Ce que cela dit d’un client

Lorsque l’on ouvre un vieux livre de coupe des années 1930 ou 1950, il y a souvent au début quelques pages qui expliquent à l’aide de moult photographies comment prendre les mesures et où les relever. Et ces mesures pour la veste, le gilet et le pantalon, sont toujours relevées sur des hommes portant… veste, gilet et pantalon. Pour les érudits tailleurs qui ont rédigé ces ouvrages en leur temps, il allait de soi que la mesure d’un vêtement à faire découlait des mesures d’un vêtement porté, en plus des mesures au corps, c’est-à-dire directement sur la chemise.

En ces temps-là, le tailleur se fiait à ce qu’il voyait. Il se fiait à ce que le client portait en passant le pas de la porte. Le tableau général et les grandes lignes (volume des vêtements, longueur des parties), et les détails (aplomb du vêtement, lignes des épaules, netteté des flancs)… etc…

De nos jours, il est toujours agréable pour un tailleur de voir le client qui entre porter un vêtement tailleur. C’est une forme de logique. Le client vient chercher un costume, on le voit venir en costume… Cela immédiatement imprime une image générale et particulière de là où l’on va. Qui est cette personne ? Que porte-t-elle ? Comment porte-t-elle ? Puisque précisément le costume est un langage, le simple échange visuel en dit déjà long sur le client et son désir. S’il porte élimé, peut-être proposera-t-on des tissus petit budget ? S’il porte un très beau tissu, évident que seuls les beaux tissus seront présentés. S’il porte trop étroit, est-ce par ce qu’il a grossi ou qu’il aime ainsi ? S’il porte un cardigan sous la veste, peut-être faudra-t-il de l’aisance ? Parcequ’il a une difformité physique, voyons comment l’autre tailleur a traité le sujet ?

Surtout qu’à la différence des années 1930 ou 1950 précédemment évoquées, de nos jours, les styles peuvent être très variés pour ne pas dire complètement opposés. Le super slim fit (pantalon taille basse étroit associé à une veste courte) côtoie l’ultra classicisme (pantalon taille haute ajusté et veste intemporelle) ou l’avant-garde (pantalon taille naturelle coupe droite voire large, veste légèrement oversize).

C’est ainsi que le métier s’oriente. Le costume n’est plus une obligation professionnelle depuis quelques décennies. Depuis les années 1970, il est même pour certain chercheurs spécialisés un total plaisir, un objet de désir et d’amusement. Il ne fait plus partie du champ de la nécessité. Dès lors, il est logique que chaque client vienne chercher des lignes de costumes radicalement différentes. Le sénior qui veut s’habiller ultra jeune… ou comme chez Old England. Le jeune qui pense qu’être moderne c’est prendre un slim-fit… et l’autre jeune qui sait que l’oversize va gagner d’ici quelques mois et prend les devants.

Des épaules comme John Wayne ?

Pour le tailleur, la tâche est ardue. Difficile. Certes par la conversation, il est possible de faire émerger le langage du futur costume. Mais qu’il serait plus facile de voir déjà une ébauche ou une approche stylistique déjà portée, plutôt que de palabrer sur la largeur d’une cuisse ou la longueur d’une veste, sans référence connue.

En demi-mesure, il existe ce que l’on appelle des gabarits de mesure dans le jargon. Des vestes et/ou pantalons dans des tailles connues, qui permettent de questionner la silhouette. Voulez-vous plus étroit là ? Plus large ici ? C’est une approximation. Ce n’est pas forcément au premier essai que toutes les pièces de ce puzzle complexe seront alignées. Et il ne faut pas croire que la Grande Mesure sait répondre mieux encore que la demi-mesure. J’avais hier un client étranger qui sortait d’un grand tailleur de la rue Marbeuf et qui venait commander des pantalons légers pour Los Angeles… Il a fallu que je lui fasse passer 5 pantalons différents avant de comprendre qu’il voulait… la coupe d’un jean mais en lin et soie. Et j’espère qu’à l’essayage dans un mois, j’aurais bien tout compris.

Il faut de l’intuition pour comprendre les désidératas. Mais elle ne suffit pas complètement. Qu’il est décevant pour le tailleur lorsque le client à la fin trouve la veste trop courte. A s’arracher les cheveux et à pleurer. Il y a eu conversation. Ce point, il a été évoqué longuement. Mais hélas, le tailleur n’est ni dieu ni devin. Il fait de son mieux et n’a pas de baguette magique pour remettre du tissu là où il n’y en a pas. Si une première veste avait servi de modèle, ce point eut été plus sûrement trouvé.

Ce métier est beaucoup affaire de psychologie. Celle du client. Celle de son image dans le miroir. Elles ne coïncident pas toujours d’ailleurs. Parfois elles ne se verbalisent pas facilement non plus.

C’est ainsi que lorsque le tailleur voit arriver un client, voir ce qu’il porte est très important. Les mots ne suffisent pas toujours. Un bon dessin vaut mieux qu’une longue explication dit-on. Et s’il porte un costume, pour faire un costume, c’est bien. Tous les jours, ce sont des jeans baskets tshirts (sales) qui arrivent. Comment savoir où mettre les pieds ? Que penser ?

Triste aussi sont ces clients, pas si rares, que l’on voit à l’année habillés en Décathlon et consorts, et qui pourtant commandent de forts jolis costumes, en tissus prestigieux et onéreux. Des costumes statutaires. Des merveilles que l’on est heureux de réaliser. Mais qui ne les portent jamais, jamais, jamais en présence de leur tailleur. On sait qu’on leur fait de jolis choses, mais on ne peut pas complètement juger du résultat, car on ne les voit pas vivre dedans, à part cinq minutes devant le miroir au moment de la livraison. C’est si dommage pour le tailleur.

Belle et bonne semaine. Julien Scavini

Ce soir, Concertos pour piano n°1 de Chopin, par Arthur Rubinstein et le New Symphony Orchestra of London sous la direction de Stanislaw Skrowaczewski, 1961. Youtube.

La veste dépareillée doit-elle être plus courte?

Lors de la commande d’une veste seule, par exemple une veste en tweed ou un blazer, il est une question qui revient presque systématiquement. « Faut-il la faire plus courte ? » Par opposition à la veste de costume. C’est une très bonne question.

Pour ma part, je traite mes vestes dépareillées exactement comme mes vestes de costume, à la même longueur, quelque part aux alentours de 75cm. Et je ne vois aucune raison de faire autrement. Car les pantalons que je porte, gris en flanelle ou laine fine, ou même en coton, sont coupés eux aussi comme des pantalons de costume, avec la même aisance et la même hauteur, petite nuance parfois de largeur en bas seulement.

Dès lors, qu’est-ce qui justifierait de marquer une différence ? Et de combien ? J’aime les vestes de longueur classique, donc je pense que 75cm pour 1m80 c’est bien. C’est classique.

La question se poserait donc si le pantalon présente une coupe radicalement différente. Comme le jean peut-être ? Ce n’est pas impossible. Il est vrai que le jean slim taille basse très largement porté demande une veste plus courte que la longueur classique, et cela pour donner une homogénéité à la silhouette.

