Le pantalon gris : autant qu’un évêque peut en bénir

Je ne vous apprendrais rien : le pantalon gris est le grand médiateur du vestiaire masculin. Il réconcilie vestes, chemises, pullovers, et donne à votre silhouette ce supplément de “je n’y ai pas pensé” qui assez souvent, est vrai. C’est le compagnon naturel de toutes les vestes dépareillées, le complément le plus urbain du tweed comme du blazer, et l’alpha et l’oméga d’une garde-robe bien élevée.

Et oui, OUI, vous pouvez avoir beaucoup de pantalons gris. Non seulement vous le pouvez, mais dans une penderie “casual chic” et dans un environnement de travail qui exige peu (ou plus du tout) le costume complet, c’est même une stratégie intelligente. Et comme je le dis en titre : vous pouvez en avoir autant qu’un évêque peut en bénir !

Le gris est la base de la tenue “sport” moderne. Dans l’ancien monde, celui où l’on distinguait les personnes à leur chapeau et où l’on pouvait encore se faire servir un cherry avant le déjeuner, le pantalon de tenue n’était pas toujours uni. Les rayures, le coutil, le pied-de-poule, les petits carreaux faisaient le travail. Puis le XXᵉ siècle a rangé les choses dans des tiroirs : d’un côté le costume formel, de l’autre la tenue plus libre, sport, assemblée selon l’humeur du matin. Et dans ce deuxième tiroir, le pantalon gris a fini par tenir le rôle principal : celui du dénominateur commun.

Il faut dire qu’il a une vertu rare : il est présent, mais jamais envahissant. Il ne fait pas la tenue à lui seul, il la structure. Il laisse la veste parler, il encadre le haut sans rivaliser, et il donne à votre silhouette une base stable. En clair : c’est un pantalon qui ne s’épuise pas.

Ce qui nous amène à l’idée du jour : en avoir trop n’est pas grave.

La première raison est d’une évidence presque météorologique : il y a quatre saisons. Même si certains hivers parisiens ressemblent à un mois de novembre prolongé, votre confort – et votre allure – demandent des étoffes différentes.

  • Automne / hiver : la flanelle s’impose comme un classique inévitable. Elle a ce tombé un peu moelleux, cet aspect mat, cette noblesse tranquille. L’image mentale est immédiate : Fred Astaire, pantalon gris et nonchalance parfaitement réglée. On a longtemps subi des flanelles rêches ; les drapiers italiens ont largement adouci tout ça, au point que certains tissus se portent comme un plaid chic.
    Ajoutez à cela le whipcord – plus nerveux, plus robuste, presque un pantalon “de service” – et vous avez votre duo hivernal.
  • Printemps / été : même esprit, autre poids. Une laine plus fine, un sergé léger, voire une toile de laine qui laisse passer l’air. On garde la ligne et la couleur, on change la sensation. Le coton, lui, aime peu le gris : il prend mal la teinture et finit souvent par avoir l’air triste, poussiéreux, comme un t-shirt lavé de trop.
    Donc, si vous voulez du gris estival, cherchez-le plutôt côté laine légère.

Résultat : deux gris d’hiver + deux gris d’été… et vous êtes déjà à quatre sans même forcer le trait.

Deuxième raison : le gris n’est pas une couleur, c’est une famille. Entre le charbon foncé et le gris très clair, vous avez tout un spectre de possibilités, chacune avec ses contraintes et ses avantages.

  • Le gris moyen / gris souris : l’incontournable, le plus facile, le plus utile. Il va avec tout. C’est celui que vous enfilez quand vous voulez vous habiller vite et bien.
  • L’anthracite : plus discret, plus “sérieux”. Très aimé des messieurs qui n’ont plus rien à prouver, et de ceux qui veulent un pantalon qui fait un peu plus “bureau” sans être un pantalon de costume.
  • Le gris clair : superbe, mais plus exigeant. Il met en lumière vos chaussures, votre ceinture, le bas de votre veste. Il rend tout plus visible, donc il rend tout plus important. Les jeunes l’adorent parce qu’il “claque”, il faut simplement accepter de jouer le jeu des accords.
  • Les contemporains : le gris bleuté (un rien acier), le gris “greige” (cette zone floue entre gris et beige que les Italiens affectionnent, parce qu’elle a l’air chère même quand elle ne l’est pas et qu’ils appellent poétiquement : gris sale). Avec ces nuances-là, vous sortez du registre “uniforme” sans cesser d’être classique.

Et là encore : si vous avez un anthracite, un gris souris, un gris clair, un gris bleuté, vous n’êtes pas collectionneur : vous êtes cohérent.

La grande force du pantalon gris est qu’il simplifie tout le reste. L’intérêt le plus délicieux du pantalon gris, c’est qu’il vous autorise à être paresseux. Et une garde-robe réussie, c’est souvent ça : une élégance qui permet la facilité.

Avec une rotation de pantalons gris, vous pouvez vivre sur un petit nombre de formules qui marchent toujours :

  • chemise + pull-over (col qui dépasse, ou pas)
  • polo en maille + blouson léger
  • col roulé + veste texturée
  • cardigan + chemise oxford
  • gros pull + manteau simple

Et côté vestes, le gris est un partenaire idéal parce qu’il accepte presque tout : bleu marine, tweed marron, vert sombre, beige, camel, bordeaux profond, même beaucoup de motifs. C’est le pantalon qui dit oui avant même d’avoir entendu la question.

On pourrait même en faire un chapitre entier : “Le pantalon gris, dénominateur commun de toutes les vestes”. Parce qu’au fond, c’est ça son pouvoir : il crée de l’harmonie sans effort.

Le noir ? Trop tranchant, parfois trop “serveur”. Le beige ? Il appelle un certain registre, une certaine saison, une certaine décontraction. Le bleu ? Il veut de la cohérence et finit par faire “ensemble” malgré lui. Le gris, lui, reste neutre, mais vivant. Urbain, mais pas froid. Classe, mais pas guindé.

Admettons que vous ayez fait ce que tout homme sensé finit par faire : vous avez accumulé cinq ou six pantalons gris. Félicitations, vous venez de vous construire une base très solide. La question suivante devient presque comique : que vous faut-il en plus ? La réponse : pas grand-chose, et c’est précisément ça qui est agréable.

Vous pouvez vous offrir, comme des épices, quelques pantalons de contraste :

  • un whipcord couleur ficelle / mastic : parfait avec des vestes plus rustiques, un air de campagne sans tomber dans le déguisement,
  • un velours noisette ou marron : le pantalon qui accompagne naturellement un Barbour, des brogues, un gros pull, et un dimanche qui commence tard,
  • un chino beige : l’outil du “casual-smart” de week-end, propre, simple, efficace,
  • un chino marine : plus facile qu’on ne le croit, tant qu’on évite la veste trop proche en nuance (sinon, effet costume désastreux).

Et voilà. Le reste, vous l’avez déjà : une garde-robe qui respire, avec plein de gris, quelques autres pantalons choisis, et une infinité de combinaisons possibles sans avoir besoin de vingt vestes ni de douze paires de chaussures.

Conclusion : bénissez les gris, et vivez tranquille. Le pantalon gris n’est pas un achat excitant. C’est exactement pour ça qu’il est génial. Il n’est pas là pour briller ; il est là pour vous rendre la vie plus simple et vos tenues plus justes. Il vous évite les questions inutiles le matin, il vous permet de varier sans vous disperser, et il crée ce fond élégant sur lequel tout le reste prend du relief.

Alors oui : accumulez-les. En flanelle, en sergé, en whipcord, en toile. Du charbon au gris perle, du souris au greige italien. Avoir trop de pantalons gris, c’est comme avoir trop de chemises blanches : ce n’est pas un problème, c’est une méthode. Et si quelqu’un vous le reproche… dites-lui simplement que l’évêque a parlé.

Belle semaine, Julien Scavini

Le manteau raglan

Le manteau raglan n’a jamais été aussi présent qu’aujourd’hui. On le voit partout, décliné sous toutes les formes : en drap italien doux et épuré, en tweed anglais rustique ; en laine bouillie minimaliste ou en flanelle luxueuse. Des maisons les plus établies aux jeunes créateurs, tout le monde s’y met. Il faut dire que son esthétique légèrement rétro agit comme une véritable madeleine de Proust. Le raglan évoque immédiatement les années 1950, un monde plus calme, plus classique, presque rassurant – un monde qui fait un peu de résistance face aux doudounes techniques et aux parkas synthétiques.

Mais au-delà de ce charme suranné, le manteau raglan a surtout une qualité immense : il est facile.
À la différence d’un chesterfield rigide ou d’un manteau croisé très structuré, le raglan est une pièce passe-partout. Simple, discrète, confortable. Il s’enfile sans réfléchir, aussi bien sur un gros pull que sur une veste, sans jamais faire d’histoires. Il ne cherche pas à se faire remarquer : il accompagne.

Techniquement, la particularité du raglan tient à sa manche. Dans une construction classique, dite “manche montée”, la couture fait le tour de l’emmanchure et vient s’asseoir en bout d’épaule. Le montage exige précision, gestion d’embus, savoir-faire. C’est tout l’art du tailleur.

Le raglan, lui, adopte un principe totalement différent : la manche ne démarre pas à l’épaule mais remonte jusqu’à l’encolure, dessinant une grande ligne oblique du col à l’aisselle. L’épaule disparaît visuellement au profit d’une continuité douce entre le buste et le bras.

