Lorsque j’avais eu le malheur de moquer très succinctement François Hollande sur ses costumes, je m’étais fait tomber dessus dans les commentaires. Cela m’avait appris. Au fond, il est plus intéressant d’évoquer ce qui est bien fait. Et comme je sais les lecteurs de cet humble blog passionnés par les biographies sartoriales, je vais consacrer le billet de ce soir à un homme politique qui s’habille bien. Avec précision et délicatesse. Monsieur Bruno Le Maire.
C’est au cours de mes études, quelque part vers 2006, que j’ai entendu parler pour la première fois de l’homme, à l’époque dans l’équipe de Dominique de Villepin. Il fait ses armes à la fin d’un ère, celle de Chirac. La mode, car c’est ce qui nous intéresse ici, est encore marquée de cette petite touche années 90. Les cycles sont lents. Les coupes sont encore confortables, un peu de largesse à la poitrine et aux épaules. La veste se porte encore trois boutons et un peu longue. Les tissus ne sont pas toujours agréables à observer. Quand à la cravate club, elle est partout, mais pas souvent très belle. A partir de quelques clichés trouvés ça et là, et comparativement au personnel politique de l’époque, il n’y a pas grand chose à relever. Du moins, aucune horreur. De bon ton :



De bon ton d’ailleurs est cet ensemble sport des débuts en politique. Veste en tweed discret et léger, chino beige, souliers marron, chemise bleu ciel. Il n’y a rien à redire :


Si le personnel diplomatique (son corps d’origine) et les sortants de l’ENA cultivent un certain conformisme vestimentaire, il n’est pas toujours élégant. De ma petite expérience, il est parfois même pataud. Comme cet ancien ambassadeur souvent sur LCI, associant veste en gros tweed et chemise blanche à col cut-away, cravate en grenadine à gros pois. Il y a probablement par le diplôme et les fonctions une qualité d’interprétation de l’élégance « à la française », mais elle ne me convainc pas toujours. Au moins ce que nous voyons ci-dessous est sobre mais parfaitement exécuté. Un style qui ne cherche pas à faire trop. Ou à se donner du genre, la pire des possibilités.
S’il fallait d’ailleurs conseiller à un débutant quelle veste acheter, celle-ci pourrait être conseillée.
Après avoir été secrétaire d’État aux Affaires européennes, c’est en devenant Ministre en 2009 qu’il apparait au grand jour. A l’agriculture. Si ce portefeuille, ultra technique, demandait bien un technocrate affuté et connaisseur des rouages européens (en plus il parle allemand!), je n’étais pas tout à fait sûr à l’époque de le voir là. A tâter le cul des vaches. Lui, le natif de Neuilly-sur-Seine, ayant passé son bac dans le 16ème arrondissement. Qu’importe, je m’amuse… Revenons à nos moutons. L’ère Chirac est bien terminée maintenant. C’est Nicolas Sarkozy qui est au commande. Le Maire pensait un peu avant que les Français [allaient] oublier Sarkozy, « comme une ancienne maîtresse ». Il est tombé à côté. Je m’amuse encore décidément.
Bruno Le Maire fait doucement évoluer son style. Exit les cravates à motif. L’uni sobre arrive, à la suite d’un Nicolas Sarkozy qui va faire une marque de fabrique du costume bleu marine et cravate ton sur ton. Monsieur Le Maire hésite un peu sur la voie à prendre. Non, la cravate bleutée n’est pas terrible :
Remarquons Monsieur Barnier qui ose encore la cravate colorée. En 2010, en tant que Ministre, Monsieur Le Maire accompagne l’ancien Président au salon de la Porte de Versailles. Et non, la cravate argent, c’est encore moins bien :
Doucement, le monochrome s’installe dans le vestiaire politique français. Le costume passe au bleu marine exclusif et la cravate suit le mouvement. L’année d’après, en 2011, au même salon, Bruno Le Maire sait mieux faire. Même Jacques Chirac s’est un peu relooké. Mais regardez l’extraordinaire cravate du Président. Nœud très pincé, goutte d’eau, opulence du tombant. Mais quelle merveille :
Sur la photo ci-dessous, une chose doit être remarquée concernant Bruno Le Maire. La netteté du costume et le chatoyant de la laine. Là, il y a un sujet. Il y a LE sujet.
A savoir que Bruno Le Maire sait ce qu’est un bon costume. C’est peut-être le seul actuellement au gouvernement. Costume italien. C’est sûr. Netteté de l’épaule. Bombé maitrisé de la tête de manche. Perfection et symétrie de l’encoche des revers. Souplesse du montage, qui se « sent ». Légère vibrance des surpiqure induisant une veste entoilée et un tissu au moins super 150’s. Admirons :