Je note qu’en général, ces personnes portant la veste avec le jean (c’est presque une caricature du parisien – veste noire, jean slim ), portent le costume de la même manière, slim-fit. Et que donc là encore, ils n’ont pas de raison dans leur schéma de pensée, comme le mien, de marquer une différence de longueur. S’ils aiment les vestes courtes, c’est toujours.

Je serais le premier à proposer une veste un peu courte pour être sûr que l’esthétique soit logique avec un jean slim. C’est le plus important pour moi, qu’un discours soit logique de bout en bout. Pantalon slim et proche de la jambe, veste moderne donc un peu courte. Pantalon classique et taille haute, veste classique donc plus proche de long que de court…

Après, la vraie question n’est pas en réalité : faut-il faire une veste plus courte, mais, faut-il porter de tels pantalons ? Mais à celle-ci, je ne répondrais pas. Aujourd’hui.

Mais essayons toujours de nous questionner sur la différence entre une veste dépareillée et une veste de costume. Elle peut être coupée dans un tissu plus lourd ? Ou plus expressif, comme les grands carreaux ? Cela donc aurait-il une influence ? Certains diront que ça allonge, ou que ça grossit. Je suis trop prosaïque pour ça. Je trouve juste qu’un carreau est un carreau. Et que si on cherche des justifications pour aimer ou ne pas aimer, il vaut mieux arrêter de réfléchir et ne pas verbaliser ce qui est d’instinct. On aime ou on aime pas, inutile de chercher des justifications à tout.

Un peu comme cette question de longueur ? Est-ce d’instinct qu’il faut arrêter telle ou telle valeur ? Prenons un autre exemple. Un homme qui ne porterait que du dépareillé classique, vestes de tweed, en velours, en flanelle etc… Avec toujours des pantalons de coton, moleskine, velours, gros twill, etc… Cet homme pourrait-il décider que même si la coupe est très classique, il choisit une longueur pour ses vestes plus courtes que pour ses vestes de costume ? Ce serait possible si son intuition lui indique cela. Mon intuition m’indique que non.

Car cela reste de l’intuition. La même que la mienne qui me pousse à faire la même longueur. Au moins ai-je l’argument ultime, faire pareil. Parce que, comme disent les enfants.

Qu’en pensez-vous?

Belle semaine, Julien Scavini

La musique fut différente cette semaine. Laurent Petitgirard, bande originale de l’inspecteur Maigret.

La France offrait un diner d’État

Le Roi Charles était donc en France, pour une visite d’État dont le grand moment devait être un diner à Versailles, dans la Galerie des Glaces. Quel plus digne plaisir qu’un État peut offrir à un autre, au-delà des personnes. Quels gages d’amitié et d’union, partagés autour de mets et de vins délicats, expressions du savoir-faire et du savoir-être d’un pays. Il a fallu qu’«on» nous bassine avec le coût du diner. Et qu’«on» s’esclaffe sur le positionnement des assiettes au millimètre. Bref, qu’«on» raille la pompe et la circonstance, en ne voyant que les hommes et non pas les circonstances. En bref, qu’un ridicule petit esprit soit là à juger bêtement.

J’aurais bien voulu admirer de bien plus grandes agapes de mon côté. Imaginez : un apéritif servi au Grand Trianon en présence des généraux et des académiciens, tous en uniforme. Peut-être aussi en présence des hauts prélats parés de précieuses couleurs et des préfets en capes. Et pourquoi pas de quelques hauts magistrats et maires d’importance. Bref, de ce qui fait l’État, nommé et élu. Suivi d’un parcours en calèche des deux couples à travers le parc pour rejoindre la Galerie des Glaces. Et qu’après le diner, un feux d’artifice soit tiré depuis le bassin de Latone en même temps qu’un orchestre jouerait du Lully. Et qu’à peu près tous les fleuristes d’Île-de-France aurait été réquisitionné pour fournir roses et lys embaumant l’espace.

Une telle fête oui, aurait été dispendieuse. Et prestigieuse. Digne de la France.

Au lieu de cela, il y a un eu un diner de traiteur vite expédié pour ne pas faire exploser un agenda chargé. Le temporel a gagné sur l’éternel. Le Roi est arrivé entouré de vans Mercedes, sortez, photographiez, rigolez et circulez.

Et normalement, à un diner d’État, il est d’usage de porter une queue-de-pie. Mais ça, évidemment, notre Président ne devait pas le vouloir. Lui sait à peine ce que c’est, alors imaginez les convives… Et après ça, on nous bassine avec l’élégance à la française. Alors soit, diner en smoking. Observons et notons. Sur cinq. Un point pour chaque catégorie :

  • coupe : belle coupe = 1 point
  • revers de veste : satin = 1 point
  • poches : deux passepoils en satin sans rabat = 1 point
  • à la taille : ceinture cummerbund = 1 point
  • souliers de smoking : bien glacé ou vernis, de forme adaptée = 1 point

Celui qui aura 5 points aura gagné le pompon. C’est parti.

M. Bern. 4/5. Mais une coupe minable. Des longueurs de manches et de pantalon indignes. Je ne veux plus regarder ses programmes. A quoi bon nous parler de demeures de qualités, de meubles finement ouvragés et de tapisseries délicates pour être si mal attifé? Pourquoi faire son commerce du Beau et ne pas poursuivre cela dans sa vie publique?

M. Estanguet. 2/5. Un costume noir ne fait pas un smoking. Et les derbys fabriqués à Jinjiang ne devraient même pas avoir le droit de passer la grille royale. Quand à ce pantalon en lycra si étroit au mollet…

M. Drogba. 4/5. Je ne peux toutefois pas juger de la ceinture. L’ensemble est classe même si un chouillat trop ajusté.

M. Wenger. 4/5. Pas de ceinture, mais un vrai beau tissu et des revers d’une grande dignité. Bref, un vrai smoking. Quoique le pantalon soit un peu long.

M. Vieira. 3/5. Pas de ceinture, et des souliers à boucle. Dommage, le smoking était pas mal sans ça.

M. Arnault, le pape du luxe. 3/5. Peut mieux faire. Ces rabats de poches… L’ensemble n’est vraiment pas exquis, vraiment pas. Et la grosse toquante métallique, on en parle?

M. Niel. 3/5. Peut mieux faire, vraiment. Commencer par une petite paire de bretelles blanches pour tenir ce falsard en place?

M. Bolloré. 2/5. Quand on épouse une fille Bouygues et qu’on est soit même pas tout à fait à plaindre, n’est-il pas possible d’aller chez Camps de Luca se faire couper un smoking classe? Plutôt que, pardon, cette mer**.

M. Rothschild. 4/5. Manque la ceinture. Et des manchettes trop longues. Mais il est possible de sentir un smoking Brioni ou quelque chose de belle qualité.

M. Grant. 2/5. Bon comment dire… Pas vraiment un smoking. Pas de ceinture. Mocassins aux pieds. Je pense qu’il partait en vacances et qu’il a vu de la lumière.

