Le pantalon gris : autant qu’un évêque peut en bénir

Je ne vous apprendrais rien : le pantalon gris est le grand médiateur du vestiaire masculin. Il réconcilie vestes, chemises, pullovers, et donne à votre silhouette ce supplément de “je n’y ai pas pensé” qui assez souvent, est vrai. C’est le compagnon naturel de toutes les vestes dépareillées, le complément le plus urbain du tweed comme du blazer, et l’alpha et l’oméga d’une garde-robe bien élevée.

Et oui, OUI, vous pouvez avoir beaucoup de pantalons gris. Non seulement vous le pouvez, mais dans une penderie “casual chic” et dans un environnement de travail qui exige peu (ou plus du tout) le costume complet, c’est même une stratégie intelligente. Et comme je le dis en titre : vous pouvez en avoir autant qu’un évêque peut en bénir !

Le gris est la base de la tenue “sport” moderne. Dans l’ancien monde, celui où l’on distinguait les personnes à leur chapeau et où l’on pouvait encore se faire servir un cherry avant le déjeuner, le pantalon de tenue n’était pas toujours uni. Les rayures, le coutil, le pied-de-poule, les petits carreaux faisaient le travail. Puis le XXᵉ siècle a rangé les choses dans des tiroirs : d’un côté le costume formel, de l’autre la tenue plus libre, sport, assemblée selon l’humeur du matin. Et dans ce deuxième tiroir, le pantalon gris a fini par tenir le rôle principal : celui du dénominateur commun.

Il faut dire qu’il a une vertu rare : il est présent, mais jamais envahissant. Il ne fait pas la tenue à lui seul, il la structure. Il laisse la veste parler, il encadre le haut sans rivaliser, et il donne à votre silhouette une base stable. En clair : c’est un pantalon qui ne s’épuise pas.

Ce qui nous amène à l’idée du jour : en avoir trop n’est pas grave.

La première raison est d’une évidence presque météorologique : il y a quatre saisons. Même si certains hivers parisiens ressemblent à un mois de novembre prolongé, votre confort – et votre allure – demandent des étoffes différentes.

  • Automne / hiver : la flanelle s’impose comme un classique inévitable. Elle a ce tombé un peu moelleux, cet aspect mat, cette noblesse tranquille. L’image mentale est immédiate : Fred Astaire, pantalon gris et nonchalance parfaitement réglée. On a longtemps subi des flanelles rêches ; les drapiers italiens ont largement adouci tout ça, au point que certains tissus se portent comme un plaid chic.
    Ajoutez à cela le whipcord – plus nerveux, plus robuste, presque un pantalon “de service” – et vous avez votre duo hivernal.
  • Printemps / été : même esprit, autre poids. Une laine plus fine, un sergé léger, voire une toile de laine qui laisse passer l’air. On garde la ligne et la couleur, on change la sensation. Le coton, lui, aime peu le gris : il prend mal la teinture et finit souvent par avoir l’air triste, poussiéreux, comme un t-shirt lavé de trop.
    Donc, si vous voulez du gris estival, cherchez-le plutôt côté laine légère.

Résultat : deux gris d’hiver + deux gris d’été… et vous êtes déjà à quatre sans même forcer le trait.

Deuxième raison : le gris n’est pas une couleur, c’est une famille. Entre le charbon foncé et le gris très clair, vous avez tout un spectre de possibilités, chacune avec ses contraintes et ses avantages.

  • Le gris moyen / gris souris : l’incontournable, le plus facile, le plus utile. Il va avec tout. C’est celui que vous enfilez quand vous voulez vous habiller vite et bien.
  • L’anthracite : plus discret, plus “sérieux”. Très aimé des messieurs qui n’ont plus rien à prouver, et de ceux qui veulent un pantalon qui fait un peu plus “bureau” sans être un pantalon de costume.
  • Le gris clair : superbe, mais plus exigeant. Il met en lumière vos chaussures, votre ceinture, le bas de votre veste. Il rend tout plus visible, donc il rend tout plus important. Les jeunes l’adorent parce qu’il “claque”, il faut simplement accepter de jouer le jeu des accords.
  • Les contemporains : le gris bleuté (un rien acier), le gris “greige” (cette zone floue entre gris et beige que les Italiens affectionnent, parce qu’elle a l’air chère même quand elle ne l’est pas et qu’ils appellent poétiquement : gris sale). Avec ces nuances-là, vous sortez du registre “uniforme” sans cesser d’être classique.

