L’uniforme à l’école ?

Sur le plan sociétal et politique, cette question du retour de l’uniforme à l’école me plait beaucoup. Je rajouterais même qu’en tant que père d’un petit de cinq ans, elle me simplifierait la gestion quotidienne. Finie la question du soir, il met quoi demain ? Et au moins, plus de pression sociale du copain qui est habillé en Ralph Lauren et moi pas. Question économique lissée.

Mais alors, je sens qu’avant de voir le moindre uniforme dans nos cours de récréation, les débats sur la forme vestimentaire à adopter vont être sans fin. Cette question de l’uniforme est le nouvel avatar d’une vieille querelle bien française et bien classique, celle des Anciens et des Modernes. Querelle jamais éteinte et chaque fois envenimée, avec une égale délectation, par l’État comme par les citoyens. Et cette fois les choses vont atteindre à une sorte de perfection. Question du genre et de son expression ou non-expression. Possibilité d’un habit non-binaire. Débat sur la couleur. Matières naturelles contre artificielles. Tolérance à la fabrication à l’étranger. Achat par l’État ou par les parents. Et quid de l’entretien. Un feu d’artifice comme rarement vu.

Lorsque j’étais au collège à Bayonne, nous avions un uniforme. Seulement pour le sport. Un maillot vert à col V bordé de jaune. Bermuda à discrétion. Ce maillot fournit chez Peytavin était charmant. Le fruit d’un accord sans marché public, j’étais dans le privé. Il était trop grand et je pense que ma mère il y a peu le portait encore au jardin. C’est dire qu’il aura servi. Sur les photos du cross annuel, il est charmant de voir tout ces garnements habillés pareils. Filles, comme garçons.

Lorsqu’Aéroport de Paris m’avait demandé de participer à leur vidéo interne de promotion du nouvel uniforme, le journaliste m’avait questionné avec insistance sur l’importance de l’uniforme. Pas évident d’y répondre.  Je ne suis pas sociologue. Toutefois j’avais pu argumenter que cela renforce l’esprit de corps dans une entreprise, et cela donne une visibilité également, dans un environnement chamarré. Enfin, cela donne aussi un lustre et un prestige. Il peut y avoir attachement à l’uniforme. Trois arguments qui au fond, pourraient s’appliquer à l’École, au Collège, et au Lycée.

En uniforme, on pourrait reconnaitre un élève instantanément. Se dire qu’il s’y rend, ou la quitte, bref qu’il est dans le temps scolaire.

En uniforme, on pourrait reconnaitre aussi, et peut-être, le niveau scolaire. Ici un primaire, là un collège.

En uniforme, on pourrait gommer les différences culturelles et financières… je vous laisse disserter vous-même sur cet axe de réflexion.

Allons plus loin pour rigoler. Et si chaque région, ou département choisissait son uniforme ? Ne pourrait-on pas s’amuser de voir les collégiens de Bretagne avec des couleurs différentes de celles du Var ? Les Français rêvent de référendums locaux. En voilà un d’excellent niveau. Autrement, ne pourrait-on pas mettre un galon spécial ou une babiole sur la poitrine du chef de classe ? Mais là, je m’éloigne terriblement.

Soyons terriblement terre à terre. Cet uniforme, il en faudra quatre, été et hiver, garçon et fille. Ces dernières seront-elles astreintes à la jupe et au collant blanc ? J’en doute un peu. Les filles ont le droit au pantalon. Au moins, c’est plus simple. Tout le monde en pantalon et bermuda l’été ? Et le haut ? Je ne suis pas sûr que la chemise à repasser remporte les suffrages des parents. Un t-shirt pour tout le monde associé à un pull l’hiver ? Un polo toute l’année, déclinée en manches longues et en manches courtes ? Voilà une idée intéressante. Le pull serait-il col V ou col rond ?

Puis, les couleurs ? Je crois que le bleu va être dans tous les esprits. En France, nous avons un bleu nuit tellement profond qu’on dirait du noir, il est utilisé pour l’uniforme de l’Académie Française. Il s’agit du bleu national. Il aurait toute sa logique. Les anglais associent volontiers un bas gris et un haut bleu. Ferait-on pareil ? Ou alors, nous, on pourrait avoir un bas bleu horizon et un haut bleu national. Camaïeu de bleus intéressant.

Si on osait un peu… si on osait être français. On pourrait avoir un bas bleu, un polo blanc et un pull rouge vermillon… Ah voilà qui aurait une franche allure. Un panache avec force dignité. Mais alors je rêve à cent miles et qui est d’ailleurs l’uniforme à Monaco. Car quand je vois l’uniforme blafard qu’a sélectionné la SNCF, je me dis que c’est pas demain la veille qu’on aura quelque chose d’élégant ici pour habiller nos bambins. Je pense même qu’on serait capable de choisir un uniforme noir…

L’émission par l’État d’une norme de couleur permettrait aux fabricants de caler leurs productions et de décliner les matières, c’est certain. Mettons que le drap bleu national soit sélectionné, avec le Pantone associé. Les parents pourraient sélectionner chez Décathlon, Carrefour, Petit Bateau, Saint James ou Les Galeries Lafayette les pantalons de leur choix. Encore faudrait-il édicter une norme de coupe, pour ne pas se retrouver à faire de la police du vêtement comme dernièrement. Mais disons que les filles au collège et au lycée pourraient choisir trois styles de pantalons : legging, coupe droite, coupe ample ? A minima pour éviter les histoires. Les garçons se contenteraient-ils d’une coupe eux ?

En haut, l’avantage d’avoir des mailles (polo et pull) est la relative élasticité des jerseys, qui très facilement peuvent être unisexes, d’où une économie d’échelle. Reste à savoir s’il sera possible d’acheter là le modèle en matière naturelle ou ici en matière artificielle. Il y a fort à parier que ces dernières, de nettoyage et de séchage plus simples, remporteront les faveurs. Sans parler de coûts d’achats plus faibles.

En allant au bout de la réflexion, il est probable que la netteté du style BCBG que je décline soit rejetée, pour un style franchement sport, jogging en bas, sweat en haut. Les français aiment ce qui fait moderne. Le pantalon à pli et le polo repassé, ça va effrayer.

Une question serait intéressante à poser également. L’uniforme à l’école ferait-il baisser les ventes de vêtements pour enfants ? A part week-end et vacances, il n’y aura plus de besoin de vêtement de tous les jours, remplacés par un uniforme, certes qu’il faudrait avoir en plusieurs exemplaires, mais loin du volume que l’on peut entasser. L’uniforme serait-il alors écologique ?

