elle maintient les différentes couches intérieures (notamment les capucins) et garantit la netteté ainsi que la géométrie parfaite de l’ouverture de poche. Réalisé à la machine, la broderie s’appelle alors dans le langage coutumier de l’industrie un “D-tack”.

Parementure n.f.

Pièce de tissu cousue à l’intérieur d’un vêtement afin de finir proprement un bord ou une ouverture. Elle permet notamment de donner de la tenue au devant d’une veste ou d’un manteau. Concrètement, c’est l’intérieur bord devant d’une veste. Cette parementure est visible à l’extérieur, puisqu’elle se transforme partiellement en revers.

Doublure n.f.

Tissu intérieur d’un vêtement destiné à améliorer le confort, le tombé et la finition. Une doublure peut être complète, partielle, ou absente dans les vestes les plus légères. A ne pas confondre avec l’entoilage, voir toile.

Sous-col n.m.

Partie située sous le col d’une veste, généralement réalisée dans un feutre spécifique. Le sous-col joue un rôle essentiel dans la tenue et le roulé du col. Généralement, ce feutre dissimule un entoilage du col réalisé en toile de lin. Sur un manteau, le sous-col peut être en tissu.

Banane n.f.

Déformation en forme de courbe du dessus de col à l’intérieur de la veste, entre le dessus de col extérieur et la doublure. Sur la banane est généralement cousue un petit passant de cintre.

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Col de chemise : la taille compte.

Autrefois sous-vêtement ample et carré au patronage sans grand intérêt, la chemise n’avait droit de cité que par ses extrémités : les poignets et surtout le col, ce dernier étant, au siècle précédent, détachable et dur. Un sujet auquel j’avais d’ailleurs consacré le premier article de ce blog, je crois.

Le col de chemise, par sa forme, exprime beaucoup de choses. Il encadre le visage, dialogue avec la cravate, répond aux revers de la veste. Bref, il est tout sauf un détail.

Les formes : une question d’ouverture

Il est logique de classer les cols selon leur degré d’ouverture.

On trouve d’abord les cols fermés, avec différents niveaux : fermés dans les années 1920, trop fermés dans les années 1980 genre Les Affranchis, et aujourd’hui légèrement vaguement plus ouverts. (Comme on peut voir sur Harry et William)

Vient ensuite ce que l’on appelle en France le col italien, plus largement ouvert. Il s’est démocratisé dans les années 1960, notamment avec des marques comme Armorial. Il est amusant d’ailleurs de noter que les Italiens le nomment… col français.
Lorsque l’ouverture devient encore plus franche, on parle volontiers de col à l’anglaise, ou, dans le monde anglo-saxon, de cutaway (comme on peut voir sur le Prince Charles) voire de full spread. Ce sont ces cols très ouverts que l’on voit le plus outre-Manche et outre-Atlantique.

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À côté de ces grandes familles existent des variantes : le col à pointes boutonnées, plus sport ; les cols à pointes rondes inspirés du début du XXᵉ siècle ; les cols à patte ou à barrette ; sans parler des fantaisies contemporaines.

Mais au-delà des formes, il y a un sujet autrement plus décisif : les dimensions. D’elles dépend l’allure et le pedigree de la chemise.

Les dimensions : le véritable enjeu esthétique

Pour être précis, je parlerai ici de :

  • la hauteur du pied de col devant (Hdevant),
  • la hauteur du pied de col arrière (Harrière),
  • la longueur de pointe (L).
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En France, nous baignons traditionnellement dans une mer de petits cols. Un standard courant tourne autour de 25 mm devant, 31 mm derrière, avec des pointes de 60 à 65 mm. Ce n’est déjà pas beaucoup. Et pourtant, nombre de marques font encore plus chiche : 20 mm devant, 25 mm derrière, pour des pointes autour de 50 mm.

Disons-le franchement : c’est mochard ! Voyez ci-dessous. Ces petits cols sont allés de pair avec les revers étroits des costumes slim et les cravates étriquées ; voire l’absence de cravate. Admettons que ce soit là une tradition française.

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À l’inverse, regardons du côté britannique. Le roi Charles, par exemple, porte des cols relativement modestes en hauteur (25 mm devant, 31 mm derrière), mais avec des pointes plus longues, autour de 75 mm, et surtout un passage de col assez bas, pour ne pas contraindre le cou.

Les Italiens, eux, ont depuis quelques années remis à l’honneur des proportions plus généreuses : 30 mm devant, 36 mm derrière, avec des pointes atteignant 80 mm. Le col reprend alors sa place — il devient visible, structurant, presque opulent.

Plus loin encore, les années 1970 ont exploré des dimensions franchement ambitieuses : 35 à 40 mm devant, jusqu’à 45 mm derrière, et des pointes flirtant avec les 95 mm comme on peut le voir ci-dessous avec ce col légèrement classique. Le col enserre alors pleinement le cou et offre un déploiement spectaculaire.

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Attention toutefois : toutes les formes ne supportent pas de telles dimensions. Un col fermé classique, par exemple, perdrait toute justesse dans ces proportions.

Une affaire de proportion… et de coupe

Car dès que les dimensions augmentent, la difficulté technique s’accroît. La retombée du col devient cruciale. On ne passe pas facilement d’un petit col à un grand : le dessin doit être repensé et ajusté.