Et là encore : si vous avez un anthracite, un gris souris, un gris clair, un gris bleuté, vous n’êtes pas collectionneur : vous êtes cohérent.

La grande force du pantalon gris est qu’il simplifie tout le reste. L’intérêt le plus délicieux du pantalon gris, c’est qu’il vous autorise à être paresseux. Et une garde-robe réussie, c’est souvent ça : une élégance qui permet la facilité.

Avec une rotation de pantalons gris, vous pouvez vivre sur un petit nombre de formules qui marchent toujours :

  • chemise + pull-over (col qui dépasse, ou pas)
  • polo en maille + blouson léger
  • col roulé + veste texturée
  • cardigan + chemise oxford
  • gros pull + manteau simple

Et côté vestes, le gris est un partenaire idéal parce qu’il accepte presque tout : bleu marine, tweed marron, vert sombre, beige, camel, bordeaux profond, même beaucoup de motifs. C’est le pantalon qui dit oui avant même d’avoir entendu la question.

On pourrait même en faire un chapitre entier : “Le pantalon gris, dénominateur commun de toutes les vestes”. Parce qu’au fond, c’est ça son pouvoir : il crée de l’harmonie sans effort.

Le noir ? Trop tranchant, parfois trop “serveur”. Le beige ? Il appelle un certain registre, une certaine saison, une certaine décontraction. Le bleu ? Il veut de la cohérence et finit par faire “ensemble” malgré lui. Le gris, lui, reste neutre, mais vivant. Urbain, mais pas froid. Classe, mais pas guindé.

Admettons que vous ayez fait ce que tout homme sensé finit par faire : vous avez accumulé cinq ou six pantalons gris. Félicitations, vous venez de vous construire une base très solide. La question suivante devient presque comique : que vous faut-il en plus ? La réponse : pas grand-chose, et c’est précisément ça qui est agréable.

Vous pouvez vous offrir, comme des épices, quelques pantalons de contraste :

  • un whipcord couleur ficelle / mastic : parfait avec des vestes plus rustiques, un air de campagne sans tomber dans le déguisement,
  • un velours noisette ou marron : le pantalon qui accompagne naturellement un Barbour, des brogues, un gros pull, et un dimanche qui commence tard,
  • un chino beige : l’outil du “casual-smart” de week-end, propre, simple, efficace,
  • un chino marine : plus facile qu’on ne le croit, tant qu’on évite la veste trop proche en nuance (sinon, effet costume désastreux).

Et voilà. Le reste, vous l’avez déjà : une garde-robe qui respire, avec plein de gris, quelques autres pantalons choisis, et une infinité de combinaisons possibles sans avoir besoin de vingt vestes ni de douze paires de chaussures.

Conclusion : bénissez les gris, et vivez tranquille. Le pantalon gris n’est pas un achat excitant. C’est exactement pour ça qu’il est génial. Il n’est pas là pour briller ; il est là pour vous rendre la vie plus simple et vos tenues plus justes. Il vous évite les questions inutiles le matin, il vous permet de varier sans vous disperser, et il crée ce fond élégant sur lequel tout le reste prend du relief.

Alors oui : accumulez-les. En flanelle, en sergé, en whipcord, en toile. Du charbon au gris perle, du souris au greige italien. Avoir trop de pantalons gris, c’est comme avoir trop de chemises blanches : ce n’est pas un problème, c’est une méthode. Et si quelqu’un vous le reproche… dites-lui simplement que l’évêque a parlé.

