Knize

Comme tous les ans, je regardais le Concert du Nouvel An en direct sur France 2, moment incontournable de chaque 1er janvier. Un délicieux moment qui lance normalement bien l’année. C’est Yannick Nézet-Séguin qui était à la baguette. Le Québécois, fidèle à son tempérament, souhaitait dépoussiérer les habitudes. Ce fut fait avec légèreté, et sans provoquer chez moi la moindre polémique, contrairement à ce qui s’est produit ailleurs. Entre les ultra-modernes, qui auraient voulu qu’il arrive avec des plumes, et ceux qui rêvent encore d’un Wilhelm Furtwängler, il faut savoir trouver une mesure raisonnable.

Bon sa jaquette bleue était… bleue. Tout le monde sait ce que je pense des jaquettes bleues. Avec une chemise noire. Le matin…? Avec une ceinture sous le gilet? Un bouton bijou pour la fermer, une large broche remplaçant la cravate dans le col de la chemise : les artistes ont droit à la fantaisie, non ? Même si l’on est en droit de lever les yeux au ciel, comme devant les amusantes inepties de Salvador Dalí… Si ça l’amuse, au fond, ce n’est pas très important.

-+-

Je voulais surtout vous parler de l’émission qui suivait : Escapade viennoise, avec le bon Stéphane Bern. Qui par ailleurs a lancé sa marque de t-shirt. J’avais prévu de vous en parler, puis je me suis dit qu’il fallait continuer d’écrire sur des choses élégantes. (Surtout qu’en plus 2 euros par vêtement vont à la SPA). Stéphane Bern avait fait un choix vestimentaire plus judicieux pour son escapade viennoise : veste autrichienne et cape, dans des coupes moins étriquées que les années précédentes, ensemble cohérent pour aller à Vienne. Pas renversant d’allure, mais intéressant. Mais ce n’est toujours pas de lui que je veux vous parler.

Un court extrait de l’émission l’a conduit à visiter le tailleur Knize. J’ai toujours trouvé cette émission intéressante, là je l’ai trouvé formidable. Enfin un projecteur orienté sur un tailleur, qui plus est une institution, une vraie. Comme il en reste peu dans le monde. Une de ces boutiques où la poussière est tombée et où rien n’a bougé. J’aime. J’ai été captivé par ce segment, notamment en apprenant que le délai normal pour une queue-de-pie sur mesure est d’un an. Un an ! Voilà qui fait relativiser quand certains clients râlent au bout d’un mois et demi chez moi.

-+-

Monsieur Rudolf Niedersüß, le tailleur et gérant n’a pas souhaité évoquer à l’écran le prix de la queue-de-pie sur mesure, précisant simplement qu’en prêt-à-porter, c’était évidemment moins onéreux. Et il se trouve que c’est précisément là que j’envoie mes clients lorsqu’ils cherchent une queue-de-pie. Sur le papier, je pourrais en réaliser avec mes ateliers. Mais je sais à quoi cela doit ressembler quand c’est bien fait — notamment ce gilet blanc qui ne doit surtout pas dépasser sous la veste, sur quoi le tailleur de Knize a lourdement insisté — et je ne suis pas convaincu de disposer aujourd’hui des moyens techniques pour atteindre ce niveau. Alors, quand un client me parle d’habit, je l’envoie chez Knize. Tout simplement.

L’émission nous a permis de voir Stéphane Bern essayer l’habit. Le résultat était remarquable. Oui : remarquable. Il faisait lui-même remarquer, « l’habit est bien conçu pour être aussi beau sur un corps aussi mal fichu. » Un frac remarquable d’allure !

-+-

Parlons donc de Knize, cette institution tailleur.

Fondée en 1858 à Vienne par Josef Kniže, la maison Knize fabriquait à l’origine des vêtements utilitaires : habits d’équitation, tenues de chasse, uniformes civils. Rien de spectaculaire. Cette rigueur sera récompensée en 1888, lorsque Knize obtient le titre de tailleur de la cour impériale austro-hongroise. Au fil des décennies, Knize devient une référence absolue pour une clientèle exigeante et cultivée : aristocrates, industriels, artistes, intellectuels. François-Joseph, Edouard VII, Sigmund Freud, Gustav Klimt, Jean Cocteau, Clark Gable, et même Marlene Dietrich. La coupe y est simplement classique et raffinée. Maison de tradition anglaise, elle se spécialise notamment dans les habits de cérémonie, et particulièrement la queue-de-pie, qui est encore portée là-bas, soutenant l’activité commerciale.