La méthode de coupe Ladevèze-Darroux des années 1930 en donnait une définition très parlante : « Le Raglan est un pardessus ample, dont la manche d’une forme toute spéciale abandonne les errements classiques d’un montage autour de l’ouverture de l’emmanchure pour se prolonger plus ou moins gracieusement, en formant la pointe, jusque sous le col. »

Ce principe apparemment simple a pourtant demandé, à ses débuts, bien des ajustements : « Au début de sa dernière apparition, les tailleurs durent se livrer à de nombreux tâtonnements avant d’arriver à obtenir une manche idéale, aussi en voit-on aujourd’hui de toutes sortes, manches sans suçons, manches avec suçon, s’arrêtant à la pointe d’épaule, et enfin, manches avec couture au milieu du dessus. Les premières manches offraient de très grosses difficultés pour leur montage à cause de l’embus excessif que l’on était obligé de disposer sur une distance très limitée. »

Le raglan n’est donc pas né parfait. Il a fallu affiner les tracés, inventer des variantes, modifier les coutures, avant d’arriver à la forme harmonieuse que nous connaissons aujourd’hui. Le raglan porte d’ailleurs en lui toute une histoire. Toujours selon la méthode Ladevèze-Darroux : « Parmi le monde des tailleurs, beaucoup croient encore que le Raglan est un pardessus d’invention récente… Il n’en est rien cependant. Le Raglan se trouve dans la collection de nos gravures de mode ; il a paru voilà près d’un demi-siècle… »

Le livre rappelle que son nom viendrait de Lord Raglan, général anglais de la guerre de Crimée, dont le manteau particulier aurait inspiré la mode de l’époque : « On le nomma “Raglan”, en souvenir de lord Raglan, commandant en chef du corps expéditionnaire anglais. » Mais les auteurs vont même plus loin : « Des recherches très minutieuses… il résulterait que ce Raglan ne serait autre que la copie d’une forme bien autrement ancienne et essentiellement française du nom de “Talma”, portée vers 1820. » Autrement dit : rien de neuf sous le soleil de la mode masculine. Comme souvent, ce que l’on croit moderne n’est que la résurrection élégante d’une forme ancienne.

Mais il est intéressant de remarquer cette phrase : « La jeunesse professionnelle, surtout, a montré, pour ce vêtement soi-disant nouveau, une admiration exagérée et hors de proportion ; elle s’est enthousiasmée… » Amusant fait. Il y a un siècle presque, déjà le manteau raglan était à la mode. Il était vu comme nouveau. Il est maintenant vu comme ancien et recherché pour cela !

Si le raglan a demandé beaucoup de mises au point à ses débuts, il est devenu aujourd’hui une pièce relativement simple à fabriquer. Et c’est là l’un de ses grands atouts contemporains. Contrairement à un manteau tailleur classique, avec manche montée, tête de manche « embusée », épaule structurée, entoilages complexes, le raglan évite une grande partie de ces difficultés techniques. La couture diagonale répartit les tensions, supprime la délicate gestion de la tête de manche et simplifie considérablement l’assemblage. Résultat : on peut obtenir un manteau à l’allure très sartoriale… sans avoir besoin d’un atelier de tailleur hautement spécialisé.

Inutile donc de chercher un façonnier rompu aux secrets du bespoke pour coudre un raglan correct. Un bon atelier de confection généraliste peut parfaitement s’en sortir. C’est même une des raisons principales de sa diffusion massive aujourd’hui : le raglan donne beaucoup d’allure pour relativement peu de complexité.

Le principe du raglan ne se limite d’ailleurs pas aux pardessus. On le retrouve dans une foule de vêtements : pulls, cardigans, sweats, blousons (ci-dessous un bomber varsity), imperméables. Partout où l’on cherche du confort et de la souplesse, le raglan excelle. Il libère l’épaule, facilite le mouvement, accompagne naturellement le corps.

En revanche, il existe un domaine où il fonctionne très mal : la veste. Paradoxalement, alors même que la manche raglan est proche du corps, elle donne visuellement une carrure plus large, plus ronde, plus diffuse. Or une veste exige l’exact inverse : une épaule nette, définie, une taille marquée, une structure. Associer une épaule raglan à une veste cintrée produit presque toujours un résultat étrange : trop mou en haut, trop serré en bas. Le raglan a besoin d’ampleur, de fluidité, d’une forme vague et confortable. Il est fait pour le manteau, pas pour le tailoring strict.

Si l’on regarde la production actuelle, on remarque que le manteau raglan contemporain adopte presque toujours la même silhouette : une forme légèrement en poire, ample aux hanches, avec un grand col rond enveloppant. Ce col, que l’on appelle parfois “col capote”ou “col chevalière” dans les anciens livres de coupe, ou même “col Claudine” côté féminin, fait tout le tour du cou et peut se porter relevé pour se protéger du vent. C’est devenu le visage quasi officiel du raglan moderne.

Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. Dans les années 1950 – et même jusque dans les années 1980 – le raglan savait aussi s’associer à des constructions beaucoup plus classiques : revers à cran, revers pointus, même boutonnage croisé. Le trench-coat, par exemple, se réalise encore fréquemment avec des épaules raglan. Il y a donc tout un vocabulaire raglan un peu oublié, que la mode actuelle pourrait redécouvrir : raglans croisés, à grands revers plus structurés. J’ai d’ailleurs mis deux illustrations au dessus de cela. J’en rajoute une dernière ci-dessous, d’une silhouette que je trouve très française sans en avoir la certitude. N’est pas sublime ?

Le succès actuel du manteau raglan n’a finalement rien d’étonnant. Il combine tout ce que notre époque recherche : du confort, de la simplicité, une élégance sans effort, et une pointe de nostalgie rassurante. Il traverse les modes précisément parce qu’il n’en fait pas trop. Le raglan n’est pas un manteau spectaculaire. Il n’est pas démonstratif. Mais il a cette qualité rare : on le porte facilement, longtemps, sans jamais s’en lasser. Et au fond, dans un vestiaire masculin de plus en plus saturé d’effets et de performances techniques, c’est peut-être sa plus grande force.

Je vous souhaite une excellente semaine. Et je file regarder Twin Peaks sur Arte !

Julien Scavini

La veste grise

À côté des costumes, j’ai aussi le plaisir de réaliser des vestes seules — ces fameuses vestes dépareillées. Elles ne représentent qu’une petite part de mon activité, et pour une bonne raison : la veste seule effraie. Elle se tient à mi-chemin entre le costume (où tout est décidé d’avance) et le vêtement décontracté (où tout semble permis). Elle demande donc plus de réflexion, plus d’assurance, et un sens du style plus affirmé. Souvent, la commande commence par la même phrase, dite avec une certaine prudence :

« J’ai des pantalons bleus, noirs, gris… des jeans, beaucoup. J’aimerais une veste qui aille avec tout. »

Et c’est là que le mot tombe, comme une évidence pour le client, et comme un petit vertige pour le tailleur :

« Je voudrais une veste grise. »

Voici donc, pour le tailleur, une sorte de cauchemar amusé. La veste grise : ni costume, ni blazer, ni veste de campagne. Une idée à la fois simple et impossible. Car le canon classique ne la connaît pas. Le blazer est bleu, de mille bleus selon les saisons : marine ou nuit, roi, acier ; en laine fine, en flanelle, en peigné, etc… La veste de campagne, elle, vit dans les verts, les bruns, les tweeds. Des nuances de feuille morte et de lande. Pour le soir, on s’aventure vers les lie-de-vin, les violets, les verts wagon-lit ; et pour les cocktails, on ose les teintes poudrées : rose saumon, lilas, vert sauge.

« Gris. »

Gris ! Quelle idée.

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En amont de cet article, je m’étais amusé à réfléchir au sujet avec mes collaborateurs. Veste grise, soit. Essayons d’être aidants. Les échantillons représentés sont issus des collections de Drapers sauf le tweed à chevrons.

La veste grise d’été, par exemple : pourquoi ne pas la couper dans un beau natté gris clair, presque nacré ? Ce tissage aéré, légèrement chiné, confère à la veste une vraie personnalité tout en la gardant fraîche. Le gris clair, dans ce registre, devient lumineux, avec des reflets d’acier ou de perle selon la lumière.

On pourra l’associer à un pantalon de laine froide gris moyen, pour un ton sur ton raffiné. C’est au fond très facile. Peut-être un pantalon de pieds-de-poule noir et blanc, motif classique des anglais. Ou bien oser le pantalon blanc, pour une harmonie exquise de fraîcheur — un accord d’été, discret et éclatant à la fois.

Mais attention : ce gris clair d’été, c’est une veste de connaisseur. Ce n’est pas une veste de tous les jours, mais une veste recherchée, presque fragile. Elle demande un certain climat, un certain esprit, et un soin particulier dans les associations. (Liasse Montercarlo vs liasse Supersonic)

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Pour l’hiver, la question se pose autrement. La lumière baisse, les textures se densifient, et la veste grise devient une histoire de relief.

Le premier réflexe, presque instinctif, c’est le tweed gris à gros chevrons. Incontournable.
J’en termine justement une pour moi, en ce moment. Une veste archi-classique, comme en portaient les grands acteurs d’Hollywood dans les années 50 — sobre, virile, sans apprêt. Du tweed, dans un monochrome de noir et blanc, à la fois neutre et graphique. Elle se marie sans effort avec un pantalon de flanelle ou de cavalry twill foncé, ou avec un velours noir : trois compagnons naturels dont deux si disponibles dans un penderie bien conçue. Une veste basique, oui, mais au sens noble du terme : l’Angleterre tranquille, celle de la lande et des bibliothèques. Celle que Floc’h dessinait souvent, d’un trait gras de ligne claire, sur un héros élégant et flegmatique. (Liasse Lovat Tweeds vs liasse Drapers Covercoat)

Autre option : un drap de laine à l’armure twill, au dessin bien marqué. Il apporte une touche à la fois sportive et raffinée, presque italienne dans son esprit. Avec les mêmes pantalons, le résultat sera impeccable. Et pourquoi pas, pour un contraste moderne, un chino de coton bleu marine, un peu peau de pêche ? Ce sera très beau : une alliance discrète entre la rigueur du gris et la douceur du bleu. (Liasses Opalis vs Cotton Club)

Enfin, pour ceux qui veulent le sommet du confort, la version en cachemire peigné. Son léger duvet, orienté par le métier à tisser, capte la lumière comme un velours. Le cachemire impose sa douceur, sa texture onctueuse. C’est la veste de plaisir, à porter sans cravate, sur un jean noir. Les contraires qui s’attirent : le chic et l’ordinaire, le soyeux et le brut. Un équilibre parfait, presque philosophique. (Liasses pure cashmere vs Cotton Club)

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Vous voyez, je réussis tout de même à trouver quelques réponses. Elles ne sont pas nombreuses toutefois. Mes réponses révèlent quoi. Que le gris est une couleur trompeuse. On croit qu’elle va avec tout, qu’elle s’efface, qu’elle est la solution universelle pour celui qui ne veut pas choisir. C’est faux. Le gris n’est pas neutre : il reflète ce qu’on met autour de lui. Trop clair, il devient fragile, presque précieux — il exige des couleurs propres, de la lumière, des textures mates. Trop foncé, il se durcit, perd son élégance et bascule vite dans le terne. Entre les deux, le gris moyen, prétendument polyvalent, se révèle souvent le plus ingrat : s’il n’est pas soutenu par une belle matière, il devient administratif.

