Être ou ne pas être un jeune dandy

Il y a peut-être trois ans de cela, un client d’un certain âge, pour ne pas dire d’un âge certain, avec qui je discutais de notre sujet préféré, me lança tout de go qu’il trouvait assez ridicule ou au moins risible « ces jeunes freluquets se pavanant dans des costumes de milords avec pochette, habillés à vingt ans comme s’ils dirigeaient une banque d’affaire internationale. »

J’avais bien rigolé de la boutade. Au fond de moi, je voyais exactement à quoi il faisait allusion. Et même, je le prenais un peu pour moi d’une certaine manière. C’est vrai que je fus si fier lorsque j’achetai mon premier costume chez Hackett, avec bien entendu, une jolie pochette blanche bien disposée. J’avais vingt un ans ou quelque chose comme ça. N’était-ce pas trop? N’était-ce pas un exagéré? A chaque honorable jeune que j’habillais ainsi, à qui je conseillais même le choix de telle rayure plus prestigieuse qu’une autre, je me remémorais cette tirade. N’étions-nous pas en train de concevoir non pas un costume, mais un accoutrement ridiculement outré ?

Cette sentence – si seulement je n’avais entendu que celle-ci dans ma courte expérience de tailleur! – résonnait depuis dans ma tête. D’autant plus finalement qu’au quotidien je suis moi-même plutôt discret, costume marine, souliers noirs. J’aime m’habiller, mais je n’aime pas en faire des tonnes. A part le papillon. C’est pourquoi je fus dubitatif sur l’esthétique très ostentatoire de SuitSupply. J’aime les choses raisonnables.

Avec le temps, j’étais tiraillé intérieurement. Avait-il raison? Des jeunes dandys à peine sortis de la fac devraient-ils en remontrer? Et étaler leur panache, et l’argent investit aussi. Un moment je décidai de m’en ficher et de me dire que s’était de l’amusement. Au fond, un amusement bien innocent. Mais cette conclusion ne me plaisait pas. Elle n’était pas satisfaisante. Trop gratuite pour contenter ma philosophie. Et je continuai d’y penser.

Autre réponse. Ne devrait-on pas attendre d’être vraiment ce que ces vêtements signifient? C’est à dire un homme victorieux bien installé dans son confort, triomphant de lui-même et des autres? Qui en remontre? Mais cette voie explicative ne me plaisait pas non plus. Trop sociologique, elle renvoie le costume à un signifiant de lutte des classes, ce que j’aime encore moins, car c’est totalement faux. Le costume et sa pochette sont des expressions du beau. Point. « La question elle est vite répondue. »

Merci à Jamais Vulgaire pour cette photo.

Mais enfin, allais-je trouver un jour une réponse? Ou arriver à trancher cette question? Cela m’agaçait car je balançais d’un jour à l’autre, un coup d’accord avec lui « trop c’est trop, il a raison » et le suivant à me dire « mais non il faut s’amuser contre la monotonie, le beau a tous les droits . »

Et puis cette été en pensant à rien d’autre qu’à l’heure idéale pour descendre dans la piscine de l’hôtel, une idée me traversa l’esprit. Mais heureusement que les jeunes font cela. Ce sont bien les seuls en fait. Et ils donnent envie ! ENVIE.

Ce qui me fit repenser à un ouvrage lu il y a quelques années et dont je n’ai aucune trace du titre ou de l’auteur. Le propos soutenait que le costume était à chaque génération comme régénéré par la jeune génération, dans une lutte permanente entre Ancien et Moderne. Que la longévité du costume dans le temps est toujours due aux jeunes qui le réinventent. Et se l’approprient. Et de prendre comme exemple les années 70, où le bon vieux costume anglais hérité de la guerre et à peine remanié dans les 60’s avait connu un engouement totalement inattendu chez la jeune génération. Que les cuisses moulées et les pattes d’eph, les revers pelle-à-tarte et les épaulettes épaisses avaient été propulsés par les jeunes, qui ce faisant, se réappropriaient le traditionnel costume dans une nouvelle version, à leur goût. Surtout en lui donnait une nouvelle espérance de vie.

Je dois vous dire que j’étais bien content d’avoir connecté deux neurones entre eux sur le sujet, car enfin, cette réponse me satisfaisait. Oui, c’est très utile que les jeunes se sapent comme des milords. Car ce faisant, ils montrent aux générations supérieures qu’ils réinterprètent leur habit. Et en font quelque chose de nouveau. Et je suis persuadé que ce faisant, dans la rue et sur papier glacé, cette esthétique puisse trouver parmi des hommes qui n’osent plus ou qui n’osent pas un certain écho. Que cela pousse certains à faire mieux. A s’amuser ou à rechercher un peu le beau.

Lorsque dans une entreprise un jeune qui arrive ose une pochette dans sa veste, je suis sûr que quelques dames et quelques collègues masculins plus âgés ou pas le remarquent. Le jalousent un peu peut-être, et puis s’y mettent aussi. Parcequ’ils ont eu la preuve flagrante que finalement, bien se saper ne tue personne. Et qu’au contraire, c’est très sympathique !

