Le gilet dépareillé, lu dans Le Monde

J’écris de manière hebdomadaire sur l’élégance masculine dans Le Figaro depuis 2014, et sur ce blog depuis 2009, en plus de quelques autres publications où l’on m’a parfois laissé noircir quelques pages. Autant dire qu’à force d’écrire sans relâche sur un tel sujet, il arrive que l’inspiration se fasse un peu attendre. La plume part alors au trot puis trébuche : un article un peu bancal, une idée envoyée sous la presse avec un peu moins de conviction que d’habitude. Cela arrive à chacun tient la plume.

Je lisais ainsi la semaine dernière l’article de Marc Beaugé dans les très sérieuses colonnes du Monde, qui se demandait s’il était bien raisonnable de porter un gilet de costume. Et je me suis dit que c’était peut-être pour lui l’un de ces petits jours où l’inspiration est rattrapée par le timing, et où, pour répondre en temps et en heure au rédacteur en chef, on rend un papier un peu de travers. Car je dois dire que je n’ai pas très bien compris son courroux. Pourquoi tant d’irritation devant un morceau de laine muni de quelques boutons ? À ce compte-là, autant écrire franchement que les messieurs un peu enveloppés devraient être interdits de Sécurité sociale faute de régime : ce serait au moins plus clair.

Car enfin, que reprocher exactement au gilet ? Il semble lui tenir rigueur de flatter la silhouette, ce qui est pourtant l’un de ses mérites les plus anciens. Un gilet dépareillé a cette capacité merveilleuse d’« emballer » une panse bien garnie avec une délicatesse presque affectueuse. Personnellement, je trouve souvent plus élégant un homme qui cache sa délicate bedaine (ce qu’un ami concerné appelle volontiers sa surface à bisous) sous un gilet que celui qui la laisse vivre librement sous une chemise tendue comme la toile d’une tente de camping. Le gilet agit un peu comme un gentil corset. Regardez Philippe Etchebest : il s’en sert clairement comme d’une sorte de gaine tailleur pour se donner un air plus svelte et sportif. Et il n’y a là rien de honteux.

Certes, contenir son buste dans des limites raisonnables ou chercher à camoufler un ventre prospère peut faire sourire. Mais plutôt sous l’angle d’une petite vanité attendrissante. Comme ces vieux messieurs qui se recoiffent en sortant du métro. Un geste d’amour-propre, une petite coquetterie bien humaine. Aucun péché mortel là-dedans. On évoque aussi la question du dernier bouton laissé ouvert. Très bien, si l’on possède le corps d’un danseur de ballet. Mais si un homme ressent le besoin de fermer son gilet jusqu’en bas pour mieux contenir son honorable abdomen, aucune trappe vers les enfers ne s’ouvrira sous ses pieds. Je parle ici en professionnel qui voit cela quotidiennement, pas en commentateur confortablement installé derrière son clavier. Je rencontre régulièrement des messieurs qui veulent boutonner le dernier bouton pour mieux “s’emballer”. Qu’ils le fassent ! Je ne les maudis pas. Toute tentative pour bien faire, ou simplement faire un peu mieux, mérite d’être saluée.

Au-delà de ces questions de silhouette, le gilet dépareillé reste surtout une très jolie pièce de l’art tailleur. Dans un monde vestimentaire devenu assez mou, sans lignes ni structure, il constitue souvent la dernière petite architecture élégante qui subsiste dans une tenue. Et je dois dire que je me réjouis qu’il reste au moins cette touche-là lorsque le reste est abandonné. C’est aussi l’occasion de mettre à l’honneur de beaux tissus : tweed, flanelle, moleskine, parfois velours. Des étoffes qui ont du grain, de la texture, et qui racontent quelque chose.

Les auteurs de Permanent Style ou de Gentleman’s Gazette rappellent d’ailleurs souvent que le gilet contrastant fait partie depuis longtemps de la tradition du vestiaire masculin. Historiquement, il n’était pas systématiquement assorti à la veste. Les combinaisons séparées étaient fréquentes dans les tenues de campagne ou de week-end. Un gilet d’une autre étoffe permet de structurer la silhouette, d’ajouter de la profondeur à une tenue, d’introduire un tissu plus expressif et d’éviter l’effet parfois trop strict du trois-pièces complet. Un tweed brun sous une veste sport agit presque comme un pont entre élégance et décontraction. Dans cet esprit, le gilet dépareillé n’est pas une fantaisie récente : c’est au contraire une vieille solution sartoriale.

