Dans la sphère sartoriale, le mot revient comme un tic de langage élégant : investissement. On n’achète plus un costume, on « investit » dans un costume. Prêt-à-porter de belle facture ou sur-mesure, le vocabulaire se veut rassurant. Il justifie la dépense, l’élève, l’ordonne. Pourtant, il faut avoir l’honnêteté de le dire : un costume n’est pas un investissement. C’est une dépense.
Un investissement, par définition, rapporte de l’argent. Il produit un rendement, un flux, une plus-value. L’achat d’un bien immobilier, d’actions, peut-être de Bitcoin : voilà des investissements. Ils comportent un risque, certes, mais aussi l’espérance d’un gain. Un costume, lui, ne rapporte rien. Il transforme un capital en objet du quotidien. Il habille. Il protège. Il met en valeur. Mais il ne fructifie pas.
D’autant plus et surtout, un costume est un consommable. Comme tout vêtement, il s’use. Il se lustre puis se perce aux coudes, se détend aux genoux et s’éventre à la fourche. Il peut même, parfois, se déchirer prématurément selon l’usage ou le tissu choisi. Une flanelle délicate ne résistera pas comme un whipcord dense ; un drap léger souffrira davantage qu’une étoffe lourde. Le textile porte en lui sa propre finitude. Acheter un costume de prix, ce n’est en aucun cas placer son argent : c’est accepter sa transformation en matière vouée à l’usure. Et hélas, le rapport prix / durabilité n’existe pas, il est parfois incohérent d’ailleurs. Un tissu précieux de Loro Piana est infiniment plus fragile qu’un gros drap de Dugdale.
Il n’y a donc aucun retour sur investissement dans un costume. Il n’y a qu’un plaisir acheté, et une réponse à un besoin. Philosophiquement, c’est une perte d’argent calculée. Calculable, même. On pourrait s’amuser à diviser le prix d’un costume par le nombre de ports, puis par le nombre d’années. Il pourra être très variable. Un client m’a ramené un costume gris ultra simple aujourd’hui, qui avait 10 ans, quasiment neuf, pour refaire strictement le même. Holland & Sherry avait encore le tissu, nous fûmes ravis ! On pourrait calculer aussi le coût à chaque lavage d’une chemise, ou le total annuel des cafés bus distraitement au comptoir. La différence, c’est que le costume se pare d’un discours noble qui tente de masquer l’évidence : l’argent dépensé est de l’argent parti.
Le seul investissement possible est ailleurs. Il est peut-être dans l’image que l’on construit, dans la crédibilité que l’on façonne, dans la confiance que l’on gagne. Mais alors, l’investissement n’est pas dans l’objet : il est dans la personne. Le costume n’est qu’un instrument temporaire, un révélateur. Une fois porté, il s’efface derrière celui qu’il sert. Il n’a jamais été qu’accessoire dans l’affaire.
Cela renvoie à son statut véritable. Le costume n’est pas une œuvre d’art que l’on contemple sous verre. Ce n’est pas un tableau que l’on accroche au mur pour en attendre la montée de la cote. C’est un vêtement du quotidien, qui l’a toujours été. Si notre monde décontracté lui confère aujourd’hui un caractère plus rare, presque sacré — mariages, grandes cérémonies, habits des dirigeants — il demeure un objet textile, avec les défauts inhérents à sa nature : imperfection, fragilité, usure.
Je m’amuse à détourner l’avertissement bien connu des financiers : « Les investissements comportent un risque de perte en capital. Avant tout engagement, veuillez bien comprendre les risques associés. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures. » Si vous considérez l’achat d’un costume comme un investissement, prenez cette phrase au pied de la lettre. Le risque de perte en capital est total et certain. Votre costume peut être taché ou déchiré dès le lendemain de sa sortie d’atelier. J’ai moi-même déchiré la fleur de cuir d’une paire de souliers neufs la semaine suivant l’achat. Un tissu réputé solide peut se révéler décevant ; un autre, plus fragile encore. Et un costume d’aujourd’hui, fût-il commandé dans la plus belle maison, ne présage en rien de la durabilité de celui d’hier — ni de celui de demain.
Parler d’investissement à propos d’un costume, c’est vouloir ennoblir une dépense. Or la dépense n’est pas honteuse. Elle est même assumée, choisie, parfois joyeuse. On achète un tombé, une ligne, une sensation au porter. On achète une allure. On accepte, en conscience, la disparition progressive de la matière au fil des jours. Je n’y peux rien à cette vanité des choses. D’autant plus que je ne fabrique aucun tissu. Je ne fais que les utiliser.
Interdisons donc résolument ce mot lorsque nous parlons de vêtements. Un costume n’est pas un actif. C’est un compagnon d’usage, promis à l’usure, qui n’a d’autre vocation que de servir. L’investissement, le seul véritable, reste en nous : dans l’éducation du goût, dans la tenue, dans la manière d’habiter ce que l’on porte. Le reste n’est que tissu.
Sur ces mots durs, mais réalistes, je vous souhaite une belle semaine. Julien Scavini
Chaque jour, et à chaque prise de mesure, la question revient. Elle est presque rituelle : quelle largeur pour le bas du pantalon ? La question concerne la ligne de jambe, mais elle se cristallise sur un critère plus visible et très chiffrable : la largeur du bas, que l’on appelle volontiers sur internet « ouverture du pantalon », vocable pourtant absent des livres de coupe. Précisons d’emblée de quoi l’on parle : la largeur du bas de pantalon correspond à une demi-largeur, mesurée du pli avant au pli arrière. Un détail de vocabulaire, certes.
Face à cette question, il existe deux grands types de clients. Ceux qui savent. Ils arrivent avec un chiffre précis, parfois noté sur leur téléphone, parfois transmis par un autre tailleur, parfois glané sur un forum. Et puis il y a les autres, nettement plus nombreux, qui ne savent pas. Parmi eux, deux attitudes encore : ceux qui prennent peur, se sentent sommés de répondre à une question qu’ils estiment technique, et qu’il faut rassurer ; et ceux qui, au contraire, ont un avis spontané, une intuition immédiate, souvent liée à ce qu’ils portent déjà.
Travaillant à partir d’un pantalon de patronage que je considère comme bien équilibré et contemporain, j’observe une répartition assez constante. Environ 50 % des clients sont satisfaits de ce qu’ils essaient. « Semi-slim » dirais-je. « Demi-classique » pourrais-je encore dire avec malice. 30 % souhaitent élargir, ce qui correspond assez bien à l’air du temps : le pantalon large plaît de nouveau, et il plaît sincèrement. Enfin, 20 % souhaitent affiner, recherchant un mollet plus dessiné, un bas de jambe plus fin. Ce qui est important de comprendre, et que l’on oublie souvent, c’est que toucher au bas de jambe n’est jamais un geste isolé. Modifier cette largeur implique, par continuité, de revoir le mollet, le genou, la cuisse, dans des proportions variables. Le chiffre n’est que la conséquence visible d’un dessin global.
À titre personnel, j’ai longtemps porté des pantalons à 19,5 cm. Disons pendant une dizaine d’années. Je suivais une tendance, sans être totalement convaincu, mais sans la remettre en question non plus. Puis, il y a environ deux ans, en remettant entièrement à jour mes patronages, j’ai élargi progressivement. J’ai testé 24 cm. Sur le papier, la référence n’a rien de choquant : dans les années 50, le classicisme pouvait volontiers se situer à 24 ou 25 cm. Mais les tissus d’alors étaient lourds, secs, et garantissaient un tombé irréprochable. Les tissus contemporains sont différents. Même lorsqu’ils sont lourds, ils sont souvent fluides. À 24 cm, mon bas de pantalon flottait, comme une voile. Le résultat manquait de tenue. À 23 cm, en revanche, j’ai trouvé un point d’équilibre : le pantalon emboîte la chaussure sans excès, casse juste ce qu’il faut, pose bien — d’autant plus que je porte des bretelles, qui assurent une tension constante. Ce chiffre n’a rien d’universel, mais il est devenu, pour moi, cohérent.
Il existe pourtant une règle que certains clients citent avec un aplomb presque amusant, comme si elle était gravée dans le marbre : « la largeur du bas de pantalon correspond à une demi-pointure de soulier ». Autrement dit, 42 en chaussures, 21 cm au bas du pantalon. Je serais bien en peine d’en donner l’origine exacte — peut-être un forum ancien — et je ne suis pas certain de sa validité absolue. Mais je reconnais à cette règle une qualité : elle pose une base raisonnable. Un point de départ autour duquel on peut réfléchir, ajuster, discuter. Rien de plus, rien de moins.
Magnifique costume croisé, avec gilet sous la veste à la manière d’alors. Des lignes sculpturales, impossibles à reproduire avec les tissus mous d’aujourd’hui.
Ce que l’on retrouve d’ailleurs, sous des formes diverses, chez des sources sérieuses comme Gentleman Gazette ou Permanent Style, c’est cette même prudence : méfiance vis-à-vis des règles figées, importance des proportions, du tombé, du tissu, et surtout de la silhouette. Plus que la mode, plus qu’un chiffre, ce qui compte réellement à mes yeux, c’est l’adéquation du pantalon à la personne qui le porte. Le slim comme le large peuvent convenir, pour peu qu’ils soient assumés et qu’ils flattent. Un homme aux petits pieds et aux mollets fins supportera admirablement une ligne de jambe plus étroite, d’autant plus s’il a le sentiment que cela l’élance. La psychologie personnelle n’est pas un détail : elle fait partie intégrante du vêtement. Le tailleur doit être un peu psychologue. Comme tout commerçant aussi peut-être ne croyez-vous pas?
