Travailler son camaïeu de couleurs

J’étais assis récemment sur un banc près de ma boutique, attrapant quelques rayons de soleil. Un monsieur passa devant moi, téléphone à l’oreille. Il marchait d’un pas tranquille, absorbé dans sa conversation, mais vêtu avec une recherche évidente. Pantalon de velours fin couleur mastic, parka dans l’esprit d’une field jacket, presque de la même teinte. En bas, des baskets sobres, manifestement choisies avec soin, qui achevaient l’ensemble sans bruit.

C’était superbe. Superbe parce que presque rien ne dépassait. L’ensemble formait un camaïeu de beiges / ficelle très doux, comme une variation autour d’une seule note. Une tenue simple en apparence — presque trop simple — mais dont l’équilibre trahissait une certaine maîtrise.

Cela m’a faisait penser à quelques clients, qui développent une forme d’obsession chromatique de ce genre. Non pas au point de n’avoir dans leur penderie qu’une seule couleur (ce serait un peu monacal) mais plutôt une famille de couleurs. Ils raisonnent par camaïeux. Les beiges avec d’autres beiges ; les bleus avec d’autres bleus, ou des gris ; les marrons glacés avec des blancs cassés.

Chaque matin, ils recomposent une variation autour du même thème, comme un musicien qui improviserait sur une partition très simple. D’une certaine manière, c’est exactement la manière de penser que distillent certaines maisons de luxe discrètes. Chez Zegna, Cucinelli, ou Loro Piana, l’élégance repose souvent sur cette continuité chromatique : un monde de bruns, de sables, de gris doux, où chaque pièce semble parler la même langue.

Et il faut bien reconnaître que cela fonctionne. Mais ce n’est pas totalement contemporain. Ou plutôt : cela ne l’est plus tout à fait. Car ce principe existait déjà dans les années 1980. Giorgio Armani travaillait beaucoup ces harmonies très serrées : chemises grises avec costumes gris, chemises marines avec costumes marines. Une sorte d’épure chromatique qui produisait une silhouette extrêmement calme. Et qui à l’époque était révolutionnaire, si l’on se met dans la perspective de la mode anglaise, plus colorée et héraldique.

La couleur y devenait presque une matière. Cette économie dans la palette apporte une sobriété particulière. Et c’est là que réside le paradoxe : la tenue paraît très simple, mais l’effort pour parvenir à cette simplicité est souvent notable. La simplicité est rarement simple.

À l’inverse, je pense souvent à tant de jeunes (et moins jeunes) qui sont sur leur chemin d’éducation sartoriale. Et qui, guidés par l’enthousiasme, partent dans toutes les directions à la fois. Ce que je fis !

Une veste en tweed marron ici. Une chemise rayée rouge là. Une cravate madder violette. Un pantalon vert olive. Chaque pièce est belle, intéressante, pleine de caractère. Mais leur coexistence quotidienne peut devenir plus difficile à coordonner. Elles peuvent aller ensemble. Mais cette matière n’est pas si facile à bien manipuler. Cela produit parfois ces tenues un peu bancales que nous avons tous connues.

Quel jeune (dont je fus) ne s’est pas demandé, devant son miroir : « Est-ce que ça va avec ça ? » Tout en ayant le sentiment étrange d’avoir fait beaucoup d’efforts… pour finalement se sentir un peu mal fagoté. Il y a là une leçon peut-être.

Dans une éducation sartoriale, comme dans beaucoup de choses, ne faudrait-il pas commencer par le moins ? Une économie de moyens pour une économie d’allure. Car le (seul) avantage de compter les sous, c’est qu’il faut chercher à faire bien avec moins. Se contenter, par exemple, d’une penderie construite autour des beiges et des marrons si l’on estime que ces couleurs flattent son teint. Ou bien du marine et du gris si l’on souhaite une allure plus urbaine, plus discrète. Une garde-robe comme un petit territoire chromatique.

Après tout, les architectes ne s’habillent-ils pas presque tous en noir ? C’est une autre forme d’épure. Une épure radicale, presque conceptuelle. Même si, je dois l’avouer, je déplore toujours un peu cette couleur de corbeau, qui donne parfois l’impression que l’élégance s’est mise en deuil. Mais l’idée demeure intéressante.

Car au fond, choisir une couleur (ou une famille de couleurs) ce n’est pas se limiter. C’est se donner un cadre. Et comme souvent en matière d’élégance, c’est la contrainte qui produit la liberté.

Belle semaine, Julien Scavini

(Ce soir, j’écoutais pour écrire ce billet un vinyle déniché de peu : Mozart , Concerto pour Flûte et Harpe, Jean-Pierre Rampal & Lily Laskin, chez Erato.).

Le gilet dépareillé, lu dans Le Monde

J’écris de manière hebdomadaire sur l’élégance masculine dans Le Figaro depuis 2014, et sur ce blog depuis 2009, en plus de quelques autres publications où l’on m’a parfois laissé noircir quelques pages. Autant dire qu’à force d’écrire sans relâche sur un tel sujet, il arrive que l’inspiration se fasse un peu attendre. La plume part alors au trot puis trébuche : un article un peu bancal, une idée envoyée sous la presse avec un peu moins de conviction que d’habitude. Cela arrive à chacun tient la plume.

Je lisais ainsi la semaine dernière l’article de Marc Beaugé dans les très sérieuses colonnes du Monde, qui se demandait s’il était bien raisonnable de porter un gilet de costume. Et je me suis dit que c’était peut-être pour lui l’un de ces petits jours où l’inspiration est rattrapée par le timing, et où, pour répondre en temps et en heure au rédacteur en chef, on rend un papier un peu de travers. Car je dois dire que je n’ai pas très bien compris son courroux. Pourquoi tant d’irritation devant un morceau de laine muni de quelques boutons ? À ce compte-là, autant écrire franchement que les messieurs un peu enveloppés devraient être interdits de Sécurité sociale faute de régime : ce serait au moins plus clair.

Car enfin, que reprocher exactement au gilet ? Il semble lui tenir rigueur de flatter la silhouette, ce qui est pourtant l’un de ses mérites les plus anciens. Un gilet dépareillé a cette capacité merveilleuse d’« emballer » une panse bien garnie avec une délicatesse presque affectueuse. Personnellement, je trouve souvent plus élégant un homme qui cache sa délicate bedaine (ce qu’un ami concerné appelle volontiers sa surface à bisous) sous un gilet que celui qui la laisse vivre librement sous une chemise tendue comme la toile d’une tente de camping. Le gilet agit un peu comme un gentil corset. Regardez Philippe Etchebest : il s’en sert clairement comme d’une sorte de gaine tailleur pour se donner un air plus svelte et sportif. Et il n’y a là rien de honteux.

Certes, contenir son buste dans des limites raisonnables ou chercher à camoufler un ventre prospère peut faire sourire. Mais plutôt sous l’angle d’une petite vanité attendrissante. Comme ces vieux messieurs qui se recoiffent en sortant du métro. Un geste d’amour-propre, une petite coquetterie bien humaine. Aucun péché mortel là-dedans. On évoque aussi la question du dernier bouton laissé ouvert. Très bien, si l’on possède le corps d’un danseur de ballet. Mais si un homme ressent le besoin de fermer son gilet jusqu’en bas pour mieux contenir son honorable abdomen, aucune trappe vers les enfers ne s’ouvrira sous ses pieds. Je parle ici en professionnel qui voit cela quotidiennement, pas en commentateur confortablement installé derrière son clavier. Je rencontre régulièrement des messieurs qui veulent boutonner le dernier bouton pour mieux “s’emballer”. Qu’ils le fassent ! Je ne les maudis pas. Toute tentative pour bien faire, ou simplement faire un peu mieux, mérite d’être saluée.

Au-delà de ces questions de silhouette, le gilet dépareillé reste surtout une très jolie pièce de l’art tailleur. Dans un monde vestimentaire devenu assez mou, sans lignes ni structure, il constitue souvent la dernière petite architecture élégante qui subsiste dans une tenue. Et je dois dire que je me réjouis qu’il reste au moins cette touche-là lorsque le reste est abandonné. C’est aussi l’occasion de mettre à l’honneur de beaux tissus : tweed, flanelle, moleskine, parfois velours. Des étoffes qui ont du grain, de la texture, et qui racontent quelque chose.

Les auteurs de Permanent Style ou de Gentleman’s Gazette rappellent d’ailleurs souvent que le gilet contrastant fait partie depuis longtemps de la tradition du vestiaire masculin. Historiquement, il n’était pas systématiquement assorti à la veste. Les combinaisons séparées étaient fréquentes dans les tenues de campagne ou de week-end. Un gilet d’une autre étoffe permet de structurer la silhouette, d’ajouter de la profondeur à une tenue, d’introduire un tissu plus expressif et d’éviter l’effet parfois trop strict du trois-pièces complet. Un tweed brun sous une veste sport agit presque comme un pont entre élégance et décontraction. Dans cet esprit, le gilet dépareillé n’est pas une fantaisie récente : c’est au contraire une vieille solution sartoriale.