Au pays de la Mode, il sera difficile de trouver l’unanimité et le consensus sur ce sujet. Chacun y mettra son grain de sel, et Jean-Charles de Castelbajac ou Ines de la Fressange seront ravis de dessiner des uniformes, que certains jugeront géniaux ou ringards. Pour les quelques fabricants français encore survivants, cela serait aussi l’occasion d’une formidable mise en avant de leurs compétences. Un made-in-France infinitésimale mais logiquement preneur d’un tel mouvement.

A l’heure où les anglais posent la question de la fin de l’uniforme, nous posons ici la question inverse. Et plus le temps passe, plus cette question apparait tranchante. Une question de survie de l’esprit républicain et de son école ? Les hussards noirs ont fait l’école de la République, avec pour mission de donner une instruction obligatoire, gratuite et laïque, l’uniforme aiderait-il à en pérenniser l’esprit?

Belle semaine, Julien Scavini

Ce qu’ils ne voient pas

Il y a fort longtemps, sans toutefois que j’ai connu cette époque, un client qui venait chez un tailleur faisait confiance à celui-ci pour les mesures. Le tailleur, en tant que professionnel, savait calculer l’aisance juste, au niveau du ventre, et surtout de la poitrine et des épaules. Et cette aisance était… avec de l’aisance justement. Une veste des années 50 ou 80 n’était pas démesurément près du corps. Elle avait une vraie aisance.

Il est probable toutefois que des clients devaient ergoter sur cette notion. Mais le débat devait être vite clôturé par un simple fait. En mesure traditionnelle (aussi appelée Grande Mesure), les essayages nombreux et la veste se construisant petit à petit forcent le respect. Le client perçoit le labeur et la difficulté du tailleur. Il est un partenaire. Certes silencieux, mais il est « dans le même bateau », passez moi l’expression. Au cours des essayages de Grande Mesure qui se sont déroulés dans mes locaux, j’ai pu apercevoir cela. Il y a des discussions parfois sur la largeur des épaules ou la justesse d’une longueur. Mais presque jamais sur l’aisance.

Le monde moderne ayant inventé le concept de petite-mesure, ou demi-mesure, soit un vêtement fabriqué intégralement et à distance, ces essayages intermédiaires n’existent plus. Dès lors, le client découvre le vêtement à la fin. Toutefois, et pour éviter tout débat, un gabarit est essayé sur le client à la commande. Cela pour percevoir les pentes d’épaules, attitudes et particularités physiques. Et aussi pointer du doigt la forme générale et l’aisance particulière. Le client peut réagir et parler. « L’aisance me va. Ou elle ne me va pas. »

Et c’est précisément là que le tailleur contemporain en perd son latin. Car il n’y a plus beaucoup de notion d’aisance normale. Il existe une courte majorité qui est dans l’intemporel, ni trop ni pas assez. Une petite minorité qui aime plus d’aisance, façon années 90 (les messieurs âgés, ou les jeunes qui voient que la mode actuelle est super ample). Et enfin une foule qui aime que le costume soit une combinaison de plongée. Comme Jordan Bardella ou Christophe Castaner.

Et c’est justement eux… qui ne voient pas. 

Cas récent. Mesure du tour de poitrine 104cm. Le jeune homme était fort athlétique. Donc 104 divisé par 2, cela donne la talle française 52. Voilà une vérité sans débat. Mais il a détesté la 52, qui pourtant n’était pas si mal, à la poitrine, bien qu’un peu large au ventre et un peu longue. Mais cela se travail. Ce qui compte, c’est que la veste soit belle à la poitrine.

Il m’a répondu, « moi je prends du 48 d’habitude. » Dont acte, je lui passe. Le résultat était épouvantable, car la poitrine explosait de partout. Je refuse ce gabarit et passe sur la 50. Qui était un peu serrée, et dont on voyait que c’était sujet à problèmes, les épaules n’arrivant pas à trouver leur place, entre autres (plis de col derrière, cassure au niveau des revers sur la poitrine, etc.). Mais le client aimait.

C’est toute l’idée de mon titre. En prêt-à-porter, ce client aurait pris la 48, avec ces défauts. Pour se sentir à l’aise, c’est à dire… sans aisance. Avec une veste étriquée. Sans voir les monstrueuses complications que cela provoque. Moi en tant que professionnel, je ne peux pas livrer un tel travail. Je suis obligé de tabler sur quelque chose qui tombe bien. C’est le plus important. Et pourtant, cela ne semble pas toujours être un paradigme.

Dit-on au boulanger comment faire sa patte ou cuire son pain? Il y a débat, palabre, bref perte de temps sur un sujet que moi seul devrait trancher. Mais je ne le peux pas, je ne le dois pas. Je dois faire plaisir, et d’ailleurs c’est bien mon plaisir.

Vous allez me dire, pourquoi ne pas faire une veste qui tombe mal en étant serrée. Le client serait ravi. Et bien pas si facile à dire. Car le prix entraine une exigence. Et alors que l’œil parait peu affuté pour percevoir les défauts de la veste de prêt-à-porter, il devient alors suspicieux envers le tailleur. Le tailleur marche sur des oeufs. Il doit proposer la même aisance « sans aisance » que dans un certain prêt-à-porter sous-taillé. Mais il doit comme par magie faire une merveille. Délicat.

Autre anecdote amusante. Cet été un jeune homme essayait son costume de mariage. Il révéla à la dernière minute être profondément « choqué » (il a utilisé ce verbe oui, rien que ça), par la largeur du bas de ses manches… Bas de manche qui sont maintenant si étroit qu’il est impossible d’avoir des poignets de chemise à boutons de manchette sans que cela coince. Il faut bien le dire, une veste des années 90, c’était tellement le largeur en bas de manche. Un super confort. Maintenant, les manches sont plus effilées. Ce jeune homme n’avait jamais du voir une veste en fait de sa vie, et pensait probablement que le bas de manche devait serrer comme… un pull. Au fond, cela a une logique. Sauf que le comportement du tissu n’est pas le même. Plus on serre, plus on crée des problèmes. Nous lui avons serré ses bas de manche…

Un grand homme du textile maintenant à la retraite me l’avait dit au détour d’une visite d’usine… « Tous les problèmes sont apparus depuis que l’on a fait du slim. » Les pantalons ne cessent de faire des plis, derrières les cuisses quand c’est pas devant ou au niveau des genoux. Les vestes ne cessent de tirailler ou bien de bailler. Car le tissu ne trouve pas sa place, il a du mal à bien tomber. D’autant que la finesse des étoffes n’arrange rien… Enfin bref.

Le tailleur au XXIème siècle doit faire des merveilles. Il doit comprendre par mille méthodes quelle est l’aisance imaginaire du client. Et changer sa méthode de travail pour chacun. L’individualisation à l’œuvre en quelque sorte. Là où auparavant, le tailleur essayait d’appliquer la même méthode malgré des physiques différents.