Le rôle du tailleur n’est pas d’imposer une mode, ni de réciter une règle, mais de comprendre s’il a le temps. Comprendre un désir, parfois un complexe, parfois une projection. C’est précisément pour cette raison que j’ai autant de plaisir à faire des pantalons très classiques que des lignes slim, voire des pantalons très typés années 70, moulants du fessier à la cuisse et élargis à partir du genou, donnant cette silhouette de pied d’éléphant que l’on croyait oubliée. Là encore, tout est question de cohérence. Ce que je ne peux pas comprendre en revanche c’est vouloir un pantalon large et ample et une veste petite et étroite. Ce que les parents d’un marié (qui n’osait parler le pauvre) me demandaient récemment. Cela a fini mal. Il faut de la cohérence. Une ligne.
La largeur du bas de pantalon est donc un chiffre, oui. Mais c’est surtout une ligne. Une ligne qui dialogue avec la chaussure, avec le tissu, avec le corps, et avec l’époque — sans jamais lui être asservie. C’est à cette condition seulement qu’un pantalon cesse d’être à la mode pour devenir juste.
Le vestiaire masculin classique se méfie de la couleur. Il la regarde de loin, avec prudence. La couleur dépasse le cadre ! Je ne cesse de vanter les mérites du bleu, du gris, du beige — ce triumvirat rassurant où tout s’assemble sans effort, où l’on peut s’habiller tôt, mal réveillé, et garder malgré tout une forme de cohérence. L’élégance, dans sa version orthodoxe, est souvent une discipline : elle évite l’excès et refuse l’imprévu, grâce à une palette réduite. La couleur franche, elle, exige autre chose. Elle impose un choix net, donc une prise de parole.
Car il existe une chose curieuse avec la couleur vive : si elle est rare, elle est parfois très appréciée. On la remarque dans la rue, on la commente, on la trouve “charmante”, “audacieuse”, “fraîche”. Et, presque immédiatement, on ajoute — explicitement ou non — qu’on ne s’y risquerait pas soi-même. La couleur est donc un plaisir que l’on consomme par procuration. Ce n’est pas tant qu’elle serait laide ou vulgaire : c’est qu’elle est socialement coûteuse. Elle attire le regard, et le regard (en France notamment ?) n’est jamais totalement neutre.
C’est précisément ce qui rend intéressante l’idée suivante : et si la couleur, au fond, n’était pas qu’une affaire de goût, mais une affaire de position ? Non pas seulement au sens “classe sociale” façon manuel de sociologie, mais au sens plus subtil : la place occupée et, surtout, la tranquillité avec laquelle elle est occupée. La couleur est souvent portée avec aisance par deux types de personnes, en apparence opposées. Les messieurs argentés d’abord : ceux qui achètent sans se questionner. Pas de calcul, pas d’hésitation, pas de débat intérieur au moment de passer à la caisse. Ils n’achètent pas un vêtement coloré pour envoyer un message : ils l’achètent parce que cela les amuse, ou parce que la couleur les flatte, ou simplement parce que l’objet existe. La couleur, chez eux, n’est pas une revendication : c’est un non-sujet. Et puis il y a les moins riches qui, par tempérament ou par stratégie, veulent donner une impression de liberté, d’insouciance, parfois de futilité assumée. Observons Le Prince Jardinier qui vend des panoplies ultra-colorées pour des prix assez bas. La couleur devient alors une manière d’afficher une légèreté, une forme d’indépendance à l’égard des codes sérieux. Dans les deux cas, la couleur s’explique peu : soit parce qu’on n’a pas besoin de s’expliquer, soit parce qu’on refuse l’idée même de devoir le faire.
Entre ces deux pôles, on trouve le territoire le plus embarrassé : celui des amateurs raisonnables. Le mien ? Ceux qui aiment le beau mais veulent “bien faire”, qui admirent l’éclat mais craignent d’avoir l’air déguisés, qui se demandent avec quoi marier un vert pomme ou un violet estompé. Dans une garde-robe sobre de bleu, gris et beige, tout va avec tout, et l’on peut construire une élégance d’assemblages automatiques. Dès que l’on introduit des couleurs franches, la mécanique se grippe : chaque pièce devient un choix, chaque association un risque, et l’on découvre soudain que l’harmonie n’est pas une question de règles mais d’œil. La couleur oblige à apprendre.
C’est ici qu’Arnys redevient un cas exemplaire. La maison parisienne aimait distiller des teintes qui semblaient sorties des tableaux de Thomas Gainsborough : parme poudré, violet cramoisi, vert acide, bleu indigo. J’ai lu que les propriétaires, en 1946, juste après-guerre, avaient débusqué en Angleterre des fabricants de pulls très colorés. Le contexte compte : dans un monde encore marqué par les uniformes, par le kaki, par les teintes utilitaires et dessaturées, ces vitrines faisaient l’effet d’un choc. Une splendeur, oui — au sens littéral : quelque chose qui brille, qui tranche, qui donne de l’éclat. Mais Arnys avait aussi ceci de particulier que la couleur n’y était jamais gadget. Ce n’était pas “mettons du rouge, ça fera vivant”. C’était une palette cultivée, référencée, presque picturale. Et comme souvent avec les choses cultivées, cela comportait une difficulté : l’usage n’était pas évident. Il y avait un côté panoplie possible, une perfection trop juste, un ensemble trop complet qui basculait vite dans le théâtre. Pour porter la couleur sans tomber dans la caricature, il faut savoir introduire du jeu, de l’imperfection, de la respiration. Il faut accepter de ne pas être “assorti”, au sens scolaire du terme.
La question du mariage des couleurs est d’ailleurs ce qui effraie la plupart des hommes. Et ce n’est pas un hasard si l’on associe si vite la couleur à certaines traditions britanniques caricaturales, celles où l’on confond allègrement l’excentricité avec l’élégance. Il suffit d’observer certains “anglais de roman” ou certains anglais bien réels, hélas pour comprendre comment la couleur devient une démonstration. Trop de contrastes, trop de motifs, trop de certitudes, pour un résultat immédiat : on ne voit plus l’homme, on voit la performance. C’est ce danger qui nourrit la prudence du vestiaire classique : mieux vaut la neutralité que l’outrance. Mais la prudence ne finit-elle pas aussi par appauvrir ? La couleur, lorsqu’elle est bien maniée n’est pas une crise d’adolescence : c’est un raffinement.
Ce qui nous amène à une opposition contemporaine assez savoureuse : le “quiet luxury”, si en vogue, et à l’inverse ce qu’on pourrait appeler, avec un sourire, un “loud luxury”. Le premier s’exprime par des teintes discrètes, des tissus silencieux, une richesse qui se veut inaudible. Le second existe aussi, mais on le mentionne moins, parce qu’il contredit l’idée moderne selon laquelle le luxe devrait se cacher pour être légitime. Or, n’avez-vous jamais souri en voyant quelques “vieux riches” hauts en couleur ? Il y a une forme d’“old money” qui adore les couleurs visibles, non pas comme provocation mais comme évidence. Ceux-là portent des camaïeux osés parce qu’ils en ont le droit symbolique : ils ne demandent pas la permission. Ils s’habillent comme on meublerait une maison ancienne avec des objets singuliers : sans justification, sans notice, sans récit Instagram. La couleur, chez eux, n’est pas “audacieuse”, elle est normale. Ce n’est pas qu’ils veulent se faire remarquer ; c’est qu’ils n’imaginent pas devoir se faire oublier.
Et puis il y a un autre monde où la couleur règne, mais pour des raisons totalement différentes : le vestiaire technique et outdoor. Là, les inserts, patchs, aplats colorés, parfois fluo, sont partout. Comme si le coupe-vent contemporain devait être rouge vif par définition. Ce n’est pas une coquetterie : c’est une nécessité héritée, ou à tout le moins un héritage symbolique d’une nécessité. On se vêtait en couleurs vives pour être repéré en mer, retrouvé après un naufrage, vu sur une paroi, distingué dans la neige. La couleur vient d’un besoin pratique : survivre, signaler, localiser. Elle appartient au monde des marins-pêcheurs, des alpinistes, des sauveteurs. Elle est une technologie. Tandis que la couleur sartoriale, celle des beaux tableaux d’époques révolues et des maisons comme Arnys, vient d’un autre besoin : celui de représenter un rang, une culture, une aisance. Elle n’est pas technique, elle est historique.
Au fond, cela confirme l’intuition de départ : la couleur est moins une question de “goût personnel” qu’un fait social, presque une posture existentielle. Pour porter des couleurs franches sans tomber dans le déguisement, il faut une chose rare : la sérénité. Le droit de ne pas s’expliquer. Le courage, parfois, d’être visible. La couleur demande plus d’œil, plus de maîtrise, mais aussi plus d’indifférence au jugement. Elle ne va pas à tout le monde, et ce n’est pas une condamnation : c’est une réalité. Comme dans les tableaux de Canaletto, où le petit peuple reste dans le brun et l’élite s’autorise les nuances délicates et les éclats précieux, la couleur dit quelque chose de la place que l’on occupe — ou de la place que l’on décide d’occuper, envers et contre tout.
. Comprenons alors pourquoi tant d’hommes reviennent toujours aux mêmes bases : elles protègent. Et pourquoi, à l’inverse, une touche de grenat ou d’orange suscitent immédiatement une réaction. Ce n’est pas seulement beau : c’est parlant. La couleur n’est ni morale, ni raisonnable. Elle n’est pas toujours démocratique non plus. Elle est un luxe ancien, parfois bruyant, souvent joyeux, toujours révélateur. Et comme tout luxe véritable, elle ne se défend pas : elle se porte.
