Pour une chronique du Figaro, je me suis intéressé aux chaussettes de tennis. Et pour étayer mon propos, je me suis lancé dans une recherche un peu différente de mes habitudes sartoriales. Je suis allé essayer de chercher le pourquoi du comment des bandes de couleur autour des chaussettes blanches de tennis. On les connait tous. Bandes qui peuvent être monochromes lie-de-vin, ou bicolores vert et bleu par exemple. Pourquoi ces bandes me suis-je demandé ? Dans mon Petit Larousse de 1900 (une mine!), aucune explication à part que le tennis s’appelait alors « lawn-tennis », pour jeu-de-paume sur gazon. L’article était long et détaillait règles et organisation. Intéressant mais pas pertinent pour mon étude. J’ai ensuite compris qu’en anglais – je fais mieux ce genre de recherche en anglais, internet étant plus détaillé dans la langue de Shakespeare – ces bandes étaient nommées anneaux : hooped socks.
Autant le dire en préambule, finalement, je n’ai pas tellement trouvé d’origine sûre à ces anneaux. Pour une fois, c’est un sujet très peu documenté. Rien sur Permanent Style par exemple. Rien Gentleman Gazette, mes deux références ! Diantre. Si on les associe au tennis de nos jours ces chaussettes, ce sport n’est apparemment pas à l’origine de leur usage. Avant le tennis, il faudrait regarder les sports collectifs pour trouver quelques idées sur ces bandes. Ainsi, bien avant les courts en gazon, les chaussettes à anneaux horizontaux existent déjà dans les sports d’équipe :
- dans le football anglais, elles sont appelées « hooped stockings » ,
- dans le rugby, les clubs adoptent volontiers maillots et chaussettes à bandes horizontales pour se distinguer et afficher leurs couleurs (rouge/blanc, rouge/bleu/blanc, etc.)
Un article du journal The Independent résume une sorte de convention que l’on connait sans y penser : au rugby, plutôt des bandes horizontales (typiques d’ailleurs des polos), et au foot, plutôt des bandes verticales. Une tradition encore vivante il me semble.
La logique des anneaux au niveau de la chaussette serait au départ un code d’identification d’équipe de sports collectifs de tradition anglaise, pas un caprice de mode de tennisman. Comment serait-elle passée au tennis ? Un article de SockGeeks (il y a de ces blogs !) sur l’histoire des chaussettes à rayures note que les joueurs de tennis du début du XXᵉ siècle, comme René Lacoste, popularisent les chaussettes rayées comme élément de leur tenue sportive, mêlant fonctionnalité (chaussette robuste, bien maintenue) et style.
Le jeu de tennis est alors un univers de blanc quasi intégral, code couleur hérité du cricket, deux sports plutôt pratiqués dans les classes supérieures qui peuvent se permettre cette netteté difficile d’entretien. Mais au cœur des années folles, les joueurs commencent à introduire de petites touches de couleur, notamment dans les chaussettes, les bordures et les accessoires. Dans ce contexte, les anneaux colorés en haut de la chaussette sont une façon discrète de s’individualiser tout en restant acceptable dans des clubs aux règles strictes. Cette petite bordure teintée figurait sur les cardigans de l’équipe de tennis française aux J.O. de Paris en 1924, comme j’avais pu le dessiner toujours pour Le Figaro l’année dernière :
Le vrai basculement visuel qui donne à la chaussette blanche avec des bandes colorées son heure de gloire viendrait des USA. L’institution du Smithsonian raconte comment la chaussette-tube (sans talon anatomique, taille unique) devient un symbole de jeunesse américaine dans les années 1960–1970. Cette mode que l’on qualifie de preppy maintenant incorpore à l’envie ces chaussettes blanches avec des bordures élastiques colorées au sommet. Chaussettes acceptées dans ces années là pour porter avec des mocassins type penny-loafer. La tarte à la crème du look Ivy League. Ces chaussettes sont décrites à l’époque comme « mostly white, with some sporting colored stripes at the top ». Ces bandes colorées sont à la fois une signature esthétique sportive, c’est clairement dit, un rappel des couleurs d’une équipe (supporters, high-school teams, etc…) Dans les années 60 américaines, elle devient une chaussette de ville en fait, basculement intéressant. Comme de nos jours, tous les vêtements outdoor pour faire de la randonnée deviennent des habits du quotidien : voyez Arc’teryx, Columbia, North Face, etc…
Ce design de bandes colorées est depuis éternellement présenté comme « tennis socks », même si à l’origine c’est un motif transversal à plusieurs sports. Plusieurs facteurs expliquent peut-être cette accroche au sport de raquette. En voici trois :
- Par exemple, à Wimbledon, le code vestimentaire encore aujourd’hui, impose une tenue « almost entirely white », avec seulement une « single trim of colour no wider than one centimetre » autorisée sur les vêtements… y compris les chaussettes. On ne peut pas mettre un gros bloc coloré ou un motif sophistiqué, donc l’anneau fin en haut de la chaussette devient la zone naturelle où s’exprime la couleur (couleur de marque, de sponsor, de pays…).