Belle bonne semaine, bonne reprise. Julien Scavini

PS : ce soir, j’ai écoute le poème symphonique… pardon la symphonie n°7 de Sibelius, par Paavo Järvi. Il faut que je prenne mes places pour la Maison de la Radio. Intégrale Sibelius en trois soirs en avril prochain je crois… avis aux amateurs !

Monsieur le Ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique

Lorsque j’avais eu le malheur de moquer très succinctement François Hollande sur ses costumes, je m’étais fait tomber dessus dans les commentaires. Cela m’avait appris. Au fond, il est plus intéressant d’évoquer ce qui est bien fait. Et comme je sais les lecteurs de cet humble blog passionnés par les biographies sartoriales, je vais consacrer le billet de ce soir à un homme politique qui s’habille bien. Avec précision et délicatesse. Monsieur Bruno Le Maire.

C’est au cours de mes études, quelque part vers 2006, que j’ai entendu parler pour la première fois de l’homme, à l’époque dans l’équipe de Dominique de Villepin. Il fait ses armes à la fin d’un ère, celle de Chirac. La mode, car c’est ce qui nous intéresse ici, est encore marquée de cette petite touche années 90. Les cycles sont lents. Les coupes sont encore confortables, un peu de largesse à la poitrine et aux épaules. La veste se porte encore trois boutons et un peu longue. Les tissus ne sont pas toujours agréables à observer. Quand à la cravate club, elle est partout, mais pas souvent très belle. A partir de quelques clichés trouvés ça et là, et comparativement au personnel politique de l’époque, il n’y a pas grand chose à relever. Du moins, aucune horreur. De bon ton :

De bon ton d’ailleurs est cet ensemble sport des débuts en politique. Veste en tweed discret et léger, chino beige, souliers marron, chemise bleu ciel. Il n’y a rien à redire :

Si le personnel diplomatique (son corps d’origine) et les sortants de l’ENA cultivent un certain conformisme vestimentaire, il n’est pas toujours élégant. De ma petite expérience, il est parfois même pataud. Comme cet ancien ambassadeur souvent sur LCI, associant veste en gros tweed et chemise blanche à col cut-away, cravate en grenadine à gros pois. Il y a probablement par le diplôme et les fonctions une qualité d’interprétation de l’élégance « à la française », mais elle ne me convainc pas toujours. Au moins ce que nous voyons ci-dessous est sobre mais parfaitement exécuté. Un style qui ne cherche pas à faire trop. Ou à se donner du genre, la pire des possibilités.

S’il fallait d’ailleurs conseiller à un débutant quelle veste acheter, celle-ci pourrait être conseillée.

Après avoir été secrétaire d’État aux Affaires européennes, c’est en devenant Ministre en 2009 qu’il apparait au grand jour. A l’agriculture. Si ce portefeuille, ultra technique, demandait bien un technocrate affuté et connaisseur des rouages européens (en plus il parle allemand!), je n’étais pas tout à fait sûr à l’époque de le voir là. A tâter le cul des vaches. Lui, le natif de Neuilly-sur-Seine, ayant passé son bac dans le 16ème arrondissement. Qu’importe, je m’amuse… Revenons à nos moutons. L’ère Chirac est bien terminée maintenant. C’est Nicolas Sarkozy qui est au commande. Le Maire pensait un peu avant que les Français [allaient] oublier Sarkozy, « comme une ancienne maîtresse ». Il est tombé à côté. Je m’amuse encore décidément.

Bruno Le Maire fait doucement évoluer son style. Exit les cravates à motif. L’uni sobre arrive, à la suite d’un Nicolas Sarkozy qui va faire une marque de fabrique du costume bleu marine et cravate ton sur ton. Monsieur Le Maire hésite un peu sur la voie à prendre. Non, la cravate bleutée n’est pas terrible :

Remarquons Monsieur Barnier qui ose encore la cravate colorée. En 2010, en tant que Ministre, Monsieur Le Maire accompagne l’ancien Président au salon de la Porte de Versailles. Et non, la cravate argent, c’est encore moins bien :

Doucement, le monochrome s’installe dans le vestiaire politique français. Le costume passe au bleu marine exclusif et la cravate suit le mouvement. L’année d’après, en 2011, au même salon, Bruno Le Maire sait mieux faire. Même Jacques Chirac s’est un peu relooké. Mais regardez l’extraordinaire cravate du Président. Nœud très pincé, goutte d’eau, opulence du tombant. Mais quelle merveille :

Sur la photo ci-dessous, une chose doit être remarquée concernant Bruno Le Maire. La netteté du costume et le chatoyant de la laine. Là, il y a un sujet. Il y a LE sujet.

A savoir que Bruno Le Maire sait ce qu’est un bon costume. C’est peut-être le seul actuellement au gouvernement. Costume italien. C’est sûr. Netteté de l’épaule. Bombé maitrisé de la tête de manche. Perfection et symétrie de l’encoche des revers. Souplesse du montage, qui se « sent ». Légère vibrance des surpiqure induisant une veste entoilée et un tissu au moins super 150’s. Admirons :

Une rayure moderne somptueuse et finement cousue.

Et comme vous pouvez le voir, toujours ce monochrome assez élégant. Assez français aussi. Le personnel politique américain, anglais et allemand ne sait pas faire ainsi. Il y aurait peut-être à creuser pour un prochain article ici. Ci-dessous, ce portrait en pied est très fin. S’il n’était pas Ministre, il pourrait se permettre une pochette blanche. Lorsqu’il sera vieux et au Conseil Constitutionnel, peut-être l’osera-t-il? Ses souliers savent ce qu’est un embauchoir.

Qui est son fournisseur? Il y en a peut-être deux, observant de légères variances entre les costumes. Je dirais qu’il y a Corneliani. Mais il y a peut être du fait-main plus délicat encore, que je sens parfois à observer les boutonnières. Comme Brioni. Ou Zegna?

Mais il va falloir s’arrêter là. Car nous sommes en France. Et un Ministre qui s’habille, c’est très suspect. Le simple fait d’éveiller l’attention sur ce fait pourrait coûter cher à Bruno Le Maire. Si cela se savait… Je me souviendrais toujours de cet ancien client, qui me racontait qu’en route vers sa circonscription, il faisait arrêter son chauffeur sur le bord de la route, pour troquer John Lobb et pardessus de cachemire contre godasses usées et parka moyenne. Attention à ne pas faire trop beau, trop fin, cela rend jaloux.

Bruno Le Maire l’a très bien compris. Il s’habille de la plus exquise des manières, avec les plus beaux costumes, mais fait bien attention à les choisir, dans un répertoire des plus discrets. Invisible à l’œil non averti. Comme disait Yves Saint Laurent, un bon vêtement est un passeport pour le bonheur. Un bonheur feutré en ce qui le concerne.

