Il y a fort longtemps, sans toutefois que j’ai connu cette époque, un client qui venait chez un tailleur faisait confiance à celui-ci pour les mesures. Le tailleur, en tant que professionnel, savait calculer l’aisance juste, au niveau du ventre, et surtout de la poitrine et des épaules. Et cette aisance était… avec de l’aisance justement. Une veste des années 50 ou 80 n’était pas démesurément près du corps. Elle avait une vraie aisance.
Il est probable toutefois que des clients devaient ergoter sur cette notion. Mais le débat devait être vite clôturé par un simple fait. En mesure traditionnelle (aussi appelée Grande Mesure), les essayages nombreux et la veste se construisant petit à petit forcent le respect. Le client perçoit le labeur et la difficulté du tailleur. Il est un partenaire. Certes silencieux, mais il est « dans le même bateau », passez moi l’expression. Au cours des essayages de Grande Mesure qui se sont déroulés dans mes locaux, j’ai pu apercevoir cela. Il y a des discussions parfois sur la largeur des épaules ou la justesse d’une longueur. Mais presque jamais sur l’aisance.
Le monde moderne ayant inventé le concept de petite-mesure, ou demi-mesure, soit un vêtement fabriqué intégralement et à distance, ces essayages intermédiaires n’existent plus. Dès lors, le client découvre le vêtement à la fin. Toutefois, et pour éviter tout débat, un gabarit est essayé sur le client à la commande. Cela pour percevoir les pentes d’épaules, attitudes et particularités physiques. Et aussi pointer du doigt la forme générale et l’aisance particulière. Le client peut réagir et parler. « L’aisance me va. Ou elle ne me va pas. »
Et c’est précisément là que le tailleur contemporain en perd son latin. Car il n’y a plus beaucoup de notion d’aisance normale. Il existe une courte majorité qui est dans l’intemporel, ni trop ni pas assez. Une petite minorité qui aime plus d’aisance, façon années 90 (les messieurs âgés, ou les jeunes qui voient que la mode actuelle est super ample). Et enfin une foule qui aime que le costume soit une combinaison de plongée. Comme Jordan Bardella ou Christophe Castaner.
Et c’est justement eux… qui ne voient pas.
Cas récent. Mesure du tour de poitrine 104cm. Le jeune homme était fort athlétique. Donc 104 divisé par 2, cela donne la talle française 52. Voilà une vérité sans débat. Mais il a détesté la 52, qui pourtant n’était pas si mal, à la poitrine, bien qu’un peu large au ventre et un peu longue. Mais cela se travail. Ce qui compte, c’est que la veste soit belle à la poitrine.
Il m’a répondu, « moi je prends du 48 d’habitude. » Dont acte, je lui passe. Le résultat était épouvantable, car la poitrine explosait de partout. Je refuse ce gabarit et passe sur la 50. Qui était un peu serrée, et dont on voyait que c’était sujet à problèmes, les épaules n’arrivant pas à trouver leur place, entre autres (plis de col derrière, cassure au niveau des revers sur la poitrine, etc.). Mais le client aimait.
C’est toute l’idée de mon titre. En prêt-à-porter, ce client aurait pris la 48, avec ces défauts. Pour se sentir à l’aise, c’est à dire… sans aisance. Avec une veste étriquée. Sans voir les monstrueuses complications que cela provoque. Moi en tant que professionnel, je ne peux pas livrer un tel travail. Je suis obligé de tabler sur quelque chose qui tombe bien. C’est le plus important. Et pourtant, cela ne semble pas toujours être un paradigme.
Dit-on au boulanger comment faire sa patte ou cuire son pain? Il y a débat, palabre, bref perte de temps sur un sujet que moi seul devrait trancher. Mais je ne le peux pas, je ne le dois pas. Je dois faire plaisir, et d’ailleurs c’est bien mon plaisir.
Vous allez me dire, pourquoi ne pas faire une veste qui tombe mal en étant serrée. Le client serait ravi. Et bien pas si facile à dire. Car le prix entraine une exigence. Et alors que l’œil parait peu affuté pour percevoir les défauts de la veste de prêt-à-porter, il devient alors suspicieux envers le tailleur. Le tailleur marche sur des oeufs. Il doit proposer la même aisance « sans aisance » que dans un certain prêt-à-porter sous-taillé. Mais il doit comme par magie faire une merveille. Délicat.
Autre anecdote amusante. Cet été un jeune homme essayait son costume de mariage. Il révéla à la dernière minute être profondément « choqué » (il a utilisé ce verbe oui, rien que ça), par la largeur du bas de ses manches… Bas de manche qui sont maintenant si étroit qu’il est impossible d’avoir des poignets de chemise à boutons de manchette sans que cela coince. Il faut bien le dire, une veste des années 90, c’était tellement le largeur en bas de manche. Un super confort. Maintenant, les manches sont plus effilées. Ce jeune homme n’avait jamais du voir une veste en fait de sa vie, et pensait probablement que le bas de manche devait serrer comme… un pull. Au fond, cela a une logique. Sauf que le comportement du tissu n’est pas le même. Plus on serre, plus on crée des problèmes. Nous lui avons serré ses bas de manche…
Un grand homme du textile maintenant à la retraite me l’avait dit au détour d’une visite d’usine… « Tous les problèmes sont apparus depuis que l’on a fait du slim. » Les pantalons ne cessent de faire des plis, derrières les cuisses quand c’est pas devant ou au niveau des genoux. Les vestes ne cessent de tirailler ou bien de bailler. Car le tissu ne trouve pas sa place, il a du mal à bien tomber. D’autant que la finesse des étoffes n’arrange rien… Enfin bref.
Le tailleur au XXIème siècle doit faire des merveilles. Il doit comprendre par mille méthodes quelle est l’aisance imaginaire du client. Et changer sa méthode de travail pour chacun. L’individualisation à l’œuvre en quelque sorte. Là où auparavant, le tailleur essayait d’appliquer la même méthode malgré des physiques différents.
Belle bonne semaine, bonne reprise. Julien Scavini
PS : ce soir, j’ai écoute le poème symphonique… pardon la symphonie n°7 de Sibelius, par Paavo Järvi. Il faut que je prenne mes places pour la Maison de la Radio. Intégrale Sibelius en trois soirs en avril prochain je crois… avis aux amateurs !




























































