Surtout, il faut éviter les incohérences : de petites pointes sur un pied de col haut (ou l’inverse) créent un déséquilibre immédiat. Un col réussi est avant tout une question d’harmonie.

Un regard en arrière

Au XIXᵉ siècle, à l’époque des cols durs et détachables, les hauteurs pouvaient être spectaculaires : jusqu’à 5 cm, parfois davantage, au point de frôler les lobes des oreilles. C’est d’ailleurs pourquoi je garde un faible pour les cols cassés bien proportionnés et généreux en hauteur d’avant. Mais les beaux exemples sont aujourd’hui d’une rareté désolante.

Un col se juge en millimètres. Et ces millimètres font toute la différence !

Bonne semaine, Julien Scavini

S’habiller au quotidien

Dans un monde peu habillé, s’habiller devient vite trop. C’est sans doute la difficulté centrale aujourd’hui pour qui s’intéresse au vêtement classique : non pas comment bien s’habiller, mais où placer le curseur. Il fut un temps où la question ne se posait pas. Le costume était un uniforme. On l’enfilait pour aller travailler, comme on enfile aujourd’hui un jean. Il n’appelait aucun commentaire. De la même manière, porter un costume pour dîner au restaurant relevait de l’évidence, non d’un effort.

Aujourd’hui, la situation s’est inversée. Le costume est devenu une exception. Et toute exception attire le regard. Dans la vie quotidienne, hors contrainte professionnelle, rares sont ceux qui s’habillent en tailleur. À part quelques jeunes passionnés (qui aiment s’informer sur le sujet) la plupart des hommes ont abandonné ces codes, non par rejet, mais par simple glissement des usages.

Dès lors, une difficulté apparaît. Comment continuer à s’habiller avec une certaine exigence, sans paraître déguisé ?

Je regardais récemment dans un livre, une photographie prise en 1989. Une dizaine d’ingénieurs, autour d’un truc. Tous, ou presque, portaient une veste. Refaites la même image aujourd’hui. Il est probable qu’il n’y en aurait aucune. Ce basculement est profond. Et il ne concerne pas seulement le costume, mais l’ensemble de la grammaire vestimentaire.

Alors que reste-t-il, si l’on est attaché à cette esthétique ? Résister, dira-t-on.

Mais c’est une réponse un peu facile. C’est comme ces chefs qui expliquent qu’il suffit de cuisiner pour bien manger le soir, sans voir qu’un dîner fait maison, entrée-plat-dessert, relève pour beaucoup d’une organisation complexe. S’habiller demande, aussi, une forme d’énergie.

La vraie piste est ailleurs. Elle consiste à ne plus penser en termes de règles, mais en termes de dosage. Le vêtement classique n’est pas un bloc. C’est un spectre.

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Une veste portée avec une chemise et un pantalon de flanelle n’a pas la même signification qu’une veste portée avec un polo ou un jean. Et pourtant, c’est la même veste. Autrement dit : ce n’est pas la pièce qui fait la formalité, mais l’ensemble. C’est ici que se joue le bon curseur.

Mais faut-il encore porter une veste ? La question mérite d’être posée. Car la veste est coûteuse. Et dans certains environnements, bureaux ouverts, transports, vie urbaine décontractée, elle peut sembler excessive.

Et pourtant, elle reste une pièce essentielle. Non pas parce qu’elle est formelle, mais parce qu’elle donne une forme. Elle structure fortement la silhouette. Une veste, même portée sur un jean et une chemise ouverte, apporte une cohérence immédiate. Elle évite cette impression diffuse de tenue “au hasard”. Mais à condition qu’elle soit adaptée à notre époque. Lourde, rigide, contrainte, elle devient impraticable. Souple, légère, presque déstructurée, elle redevient naturelle.

Et si la veste disparaît ? Il reste alors des substituts. Les vêtements contemporains ont produit leurs propres équivalents : vestes de travail, blousons en suède, surchemises. Moins formels, mais capables de jouer un rôle similaire. Ils ne remplacent pas la veste. Ils traduisent autrement la même intention.

Au fond, la solution tient peut-être en une idée simple : se construire une forme d’uniforme personnel.

Non pas un costume au sens strict, mais une combinaison récurrente, ajustée à sa vie. Un pantalon bien coupé. Une chemise ou un polo de qualité. Une pièce de dessus, veste ou alternative. Et quelques variations autour. Ce n’est pas spectaculaire. Mais c’est précisément ce qui fonctionne. Le problème n’est pas tant de s’habiller bien que de trouver une formule répétable. C’est la clé : le style quotidien n’est pas une performance sartoriale, c’est un système.

Car l’élégance, aujourd’hui, ne consiste plus à suivre une norme. Elle consiste à maintenir une ligne, dans un monde qui n’en impose plus. Et cela demande moins de règles que de justesse je pense.

Bonne réflexion sur ce sujet complexe du quotidien. Et belle semaine, Julien Scavini

Personne ne parle jamais de Canali

Il y a des marques dont tout le monde parle à tord ou à raison. Et puis il y en a d’autres qui ne font aucun tapage et dont personne ne parle. Canali appartient à cette seconde catégorie.