Belle semaine, Julien Scavini

Le manteau raglan

Le manteau raglan n’a jamais été aussi présent qu’aujourd’hui. On le voit partout, décliné sous toutes les formes : en drap italien doux et épuré, en tweed anglais rustique ; en laine bouillie minimaliste ou en flanelle luxueuse. Des maisons les plus établies aux jeunes créateurs, tout le monde s’y met. Il faut dire que son esthétique légèrement rétro agit comme une véritable madeleine de Proust. Le raglan évoque immédiatement les années 1950, un monde plus calme, plus classique, presque rassurant – un monde qui fait un peu de résistance face aux doudounes techniques et aux parkas synthétiques.

Mais au-delà de ce charme suranné, le manteau raglan a surtout une qualité immense : il est facile.
À la différence d’un chesterfield rigide ou d’un manteau croisé très structuré, le raglan est une pièce passe-partout. Simple, discrète, confortable. Il s’enfile sans réfléchir, aussi bien sur un gros pull que sur une veste, sans jamais faire d’histoires. Il ne cherche pas à se faire remarquer : il accompagne.

Techniquement, la particularité du raglan tient à sa manche. Dans une construction classique, dite “manche montée”, la couture fait le tour de l’emmanchure et vient s’asseoir en bout d’épaule. Le montage exige précision, gestion d’embus, savoir-faire. C’est tout l’art du tailleur.

Le raglan, lui, adopte un principe totalement différent : la manche ne démarre pas à l’épaule mais remonte jusqu’à l’encolure, dessinant une grande ligne oblique du col à l’aisselle. L’épaule disparaît visuellement au profit d’une continuité douce entre le buste et le bras.

La méthode de coupe Ladevèze-Darroux des années 1930 en donnait une définition très parlante : « Le Raglan est un pardessus ample, dont la manche d’une forme toute spéciale abandonne les errements classiques d’un montage autour de l’ouverture de l’emmanchure pour se prolonger plus ou moins gracieusement, en formant la pointe, jusque sous le col. »

Ce principe apparemment simple a pourtant demandé, à ses débuts, bien des ajustements : « Au début de sa dernière apparition, les tailleurs durent se livrer à de nombreux tâtonnements avant d’arriver à obtenir une manche idéale, aussi en voit-on aujourd’hui de toutes sortes, manches sans suçons, manches avec suçon, s’arrêtant à la pointe d’épaule, et enfin, manches avec couture au milieu du dessus. Les premières manches offraient de très grosses difficultés pour leur montage à cause de l’embus excessif que l’on était obligé de disposer sur une distance très limitée. »

Le raglan n’est donc pas né parfait. Il a fallu affiner les tracés, inventer des variantes, modifier les coutures, avant d’arriver à la forme harmonieuse que nous connaissons aujourd’hui. Le raglan porte d’ailleurs en lui toute une histoire. Toujours selon la méthode Ladevèze-Darroux : « Parmi le monde des tailleurs, beaucoup croient encore que le Raglan est un pardessus d’invention récente… Il n’en est rien cependant. Le Raglan se trouve dans la collection de nos gravures de mode ; il a paru voilà près d’un demi-siècle… »

Le livre rappelle que son nom viendrait de Lord Raglan, général anglais de la guerre de Crimée, dont le manteau particulier aurait inspiré la mode de l’époque : « On le nomma “Raglan”, en souvenir de lord Raglan, commandant en chef du corps expéditionnaire anglais. » Mais les auteurs vont même plus loin : « Des recherches très minutieuses… il résulterait que ce Raglan ne serait autre que la copie d’une forme bien autrement ancienne et essentiellement française du nom de “Talma”, portée vers 1820. » Autrement dit : rien de neuf sous le soleil de la mode masculine. Comme souvent, ce que l’on croit moderne n’est que la résurrection élégante d’une forme ancienne.

Mais il est intéressant de remarquer cette phrase : « La jeunesse professionnelle, surtout, a montré, pour ce vêtement soi-disant nouveau, une admiration exagérée et hors de proportion ; elle s’est enthousiasmée… » Amusant fait. Il y a un siècle presque, déjà le manteau raglan était à la mode. Il était vu comme nouveau. Il est maintenant vu comme ancien et recherché pour cela !