Belle semaine, Julien Scavini

Cette semaine, j’ai écouté pour écrire cet article, Une Symphonie alpestre, op. 64, de Richard Strauss, par Bernard Haitink. Une luxuriante hauteur !

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Pour remonter dans le temps, deux articles intéressants à sortir de l’oubli :

http://lechouandesvilles.over-blog.com/article-renaud-camus-versus-madame-pappalardo-75196953.html

http://lechouandesvilles.over-blog.com/article-villepinistes-et-sarkozystes-47514403.html

L’invention du revers en bas du pantalon

Si les gaulois ont inventé les braies, il fallut tout de même attendre longtemps avant que le pantalon ne fasse vraiment son apparition dans la garde-robe masculine. C’est aux alentours de 1800 que celui-ci fait son entrée. Mais il faut encore attendre un peu pour qu’il devienne un habit élégant et reconnu. En France, c’est sous Napoléon III (Président puis Empereur de 1848 à 1870) que la culotte et les bas de soie cèdent la place au pantalon sur les portraits officiels. J’avais remarqué qu’aux Etats-Unis, c’est sous l’ère de James Monroe (Président entre 1817 et 1825) que le même mouvement intervient. Pays aimant la praticité, il est normal que la pantalon y trouva un écho rapide et favorable.

Sous l’ère victorienne, le pantalon connait diverses formes, étroit puis large, plié par les côtés puis pliés sur l’avant comme aujourd’hui. C’est à son fils, le roi Édouard VII (entre 1901 et 1910) que l’on doit l’invention du revers. Si les vêtements trouvent souvent leurs origines dans des fables diverses, le fait est ici attesté. L’historien Farid Chenoune dans son livre Des Modes Et Des Hommes estime que c’est en 1909 au derby d’Epsom que le royal personnage, précurseur des modes, se présenta avec un retroussis en bas de son pantalon. Le sol était boueux et c’était ainsi une manière de s’en prémunir. Comme on peut l’apercevoir sur cette gravure reproduite en première page d’une gazette. Voilà assurément un document d’une immense valeur sartoriale :

L’idée fit florès et la bonne société adopta pour les pantalons de campagne cet usage. Naquit alors chez les Anglais cette dichotomie : pantalon de ville avec un ourlet simple et pantalon de campagne avec un revers. Preuve en est : son fil, alors le roi George V (entre 1910 et 1936), très rigoriste en tout, fit un jour à Buckingham la réflexion suivante à un visiteur : « mon palais est-il si humide que vous deviez porter des revers ? » C’est pour cela par exemple que les pantalons des tenues habillées n’ont jamais de revers, comme le smoking, la queue-de-pie ou la jaquette.

Il faut toutefois remarquer que sur le continent, l’usage est presque inverse. Il est en effet considéré que le revers sied bien aux pantalons de ville, qu’il fait habillé, qu’il termine élégamment un beau costume et tombe bien sur le soulier. C’est une question de philosophie presque. Pour les Italiens, il est inconcevable qu’un beau pantalon n’ait pas de revers!

Avec le temps cependant, il est difficile de tirer une règle claire. Chacun fait comme il l’entend, suivant l’humeur du jour et l’âge du capitaine. Par exemple, Barack Obama ou Donald Trump alternaient pantalons à revers ou sans. Emmanuel Macron n’en a jamais, ce qui est probablement mieux, car ses coupes de pantalons sont étroites. Ci-dessous un élégant portrait d’un élégant, Enoch Powell :

Les messieurs d’un certain âge en général aiment les revers. J’ai tendance à croire que les très classiques ayant toujours fréquentés le tailleur font 4cm. Que ceux ayant apprécié la mode des années 80 penchent plutôt pour 3cm de haut, un brin chiche. Mais lorsqu’ils veulent faire jeune, souvent poussés par madame, ils veulent un ourlet simple. A l’inverse chez les jeunes, le revers de 4 à 5cm de haut, associé à un pantalon très étroit et plutôt court plait énormément. L’influence bénéfique d’Instagram et de l’humeur transalpine! J’ai occasionnellement fait 6cm. C’est beaucoup. Je note par ailleurs depuis quelques temps une envie chez les jeunes clients pour les pantalons plus larges. L’ère du slim touche bientôt à sa fin. Enfin, le chino de coton qui normalement se porte simplement avec un ourlet, est très apprécié ces temps-ci, non avec un revers bien construit, mais avec un retroussis qui dévoile à la fois les chevilles et l’envers coloré des coutures.

Je note enfin qu’une quantité astronomique de clients, lors de l’essayage, à la question  » ourlet invisible ou revers?  » ne savent pas quoi répondre, car ils n’ont jamais entendu parler d’un revers… Ils ne voient tout simplement pas de quoi il s’agit. Les cheveux se dressent sur ma tête !

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

PS : ce soir, j’ai écouté le concerto pour violon de Tchaikovsky par Yehydi Menuhin et Ferenc Fricsay. Sans grande passion toutefois. Le concerto pour piano est plus enthousiasmant.

Monsieur Erdoğan

Les turcs sont appelés aux urnes pour élire leur Président. Le résultat n’est pas tombé hier, un second tour aura lieu. L’occasion de se pencher sur le sortant. Recep Tayyip Erdoğan est un homme élégant. Voilà bien un angle rare pour parler du Président de la République de Turquie. Il est plus souvent question dans nos médias de son discours conservateur, teinté de religiosité, et parfois anti-occident. Mais mon blog n’est pas là pour parler politique. Je m’amuserais que cet article soit perçu comme du poil à gratter.

On peut parler vêtement. Et c’est mon angle. L’homme de 69 ans est un équilibriste au goût esthétique plutôt très sûr. Rien que sa moustache le prouve. Qui a déjà tenté l’expérience sait qu’il faut de la patience pour entretenir cette petite subtilité capillaire.

Monsieur Erdoğan sait bien s’habiller, ce qui est fort rare chez les politiques, dans le monde. De prime abord, on pourrait peut-être penser à une garde robe un peu orientale. Que les iraniens savent manier, à mi chemin entre tradition européenne et formes à l’indienne. Mais le Président turc s’habille à l’occidentale. Résolument.

En 1994, il est élu maire d’Istanbul sur la base d’un programme de lutte contre la corruption. Il est acclamé pour ses efforts visant à remédier aux pénuries d’eau, à la pollution et au chaos de la circulation. Il porte alors fièrement les vestes croisées et le blazer croisé à boutons dorés. Quant à cette chemise à carreaux, très sport, portée avec le blazer, elle est intéressante et dénote déjà, un grand sens de l’esthétique anglaise.