Chers amies et amis, sur ces quelques belles prophéties, je vous souhaite à tous une excellente rentrée. Portez-vous bien. Julien Scavini

13 réflexions sur “Être ou ne pas être un jeune dandy

  1. Yves 6 septembre 2021 / 21:32

    Merci Julien. C’est toujours un plaisir de vous lire et de s’en trouver heureux.

  2. Prigent 6 septembre 2021 / 21:53

    Ah enfin de la lecture ! Merciiiiiiiiiii

    • Julien Scavini 13 septembre 2021 / 08:52

      Dans Monsieur Mag, je tiens une petite chronique aussi 🙂

  3. Andrés 6 septembre 2021 / 22:31

    Tout simplement: BRAVO!

  4. HUBERT 7 septembre 2021 / 08:41

    Bonjour, Merci, c’est tellement vrai, de tous temps les jeunes dandy ont osés et c’est magnifique. En 1970 nos costumes étaient de chez Jean Raymond, nous avions 20 ans 4à ans après nous avons des soulier de chez nos bottiers, des costumes de chez nos tailleurs il en va de même pour les chemines, ceintures et bretelles. Toutes ces petites choses apportent l’élégance un certaine qualité d’amis Belle journée

    HDM

    >

  5. Gaël 7 septembre 2021 / 10:52

    La rentrée recèle quelques plaisirs, le retour de votre chronique en est un !
    Bonne rentrée.

    • Julien Scavini 13 septembre 2021 / 08:52

      Un très grand merci 😉

  6. Luc 7 septembre 2021 / 11:58

    Tout à fait d’accord. Je dirai même que porter la pochette, même à 50 ans, me faisait considérer comme un « désuet ». Mais c’est bien le « beau » qui me motive. Et peu importe ce qu’on dit de moi. Je suis un fervent de dire que la meilleure façon d’évoluer en style, du moment qu’on ne commet pas de faute de goût, c’est de carrément s’affranchir du regard des autres. Au contraire, je me repais de leurs critiques jalouses.

  7. ftoussin 7 septembre 2021 / 21:21

    C’est amusant car je me suis souvent posé la même question tant mes tenues sont parfois en décalage avec mes contemporains, parfois je me sens bien seul à porter cravate et pochette. « Personne n’est plus fort que la mode » nous disait Coco Chanel. Finalement à quel moment sommes-nous dans le déguisement, désuet ?
    J’ai trouvé une réponse assez simple : notre apparence reflète ce que nous sommes vraiment. C’est par notre attitude, nos regards et nos gestes que nous permettons à notre tenue de magnifier l’expression de notre être.
    Et finalement, les gens qui vous connaissent ne peuvent plus vous imaginer sans votre cravate et votre pochette, elles sont votre image, tellement « vous ».

  8. VincentL. 7 septembre 2021 / 23:37

    Je trouve qu’il manque chez les jeunes, un côté naturel, un côté je cherche mon style.
    Je vois deux types de jeunes dans la rue ou dans les salles de spectacle : Le cosplay et l’habit de soirée.

    Pour le premier, les jeunes ont tellement envie de ressembler à un personnage de Peaky Blinders, que l’oeil est attiré par un ensemble hors-sujet par rapport à la société d’aujourd’hui. Selon moi, l’oeil d’un néophyte face à un quelqu’un qui « s’habille bien » peut être gêné, mais il s’habituera très vite à la nouvelle veste, ou bien à la pochette; alors qu’avec quelqu’un qui ressemble à un personnage de série, les collègues diront sans doute « Lui, il est spécial ! ».

    Et pour l’autre, je vois des jeunes en costume, avec richelieu one-cut avec aucun pli sur la chaussure. On sent que c’est forcé, que le jeune homme a sauté des étapes, qu’il n’est pas du tout à l’aise avec ce qu’il porte.

    Je crois qu’il nécessaire d’être au tout début dans une certaine recherche du beau, en observant beaucoup ceux qui s’habillent bien dans « la vie réelle ». Par la suite, en faisant quelques petites erreurs, on comprend très vite ce qui nous convient, les bons vêtements, les bonnes associations de couleur, et les bonnes paires de chaussures à porter; tout cela a malheureusement un coût : En argent et en temps !

    • Julien Scavini 13 septembre 2021 / 08:51

      Très vrai. Il faut que jeunesse se passe, c’est bien normal. Et on apprend de ses erreurs.

  9. Thierry SAINT JEAN 11 septembre 2021 / 10:22

    Se présenter sous son meilleur jour, avoir du goût, faire l’effort d’être élégant, en prenant du plaisir, pour soi, et pour les autres, n’a pas de lien avec la taille du compte en banque ou encore avec le statut social. Et tant mieux ! Bravo Julien pour votre article. Pour conclure sans originalité, sous vous n’aimez pas les jolies choses, n’en dégoûtez pas les autres …

    • Julien Scavini 13 septembre 2021 / 08:50

      Très vrai !

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