Si le raglan a demandé beaucoup de mises au point à ses débuts, il est devenu aujourd’hui une pièce relativement simple à fabriquer. Et c’est là l’un de ses grands atouts contemporains. Contrairement à un manteau tailleur classique, avec manche montée, tête de manche « embusée », épaule structurée, entoilages complexes, le raglan évite une grande partie de ces difficultés techniques. La couture diagonale répartit les tensions, supprime la délicate gestion de la tête de manche et simplifie considérablement l’assemblage. Résultat : on peut obtenir un manteau à l’allure très sartoriale… sans avoir besoin d’un atelier de tailleur hautement spécialisé.

Inutile donc de chercher un façonnier rompu aux secrets du bespoke pour coudre un raglan correct. Un bon atelier de confection généraliste peut parfaitement s’en sortir. C’est même une des raisons principales de sa diffusion massive aujourd’hui : le raglan donne beaucoup d’allure pour relativement peu de complexité.

Le principe du raglan ne se limite d’ailleurs pas aux pardessus. On le retrouve dans une foule de vêtements : pulls, cardigans, sweats, blousons (ci-dessous un bomber varsity), imperméables. Partout où l’on cherche du confort et de la souplesse, le raglan excelle. Il libère l’épaule, facilite le mouvement, accompagne naturellement le corps.

En revanche, il existe un domaine où il fonctionne très mal : la veste. Paradoxalement, alors même que la manche raglan est proche du corps, elle donne visuellement une carrure plus large, plus ronde, plus diffuse. Or une veste exige l’exact inverse : une épaule nette, définie, une taille marquée, une structure. Associer une épaule raglan à une veste cintrée produit presque toujours un résultat étrange : trop mou en haut, trop serré en bas. Le raglan a besoin d’ampleur, de fluidité, d’une forme vague et confortable. Il est fait pour le manteau, pas pour le tailoring strict.

Si l’on regarde la production actuelle, on remarque que le manteau raglan contemporain adopte presque toujours la même silhouette : une forme légèrement en poire, ample aux hanches, avec un grand col rond enveloppant. Ce col, que l’on appelle parfois “col capote”ou “col chevalière” dans les anciens livres de coupe, ou même “col Claudine” côté féminin, fait tout le tour du cou et peut se porter relevé pour se protéger du vent. C’est devenu le visage quasi officiel du raglan moderne.

Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. Dans les années 1950 – et même jusque dans les années 1980 – le raglan savait aussi s’associer à des constructions beaucoup plus classiques : revers à cran, revers pointus, même boutonnage croisé. Le trench-coat, par exemple, se réalise encore fréquemment avec des épaules raglan. Il y a donc tout un vocabulaire raglan un peu oublié, que la mode actuelle pourrait redécouvrir : raglans croisés, à grands revers plus structurés. J’ai d’ailleurs mis deux illustrations au dessus de cela. J’en rajoute une dernière ci-dessous, d’une silhouette que je trouve très française sans en avoir la certitude. N’est pas sublime ?

Le succès actuel du manteau raglan n’a finalement rien d’étonnant. Il combine tout ce que notre époque recherche : du confort, de la simplicité, une élégance sans effort, et une pointe de nostalgie rassurante. Il traverse les modes précisément parce qu’il n’en fait pas trop. Le raglan n’est pas un manteau spectaculaire. Il n’est pas démonstratif. Mais il a cette qualité rare : on le porte facilement, longtemps, sans jamais s’en lasser. Et au fond, dans un vestiaire masculin de plus en plus saturé d’effets et de performances techniques, c’est peut-être sa plus grande force.

Je vous souhaite une excellente semaine. Et je file regarder Twin Peaks sur Arte !

Julien Scavini

Edouard Balladur, une élégance intemporelle

La semaine dernière, l’ancien Premier ministre et candidat malheureux à l’élection présidentielle de 1995, Édouard Balladur (1929-), entouré de sa famille et de nombreuses personnalités du monde politique et culturel, a accompagné en sa dernière demeure son épouse, Mme Marie-Josèphe née Delacour (1934-2025). L’occasion d’apercevoir un homme naturellement marqué par les années, mais dont l’allure et l’élégance n’ont pas varié d’un iota. Silhouette impeccable, à travers l’épreuve, l’ancien chef du gouvernement a donné l’image d’une dignité intacte, fidèle à ce style fait de retenue, de distinction et de constance qui demeure sa signature.