Fondée en 1934 en Lombardie par Giacomo et Giovanni Canali, l’entreprise reste aujourd’hui familiale. Ce détail n’est pas anecdotique : il explique en grande partie la stabilité de la maison. Canali suit l’air du temps avec méthode. Pour ceux qui ne situent pas du tout l’enseigne. Résumons : Canali est une maison de luxe masculine avec un barycentre tailleur classique italien traditionnel. Son approche est très différente de Gucci ou Dolce & Gabbana. On pourrait résumer ainsi : moins de mode, plus de permanence. Elle se situe dans le même paysage que Zegna, Brioni ou Kiton, mais avec une image plus discrète et légèrement moins ostentatoire. Donc elle passe sous les radars.

Esthétiquement, Canali incarne une idée très lisible du tailoring italien : des épaules souples, des constructions légères, une recherche constante de confort, et une palette de couleurs feutrées. Rien de démonstratif. Rien de spectaculaire. On est loin des éclats de certaines maisons plus médiatiques. C’est précisément ce qui fait sa singularité aujourd’hui. À l’heure où beaucoup de marques oscillent entre héritage recomposé et effets de mode, Canali propose une ligne étonnamment stable. Un vestiaire qui ne cherche pas à surprendre, mais à durer. Qui est d’autant plus, moins onéreux que dans bien des autres marques stratosphériques. Stefano Canali (photo ci-dessous), actuel dirigeant de Canali, estimait récemment que le luxe doit revenir à des prix plus sensés. Intéressant non?

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Le New York Times mentionne Canali de manière assez révélatrice : rarement comme sujet principal, mais souvent comme incarnation d’une élégance discrète.Ce n’est pas une marque qui fait rêver — c’est une marque qui rassure. La marque ne révolutionne rien, elle absorbe les évolutions avec prudence. C’est presque une marque “thermomètre” du marché disait Esquire : « tailoring that relaxes without collapsing« . The Rake décrie une maison sérieuse, presque vertueuse mais sans l’aura mythologique de Kiton ou Rubinacci, cela grâce à plusieurs usines propres en Italie s’appuyant sur environ 1 500 employés, dont une grande partie en production.

Pour les clients, cela peut produire une impression paradoxale : celle d’une marque presque invisible. On ne rêve pas nécessairement de Canali. D’ailleurs, quand un bon client et ami (Nicolas qui commente encore ici de temps en temps) m’en parlait en bien il y a une décennie, je n’y prêtais pas trop attention. En creux, le portrait est très clair : Canali est respectée, mais rarement aimée avec passion. Dans la culture populaire, cette position intermédiaire affleure parfois. Dans The Sopranos, ma série préférée, au début des années 2000, Tony Soprano porte des costumes et tenues décontractées Canali. Ce n’est pas un hasard. Le personnage incarne une réussite matérielle évidente, mais sans sophistication ostentatoire. Canali correspond exactement à cela : une aisance installée, sans besoin de démonstration.

Si du côté des clients et amateurs éclairés, Canali ne dit pas grand chose, c’est très différent du côté des (bons) professionnels. C’est auprès d’eux que la marque révèle pleinement sa nature.

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Un grand industriel du costume, un français installé en Roumanie, nommé Gérard et qui sait des quantités de choses passionnantes, me confiait un jour : « Canali donne le la. » La formule est juste. Car au-delà de son esthétique, Canali est avant tout une référence technique.

Dans de nombreuses maisons, surtout celles qui produisent à grande échelle tout en cherchant à maintenir un certain niveau, Canali sert de point de comparaison. Non pas pour copier un style, mais pour mesurer un niveau d’exécution. En tant que professionnel, ce que l’on regarde chez eux est très concret : la régularité des entoilages, la netteté des montages, la tenue des vestes après plusieurs saisons, la constance des séries entières. Autrement dit, non pas la réussite d’une pièce exceptionnelle, mais la capacité à produire du beau de manière répétée. Quel plaisir pour moi d’avoir croisé récemment dans un de mes ateliers la directrice technique, qui avait occupé cette position pendant 15 ans chez Canali. Une pointure. Ci-dessous quelques looks de l’automne-hiver, d’une simplicité superbe :

C’est là que réside la véritable force de Canali. S’il est relativement facile, pour un atelier, de produire une très belle pièce isolée, il est infiniment plus difficile de produire des centaines, des milliers de pièces, toutes au même niveau, sans variation notable. Ce que les bloggeurs, influenceurs et commentateurs du secteur ne comprennent que rarement. Cette reproductibilité du beau est le véritable luxe industriel, et Canali en a fait sa spécialité. On pourrait dire, en simplifiant, que certaines maisons produisent du rêve, quand d’autres produisent de la référence. Canali appartient clairement à la seconde catégorie.

Pendant longtemps, Monsieur De Fursac a joué ce rôle sur le marché hexagonal : une production intégrée (à l’époque dans ses propres usines), permettant un niveau technique homogène, donnant une référence implicite pour tout le segment « costume accessible de qualité ». Ce n’était pas forcément la marque la plus « désirable » mais c’était celle qui fixait le plancher de sérieux. Canali, à une autre échelle bien plus grande, fait la même chose.