Ralph Lauren l’a compris depuis longtemps. Même si ses gilets courts montrant la ceinture me paraissaient curieux auparavant. Il présente le gilet de tweed avec un jean depuis des décennies, et a largement contribué à donner ses lettres de noblesse à cette allure. Dans son univers, le gilet évoque autant les ranchs du Colorado que les clubs anglais ou les campus de la côte Est. Cette idée de mélanger tailoring et pièces plus casual est d’ailleurs un principe classique du style britannique : une pièce structurée, une pièce rustique, une pièce simple. En France, Albert Goldberg chez Façonnable avait déjà exploré ce territoire, et plus tard L’Egoïste a repris ce flambeau avec un goût certain pour ces silhouettes mi-tailleur, mi-week-end.

Reste l’accusation la plus étrange : celle du masculinisme. Il faut dire que ce néo-mot est devenu un marqueur médiatique très pratique. Le glisser dans un article lui donne immédiatement une gravité sociologique tout à fait respectable. Mais il ne faut peut-être pas exagérer. Comme je le disais, Ralph Lauren joue avec cette esthétique cow-boy depuis des lustres, et personne n’y voyait à l’époque un manifeste masculiniste. Bien au contraire : dans les années 80 et 90, cette imagerie pouvait être perçue comme assez homo-érotique. Mais qu’importe. Personnellement, ce que j’aime dans l’esthétique du gilet dépareillé (surtout en tweed) c’est tout autre chose. Cela sent bon les allées des salons de vieilles voitures, les marchés aux puces du week-end, les clubs de tir à l’arc un peu poussiéreux et les dimanches pluvieux dans la campagne anglaise. Une esthétique Chap, rétro, un peu ludique. Et s’il y a au passage quelques biscoteaux tatoués, je préfère penser à Popeye ou au capitaine Haddock qu’à quelque théorie masculiniste. Des images d’Épinal des années cinquante, avec un parfum de bande dessinée ou de vieux Maigret.

Pour être tout à fait honnête, Marc Beaugé vise peut-être un cas particulier : le gilet de costume porté hors de son contexte. Et là, je veux bien lui accorder un point. Un gilet de costume bleu marine porté seul avec un chino beige peut effectivement produire un résultat un peu étrange, comme un morceau d’uniforme rescapé d’un naufrage sartorial. Mais pour être franc, je vois très peu de cela dans la rue. Ce que je vois en revanche, ce sont des hommes qui tentent modestement d’ajouter un peu de structure, un peu de texture, un peu de dignité vestimentaire dans un monde qui a largement renoncé à ces choses. Et si pour cela ils enfilent un petit gilet de tweed, eh bien je trouve cela plutôt charmant.

Que monsieur Beaugé ne m’en veuille pas. Comme je l’écrivais, l’écriture n’est pas chose aisée !

Belle et bonne semaine à tous. Julien Scavini

Où sont passés les beaux vêtements en province ?

Il n’y a pas si longtemps — jusqu’aux années 90 — un déplacement dans une ville moyenne française pouvait donner à voir de beaux vêtements. À Vesoul, Limoges, Rennes ou Bayonne, on dénichait dans les belles boutiques locales de la maille en laine, du cachemire racé, des pantalons bien coupés, des imperméables prestigieux. Ces boutiques n’étaient pas des extensions de chaînes de grande distribution, mais des lieux d’étalage de belles marchandises, du plus fin pedigree.

Aujourd’hui, ce paysage a profondément changé. Dans de nombreuses villes, l’« offre » s’est appauvrie : les beaux vêtements se trouvent rarement dans des boutiques indépendantes de centre-ville. Quand on y trouve encore quelque chose de qualitatif, c’est souvent dans des stations balnéaires ou des lieux touristiques – là où la pression commerciale a conservé un petit écosystème de produits « premium ». Allez en Allemagne ou aux Pays-Bas, et vous trouverez de beaux étalages. En revanche, trouvez un magnifique pull Ballantyne ou une belle parka Kired à Angoulême, pas simple.

Le client est-il coupable de ne plus chercher le beau?

Quand on interroge les commerçants, la réponse est presque pavlovienne : « Les clients ne veulent plus du beau, ils ne demandent que du pas cher. » C’est commode, mais cela ne suffit pas à expliquer l’effondrement des belles boutiques. En réalité, l’hypothèse inverse mérite autant d’attention : ce sont peut-être les marchands eux-mêmes qui ont progressivement abandonné le beau, faute du volume nécessaire pour simplement survivre. C’est d’ailleurs notre hypothèse à la boutique. On parle très souvent sur les blogs et forums de la transmission de père à fils pour ce qui est du beau vêtement. C’est oublier la transmission la plus importante à notre avis : celle du fournisseur au client. Un client achète ce qui lui est proposé. Car un client n’a pas forcément la culture nécessaire, alors il prend ce que le commerçant lui présente. C’est le commerçant avant qui faisait l’éducation au « beau ». Mais s’il lui présente un produit moyen, l’achat sera moyen, assurément.

Les statistiques récentes confirment un mouvement structurel fort : le nombre de magasins de vêtements en France a chuté de près de 18 % entre 2014 et 2021, avec une perte encore plus marquée dans la chaussure. Entre 2013 et 2024, le secteur a perdu des milliers de points de vente et des dizaines de milliers d’emplois. Des centaines de commerces d’habillement ont déposé le bilan ou fermé leurs portes ces dernières années. La crise n’est pas seulement européenne, elle est française, structurelle et profonde.

Une belle boutique quelque part en France.

Pourquoi ce reflux ?

D’un côté, les contraintes économiques croissantes – normes sociales, charges, loyers – ont réduit la marge de manœuvre de ces établissements. Un petit détaillant doit atteindre des volumes pour absorber des charges fixes de plus en plus lourdes. Lorsqu’il ne peut plus les atteindre qu’en vendant du volume plutôt que de la qualité, il finit par dégrader son offre. En clair : si tu ne peux vendre que du basique, tu vends du basique. Ce qui dédouane il est certain le commerçant que j’accuse quelques lignes plus haut de ne plus proposer du « beau ». Car les chiffres de consommation racontent ce récit : la part du textile-habillement dans les budgets des ménages baisse, les ménages épargnent davantage, et la consommation de vêtements stagne ou recule.

Il n’est donc pas évident que la demande pour le « beau » ait disparu. Mais il n’est pas certain qu’une proposition de « beau » soit soutenable non plus. Le serpent se mord la queue.

Mais le « beau » surtout est devenue le luxe. Alpha & oméga !

Ce qui a achevé de transformer le paysage, c’est le repositionnement stratégique des fabricants eux-mêmes. Après les années 1990, nombreuses sont les maisons de qualité qui ont fermé leurs circuits traditionnels de distribution multimarques pour se réserver une distribution propre, via des boutiques exclusives en centre-ville et dans des zones à forte attractivité. L’exemple absolu : Burberrys’ que l’on trouvait auparavant un peu partout en province (ou dans les régions si vous aimez mieux) qui est devenu Burberry, bien moins trouvable.

La vieille étiquette d’une marque connue pour sa distribution large et ses produits de qualité. Pas de luxe.

Fini le multimarque de province — ce détaillant avec qui l’on négociait, qui connaissait ses clients et leur parlait de tissus, de coupes et de fournisseurs. À sa place : des réseaux mono-marques, des boutiques de luxe dans les capitales, villes-monde, et des boutiques premium en régions ou dans des zones touristiques, souvent loin des villes moyennes. C’est un changement de logique : intégrer toute la chaîne de valeur, du produit à la communication, pour protéger l’image de marque. Mais cette stratégie a eu pour effet collatéral de vider de leur substance les commerçants indépendants en province.

Et quand d’autres fabricants de qualité ont commencé à trouver leur clientèle sur Internet plutôt que chez un petit détaillant, l’écosystème local s’est encore affaibli. Ainsi, le beau n’a pas disparu des désirs des consommateurs — il a disparu des points de contact accessibles dans la vie quotidienne des Français. Sans le « beau » dans les vitrines, difficile de reprocher au gens de ne pas le voir.

Si l’on creuse un peu au-delà des jugements hâtifs, la réponse n’est pas un simple blâme des consommateurs qui préfèrent « moins bien » ou « moins cher ». Leur comportement est largement conditionné par ce qui leur est offert. Lorsque le tissu marchand régional se contracte, lorsqu’on ne trouve plus que des grandes enseignes ou de la fast fashion, les choix deviennent binaires et contrains.

Ce n’est pas que les clients n’aiment plus le beau : ils n’ont souvent plus d’endroits pour l’acheter. Et quand ils l’achètent, c’est en ligne ou dans des lieux hyper spécialisés. L’écosystème qui, jadis, reliait proximité, savoir-faire et qualité s’est disloqué — non pas parce que les Français n’en voulaient plus, mais parce que l’environnement économique et stratégique du commerce l’a rendu impossible.

Belle réflexion, et bonne semaine, peut-être de vacances d’ailleurs. Julien Scavini

Interdiction de parler d’investissement

Dans la sphère sartoriale, le mot revient comme un tic de langage élégant : investissement. On n’achète plus un costume, on « investit » dans un costume. Prêt-à-porter de belle facture ou sur-mesure, le vocabulaire se veut rassurant. Il justifie la dépense, l’élève, l’ordonne. Pourtant, il faut avoir l’honnêteté de le dire : un costume n’est pas un investissement. C’est une dépense.