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Quel beau manteau droit, à boutons cachés, dans ce coloris juste et sans concession : le noir, accompagné d’une écharpe elle aussi noire. Des teintes que l’on trouve rarement réunies dans une garde-robe ordinaire, mais que l’on peut convoquer sans hésitation lorsque la gravité de l’instant l’exige. Elles témoignent d’un vestiaire longuement pensé, étudié, construit autour d’un principe simple et souverain : celui de la dignité.

La photo ci-dessous permet d’apprécier de manière plus précise ce manteau taillé dans un drap d’une grande qualité, un beau peigné de tradition tailleur. Les boutons, avec leur ménisque caractéristique en creux, signent une réalisation d’inspiration Savile Row. N’était-ce pas chez Henry Poole & Co, le célèbre tailleur anglais, que l’on disait l’ancien Premier ministre s’habiller ? Cet atelier, réputé pour son sur-mesure classique et sa coupe irréprochable, figure parmi les adresses les plus respectées de la tradition sartoriale anglo-saxonne.

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François Bayrou, manifestement remis de sa récente grippe, avait opté pour un pardessus raglan décliné sur un très beau camaïeu de bleus, ensemble d’une réelle distinction. On ne saurait toutefois trop lui conseiller, afin de se prémunir contre les rechutes saisonnières qui l’ont fait vaciller dernièrement, d’y adjoindre une écharpe et une paire de gants : le raffinement n’exclut pas la prudence.

Nicolas Sarkozy, pour sa part, avait choisi un costume rayé d’un excellent niveau de formalisme. On pourrait néanmoins se permettre de lui glisser, à l’oreille, qu’un manteau d’une coupe légèrement moins ajustée mettrait moins en valeur — ou plutôt moins en évidence — sa poitrine singulièrement bombée.

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Et vous le savez, je ne saurais m’adonner à l’exercice de la chronique funéraire sans vouer, au passage, quelques silhouettes inappropriées aux gémonies, ces touristes égarés entre deux emplettes, surgis là par malentendu vestimentaire. Et cette fois encore, pour votre plus grand plaisir, et surtout pour l’humour, voici quelques grands gagnants.

Mais qui a donc pu souffler à Michel Barnier que ce genre de grolles — pardonnez-moi l’expression — était de circonstance ? On imagine sans peine Édouard Balladur, s’il avait eu ce jour-là le loisir de s’attarder sur ce détail, lever les yeux au ciel avec cette réserve éloquente qui lui est propre.
Quant à savoir si cette silhouette constitue une publicité très convaincante pour Lacoste, la question mérite d’être posée. Enfin Michel, tout de même !

À sa décharge, il neigeait ce jour-là, et l’on peut concevoir qu’à 75 ans la crainte de la chute prenne le pas sur les considérations esthétiques. Dans de telles circonstances, une bonne canne eût sans doute constitué un rempart plus sûr que des runnings. Mais elle aurait trahi un âge que sa campagne législative se refuse à afficher…

Pour ma part, allant moi-même à pied au travail en ces journées singulières, j’avais choisi des Paraboot à semelle de gomme : la sécurité, certes, mais sans renoncer à une certaine tenue.

Quant à Valérie… je conçois volontiers qu’elle doive encore éponger les frais de sa campagne présidentielle (4,78%) et que, pour cette raison, elle ne puisse s’autoriser que les allées de La Halle aux Vêtements (où j’habille moi-même mon fils, afin que les esprits chagrins ne me taxent point de prétention). Mais enfin, Valérie. Une parka vert militaire sur un pantalon de smoking, pour conclure l’ensemble par une antique paire de bottines MARRON genre Minelli ? Était-ce bien la tenue appropriée pour venir rendre hommage au plus élégant et raffiné des hommes politiques français ? Vraiment… vous n’aviez rien de mieux dans votre penderie ? Cette photo est d’une tristesse confondante.