M. Gallienne. 2/5. Et encore, je veux être gentil. Il y’a au moins les souliers vernis. Ce col de chemise. Ou cette absence de col presque, c’est indigent. Il devait avoir peur d’avoir froid aux mains sinon.

M. Darmanin. 2/5. Quelque chose comme ça… Que dire. Derby aux pieds, rabats aux poches, coupe un peu minable. Diantre, on s’enfonce dans le médiocre. Et ce col de chemise…

M. Lang. Privilège de l’âge. Ou de l’heure pour moi. Je ne note plus arrivé là…

Je ne sais pas qui sont ces messieurs. Je ne vois pas les souliers. A droite et au centre, ce n’est pas si mal, mais je suis encore très aimable…

Bon bref, passons au plat de résistance, il se fait tard …

Les smokings étaient-ils bleus? J’en doute. Je crois que les deux images ci-dessus sont trompeuses. Car le soir même en direct à la télévision, j’ai bien vu du noir, ce que confirme ce dernier cliché.

Je ne noterai pas notre cher Président ni le Roi Charles. Toutefois, c’est bien et la note serait bonne.

Je ne peux m’empêcher de trouver ce col cassé loufoque sur M. Macron. Pourquoi vouloir faire de l’ancien? Alors que le smoking châle, c’est plutôt années 60. Plutôt James Bond qu’Hercule Poirot. Pourquoi vouloir associer le smoking châle moderne avec un col cassé très vieux style? Mais pourquoi? Je ne comprendrais jamais cela.

Et je le redis. Qu’il eut été élégant Monsieur Macron en queue-de-pie, avec le grand cordon de la Légion d’Honneur. Qu’il eut été élégant… Mais il préfère le slim-fit.

Le Roi Charles a pris un peu, ses vêtements se sont étoffés. Je remarque qu’il ne portait pas son traditionnel smoking croisé. Peut-être pensait-il que ce serait trop par rapport aux français?

Eux quatre, tout de même, avaient un peu de tenue. C’était beau.

Mais le reste, mais le reste… Aucun 5/5 avec mention. Rien. Que du médiocre ou presque… Je voulais vous faire rêver un peu au début, en vous parlant de ce qu’aurait pu être une belle et grande soirée. Une digne soirée française… Mais quel résultat. J’avais même envie d’arrêter de commenter tant ces smokings étaient médiocres. Une piètre esthétique.

Je ne sais plus qui a écrit que l’exemple de la vertu ne peut ruisseler que des élites. Quand les gouttes sont acides toutefois, il vaut mieux sortir le parapluie.

Vous me direz, quelles sont les élites que l’on vient de voir… Où étaient les médaillés Fields et les académiciens? J’ai vu un Capuçon, le violoniste des deux, mais sans photo en pied, je n’ai pu juger. Où étaient les très hauts arts & lettres? Cela me sidère assez de voir qui était là… Et qu’en plus, ce sont des footeux qui étaient presque les mieux sapés. Je préfère me coucher.

Belle et bonne semaine. Julien Scavini

PS : heureusement, j’écoutais la symphonie n°9 de Beethoven en écrivant cet article. J’avais du beau dans les oreilles à défaut de l’avoir sous les yeux.

Café Coton

Lors des essayages de costumes, j’aime toujours demander aux clients d’où viennent leurs chemises. Pour me forger une sorte de panorama du marché. N’ayant pas un goût toujours très arrêté sur les choses, j’aime voir différents goûts à l’œuvre, voir comment s’habillent les hommes, et où est leur budget. Il y a un peu de tout, du beau au moins bon.

Une chose m’a surpris dernièrement, et même marqué quand j’y ai repensé. Lorsque le client porte une chemise anglaise abordable, comme T.M.Lewin ou Charles Tyrwhitt, la réponse m’est toujours formulée très clairement. Le fait de dire que la chemise est peu onéreuse est fait sans frilosité aucune vis à vis de moi. C’est presque une revendication. Mais exactement à l’inverse, quand il s’agit d’une Café Coton, alors là, il y a beaucoup plus de pincettes, et presque immédiatement un complément de phrase du style « oh vous savez, cette petite qualité », comme pour dissimuler la bassesse de l’achat.

Cela à la fois m’amuse – je ne suis en aucun cas juge de quoi ce que soit – et m’attriste. Car mince, voilà bien une jolie réussite entrepreneuriale française. Mais parceque française, alors honteuse ? Ce serait dommage de penser ainsi.

Les chemises de grande qualité sont rares, mais pas impossibles à trouver. Elles valent un certain prix il est vrai, et de nombreux blogs et articles en font la réclame. Citons Howard’s, Hilditch & Key, Emanuel Berg entre autres. Citons en mesure Courtot, Swan, Daniel Levy, entre autres. Citons un peu moins onéreux le travail du Comptoir des Chemises et Accessoires à Madeleine. Bref, il y a de quoi faire. Mais de ces belles enseignes recueillant les suffrages, je ne vais pas parler là. Je vais parler de Café Coton.

Que mon profond mépris envers tous les snobismes et dénigrements me fait aimer. Au cours de ces dernières années, plus l’on m’a parlé en mal de Café Coton, plus mon estime grandissait.

Ma seule expérience avec l’enseigne remonte à fort longtemps, et encore, via une chemise achetée aux puces, que j’ai appréciée. Je ne suis donc qu’un humble spectateur de ce que je peux voir. Et ce que je peux voir, n’est en rien honteux. Les boutiques sont simples et élégantes, les chemises bien rangées. Les modèles nombreux. Très nombreux. La vente se fait sans chichi. On est là pour un produit, et un prix chez Café Coton.

Le produit n’est certainement pas honteux, car à chaque fois qu’un client a déballé une chemise Café Coton pour son essayage, je l’ai trouvé belle. Avec toujours un coton un peu lourd, de bon poids. Certes, il y a toujours cette gorge américaine devant que je n’aime pas trop. Mais c’est une question de goût personnel. Pour le reste, les coupes sont bonnes et les coloris sympathiques. Cet été, leurs lins pastels étaient de toute beauté. En bref, une jolie chemise. Et je peux vous dire qu’à côté des chemises honteuses sans surpiqures au col et coupées dans des popelines transparentes comme de l’étamine, vendues fort chères par l’autre grand nom français de la chemise que je ne nommerai certainement pas, les Café Coton n’ont pas à rougir. Certainement pas. Alors arrêtons le bashing.

L’autre grand point qui fait mon admiration, c’est la politique tarifaire pratiquée par Café Coton. Là, c’est ma toute petite fibre affairiste qui va parler. Vous avez tous remarqué que chez CC, il y a toujours une offre? Genre 3 chemises achetées, 2 offertes. Genre 4 chemises pour 100 euros. Genre tout à -60%. Genre etc…

En fait chez Café Coton, le prix facial de la chemise, autour de 140 euros, il n’est jamais respecté, soyons clair. Toutefois, à ce prix, il y a des gens qui achètent, je le vois très régulièrement à la boutique de Paris Beaugrenelle que je visite parfois. Tout le génie de l’enseigne, et ça, c’est vraiment du grand art, consiste à moduler le prix en permanence, suivant le volume des ventes, les périodes et fêtes et la météo. On sent le cash-management précis. Une horloge suisse. Les stocks sont hauts? Pas de problème, une offre promotionnelle. Les ventes ne sont pas encore assez bonnes, une offre plus forte. Le stock se vide et l’argent rentre, fin de la promotion. Et comme à la bourse, le prix de la chemise fluctue suivant l’offre et la demande. Avec autant de boutiques, de personnel et de stock, j’aime autant vous dire que la gestion de la trésorerie doit être diaboliquement âpre. Et apparemment, tout le monde y trouve son compte. Autour d’un produit relativement simple, ancestral même – rendez-vous compte, on trouve encore des rayures bâtons chez Café Coton !