Il préfère maintenant la veste deux boutons, permettant de mieux mettre en valeur ses cravates, qui sont forts nombreuses, et forts bien choisies malgré quelques curiosités parfois ! Souvent à micro-motifs, parfois club ou paisley, de couleurs froides ou chaudes, voilà une variété à faire pâlir. Un florilège trouvé en quelques instants sur google, dont le seul bémol serait peut-être les nœuds, souvent un peu gros :

Lorsqu’il porte un manteau, il est long et l’écharpe est parfaitement placée. La photo avec Donald Trump pouvant, j’en ai bien conscience, faire bouillir l’eau bénite, je mets également une photo avec le Président ukrainien, pour rééquilibrer mon karma :

En veste sport à carreaux et chemise à col boutonné, il montre par ailleurs un savoir-faire même dans ce registre moins facile. Il en fait même une marque de fabrique. Ses vestes à carreaux sont même copiés par des édiles turques avides de faire du genre, comme le Président. Voir cet article. Ou cet autre article. Ses vestes sont élégantes. Un peu vieux style, mais c’est un style. Depuis Jacques Chirac, je crois qu’aucun Président ici n’a montré savoir ce qu’est une veste sport. Une variété tout à fait singulière dans le monde stylistique moderne.

Mention spéciale pour cet accord, correct du point de vue des canons masculins, mais osé :

Côté costume, il ose les rayures, parfois franches, mais jamais criardes. Il ne se contente pas du col classique, ses vestes ont parfois de généreux revers en pointe. Il n’hésite pas à porter le gilet. Sélectionne des tissus chatoyants et parfois de la flanelle. Quelques vestes, jamais trop près du corps, présentent aussi une poche ticket. Un inventaire de (très) bon ton que le tailleur applaudit. Quelle variété n’est-ce pas ?

Alors évidemment, je crains d’ici, non des représailles, mais des railleries. Sur un blog repère de je ne sais quoi… Vais-je oser écrire sur Kim Jong-un et Bachar el-Assad ? Je ne suis pas là pour faire l’apologie d’un homme, d’un mouvement politique ou même d’un pays. Simplement pour faire remarquer. En l’occurrence, qu’il y a chez monsieur Erdoğan un sens de l’esthétique. Et qui plus est, un traditionalisme totalement en phase avec ce qu’ici, nous appelons le style anglais. Un traditionalisme que d’ailleurs ici nous tâchons de faire disparaitre. Une culture vestimentaire, la nôtre, qui est maintenant moquée, vilipendée. Dès lors, j’apprécie ce panorama général et particulier d’une penderie bien élégante et variée.

Mais d’ailleurs, les turcs en ont connu un autre qui fut (très) très élégant. C’était Atatürk :

Là dessus, je vous souhaite une belle semaine !

Julien Scavini

La tête de manche ronde et fuyante

La semaine dernière nous avons évoqué la manche montée avec une cigarette, donnant une tête de manche légèrement bombée et rembourrée. Un montage est une technique tailleur ancestrale, dont les variations ont pu être constatées à travers les époques, et suivant les lieux. Cette tête de manche bombée que les italiens appellent « con rollino » n’est pas plus italienne que française. Elle est transnationale.

Toutefois, il est intéressant de constater aussi qu’à travers les époques, ce « roulé bombé » n’a pas toujours été recherché. J’ai évoqué la semaine dernière le XIXème siècle comme instant d’apparition de cette légère structure. Sous l’Ancien Régime, les habits n’étaient pas encore coupés avec l’aisance que les anglais vont codifier ensuite.

L’habit de tradition aristocratique, qu’il soit taillé à Paris par des tailleurs français ou d’origine italienne, est un justaucorps étriqué. Un collant qui moule l’homme. Pour trouver l’aisance dans les mouvements, les patronages adoptent des coupes tout à fait baroques, comme des manches très coudées ou des emmanchures cisaillant le dessous de bras. Le corps de l’homme est littéralement ventousé dans un habit d’Ancien Régime. On se demande comment y rentrer, mais une fois dedans, c’est comme une combinaison.

Cet habit ne présente absolument aucun relief à l’épaule. L’épaule n’est pas rembourrée d’ailleurs. Et la manche file avec rondeur, comme vous pouvez l’observer sur ce portrait de Louis le XVIème.

Et pour prolonger un peu cette plongée picturale et historique dans les épaules plongeantes, observons ces tableaux de Thomas Gainsborough. Oh merveilles !

Observons aussi cet habit passé en vente aux enchères. Splendeur du montage à épaules emboitées, étroites et rondes :

J’ai eu la chance il y a quelques années de voir un habit qu’un client m’avait demandé de restaurer, d’époque Charles X. L’épaule était montée en couture ouverte. Autrement appelée épaule ronde. La laine était tissée très densément à l’époque. Elle était peu élastique. Alors, pour laisser un peu d’aisance au bras, il ne fallait pas trop lisser les lignes. Il fallait ménager un peu d’aisance. C’est ce que l’on voit sur cette redingote de Napoléon exposée à Malmaison. Il y a présence de fronces :

Au XIXème siècle, on n’aimait plus ces fronces. On pensait qu’elles étaient le signe des mauvais tailleurs certainement. C’est pourquoi la cigarette fut inventée. Pour venir, par l’intérieur, pousser l’étoffe et la tendre.

Ces fronces, les tailleurs vont par tous les moyens essayer de les éradiquer au XIXème siècle. Observons ce portrait du Prince Consort du Royaume-Uni, Albert mari de la Reine Victoria. L’épaule est à peine bombée. Et la tête de manche est maintenant un peu plus nette, plus contemporaine.

Nous sommes encore dans une époque qui n’aime pas les fronces en tête de manche. Pour la plupart de mes clients, les dames en particulier qui observent tout, une fronce sur une manche, c’est signe de mauvais montage. Cela ne fut pas toujours le cas. Et puis en Italie, la fronce est même devenue une caractéristique de goût.

Quelle différence maintenant entre une tête de manche ronde, à couture ouverte, modèle ancestral, et une tête de manche dite napolitaine ? On devrait plutôt l’appeler « spalla camicia », car au fond, pourquoi napolitaine ? Les italiens de diverses villes s’enorgueillissent de faire cette épaule, avec ou sans fronce. Comme une chemise donc.

Dans ce montage, la couture de tête de manche n’est plus ouverte. Elle est carrément renversée vers l’épaule, couchée vers l’intérieur. Parceque c’est assez technique et difficile à faire, elle ne se répand pas plus que ça. Il faut trouver des moyens techniques pour faire tenir ce montage en place. Je ne rentrerai pas dans les détails, mais là où l’épaule ronde est maitrisable, l’épaule napolitaine demande un petit savoir faire.

Ensuite, ce montage est permis par la relative finesse des tissus d’aujourd’hui. Allez essayer de coucher un lainage lourd et raide, ce n’est pas facile. Lorsque le tissu est un peu épais comme du Harris Tweed, la couture napolitaine crée de l’épaisseur. Une épaisseur qu’il faut écraser durement pour garder l’épaule bien nette. Cette épaisseur, si on l’inverse pour créer une manche à cigarette, c’est tellement plus logique.