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Éric Zemmour était également présent. C’est d’ailleurs le seul à avoir pensé aux gants. En un jour de neige, voilà qui relève presque de la pensée logique, et mérite d’être signalé. On pourrait toutefois envisager de lancer une souscription afin de lui offrir mieux que ceux de Jean Valjean.

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Mais enfin, évacuons ces sujets fâcheux et revenons à Édouard Balladur, que j’eusse tant aimé pouvoir interviewer. J’avais, par l’entremise de M. Fillon, sollicité une audience ; elle me fut poliment refusée. C’est grand dommage, mais l’on sait combien ce sujet jugé vaniteux qu’est l’élégance agit souvent comme un repoussoir dans l’univers politique.

J’ai néanmoins retrouvé deux photographies de l’homme, prises il y a quelques années : sur l’une, il porte une gabardine de mi-saison, d’une simplicité et d’une élégance exemplaires ; sur l’autre, un manteau plus rare, à mi-chemin entre la ville et la campagne, composé de petits chevrons gris, sorte de tweed fin et ras. Un choix peu commun, certes, mais peut-être justement versatile, et révélateur d’un goût sûr, indépendant des modes comme des convenances.

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Un goût sûr, qu’atteste précisément cette photographie. Ce costume-là, chacun devrait l’avoir dans sa garde-robe : la démonstration éclatante que la simplicité, lorsqu’elle est tenue dans le bon ton, demeure la forme la plus aboutie de l’élégance, n’est-ce pas ?

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J’ai également saisi cette image, plus enjouée. La légère vibration que l’on y perçoit est très probablement due à l’armure du tissu, de type caviar — que l’on nomme aussi œil-de-perdrix — laquelle engendre à l’écran une tension pixelisée, phénomène que l’on retrouve dans certains Prince-de-Galles. Des trames qu’il convient d’éviter pour quiconque est destiné à être souvent photographié ou filmé.

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Chez l’homme, la règle semble immuable : veste trois boutons et poche ticket. Un style acquis une fois pour toutes, et jamais remis en question. Une constance qui force l’admiration. Ce camaïeu de gris sous la veste est bien pensé et travaillé, juste questionné par la veste mastic. C’est sobre. Un peu l’élégance de Von Bulow.

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Le meilleur pour la fin est probablement cette image d’Édouard Balladur alors Premier ministre, recevant sur le perron de Matignon l’empereur Akihito du Japon, lors de sa visite officielle en France le 3 octobre 1994, un moment solennel gravé dans les archives diplomatiques.

Il est alors en costume croisé, d’un statut supérieur, à l’égal de celui de l’Empereur, dont j’avais vanté la suprême élégance il y a quelques années. Chez Édouard Balladur, on remarquera qu’importe l’époque, il présente toujours une allure classique, sans excès. Des lignes sobres, non outrées, peu influencées par les modes : un pantalon ni trop large ni trop étroit, une veste ajustée sans excès, des revers de dimension moyenne, etc. Il en résulte une pérennité de l’image impressionnante — celle d’un homme pour qui l’élégance reste un art de constance, plutôt qu’un caprice. Un bel Art de Vivre.

Belle et bonne semaine élégante. Julien Scavini

Knize

Comme tous les ans, je regardais le Concert du Nouvel An en direct sur France 2, moment incontournable de chaque 1er janvier. Un délicieux moment qui lance normalement bien l’année. C’est Yannick Nézet-Séguin qui était à la baguette. Le Québécois, fidèle à son tempérament, souhaitait dépoussiérer les habitudes. Ce fut fait avec légèreté, et sans provoquer chez moi la moindre polémique, contrairement à ce qui s’est produit ailleurs. Entre les ultra-modernes, qui auraient voulu qu’il arrive avec des plumes, et ceux qui rêvent encore d’un Wilhelm Furtwängler, il faut savoir trouver une mesure raisonnable.