- Il faut aussi penser à l’avènement des marques. À partir des années 70, Adidas impose son langage visuel des trois bandes dans le tennis (chaussures, survêtements, etc.) Même lorsque les règles limitent la surface colorée, la logique reste : des bandes parallèles, fines, très graphiques, que ce soit sur la manche, sur la jambe… ou en anneaux au sommet de la chaussette. Du coup, les anneaux de la chaussette deviennent comme une mini-version horizontale des trois bandes de la marque. C’est malin non ?
- Enfin, c’est une question d’héritage. Les fabricants de chaussettes sportives produisent souvent les mêmes structures pour plusieurs sports : football, rugby, hockey… et “tennis”. Les « hooped socks », utilisées pour porter les couleurs d’un club, se déclinent alors en version blanche + couleurs « tennis-compatibles » (vert, bleu marine, rouge discret) et deviennent le cliché de la chaussette de tennis rétro.
Il pourrait y avoir une explication technique aussi à la présence de ces bandes. Le changement de couleur au niveau de l’anneau pourrait coïncider avec une transition de point ou de fil (par exemple passer à un fil plus élastique), ce qui rend la bande colorée presque comme un marqueur de la construction de la chaussette.
Voilà ce que j’ai trouvé sur ce sujet peu traité. Je me suis bien amusé à cette petite recherche qui change un peu de la flanelle et du tweed !
Belle et bonne semaine, Julien Scavini


Ce sujet m’évoque une logique plus vaste : celle de la démocratisation du style sportif. Les codes vestimentaires issus du terrain deviennent peu à peu des marqueurs de jeunesse, de décontraction, voire de statut social inversé. Le « cool » contre le « chic », en somme. Et ce glissement m’invite à une pirouette stylistique : ne pourrait-on voir dans ces anneaux colorés, discrets mais tenaces, les derniers bastions de l’élégance sportive dans un monde saturé de sneakers fluo, de shorts techniques et de logos criards ?
Bonjour,
Je suis d’accord avec vous. Au détail près je pense, que ce glissement (porter des tenues réservé à l’origine au sport pour paraitre jeune, dynamique et cool) c’est fait suffisamment il y a longtemps, pour qu’on ne puisse plus vraiment le considérer comme un marqueur de jeunesse.
Cependant ces décorations colorés pour porter les couleurs de son club me semble en effet bien plus élégant, et pourtant toujours aussi sport, que les alternatives modernes, à logo criard, voire les maillots technique qui font porter dans la rue au fan, les marques sponsor qui ne les payent pourtant pas…
Veste de cricket, délicieusement gansée, polo de rugby, horizontalement rayé au couleur de son club, chaussette, cerclé de couleur, cravate club, toute un terrain d’exploration du « sport à la ville » sans compromettre l’élégance.
(Oui j’ai conscience que de considérer la cravate club comme un marqueur sportif donne l’impression que je suis bien dans ma décennie, mais pas dans le bon siècle…)
Vous avez tout à fait raison de relever ce point : j’aurais dû me relire avec un peu plus d’attention… et conjuguer au passé. Les codes vestimentaires issus du terrain devinrent peu à peu des marqueurs de jeunesse, de décontraction, voire de statut social inversé. Mea culpa.
Quant à votre mot d’esprit — « bien dans ma décennie, mais pas dans le bon siècle » — il m’a rappelé une formule que mon grand-père aimait lancer, non sans une certaine malice : trop bien pour être avec nous, mais pas assez pour aller ailleurs.
Bonjour Monsieur,
Je vous remercie pour ce passionnant article.
Il faut toutefois préciser que les chaussettes blanches ne se portent que sur un court de tennis, en salle de sport ou pour le jogging. Jamais au travail ou avec un costume par exemple.
Cordialement.
Izi
Bonjour,
Ou sur le trône pontifical, si jamais Sa Sainteté Léon XIV venait se perdre par ici…
Un grand merci, Monsieur ,cela est toujours un plaisir de vous lire.
belle continuation,
Pascal