Enfin bref, c’est un peu compliqué comme laïus. Retenons une chose. Historiquement, c’est plutôt l’épaule ronde, à couture ouverte, qui a les faveurs des élégants et des tailleurs. C’est le XIXème siècle, perfectionniste, qui a cherché à donner du galbe et de la netteté aux lignes, par la création de la cigarette, qui elle-même, suivant les époques, a pu être plus ou moins marquée. Enfin, à l’orée du XXIème siècle, ce montage si baroque à fronces, passage obligé d’un habit d’Ancien Régime refait surface. Et plait… La mode, éternel recommencement ?

Voici pour finir un petit comparatif trouvé sur google : épaule à cigarette (bombée), épaule ronde à couture ouverte (plate), épaule napolitaine à couture couchée (en creux). Faite votre choix :

Belle et bonne semaine, Julien Scavini.

Cette semaine, c’était Radu Lupu que j’écoutais, dans le Concerto pour piano no 1 de Brahms…

La tête de manche bombée, à cigarette

Grâce à (ou à cause de) la profusion d’informations disponible principalement sur internet, le passionné se perd parfois un peu. Youtube, instragram, les blogs, les forums, autant de sources, autant d’auteurs, autant de points de vue qui peuvent faire perdre le sens profond d’une information et même la transformer. Pour qui n’est pas très précis et super informé, il est parfois difficile de s’y retrouver dans le monde de l’information sartoriale en particulier. Combien de clients m’ont parlé d’une « émanchure » quand ils faisaient référence à une « emmanchure ».

Le point le plus notable concerne les épaules. S’il est normal que chaque tailleur manuel (dit de grande mesure) ait sa façon de monter une manche, il est anormal d’en tirer une règle ou une conclusion de portée générale. Vous n’imaginez pas les fables que l’on me présente lorsque, lors d’une prise de mesure, je questionne ce point de la veste.

Lorsque certains clients voient la tête de manche légèrement bombée, dit montage avec cigarette, ils reconnaissent cela en me disant, « c’est bien ce montage romain ? » D’autres, dans une confusion absolue croient qu’il s’agit de l’épaule napolitaine. D’autres me demandent si c’est plus italien comme façon de monter les manches. Ou est-ce que c’est français ainsi ? Je fais toujours un peu les yeux ronds.

Et puis il y a le padding. J’ai horreur de ce mot qui a été balancé à tord et à travers sur internet et qui ne veut plus rien dire du tout ! Le padding est une partie du sujet de l’épaule et de la manche, qui ne dissocie pas hélas l’épaulette, l’entoilage et la cigarette. Nous y reviendrons ultérieurement.

Donc, je crois important de repositionner les bases et de donner une (la?) référence. Commençons par les manches, et leur montage.

La seule méthode pour monter une manche, depuis au moins un siècle et demi, c’est le montage bombé avec un petit rembourrage. Ce rembourrage est appelé en France la cigarette. C’est ainsi que font tous les tailleurs, en Angleterre, en France, en Italie ou en Espagne. C’est ainsi que l’on monte une manche. On la coud sur le corps au niveau de l’emmanchure. Et pour que ce montage soit joli et pas gondolé ou froncé, on met un petit peu de feutre et de crin sous forme de la cigarette. Ce petit rembourrage rend la tête de manche net.

Pourquoi fait-on ce petit bombé me direz-vous? Je viens de l’écrire. Pour rendre net le montage de la manche. Mais aussi pour donner un peu d’aisance. Car ce petit bombé, c’est en fait une réserve de tissu pour le cas où vous tendez le bras, où vous bougez. Le bombé donne un peu de « mou ». Toutefois, je tiens à nuancer immédiatement : c’était vrai lorsque les tissus étaient raides et denses. C’est bien moins vrai avec les tissus actuels, forts souples et tendres.

Ensuite, ce montage bombé peut présenter des spécificités locales ou historiques.

L’idée de structurer un peu la tête de manche pour la démarquer un peu de l’épaule apparait probablement vers 1800. C’est la découverte peu à peu du vêtement moderne d’essence britannique. Un vêtement mieux patronner, mieux régler sur le corps, qui suit des règles précises patronage.

La première itération spectaculaire de cette manche qui trouve un peu son autonomie sur le buste apparait juste après la Révolution Française. Un courant de mode spécial dandy dirons-nous. D’une extravagance forte. Ces « incroyables » font rembourrer leurs têtes de manches. Ils se donnent des airs avec leurs cols hauts et leurs manches en gigot. Cette esthétique va fortement influencer la mode masculine, et cela tout au long du XIXème siècle, qui voit des épaules grosses ça et là. Voyez cette gravure. Quelle décadence des épaules !

Toutefois, la norme reste une tête de manche raisonnable. Comme vous pouvez le voir ci-dessous à l’aide de photos de la fin du XIXème siècle. On voit bien ces manches à cigarette. Premier clichés, les frères Caillebotte, avec de jolies épaules tombantes (très peu épaulées) mais une tête de manche gentillement bombée :

On pourrait aussi voir le manteau (ou le paletot ?) d’Eugène Delacroix :

Spécificités historiques donc.

Et locales ensuite. C’est là que la magie contemporaine opère. Où des tailleurs italiens se targuent d’utiliser comme cigarette une feuille de cuir de chèvre, pour faire une tête de manche molle. A Paris, spécificité locale importante, les deux grands tailleurs indépendant de la place, Cifonelli et Camps de Luca forcent un peu cette cigarette, en modifiant le tracé de la tête de manche. Sur cette photo de Lorenzo Cifonelli, on retrouve presque ces épaules des « incroyables ». Est-ce une sorte de tradition française de forcer un peu ce trait ? Voilà une bonne question de thèse de recherche.

Fondamentalement, c’est toujours une épaule cigarette. Mais c’est un savoir poussé à l’extrême, presque une démonstration de « know-how » comme disent les anglais. Voyons par exemple chez Henry Poole à Londres. La cigarette est là. Moins marquée, plus classique :

Et chez Liverano & Liverano ? Voyons sur Simon Crompton. Elle est présente aussi cette petit cigarette :

A la fin de ce court exposé, une chose à retenir, monter une manche avec une petite bosse, c’est normal, c’est ainsi que l’on fait chez les tailleurs. Et ce n’est pas parce que certains blogueurs ont appelé ça « rollino » que ça veut forcément dire que c’est italien… !

La semaine prochaine, on voit ensemble la tête de manche sans cigarette. (Ou presque.)

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

Pour écrire cet article, j’ai écouté de Rimsky Korsakov, son Scheherazade par Leopold Stokowski avec le LSO.