Je ne vous apprendrais rien : le pantalon gris est le grand médiateur du vestiaire masculin. Il réconcilie vestes, chemises, pullovers, et donne à votre silhouette ce supplément de “je n’y ai pas pensé” qui assez souvent, est vrai. C’est le compagnon naturel de toutes les vestes dépareillées, le complément le plus urbain du tweed comme du blazer, et l’alpha et l’oméga d’une garde-robe bien élevée.
Et oui, OUI, vous pouvez avoir beaucoup de pantalons gris. Non seulement vous le pouvez, mais dans une penderie “casual chic” et dans un environnement de travail qui exige peu (ou plus du tout) le costume complet, c’est même une stratégie intelligente. Et comme je le dis en titre : vous pouvez en avoir autant qu’un évêque peut en bénir !
Le gris est la base de la tenue “sport” moderne. Dans l’ancien monde, celui où l’on distinguait les personnes à leur chapeau et où l’on pouvait encore se faire servir un cherry avant le déjeuner, le pantalon de tenue n’était pas toujours uni. Les rayures, le coutil, le pied-de-poule, les petits carreaux faisaient le travail. Puis le XXᵉ siècle a rangé les choses dans des tiroirs : d’un côté le costume formel, de l’autre la tenue plus libre, sport, assemblée selon l’humeur du matin. Et dans ce deuxième tiroir, le pantalon gris a fini par tenir le rôle principal : celui du dénominateur commun.
Il faut dire qu’il a une vertu rare : il est présent, mais jamais envahissant. Il ne fait pas la tenue à lui seul, il la structure. Il laisse la veste parler, il encadre le haut sans rivaliser, et il donne à votre silhouette une base stable. En clair : c’est un pantalon qui ne s’épuise pas.
Ce qui nous amène à l’idée du jour : en avoir trop n’est pas grave.
La première raison est d’une évidence presque météorologique : il y a quatre saisons. Même si certains hivers parisiens ressemblent à un mois de novembre prolongé, votre confort – et votre allure – demandent des étoffes différentes.
Automne / hiver : la flanelle s’impose comme un classique inévitable. Elle a ce tombé un peu moelleux, cet aspect mat, cette noblesse tranquille. L’image mentale est immédiate : Fred Astaire, pantalon gris et nonchalance parfaitement réglée. On a longtemps subi des flanelles rêches ; les drapiers italiens ont largement adouci tout ça, au point que certains tissus se portent comme un plaid chic. Ajoutez à cela le whipcord – plus nerveux, plus robuste, presque un pantalon “de service” – et vous avez votre duo hivernal.
Printemps / été : même esprit, autre poids. Une laine plus fine, un sergé léger, voire une toile de laine qui laisse passer l’air. On garde la ligne et la couleur, on change la sensation. Le coton, lui, aime peu le gris : il prend mal la teinture et finit souvent par avoir l’air triste, poussiéreux, comme un t-shirt lavé de trop. Donc, si vous voulez du gris estival, cherchez-le plutôt côté laine légère.
Résultat : deux gris d’hiver + deux gris d’été… et vous êtes déjà à quatre sans même forcer le trait.
Deuxième raison : le gris n’est pas une couleur, c’est une famille. Entre le charbon foncé et le gris très clair, vous avez tout un spectre de possibilités, chacune avec ses contraintes et ses avantages.
Le gris moyen / gris souris : l’incontournable, le plus facile, le plus utile. Il va avec tout. C’est celui que vous enfilez quand vous voulez vous habiller vite et bien.
L’anthracite : plus discret, plus “sérieux”. Très aimé des messieurs qui n’ont plus rien à prouver, et de ceux qui veulent un pantalon qui fait un peu plus “bureau” sans être un pantalon de costume.
Le gris clair : superbe, mais plus exigeant. Il met en lumière vos chaussures, votre ceinture, le bas de votre veste. Il rend tout plus visible, donc il rend tout plus important. Les jeunes l’adorent parce qu’il “claque”, il faut simplement accepter de jouer le jeu des accords.
Les contemporains : le gris bleuté (un rien acier), le gris “greige” (cette zone floue entre gris et beige que les Italiens affectionnent, parce qu’elle a l’air chère même quand elle ne l’est pas et qu’ils appellent poétiquement : gris sale). Avec ces nuances-là, vous sortez du registre “uniforme” sans cesser d’être classique.
Et là encore : si vous avez un anthracite, un gris souris, un gris clair, un gris bleuté, vous n’êtes pas collectionneur : vous êtes cohérent.
La grande force du pantalon gris est qu’il simplifie tout le reste. L’intérêt le plus délicieux du pantalon gris, c’est qu’il vous autorise à être paresseux. Et une garde-robe réussie, c’est souvent ça : une élégance qui permet la facilité.
Avec une rotation de pantalons gris, vous pouvez vivre sur un petit nombre de formules qui marchent toujours :
chemise + pull-over (col qui dépasse, ou pas)
polo en maille + blouson léger
col roulé + veste texturée
cardigan + chemise oxford
gros pull + manteau simple
Et côté vestes, le gris est un partenaire idéal parce qu’il accepte presque tout : bleu marine, tweed marron, vert sombre, beige, camel, bordeaux profond, même beaucoup de motifs. C’est le pantalon qui dit oui avant même d’avoir entendu la question.
On pourrait même en faire un chapitre entier : “Le pantalon gris, dénominateur commun de toutes les vestes”. Parce qu’au fond, c’est ça son pouvoir : il crée de l’harmonie sans effort.
Le noir ? Trop tranchant, parfois trop “serveur”. Le beige ? Il appelle un certain registre, une certaine saison, une certaine décontraction. Le bleu ? Il veut de la cohérence et finit par faire “ensemble” malgré lui. Le gris, lui, reste neutre, mais vivant. Urbain, mais pas froid. Classe, mais pas guindé.
Admettons que vous ayez fait ce que tout homme sensé finit par faire : vous avez accumulé cinq ou six pantalons gris. Félicitations, vous venez de vous construire une base très solide. La question suivante devient presque comique : que vous faut-il en plus ? La réponse : pas grand-chose, et c’est précisément ça qui est agréable.
Vous pouvez vous offrir, comme des épices, quelques pantalons de contraste :
un whipcord couleur ficelle / mastic : parfait avec des vestes plus rustiques, un air de campagne sans tomber dans le déguisement,
un velours noisette ou marron : le pantalon qui accompagne naturellement un Barbour, des brogues, un gros pull, et un dimanche qui commence tard,
un chino beige : l’outil du “casual-smart” de week-end, propre, simple, efficace,
un chino marine : plus facile qu’on ne le croit, tant qu’on évite la veste trop proche en nuance (sinon, effet costume désastreux).
Et voilà. Le reste, vous l’avez déjà : une garde-robe qui respire, avec plein de gris, quelques autres pantalons choisis, et une infinité de combinaisons possibles sans avoir besoin de vingt vestes ni de douze paires de chaussures.
Conclusion : bénissez les gris, et vivez tranquille. Le pantalon gris n’est pas un achat excitant. C’est exactement pour ça qu’il est génial. Il n’est pas là pour briller ; il est là pour vous rendre la vie plus simple et vos tenues plus justes. Il vous évite les questions inutiles le matin, il vous permet de varier sans vous disperser, et il crée ce fond élégant sur lequel tout le reste prend du relief.
Alors oui : accumulez-les. En flanelle, en sergé, en whipcord, en toile. Du charbon au gris perle, du souris au greige italien. Avoir trop de pantalons gris, c’est comme avoir trop de chemises blanches : ce n’est pas un problème, c’est une méthode. Et si quelqu’un vous le reproche… dites-lui simplement que l’évêque a parlé.
Le manteau raglan n’a jamais été aussi présent qu’aujourd’hui. On le voit partout, décliné sous toutes les formes : en drap italien doux et épuré, en tweed anglais rustique ; en laine bouillie minimaliste ou en flanelle luxueuse. Des maisons les plus établies aux jeunes créateurs, tout le monde s’y met. Il faut dire que son esthétique légèrement rétro agit comme une véritable madeleine de Proust. Le raglan évoque immédiatement les années 1950, un monde plus calme, plus classique, presque rassurant – un monde qui fait un peu de résistance face aux doudounes techniques et aux parkas synthétiques.
Mais au-delà de ce charme suranné, le manteau raglan a surtout une qualité immense : il est facile. À la différence d’un chesterfield rigide ou d’un manteau croisé très structuré, le raglan est une pièce passe-partout. Simple, discrète, confortable. Il s’enfile sans réfléchir, aussi bien sur un gros pull que sur une veste, sans jamais faire d’histoires. Il ne cherche pas à se faire remarquer : il accompagne.
Techniquement, la particularité du raglan tient à sa manche. Dans une construction classique, dite “manche montée”, la couture fait le tour de l’emmanchure et vient s’asseoir en bout d’épaule. Le montage exige précision, gestion d’embus, savoir-faire. C’est tout l’art du tailleur.
Le raglan, lui, adopte un principe totalement différent : la manche ne démarre pas à l’épaule mais remonte jusqu’à l’encolure, dessinant une grande ligne oblique du col à l’aisselle. L’épaule disparaît visuellement au profit d’une continuité douce entre le buste et le bras.