Là où je trouve ce modèle économique lumineux, c’est que sur ce créneau du « pas cher », c’est beaucoup plus durable comme procédé que de chercher à imposer dans la tête du client un prix psychologique pas cher et permanent ; mais intenable sur le long terme. Ainsi, l’inflation des prix passera relativement inaperçue chez Café Coton. Quand les autres marques se bâtant sur le « pas cher » vont devoir expliquer leurs hausses de prix et leur passage de facto en segment premium.

Enfin bref, je vais arrêter ma petite analyse éco là. Quoiqu’il en soit, loin de snobismes, il faut se féliciter des réussites françaises. Et Café Coton, avec sa centaine de boutiques, est une réussite remarquable. On est pas obligé d’être client. On peut simplement applaudir le travail bien fait. Et reconnaitre que leurs chemises valent bien celles des nos amis anglais si connus.

Belle et bonne semaine. Julien Scavini

L’uniforme à l’école ?

Sur le plan sociétal et politique, cette question du retour de l’uniforme à l’école me plait beaucoup. Je rajouterais même qu’en tant que père d’un petit de cinq ans, elle me simplifierait la gestion quotidienne. Finie la question du soir, il met quoi demain ? Et au moins, plus de pression sociale du copain qui est habillé en Ralph Lauren et moi pas. Question économique lissée.

Mais alors, je sens qu’avant de voir le moindre uniforme dans nos cours de récréation, les débats sur la forme vestimentaire à adopter vont être sans fin. Cette question de l’uniforme est le nouvel avatar d’une vieille querelle bien française et bien classique, celle des Anciens et des Modernes. Querelle jamais éteinte et chaque fois envenimée, avec une égale délectation, par l’État comme par les citoyens. Et cette fois les choses vont atteindre à une sorte de perfection. Question du genre et de son expression ou non-expression. Possibilité d’un habit non-binaire. Débat sur la couleur. Matières naturelles contre artificielles. Tolérance à la fabrication à l’étranger. Achat par l’État ou par les parents. Et quid de l’entretien. Un feu d’artifice comme rarement vu.

Lorsque j’étais au collège à Bayonne, nous avions un uniforme. Seulement pour le sport. Un maillot vert à col V bordé de jaune. Bermuda à discrétion. Ce maillot fournit chez Peytavin était charmant. Le fruit d’un accord sans marché public, j’étais dans le privé. Il était trop grand et je pense que ma mère il y a peu le portait encore au jardin. C’est dire qu’il aura servi. Sur les photos du cross annuel, il est charmant de voir tout ces garnements habillés pareils. Filles, comme garçons.

Lorsqu’Aéroport de Paris m’avait demandé de participer à leur vidéo interne de promotion du nouvel uniforme, le journaliste m’avait questionné avec insistance sur l’importance de l’uniforme. Pas évident d’y répondre.  Je ne suis pas sociologue. Toutefois j’avais pu argumenter que cela renforce l’esprit de corps dans une entreprise, et cela donne une visibilité également, dans un environnement chamarré. Enfin, cela donne aussi un lustre et un prestige. Il peut y avoir attachement à l’uniforme. Trois arguments qui au fond, pourraient s’appliquer à l’École, au Collège, et au Lycée.

En uniforme, on pourrait reconnaitre un élève instantanément. Se dire qu’il s’y rend, ou la quitte, bref qu’il est dans le temps scolaire.

En uniforme, on pourrait reconnaitre aussi, et peut-être, le niveau scolaire. Ici un primaire, là un collège.

En uniforme, on pourrait gommer les différences culturelles et financières… je vous laisse disserter vous-même sur cet axe de réflexion.

Allons plus loin pour rigoler. Et si chaque région, ou département choisissait son uniforme ? Ne pourrait-on pas s’amuser de voir les collégiens de Bretagne avec des couleurs différentes de celles du Var ? Les Français rêvent de référendums locaux. En voilà un d’excellent niveau. Autrement, ne pourrait-on pas mettre un galon spécial ou une babiole sur la poitrine du chef de classe ? Mais là, je m’éloigne terriblement.

Soyons terriblement terre à terre. Cet uniforme, il en faudra quatre, été et hiver, garçon et fille. Ces dernières seront-elles astreintes à la jupe et au collant blanc ? J’en doute un peu. Les filles ont le droit au pantalon. Au moins, c’est plus simple. Tout le monde en pantalon et bermuda l’été ? Et le haut ? Je ne suis pas sûr que la chemise à repasser remporte les suffrages des parents. Un t-shirt pour tout le monde associé à un pull l’hiver ? Un polo toute l’année, déclinée en manches longues et en manches courtes ? Voilà une idée intéressante. Le pull serait-il col V ou col rond ?

Puis, les couleurs ? Je crois que le bleu va être dans tous les esprits. En France, nous avons un bleu nuit tellement profond qu’on dirait du noir, il est utilisé pour l’uniforme de l’Académie Française. Il s’agit du bleu national. Il aurait toute sa logique. Les anglais associent volontiers un bas gris et un haut bleu. Ferait-on pareil ? Ou alors, nous, on pourrait avoir un bas bleu horizon et un haut bleu national. Camaïeu de bleus intéressant.

Si on osait un peu… si on osait être français. On pourrait avoir un bas bleu, un polo blanc et un pull rouge vermillon… Ah voilà qui aurait une franche allure. Un panache avec force dignité. Mais alors je rêve à cent miles et qui est d’ailleurs l’uniforme à Monaco. Car quand je vois l’uniforme blafard qu’a sélectionné la SNCF, je me dis que c’est pas demain la veille qu’on aura quelque chose d’élégant ici pour habiller nos bambins. Je pense même qu’on serait capable de choisir un uniforme noir…

L’émission par l’État d’une norme de couleur permettrait aux fabricants de caler leurs productions et de décliner les matières, c’est certain. Mettons que le drap bleu national soit sélectionné, avec le Pantone associé. Les parents pourraient sélectionner chez Décathlon, Carrefour, Petit Bateau, Saint James ou Les Galeries Lafayette les pantalons de leur choix. Encore faudrait-il édicter une norme de coupe, pour ne pas se retrouver à faire de la police du vêtement comme dernièrement. Mais disons que les filles au collège et au lycée pourraient choisir trois styles de pantalons : legging, coupe droite, coupe ample ? A minima pour éviter les histoires. Les garçons se contenteraient-ils d’une coupe eux ?

