Le manteau raglan

Le manteau raglan n’a jamais été aussi présent qu’aujourd’hui. On le voit partout, décliné sous toutes les formes : en drap italien doux et épuré, en tweed anglais rustique ; en laine bouillie minimaliste ou en flanelle luxueuse. Des maisons les plus établies aux jeunes créateurs, tout le monde s’y met. Il faut dire que son esthétique légèrement rétro agit comme une véritable madeleine de Proust. Le raglan évoque immédiatement les années 1950, un monde plus calme, plus classique, presque rassurant – un monde qui fait un peu de résistance face aux doudounes techniques et aux parkas synthétiques.

Mais au-delà de ce charme suranné, le manteau raglan a surtout une qualité immense : il est facile.
À la différence d’un chesterfield rigide ou d’un manteau croisé très structuré, le raglan est une pièce passe-partout. Simple, discrète, confortable. Il s’enfile sans réfléchir, aussi bien sur un gros pull que sur une veste, sans jamais faire d’histoires. Il ne cherche pas à se faire remarquer : il accompagne.

Techniquement, la particularité du raglan tient à sa manche. Dans une construction classique, dite “manche montée”, la couture fait le tour de l’emmanchure et vient s’asseoir en bout d’épaule. Le montage exige précision, gestion d’embus, savoir-faire. C’est tout l’art du tailleur.

Le raglan, lui, adopte un principe totalement différent : la manche ne démarre pas à l’épaule mais remonte jusqu’à l’encolure, dessinant une grande ligne oblique du col à l’aisselle. L’épaule disparaît visuellement au profit d’une continuité douce entre le buste et le bras.

La méthode de coupe Ladevèze-Darroux des années 1930 en donnait une définition très parlante : « Le Raglan est un pardessus ample, dont la manche d’une forme toute spéciale abandonne les errements classiques d’un montage autour de l’ouverture de l’emmanchure pour se prolonger plus ou moins gracieusement, en formant la pointe, jusque sous le col. »

Ce principe apparemment simple a pourtant demandé, à ses débuts, bien des ajustements : « Au début de sa dernière apparition, les tailleurs durent se livrer à de nombreux tâtonnements avant d’arriver à obtenir une manche idéale, aussi en voit-on aujourd’hui de toutes sortes, manches sans suçons, manches avec suçon, s’arrêtant à la pointe d’épaule, et enfin, manches avec couture au milieu du dessus. Les premières manches offraient de très grosses difficultés pour leur montage à cause de l’embus excessif que l’on était obligé de disposer sur une distance très limitée. »

Le raglan n’est donc pas né parfait. Il a fallu affiner les tracés, inventer des variantes, modifier les coutures, avant d’arriver à la forme harmonieuse que nous connaissons aujourd’hui. Le raglan porte d’ailleurs en lui toute une histoire. Toujours selon la méthode Ladevèze-Darroux : « Parmi le monde des tailleurs, beaucoup croient encore que le Raglan est un pardessus d’invention récente… Il n’en est rien cependant. Le Raglan se trouve dans la collection de nos gravures de mode ; il a paru voilà près d’un demi-siècle… »

Le livre rappelle que son nom viendrait de Lord Raglan, général anglais de la guerre de Crimée, dont le manteau particulier aurait inspiré la mode de l’époque : « On le nomma “Raglan”, en souvenir de lord Raglan, commandant en chef du corps expéditionnaire anglais. » Mais les auteurs vont même plus loin : « Des recherches très minutieuses… il résulterait que ce Raglan ne serait autre que la copie d’une forme bien autrement ancienne et essentiellement française du nom de “Talma”, portée vers 1820. » Autrement dit : rien de neuf sous le soleil de la mode masculine. Comme souvent, ce que l’on croit moderne n’est que la résurrection élégante d’une forme ancienne.