Bon sa jaquette bleue était… bleue. Tout le monde sait ce que je pense des jaquettes bleues. Avec une chemise noire. Le matin…? Avec une ceinture sous le gilet? Un bouton bijou pour la fermer, une large broche remplaçant la cravate dans le col de la chemise : les artistes ont droit à la fantaisie, non ? Même si l’on est en droit de lever les yeux au ciel, comme devant les amusantes inepties de Salvador Dalí… Si ça l’amuse, au fond, ce n’est pas très important.

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Je voulais surtout vous parler de l’émission qui suivait : Escapade viennoise, avec le bon Stéphane Bern. Qui par ailleurs a lancé sa marque de t-shirt. J’avais prévu de vous en parler, puis je me suis dit qu’il fallait continuer d’écrire sur des choses élégantes. (Surtout qu’en plus 2 euros par vêtement vont à la SPA). Stéphane Bern avait fait un choix vestimentaire plus judicieux pour son escapade viennoise : veste autrichienne et cape, dans des coupes moins étriquées que les années précédentes, ensemble cohérent pour aller à Vienne. Pas renversant d’allure, mais intéressant. Mais ce n’est toujours pas de lui que je veux vous parler.

Un court extrait de l’émission l’a conduit à visiter le tailleur Knize. J’ai toujours trouvé cette émission intéressante, là je l’ai trouvé formidable. Enfin un projecteur orienté sur un tailleur, qui plus est une institution, une vraie. Comme il en reste peu dans le monde. Une de ces boutiques où la poussière est tombée et où rien n’a bougé. J’aime. J’ai été captivé par ce segment, notamment en apprenant que le délai normal pour une queue-de-pie sur mesure est d’un an. Un an ! Voilà qui fait relativiser quand certains clients râlent au bout d’un mois et demi chez moi.

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Monsieur Rudolf Niedersüß, le tailleur et gérant n’a pas souhaité évoquer à l’écran le prix de la queue-de-pie sur mesure, précisant simplement qu’en prêt-à-porter, c’était évidemment moins onéreux. Et il se trouve que c’est précisément là que j’envoie mes clients lorsqu’ils cherchent une queue-de-pie. Sur le papier, je pourrais en réaliser avec mes ateliers. Mais je sais à quoi cela doit ressembler quand c’est bien fait — notamment ce gilet blanc qui ne doit surtout pas dépasser sous la veste, sur quoi le tailleur de Knize a lourdement insisté — et je ne suis pas convaincu de disposer aujourd’hui des moyens techniques pour atteindre ce niveau. Alors, quand un client me parle d’habit, je l’envoie chez Knize. Tout simplement.

L’émission nous a permis de voir Stéphane Bern essayer l’habit. Le résultat était remarquable. Oui : remarquable. Il faisait lui-même remarquer, « l’habit est bien conçu pour être aussi beau sur un corps aussi mal fichu. » Un frac remarquable d’allure !

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Parlons donc de Knize, cette institution tailleur.

Fondée en 1858 à Vienne par Josef Kniže, la maison Knize fabriquait à l’origine des vêtements utilitaires : habits d’équitation, tenues de chasse, uniformes civils. Rien de spectaculaire. Cette rigueur sera récompensée en 1888, lorsque Knize obtient le titre de tailleur de la cour impériale austro-hongroise. Au fil des décennies, Knize devient une référence absolue pour une clientèle exigeante et cultivée : aristocrates, industriels, artistes, intellectuels. François-Joseph, Edouard VII, Sigmund Freud, Gustav Klimt, Jean Cocteau, Clark Gable, et même Marlene Dietrich. La coupe y est simplement classique et raffinée. Maison de tradition anglaise, elle se spécialise notamment dans les habits de cérémonie, et particulièrement la queue-de-pie, qui est encore portée là-bas, soutenant l’activité commerciale.

Après la mort du fondateur en 1880, son fils et un associé reprennent l’affaire, puis Albert Wolff, venu de Poméranie, prend les rênes en 1885. C’est ensuite la famille Wolff qui développe la maison jusqu’à la période de l’entre-deux-guerres. Pendant l’ère nazie, la famille Wolff-Knize, qui était juive, dut fuir l’Autriche. La boutique viennoise fut gérée par le personnel jusqu’à la fin de la guerre. Dans les années 1970, un ancien apprenti de Knize, Rudolf Niedersüß, entre dans l’entreprise, y prend des parts en 1976 et, deux ans plus tard, fusionne Knize avec l’atelier C. M. Frank, autre maison viennoise prestigieuse. Aujourd’hui, Rudolf Niedersüß est le dirigeant de la société.