En haut, l’avantage d’avoir des mailles (polo et pull) est la relative élasticité des jerseys, qui très facilement peuvent être unisexes, d’où une économie d’échelle. Reste à savoir s’il sera possible d’acheter là le modèle en matière naturelle ou ici en matière artificielle. Il y a fort à parier que ces dernières, de nettoyage et de séchage plus simples, remporteront les faveurs. Sans parler de coûts d’achats plus faibles.

En allant au bout de la réflexion, il est probable que la netteté du style BCBG que je décline soit rejetée, pour un style franchement sport, jogging en bas, sweat en haut. Les français aiment ce qui fait moderne. Le pantalon à pli et le polo repassé, ça va effrayer.

Une question serait intéressante à poser également. L’uniforme à l’école ferait-il baisser les ventes de vêtements pour enfants ? A part week-end et vacances, il n’y aura plus de besoin de vêtement de tous les jours, remplacés par un uniforme, certes qu’il faudrait avoir en plusieurs exemplaires, mais loin du volume que l’on peut entasser. L’uniforme serait-il alors écologique ?

Au pays de la Mode, il sera difficile de trouver l’unanimité et le consensus sur ce sujet. Chacun y mettra son grain de sel, et Jean-Charles de Castelbajac ou Ines de la Fressange seront ravis de dessiner des uniformes, que certains jugeront géniaux ou ringards. Pour les quelques fabricants français encore survivants, cela serait aussi l’occasion d’une formidable mise en avant de leurs compétences. Un made-in-France infinitésimale mais logiquement preneur d’un tel mouvement.

A l’heure où les anglais posent la question de la fin de l’uniforme, nous posons ici la question inverse. Et plus le temps passe, plus cette question apparait tranchante. Une question de survie de l’esprit républicain et de son école ? Les hussards noirs ont fait l’école de la République, avec pour mission de donner une instruction obligatoire, gratuite et laïque, l’uniforme aiderait-il à en pérenniser l’esprit?

Belle semaine, Julien Scavini

Ce qu’ils ne voient pas

Il y a fort longtemps, sans toutefois que j’ai connu cette époque, un client qui venait chez un tailleur faisait confiance à celui-ci pour les mesures. Le tailleur, en tant que professionnel, savait calculer l’aisance juste, au niveau du ventre, et surtout de la poitrine et des épaules. Et cette aisance était… avec de l’aisance justement. Une veste des années 50 ou 80 n’était pas démesurément près du corps. Elle avait une vraie aisance.

Il est probable toutefois que des clients devaient ergoter sur cette notion. Mais le débat devait être vite clôturé par un simple fait. En mesure traditionnelle (aussi appelée Grande Mesure), les essayages nombreux et la veste se construisant petit à petit forcent le respect. Le client perçoit le labeur et la difficulté du tailleur. Il est un partenaire. Certes silencieux, mais il est « dans le même bateau », passez moi l’expression. Au cours des essayages de Grande Mesure qui se sont déroulés dans mes locaux, j’ai pu apercevoir cela. Il y a des discussions parfois sur la largeur des épaules ou la justesse d’une longueur. Mais presque jamais sur l’aisance.

Le monde moderne ayant inventé le concept de petite-mesure, ou demi-mesure, soit un vêtement fabriqué intégralement et à distance, ces essayages intermédiaires n’existent plus. Dès lors, le client découvre le vêtement à la fin. Toutefois, et pour éviter tout débat, un gabarit est essayé sur le client à la commande. Cela pour percevoir les pentes d’épaules, attitudes et particularités physiques. Et aussi pointer du doigt la forme générale et l’aisance particulière. Le client peut réagir et parler. « L’aisance me va. Ou elle ne me va pas. »

Et c’est précisément là que le tailleur contemporain en perd son latin. Car il n’y a plus beaucoup de notion d’aisance normale. Il existe une courte majorité qui est dans l’intemporel, ni trop ni pas assez. Une petite minorité qui aime plus d’aisance, façon années 90 (les messieurs âgés, ou les jeunes qui voient que la mode actuelle est super ample). Et enfin une foule qui aime que le costume soit une combinaison de plongée. Comme Jordan Bardella ou Christophe Castaner.

Et c’est justement eux… qui ne voient pas. 

Cas récent. Mesure du tour de poitrine 104cm. Le jeune homme était fort athlétique. Donc 104 divisé par 2, cela donne la talle française 52. Voilà une vérité sans débat. Mais il a détesté la 52, qui pourtant n’était pas si mal, à la poitrine, bien qu’un peu large au ventre et un peu longue. Mais cela se travail. Ce qui compte, c’est que la veste soit belle à la poitrine.

Il m’a répondu, « moi je prends du 48 d’habitude. » Dont acte, je lui passe. Le résultat était épouvantable, car la poitrine explosait de partout. Je refuse ce gabarit et passe sur la 50. Qui était un peu serrée, et dont on voyait que c’était sujet à problèmes, les épaules n’arrivant pas à trouver leur place, entre autres (plis de col derrière, cassure au niveau des revers sur la poitrine, etc.). Mais le client aimait.

C’est toute l’idée de mon titre. En prêt-à-porter, ce client aurait pris la 48, avec ces défauts. Pour se sentir à l’aise, c’est à dire… sans aisance. Avec une veste étriquée. Sans voir les monstrueuses complications que cela provoque. Moi en tant que professionnel, je ne peux pas livrer un tel travail. Je suis obligé de tabler sur quelque chose qui tombe bien. C’est le plus important. Et pourtant, cela ne semble pas toujours être un paradigme.

Dit-on au boulanger comment faire sa patte ou cuire son pain? Il y a débat, palabre, bref perte de temps sur un sujet que moi seul devrait trancher. Mais je ne le peux pas, je ne le dois pas. Je dois faire plaisir, et d’ailleurs c’est bien mon plaisir.

Vous allez me dire, pourquoi ne pas faire une veste qui tombe mal en étant serrée. Le client serait ravi. Et bien pas si facile à dire. Car le prix entraine une exigence. Et alors que l’œil parait peu affuté pour percevoir les défauts de la veste de prêt-à-porter, il devient alors suspicieux envers le tailleur. Le tailleur marche sur des oeufs. Il doit proposer la même aisance « sans aisance » que dans un certain prêt-à-porter sous-taillé. Mais il doit comme par magie faire une merveille. Délicat.

Autre anecdote amusante. Cet été un jeune homme essayait son costume de mariage. Il révéla à la dernière minute être profondément « choqué » (il a utilisé ce verbe oui, rien que ça), par la largeur du bas de ses manches… Bas de manche qui sont maintenant si étroit qu’il est impossible d’avoir des poignets de chemise à boutons de manchette sans que cela coince. Il faut bien le dire, une veste des années 90, c’était tellement le largeur en bas de manche. Un super confort. Maintenant, les manches sont plus effilées. Ce jeune homme n’avait jamais du voir une veste en fait de sa vie, et pensait probablement que le bas de manche devait serrer comme… un pull. Au fond, cela a une logique. Sauf que le comportement du tissu n’est pas le même. Plus on serre, plus on crée des problèmes. Nous lui avons serré ses bas de manche…

Un grand homme du textile maintenant à la retraite me l’avait dit au détour d’une visite d’usine… « Tous les problèmes sont apparus depuis que l’on a fait du slim. » Les pantalons ne cessent de faire des plis, derrières les cuisses quand c’est pas devant ou au niveau des genoux. Les vestes ne cessent de tirailler ou bien de bailler. Car le tissu ne trouve pas sa place, il a du mal à bien tomber. D’autant que la finesse des étoffes n’arrange rien… Enfin bref.