La méthode de coupe Ladevèze-Darroux des années 1930 en donnait une définition très parlante : « Le Raglan est un pardessus ample, dont la manche d’une forme toute spéciale abandonne les errements classiques d’un montage autour de l’ouverture de l’emmanchure pour se prolonger plus ou moins gracieusement, en formant la pointe, jusque sous le col. »
Ce principe apparemment simple a pourtant demandé, à ses débuts, bien des ajustements : « Au début de sa dernière apparition, les tailleurs durent se livrer à de nombreux tâtonnements avant d’arriver à obtenir une manche idéale, aussi en voit-on aujourd’hui de toutes sortes, manches sans suçons, manches avec suçon, s’arrêtant à la pointe d’épaule, et enfin, manches avec couture au milieu du dessus. Les premières manches offraient de très grosses difficultés pour leur montage à cause de l’embus excessif que l’on était obligé de disposer sur une distance très limitée. »
Le raglan n’est donc pas né parfait. Il a fallu affiner les tracés, inventer des variantes, modifier les coutures, avant d’arriver à la forme harmonieuse que nous connaissons aujourd’hui. Le raglan porte d’ailleurs en lui toute une histoire. Toujours selon la méthode Ladevèze-Darroux : « Parmi le monde des tailleurs, beaucoup croient encore que le Raglan est un pardessus d’invention récente… Il n’en est rien cependant. Le Raglan se trouve dans la collection de nos gravures de mode ; il a paru voilà près d’un demi-siècle… »
Le livre rappelle que son nom viendrait de Lord Raglan, général anglais de la guerre de Crimée, dont le manteau particulier aurait inspiré la mode de l’époque : « On le nomma “Raglan”, en souvenir de lord Raglan, commandant en chef du corps expéditionnaire anglais. » Mais les auteurs vont même plus loin : « Des recherches très minutieuses… il résulterait que ce Raglan ne serait autre que la copie d’une forme bien autrement ancienne et essentiellement française du nom de “Talma”, portée vers 1820. » Autrement dit : rien de neuf sous le soleil de la mode masculine. Comme souvent, ce que l’on croit moderne n’est que la résurrection élégante d’une forme ancienne.
Mais il est intéressant de remarquer cette phrase : « La jeunesse professionnelle, surtout, a montré, pour ce vêtement soi-disant nouveau, une admiration exagérée et hors de proportion ; elle s’est enthousiasmée… » Amusant fait. Il y a un siècle presque, déjà le manteau raglan était à la mode. Il était vu comme nouveau. Il est maintenant vu comme ancien et recherché pour cela !
Si le raglan a demandé beaucoup de mises au point à ses débuts, il est devenu aujourd’hui une pièce relativement simple à fabriquer. Et c’est là l’un de ses grands atouts contemporains. Contrairement à un manteau tailleur classique, avec manche montée, tête de manche « embusée », épaule structurée, entoilages complexes, le raglan évite une grande partie de ces difficultés techniques. La couture diagonale répartit les tensions, supprime la délicate gestion de la tête de manche et simplifie considérablement l’assemblage. Résultat : on peut obtenir un manteau à l’allure très sartoriale… sans avoir besoin d’un atelier de tailleur hautement spécialisé.
Inutile donc de chercher un façonnier rompu aux secrets du bespoke pour coudre un raglan correct. Un bon atelier de confection généraliste peut parfaitement s’en sortir. C’est même une des raisons principales de sa diffusion massive aujourd’hui : le raglan donne beaucoup d’allure pour relativement peu de complexité.
Le principe du raglan ne se limite d’ailleurs pas aux pardessus. On le retrouve dans une foule de vêtements : pulls, cardigans, sweats, blousons (ci-dessous un bomber varsity), imperméables. Partout où l’on cherche du confort et de la souplesse, le raglan excelle. Il libère l’épaule, facilite le mouvement, accompagne naturellement le corps.
En revanche, il existe un domaine où il fonctionne très mal : la veste. Paradoxalement, alors même que la manche raglan est proche du corps, elle donne visuellement une carrure plus large, plus ronde, plus diffuse. Or une veste exige l’exact inverse : une épaule nette, définie, une taille marquée, une structure. Associer une épaule raglan à une veste cintrée produit presque toujours un résultat étrange : trop mou en haut, trop serré en bas. Le raglan a besoin d’ampleur, de fluidité, d’une forme vague et confortable. Il est fait pour le manteau, pas pour le tailoring strict.
Si l’on regarde la production actuelle, on remarque que le manteau raglan contemporain adopte presque toujours la même silhouette : une forme légèrement en poire, ample aux hanches, avec un grand col rond enveloppant. Ce col, que l’on appelle parfois “col capote”ou “col chevalière” dans les anciens livres de coupe, ou même “col Claudine” côté féminin, fait tout le tour du cou et peut se porter relevé pour se protéger du vent. C’est devenu le visage quasi officiel du raglan moderne.
Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. Dans les années 1950 – et même jusque dans les années 1980 – le raglan savait aussi s’associer à des constructions beaucoup plus classiques : revers à cran, revers pointus, même boutonnage croisé. Le trench-coat, par exemple, se réalise encore fréquemment avec des épaules raglan. Il y a donc tout un vocabulaire raglan un peu oublié, que la mode actuelle pourrait redécouvrir : raglans croisés, à grands revers plus structurés. J’ai d’ailleurs mis deux illustrations au dessus de cela. J’en rajoute une dernière ci-dessous, d’une silhouette que je trouve très française sans en avoir la certitude. N’est pas sublime ?
Le succès actuel du manteau raglan n’a finalement rien d’étonnant. Il combine tout ce que notre époque recherche : du confort, de la simplicité, une élégance sans effort, et une pointe de nostalgie rassurante. Il traverse les modes précisément parce qu’il n’en fait pas trop. Le raglan n’est pas un manteau spectaculaire. Il n’est pas démonstratif. Mais il a cette qualité rare : on le porte facilement, longtemps, sans jamais s’en lasser. Et au fond, dans un vestiaire masculin de plus en plus saturé d’effets et de performances techniques, c’est peut-être sa plus grande force.
Je vous souhaite une excellente semaine. Et je file regarder Twin Peaks sur Arte !
La semaine dernière, l’ancien Premier ministre et candidat malheureux à l’élection présidentielle de 1995, Édouard Balladur (1929-), entouré de sa famille et de nombreuses personnalités du monde politique et culturel, a accompagné en sa dernière demeure son épouse, Mme Marie-Josèphe née Delacour (1934-2025). L’occasion d’apercevoir un homme naturellement marqué par les années, mais dont l’allure et l’élégance n’ont pas varié d’un iota. Silhouette impeccable, à travers l’épreuve, l’ancien chef du gouvernement a donné l’image d’une dignité intacte, fidèle à ce style fait de retenue, de distinction et de constance qui demeure sa signature.
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Quel beau manteau droit, à boutons cachés, dans ce coloris juste et sans concession : le noir, accompagné d’une écharpe elle aussi noire. Des teintes que l’on trouve rarement réunies dans une garde-robe ordinaire, mais que l’on peut convoquer sans hésitation lorsque la gravité de l’instant l’exige. Elles témoignent d’un vestiaire longuement pensé, étudié, construit autour d’un principe simple et souverain : celui de la dignité.
La photo ci-dessous permet d’apprécier de manière plus précise ce manteau taillé dans un drap d’une grande qualité, un beau peigné de tradition tailleur. Les boutons, avec leur ménisque caractéristique en creux, signent une réalisation d’inspiration Savile Row. N’était-ce pas chez Henry Poole & Co, le célèbre tailleur anglais, que l’on disait l’ancien Premier ministre s’habiller ? Cet atelier, réputé pour son sur-mesure classique et sa coupe irréprochable, figure parmi les adresses les plus respectées de la tradition sartoriale anglo-saxonne.
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François Bayrou, manifestement remis de sa récente grippe, avait opté pour un pardessus raglan décliné sur un très beau camaïeu de bleus, ensemble d’une réelle distinction. On ne saurait toutefois trop lui conseiller, afin de se prémunir contre les rechutes saisonnières qui l’ont fait vaciller dernièrement, d’y adjoindre une écharpe et une paire de gants : le raffinement n’exclut pas la prudence.
Nicolas Sarkozy, pour sa part, avait choisi un costume rayé d’un excellent niveau de formalisme. On pourrait néanmoins se permettre de lui glisser, à l’oreille, qu’un manteau d’une coupe légèrement moins ajustée mettrait moins en valeur — ou plutôt moins en évidence — sa poitrine singulièrement bombée.
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Et vous le savez, je ne saurais m’adonner à l’exercice de la chronique funéraire sans vouer, au passage, quelques silhouettes inappropriées aux gémonies, ces touristes égarés entre deux emplettes, surgis là par malentendu vestimentaire. Et cette fois encore, pour votre plus grand plaisir, et surtout pour l’humour, voici quelques grands gagnants.
Mais qui a donc pu souffler à Michel Barnier que ce genre de grolles — pardonnez-moi l’expression — était de circonstance ? On imagine sans peine Édouard Balladur, s’il avait eu ce jour-là le loisir de s’attarder sur ce détail, lever les yeux au ciel avec cette réserve éloquente qui lui est propre. Quant à savoir si cette silhouette constitue une publicité très convaincante pour Lacoste, la question mérite d’être posée. Enfin Michel, tout de même !
À sa décharge, il neigeait ce jour-là, et l’on peut concevoir qu’à 75 ans la crainte de la chute prenne le pas sur les considérations esthétiques. Dans de telles circonstances, une bonne canne eût sans doute constitué un rempart plus sûr que des runnings. Mais elle aurait trahi un âge que sa campagne législative se refuse à afficher…
Pour ma part, allant moi-même à pied au travail en ces journées singulières, j’avais choisi des Paraboot à semelle de gomme : la sécurité, certes, mais sans renoncer à une certaine tenue.