Dans le paysage du vêtement masculin, Canali occupe donc une position singulière : celle d’une marque à la fois discrète pour le public, mais structurante pour le secteur. Une maison qui ne cherche pas à être la plus visible, mais qui, silencieusement, définit ce que doit être un bon costume industriel haut de gamme. En musique, n’est-ce pas que le “la” ne s’écoute pas pour lui-même? Évidemment, il sert à accorder les instruments.

Je vous laisse songer à ce fait intéressant. Et vous invite à regarder cette enseigne avec intérêt !

Julien Scavini

La veste de smoking blanche

La veste de smoking blanche, ou plus exactement le white dinner jacket des anglais, n’est pas née dans un salon londonien soucieux de renouveler l’étiquette. Elle vient d’une contrainte simple : la chaleur. C’est dans le monde colonial britannique, notamment en Inde, mais aussi plus largement dans les possessions et lieux de villégiature chauds de l’Empire, qu’apparaît cette adaptation du smoking noir. Il fallait conserver la logique du black tie, sa tenue, sa correction, sa dignité du soir, tout en supportant des températures et des humidités élevés.

La veste noire fut remplacée par une veste claire, portée avec le reste du système inchangé : pantalon noir à galon, nœud papillon noir, souliers noirs. Éventuellement gilet noir, mais pour une même raison de chaleur, les anglais inventèrent la ceinture cummerbund. Le dispositif est important. La veste blanche n’est pas une fantaisie qui viendrait troubler un ordre établi ; elle est une adaptation climatique d’un code demeuré intact.

Il n’est pas impossible d’ailleurs que ce haut blanc soit d’origine militaire. Les anglais comme les français, puis les américains, ont des uniformes blancs pour les marins. Et si dans le civil la queue-de-pie est noir, son pendant chez les militaires, le spencer, peut présenter de belles couleurs, dont le blanc. Il n’est donc pas impossible que les premiers smoking à vestes blanches, furent en fait des tenues du soir militaires, à spencers blancs.

De là, le smoking blanc quitte peu à peu les colonies pour rejoindre les lieux où l’on aime dîner dehors, prendre le large, jouer tard, danser dans un air encore tiède : la Côte d’Azur, Palm Beach, les paquebots, les clubs, les hôtels balnéaires, les casinos. Elle devient la version estivale du smoking, avec tout ce que cela suppose de relâchement contrôlé. Car elle reste une tenue du soir, mais d’un soir plus souple. Pour un anglais, porter ce blanc du soir au dessus de la côte d’Azur, c’est inconcevable.

C’est une pièce très intéressante pour cette raison précise : elle montre que l’élégance classique n’est pas figée. Elle sait plier sans rompre. Elle accepte les réalités matérielles, la saison, la latitude, l’atmosphère, sans abandonner sa logique.

Mais si nous disons veste de smoking blanche, en pratique elle n’est presque jamais blanche. Elle est écrue. Une veste de smoking réalisée en laine ne peut pas donner ce blanc optique, presque cru, que permet un coton blanchi. La laine est une matière animale. Elle produit un ton plus complexe, plus doux, plus vivant. On se situe donc quelque part entre le coquille d’œuf, l’ivoire, le crème léger. Cette légère impureté de ton est précisément ce qui fait sa noblesse.

La veste n’est plus un panneau blanc posé sur un pantalon noir ; elle devient une surface tempérée, qui absorbe un peu la lumière au lieu de la renvoyer sèchement. Elle gagne en mystère ce qu’elle perd en pureté théorique. Et c’est heureux, car le smoking est tout sauf une tenue de laboratoire. Les américains se sont d’ailleurs intéressés à de nombreuses déclinaisons de cet hiver dans les années 1930, avec des vestes tirant sur le beige, le rosé. Des essais intéressants. Une, couleur chaire, fut appelée « burma jacket ».

En revanche, si cette veste est en coton, alors oui, elle pourra être véritablement blanche. Et ce détail de matière entraîne immédiatement un détail de hiérarchie : la veste de smoking blanche en coton a longtemps été l’apanage du personnel. La raison en est très simple : le coton se lave facilement. Dans les hôtels, les restaurants, les clubs, sur les paquebots, il fallait une veste claire qui puisse être entretenue aisément. La veste blanche (ou le spencer justement) du serveur, du steward, du maître d’hôtel s’est donc naturellement imposée en coton. Peu à peu, la convention moderne s’est fixée ainsi : la laine, un peu écrue, pour les invités ; le coton, plus franchement blanc, pour le personnel.

Mais il est probable que dans les années 30 et 40, alors que la veste de smoking blanche connaît une large diffusion dans les climats chauds, cette frontière entre laine et coton ait été moins rigide qu’aujourd’hui. Sous les chaleurs des Bermudes, de Hong Kong ou d’une station balnéaire tropicale, un invité en veste de coton n’a rien d’absurde ; il a même quelque chose de profondément logique. Il faut se souvenir qu’à l’époque, on obtenait des cotons légers, là où les lainages, même estivaux, gardaient souvent un certain poids. Le coton avait pour lui la fraîcheur, la facilité. Il avait aussi, et cela compte énormément, un petit côté négligé qui convient très bien à l’esprit de ce smoking des pays chauds, des bords de mer, des ponts de bateau et des casinos. Une légère sécheresse de surface, un tombé moins aristocratique sans doute, mais plus nonchalant. Et la nonchalance, dans ce registre, n’est pas un défaut.