Un investissement, par définition, rapporte de l’argent. Il produit un rendement, un flux, une plus-value. L’achat d’un bien immobilier, d’actions, peut-être de Bitcoin : voilà des investissements. Ils comportent un risque, certes, mais aussi l’espérance d’un gain. Un costume, lui, ne rapporte rien. Il transforme un capital en objet du quotidien. Il habille. Il protège. Il met en valeur. Mais il ne fructifie pas.

D’autant plus et surtout, un costume est un consommable. Comme tout vêtement, il s’use. Il se lustre puis se perce aux coudes, se détend aux genoux et s’éventre à la fourche. Il peut même, parfois, se déchirer prématurément selon l’usage ou le tissu choisi. Une flanelle délicate ne résistera pas comme un whipcord dense ; un drap léger souffrira davantage qu’une étoffe lourde. Le textile porte en lui sa propre finitude. Acheter un costume de prix, ce n’est en aucun cas placer son argent : c’est accepter sa transformation en matière vouée à l’usure. Et hélas, le rapport prix / durabilité n’existe pas, il est parfois incohérent d’ailleurs. Un tissu précieux de Loro Piana est infiniment plus fragile qu’un gros drap de Dugdale.

Il n’y a donc aucun retour sur investissement dans un costume. Il n’y a qu’un plaisir acheté, et une réponse à un besoin. Philosophiquement, c’est une perte d’argent calculée. Calculable, même. On pourrait s’amuser à diviser le prix d’un costume par le nombre de ports, puis par le nombre d’années. Il pourra être très variable. Un client m’a ramené un costume gris ultra simple aujourd’hui, qui avait 10 ans, quasiment neuf, pour refaire strictement le même. Holland & Sherry avait encore le tissu, nous fûmes ravis ! On pourrait calculer aussi le coût à chaque lavage d’une chemise, ou le total annuel des cafés bus distraitement au comptoir. La différence, c’est que le costume se pare d’un discours noble qui tente de masquer l’évidence : l’argent dépensé est de l’argent parti.

Le seul investissement possible est ailleurs. Il est peut-être dans l’image que l’on construit, dans la crédibilité que l’on façonne, dans la confiance que l’on gagne. Mais alors, l’investissement n’est pas dans l’objet : il est dans la personne. Le costume n’est qu’un instrument temporaire, un révélateur. Une fois porté, il s’efface derrière celui qu’il sert. Il n’a jamais été qu’accessoire dans l’affaire.

Cela renvoie à son statut véritable. Le costume n’est pas une œuvre d’art que l’on contemple sous verre. Ce n’est pas un tableau que l’on accroche au mur pour en attendre la montée de la cote. C’est un vêtement du quotidien, qui l’a toujours été. Si notre monde décontracté lui confère aujourd’hui un caractère plus rare, presque sacré — mariages, grandes cérémonies, habits des dirigeants — il demeure un objet textile, avec les défauts inhérents à sa nature : imperfection, fragilité, usure.

Je m’amuse à détourner l’avertissement bien connu des financiers : « Les investissements comportent un risque de perte en capital. Avant tout engagement, veuillez bien comprendre les risques associés. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures. » Si vous considérez l’achat d’un costume comme un investissement, prenez cette phrase au pied de la lettre. Le risque de perte en capital est total et certain. Votre costume peut être taché ou déchiré dès le lendemain de sa sortie d’atelier. J’ai moi-même déchiré la fleur de cuir d’une paire de souliers neufs la semaine suivant l’achat. Un tissu réputé solide peut se révéler décevant ; un autre, plus fragile encore. Et un costume d’aujourd’hui, fût-il commandé dans la plus belle maison, ne présage en rien de la durabilité de celui d’hier — ni de celui de demain.

Parler d’investissement à propos d’un costume, c’est vouloir ennoblir une dépense. Or la dépense n’est pas honteuse. Elle est même assumée, choisie, parfois joyeuse. On achète un tombé, une ligne, une sensation au porter. On achète une allure. On accepte, en conscience, la disparition progressive de la matière au fil des jours. Je n’y peux rien à cette vanité des choses. D’autant plus que je ne fabrique aucun tissu. Je ne fais que les utiliser.

Interdisons donc résolument ce mot lorsque nous parlons de vêtements. Un costume n’est pas un actif. C’est un compagnon d’usage, promis à l’usure, qui n’a d’autre vocation que de servir. L’investissement, le seul véritable, reste en nous : dans l’éducation du goût, dans la tenue, dans la manière d’habiter ce que l’on porte. Le reste n’est que tissu.

Sur ces mots durs, mais réalistes, je vous souhaite une belle semaine. Julien Scavini

La couleur : luxe et liberté ?

Le vestiaire masculin classique se méfie de la couleur. Il la regarde de loin, avec prudence. La couleur dépasse le cadre ! Je ne cesse de vanter les mérites du bleu, du gris, du beige — ce triumvirat rassurant où tout s’assemble sans effort, où l’on peut s’habiller tôt, mal réveillé, et garder malgré tout une forme de cohérence. L’élégance, dans sa version orthodoxe, est souvent une discipline : elle évite l’excès et refuse l’imprévu, grâce à une palette réduite. La couleur franche, elle, exige autre chose. Elle impose un choix net, donc une prise de parole.

Car il existe une chose curieuse avec la couleur vive : si elle est rare, elle est parfois très appréciée. On la remarque dans la rue, on la commente, on la trouve “charmante”, “audacieuse”, “fraîche”. Et, presque immédiatement, on ajoute — explicitement ou non — qu’on ne s’y risquerait pas soi-même. La couleur est donc un plaisir que l’on consomme par procuration. Ce n’est pas tant qu’elle serait laide ou vulgaire : c’est qu’elle est socialement coûteuse. Elle attire le regard, et le regard (en France notamment ?) n’est jamais totalement neutre.

C’est précisément ce qui rend intéressante l’idée suivante : et si la couleur, au fond, n’était pas qu’une affaire de goût, mais une affaire de position ? Non pas seulement au sens “classe sociale” façon manuel de sociologie, mais au sens plus subtil : la place occupée et, surtout, la tranquillité avec laquelle elle est occupée. La couleur est souvent portée avec aisance par deux types de personnes, en apparence opposées. Les messieurs argentés d’abord : ceux qui achètent sans se questionner. Pas de calcul, pas d’hésitation, pas de débat intérieur au moment de passer à la caisse. Ils n’achètent pas un vêtement coloré pour envoyer un message : ils l’achètent parce que cela les amuse, ou parce que la couleur les flatte, ou simplement parce que l’objet existe. La couleur, chez eux, n’est pas une revendication : c’est un non-sujet. Et puis il y a les moins riches qui, par tempérament ou par stratégie, veulent donner une impression de liberté, d’insouciance, parfois de futilité assumée. Observons Le Prince Jardinier qui vend des panoplies ultra-colorées pour des prix assez bas. La couleur devient alors une manière d’afficher une légèreté, une forme d’indépendance à l’égard des codes sérieux. Dans les deux cas, la couleur s’explique peu : soit parce qu’on n’a pas besoin de s’expliquer, soit parce qu’on refuse l’idée même de devoir le faire.


Entre ces deux pôles, on trouve le territoire le plus embarrassé : celui des amateurs raisonnables. Le mien ? Ceux qui aiment le beau mais veulent “bien faire”, qui admirent l’éclat mais craignent d’avoir l’air déguisés, qui se demandent avec quoi marier un vert pomme ou un violet estompé. Dans une garde-robe sobre de bleu, gris et beige, tout va avec tout, et l’on peut construire une élégance d’assemblages automatiques. Dès que l’on introduit des couleurs franches, la mécanique se grippe : chaque pièce devient un choix, chaque association un risque, et l’on découvre soudain que l’harmonie n’est pas une question de règles mais d’œil. La couleur oblige à apprendre.

C’est ici qu’Arnys redevient un cas exemplaire. La maison parisienne aimait distiller des teintes qui semblaient sorties des tableaux de Thomas Gainsborough : parme poudré, violet cramoisi, vert acide, bleu indigo. J’ai lu que les propriétaires, en 1946, juste après-guerre, avaient débusqué en Angleterre des fabricants de pulls très colorés. Le contexte compte : dans un monde encore marqué par les uniformes, par le kaki, par les teintes utilitaires et dessaturées, ces vitrines faisaient l’effet d’un choc. Une splendeur, oui — au sens littéral : quelque chose qui brille, qui tranche, qui donne de l’éclat. Mais Arnys avait aussi ceci de particulier que la couleur n’y était jamais gadget. Ce n’était pas “mettons du rouge, ça fera vivant”. C’était une palette cultivée, référencée, presque picturale. Et comme souvent avec les choses cultivées, cela comportait une difficulté : l’usage n’était pas évident. Il y avait un côté panoplie possible, une perfection trop juste, un ensemble trop complet qui basculait vite dans le théâtre. Pour porter la couleur sans tomber dans la caricature, il faut savoir introduire du jeu, de l’imperfection, de la respiration. Il faut accepter de ne pas être “assorti”, au sens scolaire du terme.


La question du mariage des couleurs est d’ailleurs ce qui effraie la plupart des hommes. Et ce n’est pas un hasard si l’on associe si vite la couleur à certaines traditions britanniques caricaturales, celles où l’on confond allègrement l’excentricité avec l’élégance. Il suffit d’observer certains “anglais de roman” ou certains anglais bien réels, hélas pour comprendre comment la couleur devient une démonstration. Trop de contrastes, trop de motifs, trop de certitudes, pour un résultat immédiat : on ne voit plus l’homme, on voit la performance. C’est ce danger qui nourrit la prudence du vestiaire classique : mieux vaut la neutralité que l’outrance. Mais la prudence ne finit-elle pas aussi par appauvrir ? La couleur, lorsqu’elle est bien maniée n’est pas une crise d’adolescence : c’est un raffinement.