Après la mort du fondateur en 1880, son fils et un associé reprennent l’affaire, puis Albert Wolff, venu de Poméranie, prend les rênes en 1885. C’est ensuite la famille Wolff qui développe la maison jusqu’à la période de l’entre-deux-guerres. Pendant l’ère nazie, la famille Wolff-Knize, qui était juive, dut fuir l’Autriche. La boutique viennoise fut gérée par le personnel jusqu’à la fin de la guerre. Dans les années 1970, un ancien apprenti de Knize, Rudolf Niedersüß, entre dans l’entreprise, y prend des parts en 1976 et, deux ans plus tard, fusionne Knize avec l’atelier C. M. Frank, autre maison viennoise prestigieuse. Aujourd’hui, Rudolf Niedersüß est le dirigeant de la société.

Si des vedettes internationales se sont habillées chez Knize, c’est que la maison avait fondé des succursales, à New-York et aussi à Paris, la capitale du bon goût. L’atelier parisien était situé au deuxième étage du 146, avenue des Champs-Élysées. C’est Frédéric Wolff-Knize qui était le maitre tailleur des lieux. Cette adresse a existé de la fin des années 1920 à 1972. L’architecte autrichien Adolf Loos (1870-1933) conçoit cette succursale vers 1927 dont voici un cliché charmant de cet endroit disparu :


-+-

Mais justement, si l’on parlait de l’architecte Adolf Loos, un de mes préférés alors étudiant en architecture. Un architecte savant ! Si Knize est une maison à part, c’est aussi parce que son écrin viennois fut conçu par Adolf Loos, figure majeure de l’architecture moderne. Pour Loos, l’ornement inutile est une faute morale. Il a beaucoup écrit là-dessus, à la fois d’ailleurs en architecture mais aussi amusant que cela puisse paraitre, sur le vêtement. En même temps, on ne peut absolument pas le catégoriser comme un moderniste au même titre que Le Corbusier. Il y a chez Loos une profonde admiration de l’esprit « cosy » anglais en même temps qu’un immense respect pour les savoir-faire de la pierre et du bois entre autres. Ses intérieurs reflètent particulièrement cet esprit dual, entre une épure des volumes et une attention à la qualité, sans pour autant verser dans l’Art Déco. Il est plus novateur que l’Art Déco, bien moins académique.

Dès 1913, Loos transforme la boutique Knize de Vienne en manifeste architectural. La façade, en granit sombre, est austère, presque sévère. Elle ne cherche pas à attirer l’œil, mais à poser une autorité. À l’intérieur, tout est pensé dans un savant esprit anglais qui ne renie par l’esprit Biedermeier : marbres, bois précieux, vitrines en laiton et verre, cuir, velours, sols feutrés, miroirs savamment placés. L’espace du premier étage évoque davantage un club anglais ou un cabinet de travail qu’une boutique commerciale, surtout avec ses variations de hauteurs, ses réduits, ses petits passages. Loos conçoit également les luminaires : ses suspensions polyédriques sont devenues emblématiques, et traite les matériaux avec la même exigence qu’un tailleur traite un drap de laine. Rien n’est décoratif, tout est fonctionnel et proportionné.

La boutique ancienne est petite et mène par un escalier intérieur à de beaux volumes très modulés. Toutefois, Knize s’est étendu et d’autres surfaces plus modernes se sont agrégées autour. Voyez quelques clichés des parties anciennes :

Pour aller plus loin avec Loos, voici quelques images d’autres intérieurs. Une œuvre marquée par un grand ascétisme du dessin, mêlé à une vision presque sensuelle du confort. Une opposition curieuse de chaud et de froid.

Mon seul regret, lorsque j’étais à Vienne en février 2020 — juste avant le Covid — fut de ne pas être entré chez Knize pour y acheter une chemise et une cravate. Certes, la chemise aurait été différente des miennes. J’aurais pu prendre une simple chemise blanche, uniquement pour le plaisir de voir cette belle étiquette dans ma penderie. Certaines maisons méritent ce genre de plaisir inutile. J’avais allègrement photographié l’institution, en voici un aperçu :

-+-

Dernière illustration reprise du site de Knize : le smoking, la queue-de-pie, ou « habit », le stroller.

Je vous souhaite une belle et heureuse année 2026. Avec cette citation de Diderot trouvée dans une papillote en chocolat : « L’homme le plus heureux est celui qui fait le bonheur d’un plus grand nombre d’autres. » Avec ce long article, c’est un bon début.

Belle année, bonne semaine, Julien Scavini