Le fil-à-fil

S’il est possible de les couper dans des flanelles moelleuses ou des tweeds rugueux, la plupart des costumes sont toutefois réalisés dans des draps de laine lisses. Quand on pense costume, on a plutôt tendance à le voir ainsi, sans relief excessif, dans un tissu sans aspérité. C’est la partition habituelle du drapier. Les liasses « de ville » sont remplis de ces lainages secs et sans grain.

A l’intérieur toutefois de cette proposition, il existe un grand nombre de dessins. Les unis bien sûr. Puis les faux-unis, comme les chevrons ou les caviars, qui se voient de près mais s’estompent de loin. Et enfin les rayures, à la craie ou tennis, puis les carreaux, dont les fameux prince-de-galles. Voilà généralement qui donne le choix. Une sélection qui bien sûr peut se croiser avec le poids, pour donner autant de costumes que nécessaire à l’honnête homme suivant les saisons.

Il ne faudrait pas toutefois passez trop vite sur les unis. On aurait tord de les réduire à une petite famille simplement constituée d’un long dégradé de gris et de bleus.

Car au-delà de la couleur, le procédé même de teinture peut faire apparaitre du relief et un grain particulier. Faussant l’aspect totalement uni et par là même la catégorie elle-même. Les unis ne le sont pas tant que ça !

Tout se joue au niveau de la teinture. Celle-ci peut intervenir en amont de la réalisation du tissu, ou après.

Première option : le drap est tissé dans une couleur neutre comme l’écru. En sortie de métier à tisser, la pièce obtenue est alors teintée à la demande. Ce procédé massif a pour effet de donner un tissu à la couleur dense et uniforme. Voici un dégradé de draps Holland & Sherry Cape Horn ainsi teintés. Les couleurs sont homogènes. (= teint en pièce).

Second option : les ballots de laine brute sont teintés. Des fils aux teintes nuancées sortent de ces divers ballots. Puis le tissu est réalisé à partir des ces fils. En faisant un peu varier les teintes des fils, on obtient des nuances sur le tissu final. On parle alors d’un fil-à-fil. Chaque fil apporte sa touche de variation. Il y a la teinte générale faite de l’assemblage des fils. Et il y a les teintes particulières, toutes un peu différentes. (= teint en laine / ou teint en fil).

Les gris sont depuis très longtemps réalisés et appréciés de cette manière. Ces fil-à-fil, les anglais les appellent « sharkskin » pour peau de requin. Les costumes de James Bond (encore lui !) sont souvent coupés dans ces « sharkskin » dont la prononciation seule fait sérieux. Pour un style affuté. L’effet du fil-à-fil peut être plus ou moins appuyé par l’effet de teinture. Généralement, les gris clairs en fil-à-fil sont très marqués et irisent beaucoup. Cary Grant dans La Mort aux trousses porte un costume fil-à-fil foncé qui fait peu ressortir les nuances. Mais dans les années 50, il était assez courant de voir des fil-à-fil clairs très francs.

Les drapiers peuvent aussi s’amuser à renforcer l’effet contrastant du fil-à-fil en alternant franchement les teintes, un fil sur deux par exemple, ce qui a pour effet de créer un effet « pick & pick ». Ainsi, des draps gris clairs peuvent être en fait constitués de fils presque blancs et d’autres presque noirs. Il y a alors une grande tension visuelle qui peut se rajouter ou non à l’effet fil-à-fil. Voyez l’exemple ci-dessous. La même photo à deux échelles. En petit vous voyez un gris. En gros, vous voyez les deux couleurs clairement.

Les avis sont très tranchés sur ces fil-à-fil versus des draps unis. J’ai tendance personnellement à préférer les seconds. Question de goût. Toutefois, les drapiers ne font jamais des très unis, qui font très cérémonie.

Je note toutefois deux choses depuis quelques mois. Les jeunes sont très demandeurs des gris clairs à effet fil-à-fil. Pour l’excellente raison qu’ils rappellent les flanelles. Et oui, les flanelles en sont d’une certaine manière, avec leurs nuances chinées. Mais comme on ne peut les porter toute l’année, les fil-à-fil plus « quatre saisons » sont une bonne alternative. Ils apportent de la profondeur et de du relief.

La seconde chose est que je pense que les drapiers s’en sont rendu compte. Car les liasses s’étoffent de ce côté-là. Et surtout, les bleus, marine et plus clairs, qui avant étaient toujours teints « en pièce », du nom du premier procédé décrit plus haut, apparaissent en force en version fil-à-fil maintenant. Cela a pour effet de donner du grain et une profondeur nouvelle, peu vue il y a encore quelques temps. Et pour les costumes de mariage, ces bleus fil-à-fil, et bien, ils marchent à fond !

  Bonne semaine, Julien Scavini

7 réflexions sur “Le fil-à-fil

  1. Prigent 16 mars 2021 / 08:21

    Vraiment passionnant ! Des infos inédites jamais lues ailleurs ( enfin par moi )
    Merci beaucoup j’ai hâte de lire la prochaine !

    • Julien Scavini 16 mars 2021 / 21:42

      Merci, j’essaye !

  2. Eric B 16 mars 2021 / 17:50

    Je vous invite à consulter, si vous ne l’avez fait, le site bondsuits.com devenu ma bible (anglophone) sur le sujet (en français, je viens chez vous !). Lindy Hemming qui a habillé James Bond en Brioni n’a utilisé que des faux unis sur les costumes bleu marine de Brosnan (en caviar) et un joli pick and pick gris clair Dormeuil dans « le Monde ne suffit pas » avant le plus connu fil à fil de « Skyfall » pour la scène à Istanbul, une création Tom Ford-Jany Temime. Mais Sean Connery utilisait déjà le sharkskin dans « Bons baisers de Russie » et en mohair tonik gris clair dans « Opération tonnerre ».

    S’il y a toutefois des tissus à associer à James Bond, ce sont le Glen Urquarth ou glen check et le prince-de-galles (je les distingue par le carreau-fenêtre de couleur du dernier) porté par Sean Connery dans trois de ses films (dont le célèbre trois-pièces gris clair de Goldfinger), Lazenby, Brosnan dans « GoldenEye » et Craig qui ne porte même que ça dans le prochain en gris et en bleu. Le site Bondsuits identifie d’ailleurs le costume de « la Mort aux trousses » comme un glen-check très fin. https://www.bondsuits.com/the-famous-north-by-northwest-suit/

    • Julien Scavini 16 mars 2021 / 21:41

      Très intéressant. Un peu poussé le glen-check de Caray Grant dans la Mort aux trousses. Peut-être cela dit ! Ce site est passionnant, c’est bien vrai. De quoi sortir un super livre !

      • Eric B 17 mars 2021 / 00:49

        C’est prévu pour les prochains mois !

    • Martin 17 mars 2021 / 13:56

      Amusant. J’avais entendu/lu que le costume de Cary Grant était en fresco Hardy-Minnis, et pour moi c’est bien un uni (un fil-à-fil au contraste très léger comme décrit plus haut).

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