Autre sujet de discussion sartoriale : le satin. Le consensus classique veut qu’il n’y ait pas de satin blanc sur une veste de smoking écrue. Le revers est donc généralement réalisé dans le même tissu que le reste de la veste. C’est sans doute la solution la plus épurée, la plus cohérente aussi. La veste y gagne une sorte de minimalisme très particulier. Elle ne cherche pas à produire du contraste sur elle-même. Elle laisse briller seulement ce qui doit briller : le nœud papillon, la ceinture cummerbund, le galon du pantalon, les souliers. D’autant plus que le raccord du satin est infernal à trouver. Ce n’est jamais le bon blanc cassé. Ou alors le satin est trop blanc !

C’est très beau ainsi, et probablement la meilleure solution dans la majorité des cas. Mais là encore, il faut se méfier des orthodoxies trop rétrospectives. Quand cette pièce se répand dans les années 1930, il est à peu près certain que la question du satin blanc, ou écru, a dû se poser, et que diverses réponses ont été apportées. Les usages se fixent toujours après les objets, jamais avant.

Au fond, cette affaire de satin est une question de relativité. Un revers en satin blanc ou écru, s’il est très bien fait, dans une matière convenable, avec des proportions justes, n’est pas en soi une honte. C’est un parti-pris. Et comme tous les partis-pris, il peut être heureux s’il est conduit avec mesure. Il peut même avoir du charme, surtout si l’on assume une certaine idée des années 30, du raffinement balnéaire, du goût pour les surfaces un peu plus précieuses.

En revanche, il existe une solution que l’on peut condamner plus franchement : le satin noir sur une veste blanche. Là, le contraste devient brutal, démonstratif, artificiel. C’est lourd, criard, sans nécessité. Disons les choses simplement : c’est affreux.

Ce qui rend la veste de smoking blanche si intéressante, à mes yeux, c’est qu’elle se tient sur la cime d’une montage. Entre la ville et les vacances. Entre la règle et l’adaptation. Entre la correction la plus stricte et une certaine idée du relâchement. Le smoking noir appartient au monde des certitudes. Il tranche. La veste blanche négocie. Elle ne renonce pas au formalisme, mais elle l’adoucit. Elle prend acte du climat, du lieu, de la saison, du décor. Elle accepte que le soir puisse être élégant sans être sévère.

J’adore lorsqu’un marié me demande cette pièce. D’un éclat à nul autre pareil. Un smoking blanc est spectaculaire mais réclame surtout de la finesse. Il rappelle que l’élégance ne naît pas de l’évidence, mais de la nuance. Voilà bien un questionnement qui vous sera très utile dans votre vie de tous les jours, j’en ai pleinement conscience. Le smoking blanc… incontournable sujet !

Belle semaine, Julien Scavini

Ce soir, j’écoute H von Karajan qui dirige des valses des Strauss.

Travailler son camaïeu de couleurs

J’étais assis récemment sur un banc près de ma boutique, attrapant quelques rayons de soleil. Un monsieur passa devant moi, téléphone à l’oreille. Il marchait d’un pas tranquille, absorbé dans sa conversation, mais vêtu avec une recherche évidente. Pantalon de velours fin couleur mastic, parka dans l’esprit d’une field jacket, presque de la même teinte. En bas, des baskets sobres, manifestement choisies avec soin, qui achevaient l’ensemble sans bruit.

C’était superbe. Superbe parce que presque rien ne dépassait. L’ensemble formait un camaïeu de beiges / ficelle très doux, comme une variation autour d’une seule note. Une tenue simple en apparence — presque trop simple — mais dont l’équilibre trahissait une certaine maîtrise.

Cela m’a faisait penser à quelques clients, qui développent une forme d’obsession chromatique de ce genre. Non pas au point de n’avoir dans leur penderie qu’une seule couleur (ce serait un peu monacal) mais plutôt une famille de couleurs. Ils raisonnent par camaïeux. Les beiges avec d’autres beiges ; les bleus avec d’autres bleus, ou des gris ; les marrons glacés avec des blancs cassés.

Chaque matin, ils recomposent une variation autour du même thème, comme un musicien qui improviserait sur une partition très simple. D’une certaine manière, c’est exactement la manière de penser que distillent certaines maisons de luxe discrètes. Chez Zegna, Cucinelli, ou Loro Piana, l’élégance repose souvent sur cette continuité chromatique : un monde de bruns, de sables, de gris doux, où chaque pièce semble parler la même langue.

Et il faut bien reconnaître que cela fonctionne. Mais ce n’est pas totalement contemporain. Ou plutôt : cela ne l’est plus tout à fait. Car ce principe existait déjà dans les années 1980. Giorgio Armani travaillait beaucoup ces harmonies très serrées : chemises grises avec costumes gris, chemises marines avec costumes marines. Une sorte d’épure chromatique qui produisait une silhouette extrêmement calme. Et qui à l’époque était révolutionnaire, si l’on se met dans la perspective de la mode anglaise, plus colorée et héraldique.

La couleur y devenait presque une matière. Cette économie dans la palette apporte une sobriété particulière. Et c’est là que réside le paradoxe : la tenue paraît très simple, mais l’effort pour parvenir à cette simplicité est souvent notable. La simplicité est rarement simple.