Le gris, c’est une question d’équilibre et de contexte. Il ne vit que par contraste. À côté d’un bleu, il se fait froid ; près d’un brun, il se réchauffe ; au contact du blanc, il prend des reflets d’argent ; face au noir, il est éclatant. Il n’a pas de couleur propre — il emprunte l’âme de celle des autres.

Et c’est peut-être ce qui le rend si fascinant : le gris ne décide pas, il suggère. C’est la couleur de la nuance, du compromis élégant. Mais c’est aussi celle de la prudence, voire de la timidité vestimentaire.
Pour qu’il soit beau, il faut oser le réveiller : par la texture, le contraste, ou par une touche d’éclat — un mouchoir coloré, une chemise à rayures, un col qui tranche.

Le gris est donc difficile à équilibrer parce qu’il n’impose rien. Il faut le servir, le comprendre, l’interpréter. C’est une couleur de tailleur, pas de couturier : elle se travaille, elle se dose, elle s’ajuste. Et quand elle est juste, elle ne fait pas d’effet — elle fait impression.

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Au fond, le sujet avec la veste grise n’est pas tant celui des accords. On finit toujours par en trouver de beaux : des résonances justes, des harmonies inattendues, des manières de donner au gris un caractère.
Mais ce qui fait la réussite d’une veste grise, ce n’est pas seulement ce qu’on met autour — c’est la performance du gris lui-même, sa profondeur, sa lumière propre.

Je n’ai pas proposé de flanelle grise, pourtant elle semble cocher toutes les cases de ce théorème.
Le problème, c’est que la veste de flanelle grise ressemble trop à une veste de costume. Et lorsqu’un tailleur cherche la bonne veste sport, il fait tout pour s’en éloigner. Une veste seule doit avoir une vraie personnalité, ne pas donner l’impression d’être le vestige d’un ancien complet.

Les quatre tissus présentés ci-dessous possèdent cette qualité : ils ont du relief, de la texture, une matière vivante. Ici, la couleur s’efface devant la texture. C’est le tissu qui parle, pas le pigment.

Mais la vraie difficulté, c’est que bien souvent, les clients qui demandent une veste grise cherchent en réalité une veste quatre saisons. Ils rêvent d’un tissu lisse, polyvalent, sans aspérités. Et c’est là que tout se joue : car ce tissu sans expressivité, censé aller avec tout, finit par évoquer l’uniforme, le bureau, l’administratif. Le contraire du style, en somme.

La veste grise reste une pièce à part. Très élégante dans sa sobriété, parfaitement urbaine, elle ne supporte ni la mollesse ni la facilité. Elle ne cherche pas à briller, elle murmure. Elle demande un peu de talent, un peu d’instinct — celui de savoir jouer avec les nuances, les contrastes, les textures. Mais son murmure est d’autant plus beau qu’il est rare : elle demande du goût, du doigté, un sens du ton juste. C’est l’inverse du préambule posé au départ : on la croit simple, elle se révèle exigeante.
Mal comprise, elle éteint le porteur ; bien choisie, elle l’éclaire. Mal maîtrisée, elle devient fade, bureaucratique ; bien pensée, elle incarne la mesure, le chic sans éclat — ce raffinement suprême qui ne s’annonce pas. Qui l’eut cru !

Belle semaine, Julien Scavini

Musique du soir : Musiques de films de Ryuichi Sakamoto. Les enfants sont en vacance, je peux mettre du son ! Enfin.

Un renouveau du costume? Vraiment?

J’admire sincèrement les magazines spécialisés comme GQ, Monsieur, Dandy et d’autres moins spécialisés au détour d’articles sur le sujet, capables de s’extasier sur ce qu’ils appellent « le grand retour du costume ». Ils célèbrent une prétendue effervescence, une renaissance sartoriale, un nouvel âge d’or du tailoring. Une telle méthode Coué force presque le respect. Car non, je ne crois pas, moi, que le costume soit sauvé. Ni même qu’il soit plus présent qu’hier.

Évidemment, c’est une constatation un peu amère pour un tailleur – et je le dis avec un pincement au cœur. J’aimerais croire à cette résurrection. Mais je ne vois pas la foule des vestons revenir dans la rue. Et c’est d’autant plus cruel que, chaque semaine au Figaro, ma tâche consiste précisément à écrire sur les usages et les coutumes du costume : comment choisir sa cravate, pourquoi préférer les pinces à un pantalon plat, quelle est la raison d’être des revers en bas du pantalon, ou encore l’art discret de la pochette.

Alors, parfois, au milieu d’une chronique sur le bon pli du pantalon, une question me traverse : à quoi bon ? Qui s’intéresse encore à cela ? Lorsque l’on « traîne » — pardonnez-moi l’expression — dans notre milieu sartorial, ce ne sont pas des lunettes que l’on porte, mais des prismes. Des prismes qui déforment tout. À force de regarder Hugo Jacomet ou Simon Crompton, de surveiller l’Instagram de Cifonelli ou Rubinacci, d’écouter des podcasts ou des youtubeurs plus ou moins en vue, on finit par vivre dans un monde parallèle. Surtout que plus ils sont jeunes, plus ils sont péremptoires. L’étais-je aussi? Diantre.

Un monde où l’on croit encore que l’élégance règne, que le costume a droit de cité, que les hommes s’habillent pour le plaisir. C’est peut-être cela, au fond, l’idée : s’inventer un univers plus élégant, plus chic, moins basique, moins vulgaire. Se mettre en marge pour, comme disait Saint Laurent, vivre en beauté.

Mais il suffit de lever les yeux pour que le rêve s’effondre. Dans la rue, le costume a déserté. On n’en croise plus guère que dans les mariages ou sur quelques banquiers en sursis. Aux enterrements ? même pas, j’en parle assez ici. Le reste du temps, la norme est ailleurs : baskets, sweat-shirts, pantalons mous. Le confort a gagné la bataille, et l’élégance, elle, s’est réfugiée dans les marges — sur Instagram, dans les ateliers, dans les souvenirs.

Je ne dis pas que c’est mal. Le monde change, les usages aussi. Simplement, il faut avoir l’honnêteté de le reconnaître : le costume n’est plus un habit social, il est devenu un manifeste. Le porter aujourd’hui, c’est déjà faire un pas de côté, affirmer quelque chose. Non pas un pouvoir ou une réussite, mais une idée — celle que s’habiller peut encore être un acte de culture, presque de résistance.

Mon reproche envers les annonciateurs du « grand retour » du costume est là. Ils n’arrivent pas à s’extraire de leur propre environnement mental — un monde où le costume n’est pas seulement une passion, mais surtout un fond de commerce. Leur enthousiasme est sincère, sans doute, mais il repose sur une illusion. Le préambule nécessaire, incontournable même, à toute réflexion sur le sujet devrait être celui-ci : reconnaître la réalité. Et j’aime le faire, avec force.

Non, nous ne sommes plus dans les années 1990, lorsque le commercial de chez Xerox, le chargé de compte du Crédit Lyonnais ou l’inspecteur de la PJ portaient encore un costume. Si, si, au commissariat, ils portaient des costards. Ces trois hommes, aujourd’hui, sont en jean. Peut-être en chino. La légion des hommes en costumes s’est muée en une poignée d’irréductibles, accrochés à une certaine idée de l’ultra-urbanité : grands avocats, cadres de très grands groupes, messieurs âgés.

Une fois ce préambule posé sur l’état réel du costume, il est possible d’observer non pas un sursaut, ni même un retour, mais une permanence. Une ligne de fond, ténue mais stable.

Cette permanence se compose, à vrai dire, de trois types d’hommes. D’abord, ceux que je viens d’évoquer : 1- les représentants d’une certaine élite urbaine, pour qui le costume demeure un signe de position plus qu’un plaisir. 2- Ensuite, les mariés, qui assurent, pour bien des tailleurs, une part essentielle du chiffre d’affaires — j’oserais même dire, leur survie. 3- Enfin, les jeunes néophytes, souvent passionnés, curieux, parfois maladroits, mais animés par un véritable désir de style.

Il faut être clair sur ce deuxième point. Moi-même, comme tant d’autres — parfois à des niveaux bien supérieurs au mien, surtout en province —, nous nous appuyons sur l’abondance des mariés en quête d’un « costard » pour faire tourner nos ateliers. C’est une réalité simple, parfois un peu crue, mais indéniable. Derrière nous, les usines et les ateliers semi-industriels tiennent encore debout grâce à cette demande. Et j’aimerais insister sur ce fait : sans les mariés, l’écosystème industrialo-tailleur s’effondrerait. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle tout cet univers met autant en avant la notion de « cérémonie ». Sans elle, sans ce rite de passage, sans cette journée où l’on consent encore à se vêtir avec soin — malgré ses excès, ses dérives de mauvais goût, ses nœuds papillon en bois et ses thèmes de couleurs —, l’amateur de costume serait bien seul avec ses envies. Car il n’aurait plus beaucoup de choix.

Enfin, arrivons à la troisième catégorie : les jeunes néophytes. Eux n’ont pas connu leurs parents en costume. Nés autour de l’an 2000 — ou plus tard encore —, ils découvrent l’habit ici et là, souvent par curiosité, parfois par fascination. Comme moi il y a quinze ans? Ce qu’ils perçoivent d’abord, ce n’est pas le statut, mais la tenue : la classe de l’objet, sa dignité, ce qui fait propre. Et c’est là leur force. Ces jeunes discernent plus finement qu’on ne le croit, en tout cas bien plus que des quadras. Ils savent faire la différence entre le jean du quotidien, le pantalon un peu habillé et le véritable costume. Les frontières esthétiques, pour eux, sont étonnamment claires.

Ils ne portent pas le costume par devoir, ni par tradition, mais par goût, presque par jeu. En cela, ils sont peut-être les seuls à le considérer encore comme un vêtement de liberté.