Quant à Valérie… je conçois volontiers qu’elle doive encore éponger les frais de sa campagne présidentielle (4,78%) et que, pour cette raison, elle ne puisse s’autoriser que les allées de La Halle aux Vêtements (où j’habille moi-même mon fils, afin que les esprits chagrins ne me taxent point de prétention). Mais enfin, Valérie. Une parka vert militaire sur un pantalon de smoking, pour conclure l’ensemble par une antique paire de bottines MARRON genre Minelli ? Était-ce bien la tenue appropriée pour venir rendre hommage au plus élégant et raffiné des hommes politiques français ? Vraiment… vous n’aviez rien de mieux dans votre penderie ? Cette photo est d’une tristesse confondante.
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Éric Zemmour était également présent. C’est d’ailleurs le seul à avoir pensé aux gants. En un jour de neige, voilà qui relève presque de la pensée logique, et mérite d’être signalé. On pourrait toutefois envisager de lancer une souscription afin de lui offrir mieux que ceux de Jean Valjean.
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Mais enfin, évacuons ces sujets fâcheux et revenons à Édouard Balladur, que j’eusse tant aimé pouvoir interviewer. J’avais, par l’entremise de M. Fillon, sollicité une audience ; elle me fut poliment refusée. C’est grand dommage, mais l’on sait combien ce sujet jugé vaniteux qu’est l’élégance agit souvent comme un repoussoir dans l’univers politique.
J’ai néanmoins retrouvé deux photographies de l’homme, prises il y a quelques années : sur l’une, il porte une gabardine de mi-saison, d’une simplicité et d’une élégance exemplaires ; sur l’autre, un manteau plus rare, à mi-chemin entre la ville et la campagne, composé de petits chevrons gris, sorte de tweed fin et ras. Un choix peu commun, certes, mais peut-être justement versatile, et révélateur d’un goût sûr, indépendant des modes comme des convenances.
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Un goût sûr, qu’atteste précisément cette photographie. Ce costume-là, chacun devrait l’avoir dans sa garde-robe : la démonstration éclatante que la simplicité, lorsqu’elle est tenue dans le bon ton, demeure la forme la plus aboutie de l’élégance, n’est-ce pas ?
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J’ai également saisi cette image, plus enjouée. La légère vibration que l’on y perçoit est très probablement due à l’armure du tissu, de type caviar — que l’on nomme aussi œil-de-perdrix — laquelle engendre à l’écran une tension pixelisée, phénomène que l’on retrouve dans certains Prince-de-Galles. Des trames qu’il convient d’éviter pour quiconque est destiné à être souvent photographié ou filmé.
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Chez l’homme, la règle semble immuable : veste trois boutons et poche ticket. Un style acquis une fois pour toutes, et jamais remis en question. Une constance qui force l’admiration. Ce camaïeu de gris sous la veste est bien pensé et travaillé, juste questionné par la veste mastic. C’est sobre. Un peu l’élégance de Von Bulow.
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Le meilleur pour la fin est probablement cette image d’Édouard Balladur alors Premier ministre, recevant sur le perron de Matignon l’empereur Akihito du Japon, lors de sa visite officielle en France le 3 octobre 1994, un moment solennel gravé dans les archives diplomatiques.
Il est alors en costume croisé, d’un statut supérieur, à l’égal de celui de l’Empereur, dont j’avais vanté la suprême élégance il y a quelques années. Chez Édouard Balladur, on remarquera qu’importe l’époque, il présente toujours une allure classique, sans excès. Des lignes sobres, non outrées, peu influencées par les modes : un pantalon ni trop large ni trop étroit, une veste ajustée sans excès, des revers de dimension moyenne, etc. Il en résulte une pérennité de l’image impressionnante — celle d’un homme pour qui l’élégance reste un art de constance, plutôt qu’un caprice. Un bel Art de Vivre.
Comme tous les ans, je regardais le Concert du Nouvel An en direct sur France 2, moment incontournable de chaque 1er janvier. Un délicieux moment qui lance normalement bien l’année. C’est Yannick Nézet-Séguin qui était à la baguette. Le Québécois, fidèle à son tempérament, souhaitait dépoussiérer les habitudes. Ce fut fait avec légèreté, et sans provoquer chez moi la moindre polémique, contrairement à ce qui s’est produit ailleurs. Entre les ultra-modernes, qui auraient voulu qu’il arrive avec des plumes, et ceux qui rêvent encore d’un Wilhelm Furtwängler, il faut savoir trouver une mesure raisonnable.
Bon sa jaquette bleue était… bleue. Tout le monde sait ce que je pense des jaquettes bleues. Avec une chemise noire. Le matin…? Avec une ceinture sous le gilet? Un bouton bijou pour la fermer, une large broche remplaçant la cravate dans le col de la chemise : les artistes ont droit à la fantaisie, non ? Même si l’on est en droit de lever les yeux au ciel, comme devant les amusantes inepties de Salvador Dalí… Si ça l’amuse, au fond, ce n’est pas très important.
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Je voulais surtout vous parler de l’émission qui suivait : Escapade viennoise, avec le bon Stéphane Bern. Qui par ailleurs a lancé sa marque de t-shirt. J’avais prévu de vous en parler, puis je me suis dit qu’il fallait continuer d’écrire sur des choses élégantes. (Surtout qu’en plus 2 euros par vêtement vont à la SPA). Stéphane Bern avait fait un choix vestimentaire plus judicieux pour son escapade viennoise : veste autrichienne et cape, dans des coupes moins étriquées que les années précédentes, ensemble cohérent pour aller à Vienne. Pas renversant d’allure, mais intéressant. Mais ce n’est toujours pas de lui que je veux vous parler.
Un court extrait de l’émission l’a conduit à visiter le tailleur Knize. J’ai toujours trouvé cette émission intéressante, là je l’ai trouvé formidable. Enfin un projecteur orienté sur un tailleur, qui plus est une institution, une vraie. Comme il en reste peu dans le monde. Une de ces boutiques où la poussière est tombée et où rien n’a bougé. J’aime. J’ai été captivé par ce segment, notamment en apprenant que le délai normal pour une queue-de-pie sur mesure est d’un an. Un an ! Voilà qui fait relativiser quand certains clients râlent au bout d’un mois et demi chez moi.
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Monsieur Rudolf Niedersüß, le tailleur et gérant n’a pas souhaité évoquer à l’écran le prix de la queue-de-pie sur mesure, précisant simplement qu’en prêt-à-porter, c’était évidemment moins onéreux. Et il se trouve que c’est précisément là que j’envoie mes clients lorsqu’ils cherchent une queue-de-pie. Sur le papier, je pourrais en réaliser avec mes ateliers. Mais je sais à quoi cela doit ressembler quand c’est bien fait — notamment ce gilet blanc qui ne doit surtout pas dépasser sous la veste, sur quoi le tailleur de Knize a lourdement insisté — et je ne suis pas convaincu de disposer aujourd’hui des moyens techniques pour atteindre ce niveau. Alors, quand un client me parle d’habit, je l’envoie chez Knize. Tout simplement.
L’émission nous a permis de voir Stéphane Bern essayer l’habit. Le résultat était remarquable. Oui : remarquable. Il faisait lui-même remarquer, « l’habit est bien conçu pour être aussi beau sur un corps aussi mal fichu. » Un frac remarquable d’allure !
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Parlons donc de Knize, cette institution tailleur.
Fondée en 1858 à Vienne par Josef Kniže, la maison Knize fabriquait à l’origine des vêtements utilitaires : habits d’équitation, tenues de chasse, uniformes civils. Rien de spectaculaire. Cette rigueur sera récompensée en 1888, lorsque Knize obtient le titre de tailleur de la cour impériale austro-hongroise. Au fil des décennies, Knize devient une référence absolue pour une clientèle exigeante et cultivée : aristocrates, industriels, artistes, intellectuels. François-Joseph, Edouard VII, Sigmund Freud, Gustav Klimt, Jean Cocteau, Clark Gable, et même Marlene Dietrich. La coupe y est simplement classique et raffinée. Maison de tradition anglaise, elle se spécialise notamment dans les habits de cérémonie, et particulièrement la queue-de-pie, qui est encore portée là-bas, soutenant l’activité commerciale.
Après la mort du fondateur en 1880, son fils et un associé reprennent l’affaire, puis Albert Wolff, venu de Poméranie, prend les rênes en 1885. C’est ensuite la famille Wolff qui développe la maison jusqu’à la période de l’entre-deux-guerres. Pendant l’ère nazie, la famille Wolff-Knize, qui était juive, dut fuir l’Autriche. La boutique viennoise fut gérée par le personnel jusqu’à la fin de la guerre. Dans les années 1970, un ancien apprenti de Knize, Rudolf Niedersüß, entre dans l’entreprise, y prend des parts en 1976 et, deux ans plus tard, fusionne Knize avec l’atelier C. M. Frank, autre maison viennoise prestigieuse. Aujourd’hui, Rudolf Niedersüß est le dirigeant de la société.