Une rayure moderne somptueuse et finement cousue.
Et comme vous pouvez le voir, toujours ce monochrome assez élégant. Assez français aussi. Le personnel politique américain, anglais et allemand ne sait pas faire ainsi. Il y aurait peut-être à creuser pour un prochain article ici. Ci-dessous, ce portrait en pied est très fin. S’il n’était pas Ministre, il pourrait se permettre une pochette blanche. Lorsqu’il sera vieux et au Conseil Constitutionnel, peut-être l’osera-t-il? Ses souliers savent ce qu’est un embauchoir.

Qui est son fournisseur? Il y en a peut-être deux, observant de légères variances entre les costumes. Je dirais qu’il y a Corneliani. Mais il y a peut être du fait-main plus délicat encore, que je sens parfois à observer les boutonnières. Comme Brioni. Ou Zegna?
Mais il va falloir s’arrêter là. Car nous sommes en France. Et un Ministre qui s’habille, c’est très suspect. Le simple fait d’éveiller l’attention sur ce fait pourrait coûter cher à Bruno Le Maire. Si cela se savait… Je me souviendrais toujours de cet ancien client, qui me racontait qu’en route vers sa circonscription, il faisait arrêter son chauffeur sur le bord de la route, pour troquer John Lobb et pardessus de cachemire contre godasses usées et parka moyenne. Attention à ne pas faire trop beau, trop fin, cela rend jaloux.
Bruno Le Maire l’a très bien compris. Il s’habille de la plus exquise des manières, avec les plus beaux costumes, mais fait bien attention à les choisir, dans un répertoire des plus discrets. Invisible à l’œil non averti. Comme disait Yves Saint Laurent, un bon vêtement est un passeport pour le bonheur. Un bonheur feutré en ce qui le concerne.
Belle semaine, Julien Scavini
Cette semaine, j’ai écouté pour écrire cet article, Une Symphonie alpestre, op. 64, de Richard Strauss, par Bernard Haitink. Une luxuriante hauteur !
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Pour remonter dans le temps, deux articles intéressants à sortir de l’oubli :
http://lechouandesvilles.over-blog.com/article-renaud-camus-versus-madame-pappalardo-75196953.html
http://lechouandesvilles.over-blog.com/article-villepinistes-et-sarkozystes-47514403.html