Le tailleur au XXIème siècle doit faire des merveilles. Il doit comprendre par mille méthodes quelle est l’aisance imaginaire du client. Et changer sa méthode de travail pour chacun. L’individualisation à l’œuvre en quelque sorte. Là où auparavant, le tailleur essayait d’appliquer la même méthode malgré des physiques différents.

Belle bonne semaine, bonne reprise. Julien Scavini

PS : ce soir, j’ai écoute le poème symphonique… pardon la symphonie n°7 de Sibelius, par Paavo Järvi. Il faut que je prenne mes places pour la Maison de la Radio. Intégrale Sibelius en trois soirs en avril prochain je crois… avis aux amateurs !

Monsieur le Ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique

Lorsque j’avais eu le malheur de moquer très succinctement François Hollande sur ses costumes, je m’étais fait tomber dessus dans les commentaires. Cela m’avait appris. Au fond, il est plus intéressant d’évoquer ce qui est bien fait. Et comme je sais les lecteurs de cet humble blog passionnés par les biographies sartoriales, je vais consacrer le billet de ce soir à un homme politique qui s’habille bien. Avec précision et délicatesse. Monsieur Bruno Le Maire.

C’est au cours de mes études, quelque part vers 2006, que j’ai entendu parler pour la première fois de l’homme, à l’époque dans l’équipe de Dominique de Villepin. Il fait ses armes à la fin d’un ère, celle de Chirac. La mode, car c’est ce qui nous intéresse ici, est encore marquée de cette petite touche années 90. Les cycles sont lents. Les coupes sont encore confortables, un peu de largesse à la poitrine et aux épaules. La veste se porte encore trois boutons et un peu longue. Les tissus ne sont pas toujours agréables à observer. Quand à la cravate club, elle est partout, mais pas souvent très belle. A partir de quelques clichés trouvés ça et là, et comparativement au personnel politique de l’époque, il n’y a pas grand chose à relever. Du moins, aucune horreur. De bon ton :

De bon ton d’ailleurs est cet ensemble sport des débuts en politique. Veste en tweed discret et léger, chino beige, souliers marron, chemise bleu ciel. Il n’y a rien à redire :

Si le personnel diplomatique (son corps d’origine) et les sortants de l’ENA cultivent un certain conformisme vestimentaire, il n’est pas toujours élégant. De ma petite expérience, il est parfois même pataud. Comme cet ancien ambassadeur souvent sur LCI, associant veste en gros tweed et chemise blanche à col cut-away, cravate en grenadine à gros pois. Il y a probablement par le diplôme et les fonctions une qualité d’interprétation de l’élégance « à la française », mais elle ne me convainc pas toujours. Au moins ce que nous voyons ci-dessous est sobre mais parfaitement exécuté. Un style qui ne cherche pas à faire trop. Ou à se donner du genre, la pire des possibilités.

S’il fallait d’ailleurs conseiller à un débutant quelle veste acheter, celle-ci pourrait être conseillée.

Après avoir été secrétaire d’État aux Affaires européennes, c’est en devenant Ministre en 2009 qu’il apparait au grand jour. A l’agriculture. Si ce portefeuille, ultra technique, demandait bien un technocrate affuté et connaisseur des rouages européens (en plus il parle allemand!), je n’étais pas tout à fait sûr à l’époque de le voir là. A tâter le cul des vaches. Lui, le natif de Neuilly-sur-Seine, ayant passé son bac dans le 16ème arrondissement. Qu’importe, je m’amuse… Revenons à nos moutons. L’ère Chirac est bien terminée maintenant. C’est Nicolas Sarkozy qui est au commande. Le Maire pensait un peu avant que les Français [allaient] oublier Sarkozy, « comme une ancienne maîtresse ». Il est tombé à côté. Je m’amuse encore décidément.

Bruno Le Maire fait doucement évoluer son style. Exit les cravates à motif. L’uni sobre arrive, à la suite d’un Nicolas Sarkozy qui va faire une marque de fabrique du costume bleu marine et cravate ton sur ton. Monsieur Le Maire hésite un peu sur la voie à prendre. Non, la cravate bleutée n’est pas terrible :

Remarquons Monsieur Barnier qui ose encore la cravate colorée. En 2010, en tant que Ministre, Monsieur Le Maire accompagne l’ancien Président au salon de la Porte de Versailles. Et non, la cravate argent, c’est encore moins bien :

Doucement, le monochrome s’installe dans le vestiaire politique français. Le costume passe au bleu marine exclusif et la cravate suit le mouvement. L’année d’après, en 2011, au même salon, Bruno Le Maire sait mieux faire. Même Jacques Chirac s’est un peu relooké. Mais regardez l’extraordinaire cravate du Président. Nœud très pincé, goutte d’eau, opulence du tombant. Mais quelle merveille :

Sur la photo ci-dessous, une chose doit être remarquée concernant Bruno Le Maire. La netteté du costume et le chatoyant de la laine. Là, il y a un sujet. Il y a LE sujet.

A savoir que Bruno Le Maire sait ce qu’est un bon costume. C’est peut-être le seul actuellement au gouvernement. Costume italien. C’est sûr. Netteté de l’épaule. Bombé maitrisé de la tête de manche. Perfection et symétrie de l’encoche des revers. Souplesse du montage, qui se « sent ». Légère vibrance des surpiqure induisant une veste entoilée et un tissu au moins super 150’s. Admirons :

Une rayure moderne somptueuse et finement cousue.

Et comme vous pouvez le voir, toujours ce monochrome assez élégant. Assez français aussi. Le personnel politique américain, anglais et allemand ne sait pas faire ainsi. Il y aurait peut-être à creuser pour un prochain article ici. Ci-dessous, ce portrait en pied est très fin. S’il n’était pas Ministre, il pourrait se permettre une pochette blanche. Lorsqu’il sera vieux et au Conseil Constitutionnel, peut-être l’osera-t-il? Ses souliers savent ce qu’est un embauchoir.

Qui est son fournisseur? Il y en a peut-être deux, observant de légères variances entre les costumes. Je dirais qu’il y a Corneliani. Mais il y a peut être du fait-main plus délicat encore, que je sens parfois à observer les boutonnières. Comme Brioni. Ou Zegna?

Mais il va falloir s’arrêter là. Car nous sommes en France. Et un Ministre qui s’habille, c’est très suspect. Le simple fait d’éveiller l’attention sur ce fait pourrait coûter cher à Bruno Le Maire. Si cela se savait… Je me souviendrais toujours de cet ancien client, qui me racontait qu’en route vers sa circonscription, il faisait arrêter son chauffeur sur le bord de la route, pour troquer John Lobb et pardessus de cachemire contre godasses usées et parka moyenne. Attention à ne pas faire trop beau, trop fin, cela rend jaloux.