Si des vedettes internationales se sont habillées chez Knize, c’est que la maison avait fondé des succursales, à New-York et aussi à Paris, la capitale du bon goût. L’atelier parisien était situé au deuxième étage du 146, avenue des Champs-Élysées. C’est Frédéric Wolff-Knize qui était le maitre tailleur des lieux. Cette adresse a existé de la fin des années 1920 à 1972. L’architecte autrichien Adolf Loos (1870-1933) conçoit cette succursale vers 1927 dont voici un cliché charmant de cet endroit disparu :


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Mais justement, si l’on parlait de l’architecte Adolf Loos, un de mes préférés alors étudiant en architecture. Un architecte savant ! Si Knize est une maison à part, c’est aussi parce que son écrin viennois fut conçu par Adolf Loos, figure majeure de l’architecture moderne. Pour Loos, l’ornement inutile est une faute morale. Il a beaucoup écrit là-dessus, à la fois d’ailleurs en architecture mais aussi amusant que cela puisse paraitre, sur le vêtement. En même temps, on ne peut absolument pas le catégoriser comme un moderniste au même titre que Le Corbusier. Il y a chez Loos une profonde admiration de l’esprit « cosy » anglais en même temps qu’un immense respect pour les savoir-faire de la pierre et du bois entre autres. Ses intérieurs reflètent particulièrement cet esprit dual, entre une épure des volumes et une attention à la qualité, sans pour autant verser dans l’Art Déco. Il est plus novateur que l’Art Déco, bien moins académique.

Dès 1913, Loos transforme la boutique Knize de Vienne en manifeste architectural. La façade, en granit sombre, est austère, presque sévère. Elle ne cherche pas à attirer l’œil, mais à poser une autorité. À l’intérieur, tout est pensé dans un savant esprit anglais qui ne renie par l’esprit Biedermeier : marbres, bois précieux, vitrines en laiton et verre, cuir, velours, sols feutrés, miroirs savamment placés. L’espace du premier étage évoque davantage un club anglais ou un cabinet de travail qu’une boutique commerciale, surtout avec ses variations de hauteurs, ses réduits, ses petits passages. Loos conçoit également les luminaires : ses suspensions polyédriques sont devenues emblématiques, et traite les matériaux avec la même exigence qu’un tailleur traite un drap de laine. Rien n’est décoratif, tout est fonctionnel et proportionné.

La boutique ancienne est petite et mène par un escalier intérieur à de beaux volumes très modulés. Toutefois, Knize s’est étendu et d’autres surfaces plus modernes se sont agrégées autour. Voyez quelques clichés des parties anciennes :

Pour aller plus loin avec Loos, voici quelques images d’autres intérieurs. Une œuvre marquée par un grand ascétisme du dessin, mêlé à une vision presque sensuelle du confort. Une opposition curieuse de chaud et de froid.

Mon seul regret, lorsque j’étais à Vienne en février 2020 — juste avant le Covid — fut de ne pas être entré chez Knize pour y acheter une chemise et une cravate. Certes, la chemise aurait été différente des miennes. J’aurais pu prendre une simple chemise blanche, uniquement pour le plaisir de voir cette belle étiquette dans ma penderie. Certaines maisons méritent ce genre de plaisir inutile. J’avais allègrement photographié l’institution, en voici un aperçu :

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Dernière illustration reprise du site de Knize : le smoking, la queue-de-pie, ou « habit », le stroller.

Je vous souhaite une belle et heureuse année 2026. Avec cette citation de Diderot trouvée dans une papillote en chocolat : « L’homme le plus heureux est celui qui fait le bonheur d’un plus grand nombre d’autres. » Avec ce long article, c’est un bon début.

Belle année, bonne semaine, Julien Scavini