Merci cher Julien pour cette analyse pointue et distanciée d’une pointure de la politique. Ajoutons au nombre des qualité du ministre qu’il écrit bien, et gageons que sa production littéraire pourra même vous inspirer un choix musical au moment d’accompagner la rédaction d’un prochain article (Cf. Musique absolue. Une répétition avec Carlos Kleiber, paru chez Gallimard en 2012. Je ne l’ai pas relu depuis lors mais en garde un bon souvenir. Certains enregistrements de Beethoven dirigés par Kleiber restent très estimés des critiques). Quant à la façon de se vêtir de M. Le Maire, je crois qu’elle témoigne moins de son goût, bon ou mauvais (et je suis moins convaincu que vous à cet égard) que de son jugement, assurément très bon, lequel lui dicte de jouer la carte de la discrétion justement reconnue dans votre article.
L’uniforme permanent bleu marine des politiques est affligeant.
Cher Julien,
Il y a certes la tristesse du monochrome mais ce rappel quasiment constant chez M. Le Maire à la couleur de ses yeux dans la popeline bleu clair de ses chemises. La coupe est impeccable. Mais je pense plus à du Brioni qu’à Zegna. La milanaise du revers est sublime comme l’entoilage (cf. la photo au Palais-Bourbon) mais la poche de poitrine ne reprend la « barchetta » prononcée de Zegna. J’ai cru lire, il y a une dizaine d’années, que c’était Pal Zileri qui l’habillait.
Et réécoutez Beethoven par Kleiber et le WPO (symphonies 5 et 7).
Bien cordialement,
Eric B.
Pal Zileri, c’est fort possible oui. Merci pour la référence musicale.
Cher Julien, merci pour votre analyse toujours aussi pointue et documentée.
Il m’avait semblé lire il y a fort longtemps, que notre Ministre de l’Économie était plutôt client de la maison Cifonelli, aussi ai-je rechercher sur Internet ma source que je vous partage : https://www.lexpress.fr/politique/lr/bruno-le-maire-et-l-argent_1690099.html
Alors évidemment l’épaule ne semble pas aussi marquée que celle que l’on attendrait de la maison de la rue Marbeuf, mais la source est recoupée par 2 autres liens de sites internet : Valeurs Actuelles et Le Parisien, le blogger Kerloaz parlant lui, de RTW Cifonelli pour les costumes.
Quant à Gérard Araud si c’est à cet ambassadeur que vous faites référence, on peut admettre une légère naïveté, néanmoins, il essaie de proposer des coupes et des motifs pas forcément vus en politique.
Ah oui… carrément vus nul part 🙂
Monsieur,
Je m’amuse (cordialement bien entendu) à la lecture des derniers mots de votre article, qui évoquent chez moi un passage que j’ai lu dernièrement dans un très bon roman du début du siècle précédent. Voyez vous-même :
« « Vous êtes un homme de gauche. » Il vérifiait sur le costume de M. Clérences qu’il était un homme de gauche. Clérences avait prévu cela depuis quelques temps : il s’était fait un costume merveilleux de frime. « La démocratie a remplacé le bon Dieu, mais Tartuffe est toujours costumé en noir », s’était exclamé à un congrès radical un vieux journaliste. En effet, à cinquante mètre, Clérences paraissait habillé comme le bedeau d’une paroisse pauvre, gros croquenots, complet noir de coupe mesquine, chemise blanche à col mou, minuscule petite cravate noire réduisant le faste à sa plus simple expression, cheveux coupés en brosse. De plus près, on voyait que l’étoffe noire était une profonde cheviote anglaise, la chemise du shantung le plus rare et le croquenot taillé et cousu par un cordonnier milliardaire. Enfin, Gilles avait découvert dans un transport d’amusement que le modèle de cravate avait été fourni par un des Fratellini. » (P. Drieu la Rochelle, « Gilles », 1939).
Dans l’extrait, M. Clérences est un homme politique, député radical, de la IIIème République (de bonne famille, ambitieux, pas un très grand théoricien, mais assez bon stratège).
Peut-être que certains de nos représentants ont hérité de leurs prédécesseurs cette règle de prudence qui promeut le « faste » discret ?
Bien à vous,
Norbert N.
Excellent 🙂
Quand ce monsieur ou « Monsieur Erdogan » seront élégants politiquement, on pourra leur tisser des éloges véritables.
C’est aussi une façon de voir les choses 🙂
De manière générale, et contrairement aux idées désuètes qui peuvent encore circuler à leur propos, les diplomates ont depuis longtemps cessé de s’habiller correctement: ils n’ont pas échappé au grand processus de nivellement. leur mise est celle du bureaucrate moyen: costume noir ou gris sombre mal coupé, que l’on laisse pendre à un porte-manteau, cravates synthétiques, souliers usés, informes, ou d’un odieux marron vif, chaussettes qui laissent voir le mollet… Le costume est désormais, chez les diplomates comme chez leurs ministres, perçu comme un instrument de travail purement utilitaire, sans la moindre considération esthétique. Les diplomates les mieux habillés sont encore ceux (français) qui épousent le code vestimentaire mis en vigueur chez les politiciens (costume bleu marine, chemise blanche, cravate bleu marine): ce n’est pas très gai, mais il n’y a pas grand chose de mieux.
Par ailleurs, je vous en prie, continuez de procéder à l’analyse des tenues vestimentaires de nos dirigeants, c’est un sujet dont je ne me lasse pas (et sur lequel j’ai pu encore méditer – bien sombrement – lors du récent sommet de l’Otan à Vilnius).
Vous aviez accordé un satisfecit (avec un bémol pour cause de queue-de-pie trop courte) à Bruno Le Maire lors de votre billet sur le dîner d’Etat donné par la reine du Danemark en 2018.
Certes le gilet blanc dépassait mais au moins – contrairement au président – il ne portait pas une jaquette.
Que personne (il y a forcément un service du protocole à la présidence de la république) n’ait prévenu Emmanuel Macron de cet impair est très surprenant.
Complétement hors sujet mais le fait me ravit trop: Dans les multiples publicités apparaissant dans les interfaces Google et autres, pour une fois je viens d’en avoir une que je voulais, la pub pour les vestes workwear de votre pas si modeste echoppe. Ca m’a tellement surpris! Pas de doute la marque Scavini fait son chemin…