Mais est-ce vraiment nouveau, tout cela ? Les magazines peuvent bien s’en émerveiller — et ils ont raison, jusqu’à un certain point —, mais non, ce n’est pas nouveau. À chaque génération, de manière continue, les jeunes redécouvrent le costume, le réinterprètent, se l’approprient à leur manière. Farid Chenoune l’avait déjà montré dans Des Modes et des Hommes. Les jeunes Beatles étaient-ils contraints de porter des costumes, certes revisités par Cardin ? Jacques Dutronc devait-il s’habiller en Renoma ? Non. Ils le désiraient. Et c’est bien cela qui importe.

À chaque époque, on ne constate pas le retour du costume, mais la permanence de l’envie. Une envie qui sommeille, qui ressurgit, qui change de forme, mais ne disparaît jamais tout à fait, c’est en effet ma thèse. Le costume pour ces jeunes, c’est une pièce parmi d’autre dans la garde-robe. C’est une pièce à avoir. Et comme les costumes dans le prêt-à-porter sont de moins en moins présents, la demande s’étiolant – bien que ce soit un peu comme l’œuf et la poule, quel phénomène intervient en premier ? – les tailleurs sont bien placés pour répondre en flux tendu à la petite, mais présente demande !

Le retour du costume, non. La permanence du costume, peut-être. C’est déjà pas mal.

Belle semaine, Julien Scavini

Le pantalon en denim, un looping sartorial

Nous connaissons tous le jean. Impossible d’y échapper : il traverse les époques, les générations et les styles. Ce pantalon né dans les ateliers du XIXᵉ siècle, conçu à l’origine pour les ouvriers, les chercheurs d’or et les cow-boys, s’est imposé au fil du temps comme un incontournable du vestiaire moderne. À la fin du XXᵉ siècle, il a définitivement quitté les mines et les champs pour devenir un symbole de simplicité quotidienne. Aujourd’hui, le jean est partout : du bureau aux podiums, des friperies aux boutiques de luxe.

Deux éléments essentiels définissent le jean auquel notre œil est habitué. D’abord, un tissu : le denim. Une bâche de coton robuste, tissée en sergé, reconnaissable à son envers clair et son extérieur bleu. Ce bleu, d’ailleurs, n’est pas unique : il se décline en une infinité de nuances, de délavages et de patines. Si d’autres couleurs existent aujourd’hui — noir, blanc, brut, gris ou même pastel —, le bleu indigo reste son ADN. Ensuite, viennent les détails de construction, hérités de son usage utilitaire. Les surpiqûres apparentes, les rivets métalliques qui renforcent les zones de tension, les poches plaquées à l’arrière et les poches arrondies à l’avant — loin des poches passepoilées et biais typiques des pantalons de tailleur. Tout, dans le jean, respire la solidité et la fonctionnalité : un tissu robuste et des montages pensés pour durer. C’est cette combinaison qui a fait du jean non seulement un vêtement résistant, mais aussi un symbole culturel, entre travail et style, entre héritage et modernité.

Cet univers culturel qu’est le jean n’a rien de familier pour les tailleurs. C’est même, à bien des égards, son opposé.

D’abord, le coton. Matière reine du jean, il est pourtant peu apprécié dans les ateliers tailleur. Là où la laine, le cachemire ou le mohair se plient volontiers aux exigences du repassage, du formage et des points main, le coton, lui, résiste. Trop rigide ou trop plat, il ne se modèle pas aisément. Sa trame dense et sèche rend la couture à la main laborieuse, parfois même douloureuse pour les doigts. Bref, ce n’est pas un textile que le tailleur affectionne : il ne “vit” pas sous l’aiguille comme le ferait un drap de laine.

Ensuite viennent les détails de construction. Les tailleurs travaillent selon des codes précis, hérités d’une longue tradition : poches passepoilées, coutures invisibles, propretés intérieures, finesses des montages, repassages appuyés. Tout est pensé pour la ligne, l’équilibre, la discrétion du geste. Le jean, lui, procède d’un tout autre langage : surpiqûres apparentes, rivets métalliques, coutures renforcées, poches plaquées. Des solutions fonctionnelles avant tout, issues du monde ouvrier, et étrangères à la logique du sur-mesure ou de la coupe tailleur.

En somme, là où le tailleur cherche la fluidité, la précision et l’élégance du geste, le jean revendique la résistance, la simplicité et la franchise du travail bien fait. Deux univers que tout semble opposer — et c’est précisément ce qui rend leur rencontre intéressante. Peut-être ?

Si l’on part du principe que les méthodes et montages du pantalon tailleur — doublure partielle, couture ouvertes, fermoirs à plusieurs points, pli repassé au fer — restent immuables, alors la véritable variable dont dispose le tailleur, c’est le tissu. Car dans l’univers du tailleur, tout ou presque est codifié : les proportions, les lignes, les équilibres de volumes, la logique de montage. Ces gestes se transmettent, se répètent, s’affinent, mais ne se bouleversent pas. La coupe d’un jean par ailleurs est assez différente, notamment à la fourche. La rigueur du savoir-faire garantit la pérennité du style. Le seul espace de liberté, celui qui permet au tailleur d’interpréter, d’expérimenter, voire de dialoguer avec d’autres cultures vestimentaires, c’est la matière.

Ainsi, c’est par le choix du tissu que le tailleur peut faire entrer dans son langage des références extérieures — ici, celle du jean. En troquant le drap de laine pour une toile de denim, il ne change pas sa manière de construire le vêtement : il en change l’esprit. Le geste reste le même, mais le message se transforme. Le coton, autrefois proscrit pour sa résistance à l’aiguille, devient alors un terrain d’exploration : une façon de confronter la noblesse du tailleur à la rudesse du vêtement ouvrier. Une rencontre entre deux mondes que tout semblait séparer — l’élégance du sur-mesure et la robustesse du quotidien.

Lorsque le denim entre dans l’atelier du tailleur, quelque chose d’inédit se produit. Le tissu, habituellement destiné aux chaînes industrielles et aux surpiqûres mécaniques, se voit soudain traité avec une délicatesse inhabituelle. Sous les mains du tailleur, il se dote d’une précision nouvelle, presque d’une noblesse inattendue. Le denim, pourtant rustique, se prête alors à un tout autre registre. Travaillé comme un drap de laine, il révèle des subtilités de texture, des nuances de ton, des reflets de trame que l’on ne perçoit pas dans un jean standard. Les volumes s’affinent, les lignes s’équilibrent, les coutures se font discrètes. Le pantalon de travail devient pièce de style, presque pièce de conversation.

Esthétiquement, cette hybridation raconte une tension fascinante : celle entre la rigueur et la spontanéité, le formel et l’informel. Le denim adoucit la solennité du tailleur, tandis que la coupe tailleur élève le jean au rang de vêtement construit, pensé, sophistiqué. Symboliquement, c’est une réconciliation : celle du travail et de l’élégance, du quotidien et de l’exceptionnel. Là où l’un évoque l’effort, l’autre incarne la maîtrise. Leur union crée une allure nouvelle.

Ce pantalon de ville en denim — que l’on peut, avec beaucoup de précaution, qualifier de “jean” tant il s’en éloigne —, les Italiens le maîtrisent depuis longtemps.

Il faut dire que l’Italie a toujours excellé dans cet art subtil du mélange des registres. Là où les Anglo-Saxons séparent strictement l’univers du tailoring de celui du sportswear, les tailleurs transalpins ont su, dès les années 1970, brouiller ces frontières avec élégance. Sous leurs ciseaux, le denim cesse d’être un tissu utilitaire : il devient matière de style. Des maisons comme Kiton, Brioni, ou plus tard Incotex et Rubinacci, ont exploré ce territoire singulier : un pantalon à pinces, doublé, coupé comme un pantalon de flanelle — mais taillé dans un denim souple, parfois lavé, parfois brut. Le résultat n’a rien à voir avec un jean : la ligne reste fluide, la construction raffinée, et le tombé du tissu, plus dense que celui d’une laine, confère au vêtement une allure décontractée sans perdre en tenue. C’est une approche typiquement italienne que l’on retrouve chez Pini Parma : celle de l’élégance décontractée, de la “sprezzatura”, cette aisance à mêler le formel et l’informel sans jamais tomber dans la négligence. Là où le jean américain revendique sa robustesse, le pantalon en denim italien revendique sa nonchalance maîtrisée. Comme d’ailleurs la chemise en denim.

Cette idée, je l’aime depuis longtemps. Elle me séduit par tout ce qu’elle raconte : le dialogue entre deux traditions, la noblesse du geste tailleur appliquée à une matière populaire, la rencontre entre rigueur et décontraction. Pourtant, force est de constater qu’elle ne fait pas rêver tout le monde. En tout cas, pas ici. Les Français, semble-t-il, ne partagent pas cette fascination. Ou du moins, mes clients n’y ont jamais vraiment adhéré. J’ai tenté l’expérience à plusieurs reprises en prêt-à-porter. À chaque fois, ou presque, ce fut un échec. Le public restait circonspect, hésitant, incapable de situer la pièce. Trop habillé pour être un jean, trop décontracté pour être un pantalon de ville. C’est peut-être là tout le problème : en France, le vêtement reste encore catégorisé, assigné à un usage. On distingue avec soin le formel du décontracté, le bureau du week-end, la veste du blouson. Le denim, lui, brouille ces frontières — et cela déroute. Là où les Italiens voient un jeu, les Français perçoivent une ambiguïté. Sauf pour la chemise en denim, très adoptée.

Pourtant, nous n’en étions pas si loin.
Combien ai-je vu de messieurs entre deux âges, dont le blue-jean — car ils l’appellent toujours ainsi — était soigneusement repassé, pli marqué, parfois même légèrement amidonné, préparé avec attention par leur épouse. Ce n’était plus vraiment un vêtement de travail, ni un symbole de rébellion : c’était devenu leur pantalon du dimanche, celui qu’on porte pour “être à l’aise mais présentable”. Une esthétique très années 1990, à mi-chemin entre la décontraction et la correction. Le jean, dans cette version domestiquée, cherchait déjà à se rapprocher du pantalon de ville : un coton bleu, net, propre, assorti à une chemise bien rentrée et à un pull col V. En somme, une tentative spontanée, presque instinctive, d’apprivoiser le denim sans renoncer aux codes du “bien mis”. Peut-être que cette génération, sans le savoir, a posé les premiers jalons de cette idée : le denim civilisé, poli, intégré dans une logique de tenue plutôt que de vêtement de travail. Mais à l’époque, il ne s’agissait pas de style — plutôt d’habitude, de respectabilité, de “faire propre”. Là où je rêvais d’un pont entre le tailleur et le denim, eux pratiquaient, sans en avoir conscience, une version naïve et touchante de cette rencontre.