À l’inverse, je pense souvent à tant de jeunes (et moins jeunes) qui sont sur leur chemin d’éducation sartoriale. Et qui, guidés par l’enthousiasme, partent dans toutes les directions à la fois. Ce que je fis !

Une veste en tweed marron ici. Une chemise rayée rouge là. Une cravate madder violette. Un pantalon vert olive. Chaque pièce est belle, intéressante, pleine de caractère. Mais leur coexistence quotidienne peut devenir plus difficile à coordonner. Elles peuvent aller ensemble. Mais cette matière n’est pas si facile à bien manipuler. Cela produit parfois ces tenues un peu bancales que nous avons tous connues.

Quel jeune (dont je fus) ne s’est pas demandé, devant son miroir : « Est-ce que ça va avec ça ? » Tout en ayant le sentiment étrange d’avoir fait beaucoup d’efforts… pour finalement se sentir un peu mal fagoté. Il y a là une leçon peut-être.

Dans une éducation sartoriale, comme dans beaucoup de choses, ne faudrait-il pas commencer par le moins ? Une économie de moyens pour une économie d’allure. Car le (seul) avantage de compter les sous, c’est qu’il faut chercher à faire bien avec moins. Se contenter, par exemple, d’une penderie construite autour des beiges et des marrons si l’on estime que ces couleurs flattent son teint. Ou bien du marine et du gris si l’on souhaite une allure plus urbaine, plus discrète. Une garde-robe comme un petit territoire chromatique.

Après tout, les architectes ne s’habillent-ils pas presque tous en noir ? C’est une autre forme d’épure. Une épure radicale, presque conceptuelle. Même si, je dois l’avouer, je déplore toujours un peu cette couleur de corbeau, qui donne parfois l’impression que l’élégance s’est mise en deuil. Mais l’idée demeure intéressante.

Car au fond, choisir une couleur (ou une famille de couleurs) ce n’est pas se limiter. C’est se donner un cadre. Et comme souvent en matière d’élégance, c’est la contrainte qui produit la liberté.

Belle semaine, Julien Scavini

(Ce soir, j’écoutais pour écrire ce billet un vinyle déniché de peu : Mozart , Concerto pour Flûte et Harpe, Jean-Pierre Rampal & Lily Laskin, chez Erato.).

Le gilet dépareillé, lu dans Le Monde

J’écris de manière hebdomadaire sur l’élégance masculine dans Le Figaro depuis 2014, et sur ce blog depuis 2009, en plus de quelques autres publications où l’on m’a parfois laissé noircir quelques pages. Autant dire qu’à force d’écrire sans relâche sur un tel sujet, il arrive que l’inspiration se fasse un peu attendre. La plume part alors au trot puis trébuche : un article un peu bancal, une idée envoyée sous la presse avec un peu moins de conviction que d’habitude. Cela arrive à chacun tient la plume.

Je lisais ainsi la semaine dernière l’article de Marc Beaugé dans les très sérieuses colonnes du Monde, qui se demandait s’il était bien raisonnable de porter un gilet de costume. Et je me suis dit que c’était peut-être pour lui l’un de ces petits jours où l’inspiration est rattrapée par le timing, et où, pour répondre en temps et en heure au rédacteur en chef, on rend un papier un peu de travers. Car je dois dire que je n’ai pas très bien compris son courroux. Pourquoi tant d’irritation devant un morceau de laine muni de quelques boutons ? À ce compte-là, autant écrire franchement que les messieurs un peu enveloppés devraient être interdits de Sécurité sociale faute de régime : ce serait au moins plus clair.

Car enfin, que reprocher exactement au gilet ? Il semble lui tenir rigueur de flatter la silhouette, ce qui est pourtant l’un de ses mérites les plus anciens. Un gilet dépareillé a cette capacité merveilleuse d’« emballer » une panse bien garnie avec une délicatesse presque affectueuse. Personnellement, je trouve souvent plus élégant un homme qui cache sa délicate bedaine (ce qu’un ami concerné appelle volontiers sa surface à bisous) sous un gilet que celui qui la laisse vivre librement sous une chemise tendue comme la toile d’une tente de camping. Le gilet agit un peu comme un gentil corset. Regardez Philippe Etchebest : il s’en sert clairement comme d’une sorte de gaine tailleur pour se donner un air plus svelte et sportif. Et il n’y a là rien de honteux.

Certes, contenir son buste dans des limites raisonnables ou chercher à camoufler un ventre prospère peut faire sourire. Mais plutôt sous l’angle d’une petite vanité attendrissante. Comme ces vieux messieurs qui se recoiffent en sortant du métro. Un geste d’amour-propre, une petite coquetterie bien humaine. Aucun péché mortel là-dedans. On évoque aussi la question du dernier bouton laissé ouvert. Très bien, si l’on possède le corps d’un danseur de ballet. Mais si un homme ressent le besoin de fermer son gilet jusqu’en bas pour mieux contenir son honorable abdomen, aucune trappe vers les enfers ne s’ouvrira sous ses pieds. Je parle ici en professionnel qui voit cela quotidiennement, pas en commentateur confortablement installé derrière son clavier. Je rencontre régulièrement des messieurs qui veulent boutonner le dernier bouton pour mieux “s’emballer”. Qu’ils le fassent ! Je ne les maudis pas. Toute tentative pour bien faire, ou simplement faire un peu mieux, mérite d’être saluée.