Grain de poudre

Le smoking s’attire toujours les faveurs des élégants. Il y a ceux qui sautent le pas pour le plaisir d’être parfaitement vêtu lors des soirées « black tie ». Et il y a ceux qui à l’occasion de leur mariage veulent une tenue remarquable et qui sort de l’ordinaire.

Les très rigoristes bien sûr vont ergoter sur l’ineptie du smoking porté en journée. Je ne peux pas leur donner tort. En même temps, de nos jours où tout est si moche, un beau smoking s’applaudit toujours. Même le jour. D’autant plus que beaucoup de mariés chez moi optent pour le smoking d’été, à veste écrue. Quelle merveille. L’allure de James Bond quand c’est bien fait.

Le tissu ancestral du smoking est logiquement le tissu de la queue-de-pie, son ancêtre. Pour rappel, la tenue composée de cette veste aux basques longues dans le dos, associée avec une chemise à col cassé, un pantalon du même tissu, un gilet en coton nid d’abeille et un papillon du même coton, cette tenue donc s’appelle un frac.

Pour couper queue-de-pie ou smoking, le tailleur propose à son client un tissu particulier que l’on appelle en France un grain de poudre. Définition :

GRAIN DE POUDRE, locution masculine. Tissu proche d’un granité alterné (natté irrégulier 2 à 1) fabriqué en laine peignée très fine ou en soie, d’aspect sec au grain poudreux.

Pour la faire plus compréhensible, le grain de poudre ne fait pas apparaitre le dessin habituel des twill (ou serge = légère trame diagonale) ou des toiles (légère trame de fils qui s’entrecroise orthogonalement). Le grain de poudre a une surface légèrement piquée, un petit peu comme le tissu qui recouvre des enceintes audio on pourrait dire. Voyez ces diverses images à échelles différentes :

Le grain de poudre, c’est le nom français. Dans les pays de langue anglaise, on dit barathea. Mais en France aussi on peut dire une barathea, ou un barathea. Seulement, quelques drapiers interrogés font une distinction entre grain de poudre et barathea. Pour eux, le grain de poudre c’est le fin du fin, une trame dense et serrée. D’où l’impression de poudre. Alors que le barathea, c’est beaucoup plus grossier. Et de conclure, de toute manière, le grain de poudre ça n’existe plus, y’a plus que du barathea. Cette manche au dessus, c’est du barathea. On le voit sur les boutons. C’est trop granuleux pour être du grain de poudre.

Pour avoir assez souvent observé des habits du siècle précédent, je peux confirmer que les grains de poudre que j’ai vu était d’une densité incroyable. Il faut tirer l’aiguille avec une pince pour arriver à coudre un bouton dedans. (Presque).

Le grain de poudre, ou la barathea, peuvent être noir, ou écru. Ou bleu. Ou rouge même, pour des uniformes de la garde royale anglaise. Bref, comme on veut.

Mais ce n’est pas non plus obligé. Un autre tissu adapté à un smoking, surtout un smoking d’été est la toile. Qui lorsqu’elle est un peu grosse, disons composée de fils un peu épais, peut prendre le nom d’hopsack. Souvent, ces toiles ou hopsack ne sont pas 100% laine, mais laine et mohair. Le mohair apportant un brillant et une raideur bienvenus. Cette toile un peu forte type hopsack, elle est en photo ci-dessous :

Et puis il y a aussi la faille. Ahaha voilà une armure rare. La faille, définition :

FAILLE, nom féminin. Tissu, toile de soie ou de fibre artificielle, moins brillante que le taffetas, à grains très marqués. Des côtes transversales se dessinent à la surface du tissu. Elles résultent de l’utilisation de filés de soie organsins en chaîne et de gros fils de soie ou de coton glacé en trame, ou encore de l’introduction simultanée de plusieurs duites dans le même pas. Le tombé de la faille est raide mais élégant. Autrefois, la chaine était en soie cuite.

Voilà pour cette définition qui est un bonheur de langue française, mais bien difficile à saisir. Ce que l’on peut rajouter est que la faille se fait aussi en laine. Et qu’une faille de laine peut très bien être utilisée pour couper un smoking. Il aura une tendance entre mat et brillant. C’est difficile à décrire, mais c’est très beau. La faille, c’est plus brillant qu’un twill tout bête. Mais moins brillant que du satin, comme le montre peu clairement la photo ci-dessous :

D’ailleurs, en parlant de cela, évoquons les revers du smoking noir. Le tissu qui les recouvre n’est pas du satin comme les clients me disent souvent. Mais de la faille justement. Faille de soie lorsque l’on a (énormément) d’argent, faille en matière artificielle dans tous les autres cas. La faille est un tissu luisant, mais pas brillant. Elle fait un contraste très subtil avec le tissu du corps, sans pour autant être brillante. En fait, la différence entre le lainage du corps et la matière du revers doit à peine s’apercevoir. C’est justement là que l’on remarque un smoking acheté chez Tati. Ses revers sont brillants, en satin (ou taffetas). Erreur, les revers brillants, c’est pour les vestes de fumoir en velours. Que les anglais appellent « smoking jacket ». Mince, on va se perdre… !

Enfin dernière option, des revers recouverts en cannelé, aussi appelé ottoman, aussi appelé reps suivant les matières. L’ottoman c’est en laine ou en coton ou en matière artificielle, le reps, c’est en soie. Ces cannelés sont striés horizontalement, pas verticalement. Du plus bel effet :

Voilà de quoi alimenter les débats sartoriaux les plus érudits! Ou simplement enrichir son vocabulaire de mots nouveaux. Belle et bonne semaine, Julien Scavini

Une devinette doublée d’une drôlerie [réponse]

Au fil d’heures de ratissage des bases de données de wikimedia commons, je trouve et j’enregistre moult images. Dont celle-ci, Churchill pendant la guerre. Je ne crois pas trop me tromper en disant que les trois armes y sont réunies. Croisé de Marine à 4 rangs de boutons et teinte profondément navy à droite. Veston de l’Air à gauche en teinte logiquement… air force blue… ou RAF blue, (en prononçant longtemps le Raaaffff) et teinte terreuse pour la Terre. C’est si élégant.

En plus, il y a dans cette photo une drôlerie je pense. Une invention. Je vous laisse observer cette photo et mettre en commentaire quelle peut bien être cette drôlerie. Et demain ou après-demain, je donne la réponse 🙂

A demain, et bon début de semaine, Julien Scavini

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Et en effet, vous étiez nombreux à l’avoir vu… la fermeture à glissière, autrement appelée fermeture éclair, autrement appelée zip… sur les richelieus noirs de Winston Churchill! Plus simple que les lacets. Plus simple que la fermeture à boucle. Et avant le scratch. Quelle idée ergonomique. Jamais vu cela ailleurs ! On osera pas poser la question du bon goût, Churchill par ses origines et ce qu’il fit de sa vie avait tous les droits en la matière !