Ce qui nous amène à une opposition contemporaine assez savoureuse : le “quiet luxury”, si en vogue, et à l’inverse ce qu’on pourrait appeler, avec un sourire, un “loud luxury”. Le premier s’exprime par des teintes discrètes, des tissus silencieux, une richesse qui se veut inaudible. Le second existe aussi, mais on le mentionne moins, parce qu’il contredit l’idée moderne selon laquelle le luxe devrait se cacher pour être légitime. Or, n’avez-vous jamais souri en voyant quelques “vieux riches” hauts en couleur ? Il y a une forme d’“old money” qui adore les couleurs visibles, non pas comme provocation mais comme évidence. Ceux-là portent des camaïeux osés parce qu’ils en ont le droit symbolique : ils ne demandent pas la permission. Ils s’habillent comme on meublerait une maison ancienne avec des objets singuliers : sans justification, sans notice, sans récit Instagram. La couleur, chez eux, n’est pas “audacieuse”, elle est normale. Ce n’est pas qu’ils veulent se faire remarquer ; c’est qu’ils n’imaginent pas devoir se faire oublier.


Et puis il y a un autre monde où la couleur règne, mais pour des raisons totalement différentes : le vestiaire technique et outdoor. Là, les inserts, patchs, aplats colorés, parfois fluo, sont partout. Comme si le coupe-vent contemporain devait être rouge vif par définition. Ce n’est pas une coquetterie : c’est une nécessité héritée, ou à tout le moins un héritage symbolique d’une nécessité. On se vêtait en couleurs vives pour être repéré en mer, retrouvé après un naufrage, vu sur une paroi, distingué dans la neige. La couleur vient d’un besoin pratique : survivre, signaler, localiser. Elle appartient au monde des marins-pêcheurs, des alpinistes, des sauveteurs. Elle est une technologie. Tandis que la couleur sartoriale, celle des beaux tableaux d’époques révolues et des maisons comme Arnys, vient d’un autre besoin : celui de représenter un rang, une culture, une aisance. Elle n’est pas technique, elle est historique.

Au fond, cela confirme l’intuition de départ : la couleur est moins une question de “goût personnel” qu’un fait social, presque une posture existentielle. Pour porter des couleurs franches sans tomber dans le déguisement, il faut une chose rare : la sérénité. Le droit de ne pas s’expliquer. Le courage, parfois, d’être visible. La couleur demande plus d’œil, plus de maîtrise, mais aussi plus d’indifférence au jugement. Elle ne va pas à tout le monde, et ce n’est pas une condamnation : c’est une réalité. Comme dans les tableaux de Canaletto, où le petit peuple reste dans le brun et l’élite s’autorise les nuances délicates et les éclats précieux, la couleur dit quelque chose de la place que l’on occupe — ou de la place que l’on décide d’occuper, envers et contre tout.

.
Comprenons alors pourquoi tant d’hommes reviennent toujours aux mêmes bases : elles protègent. Et pourquoi, à l’inverse, une touche de grenat ou d’orange suscitent immédiatement une réaction. Ce n’est pas seulement beau : c’est parlant. La couleur n’est ni morale, ni raisonnable. Elle n’est pas toujours démocratique non plus. Elle est un luxe ancien, parfois bruyant, souvent joyeux, toujours révélateur. Et comme tout luxe véritable, elle ne se défend pas : elle se porte.

Bonne réflexion. Bonne semaine. Julien Scavini


Pour écrire ce soir, un peu de Glenn Miller

Edouard Balladur, une élégance intemporelle

La semaine dernière, l’ancien Premier ministre et candidat malheureux à l’élection présidentielle de 1995, Édouard Balladur (1929-), entouré de sa famille et de nombreuses personnalités du monde politique et culturel, a accompagné en sa dernière demeure son épouse, Mme Marie-Josèphe née Delacour (1934-2025). L’occasion d’apercevoir un homme naturellement marqué par les années, mais dont l’allure et l’élégance n’ont pas varié d’un iota. Silhouette impeccable, à travers l’épreuve, l’ancien chef du gouvernement a donné l’image d’une dignité intacte, fidèle à ce style fait de retenue, de distinction et de constance qui demeure sa signature.

-+-

Quel beau manteau droit, à boutons cachés, dans ce coloris juste et sans concession : le noir, accompagné d’une écharpe elle aussi noire. Des teintes que l’on trouve rarement réunies dans une garde-robe ordinaire, mais que l’on peut convoquer sans hésitation lorsque la gravité de l’instant l’exige. Elles témoignent d’un vestiaire longuement pensé, étudié, construit autour d’un principe simple et souverain : celui de la dignité.

La photo ci-dessous permet d’apprécier de manière plus précise ce manteau taillé dans un drap d’une grande qualité, un beau peigné de tradition tailleur. Les boutons, avec leur ménisque caractéristique en creux, signent une réalisation d’inspiration Savile Row. N’était-ce pas chez Henry Poole & Co, le célèbre tailleur anglais, que l’on disait l’ancien Premier ministre s’habiller ? Cet atelier, réputé pour son sur-mesure classique et sa coupe irréprochable, figure parmi les adresses les plus respectées de la tradition sartoriale anglo-saxonne.

-+-

François Bayrou, manifestement remis de sa récente grippe, avait opté pour un pardessus raglan décliné sur un très beau camaïeu de bleus, ensemble d’une réelle distinction. On ne saurait toutefois trop lui conseiller, afin de se prémunir contre les rechutes saisonnières qui l’ont fait vaciller dernièrement, d’y adjoindre une écharpe et une paire de gants : le raffinement n’exclut pas la prudence.

Nicolas Sarkozy, pour sa part, avait choisi un costume rayé d’un excellent niveau de formalisme. On pourrait néanmoins se permettre de lui glisser, à l’oreille, qu’un manteau d’une coupe légèrement moins ajustée mettrait moins en valeur — ou plutôt moins en évidence — sa poitrine singulièrement bombée.

-+-

Et vous le savez, je ne saurais m’adonner à l’exercice de la chronique funéraire sans vouer, au passage, quelques silhouettes inappropriées aux gémonies, ces touristes égarés entre deux emplettes, surgis là par malentendu vestimentaire. Et cette fois encore, pour votre plus grand plaisir, et surtout pour l’humour, voici quelques grands gagnants.

Mais qui a donc pu souffler à Michel Barnier que ce genre de grolles — pardonnez-moi l’expression — était de circonstance ? On imagine sans peine Édouard Balladur, s’il avait eu ce jour-là le loisir de s’attarder sur ce détail, lever les yeux au ciel avec cette réserve éloquente qui lui est propre.
Quant à savoir si cette silhouette constitue une publicité très convaincante pour Lacoste, la question mérite d’être posée. Enfin Michel, tout de même !

À sa décharge, il neigeait ce jour-là, et l’on peut concevoir qu’à 75 ans la crainte de la chute prenne le pas sur les considérations esthétiques. Dans de telles circonstances, une bonne canne eût sans doute constitué un rempart plus sûr que des runnings. Mais elle aurait trahi un âge que sa campagne législative se refuse à afficher…

Pour ma part, allant moi-même à pied au travail en ces journées singulières, j’avais choisi des Paraboot à semelle de gomme : la sécurité, certes, mais sans renoncer à une certaine tenue.

Quant à Valérie… je conçois volontiers qu’elle doive encore éponger les frais de sa campagne présidentielle (4,78%) et que, pour cette raison, elle ne puisse s’autoriser que les allées de La Halle aux Vêtements (où j’habille moi-même mon fils, afin que les esprits chagrins ne me taxent point de prétention). Mais enfin, Valérie. Une parka vert militaire sur un pantalon de smoking, pour conclure l’ensemble par une antique paire de bottines MARRON genre Minelli ? Était-ce bien la tenue appropriée pour venir rendre hommage au plus élégant et raffiné des hommes politiques français ? Vraiment… vous n’aviez rien de mieux dans votre penderie ? Cette photo est d’une tristesse confondante.

-+-

Éric Zemmour était également présent. C’est d’ailleurs le seul à avoir pensé aux gants. En un jour de neige, voilà qui relève presque de la pensée logique, et mérite d’être signalé. On pourrait toutefois envisager de lancer une souscription afin de lui offrir mieux que ceux de Jean Valjean.

-+-

Mais enfin, évacuons ces sujets fâcheux et revenons à Édouard Balladur, que j’eusse tant aimé pouvoir interviewer. J’avais, par l’entremise de M. Fillon, sollicité une audience ; elle me fut poliment refusée. C’est grand dommage, mais l’on sait combien ce sujet jugé vaniteux qu’est l’élégance agit souvent comme un repoussoir dans l’univers politique.

J’ai néanmoins retrouvé deux photographies de l’homme, prises il y a quelques années : sur l’une, il porte une gabardine de mi-saison, d’une simplicité et d’une élégance exemplaires ; sur l’autre, un manteau plus rare, à mi-chemin entre la ville et la campagne, composé de petits chevrons gris, sorte de tweed fin et ras. Un choix peu commun, certes, mais peut-être justement versatile, et révélateur d’un goût sûr, indépendant des modes comme des convenances.

