Je disais récemment à un jeune et néanmoins très remarquable client que s’il voulait aller loin dans sa partie – la décoration d’intérieurs – il lui fallait faire preuve d’une grande exigence pour sa penderie, autant que pour son art. Il réussit déjà très bien ce qui lui permet de commissionner de beaux vêtements assez régulièrement, et je tentais de lui faire sentir qu’il fallait aller plus loin. Qu’il ne pouvait plus essayer de faire passer des vessies pour des lanternes. Décodé : qu’il ne pouvait plus faire passer un chino fatigué, même repassé, pour une pantalon de qualité ; qu’il ne pouvait plus faire passer une veste vintage moche pour une veste remarquable ; qu’il ne pouvait plus faire passer une chemise Figaret pour un modèle Charvet.
Je tentais de lui expliquer que lorsque l’on veut être un grand dandy, il faut s’en donner les moyens. Car sinon – travers parisien que j’abhorre – cela donne irrémédiablement un style demi-monde assez pathétique. Je voyais récemment dans POINT DE VUE les photos d’une soirée smoking où l’un des invités s’était amusé à porter un chino vert acide avec une veste de smoking. Idée intéressante, si le pantalon avait été en laine superfine, et / ou si les souliers avaient été irréprochables : en l’occurrence des mocassins mous et décontractés en veau-velours, d’une autre teinte de vert. Bref cela était affreux. Dans le même almanach, un invité avec un papillon blanc sur un smoking… aussi affreux.
Avant de tenter des inventions stylistiques, il faut chercher à maitriser le code parfaitement. En l’occurrence pour revenir à cet article de POINT DE VUE, porter un smoking simple et parfait, c’est déjà parfait. Mais si l’on veut briser les codes, et cela peut-être très intéressant et percutant, alors il faut s’en donner les moyens, et être irréprochable. Un pantalon de couleur avec un smoking? Alors il doit être en laine superfine, car la laine fait plus beau, plus riche, que le coton qui fait après midi au supermarché. Avec ce pantalon de couleur, il faut un slippers d’opéra noir et bien brillant pour rappeler le contexte. Le papillon de couleur ou blanc sur un smoking noir? Aucun intérêt. Essayer de se donner du style avec un accessoire à trois sous, c’est comme peindre en blanc les flancs des pneus d’une Twingo pour donner l’impression d’une Rolls.
Bref, je tentais de lui dire qu’en aucun cas, si l’on a de grandes prétentions, en particulier dans le monde artistique et financier qui est le sien, il faut faire chiche, ou pire, se ridiculiser en reniant le beau. Le très beau. Qu’il fallait qu’il se donne une légitimité par son expression corporelle. Que la netteté de ses vêtements et leur qualité, devaient être un gage de sérieux professionnel. Qu’il pouvait faire le dandy autant qu’il voulait, mais qu’il fallait que ce soit un dandy de qualité. Avec des morceaux choisis. Pas subis.
Là dessus nous nous quittions. Je repensais à cette discussion… Je voulais trouver un exemple. Pierre-Antoine me l’a trouvé. André Leon Talley. Né en 1948, mort hélas trop tôt peut-être en 2022, on pourrait dire simplement qu’il était journaliste de mode chez Vogue. Ce serait réducteur. Il était tellement plus que cela. Un grand manitou francophile de la mode plutôt. Grand, dans tous les sens d’ailleurs. S’il avait fallu que je l’habille, je serais monté sur un escabeau.
Voilà l’exemple qui me manquait pour Alexandre. André Leon Talley, c’est l’exubérance absolue. Un homme toujours en fourrure, en cape, en kimono. Qui osait. Et avec des bijoux en plus, rendez-vous compte ! Jugez plutôt :

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Mais dans cette image, il y a tout de mon argumentaire. Il y a de l’exubérance oui, mais tout est irréprochable. Ce smoking ne vient pas de chez Balthazar. Les slippers d’opéra, malgré leur dimension de péniches, sont la cerise sur le gâteau du goût. Quant à ce caftan, il est une création sur-mesure hallucinante. On est jamais un aussi beau dandy que lorsqu’on est un dandy qui sait et qui montre qu’il sait.
André Leon Talley aimait jouer les dandys. Mais il savait ce qu’était un bon et irréprochable vêtement. Voyez plutôt ce jeune homme qui savait déjà :





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La silhouette en canotier est merveilleuse. J’ai envie de ce costume à carreaux, je vais y penser pour l’été prochain !
L’homme a par la suite prodigieusement grandi. En restant impeccable. J’imagine que son slippers à boucle de diamants a du être la pièce maitresse de la vente de ses effets personnels chez Sothebys.

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Bras droit ou je ne sais quoi d’Anna Wintour, il savait porter le costume. A côté de bien d’autres curiosités de style (une infinité même) que je ne relaie pas dans cet article, voulant me concentrer sur la capacité d’André Leon Talley à savoir porter classique, à savoir ce qu’il convient de porter.





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Des costumes réalisés en grande-mesure. Ici l’essayage d’un croisé en seersucker. Le col n’est pas réalisé encore :
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J’ai trouvé cette photo prise à Paris très élégante aussi, avec un manteau un petit peu dandyesque et féminin, mais posé sur une croisé impeccable.
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J’ai aussi trouvé cette image là, avec Christian Lacroix qui savait s’habiller alors. Quel magnifique polo-coat.
Voici pour ce petit article très illustré. Un exemple que l’on peut être un parfait dandy, mais savoir en même temps parfaitement ce que qualité veut dire. Et que l’on peut être un dandy exubérant et imparable si l’on sait ce que l’on porte !
Belle semaine, Julien Scavini