Au-delà de ces questions de silhouette, le gilet dépareillé reste surtout une très jolie pièce de l’art tailleur. Dans un monde vestimentaire devenu assez mou, sans lignes ni structure, il constitue souvent la dernière petite architecture élégante qui subsiste dans une tenue. Et je dois dire que je me réjouis qu’il reste au moins cette touche-là lorsque le reste est abandonné. C’est aussi l’occasion de mettre à l’honneur de beaux tissus : tweed, flanelle, moleskine, parfois velours. Des étoffes qui ont du grain, de la texture, et qui racontent quelque chose.

Les auteurs de Permanent Style ou de Gentleman’s Gazette rappellent d’ailleurs souvent que le gilet contrastant fait partie depuis longtemps de la tradition du vestiaire masculin. Historiquement, il n’était pas systématiquement assorti à la veste. Les combinaisons séparées étaient fréquentes dans les tenues de campagne ou de week-end. Un gilet d’une autre étoffe permet de structurer la silhouette, d’ajouter de la profondeur à une tenue, d’introduire un tissu plus expressif et d’éviter l’effet parfois trop strict du trois-pièces complet. Un tweed brun sous une veste sport agit presque comme un pont entre élégance et décontraction. Dans cet esprit, le gilet dépareillé n’est pas une fantaisie récente : c’est au contraire une vieille solution sartoriale.

Ralph Lauren l’a compris depuis longtemps. Même si ses gilets courts montrant la ceinture me paraissaient curieux auparavant. Il présente le gilet de tweed avec un jean depuis des décennies, et a largement contribué à donner ses lettres de noblesse à cette allure. Dans son univers, le gilet évoque autant les ranchs du Colorado que les clubs anglais ou les campus de la côte Est. Cette idée de mélanger tailoring et pièces plus casual est d’ailleurs un principe classique du style britannique : une pièce structurée, une pièce rustique, une pièce simple. En France, Albert Goldberg chez Façonnable avait déjà exploré ce territoire, et plus tard L’Egoïste a repris ce flambeau avec un goût certain pour ces silhouettes mi-tailleur, mi-week-end.

Reste l’accusation la plus étrange : celle du masculinisme. Il faut dire que ce néo-mot est devenu un marqueur médiatique très pratique. Le glisser dans un article lui donne immédiatement une gravité sociologique tout à fait respectable. Mais il ne faut peut-être pas exagérer. Comme je le disais, Ralph Lauren joue avec cette esthétique cow-boy depuis des lustres, et personne n’y voyait à l’époque un manifeste masculiniste. Bien au contraire : dans les années 80 et 90, cette imagerie pouvait être perçue comme assez homo-érotique. Mais qu’importe. Personnellement, ce que j’aime dans l’esthétique du gilet dépareillé (surtout en tweed) c’est tout autre chose. Cela sent bon les allées des salons de vieilles voitures, les marchés aux puces du week-end, les clubs de tir à l’arc un peu poussiéreux et les dimanches pluvieux dans la campagne anglaise. Une esthétique Chap, rétro, un peu ludique. Et s’il y a au passage quelques biscoteaux tatoués, je préfère penser à Popeye ou au capitaine Haddock qu’à quelque théorie masculiniste. Des images d’Épinal des années cinquante, avec un parfum de bande dessinée ou de vieux Maigret.

Pour être tout à fait honnête, Marc Beaugé vise peut-être un cas particulier : le gilet de costume porté hors de son contexte. Et là, je veux bien lui accorder un point. Un gilet de costume bleu marine porté seul avec un chino beige peut effectivement produire un résultat un peu étrange, comme un morceau d’uniforme rescapé d’un naufrage sartorial. Mais pour être franc, je vois très peu de cela dans la rue. Ce que je vois en revanche, ce sont des hommes qui tentent modestement d’ajouter un peu de structure, un peu de texture, un peu de dignité vestimentaire dans un monde qui a largement renoncé à ces choses. Et si pour cela ils enfilent un petit gilet de tweed, eh bien je trouve cela plutôt charmant.

Que monsieur Beaugé ne m’en veuille pas. Comme je l’écrivais, l’écriture n’est pas chose aisée !

Belle et bonne semaine à tous. Julien Scavini

Où sont passés les beaux vêtements en province ?

Il n’y a pas si longtemps — jusqu’aux années 90 — un déplacement dans une ville moyenne française pouvait donner à voir de beaux vêtements. À Vesoul, Limoges, Rennes ou Bayonne, on dénichait dans les belles boutiques locales de la maille en laine, du cachemire racé, des pantalons bien coupés, des imperméables prestigieux. Ces boutiques n’étaient pas des extensions de chaînes de grande distribution, mais des lieux d’étalage de belles marchandises, du plus fin pedigree.

Aujourd’hui, ce paysage a profondément changé. Dans de nombreuses villes, l’« offre » s’est appauvrie : les beaux vêtements se trouvent rarement dans des boutiques indépendantes de centre-ville. Quand on y trouve encore quelque chose de qualitatif, c’est souvent dans des stations balnéaires ou des lieux touristiques – là où la pression commerciale a conservé un petit écosystème de produits « premium ». Allez en Allemagne ou aux Pays-Bas, et vous trouverez de beaux étalages. En revanche, trouvez un magnifique pull Ballantyne ou une belle parka Kired à Angoulême, pas simple.