-+-

Un goût sûr, qu’atteste précisément cette photographie. Ce costume-là, chacun devrait l’avoir dans sa garde-robe : la démonstration éclatante que la simplicité, lorsqu’elle est tenue dans le bon ton, demeure la forme la plus aboutie de l’élégance, n’est-ce pas ?

-+-

J’ai également saisi cette image, plus enjouée. La légère vibration que l’on y perçoit est très probablement due à l’armure du tissu, de type caviar — que l’on nomme aussi œil-de-perdrix — laquelle engendre à l’écran une tension pixelisée, phénomène que l’on retrouve dans certains Prince-de-Galles. Des trames qu’il convient d’éviter pour quiconque est destiné à être souvent photographié ou filmé.

-+-

Chez l’homme, la règle semble immuable : veste trois boutons et poche ticket. Un style acquis une fois pour toutes, et jamais remis en question. Une constance qui force l’admiration. Ce camaïeu de gris sous la veste est bien pensé et travaillé, juste questionné par la veste mastic. C’est sobre. Un peu l’élégance de Von Bulow.

-+-

Le meilleur pour la fin est probablement cette image d’Édouard Balladur alors Premier ministre, recevant sur le perron de Matignon l’empereur Akihito du Japon, lors de sa visite officielle en France le 3 octobre 1994, un moment solennel gravé dans les archives diplomatiques.

Il est alors en costume croisé, d’un statut supérieur, à l’égal de celui de l’Empereur, dont j’avais vanté la suprême élégance il y a quelques années. Chez Édouard Balladur, on remarquera qu’importe l’époque, il présente toujours une allure classique, sans excès. Des lignes sobres, non outrées, peu influencées par les modes : un pantalon ni trop large ni trop étroit, une veste ajustée sans excès, des revers de dimension moyenne, etc. Il en résulte une pérennité de l’image impressionnante — celle d’un homme pour qui l’élégance reste un art de constance, plutôt qu’un caprice. Un bel Art de Vivre.

Belle et bonne semaine élégante. Julien Scavini

Les habits iconiques de Philip Mortimer

Cela fait bien deux décennies que, régulièrement, j’entends parler d’une adaptation de Blake et Mortimer sur grand écran. Et puis… rien. Un projet chasse l’autre, un réalisateur est annoncé, puis se retire, et la montagne accouche d’une rumeur…

Blake et Mortimer, pour moi, c’est d’abord un souvenir d’enfance. Ma mère me les achetait quand j’étais petit. J’aimais ces aventures en ligne claire, ce rythme étrange, solennel, presque théâtral, de deux Britanniques figés dans une époque qui n’existait plus. Si je me suis mis à dessiner ainsi, avec cette obsession de la netteté et de la construction, c’est bien parce que je lisais Jacobs. Enfin… « lisais » est peut-être beaucoup dire. Enfant, je musardais plutôt entre les cases. Je regardais les décors, les silhouettes, les attitudes.

Récemment, j’en parlais avec un client cinéaste. Très vite, il me pose la question qui semble s’imposer :
Mais vous le tournez en français ou en anglais ?
Anglais, ai-je répondu spontanément. Quelle question. Ils sont anglais. Ils vivent à Londres. (Et puis dans ma tête, je pense plus à une adaptation élégante, parfaite pour Arte, plutôt qu’à un blockbuster. Donc l’élégance des choses me poussent au respect. De la langue?)

Mais justement, à y réfléchir, ce n’est pas si simple. Blake et Mortimer est peut-être avant tout une bande dessinée profondément francophone… pour anglophiles. Une Angleterre rêvée, reconstruite, filtrée par le regard d’un auteur belge, nourri de théâtre, d’opéra et de classicisme. Alors peut-être faudrait-il tourner en français. Ou alors faire parler des Anglais en français, avec un accent. Mais les accents au cinéma ne fonctionnent pas toujours. Ils deviennent vite des artifices, voire des caricatures.

Bref, cette conversation, amusante en apparence, m’a fait réfléchir plus que prévu.

Et puisque je suis tailleur, ce sont les vêtements qui m’ont immédiatement intéressé. Plus précisément ceux de Mortimer. Blake, lui, est souvent en uniforme : aviateur, officier, figure de l’État. Mortimer est un civil. Un savant, certes, mais un homme qui circule dans le monde ordinaire. C’est là que tout se joue.

Si Blake et Mortimer devait exister à l’écran, la vraie question serait peut-être celle-ci : comment habiller Mortimer ?

Je l’ai donc observé de plus près. Vraiment. Et j’ai découvert quelque chose d’assez troublant : Mortimer n’a pas de barbe en fait. Sans moustache, ce n’est pas une barbe. C’est un collier de barbe. Un genre Robert Hue avant l’heure. Rien que cela, ce sera difficile à assumer pour un acteur. Il n’y a guère plus anti-sexy, non ? Et pourtant, Blake et Mortimer ont un certain charme. Un charme discret, intellectuel, très britannique dans l’esprit — qu’il faudra absolument préserver. Le voilà notre pinçon, dans un dessin plus années 70 que 50, il part au Japon là :

Mais laissons un instant la pilosité faciale. Revenons à l’essentiel : les vêtements. Ceux qui font Mortimer. Ceux qui le rendent immédiatement reconnaissable, même vu de dos, même réduit à une silhouette.

Deux ensembles dominent. Le manteau. Et l’ensemble dit « sport ». C’est là que Mortimer devient iconique. Et c’est là que cela devient vraiment intéressant. Observons encore cette image sortie de La Marque Jaune, l’album fétiche :

Je me suis amusé à dessiner Mortimer plus précisément. À l’observer. Et ce faisant, je me suis heurté à une limite inhérente à la bande dessinée classique — et plus encore à la ligne claire. Dans une BD, la mise en couleur s’effectue par aplats. Il n’y a pas de place pour la texture.

  1. La technique n’est pas celle de l’aquarelle.
  2. Elle ne laisse aucune place aux nuances de gris. Il n’y a pas — ou si peu — d’ombres. La couleur est franche, posée, presque conceptuelle.

Mais de mon côté, avec un ordinateur et Photoshop, je peux faire exactement l’inverse. Je peux introduire de la matière. De la vraie. De la fibre, du grain, de l’irrégularité. Comme Rosace l’avait très justement fait dans Croquis Sartoriaux, en comprenant que le vêtement dessiné n’est pas une fin en soi, mais une suggestion.

Je me suis donc dit ceci : ce que Jacobs a dessiné à plat, moi je peux choisir de l’interpréter en texture.

La veste : clé du personnage

Le cœur du sujet, c’est cette veste sport à trois poches plaquées. Une pièce extraordinairement britannique, extraordinairement civile, et fondatrice du personnage. Elle n’est probablement pas coupée dans un tweed verdâtre uni. Pourtant, de loin, c’est exactement ce qu’elle donne à voir. Ce paradoxe est intéressant. Cela suggère un micro-motif, quelque chose qui se fond à distance. Or, qu’est-ce qui se portait abondamment dans les années 50–60 pour les vestes sport à motifs discrets ? Le gun tweed vu sur Simon Crompton ci-dessous.

Des petites harpes de couleurs variées, organisées en pieds-de-poule minuscules, sur un fond neutre. À distance : une masse calme. De près : une richesse graphique. Exactement ce que Mortimer incarne. Sa veste est donc, à mes yeux, très certainement coupée dans un gun tweed. Et puisqu’il porte un pantalon marron, il est logique qu’on retrouve dans la veste une pointe de brun, pour construire un camaïeu cohérent, savant, mais jamais démonstratif.

Mais il est probable à l’inverse ce ma démonstration, que dans un adaptation cinéma, cette finesse d’analyse soit gommée au profit d’un gros tweed vert d’eau, plus stéréotypé et de lecture plus simple à l’écran.

Dernier détail intéressant de cette veste, elle n’a qu’un seul bouton devant. Voir ci-dessous. Choix de facilité graphique certainement. Et peu ou pas aux manches suivant les albums.

Le pantalon : la stabilité

Le pantalon, lui, est plus simple. Une flanelle marron. Épaisse. Solide. Sérieuse. La flanelle est le tissu du savant britannique par excellence : chaude, mate, rassurante. Elle ancre Mortimer dans le réel, dans le quotidien, face aux délires technologiques et aux menaces extraordinaires qu’il affronte.

Les chaussures : hérésie ou francophilie ?

Aux pieds, Jacobs dessine des richelieux. Puis des derbys. Et là, je ne peux m’empêcher de sourire. Les derbys trahissent une vision continentale de l’élégance britannique. Une Angleterre interprétée. Et c’est très bien ainsi : cela fait partie du charme.

Chemise et nœud papillon

La chemise, de son côté, n’est pas blanche. Elle est écrue. Je l’imagine volontiers coupée dans un twill coton-laine, ce qui explique cette teinte chaude, légèrement sourde, et son tombé plus doux qu’un coton sec.

Quant au nœud papillon… il change de couleur tout le temps. Liberté absolue. J’ai donc choisi de le représenter dans une soie à léger motif cachemire. Une fantaisie contenue, presque intellectuelle, qui rappelle que Mortimer n’est pas un militaire, mais un homme de pensée.