Si des vedettes internationales se sont habillées chez Knize, c’est que la maison avait fondé des succursales, à New-York et aussi à Paris, la capitale du bon goût. L’atelier parisien était situé au deuxième étage du 146, avenue des Champs-Élysées. C’est Frédéric Wolff-Knize qui était le maitre tailleur des lieux. Cette adresse a existé de la fin des années 1920 à 1972. L’architecte autrichien Adolf Loos (1870-1933) conçoit cette succursale vers 1927 dont voici un cliché charmant de cet endroit disparu :
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Mais justement, si l’on parlait de l’architecte Adolf Loos, un de mes préférés alors étudiant en architecture. Un architecte savant ! Si Knize est une maison à part, c’est aussi parce que son écrin viennois fut conçu par Adolf Loos, figure majeure de l’architecture moderne. Pour Loos, l’ornement inutile est une faute morale. Il a beaucoup écrit là-dessus, à la fois d’ailleurs en architecture mais aussi amusant que cela puisse paraitre, sur le vêtement. En même temps, on ne peut absolument pas le catégoriser comme un moderniste au même titre que Le Corbusier. Il y a chez Loos une profonde admiration de l’esprit « cosy » anglais en même temps qu’un immense respect pour les savoir-faire de la pierre et du bois entre autres. Ses intérieurs reflètent particulièrement cet esprit dual, entre une épure des volumes et une attention à la qualité, sans pour autant verser dans l’Art Déco. Il est plus novateur que l’Art Déco, bien moins académique.
Dès 1913, Loos transforme la boutique Knize de Vienne en manifeste architectural. La façade, en granit sombre, est austère, presque sévère. Elle ne cherche pas à attirer l’œil, mais à poser une autorité. À l’intérieur, tout est pensé dans un savant esprit anglais qui ne renie par l’esprit Biedermeier : marbres, bois précieux, vitrines en laiton et verre, cuir, velours, sols feutrés, miroirs savamment placés. L’espace du premier étage évoque davantage un club anglais ou un cabinet de travail qu’une boutique commerciale, surtout avec ses variations de hauteurs, ses réduits, ses petits passages. Loos conçoit également les luminaires : ses suspensions polyédriques sont devenues emblématiques, et traite les matériaux avec la même exigence qu’un tailleur traite un drap de laine. Rien n’est décoratif, tout est fonctionnel et proportionné.
La boutique ancienne est petite et mène par un escalier intérieur à de beaux volumes très modulés. Toutefois, Knize s’est étendu et d’autres surfaces plus modernes se sont agrégées autour. Voyez quelques clichés des parties anciennes :
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Pour aller plus loin avec Loos, voici quelques images d’autres intérieurs. Une œuvre marquée par un grand ascétisme du dessin, mêlé à une vision presque sensuelle du confort. Une opposition curieuse de chaud et de froid.
Mon seul regret, lorsque j’étais à Vienne en février 2020 — juste avant le Covid — fut de ne pas être entré chez Knize pour y acheter une chemise et une cravate. Certes, la chemise aurait été différente des miennes. J’aurais pu prendre une simple chemise blanche, uniquement pour le plaisir de voir cette belle étiquette dans ma penderie. Certaines maisons méritent ce genre de plaisir inutile. J’avais allègrement photographié l’institution, en voici un aperçu :
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Dernière illustration reprise du site de Knize : le smoking, la queue-de-pie, ou « habit », le stroller.
Je vous souhaite une belle et heureuse année 2026. Avec cette citation de Diderot trouvée dans une papillote en chocolat : « L’homme le plus heureux est celui qui fait le bonheur d’un plus grand nombre d’autres. » Avec ce long article, c’est un bon début.
Cela fait bien deux décennies que, régulièrement, j’entends parler d’une adaptation de Blake et Mortimer sur grand écran. Et puis… rien. Un projet chasse l’autre, un réalisateur est annoncé, puis se retire, et la montagne accouche d’une rumeur…
Blake et Mortimer, pour moi, c’est d’abord un souvenir d’enfance. Ma mère me les achetait quand j’étais petit. J’aimais ces aventures en ligne claire, ce rythme étrange, solennel, presque théâtral, de deux Britanniques figés dans une époque qui n’existait plus. Si je me suis mis à dessiner ainsi, avec cette obsession de la netteté et de la construction, c’est bien parce que je lisais Jacobs. Enfin… « lisais » est peut-être beaucoup dire. Enfant, je musardais plutôt entre les cases. Je regardais les décors, les silhouettes, les attitudes.
Récemment, j’en parlais avec un client cinéaste. Très vite, il me pose la question qui semble s’imposer : — Mais vous le tournez en français ou en anglais ? — Anglais, ai-je répondu spontanément. Quelle question. Ils sont anglais. Ils vivent à Londres. (Et puis dans ma tête, je pense plus à une adaptation élégante, parfaite pour Arte, plutôt qu’à un blockbuster. Donc l’élégance des choses me poussent au respect. De la langue?)
Mais justement, à y réfléchir, ce n’est pas si simple. Blake et Mortimer est peut-être avant tout une bande dessinée profondément francophone… pour anglophiles. Une Angleterre rêvée, reconstruite, filtrée par le regard d’un auteur belge, nourri de théâtre, d’opéra et de classicisme. Alors peut-être faudrait-il tourner en français. Ou alors faire parler des Anglais en français, avec un accent. Mais les accents au cinéma ne fonctionnent pas toujours. Ils deviennent vite des artifices, voire des caricatures.
Bref, cette conversation, amusante en apparence, m’a fait réfléchir plus que prévu.
Et puisque je suis tailleur, ce sont les vêtements qui m’ont immédiatement intéressé. Plus précisément ceux de Mortimer. Blake, lui, est souvent en uniforme : aviateur, officier, figure de l’État. Mortimer est un civil. Un savant, certes, mais un homme qui circule dans le monde ordinaire. C’est là que tout se joue.
Si Blake et Mortimer devait exister à l’écran, la vraie question serait peut-être celle-ci : comment habiller Mortimer ?
Je l’ai donc observé de plus près. Vraiment. Et j’ai découvert quelque chose d’assez troublant : Mortimer n’a pas de barbe en fait. Sans moustache, ce n’est pas une barbe. C’est un collier de barbe. Un genre Robert Hue avant l’heure. Rien que cela, ce sera difficile à assumer pour un acteur. Il n’y a guère plus anti-sexy, non ? Et pourtant, Blake et Mortimer ont un certain charme. Un charme discret, intellectuel, très britannique dans l’esprit — qu’il faudra absolument préserver. Le voilà notre pinçon, dans un dessin plus années 70 que 50, il part au Japon là :
Mais laissons un instant la pilosité faciale. Revenons à l’essentiel : les vêtements. Ceux qui font Mortimer. Ceux qui le rendent immédiatement reconnaissable, même vu de dos, même réduit à une silhouette.
Deux ensembles dominent. Le manteau. Et l’ensemble dit « sport ». C’est là que Mortimer devient iconique. Et c’est là que cela devient vraiment intéressant. Observons encore cette image sortie de La Marque Jaune, l’album fétiche :
Je me suis amusé à dessiner Mortimer plus précisément. À l’observer. Et ce faisant, je me suis heurté à une limite inhérente à la bande dessinée classique — et plus encore à la ligne claire. Dans une BD, la mise en couleur s’effectue par aplats. Il n’y a pas de place pour la texture.
La technique n’est pas celle de l’aquarelle.
Elle ne laisse aucune place aux nuances de gris. Il n’y a pas — ou si peu — d’ombres. La couleur est franche, posée, presque conceptuelle.
Mais de mon côté, avec un ordinateur et Photoshop, je peux faire exactement l’inverse. Je peux introduire de la matière. De la vraie. De la fibre, du grain, de l’irrégularité. Comme Rosace l’avait très justement fait dans Croquis Sartoriaux, en comprenant que le vêtement dessiné n’est pas une fin en soi, mais une suggestion.
Je me suis donc dit ceci : ce que Jacobs a dessiné à plat, moi je peux choisir de l’interpréter en texture.
La veste : clé du personnage
Le cœur du sujet, c’est cette veste sport à trois poches plaquées. Une pièce extraordinairement britannique, extraordinairement civile, et fondatrice du personnage. Elle n’est probablement pas coupée dans un tweed verdâtre uni. Pourtant, de loin, c’est exactement ce qu’elle donne à voir. Ce paradoxe est intéressant. Cela suggère un micro-motif, quelque chose qui se fond à distance. Or, qu’est-ce qui se portait abondamment dans les années 50–60 pour les vestes sport à motifs discrets ? Le gun tweed vu sur Simon Crompton ci-dessous.
Des petites harpes de couleurs variées, organisées en pieds-de-poule minuscules, sur un fond neutre. À distance : une masse calme. De près : une richesse graphique. Exactement ce que Mortimer incarne. Sa veste est donc, à mes yeux, très certainement coupée dans un gun tweed. Et puisqu’il porte un pantalon marron, il est logique qu’on retrouve dans la veste une pointe de brun, pour construire un camaïeu cohérent, savant, mais jamais démonstratif.
Mais il est probable à l’inverse ce ma démonstration, que dans un adaptation cinéma, cette finesse d’analyse soit gommée au profit d’un gros tweed vert d’eau, plus stéréotypé et de lecture plus simple à l’écran.
Dernier détail intéressant de cette veste, elle n’a qu’un seul bouton devant. Voir ci-dessous. Choix de facilité graphique certainement. Et peu ou pas aux manches suivant les albums.
Le pantalon : la stabilité
Le pantalon, lui, est plus simple. Une flanelle marron. Épaisse. Solide. Sérieuse. La flanelle est le tissu du savant britannique par excellence : chaude, mate, rassurante. Elle ancre Mortimer dans le réel, dans le quotidien, face aux délires technologiques et aux menaces extraordinaires qu’il affronte.
Les chaussures : hérésie ou francophilie ?
Aux pieds, Jacobs dessine des richelieux. Puis des derbys. Et là, je ne peux m’empêcher de sourire. Les derbys trahissent une vision continentale de l’élégance britannique. Une Angleterre interprétée. Et c’est très bien ainsi : cela fait partie du charme.
Chemise et nœud papillon
La chemise, de son côté, n’est pas blanche. Elle est écrue. Je l’imagine volontiers coupée dans un twill coton-laine, ce qui explique cette teinte chaude, légèrement sourde, et son tombé plus doux qu’un coton sec.