Au fond, je crois que c’est de là que vient mon attachement à cette idée. J’aime mon pantalon à pli, taillé dans la même coupe que mes pantalons de flanelle, mais confectionné dans un denim japonais dense et souple, au bleu profond. Simple, efficace, polyvalent. Il résume à lui seul ce que j’aime dans le vêtement : la justesse, la continuité du geste, la discrétion du style. Ni vraiment jean, ni vraiment pantalon habillé, il se glisse partout sans jamais jurer. Il a ce quelque chose de discrètement habillé, ou peut-être discrètement décontracté — c’est selon le regard. Il accompagne sans imposer, structure sans contraindre. Bref, il incarne cet équilibre que je cherche depuis longtemps : un vêtement sincère, à la fois ancré dans le quotidien et fidèle à une idée d’élégance.

Bonne réflexion, belle semaine, Julien Scavini

Style anglais, du tapage à assagir ?

Lorsque je pense style anglais, je ne pense pas immédiatement au costume. Je pense d’abord au style campagne chic, dont l’élément central est la veste en tweed à carreaux. C’est l’une des signatures les plus reconnaissables de l’élégance britannique : un mélange assumé d’excentricité et de tradition.

En France ou en Italie, le tweed évoque la discrétion : bruns, gris, verts sourds. On aime ce côté “naturellement raffiné”, texturé mais contenu, presque en sourdine. En Angleterre, c’est tout autre chose. Le tweed est historiquement un vêtement de campagne, pensé pour être robuste, fonctionnel, et… visible. Ces carreaux vifs – rouge, orange, bleu roi, fuchsia parfois – n’étaient pas un simple caprice esthétique. Ils identifiaient un clan, une région, une famille, et plus tard, servaient à se distinguer lors des parties de chasse.

Les tons sont inattendus : sauge, moutarde, framboise, turquoise. Ils se croisent dans la trame et s’opposent farouchement à la campagne anglaise elle-même : brume, landes, collines, chiens de chasse… Cette touche de couleur presque théâtrale tranche avec la grisaille et donne naissance à cette impression de “campagne chic”.

Ce qui est fascinant, c’est que les Anglais ne voient pas cela comme extravagant. Pour eux, c’est le prolongement naturel de leur rapport à la nature et à la tradition. Vu de l’extérieur, c’est presque un manifeste stylistique : porter le tweed chamarré, c’est afficher une décontraction élégante, une indifférence aux codes sobres du continent.

C’est aussi pourquoi, dans les liasses des drapiers comme Holland & Sherry, Moon, Lovat ou Porter & Harding, on retrouve toujours ces carreaux bigarrés. Ils incarnent un style qui ne cherche pas à séduire par la discrétion, mais à affirmer une personnalité, une appartenance, un goût de la couleur.

On pourrait dire que le tweed français ou italien est “civilisé”, presque urbain, tandis que le tweed anglais chamarré demeure profondément rural – aristocratique même – avec une pointe d’excentricité joyeuse.

Et cette veste n’est jamais seule. Dans le vestiaire anglais, elle s’accompagne de compagnons tout aussi caractéristiques. La chemise tattersall, avec ses carreaux discrets qui rappellent l’univers équestre et agricole, prolonge naturellement le motif du tweed. La cravate amusante, souvent décorée de petits motifs animaliers ou d’un motif club, ajoute une note de fantaisie assumée. Quant aux pantalons, ils se déclinent volontiers en velours côtelé épais ou en flanelle grise, matières robustes mais élégantes, parfaitement adaptées à la vie de campagne comme à une promenade en ville.

C’est cet assemblage, plus encore que chaque pièce isolée, qui crée le fameux “style campagne chic” : une silhouette rustique, colorée, mais traversée d’une élégance aristocratique qui reste proprement anglaise et que la marque Hackett incarnait merveilleusement il y a vingt ans.

Reste que, pour séduisant qu’il soit sur le papier – ou sur les landes du Yorkshire – cet assemblage peut vite tourner au costume folklorique. En Angleterre, il évoque la tradition, la chasse, la campagne aristocratique. Mais vu de l’extérieur, il frôle parfois la caricature. On pense immanquablement à Nigel Farage, à ses vestes de tweed un peu étriquées, ses pantalons de velours trop larges et ses cravates criardes, incarnation d’un certain provincialisme politique. Ou encore à ces gentlemen excentriques vus à à Ascot, qui assument fièrement une palette de couleurs improbable, avec le sourire d’un pays qui chérit son humour vestimentaire.

C’est charmant à observer, mais autrement plus ardu à porter pour un Français. Notre culture vestimentaire, façonnée par la recherche de l’équilibre et de la mesure, se heurte vite à ce trop-plein de motifs, de textures et de couleurs. Ce qui passe pour de la décontraction aristocratique à Londres peut aisément sembler “lourdingue” à Paris.

Heureusement, il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’au bout de cette excentricité pour apprécier et porter ces vestes chamarrées. Car si l’on s’en tient à la tradition la plus stricte, on se retrouve vite enfermé dans une panoplie presque dandyesque : pantalon de velours rouge cramoisi ou jaune poussin, cravate à motifs saugrenus, chemise à carreaux voyants… L’ensemble devient vite tapageur, apprêté, et finit par sembler plus précieux que naturel. Et puis surtout, on devient dans la rue un sujet de rigolade. Difficile !

Or, la force de ces vestes réside précisément dans leur vitalité et leur caractère. Inutile de les noyer sous une avalanche de pièces tout aussi chargées : il est tout à fait possible de les mettre en valeur avec plus de simplicité. En allégeant l’ensemble, on conserve le charme du tweed chamarré, mais sans tomber dans la caricature.

C’est précisément ce que certains observateurs du style britannique, comme Simon Crompton (de Permanent Style), ont compris. Conscient du risque de tomber dans la panoplie “campagne de chasse”, il choisit souvent de neutraliser la veste en l’associant à un vêtement simple, presque banal : un jean brut. Ce contraste volontaire permet de casser l’aspect trop apprêté de la tenue, et de replacer le tweed chamarré dans un cadre plus quotidien, plus urbain aussi.

Ce type d’approche ouvre la voie à une manière contemporaine d’apprivoiser ces vestes. On conserve ainsi leur éclat et leur personnalité, tout en évitant le côté tapageur. Dans le même esprit, un pantalon de velours côtelé épais dans une teinte neutre – blanc cassé ou ivoire – permet également d’alléger l’ensemble. On reste dans un registre rustique, cohérent avec le tweed, mais sans tomber dans l’exubérance colorée. L’effet est lumineux, élégant, et donne à la veste chamarrée l’espace nécessaire pour s’exprimer sans être concurrencée. Autre possibilité, sélectionner un pantalon rappelant les tons de la veste, mais dans une palette non saturée, de couleurs douces, voir image ci-dessous. Ces choix – jean brut, velours neutre, flanelle sobre – montrent qu’il est possible de porter des vestes aux carreaux voyants sans verser dans la panoplie caricaturale. Tout l’art consiste à équilibrer l’excentricité anglaise avec une certaine retenue italienne : un dialogue entre fantaisie et mesure, qui rend le tweed chamarré non seulement regardable, mais véritablement portable.

Trouver le bon équilibre relève presque du chemin de crête. Trop de fidélité à la tradition, et la tenue bascule dans le déguisement : on se retrouve affublé d’un pantalon criard ou d’une cravate excentrique qui donnent à l’ensemble un air théâtral. Trop de sobriété, et la veste perd sa raison d’être, comme si l’on cherchait à la rendre inoffensive. L’enjeu est donc de trouver cette ligne fine où le tweed chamarré garde sa vitalité, son excentricité joyeuse, mais tempérée par des choix de pantalons, de chemises ou d’accessoires qui le rendent portable au quotidien. C’est là que réside tout l’art : préserver l’esprit anglais, sans tomber dans le piège du pastiche ni renoncer à la mesure italienne contemporaine.

Ralph Lauren n’est pas le seul à avoir compris cette nécessité d’adapter l’esprit anglais. Toute une génération de créateurs et de maisons s’est amusée à revisiter le tweed chamarré. Drake’s, par exemple, reste fidèle à un certain humour britannique mais dans des déclinaisons plus souples, portées avec des chemises en oxford ou des chinos sobres qui atténuent la flamboyance des carreaux. Hackett a essayé de proposer des vestes inspirées de la campagne mais pensées pour la ville, avec des motifs légèrement réduits et des harmonies plus subtiles, mais s’est peut-être perdue en route.

En Italie, des maisons comme Boglioli ou Caruso se sont emparées de ces codes pour les réinterpréter à leur manière : vestes déstructurées, couleurs plus feutrées, coupes légères. On est loin du rustique anglais originel, mais l’âme du tweed est encore là, transposée dans un langage méditerranéen plus raffiné. Cette évolution montre bien que le tweed chamarré, s’il reste enraciné dans une tradition rurale anglaise, peut aussi devenir un terrain de jeu stylistique universel. Il suffit d’ajuster la palette, la coupe, ou l’association pour transformer ce vêtement d’aristocrate campagnard en pièce désirable et portable.

En définitive, la veste en tweed chamarré reste l’un des emblèmes les plus attachants du style anglais : un mélange d’excentricité et de tradition, de fantaisie et d’aristocratie rurale. Vue de France, elle peut sembler lourde ou tapageuse, mais en l’associant avec simplicité – ou en choisissant des réinterprétations plus sobres à la manière de Ralph Lauren – elle devient une pièce pleine de caractère, facile à intégrer dans un vestiaire contemporain. Un rappel que l’élégance, parfois, se niche dans ce subtil équilibre entre audace et mesure.

Belle semaine, et belle rentrée. Julien Scavini

Funérailles papales

Partie I

Vous allez finir par croire que j’ai une obsession morbide pour les enterrements avec ce nouvel article sur les funérailles du Pape François. C’est qu’à vrai dire, un tel évènement permet de jauger de la rigueur esthétique de nos contemporains. Un effort est-il fait pour un si grand évènement ou bien, cet évènement comme beaucoup d’autres, est-il dilué dans la mollesse confortable qui caractérise le progrès ? Telle est la question à laquelle en effet j’ai pu répondre déjà sur ce blog. Entre les funérailles d’une star française édifiantes et les funérailles d’une Prince Consort promettant du beau.