Le client est-il coupable de ne plus chercher le beau?

Quand on interroge les commerçants, la réponse est presque pavlovienne : « Les clients ne veulent plus du beau, ils ne demandent que du pas cher. » C’est commode, mais cela ne suffit pas à expliquer l’effondrement des belles boutiques. En réalité, l’hypothèse inverse mérite autant d’attention : ce sont peut-être les marchands eux-mêmes qui ont progressivement abandonné le beau, faute du volume nécessaire pour simplement survivre. C’est d’ailleurs notre hypothèse à la boutique. On parle très souvent sur les blogs et forums de la transmission de père à fils pour ce qui est du beau vêtement. C’est oublier la transmission la plus importante à notre avis : celle du fournisseur au client. Un client achète ce qui lui est proposé. Car un client n’a pas forcément la culture nécessaire, alors il prend ce que le commerçant lui présente. C’est le commerçant avant qui faisait l’éducation au « beau ». Mais s’il lui présente un produit moyen, l’achat sera moyen, assurément.

Les statistiques récentes confirment un mouvement structurel fort : le nombre de magasins de vêtements en France a chuté de près de 18 % entre 2014 et 2021, avec une perte encore plus marquée dans la chaussure. Entre 2013 et 2024, le secteur a perdu des milliers de points de vente et des dizaines de milliers d’emplois. Des centaines de commerces d’habillement ont déposé le bilan ou fermé leurs portes ces dernières années. La crise n’est pas seulement européenne, elle est française, structurelle et profonde.

Une belle boutique quelque part en France.

Pourquoi ce reflux ?

D’un côté, les contraintes économiques croissantes – normes sociales, charges, loyers – ont réduit la marge de manœuvre de ces établissements. Un petit détaillant doit atteindre des volumes pour absorber des charges fixes de plus en plus lourdes. Lorsqu’il ne peut plus les atteindre qu’en vendant du volume plutôt que de la qualité, il finit par dégrader son offre. En clair : si tu ne peux vendre que du basique, tu vends du basique. Ce qui dédouane il est certain le commerçant que j’accuse quelques lignes plus haut de ne plus proposer du « beau ». Car les chiffres de consommation racontent ce récit : la part du textile-habillement dans les budgets des ménages baisse, les ménages épargnent davantage, et la consommation de vêtements stagne ou recule.

Il n’est donc pas évident que la demande pour le « beau » ait disparu. Mais il n’est pas certain qu’une proposition de « beau » soit soutenable non plus. Le serpent se mord la queue.

Mais le « beau » surtout est devenue le luxe. Alpha & oméga !

Ce qui a achevé de transformer le paysage, c’est le repositionnement stratégique des fabricants eux-mêmes. Après les années 1990, nombreuses sont les maisons de qualité qui ont fermé leurs circuits traditionnels de distribution multimarques pour se réserver une distribution propre, via des boutiques exclusives en centre-ville et dans des zones à forte attractivité. L’exemple absolu : Burberrys’ que l’on trouvait auparavant un peu partout en province (ou dans les régions si vous aimez mieux) qui est devenu Burberry, bien moins trouvable.

La vieille étiquette d’une marque connue pour sa distribution large et ses produits de qualité. Pas de luxe.

Fini le multimarque de province — ce détaillant avec qui l’on négociait, qui connaissait ses clients et leur parlait de tissus, de coupes et de fournisseurs. À sa place : des réseaux mono-marques, des boutiques de luxe dans les capitales, villes-monde, et des boutiques premium en régions ou dans des zones touristiques, souvent loin des villes moyennes. C’est un changement de logique : intégrer toute la chaîne de valeur, du produit à la communication, pour protéger l’image de marque. Mais cette stratégie a eu pour effet collatéral de vider de leur substance les commerçants indépendants en province.

Et quand d’autres fabricants de qualité ont commencé à trouver leur clientèle sur Internet plutôt que chez un petit détaillant, l’écosystème local s’est encore affaibli. Ainsi, le beau n’a pas disparu des désirs des consommateurs — il a disparu des points de contact accessibles dans la vie quotidienne des Français. Sans le « beau » dans les vitrines, difficile de reprocher au gens de ne pas le voir.

Si l’on creuse un peu au-delà des jugements hâtifs, la réponse n’est pas un simple blâme des consommateurs qui préfèrent « moins bien » ou « moins cher ». Leur comportement est largement conditionné par ce qui leur est offert. Lorsque le tissu marchand régional se contracte, lorsqu’on ne trouve plus que des grandes enseignes ou de la fast fashion, les choix deviennent binaires et contrains.

Ce n’est pas que les clients n’aiment plus le beau : ils n’ont souvent plus d’endroits pour l’acheter. Et quand ils l’achètent, c’est en ligne ou dans des lieux hyper spécialisés. L’écosystème qui, jadis, reliait proximité, savoir-faire et qualité s’est disloqué — non pas parce que les Français n’en voulaient plus, mais parce que l’environnement économique et stratégique du commerce l’a rendu impossible.

Belle réflexion, et bonne semaine, peut-être de vacances d’ailleurs. Julien Scavini