Mais il est intéressant de remarquer cette phrase : « La jeunesse professionnelle, surtout, a montré, pour ce vêtement soi-disant nouveau, une admiration exagérée et hors de proportion ; elle s’est enthousiasmée… » Amusant fait. Il y a un siècle presque, déjà le manteau raglan était à la mode. Il était vu comme nouveau. Il est maintenant vu comme ancien et recherché pour cela !

Si le raglan a demandé beaucoup de mises au point à ses débuts, il est devenu aujourd’hui une pièce relativement simple à fabriquer. Et c’est là l’un de ses grands atouts contemporains. Contrairement à un manteau tailleur classique, avec manche montée, tête de manche « embusée », épaule structurée, entoilages complexes, le raglan évite une grande partie de ces difficultés techniques. La couture diagonale répartit les tensions, supprime la délicate gestion de la tête de manche et simplifie considérablement l’assemblage. Résultat : on peut obtenir un manteau à l’allure très sartoriale… sans avoir besoin d’un atelier de tailleur hautement spécialisé.

Inutile donc de chercher un façonnier rompu aux secrets du bespoke pour coudre un raglan correct. Un bon atelier de confection généraliste peut parfaitement s’en sortir. C’est même une des raisons principales de sa diffusion massive aujourd’hui : le raglan donne beaucoup d’allure pour relativement peu de complexité.

Le principe du raglan ne se limite d’ailleurs pas aux pardessus. On le retrouve dans une foule de vêtements : pulls, cardigans, sweats, blousons (ci-dessous un bomber varsity), imperméables. Partout où l’on cherche du confort et de la souplesse, le raglan excelle. Il libère l’épaule, facilite le mouvement, accompagne naturellement le corps.

En revanche, il existe un domaine où il fonctionne très mal : la veste. Paradoxalement, alors même que la manche raglan est proche du corps, elle donne visuellement une carrure plus large, plus ronde, plus diffuse. Or une veste exige l’exact inverse : une épaule nette, définie, une taille marquée, une structure. Associer une épaule raglan à une veste cintrée produit presque toujours un résultat étrange : trop mou en haut, trop serré en bas. Le raglan a besoin d’ampleur, de fluidité, d’une forme vague et confortable. Il est fait pour le manteau, pas pour le tailoring strict.

Si l’on regarde la production actuelle, on remarque que le manteau raglan contemporain adopte presque toujours la même silhouette : une forme légèrement en poire, ample aux hanches, avec un grand col rond enveloppant. Ce col, que l’on appelle parfois “col capote”ou “col chevalière” dans les anciens livres de coupe, ou même “col Claudine” côté féminin, fait tout le tour du cou et peut se porter relevé pour se protéger du vent. C’est devenu le visage quasi officiel du raglan moderne.

Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. Dans les années 1950 – et même jusque dans les années 1980 – le raglan savait aussi s’associer à des constructions beaucoup plus classiques : revers à cran, revers pointus, même boutonnage croisé. Le trench-coat, par exemple, se réalise encore fréquemment avec des épaules raglan. Il y a donc tout un vocabulaire raglan un peu oublié, que la mode actuelle pourrait redécouvrir : raglans croisés, à grands revers plus structurés. J’ai d’ailleurs mis deux illustrations au dessus de cela. J’en rajoute une dernière ci-dessous, d’une silhouette que je trouve très française sans en avoir la certitude. N’est pas sublime ?

Le succès actuel du manteau raglan n’a finalement rien d’étonnant. Il combine tout ce que notre époque recherche : du confort, de la simplicité, une élégance sans effort, et une pointe de nostalgie rassurante. Il traverse les modes précisément parce qu’il n’en fait pas trop. Le raglan n’est pas un manteau spectaculaire. Il n’est pas démonstratif. Mais il a cette qualité rare : on le porte facilement, longtemps, sans jamais s’en lasser. Et au fond, dans un vestiaire masculin de plus en plus saturé d’effets et de performances techniques, c’est peut-être sa plus grande force.

Je vous souhaite une excellente semaine. Et je file regarder Twin Peaks sur Arte !

Julien Scavini

Laisser un commentaire