Le Pape François né Jorge Mario Bergoglio en Argentine, décédait à 88 ans au Vatican à Pâques. Comme il était considéré comme une sorte de star de Rock’n’Roll, c’était l’occasion rêvée de se montrer. A l’inverse, pour Benoît XVI qui était considéré comme une sorte de gargouille moyenâgeuse, ce fut service minimum et Emmanuel Macron ne se déplaça pas par exemple. Seul le Ministre de l’Intérieur y alla, ce qui fut qualifié ainsi : « C’est le niveau normal de représentation pour un gros évènement au Vatican« . Cela m’amuse donc beaucoup de constater que le niveau « normal » puisse bouger comme les marées. Quand au terme « gros » je le trouve d’une laideur indicible pour qualifier pareille circonstance. Bref…

Je remarque pour commencer les 14 porteurs du cercueil. Je n’aimerais pas être à leur place, ce train doit être aussi lourd que deux mille ans de Chrétienté ! Je les pensais habillés d’un frac, mais en fait non, il s’agit d’une sorte de jaquette à bas carré et à profond revers châle. Une sorte de tunique qu’un chef d’orchestre pourrait porter. Le papillon blanc et la présence d’un gilet en coton semble attester d’une parenté avec la queue-de-pie. Tout en faisant un peu moderne / protestant je trouve. Nikolaus Harnoncourt aurait pu s’habiller ainsi pour diriger du Bach. Quant à la couleur, elle semble indéfinissable. Elle n’est pas noire, non !

Cette photo faisant confrontation avec un huissier – lui en queue-de-pie – on peut clairement voir ce côté légèrement violet. Toutefois, je crois qu’il était de tradition en France il y a plusieurs siècles de porter le deuil en violet ou en pourpre, alors au fond pourquoi pas. Michel Pastoureau aussi parle du noir pour le deuil comme un concept tardif. Intéressante idée que de rompre ce noir si conventionnel tout en restant dans une sobriété de bon aloi.

Je continue sur les membres du personnel du Vatican et m’attardant sur cette tenue d’huissier que l’on voit à droite de la photo ci dessus. Comme l’évènement se déroule de jour, l’huissier ne porte pas avec sa queue-de-pie un gilet de coton blanc, mais un gilet noir. Détail important qui fait sens. Jacques Chirac en 1996 avait su faire cette distinction très distinguée lorsqu’il avait rencontré Jean-Paul II. Avec le collier qui va bien, ça, c’était la classe internationale ! Le signe d’un grand respect des choses. Si on peut avec amusement s’interroger sur son placement politique à droite, là, nul doute qu’il est le chef des conservateurs !

Mais revenons sur ces huissiers du Vatican en queue-de-pie. Admirez ci-dessous une telle mise portée par le prince de Windisch-Graetz, gentilhomme de sa sainteté. Les armes du Vatican sont suspendus à une bélière à multiples branches sertie de camées, ça ne manque pas d’allure. On dirait le collier de Marie Antoinette ! Les huissiers à la chaîne en France porte la chaîne par dessus la veste, eux la porte sous. Elle est plus courte toutefois. L’écharpe en moire noire donne une allure impeccable. Quel ordre, quelle décoration porte-t-elle ? Peut-être chevalier grand-croix de l’ordre du Saint-Sépulcre. Il n’est pas sûr par ailleurs que les revers de la queue-de-pie soit en satin (ou en faille). Pas de brillance. Pourquoi pas au fond, si elle est destinée uniquement à être portée de jour. Cela fait assez sens aussi.

Pour finir ce premier volet, je voudrais vous montrer mon héros. Lui, c’est le taulier, pardonnez moi l’expression. Mais il a tout. L’allure et le physique. Il n’y a pas que les jeunes qui sont beaux. Et comme quoi, un habit un peu construit n’empêche finalement pas le confort. Cet autre gentilhomme du Pape est l’ambassadeur Alfredo Bastianelli. Il doit être un peu vaniteux, c’est sûr, mais à ce niveau là, ça devient une vertu ! Du grand art. Le pantalon reste plaqué sous le gilet, rien ne bouge, les lignes sont magnifiques. Quant au roulé du revers, il est d’une dignité sans pareille. Et vous voyez, s’il avait poussé le vice jusqu’à laisser 1cm de chemise dépasser en bas des manches, j’aurais dit que c’était trop ! Cela fait plaisir à voir !

Partie II

Reprenons donc le fil là où nous l’avons laissé. Il y avait donc beaucoup de monde à ces funérailles. Passons un peu en revue. Emmanuel Macron d’abord, qui portait le trois pièces noir, choix évident, simple et de très bon ton. Si je regrette les lignes chiches de ses costumes, notamment ces rabats de poches inclinées minuscules, il faut reconnaitre qu’ils tombent toujours très nettement. Cela doit être salué. Derrière, notre ministre de l’Intérieur et des Cultes, et nouveau président de parti a fait le choix d’un beau bleu marine y compris pour la cravate. Quant au ministre des Affaires Étrangères, je ne saurais dire si c’est un marine ou un gris foncé, il est souvent en gris ai-je noté. La cravate noire aurait peut-être était mieux? Je ne les attendais toutefois pas avec un brassard noir autour du biceps !

Le premier ministre britannique était aussi en noir. Noir c’est noir !

Tout comme Mikheil Kavelashvili, le président de la Géorgie.

Le prince Albert II avait choisi une tenue similaire. Quant à la princesse Charlène, elle porte la mantille avec une dévotion qui force le respect. J’ai un doute sur les lunettes de soleil. Elles semblent très portées. Des lunettes de soleil à un enterrement, c’est correct?

Le roi Carl XVI Gustaf et la reine Silvia ne peuvent pas faire mieux. J’aime beaucoup sa petite pochette.

Le prince héréditaire Alois de Liechtenstein et son épouse font aussi dans le traditionnel. Le gentilhomme du Pape à la ceinture de moire noire (le prince de Windisch-Graetz) fait un peu vieux de la vieille, il a un coffre que la queue-de-pie contient mal, elle semble bancale, mais il m’amuse beaucoup, il a de l’allure. Je m’interroge toutefois sur un décalage. Deux princes sont en présence face à l’ecclésiastique. L’un porte sa livrée (la queue-de-pie) et l’autre un simple costume. Le Vatican fait il passer une consigne demandant le costume simple? Dès lors, les gentilshommes ne font pas trop habillés? Ou les invités ne pourraient-ils pas être en jaquette noire? Remarquons le photographe en costume noir !

Et si l’on passait aux hommes en bleu ? Le prince héritier Haakon fait ce choix, accompagné et la princesse héritière Mette-Marit.

Tout comme le roi des belges. Ou est-ce un noir très lumineux? Je ne suis pas personnellement très convaincu par les revers en pointe de petite largeur.

Le grand-duc Henri et la grande-duchesse Maria Teresa. Son costume est beau, veste longue, revers placé bas, belle allure avec ces pochette bien disposée.

Revenons au noir. Volodomyr Zelensky va finir par être une icône de la mode inspirant Balenciaga et d’autres avec ses tenues militaro-civiles noires toutes plus inventives. Ce serait drôle si son pays et lui-même n’étaient pas si terriblement ciblés.

Toujours en noir, remarquons les présidents italiens et argentins. Au second rang, le roi Abdallah de Jordanie porte un beau bleu pétrole, moins « rouge » que le bleu marine à côté ou derrière. Le chancelier allemand a fait le choix du deux pièces noir, efficace.

Intéressons nous justement au prince William. Dans ce bleu si vif. Si vif. Je me garderais bien de commenter ou juger une figure disposant d’un tel pedigree. D’autant que le costume est très bien coupé et très beau. Impeccable même. Mais n’est-ce pas un peu bleu? Personne n’a dit que le bleu était interdit à des obsèques. Mais tout de même non?

Sur la proposition d’un lecteur, j’ai retrouvé la photo de Charles, alors prince, aux obsèques de Jean-Paul II. Croisé noir, impeccable. Pochette « funny ». Il a toujours fait ça. Je mourrais moi-même de posséder une pochette en soie noire à motifs de cravate. Il faudrait qu’on me l’offre et que je ne puisse pas refuser le cadeau ! Mais enfin, ça apporte un peu de fraicheur sur cette tenue austère.

Si l’on sort du bleu et du noir, qui y’-a-t-il? Le gris pardi. Comme le prince Emmanuel-Philibert de Savoie assis à côté du prince Charles de Bourbon des Deux-Siciles qui semble porter du noir. Ou du gris foncé? Ces lainages noirs super 150’s ou du même genre ne semblent jamais bien noirs. Il vaut mieux pour du noir trouver un drap anglais bien rustique et pas satiné du tout pour obtenir un noir profond.


En bleu avec cravate bleu, il y avait aussi Joe Biden dont on peut saluer la vaillance. Donald Trump ne l’avait pas emmené à bord d’Air Force One, la classe se perd…

Donald Trump justement, au premier rang des invités de marque, voulait que tout le monde le voit. Il avait choisi un bleu… bien bleu. Même William était battu. En revanche, intéressons nous à son voisin, le président finlandais Alexander Stubb. Col cut-away et belle cravate opulente noire, déjà de bons points. Gilet : impeccable. Revers en pointes plus généreux et mieux dessinés que le roi des belges, troisième bon point. Pochette bien disposée, parfaite. Mais… mais… poches plaquées sur la veste. Et veste un peu courte. Boutons de nacre qui font gris clair, non. Flûte, ça démarrait bien, comme une publicité Suit Supply.

Alors, tournons nous vers l’autre voisin de Donald Trump : vers le président estonien Alar Karis qui j’espère se barricade bien en ce moment de son voisin géographique. Voilà un beau costume trois pièces. Le revers est parfait, les proportions générales semblent bonnes. Cravate et pochette noires se répondent par leurs petits motifs discrets. C’est un sans faute. Enfin de l’élégance un peu recherchée et bien maitrisée. Un léger tapage par le cran en pointes et les petits motifs sans rien retirer à la rigueur de l’ensemble.