On remarquera avec amusement dans toutes La Marque Jaune que le trait de la boutonnière du revers se retrouve parfois à droite… Et est absent à gauche! Diantre.

Le manteau

Ah, le manteau. Je regrette que les nouveaux dessinateurs de la franchise ne l’aient pas mieux observé comme je l’ai fait. Car ils le dessinent presque tous n’importe comment. C’est d’ailleurs l’écueil récurrent des « nouveaux » Blake et Mortimer — que je ne trouve pas élégants, il faut bien le dire : une caricature esthétique des années 50, parfois jusqu’au grotesque. Comme si l’époque se résumait à quelques clichés visuels empilés sans compréhension réelle des vêtements.

Or ce manteau, précisément, mérite mieux. Il est coupé dans un drap de laine bouillie, donnant ce relief granuleux très caractéristique. Aujourd’hui, on parle volontiers de laine casentino, mais il faut bien comprendre qu’il s’agit surtout d’un développement marketing moderne d’un drap rustique ancien. Ce type de laine existait bien avant d’être nommé et labellisé.

Mortimer l’a choisi dans un ton vert, qui se raccorde avec la veste et ne jure pas avec le pantalon marron. Une couleur intellectuelle, presque scientifique, qui s’éloigne du noir urbain comme du brun campagnard. Une couleur qui par ailleurs va si bien avec l’écharpe jaune. Un vert qui d’ailleurs varie beaucoup suivant les époques et les éditions.

La coupe

La forme est ample, typique des années 50. Un manteau fait pour être porté par-dessus une veste épaisse, sans contraindre le mouvement.

  • Épaules généreuses
  • Têtes de manches bien dodues
  • Volumes assumés

Le devant présente huit boutons, dont six forment la croisure. Une disposition devenue rare aujourd’hui, mais parfaitement logique à l’époque : ce manteau est avant tout conçu pour tenir chaud. La protection prime sur la ligne.

Le revers, très précisément dessiné, comporte une encoche profonde et une contre-anglaise courte. Elle permet au col d’être porté relevé, de se fermer réellement autour du cou et de couper le vent. Ce détail est fondamental : il montre que le manteau n’est pas décoratif, mais fonctionnel.

Les poches et la ceinture

Les poches sont des modèles dits boîtes aux lettres. Des poches plaquées, profondes et utilitaires.

La ceinture, elle, vient cinturer le manteau, provoquant un léger blousant sur le haut. Ceinture qui semble boutonnée dans le dos d’après la case ci-dessous. Cette silhouette — très présente dans les années 30 comme dans les années 50 — donne à Mortimer une allure à la fois importante et active.

Un polo coat, au fond

Tout cela fait immanquablement penser à ce qu’on appelle aujourd’hui un polo coat. Un terme très anglo-saxon, pour désigner un manteau urbain mais pas formel. Un manteau sport, au sens noble du terme. Les surpiqûres à deux centimètres, bien visibles, appuient franchement cette idée.

Ce manteau, finalement, est exactement ce que Mortimer est : un homme sérieux, mais pas rigide ; un intellectuel, mais jamais abstrait ; un Britannique rêvé, vu par un Européen.

-+-

En redonnant de la texture à ce que Jacobs avait volontairement aplati, je n’ai pas cherché à corriger le dessin, encore moins à l’améliorer. J’ai simplement tenté de prolonger le geste dans un idéal de tissus anglais. D’Angleterre rêvée. De faire passer Mortimer de l’aplat à la fibre, du signe au tissu. Jacobs, en ligne claire, n’a pas dessiné des tissus : il a dessiné des intentions : la veste sport, avec ses poches plaquées et son gun-tweed discret, raconte l’homme civil, l’intellectuel pas guindé. A l’inverse peut-être de Blake. Le pantalon de flanelle l’ancre dans une stabilité presque rassurante. Le manteau, enfin, condense tout : protection, fonctionnalité, élégance sans ostentation. Rien n’est là pour séduire. Tout est là pour durer. Et endurer vue les aventures traversées !

Belle semaine, Julien Scavini

Une fracture esthétique au cœur du sartorial

Il existe, dans le paysage du prêt-à-porter premium et luxe sartorial, une opposition silencieuse mais tenace. Une fracture presque philosophique, qui ne dit pas son nom, mais qui conditionne pourtant nos désirs, nos imaginaires, nos achats, et la silhouette même de l’homme contemporain classique. Cette fracture, c’est celle de la matière, du toucher, du rendu. Une opposition entre deux mondes qui n’ont absolument rien à voir, et que l’on feint trop souvent d’harmoniser sous le seul mot de « beau tissu ». En réalité, il n’y a pas un beau tissu. Il y en a deux — et ils s’ignorent.

Le premier monde est celui des textures, du relief, du grain.
C’est l’univers du tweed, des gros lainages de goût britanniques, des flanelles lourdes qui sentent encore l’odeur de la bergerie. L’univers aussi des cotons pleins : velours côtelé, moleskine, drill épais qu’on devine tissées pour durer une décennie plutôt qu’une saison. Ces textiles ont une esthétique évidente :

  • ils accrochent la lumière au lieu de la refléter ;
  • ils racontent un passé au lieu de flatter le présent ;
  • ils rassurent, enveloppent, sculptent sans jamais briller.

Ils disent quelque chose de profondément terrien, presque archaïque. Ils évoquent la lande de bruyère, les couleurs de la chasse, le froid sec du matin d’hiver. Et ils parlent à une sensibilité très précise : celle de la solidité, de la fiabilité, d’un classicisme enraciné. C’est le domaine où excellent Ralph Lauren Polo, Drake’s, les maisons anglaises, et plus généralement tout ce qui assume une forme de rusticité chic. On y cherche moins l’opulence que le vécu. Moins le luxe que le caractère.

À l’opposé absolu — tant esthétiquement que sensoriellement — se situe l’autre monde : celui des tissus peignés, précieux, fluides. Ici, les fibres sont longues, fines, souvent mérinos haut de gamme ou mélangées au cachemire. Les draperies sont lisses, brillantes, d’un tombé liquide. On parle de tissus qui coulent plus qu’ils ne tiennent, qui effleurent plus qu’ils ne serrent. Même le coton est lavé, voir associé à du cachemire. C’est une esthétique du raffinement ostensible :

  • silhouettes plus épurées, plus sculpturales ;
  • lumières qui glissent ;
  • toucher qui séduit instantanément ;
  • confort presque sensuel.

Ce monde-là est celui qui inspire l’essentiel du tailoring italien : Armani, Zegna, Loro Piana, Brioni, et leurs interprétations plus accessibles chez Suit Supply, Pini Parma ou Grand Le Mar. Il s’agit d’une beauté immédiate, presque hédoniste. Une beauté de surface — dans le sens noble du terme : la surface comme expression de la finesse, de la qualité, de la modernité.

Ce qui frappe, lorsque j’observe clients, passants et marques, c’est que ces deux esthétiques se heurtent. Et que parfois, des clients mêlent les deux sans voir l’impair esthétique, en ajoutant comme une cerise confite sur le gâteau une pièce très raffinée sur un montage très rustique.

Dans le milieu sartorial, on fantasme souvent les tissus luxueux : le super 150’s lumineux, la flanelle et le cachemire, le drap qui tombe comme un rideau de théâtre. Mais dans la rue, ce que l’on voit majoritairement, ce sont les lainages texturés, les velours, les gabardines lourdes : bref, des habits faits pour vivre, pour marcher dehors, pour tenir chaud. L’opposition entre ceux deux esthétiques pourrait se résumer avec amusement au niveau de la chaussure : derbys rustiques contre mocassin léger. Desert-boot contre chuka montée goodyear. etc…

Ce paradoxe est fascinant, on rêve de luxe fluide, mais on porte du rustique solide. Cette opposition peut aussi se trouver dans les palettes de couleurs : marine profonds et nuances claires voire salissantes, versus teintes de la forêt. Un beige du goût italien et un beige du goût rustique ne seront pas pareil. Une opposition qui comme le noyau d’uranium fissible devient instable lorsque l’on essaye de forcer l’association : par exemple un grand manteau croisé (raffiné) coupé dans un gros tweed (rustique). Que se passe-t-il ? Un manteau hybride que l’on ne sait pas tout à fait qualifier.

C’est l’opposition centrale de notre époque sartoriale : le marché valorise le raffiné parce que c’est spectaculaire, instagrammable, immédiatement lisible comme « beau ». Mais l’usage réel pousse vers le rugueux, parce que c’est pratique, stable, rassurant, facilement intégrable dans une garde-robe quotidienne. Lorsqu’on développe une ligne de prêt-à-porter, cette tension devient presque existentielle. Elle le devient plus chaque jour pour moi et me tend. Faut-il aller vers la délicatesse italienne, qui fait rêver ? Ou vers la robustesse texturée, qui se porte, se vit ? Cette opposition dépasse la technique textile. Elle devient un choix d’identité. Le rustique dit : « Je suis enraciné. » « Je valorise l’usage, la durée, le vécu. » « Je suis un homme du dehors. » Le raffiné dit : « Je maîtrise l’esthétique. » « Je recherche le confort ultime, la distinction. » « Je suis un homme du dedans : salon, bureau, lumière contrôlée. »

Ce n’est pas seulement une question de matières. C’est une question de monde, de posture, de manière d’habiter son style. De life-style disent les anglo-saxons. L’allure italienne chic contemporaine fait millionnaire. Et j’ai tendance à penser que les gens qui s’habillent ainsi cherchent à distiller — comme un parfum — cette image d’eux-même. « Je suis quelqu’un qui le mérite. » « Parce que je le vaux bien » disait la pub.