Quant au nœud papillon… il change de couleur tout le temps. Liberté absolue. J’ai donc choisi de le représenter dans une soie à léger motif cachemire. Une fantaisie contenue, presque intellectuelle, qui rappelle que Mortimer n’est pas un militaire, mais un homme de pensée.
On remarquera avec amusement dans toutes La Marque Jaune que le trait de la boutonnière du revers se retrouve parfois à droite… Et est absent à gauche! Diantre.
Le manteau
Ah, le manteau. Je regrette que les nouveaux dessinateurs de la franchise ne l’aient pas mieux observé comme je l’ai fait. Car ils le dessinent presque tous n’importe comment. C’est d’ailleurs l’écueil récurrent des « nouveaux » Blake et Mortimer — que je ne trouve pas élégants, il faut bien le dire : une caricature esthétique des années 50, parfois jusqu’au grotesque. Comme si l’époque se résumait à quelques clichés visuels empilés sans compréhension réelle des vêtements.
Or ce manteau, précisément, mérite mieux. Il est coupé dans un drap de laine bouillie, donnant ce relief granuleux très caractéristique. Aujourd’hui, on parle volontiers de laine casentino, mais il faut bien comprendre qu’il s’agit surtout d’un développement marketing moderne d’un drap rustique ancien. Ce type de laine existait bien avant d’être nommé et labellisé.
Mortimer l’a choisi dans un ton vert, qui se raccorde avec la veste et ne jure pas avec le pantalon marron. Une couleur intellectuelle, presque scientifique, qui s’éloigne du noir urbain comme du brun campagnard. Une couleur qui par ailleurs va si bien avec l’écharpe jaune. Un vert qui d’ailleurs varie beaucoup suivant les époques et les éditions.
La coupe
La forme est ample, typique des années 50. Un manteau fait pour être porté par-dessus une veste épaisse, sans contraindre le mouvement.
Épaules généreuses
Têtes de manches bien dodues
Volumes assumés
Le devant présente huit boutons, dont six forment la croisure. Une disposition devenue rare aujourd’hui, mais parfaitement logique à l’époque : ce manteau est avant tout conçu pour tenir chaud. La protection prime sur la ligne.
Le revers, très précisément dessiné, comporte une encoche profonde et une contre-anglaise courte. Elle permet au col d’être porté relevé, de se fermer réellement autour du cou et de couper le vent. Ce détail est fondamental : il montre que le manteau n’est pas décoratif, mais fonctionnel.
Les poches et la ceinture
Les poches sont des modèles dits boîtes aux lettres. Des poches plaquées, profondes et utilitaires.
La ceinture, elle, vient cinturer le manteau, provoquant un léger blousant sur le haut. Ceinture qui semble boutonnée dans le dos d’après la case ci-dessous. Cette silhouette — très présente dans les années 30 comme dans les années 50 — donne à Mortimer une allure à la fois importante et active.
Un polo coat, au fond
Tout cela fait immanquablement penser à ce qu’on appelle aujourd’hui un polo coat. Un terme très anglo-saxon, pour désigner un manteau urbain mais pas formel. Un manteau sport, au sens noble du terme. Les surpiqûres à deux centimètres, bien visibles, appuient franchement cette idée.
Ce manteau, finalement, est exactement ce que Mortimer est : un homme sérieux, mais pas rigide ; un intellectuel, mais jamais abstrait ; un Britannique rêvé, vu par un Européen.
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En redonnant de la texture à ce que Jacobs avait volontairement aplati, je n’ai pas cherché à corriger le dessin, encore moins à l’améliorer. J’ai simplement tenté de prolonger le geste dans un idéal de tissus anglais. D’Angleterre rêvée. De faire passer Mortimer de l’aplat à la fibre, du signe au tissu. Jacobs, en ligne claire, n’a pas dessiné des tissus : il a dessiné des intentions : la veste sport, avec ses poches plaquées et son gun-tweed discret, raconte l’homme civil, l’intellectuel pas guindé. A l’inverse peut-être de Blake. Le pantalon de flanelle l’ancre dans une stabilité presque rassurante. Le manteau, enfin, condense tout : protection, fonctionnalité, élégance sans ostentation. Rien n’est là pour séduire. Tout est là pour durer. Et endurer vue les aventures traversées !
Il existe, dans le paysage du prêt-à-porter premium et luxe sartorial, une opposition silencieuse mais tenace. Une fracture presque philosophique, qui ne dit pas son nom, mais qui conditionne pourtant nos désirs, nos imaginaires, nos achats, et la silhouette même de l’homme contemporain classique. Cette fracture, c’est celle de la matière, du toucher, du rendu. Une opposition entre deux mondes qui n’ont absolument rien à voir, et que l’on feint trop souvent d’harmoniser sous le seul mot de « beau tissu ». En réalité, il n’y a pas un beau tissu. Il y en a deux — et ils s’ignorent.
Le premier monde est celui des textures, du relief, du grain. C’est l’univers du tweed, des gros lainages de goût britanniques, des flanelles lourdes qui sentent encore l’odeur de la bergerie. L’univers aussi des cotons pleins : velours côtelé, moleskine, drill épais qu’on devine tissées pour durer une décennie plutôt qu’une saison. Ces textiles ont une esthétique évidente :
ils accrochent la lumière au lieu de la refléter ;
ils racontent un passé au lieu de flatter le présent ;
ils rassurent, enveloppent, sculptent sans jamais briller.
Ils disent quelque chose de profondément terrien, presque archaïque. Ils évoquent la lande de bruyère, les couleurs de la chasse, le froid sec du matin d’hiver. Et ils parlent à une sensibilité très précise : celle de la solidité, de la fiabilité, d’un classicisme enraciné. C’est le domaine où excellent Ralph Lauren Polo, Drake’s, les maisons anglaises, et plus généralement tout ce qui assume une forme de rusticité chic. On y cherche moins l’opulence que le vécu. Moins le luxe que le caractère.
À l’opposé absolu — tant esthétiquement que sensoriellement — se situe l’autre monde : celui des tissus peignés, précieux, fluides. Ici, les fibres sont longues, fines, souvent mérinos haut de gamme ou mélangées au cachemire. Les draperies sont lisses, brillantes, d’un tombé liquide. On parle de tissus qui coulent plus qu’ils ne tiennent, qui effleurent plus qu’ils ne serrent. Même le coton est lavé, voir associé à du cachemire. C’est une esthétique du raffinement ostensible :
silhouettes plus épurées, plus sculpturales ;
lumières qui glissent ;
toucher qui séduit instantanément ;
confort presque sensuel.
Ce monde-là est celui qui inspire l’essentiel du tailoring italien : Armani, Zegna, Loro Piana, Brioni, et leurs interprétations plus accessibles chez Suit Supply, Pini Parma ou Grand Le Mar. Il s’agit d’une beauté immédiate, presque hédoniste. Une beauté de surface — dans le sens noble du terme : la surface comme expression de la finesse, de la qualité, de la modernité.
Ce qui frappe, lorsque j’observe clients, passants et marques, c’est que ces deux esthétiques se heurtent. Et que parfois, des clients mêlent les deux sans voir l’impair esthétique, en ajoutant comme une cerise confite sur le gâteau une pièce très raffinée sur un montage très rustique.
Dans le milieu sartorial, on fantasme souvent les tissus luxueux : le super 150’s lumineux, la flanelle et le cachemire, le drap qui tombe comme un rideau de théâtre. Mais dans la rue, ce que l’on voit majoritairement, ce sont les lainages texturés, les velours, les gabardines lourdes : bref, des habits faits pour vivre, pour marcher dehors, pour tenir chaud. L’opposition entre ceux deux esthétiques pourrait se résumer avec amusement au niveau de la chaussure : derbys rustiques contre mocassin léger. Desert-boot contre chuka montée goodyear. etc…
Ce paradoxe est fascinant, on rêve de luxe fluide, mais on porte du rustique solide. Cette opposition peut aussi se trouver dans les palettes de couleurs : marine profonds et nuances claires voire salissantes, versus teintes de la forêt. Un beige du goût italien et un beige du goût rustique ne seront pas pareil. Une opposition qui comme le noyau d’uranium fissible devient instable lorsque l’on essaye de forcer l’association : par exemple un grand manteau croisé (raffiné) coupé dans un gros tweed (rustique). Que se passe-t-il ? Un manteau hybride que l’on ne sait pas tout à fait qualifier.
C’est l’opposition centrale de notre époque sartoriale : le marché valorise le raffiné parce que c’est spectaculaire, instagrammable, immédiatement lisible comme « beau ». Mais l’usage réel pousse vers le rugueux, parce que c’est pratique, stable, rassurant, facilement intégrable dans une garde-robe quotidienne. Lorsqu’on développe une ligne de prêt-à-porter, cette tension devient presque existentielle. Elle le devient plus chaque jour pour moi et me tend. Faut-il aller vers la délicatesse italienne, qui fait rêver ? Ou vers la robustesse texturée, qui se porte, se vit ? Cette opposition dépasse la technique textile. Elle devient un choix d’identité. Le rustique dit : « Je suis enraciné. » « Je valorise l’usage, la durée, le vécu. » « Je suis un homme du dehors. » Le raffiné dit : « Je maîtrise l’esthétique. » « Je recherche le confort ultime, la distinction. » « Je suis un homme du dedans : salon, bureau, lumière contrôlée. »
Ce n’est pas seulement une question de matières. C’est une question de monde, de posture, de manière d’habiter son style. De life-style disent les anglo-saxons. L’allure italienne chic contemporaine fait millionnaire. Et j’ai tendance à penser que les gens qui s’habillent ainsi cherchent à distiller — comme un parfum — cette image d’eux-même. « Je suis quelqu’un qui le mérite. » « Parce que je le vaux bien » disait la pub.