Mais il serait temps de conclure. Avec celui qu’un blogueur américain a désigné comme le mieux habillé de l’instant, le roi Felipe VI accompagné ici de la reine Letizia. Un costume que le blogueur a qualifié d’apothéose de l’understatement. Boutonnage placé un peu bas, revers généreux (bien qu’un peu haut), veste longue et pas étriquée, joli rabat de poche arrondi qui plaque bien, c’est royal. Vraiment

Il portait déjà la veille ce même costume pour les ultimes hommages, mais ses souliers étaient des mocassins à pompons. Une petite pochette eut été merveilleuse, mais enfin, rien n’est jamais parfait. Toutefois, ça, c’est un exemple d’allure !

Nous sommes arrivés au bout de ce petit panorama général de quelques « grands » de ce monde rassemblés autour de la dépouille du pape François. Un panorama élégant, sobre et intéressant dans sa sobre variété.

Belle semaine, Julien Scavini

PS : il est une chose vraiment laide et qui me choque, c’est ça : un affreux pickup américain… Mais où diable sont parties les notions d’élégance et d’amour propre? Quand on met des gardes-suisse habillés en pourpoint moyenâgeux et qu’on se montre tatillon sur le métrage de dentelle dans les soutanes, on trouve quatre chevaux noirs et on ressort un vrai corbillard garni de velours. Un corbillard à moteur, ça devrait être in-ter-dit !

Le pantalon en gabardine blanche

Le goût pour les pantalons clairs n’était pas vraiment là si on remonte dix ans en arrière. Au début du blog, à part le chino beige, je ne voyais pas beaucoup ce sujet dans les vitrines et sur les élégants.

Le retour à la chose sartoriale entre temps a amené un regard nouveau sur le pantalon. L’ancestral pantalon gris de nos grands pères n’est pas assez typé, n’est pas assez punchy pour les jeunes qui veulent s’habiller classiquement. Et qui veulent du panache.

L’éclosion du style « Cucinelli » largement pillé par Suit Supply, composé autour d’une palette très claire de beige, de gris pastel et de blanc cassé a donné l’idée de la couleur claire. Et du pantalon blanc en particulier. Ou blanc cassé. Autrement dit, écru. Pour l’hiver en flanelle ou en velours. Pour l’été, en coton ou en lin.

L’avantage du pantalon blanc, ou écru, est de passer avec tout. C’est un modérateur neutre, entre le haut (veste ou pull ou chemise) et le bas, souliers en cuir ou sneakers modernes. Le pantalon blanc permet à la fois un look sur un camaïeu de couleurs claires, ou au contraire, de réaliser des contrastes marqués, mettant en valeur les vêtements qui l’entourent.

Seulement voilà, un pantalon en lin ou un pantalon en coton donnent toujours l’impression de sortir de la gueule d’une vache. C’est froissé, rien n’y fait. Et quand le coton ou le lin sont lourds, au mieux, c’est comme taloché, à la surface façon papier vélin.

A la recherche de looks étudiés, très fluides et en un mot parfait, les maisons de luxe comme Loro Piana ont choisi de mettre sur le devant de la scène le pantalon en gabardine de laine. La gabardine, pour le faire vite, c’est un tissu type costume, lisse au toucher, à la couleur uniforme, sans relief donc, sans effet chiné. Ce pantalon de gabardine blanc traverse l’histoire de la mode. On l’aperçoit souvent dans Apparel Arts et autres dessins des années 30. On le voit souvent dans les années 70. Il va et vient au gré des modes et Ralph Lauren l’utilise beaucoup pour son pouvoir évocateur, celui du dandy ou du lord, impeccable sur lui. On le voit beaucoup dans ce film très curieux qu’est La Grande Bellezza.

Minuscule digression. La laine étant une matière animale, elle ne peut jamais être blanc optique. Elle ne peut être qu’écrue, genre coquille d’œuf claire, genre crème. Le pantalon de gabardine (de laine, il est inutile de le préciser en fait) que l’on dit blanc, c’est en fait un blanc cassé.

Le pantalon blanc en gabardine a le tombé du pantalon de costume. Il a la fluidité et la légèreté de la laine. Il drape admirablement. Il en a la netteté aussi, le pli reste bien tendu. Lorsque la pose est statique, les lignes sont admirables. Pas comme un lin ou un coton.

On pourrait croire alors que dans un look sartorial, le pantalon de gabardine blanc est le graal. Seulement voilà, je n’ai presque jamais trouvé un drap de laine écrue qui ne soit pas transparent. Et oui, c’est l’écueil numéro 1. Il faut le savoir. Sur un pantalon de laine écrue, on voit tout, les coutures d’abord, les fonds de poche ensuite, le caleçon enfin. Même avec des sous-vêtements blancs, on devine la peau, etc… C’est toujours très frustrant pour le tailleur qui se retrouve devant le client sans savoir quoi dire. Même la gabardine Loro Piana de 340grs est ultra transparente. Cela se remarque sur le pantalon ci-dessous, vendu 585,00 $ chez Golden Goose, et dont la photo a du être particulièrement retouchée.

Je dis presque, car dernièrement, j’ai testé pour un client une gabardine Drapers de 310grs qui était étonnante d’opacité.

L’écueil numéro 2 est le côté quand même terriblement apprêté d’une telle mise. Le pantalon en gabardine blanche fait très habillé. Il fait trop habillé. Et hélas, cela ne colle pas bien avec l’époque et l’humeur générale. Je ne dis pas qu’il faut refuser de chercher l’élégance sur cet autel. Il existe bien des chemins pour cela. C’est juste que le pantalon de gabardine blanc fait un peu Michel Serrault dans La Cage aux folles. C’est un pantalon rutilant. Mais qui impose tant sur le reste, en qualité et en allure, qu’il est préférable de s’en méfier et de ne le manier qu’avec des pincettes. C’est mon avis.

Belle semaine, Julien Scavini

Manteau à double fentes

Un manteau à double fentes. Voilà une curiosité n’est-ce pas? J’ai toujours eu à l’esprit cette figure de style tailleur grâce à une illustration de Laurence Fellows extraite d’Apparel Arts que voici :

J’ai collectionné ces fichiers numériques lorsque j’étais à l’école des tailleurs, en 2009-2010 environ. Et cette image m’avait marqué. Mais je manquais à l’époque de finesse pour remarquer que ce manteau bleu, superbe au demeurant, n’était pas pourvu de deux fentes, mais de deux soufflets sur les côtés. Une curiosité. Deux plis creux marqués d’une imposante mouche triangulaire à leurs naissances. Cela tout de même m’interrogeait. Curiosité.

Et puis récemment, mon regard a été attiré sur les manteaux de Brunello Cucinelli. Comme ce modèle en cachemire à 6900£. Un client le portait récemment et mon œil s’est posé sur ce détail lorsqu’il quittait ma boutique. Quelques jours plus tard, l’accompagnateur d’un client portait aussi un manteau – vintage sans marque cette fois – avec deux fentes. Décidément me dis-je…

Et comme si cela ne suffisait pas, en regardant vaguement Paramount Channel un soir (activité m’empêchant le plus souvent d’écrire Stiff Collar, on vieillit..!), je suis tombé sur le film Marathon Man de John Schlesinger, sorti en 1976. Lors d’une scène dans le Palais Royal à Paris (une scène haletante de type thriller), le personnage joué par Roy Scheider court et de dos, rapidement, on peut apercevoir un manteau à double fentes. Mais alors ! Diantre, serait-ce si important comme détail?

Toutefois, je note que ce détail est absent des habituelles bibles sartoriales comme Permanent Style ou Gentleman Gazette. Rien sur ce lui.

Mais qu’en penser? J’ai envie de dire, bêtement, que c’est affreux. Notamment sur le manteau court de Cucinelli. Là on ne parle pas de queue-de-pie. Mais de queue de castor. C’est vraiment l’impression que cela me donne. On dirait une veste démesurément allongée. Comme si la photo d’une veste deux fentes avait été étirée sur Photoshop. Dans les faits, ce petit pan de tissu se soulève sans grand intérêt. Au moins, les deux plis creux d’Apparel Arts ont plus de panache. Ils doivent d’ailleurs donner l’illusion d’une taille très serrée en contrepartie d’un bassin voluptueusement élargi.

Et je crois que le point crucial de ces fentes est leur hauteur de départ. Dans le cas de Laurence Fellows, les plis creux naissent là où les fentes de la veste dessous naissent. C’est à dire en haut du fessier. Au début du bassin.

Ce point de départ de la fente dos du manteau est un point important, souvent sujet de dispute avec mon propre atelier. Dans les années 90, les manteaux avaient de longues fentes. Que l’on peut voir sur Patrick Bateman (joué par Christian Bale) dans American Psycho (Mary Harron – 2000). La longue fente dos donne de la prestance et donne du mouvement au tissu. Cela fait riche.

Pour autant, sur le manteau Cucinelli, peut-on imaginer des fentes plus longues? Peut-être au fond. Mais les courants d’air seraient incommodants. Le but d’un manteau est de donner chaud. J’imagine qu’au bureau de style de Corciano, ils ont dû beaucoup réfléchir à la hauteur de ces fentes. Plus courtes, cela aurait la logique des parkas, qui souvent ont deux petites fentes boutonnées sur les côtés, comme chez Barbour.

Quoiqu’il en soit, voilà un détail curieux que j’avais envie de documenter un peu. La double fentes… Je ne suis pas contre, mais je ne suis pas pour !

Bonne semaine, Julien Scavini

Le Concert du Nouvel-An à Vienne

Aussi longtemps que je m’en souvienne, j’ai toujours vu le Concert du Nouvel-An le 1er janvier. Dans mon enfance, c’était chez ma grand-mère, maintenant c’est chez moi. Un plaisir renouvelé pour bien démarrer l’année, en cuisinant puis en prenant l’apéritif. Les horaires sont bien calés ! Il y a quelques temps, je me trouvais chez des connaissances pour cette occasion, et eux ne connaissaient pas vraiment cet évènement musical. Cela ne les enjouait pas et l’on me força à passer à table sans pouvoir le voir. Autant dire que je n’y remettrai pas les pieds.

Intéressons-nous à la question vestimentaire du Neujahrskonzert der Wiener Philharmoniker. Tout le monde a l’habitude de voir les orchestres vêtus de noir. Noir de la queue-de-pie, ancestrale et très statutaire. Noir du smoking, classique et intemporel. Noir aussi de la simple chemise ou du t-shirt, les mœurs et les orchestres évoluant. Le noir est lié à l’horaire, le soir. Toutes les représentations ne sont pas le soir, mais le noir est devenu synonyme d’habit de la scène musicale, en journée ou en soirée.