Bruno Le Maire l’a très bien compris. Il s’habille de la plus exquise des manières, avec les plus beaux costumes, mais fait bien attention à les choisir, dans un répertoire des plus discrets. Invisible à l’œil non averti. Comme disait Yves Saint Laurent, un bon vêtement est un passeport pour le bonheur. Un bonheur feutré en ce qui le concerne.

Belle semaine, Julien Scavini

Cette semaine, j’ai écouté pour écrire cet article, Une Symphonie alpestre, op. 64, de Richard Strauss, par Bernard Haitink. Une luxuriante hauteur !

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Pour remonter dans le temps, deux articles intéressants à sortir de l’oubli :

http://lechouandesvilles.over-blog.com/article-renaud-camus-versus-madame-pappalardo-75196953.html

http://lechouandesvilles.over-blog.com/article-villepinistes-et-sarkozystes-47514403.html

L’invention du revers en bas du pantalon

Si les gaulois ont inventé les braies, il fallut tout de même attendre longtemps avant que le pantalon ne fasse vraiment son apparition dans la garde-robe masculine. C’est aux alentours de 1800 que celui-ci fait son entrée. Mais il faut encore attendre un peu pour qu’il devienne un habit élégant et reconnu. En France, c’est sous Napoléon III (Président puis Empereur de 1848 à 1870) que la culotte et les bas de soie cèdent la place au pantalon sur les portraits officiels. J’avais remarqué qu’aux Etats-Unis, c’est sous l’ère de James Monroe (Président entre 1817 et 1825) que le même mouvement intervient. Pays aimant la praticité, il est normal que la pantalon y trouva un écho rapide et favorable.

Sous l’ère victorienne, le pantalon connait diverses formes, étroit puis large, plié par les côtés puis pliés sur l’avant comme aujourd’hui. C’est à son fils, le roi Édouard VII (entre 1901 et 1910) que l’on doit l’invention du revers. Si les vêtements trouvent souvent leurs origines dans des fables diverses, le fait est ici attesté. L’historien Farid Chenoune dans son livre Des Modes Et Des Hommes estime que c’est en 1909 au derby d’Epsom que le royal personnage, précurseur des modes, se présenta avec un retroussis en bas de son pantalon. Le sol était boueux et c’était ainsi une manière de s’en prémunir. Comme on peut l’apercevoir sur cette gravure reproduite en première page d’une gazette. Voilà assurément un document d’une immense valeur sartoriale :

L’idée fit florès et la bonne société adopta pour les pantalons de campagne cet usage. Naquit alors chez les Anglais cette dichotomie : pantalon de ville avec un ourlet simple et pantalon de campagne avec un revers. Preuve en est : son fil, alors le roi George V (entre 1910 et 1936), très rigoriste en tout, fit un jour à Buckingham la réflexion suivante à un visiteur : « mon palais est-il si humide que vous deviez porter des revers ? » C’est pour cela par exemple que les pantalons des tenues habillées n’ont jamais de revers, comme le smoking, la queue-de-pie ou la jaquette.

Il faut toutefois remarquer que sur le continent, l’usage est presque inverse. Il est en effet considéré que le revers sied bien aux pantalons de ville, qu’il fait habillé, qu’il termine élégamment un beau costume et tombe bien sur le soulier. C’est une question de philosophie presque. Pour les Italiens, il est inconcevable qu’un beau pantalon n’ait pas de revers!

Avec le temps cependant, il est difficile de tirer une règle claire. Chacun fait comme il l’entend, suivant l’humeur du jour et l’âge du capitaine. Par exemple, Barack Obama ou Donald Trump alternaient pantalons à revers ou sans. Emmanuel Macron n’en a jamais, ce qui est probablement mieux, car ses coupes de pantalons sont étroites. Ci-dessous un élégant portrait d’un élégant, Enoch Powell :

Les messieurs d’un certain âge en général aiment les revers. J’ai tendance à croire que les très classiques ayant toujours fréquentés le tailleur font 4cm. Que ceux ayant apprécié la mode des années 80 penchent plutôt pour 3cm de haut, un brin chiche. Mais lorsqu’ils veulent faire jeune, souvent poussés par madame, ils veulent un ourlet simple. A l’inverse chez les jeunes, le revers de 4 à 5cm de haut, associé à un pantalon très étroit et plutôt court plait énormément. L’influence bénéfique d’Instagram et de l’humeur transalpine! J’ai occasionnellement fait 6cm. C’est beaucoup. Je note par ailleurs depuis quelques temps une envie chez les jeunes clients pour les pantalons plus larges. L’ère du slim touche bientôt à sa fin. Enfin, le chino de coton qui normalement se porte simplement avec un ourlet, est très apprécié ces temps-ci, non avec un revers bien construit, mais avec un retroussis qui dévoile à la fois les chevilles et l’envers coloré des coutures.

Je note enfin qu’une quantité astronomique de clients, lors de l’essayage, à la question  » ourlet invisible ou revers?  » ne savent pas quoi répondre, car ils n’ont jamais entendu parler d’un revers… Ils ne voient tout simplement pas de quoi il s’agit. Les cheveux se dressent sur ma tête !

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

PS : ce soir, j’ai écouté le concerto pour violon de Tchaikovsky par Yehydi Menuhin et Ferenc Fricsay. Sans grande passion toutefois. Le concerto pour piano est plus enthousiasmant.

Il y a polo, et polo.

L’été est arrivé. Après de longs mois de fraicheurs, enfin un soleil chaleureux. Les manches courtes peuvent ressortir du placard. Le vêtement phare de cette saison, du moins dans les instants de décontraction, c’est le polo. Ce petit haut inventé pour la pratique du tennis et réalisé dans un piqué de coton est depuis longtemps passé au rang d’icône du style masculin. Il est même un signifiant social depuis que les marques y ont collé un logo, à la fois petit et discret, mais fort voyant et reconnaissable.

Question amusante : qui brode ce mouton de la toison d’or sur ses polos ? :

Il existe deux manières de confectionner un polo. Le coupé-cousu. Le tricoté. Parlons-en rapidement.

La première méthode est celle qui est la plus répandue. Le coupé-cousu. Nous avons presque tous un polo ainsi réalisé, par Lacoste ou Ralph Lauren, Gant ou Jules, La Martina ou Hugo Boss. Pour réaliser ces polos bien connus, il faut d’abord acheter du tissu au mètre, se présentant en rouleaux. Ce jersey petit piqué est coupé à plat, avec des ciseaux ou un banc numérique, puis ensuite, les parties sont cousues ensemble par un opérateur derrière une machine à coudre. Les opérations sont très similaires à celles d’une chemise. Un corps avec sa patte boutonnée, deux manches, un petit col en bord côté, généralement tricoté à part, avec le même fil que le tissu principal. D’où le terme coupé-cousu. (Ci-dessus ).