Si j’ai évoqué l’Italie frontalement, je n’ai pas parlé de l’Angleterre de la même manière. Ce n’est pas un oubli. C’est un choix. Parce que le « goût anglais » – celui des tweeds, des draps cardés, des flanelles épaisses, des couleurs fanées– n’est plus seulement anglais. Il s’est diffusé à travers l’Europe continentale, et particulièrement en France, au point d’être devenu une référence quasi autonome. On le voit dans la prolifération des marques françaises et européennes qui s’installent dans ce registre : matières texturées, silhouettes robustes, couleurs minérales, références chasse, campus, outdoor chic. Ce qui était autrefois une signature britannique est devenu une esthétique de l’authenticité, largement partagée et revendiquée.
Cette démocratisation a deux raisons : Elle rassure – visuellement et matériellement. Elle s’adapte mieux à la vie quotidienne réelle que le raffinement extrême du tailoring italien. Le goût rustique a été absorbé, naturalisé. Il ne renvoie plus nécessairement à Savile Row, ni à l’héritage aristocratique anglais. Il renvoie à l’idée, plus universelle, de vêtements qui vivent, qui tiennent, qui durent. Et j’ai envie de dire quand je vois la prolifération des work-jackets, il renvoie à l’image du vêtement d’ouvrier. Simple et sérieux.
Car il faut dire la vérité : les tissus italiens haut de gamme sont fragiles. Ils s’abîment. Ils se trouent. Ils ne pardonnent pas. Or, cette réalité provoque l’un des grands malentendus du prêt-à-porter luxueux : « Si c’est cher, c’est que c’est beau. Si c’est beau, ça doit être solide. » Ce raisonnement, très répandu chez les clients, est parfaitement compréhensible… mais totalement faux. Comme aiment à le rappeler les agents de Loro Piana : « Nous fabriquons des tissus précieux. » Point final et si vous faites un trou, passez votre chemin. Ils ont raison. Si l’on veut se donner un genre riche, il faut assumer. Un tissu précieux n’est pas conçu pour affronter les mêmes usages qu’une moleskine ou un tweed shetland. Un Super 160’s n’est pas un drap militaire. Un cachemire peigné n’a rien d’un sergé de coton épais. Le problème n’est donc pas la qualité : elle est exceptionnelle. La fragilité n’est pas un défaut dans l’esthétique italienne, mais une conséquence directe de son raffinement. Et ce raffinement, pour exister, doit accepter de renoncer à la robustesse.
Face à cette fragilité assumée du « beau italien », le rustique chic semble tenir le haut du pavé. Non pas parce qu’il est plus noble. Non pas parce qu’il est plus moderne. Mais parce qu’il est plus honnête. Les lainages bruts grattent, oui. Ils accrochent les doigts. Ils pèsent. Et c’est précisément ce que le client comprend, accepte, valorise : une matière qui dit clairement ce qu’elle est. Prenons l’exemple du manteau ou de la parka en laine. Vous les choisissez pour leur douceur et leur toucher ? Suivant votre réponse, vous tomberez d’un côté ou de l’autre du versant. Cherchez-vous un croisé en poil de chameau ou un raglan en tweed ?
Lorsque l’on pose la question en termes simples :
précieux versus solide, fragile versus fiable, sensoriel versus pragmatique,
que répondez-vous ? En fait, rares sont les hommes qui dans ce milieu sartorial ont une boussole parfaite. Même pas moi-même. Les réponses peuvent varier suivant les goûts, l’instagram suivi ou l’instant de la vie. Le précieux impose un cadre, un usage, une discipline que l’on voudrait avoir. Le rustique, lui, accompagne simplement. Il s’intègre. Il rassure. Mais on ne veut pas toujours du pratique. On veut du Beau. Beau et pratique, ce n’est pas facile à atteindre. La quête permanente. C’est peut-être l’article le plus important que j’ai eu l’occasion d’écrire en 15 ans. La démarche sartoriale n’est pas facile… !
Belle et bonne semaine, Julien Scavini
Ce soir j’écoutais pour écrire du Tony Anderson. Parceque Ariana était diffusé dans l’hôtel où j’étais récemment, un grand moment de pureté mentale, habillé de laines italiennes…
On imagine souvent que les plus belles pièces sont celles qui ont fait l’objet des plus longues réflexions. Des heures passées à choisir le tissu, à hésiter sur une nuance, une structure, une épaule, une ligne de revers. Tout cela donne, bien sûr, de très beaux costumes. Réussis, maîtrisés, mais presque trop ? Car pourtant, je me demande parfois si nos costumes préférés ne sont pas, justement, ceux que l’on a le moins intellectualisés. Qui trop embrasse mal étreint dit le proverbe.
Il y a ces pièces réalisées ou achetées un peu “par accident”. Un mariage pressant, un nouvel environnement professionnel, une occasion formelle mal préparée ? Et vous voilà à acheter une veste ou un costume sans trop y penser. Ou parce que vous voyez un costume en vitrine, qui sans avoir fait l’objet d’une étude, vous plait. Simplement parce qu’il plait.
Pour par part, c’est plutôt un tissu qui traîne dans l’atelier. Une coupe offerte par un drapier, oubliée sur une étagère. Un rouleau qui dort pendant des années sans projet précis. Et puis un jour, presque par nécessité ou par opportunité, je l’utilise. Sans y penser. Sans s’attacher à une idée préalable. Et c’est souvent là que la magie opère.
Mes deux costumes préférés sont de ceux-là.
Le premier est réalisé dans un Drapers bleu pétrole, fil-à-fil, avec une trame twill assez marquée. Un tissu étrange, presque déroutant au départ. Je l’avais depuis longtemps, sans savoir quoi en faire. Les mites y avaient un peu fait escale. Une fois transformé, il s’est révélé d’un confort et d’une présence incroyables. Une évidence posteriori.
Le second est un Holland & Sherry bleu marine, rayé de fines lignes grisées et très serrées dont j’ai tiré une récente vidéo. Une coupe que j’ai gardée en rouleau pendant presque dix ans. Dix ans. Et puis un jour, j’en ai fait un trois-pièces. Aujourd’hui, il fait partie de ces costumes que j’enfile avec grand plaisir.
Drapers, encore eux, m’avaient aussi offert une coupe de gris clair. Une couleur que j’avais toujours regardée avec méfiance. Trop claire, trop sage, trop… grise, justement. Finalement, ce costume m’a réconcilié avec le gris. Mieux : il m’a donné envie d’en porter. Et maintenant, c’est un vrai plaisir.
Tout cela pour dire une chose simple : on passe beaucoup de temps à réfléchir. Mais parfois, le destin a déjà fait le travail pour nous. Il pose un tissu sur notre chemin, et il ne reste plus qu’à lui faire confiance.
Je me dis d’ailleurs que certains clients, ceux qui aiment volontairement se perdre dans les liasses et les références interminables, gagneraient parfois à s’en remettre au tailleur. À son œil. À son intuition. À sa capacité de sentir une personnalité et son accord avec une étoffe. Ils sont rares, ces clients-là toutefois. Mais quand cela arrive, le résultat est toujours juste.
Simple. Naturel. Évident. Et souvent, inoubliable ?
Allmen, ou l’élégance du roman policier légèrement suranné
Les fêtes de fin d’année approchent. Période propice aux livres : ceux que l’on offre, ceux que l’on reçoit, et ceux que l’on s’offre à soi-même, sous prétexte qu’ils “étaient sur la liste”. Si vous aimez le vêtement tailleur, le style un peu suranné, les atmosphères feutrées et les personnages délicieusement anachroniques, je ne peux que vous recommander la série Allmen de l’écrivain suisse Martin Suter.
J’avais lu Allmen et les libellules il y a une bonne décennie. À l’époque, j’avais gardé le souvenir d’un détective attachant : Johann Friedrich von Allmen. Un homme de goût, fauché mais plein d’ambitions, évoluant dans le monde de l’art et des objets précieux, entouré de mystères feutrés et de belles choses. Le tout accompagné de son majordome sud-américain, roulant dans une grosse Cadillac. Rien que ça.
Un ami m’a récemment offert le dernier : Allmen et Le dernier des Weynfeldt. Et j’ai replongé avec un plaisir intact — voire décuplé. Les traits de caractère y sont encore plus ciselés, les situations sociales toujours plus savoureuses. Pour qui aime observer le demi-monde parisien, ses codes, ses travers, ses faux-semblants et ses grandeurs fanées, c’est un véritable régal. Sauf que là on est en pays de langue allemande. Un grand bourgeois raffiné mais désargenté face à un esthète à la fortune colossale et grand collectionneur, cela donne des scènes hilarantes, souvent justes.
À vrai dire, on ne lit pas vraiment Allmen pour l’intrigue policière, qui reste volontairement secondaire, presque prétexte. Ce que l’on savoure surtout, c’est l’ambiance, l’observation sociale, et bien sûr — vous me voyez venir — le style. Car on se surprend vite à imaginer Allmen : son costume de tailleur, la coupe de son veston, la patine de ses souliers, la nuance de sa cravate, le pliage de sa pochette. On le visualise. On le construit mentalement, comme un personnage taillé sur mesure.
Et c’est sans doute là le charme de ces romans : ce sont moins des intrigues à résoudre que des atmosphères à habiter. Une lecture légère, élégante, délicieusement désuète. Parfaite pour accompagner les fêtes.