Si j’ai évoqué l’Italie frontalement, je n’ai pas parlé de l’Angleterre de la même manière. Ce n’est pas un oubli. C’est un choix. Parce que le « goût anglais » – celui des tweeds, des draps cardés, des flanelles épaisses, des couleurs fanées– n’est plus seulement anglais. Il s’est diffusé à travers l’Europe continentale, et particulièrement en France, au point d’être devenu une référence quasi autonome. On le voit dans la prolifération des marques françaises et européennes qui s’installent dans ce registre : matières texturées, silhouettes robustes, couleurs minérales, références chasse, campus, outdoor chic. Ce qui était autrefois une signature britannique est devenu une esthétique de l’authenticité, largement partagée et revendiquée.

Cette démocratisation a deux raisons : Elle rassure – visuellement et matériellement. Elle s’adapte mieux à la vie quotidienne réelle que le raffinement extrême du tailoring italien. Le goût rustique a été absorbé, naturalisé. Il ne renvoie plus nécessairement à Savile Row, ni à l’héritage aristocratique anglais. Il renvoie à l’idée, plus universelle, de vêtements qui vivent, qui tiennent, qui durent. Et j’ai envie de dire quand je vois la prolifération des work-jackets, il renvoie à l’image du vêtement d’ouvrier. Simple et sérieux.

Car il faut dire la vérité : les tissus italiens haut de gamme sont fragiles. Ils s’abîment. Ils se trouent. Ils ne pardonnent pas. Or, cette réalité provoque l’un des grands malentendus du prêt-à-porter luxueux : « Si c’est cher, c’est que c’est beau. Si c’est beau, ça doit être solide. » Ce raisonnement, très répandu chez les clients, est parfaitement compréhensible… mais totalement faux. Comme aiment à le rappeler les agents de Loro Piana : « Nous fabriquons des tissus précieux. » Point final et si vous faites un trou, passez votre chemin. Ils ont raison. Si l’on veut se donner un genre riche, il faut assumer. Un tissu précieux n’est pas conçu pour affronter les mêmes usages qu’une moleskine ou un tweed shetland. Un Super 160’s n’est pas un drap militaire. Un cachemire peigné n’a rien d’un sergé de coton épais. Le problème n’est donc pas la qualité : elle est exceptionnelle. La fragilité n’est pas un défaut dans l’esthétique italienne, mais une conséquence directe de son raffinement. Et ce raffinement, pour exister, doit accepter de renoncer à la robustesse.

Face à cette fragilité assumée du « beau italien », le rustique chic semble tenir le haut du pavé. Non pas parce qu’il est plus noble. Non pas parce qu’il est plus moderne. Mais parce qu’il est plus honnête. Les lainages bruts grattent, oui. Ils accrochent les doigts. Ils pèsent. Et c’est précisément ce que le client comprend, accepte, valorise : une matière qui dit clairement ce qu’elle est. Prenons l’exemple du manteau ou de la parka en laine. Vous les choisissez pour leur douceur et leur toucher ? Suivant votre réponse, vous tomberez d’un côté ou de l’autre du versant. Cherchez-vous un croisé en poil de chameau ou un raglan en tweed ?

Lorsque l’on pose la question en termes simples :

précieux versus solide,
fragile versus fiable,
sensoriel versus pragmatique,

que répondez-vous ? En fait, rares sont les hommes qui dans ce milieu sartorial ont une boussole parfaite. Même pas moi-même. Les réponses peuvent varier suivant les goûts, l’instagram suivi ou l’instant de la vie. Le précieux impose un cadre, un usage, une discipline que l’on voudrait avoir. Le rustique, lui, accompagne simplement. Il s’intègre. Il rassure. Mais on ne veut pas toujours du pratique. On veut du Beau. Beau et pratique, ce n’est pas facile à atteindre. La quête permanente. C’est peut-être l’article le plus important que j’ai eu l’occasion d’écrire en 15 ans. La démarche sartoriale n’est pas facile… !

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

Ce soir j’écoutais pour écrire du Tony Anderson. Parceque Ariana était diffusé dans l’hôtel où j’étais récemment, un grand moment de pureté mentale, habillé de laines italiennes…

Et si votre plus beau costume était celui auquel vous n’aviez pas vraiment pensé ?

On imagine souvent que les plus belles pièces sont celles qui ont fait l’objet des plus longues réflexions. Des heures passées à choisir le tissu, à hésiter sur une nuance, une structure, une épaule, une ligne de revers. Tout cela donne, bien sûr, de très beaux costumes. Réussis, maîtrisés, mais presque trop ? Car pourtant, je me demande parfois si nos costumes préférés ne sont pas, justement, ceux que l’on a le moins intellectualisés. Qui trop embrasse mal étreint dit le proverbe.

Il y a ces pièces réalisées ou achetées un peu “par accident”. Un mariage pressant, un nouvel environnement professionnel, une occasion formelle mal préparée ? Et vous voilà à acheter une veste ou un costume sans trop y penser. Ou parce que vous voyez un costume en vitrine, qui sans avoir fait l’objet d’une étude, vous plait. Simplement parce qu’il plait.

Pour par part, c’est plutôt un tissu qui traîne dans l’atelier. Une coupe offerte par un drapier, oubliée sur une étagère. Un rouleau qui dort pendant des années sans projet précis. Et puis un jour, presque par nécessité ou par opportunité, je l’utilise. Sans y penser. Sans s’attacher à une idée préalable. Et c’est souvent là que la magie opère.

Mes deux costumes préférés sont de ceux-là.

Le premier est réalisé dans un Drapers bleu pétrole, fil-à-fil, avec une trame twill assez marquée. Un tissu étrange, presque déroutant au départ. Je l’avais depuis longtemps, sans savoir quoi en faire. Les mites y avaient un peu fait escale. Une fois transformé, il s’est révélé d’un confort et d’une présence incroyables. Une évidence posteriori.

Le second est un Holland & Sherry bleu marine, rayé de fines lignes grisées et très serrées dont j’ai tiré une récente vidéo. Une coupe que j’ai gardée en rouleau pendant presque dix ans. Dix ans. Et puis un jour, j’en ai fait un trois-pièces. Aujourd’hui, il fait partie de ces costumes que j’enfile avec grand plaisir.

Drapers, encore eux, m’avaient aussi offert une coupe de gris clair. Une couleur que j’avais toujours regardée avec méfiance. Trop claire, trop sage, trop… grise, justement. Finalement, ce costume m’a réconcilié avec le gris. Mieux : il m’a donné envie d’en porter. Et maintenant, c’est un vrai plaisir.

Tout cela pour dire une chose simple : on passe beaucoup de temps à réfléchir. Mais parfois, le destin a déjà fait le travail pour nous. Il pose un tissu sur notre chemin, et il ne reste plus qu’à lui faire confiance.

Je me dis d’ailleurs que certains clients, ceux qui aiment volontairement se perdre dans les liasses et les références interminables, gagneraient parfois à s’en remettre au tailleur. À son œil. À son intuition. À sa capacité de sentir une personnalité et son accord avec une étoffe. Ils sont rares, ces clients-là toutefois. Mais quand cela arrive, le résultat est toujours juste.

Simple. Naturel. Évident. Et souvent, inoubliable ?


⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟ ⃟

Allmen, ou l’élégance du roman policier légèrement suranné

Les fêtes de fin d’année approchent. Période propice aux livres : ceux que l’on offre, ceux que l’on reçoit, et ceux que l’on s’offre à soi-même, sous prétexte qu’ils “étaient sur la liste”. Si vous aimez le vêtement tailleur, le style un peu suranné, les atmosphères feutrées et les personnages délicieusement anachroniques, je ne peux que vous recommander la série Allmen de l’écrivain suisse Martin Suter.

J’avais lu Allmen et les libellules il y a une bonne décennie. À l’époque, j’avais gardé le souvenir d’un détective attachant : Johann Friedrich von Allmen. Un homme de goût, fauché mais plein d’ambitions, évoluant dans le monde de l’art et des objets précieux, entouré de mystères feutrés et de belles choses. Le tout accompagné de son majordome sud-américain, roulant dans une grosse Cadillac. Rien que ça.

Un ami m’a récemment offert le dernier : Allmen et Le dernier des Weynfeldt. Et j’ai replongé avec un plaisir intact — voire décuplé. Les traits de caractère y sont encore plus ciselés, les situations sociales toujours plus savoureuses. Pour qui aime observer le demi-monde parisien, ses codes, ses travers, ses faux-semblants et ses grandeurs fanées, c’est un véritable régal. Sauf que là on est en pays de langue allemande. Un grand bourgeois raffiné mais désargenté face à un esthète à la fortune colossale et grand collectionneur, cela donne des scènes hilarantes, souvent justes.