Je ne l’avais pas fait remarquer hier de peur de mettre la puce à l’oreille, mais l’accord entre le cuir des souliers et des uniformes est implacable. Souliers noirs pour l’Air Force et la Royal Navy, et encore mieux, des richelieus! Souliers marron pour l’Armée de Terre, et encore mieux, un derby. Voilà un bel exemple de dignité vestimentaire.

Quant à la pochette sur le croisé militaire, quelle merveille. J’espère que ce petit exercice d’observation vous fut d’un agrément des plus plaisants!

A bientôt

Les différents velours et leur fabrication

Il existe trois types de velours :

  • le velours lisse, où la surface douce et duveteuse est unie et continue. On appelle ce velours chez les tailleurs de la palatine. Et chez les anglais, on dit « velvet ».  Ce velours est idéal pour couper des habits du soir, des vêtements formels. Et habiller des fauteuils ou des coussins.
  • Le velours à côtes, où la surface douce et duveteuse est discontinue, seulement présente le long de lignes, les côtes, de largeur et de densité variables. Chez les anglais, on dit « corduroy » quand il est gros, « needle cord » quand il est petit. Les côtes se comptent par pouce. Un gros velours, c’est 8 côtes par pouces. Un velours fin, c’est 16 côtes par pouces, presque du mille-raies. Ce velours est idéal pour couper de robustes habits d’esprit campagnard.
  • Le velours façonné, mélange des deux précédents, où des dessins et arabesques sont créés par des surfaces douces et duveteuses, en relief, s’opposant à la trame de fond. En ameublement, je crois que l’on parle de velours de Gênes ou de velours Damassé.

Tous ces velours présentent des fils dressés et accrochés dans une trame de fond. Ce sont des fils dressés comme du gazon sur de la terre qui donnent la douceur et l’aspect brillant et luisant au velours.

C’est probablement le tissu le plus onéreux qu’il était possible de trouver avant la révolution industrielle. Car en plus d’une trame de fond lisse, il faut une énorme quantité de fils pour créer toute cette surface poilue. Et le fil a toujours été fastidieux à obtenir. C’est le plus long dans l’élaboration d’un tissu.

Il est bon ici de faire une remarque. Le velours est donc une manière de tisser. Qui ne préfigure en rien la matière utilisée. Pour faire du velours, on peut utiliser :

  • de la soie. La matière la plus ancienne, et la plus onéreuse, encore aujourd’hui. Le velours de soie, c’est la Rolls des tissus, impraticable ou presque pour un tailleur, apprécié pour habiller fauteuils et intérieurs de châteaux.
  • du mohair, solide et endurant. Les bancs de l’Assemblée Nationale sont en velours de mohair. Une composition exclusive de l’ameublement de luxe. 
  • du coton. C’est le plus simple de nos jours.
  • du polyester ou de la viscose. Et plein d’autres merveilles de la chimie moderne qu’il serait préférable d’oublier.
  • des mélanges. Par exemple, pour un beau velours d’habillement à côtes, mélanger coton et laine, ou coton et cachemire est un plaisir pour le porteur. Une touche d’élasthanne est aussi possible. Chez Dormeuil, j’avais le souvenir d’un velours palatine de coton et soie, une beauté.
  • de la laine. Je n’en ai jamais vu. Mais je sais que cela existe.

La création du velours lisse et du velours côtelé est une merveille d’ingéniosité. Pour faire du velours, il faut déjà créer un tissu composant le fond du velours. Ou plutôt, il faut créer deux tissus, car ce métier à tisser spécial va créer deux velours en même temps. Ces deux tissus sont fabriqués dans le métier, avec quelques millimètres de séparations. Il y a de l’air entre ces deux tissus. Chaque tissu haut et bas possède sa chaine et sa trame. En même temps, une troisième chaine (c’est à dire les fils dans les longueur) est insérée, avec détente, reliant les deux couches. Des milliers de fils, pour relier ces deux tissus, comme pour les coller. Comme un gros sandwich, lisse au dessus, lisse en dessous, et plein de milliers de fils (perpendiculaires) au milieu, comme une éponge.

En sortie de métier, une imposante lame de rasoir attend. Cette lame est située pile entre les deux tissus initiaux. Se faisant, en avançant, le rasoir coupe les milliers de fils constituant le milieu du sandwich. Il en résulte quoi ? Deux tissus de nouveau séparés, mais présentant maintenant des fils coupés et dressés, les scories de la troisième chaine. Malin n’est-ce pas ! Un bon schéma :

Légende : les tissus de fond sont composées chacune d’une trame (en orange) ainsi que d’une chaine qui zigzag entre la trame (rouge et violet). Il y a donc deux trames et deux chaines. Puis une troisième chaine est insérée (en bleu canard) qui relie et fusionne les deux étoffes. A la fin, une lame (en grise) coupe cette troisième trame, dont les bouts deviennent des poils dressés.

Précisons que les tissus de fond ne sont pas obligées d’avoir la même composition que les fibres « poilues » du velours. Généralement en habillement, c’est le cas, sauf l’élasthanne qui n’est présente par exemple quand dans les trames et non dans les « poils ». En ameublement, la trame peut être différente pour soucis d’économie, le beau du velours étant le « poil » et non le fond.

Lors du processus de fabrication de ce velours, une certaine orientation des « poils » apparait. Un velours, lorsque vous le caressez, a toujours un sens. Dans le bon sens, il est doux. A contre-sens, ou devrais-je dire à rebrousse-poil, il est plus rugueux.

Mais il y a la douceur. Et il y a la prise de la lumière. Deux choses différentes.

Car à contrario de la douceur, un velours prend mieux la lumière à rebrousse-poil. Sa couleur est plus profonde, plus vibrante, en particulier pour le velours palatine. Dans le bon sens, le même velours sera terne, presque blanchi.

Lorsqu’un tailleur coupe un vêtement en velours, il doit donc s’interroger sur le sens de la coupe. Coupe-t-il la veste dans le sens du poil pour la douceur ? Ou la coupe-t-il à contre sens, pour l’éclat de la couleur ?

Pour ma part, j’ai le plus souvent fait couper à rebrousse-poil les vestes en palatine, pour une plus grande expressivité de la teinte. Et j’alterne pour les pantalons, les côtes ayant un peu moins ce problème.

Cela dit, tous les tailleurs ne sont pas d’accord. « Un velours coupé à contre-sens s’abime plus » m’avait dit Monsieur Guilson. Pourtant, un vêtement du soir n’est pas si utilisé que cela. Et les grandes maisons italiennes, et Ralph Lauren, coupent à contre-sens ai-je souvent remarqué. Donc…

C’est un petit débat de tailleur, je le concède.

Belle et bonne semaine. Julien Scavini