Le dos du gilet

Le dos du gilet est toujours en doublure. C’est un fait qui ne se discute pas. Cette petite pièce de matière luisante fait partie intégrante de l’esprit du gilet, bi-matière et bi-face. Et pour tous les clients, c’est l’occasion de se demander si cette doublure va être ton sur ton du gilet lui-même, ou en décalage, et quel va être le degré de fantaisie. Lorsque la veste tombe, elle-même pouvant être doublée avec ou sans fantaisie, le dos du gilet apparait au grand jour. Et il peut être un « statement » comme disent les anglais, une déclaration de style, haute en couleur, comme sur la photo ci-dessous. Mais ça, c’est au choix du porteur.

Alors lorsque samedi j’évoquais cela à un jeune marié, il m’a coupé au bout de quelques instants en me demandant : « mais pourquoi le dos est-il toujours en doublure ? » Bonne question je dois dire, que je ne m’étais jamais vraiment posé.

La réponse est toute bête, le prix.

Lorsque le gilet est apparu, sous l’ancien régime, époque Louis XIV, il était très long, jusqu’à mi-cuisse. Et on l’appelait d’ailleurs « veste », et la veste dans le sens de vêtement du dessus était appelée « justaucorps ». Ce gilet recouvrant allègrement le haut des jambes avait une doublure plus courte dans le dos. Les pans avant du gilet apparaissaient comme des décors couvrant le haut de la culotte. Avec le temps, le gilet s’est raccourci pour arriver au modèle que nous connaissons aujourd’hui, s’arrêtant un peu en dessous de la taille naturelle. Et le dos a fini par se caler à la même longueur.

Ce gilet daté de 1750 fait parti des collections du Palais Galliera à Paris. Une somptuosité. On aperçoit discrètement le dos d’une autre matière :

Sous l’ancien régime, le tissu coûtait très cher. Et le tissu de luxe (les reps et ottomans, les velours lisses ou gaufrés, en laine, en mohair ou en soie) coûtait encore plus cher. Une petite fortune même. Ils étaient bien évidemment fabriqués sur des métiers manuels, avec des matières premières rares. Sans parler du fait que les vêtements étaient rehaussés d’or et d’argent. Imaginez qu’un de ces beaux vêtements valait plus que la solde annuelle d’un soldat. Et probablement plus que le revenu d’un foyer de paysans. Le tissu était une matière précieuse. Chaque centimètre carré avait une valeur. On ne perdait rien et les tailleurs faisaient au plus près. Il a fallu attendre le début du XIXème siècle pour voir le prix du tissu décroitre formidablement grâce au coton et à la mécanisation.

Si bien que pour ces gilets dont au fond seul le devant comptait vraiment à la vue des autres, le dos était méprisé. Et les tailleurs recouraient à de la simple toile végétale (lin, chanvre peut-être). Comme pour l’intérieur des habits. La belle doublure, c’est une invention du XXème siècle là encore, avec la découverte de la rayonne notamment. Au XIXème siècle, on utilisait du satin de coton. Et la soie trop précieuse n’a jamais vraiment été utilisée.

Ces gilets de l’ancien régime avaient parfois la qualité d’être noués dans le dos, au milieu, comme un corset. Voyez ces différents modèles sortis de Google image :

Donc cette tradition d’un dos de gilet en une autre matière, moins précieuse que le devant vient de là. Et elle s’est perpétuée. Dans les années 50, l’invention des fibres élastiques permet aux tailleurs de proposer des gilets moulés sur le corps, mais le laissant libre de ses mouvements. Une bonne idée, qui n’a pas eu de suite toutefois. Et jusqu’à nos jours, le dos du gilet est en doublure.

Toutefois, le coût du tissu diminuant toujours et encore, il n’est pas beaucoup plus cher maintenant de proposer le dos du gilet dans le même tissu que le devant. (Notons toutefois qu’en moyenne, la doublure vaut dix fois moins chère que le lainage principal. Tout de même !) C’est une question intéressante de style. Surtout si le gilet est vu comme une petite pièce pouvant être portée seule, sans veste parfois.   

  Bonne semaine, Julien Scavini

9 réflexions sur “Le dos du gilet

  1. Nicolas 15 février 2021 / 19:26

    Je trouve aussi que si le dos du gilet était en tweed, laine, flanelle….la veste glisserait moins bien. Moins fluide de la mettre et l’enlever….
    Je ne suis,pour ma part, pas trop pour le dos fantaisie. Le gilet est déjà en lui même une pièce remarquable, point trop n’en faut…

  2. Francoise W. 15 février 2021 / 20:15

    C’est amusant comme une contrainte économique s’est transformé en un effet de style. Je pensais naïvement que le dos en doublure était là pour éviter les sur-épaisseurs et permettre au gilet de glisser souplement sous la veste. La jeune marque allemande Dornschild propose des gilets dans le meme tissu recto/verso, à porter sans veste sans doute, les tissus proposés étant plutot des tissus de manteau. C’est assez joli et original.

    • Julien Scavini 16 février 2021 / 19:20

      L’avantage est en effet là, la doublure glisse un peu mieux, il est vrai. Mais si la veste a aussi de la doublure…!

  3. Kévin K 15 février 2021 / 20:15

    Pour ma part, je fais faire tous mes gilets automne hiver intégralement dans le tissu et non en doublure. C’est plus chaud et bien plus élégant. La différence de prix est nulle face à une belle doublure en soie. Je viens d’en recevoir deux en flanelle de chez Fox, c’est extra confort, chaud et classe

  4. Juldie 16 février 2021 / 00:15

    Ce commentaire, pour révéler une faute dans le texte : « encore plus cher ».
    Doubler le gilet, pour quoi pas. Mais doubler les adverbes ??!

  5. Thierry SAINT JEAN 16 février 2021 / 10:22

    Dos tissu ou dos doublure fantaisie ou non, pour moi c’est au choix du client. Rien ne me choque à ce sujet. En tout cas merci pour cet éclairage bienvenu 😉

    • Julien Scavini 16 février 2021 / 19:19

      Oui, je suis d’accord, il faut être ouvert à toutes les idées, dans une certaine mesure de bon goût 🙂

  6. Andrew Ladouceur 18 février 2021 / 03:48

    Ce côté « économe » de l’art du tailleur me rappelle la même chose chez les ébénistes. Si le dos d’un gilet était en doublure pour économiser, vu que ça ne se verrait pas d’habitude, c’est exactement de même pour les dos des meubles dits d’appui de cette même époque.

    Sur les devants, on trouve des marqueteries exquises, des bronzes dorés, des sculptures, et puis, sur les dos, on ne trouve que des planches d’un bois de peu de valeur, teintées au brou de noix pour les dissimuler un peu.

    • Julien Scavini 18 février 2021 / 17:43

      Ah oui, excellente analogie !!

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