À vrai dire, on ne lit pas vraiment Allmen pour l’intrigue policière, qui reste volontairement secondaire, presque prétexte. Ce que l’on savoure surtout, c’est l’ambiance, l’observation sociale, et bien sûr — vous me voyez venir — le style. Car on se surprend vite à imaginer Allmen : son costume de tailleur, la coupe de son veston, la patine de ses souliers, la nuance de sa cravate, le pliage de sa pochette. On le visualise. On le construit mentalement, comme un personnage taillé sur mesure.

Et c’est sans doute là le charme de ces romans : ce sont moins des intrigues à résoudre que des atmosphères à habiter. Une lecture légère, élégante, délicieusement désuète. Parfaite pour accompagner les fêtes.

Belle semaine, Julien Scavini

La veste grise

À côté des costumes, j’ai aussi le plaisir de réaliser des vestes seules — ces fameuses vestes dépareillées. Elles ne représentent qu’une petite part de mon activité, et pour une bonne raison : la veste seule effraie. Elle se tient à mi-chemin entre le costume (où tout est décidé d’avance) et le vêtement décontracté (où tout semble permis). Elle demande donc plus de réflexion, plus d’assurance, et un sens du style plus affirmé. Souvent, la commande commence par la même phrase, dite avec une certaine prudence :

« J’ai des pantalons bleus, noirs, gris… des jeans, beaucoup. J’aimerais une veste qui aille avec tout. »

Et c’est là que le mot tombe, comme une évidence pour le client, et comme un petit vertige pour le tailleur :

« Je voudrais une veste grise. »

Voici donc, pour le tailleur, une sorte de cauchemar amusé. La veste grise : ni costume, ni blazer, ni veste de campagne. Une idée à la fois simple et impossible. Car le canon classique ne la connaît pas. Le blazer est bleu, de mille bleus selon les saisons : marine ou nuit, roi, acier ; en laine fine, en flanelle, en peigné, etc… La veste de campagne, elle, vit dans les verts, les bruns, les tweeds. Des nuances de feuille morte et de lande. Pour le soir, on s’aventure vers les lie-de-vin, les violets, les verts wagon-lit ; et pour les cocktails, on ose les teintes poudrées : rose saumon, lilas, vert sauge.

« Gris. »

Gris ! Quelle idée.

-+-

En amont de cet article, je m’étais amusé à réfléchir au sujet avec mes collaborateurs. Veste grise, soit. Essayons d’être aidants. Les échantillons représentés sont issus des collections de Drapers sauf le tweed à chevrons.

La veste grise d’été, par exemple : pourquoi ne pas la couper dans un beau natté gris clair, presque nacré ? Ce tissage aéré, légèrement chiné, confère à la veste une vraie personnalité tout en la gardant fraîche. Le gris clair, dans ce registre, devient lumineux, avec des reflets d’acier ou de perle selon la lumière.

On pourra l’associer à un pantalon de laine froide gris moyen, pour un ton sur ton raffiné. C’est au fond très facile. Peut-être un pantalon de pieds-de-poule noir et blanc, motif classique des anglais. Ou bien oser le pantalon blanc, pour une harmonie exquise de fraîcheur — un accord d’été, discret et éclatant à la fois.

Mais attention : ce gris clair d’été, c’est une veste de connaisseur. Ce n’est pas une veste de tous les jours, mais une veste recherchée, presque fragile. Elle demande un certain climat, un certain esprit, et un soin particulier dans les associations. (Liasse Montercarlo vs liasse Supersonic)

-+-

Pour l’hiver, la question se pose autrement. La lumière baisse, les textures se densifient, et la veste grise devient une histoire de relief.

Le premier réflexe, presque instinctif, c’est le tweed gris à gros chevrons. Incontournable.
J’en termine justement une pour moi, en ce moment. Une veste archi-classique, comme en portaient les grands acteurs d’Hollywood dans les années 50 — sobre, virile, sans apprêt. Du tweed, dans un monochrome de noir et blanc, à la fois neutre et graphique. Elle se marie sans effort avec un pantalon de flanelle ou de cavalry twill foncé, ou avec un velours noir : trois compagnons naturels dont deux si disponibles dans un penderie bien conçue. Une veste basique, oui, mais au sens noble du terme : l’Angleterre tranquille, celle de la lande et des bibliothèques. Celle que Floc’h dessinait souvent, d’un trait gras de ligne claire, sur un héros élégant et flegmatique. (Liasse Lovat Tweeds vs liasse Drapers Covercoat)

Autre option : un drap de laine à l’armure twill, au dessin bien marqué. Il apporte une touche à la fois sportive et raffinée, presque italienne dans son esprit. Avec les mêmes pantalons, le résultat sera impeccable. Et pourquoi pas, pour un contraste moderne, un chino de coton bleu marine, un peu peau de pêche ? Ce sera très beau : une alliance discrète entre la rigueur du gris et la douceur du bleu. (Liasses Opalis vs Cotton Club)

Enfin, pour ceux qui veulent le sommet du confort, la version en cachemire peigné. Son léger duvet, orienté par le métier à tisser, capte la lumière comme un velours. Le cachemire impose sa douceur, sa texture onctueuse. C’est la veste de plaisir, à porter sans cravate, sur un jean noir. Les contraires qui s’attirent : le chic et l’ordinaire, le soyeux et le brut. Un équilibre parfait, presque philosophique. (Liasses pure cashmere vs Cotton Club)

-+-

Vous voyez, je réussis tout de même à trouver quelques réponses. Elles ne sont pas nombreuses toutefois. Mes réponses révèlent quoi. Que le gris est une couleur trompeuse. On croit qu’elle va avec tout, qu’elle s’efface, qu’elle est la solution universelle pour celui qui ne veut pas choisir. C’est faux. Le gris n’est pas neutre : il reflète ce qu’on met autour de lui. Trop clair, il devient fragile, presque précieux — il exige des couleurs propres, de la lumière, des textures mates. Trop foncé, il se durcit, perd son élégance et bascule vite dans le terne. Entre les deux, le gris moyen, prétendument polyvalent, se révèle souvent le plus ingrat : s’il n’est pas soutenu par une belle matière, il devient administratif.

Le gris, c’est une question d’équilibre et de contexte. Il ne vit que par contraste. À côté d’un bleu, il se fait froid ; près d’un brun, il se réchauffe ; au contact du blanc, il prend des reflets d’argent ; face au noir, il est éclatant. Il n’a pas de couleur propre — il emprunte l’âme de celle des autres.

Et c’est peut-être ce qui le rend si fascinant : le gris ne décide pas, il suggère. C’est la couleur de la nuance, du compromis élégant. Mais c’est aussi celle de la prudence, voire de la timidité vestimentaire.
Pour qu’il soit beau, il faut oser le réveiller : par la texture, le contraste, ou par une touche d’éclat — un mouchoir coloré, une chemise à rayures, un col qui tranche.

Le gris est donc difficile à équilibrer parce qu’il n’impose rien. Il faut le servir, le comprendre, l’interpréter. C’est une couleur de tailleur, pas de couturier : elle se travaille, elle se dose, elle s’ajuste. Et quand elle est juste, elle ne fait pas d’effet — elle fait impression.

-+-

Au fond, le sujet avec la veste grise n’est pas tant celui des accords. On finit toujours par en trouver de beaux : des résonances justes, des harmonies inattendues, des manières de donner au gris un caractère.
Mais ce qui fait la réussite d’une veste grise, ce n’est pas seulement ce qu’on met autour — c’est la performance du gris lui-même, sa profondeur, sa lumière propre.

Je n’ai pas proposé de flanelle grise, pourtant elle semble cocher toutes les cases de ce théorème.
Le problème, c’est que la veste de flanelle grise ressemble trop à une veste de costume. Et lorsqu’un tailleur cherche la bonne veste sport, il fait tout pour s’en éloigner. Une veste seule doit avoir une vraie personnalité, ne pas donner l’impression d’être le vestige d’un ancien complet.

Les quatre tissus présentés ci-dessous possèdent cette qualité : ils ont du relief, de la texture, une matière vivante. Ici, la couleur s’efface devant la texture. C’est le tissu qui parle, pas le pigment.

Mais la vraie difficulté, c’est que bien souvent, les clients qui demandent une veste grise cherchent en réalité une veste quatre saisons. Ils rêvent d’un tissu lisse, polyvalent, sans aspérités. Et c’est là que tout se joue : car ce tissu sans expressivité, censé aller avec tout, finit par évoquer l’uniforme, le bureau, l’administratif. Le contraire du style, en somme.

La veste grise reste une pièce à part. Très élégante dans sa sobriété, parfaitement urbaine, elle ne supporte ni la mollesse ni la facilité. Elle ne cherche pas à briller, elle murmure. Elle demande un peu de talent, un peu d’instinct — celui de savoir jouer avec les nuances, les contrastes, les textures. Mais son murmure est d’autant plus beau qu’il est rare : elle demande du goût, du doigté, un sens du ton juste. C’est l’inverse du préambule posé au départ : on la croit simple, elle se révèle exigeante.
Mal comprise, elle éteint le porteur ; bien choisie, elle l’éclaire. Mal maîtrisée, elle devient fade, bureaucratique ; bien pensée, elle incarne la mesure, le chic sans éclat — ce raffinement suprême qui ne s’annonce pas. Qui l’eut cru !

Belle semaine, Julien Scavini

Musique du soir : Musiques de films de Ryuichi Sakamoto. Les enfants sont en vacance, je peux mettre du son ! Enfin.