La seconde méthode est moins répandue. Le tricoté. Dans cette technique, les pelotes de fils font entrer en tricotage et le vêtement va être créé en forme, comme une grand-mère tricoterait un pull. Aussi appelé « fully-fashionned », cette technique va donner naissance à un tricot en forme de polo. Si le fil était épais et moelleux, on aurait une surchemise presque. Mais avec un fil de jauge fine, on obtient un vêtement léger, un polo de grande finesse. Les opérations de tricotages donnent un vêtement nativement en trois dimensions. (Ci-dessous):

Il me semble que le polo historique est plutôt réalisé en coupé-cousu, du moins sur les photos que j’ai pu voir de M. Lacoste. Je ne saurais le jurer.

La première méthode s’apparente à l’art de la chemise. La seconde méthode s’apparente à l’art du tricotage.

La première méthode est plus rapide et plus économique. C’est pourquoi elle est plus répandue. La seconde méthode est plus complexe et fait appel à des machines de haute technologie. C’est pourquoi elle est plus rare.

La première méthode donne des polos robustes et endurants. Capables de supporter la pratique des sports et des lavages intensifs. (Tout en se délavant et en perdant de la netteté). La seconde méthode donne des polos légers, souples comme une caresse sur la peau. Capables d’être soyeux et redoutablement élégants. Chez Bompard, ils appellent cela le polo ultra-fin. (Tout en étant moins soumis à des cycles de lavages rudes).

De fait, comme évoqué dans mon titre, il y a polo & polo. Les deux sont assez semblables en forme. Mais dans la réalité, ce n’est pas la même chose. Le polo en jersey coupé et cousu est bien plus répandu. Il a pour lui un aspect décontracté, d’autant plus que son col généralement sans grande forme fait un peu ce qu’il veut. Le polo en maille tricotée est peu répandu. Il a pour lui un aspect bien plus habillé, plus urbain, avec un tomber plus fluide, plus gracieux, renforcé par un col qui généralement place bien autour du cou.

Généralement, le polo tricoté n’a pas de logo. Son élégance sobre se suffit à elle-même. C’est pourquoi il est sélectionné par les marques haut de gamme, comme Dunhill ou Smedley. Il est plus élégant sous une veste d’ailleurs, car il y a une relation esthétique entre les deux je dirais. Simon Crompton semble ne jurer que par le polo en maille l’été :

L’idée du blog de ce soir n’était pas de trancher forcément. Il n’y en a pas un mieux que l’autre. Il y a juste deux approches, qu’il est intéressant d’avoir en tête. Pour mieux choisir. Reste que le polo en maille est généralement proposé autour de 200 euros. Cela en fait donc un luxe.

Belle semaine et bonne soirée. Julien Scavini

Ce soir, j’ai écouté (plusieurs fois) pour écrire ce billet, la symphonie numéro de 7 de Sibelius, mon compositeur préféré peut-être. D’une poésie à couper le souffle.

Monsieur Erdoğan

Les turcs sont appelés aux urnes pour élire leur Président. Le résultat n’est pas tombé hier, un second tour aura lieu. L’occasion de se pencher sur le sortant. Recep Tayyip Erdoğan est un homme élégant. Voilà bien un angle rare pour parler du Président de la République de Turquie. Il est plus souvent question dans nos médias de son discours conservateur, teinté de religiosité, et parfois anti-occident. Mais mon blog n’est pas là pour parler politique. Je m’amuserais que cet article soit perçu comme du poil à gratter.

On peut parler vêtement. Et c’est mon angle. L’homme de 69 ans est un équilibriste au goût esthétique plutôt très sûr. Rien que sa moustache le prouve. Qui a déjà tenté l’expérience sait qu’il faut de la patience pour entretenir cette petite subtilité capillaire.

Monsieur Erdoğan sait bien s’habiller, ce qui est fort rare chez les politiques, dans le monde. De prime abord, on pourrait peut-être penser à une garde robe un peu orientale. Que les iraniens savent manier, à mi chemin entre tradition européenne et formes à l’indienne. Mais le Président turc s’habille à l’occidentale. Résolument.

En 1994, il est élu maire d’Istanbul sur la base d’un programme de lutte contre la corruption. Il est acclamé pour ses efforts visant à remédier aux pénuries d’eau, à la pollution et au chaos de la circulation. Il porte alors fièrement les vestes croisées et le blazer croisé à boutons dorés. Quant à cette chemise à carreaux, très sport, portée avec le blazer, elle est intéressante et dénote déjà, un grand sens de l’esthétique anglaise.

Il préfère maintenant la veste deux boutons, permettant de mieux mettre en valeur ses cravates, qui sont forts nombreuses, et forts bien choisies malgré quelques curiosités parfois ! Souvent à micro-motifs, parfois club ou paisley, de couleurs froides ou chaudes, voilà une variété à faire pâlir. Un florilège trouvé en quelques instants sur google, dont le seul bémol serait peut-être les nœuds, souvent un peu gros :

Lorsqu’il porte un manteau, il est long et l’écharpe est parfaitement placée. La photo avec Donald Trump pouvant, j’en ai bien conscience, faire bouillir l’eau bénite, je mets également une photo avec le Président ukrainien, pour rééquilibrer mon karma :

En veste sport à carreaux et chemise à col boutonné, il montre par ailleurs un savoir-faire même dans ce registre moins facile. Il en fait même une marque de fabrique. Ses vestes à carreaux sont même copiés par des édiles turques avides de faire du genre, comme le Président. Voir cet article. Ou cet autre article. Ses vestes sont élégantes. Un peu vieux style, mais c’est un style. Depuis Jacques Chirac, je crois qu’aucun Président ici n’a montré savoir ce qu’est une veste sport. Une variété tout à fait singulière dans le monde stylistique moderne.

Mention spéciale pour cet accord, correct du point de vue des canons masculins, mais osé :

Côté costume, il ose les rayures, parfois franches, mais jamais criardes. Il ne se contente pas du col classique, ses vestes ont parfois de généreux revers en pointe. Il n’hésite pas à porter le gilet. Sélectionne des tissus chatoyants et parfois de la flanelle. Quelques vestes, jamais trop près du corps, présentent aussi une poche ticket. Un inventaire de (très) bon ton que le tailleur applaudit. Quelle variété n’est-ce pas ?

Alors évidemment, je crains d’ici, non des représailles, mais des railleries. Sur un blog repère de je ne sais quoi… Vais-je oser écrire sur Kim Jong-un et Bachar el-Assad ? Je ne suis pas là pour faire l’apologie d’un homme, d’un mouvement politique ou même d’un pays. Simplement pour faire remarquer. En l’occurrence, qu’il y a chez monsieur Erdoğan un sens de l’esthétique. Et qui plus est, un traditionalisme totalement en phase avec ce qu’ici, nous appelons le style anglais. Un traditionalisme que d’ailleurs ici nous tâchons de faire disparaitre. Une culture vestimentaire, la nôtre, qui est maintenant moquée, vilipendée. Dès lors, j’apprécie ce panorama général et particulier d’une penderie bien élégante et variée.

Mais d’ailleurs, les turcs en ont connu un autre qui fut (très) très élégant. C’était Atatürk :

Là dessus, je vous souhaite une belle semaine !

Julien Scavini