A Vienne, le Wiener Philharmoniker est très à cheval sur le respect des traditions. Autant dire que cela me va très bien. L’orchestre va plus loin et plus méticuleusement dans le respect de l’étiquette vestimentaire que bien d’autres. Le soir, l’orchestre joue donc en queue-de-pie, autrement dit « white-tie ». Mais le jour, il est très fin, et adopte le « morning-coat », autrement dit la jaquette, anthracite tendance noire. Le pantalon est de coutil, rayé gris et noir et le gilet gris clair, soit droit soit croisé. Sur de nombreuses photos, l’orchestre troque toutefois la jaquette longue et courbe pour une veste classique de costume, de la même teinte anthracite foncé. Ce faisant, il porte l’alternative plus simple appelé le « stroller » ou « lounge suit », visible sur la photo ci-dessous (avec cravate club ou cravate argent, pas du meilleur goût, mais c’est ainsi).

Cette alternance de tenue est tout à fait délicieuse à observer pour l’amateur de beaux vêtements. Il y a là des gens qui savent porter et savent quoi porter, une peu de finesse en somme, dans un monde bien simplifié. Un sens de la circonstance.

Chaque année pour le concert du Nouvel-An, l’orchestre invite un chef. Le chef lui, est libre de s’habiller comme bon lui semble. Et justement, comment s’habille-t-il ? Cette année, c’était le grand chef allemand, très conservateur, peut-être héritier spirituel de Karajan (mais qui n’arrive pas à prendre le Berliner Philharmoniker), qui était invité pour la seconde fois à diriger. Christian Thielemann était à la baguette. Et Christian Thielemann sait ce qu’est une jaquette. Elle est même superbe la sienne. L’homme porte bien. Voyez plutôt :

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Il avait déjà dirigé l’orchestre pour cet évènement, en 2019. Il portait la même tenue, efficace, parfaitement en accord avec les musiciens. Heureuse fantaisie, cette immense pochette un peu tapageuse. Elle serait plus discrète, et il porterait un bouton de rose ou bel œillet à la boutonnière, ça aurait fait plus d’effet peut-être. Il faudrait lui souffler l’idée.

Remontons dans le temps. Franz Welser-Möst a dirigé en 2023. Lui aussi s’est montré respectueux de l’étiquette du Musikverein. La silhouette longiligne et la coupe de cheveux de kapellmeister finissent de créer une allure indéniablement racée. La cravate bleue toutefois questionne. Est-ce joli d’amener du bleu dans ce monochrome ?

2022. Daniel Barenboim conduit. Il adopte le stroller lui. Mais la veste est coupée de manière avant-gardiste. Un croisé sans revers et à tout petit boutonnage. Quelle curieuse invention. Je ne suis pas sûr de trouver ça joli. Cela dit du point de vue de l’élégance générale, il est en harmonie avec l’orchestre, c’est bien. Et cette veste inédite prouve qu’il va chez un tailleur qui travaille à la main et réalise les moindre désirs. Intéressant donc.

2021. Année avec salle vide cause Covid. Riccardo Muti dirige sans la chaleur de la salle derrière. Horreur. Lui décide de porter le costume croisé et une cravate un peu business. Dommage. On attendrait plus de savoir-faire de la part d’un italien.

2020. Le très réservé letton Andris Nelsons ouvre l’année. On disait qu’il allait dynamiter l’orchestre. Sa prestation fut saluée. Sa veste maoïste me questionna tout le temps du concert. Pourquoi donc avait-il décidé de mettre du cuir sur la face intérieure de la manche..? Cette question m’obséda. Je compris à un moment donné que c’était en fait une veste en velours. Et que par un curieux effet de coupe du poil (sens et contre-sens), celui-ci brillait très singulièrement, comme du cuir. Vraiment pas une idée formidable. Ou un velours médiocre. Sur la pochette du CD, par une habile retouche de Photoshop, ils ont corrigé le tir.

2017. Gustavo Dudamel né en 1981 est connu pour être un chien fou. Mais. Sa jaquette est du meilleur goût. Il adopte même la cravate officielle, argent tissé du logo. On peut être délirant et bien habillé, n’est-ce pas Hubert Bonisseur de La Bath ? J’adore.

2016. Mariss Jansons opte lui pour le smoking. Soit. Mais alors, ce choix d’une cravate argent foncé, quelle affreuseté. Qui lui a conseillé cela? Beurk.

2015. L’indien Zubin Mehta fait le choix d’un stroller simplifié, sans gilet. Mais c’est de bon ton. Avec une œillet rouge plus volumineux, le panache aurait été à son comble. Il a dirigé plusieurs fois le Concert du Nouvel-An, il a toujours porté la même tenue. Une constance honorable.

2014. Daniel Barenboim encore. Il était déjà allé demander quelque chose de nouveau à son tailleur. Une jaquette à col mao. Tiens donc. Pas de cravate, chemise à simple pied-de-col. On peut regretter l’absence de cravate. Mais moi j’aime bien cet effort et ce parti-pris. Il a décidé qu’il voulait être dans le thème jaquette donc il s’y colle, avec la forme de la veste et le pantalon en coutil. En même temps, il cherche la décontraction et une ligne nouvelle, il trouve une réponse intéressante. Il est toujours possible d’inventer des nouveautés. Qui peuvent être moches et ratées. Ou comme là, intéressantes.

2012. Mariss Jansons portait cette année là un costume à veste trois boutons, gansée. La cravate entre gris et beige, façon tricot n’est pas la réponse ultime je dirais humblement. Visiblement, lui, il ne veut pas de jaquette.

2010. Un français dirige. Georges Prêtre. Pas en jaquette. Est-ce étonnant ? Toutefois, son costume est une somptuosité. Une coupe confortable irréprochable, un revers placé pas trop haut, un boutonnage plutôt bas, une cravate sobre et qualitative dont la nuance rappelle sa chevelure… Oui, c’est très beau.

2009. Daniel Barenboim avec sa fameuse jaquette à col mao et pas de cravate.

2006. Mariss Jansons n’est pas un conventionnel. Redingote à quatre boutons, gansée. Redingote donc… Et bien pourquoi pas.

2005. L’américain Lorin Maazel. Dignité de la simple jaquette, avec gilet croisé à huit boutons et sans revers. Bien.

2004. Nikolaus Harnoncourt, comte de La Fontaine et d’Harnoncourt-Unverzagt. En voyant son nom dans la liste, lui le maître de Bach, l’ascète protestant, je me demandais bien ce que j’allais trouver. Je fus étonné. Stroller sans gilet et large nœud façon lavallière. Quel amusement. C’est très intéressant.

2002. Le japonnais Seiji Ozawa. L’homme est très moderne question vêtement. Au moins portait-il une veste pour ce Concert. Il est coutumier de la veste chemise déconstruite. Je ne connais pas son interprétation. Déconstruit-il les œuvres?

L’an 2000. Riccardo Muti est habitué des dates importantes. Pour le passage dans le 3ème millénaire, il portait un costume trois pièces, dont la veste 3 boutons était gansée. La veste ne doit pas avoir de fente dos tant elle emboite le bassin. Elle développe une poitrine généreuse en revanche et les têtes de manches sont l’œuvre d’un tailleur manuel. Il a du adopter la cravate grise de l’orchestre, je doute qu’elle soit beige comme le laisse penser la jaquette du cd.

J’ai eu plus de mal à trouver les archives ensuite de manière fine. Internet a la mémoire courte.

1992. L’allemand Carlos Kleiber choisit le stroller. L’orchestre de Vienne portait à l’époque des cravates club plus élégantes que les actuelles.

1991. Ahhhh. Claudio Abbado, l’homme qui exhuma Mahler des limbes. Exemple très très intéressant. Jaquette avec chemise à haut col cassé et cravate. Façon 1920. Un grand oui !

Roulement de tambour maintenant. Celui que tout le monde attend.

1987. Herbert von Karajan. Il portait une veste (courte, non une jaquette) à cinq ou six boutons, à col cheminée fuyant. Et un nœud papillon façon 1880, placé sous le col de chemise et serti d’un petit anneau métallique. Choix audacieux. L’orchestre jouait en costume avec cravate à carreaux.

En 1986, la veille, année de ma naissance, j’ai l’impression qu’il y eu un Concert du Nouvel-An du soir. L’orchestre jouait en queue-de-pie. Karajan lui portait la même veste. Mais il avait opté pour le col roulé écru (blanc?).

Et pour finir. 1965. L’autrichien Willi Boskovsky porte la jaquette, avec une lavallière perlée. Et surtout, enfin, un magnifique œillet qui est ce qu’il faut avoir un matin en pareille circonstance. Enfin, on l’a trouvé cet œillet. Quand même.

Et pour être désagréable, je suis remonté aux origines. En 1939/1940. A l’époque, le concert avait lieu le soir du 31. Clemens Krauss dirigeait donc un orchestre en queue-de-pie.

Cela faisait un certain temps que je n’avais pas trouvé le temps et la respiration nécessaire pour écrire. Voilà chose faite avec un bel et long article sur un sujet si futile. Mais en ces temps délicats, si utile peut-être ? Une célébration du beau et de l’effort. Un monde de jaquettes et de variantes, quelle diversité dans l’unité. C’est tout à fait captivant. J’aime cela, lorsque dans un univers codifié donné, on trouve son propre chemin et son esthétique personnelle.

Die Wiener Philarmoniker und ich wünschen Ihnen Prosit Neujahr!

En effet, je vous souhaite une excellente année 2024. Julien Scavini

PS : j’ai eu le plaisir de compilater 200 chroniques publiées par le passé dans un joli ouvrage pour les fêtes de fin d’année. Le seul éditeur qui m’a ouvert ses portes est Alterpublishing, qui fait de l’impression à la demande basée sur les moyens techniques d’Amazon. C’est la raison pour laquelle vous ne pourrez trouver ce livre que chez Amazon. Bonne nouvelle pour la planète, pas de gâchis de papier, il est imprimé à la demande, dès l’achat. Vous pouvez l’obtenir en couverture carton (plus chère mais plus belle) ou en couverture souple. Le voici à cette adresse. J’espère sincèrement que ce (gros) recueil vous plaira.