Ralph Lauren l’a compris depuis longtemps. Même si ses gilets courts montrant la ceinture me paraissaient curieux auparavant. Il présente le gilet de tweed avec un jean depuis des décennies, et a largement contribué à donner ses lettres de noblesse à cette allure. Dans son univers, le gilet évoque autant les ranchs du Colorado que les clubs anglais ou les campus de la côte Est. Cette idée de mélanger tailoring et pièces plus casual est d’ailleurs un principe classique du style britannique : une pièce structurée, une pièce rustique, une pièce simple. En France, Albert Goldberg chez Façonnable avait déjà exploré ce territoire, et plus tard L’Egoïste a repris ce flambeau avec un goût certain pour ces silhouettes mi-tailleur, mi-week-end.

Reste l’accusation la plus étrange : celle du masculinisme. Il faut dire que ce néo-mot est devenu un marqueur médiatique très pratique. Le glisser dans un article lui donne immédiatement une gravité sociologique tout à fait respectable. Mais il ne faut peut-être pas exagérer. Comme je le disais, Ralph Lauren joue avec cette esthétique cow-boy depuis des lustres, et personne n’y voyait à l’époque un manifeste masculiniste. Bien au contraire : dans les années 80 et 90, cette imagerie pouvait être perçue comme assez homo-érotique. Mais qu’importe. Personnellement, ce que j’aime dans l’esthétique du gilet dépareillé (surtout en tweed) c’est tout autre chose. Cela sent bon les allées des salons de vieilles voitures, les marchés aux puces du week-end, les clubs de tir à l’arc un peu poussiéreux et les dimanches pluvieux dans la campagne anglaise. Une esthétique Chap, rétro, un peu ludique. Et s’il y a au passage quelques biscoteaux tatoués, je préfère penser à Popeye ou au capitaine Haddock qu’à quelque théorie masculiniste. Des images d’Épinal des années cinquante, avec un parfum de bande dessinée ou de vieux Maigret.

Pour être tout à fait honnête, Marc Beaugé vise peut-être un cas particulier : le gilet de costume porté hors de son contexte. Et là, je veux bien lui accorder un point. Un gilet de costume bleu marine porté seul avec un chino beige peut effectivement produire un résultat un peu étrange, comme un morceau d’uniforme rescapé d’un naufrage sartorial. Mais pour être franc, je vois très peu de cela dans la rue. Ce que je vois en revanche, ce sont des hommes qui tentent modestement d’ajouter un peu de structure, un peu de texture, un peu de dignité vestimentaire dans un monde qui a largement renoncé à ces choses. Et si pour cela ils enfilent un petit gilet de tweed, eh bien je trouve cela plutôt charmant.

Que monsieur Beaugé ne m’en veuille pas. Comme je l’écrivais, l’écriture n’est pas chose aisée !

Belle et bonne semaine à tous. Julien Scavini

10 réflexions sur “Le gilet dépareillé, lu dans Le Monde

  1. Avatar de Jean Jean 10 mars 2026 / 09:31

    Un gilet dépareillé fonctionne d’autant mieux qu’il reste dans des couleurs amorties et que sa texture s’accorde à celle de la veste, avec une règle simple : la veste doit être plus épaisses que le gilet ou d’épaisseur semblable. Dans le cas contraire, l’ensemble paraît vite forcé. Et une fois le gilet en place, tomber la veste devient délicat, parfois même de mauvais goût.

    On peut rappeler qu’un cardigan offre une alternative plus pratique et plus accessible, avec davantage de liberté chromatique. Mais il ne flatte pas les ventres généreux, là où le gilet structuré peut justement rendre service.

  2. Avatar de jeantivollier jeantivollier 10 mars 2026 / 09:52

    Bonjour,

    Je porte volontiers le gilet, et régulièrement de manière dépareillée.

    Nul ventre à cacher, mais il est vrai que la pièce structure, et je n’ai aucune honte à faire tomber la veste, même en dépareillé.

  3. Avatar de olibad olibad 12 mars 2026 / 00:02

    Voilà un thème tout à fait dans mes cordes ! Quand j’ai décidé d’être plus élégant, ou disons mieux, de le pratiquer de manière plus approfondie, j’ai rapidement remarqué que le gilet dépareillé était un formidable moyen; ce qui m’en a fait en avoir une vrai collection.
    Cependant, après quelques années et la cinquantaine entamée, un ventre léger est apparu. Et là, je trouve qu’au contraire le gilet accentue le défaut au lieu de le camoufler. De plus, les poignées d’amour ayant accompagné le ventre, mes gilets ne présentent plus du tout la même silhouette en étant tendus dans leur moitié basse et ont une tendance à monter. Au point que je n’ose plus en porter un seul.
    Je trouve que les gilets mettaient en valeur une silhouette svelte. Peut-être faut-il que je retouche mes gilets pour les adapter à ma nouvelle morphologie, pourtant peu différente, et que cette fois ils serviront à cacher ?
    En ce qui concerne le dernier bouton a laisser déboutonner, si je le fais parce que j’ai appris la tradition, je me force car cela m’a presque toujours dérangé. Par nature, je trouve plus seyant de fermer entièrement un gilet. J’avais beaucoup apprécié une discussion sur un forum de mode où il y eu un débat sur le sujet. La « conclusion » m’avait plu : Si la tradition veut de laisser le dernier bouton ouvert parce qu’un roi avait pris de la bedaine, le dernier bouton fermé était la marque des « ventre plats » d’aujourd’hui.
    Enfin, je conclurai à propos des gilets courts qui laissent apparaître la ceinture. Ce n’est pas ma tasse de thé parce que j’ai des goûts classique. Je n’en porte donc aucun et je peste contre ceux que je possède que je trouve un peu trop court. Toutefois je concède que cela s’accorde bien avec des mises assez décontractées et qu’il y a un aspect cow-boy flatteur indéniable. Donc qui correspond bien au style général actuel qui est beaucoup moins formel. Cependant, si je porte un gilet sous ma veste, ce n’est pas pour ressembler à un cow-boy, mais pour faire honneur à l’élégance française.

    • Avatar de jeantivollier jeantivollier 12 mars 2026 / 19:56

      Bonjour Olibad,

      Je me permet d’écrire pour répondre : faisant partie du bienheureux club des ventres extra plats, je n’ai pas de conseils direct de coupe, mais je peux témoigner avec certitudes que tous mes proches qui ont d’un peu à beaucoup d’embonpoint arrive à porter un gilet qui cache ce « défaut » plutôt que de l’accentuer.

      Pour le gilet court, je suis en désaccord. Pour moi le goût classique justement exige un gilet court, qui néanmoins ne peut révéler la ceinture. Il faut l’accompagner d’une taille haute. C’est dans ces proportions que la magie opère.

      • Avatar de olibad olibad 15 mars 2026 / 01:13

        Bonjour Jeantivollier,
        J’ai écrit « à propos des gilets courts qui laissent apparaître la ceinture. ». Vous écrivez : « un gilet court, qui néanmoins ne peut révéler la ceinture ». Au final nous ne sommes pas en désaccord, nous sommes au contraire en symbiose sur ce point.

      • Avatar de jeantivollier jeantivollier 16 mars 2026 / 17:48

        Bonjour,

        Merci de la précision. Je précisais ce point car vous écrivez « […] je peste contre ceux que je possède que je trouve un peu trop court ». A part à tomber nettement au dessus du nombril (ce qui m’étonnerai) je ne pense pas que le gilet puisse être trop court, je pense que c’est le pantalon sensé l’accompagné qui est trop court.

        Mais ça soulève tout un débat sur la hauteur du pantalon que monsieur Scavini a abordé à de multiple reprise.Personnellement j’aime les pantalons taille (très) haute. Mais effectivement, sans ventre très plat, ils ne tiennent pas sans bretelles, et cela oblige soit à les porter avec le gilet soit assumer le « look ». Sans ventre bien plat et épaules un temps soit peu développé, je ne suis pas sur que la silhouette d’un pantalon taille haute sans veste soit idéal non plus.

  4. Avatar de VincentL VincentL 16 mars 2026 / 10:05

    Bonjour Julien,

    Est-ce que vous considérez qu’il y a un gros écart de qualité entre un gilet en demi-mesure et bespoke ? Pour un pantalon, je ne vois pas tant la différence entre les deux si ce n’est la finition. Pour une veste oui.

  5. Avatar de philippe philippe 19 mars 2026 / 14:06

    J’ai toujours aimé les gilets mais je n’ai jamais de costume trois pièces. En revanche, il y a 50 j’ai vécu en Asie du sud-est (Laos) et je m’étais fait confectionné des vêtements par de très habiles tailleurs vietnamiens dans la perspective de la recherche d’emploi qui m’attendait au retour en France. En particulier j’ai longtemps gardé et porté une veste en tweed avec des poches plaquées un pantalon dans les tons noisettes assorti et deux gilets : l’un dans le tissu de la veste, l’autre dans celui du pantalon. Cela donnait deux allures complètement différentes rien qu’en changeant de gilet.

    • Avatar de Julien Scavini Julien Scavini 19 mars 2026 / 21:39

      Très intéressante idée !!

  6. Avatar de Eric B Eric B 23 mars 2026 / 10:52

    Bonjour M. Scavini,
    Vous citez le capitaine Haddock. Il nous donne au début de « l’Affaire Tournesol » un superbe exemple du gilet dépareillé dans cette promenade qui finit sous l’orage. A l’inverse, Séraphin Lampion nous donne l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire avec ce prétentieux gilet rouge gansé.

    Dans la même veine, Sean Connery nous donne la voie avec un gilet chamois que l’on voit avec deux tenues dans « La Femme de paille » et « Goldfinger », le deuxième recyclant largement la garde-robe du premier.

    Bien cordialement,

    Eric

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