L’épaule Cifonelli

Ce soir, étudions de près la structure de l’emmanchure et de l’épaule, et plus précisément la plus reconnue des combinaisons sous le nom d’épaule Cifonelli.

Le plus difficile dans la confection d’une veste est la pose des manches et la réussite du complexe: col-épaule-emmanchure. Ce n’est pas un hasard si en atelier, cette tâche échappe à l’ouvrier-apiéceur, étant de la responsabilité directe du tailleur. Commençons par étudier de manière simple la structure  (en coupe) d’une emmanchure: à gauche, montage classique (anglaise) et à droite montage dit à l’italienne.

En noir apparait le tissu du veston. En gris la cigarette (mince bande de tissu et de toile tailleur en biais) très ‘ressort’ qui sert à repousser le volume de la manche. En rouge la piqure machine. En vert un point main invisible. En violet un point perdu visible En orange l’épaulette fixée sur la toile tailleur qui recouvre le devant du veston. En bleu la doublure. Comme vous le constatez, le principe n’est pas du tout le même. L’épaule classique s’épanche avec volume alors que l’italienne est à couture ‘couchée’ surpiquée. Pour obtenir l’effet de la manche classique, il convient de recourir à une astuce de coupe:Cette astuce fort complexe à maitriser consiste à donner à la manche un périmètre supérieur à l’emmanchure comme le montre le différentiel entre le tracé rouge et la manche (entre 5 et 18cm de plus, sur en moyenne 60cm). Toute la complexité est alors de repousser (suivant la flèche grise) de la laine (avec le bâti et le fer chaud) sur elle-même, à la comprimer petit à petit pour faire coïncider les mesures. Une belle tête de manche se formera alors avec du volume; volume mis en évidence par le travail de la cigarette qui le repousse. Ce travail demande de la patience et du doigté, autant à la coupe qu’au montage, et constitue l’ultime étape du savoir-faire tailleur, bien plus complexe que le montage italien qui consiste à basculer la couture sans rentrer un surplus de laine. L’épaule Cifonelli commence ici, avec un maximum de longueur en plus suivant le tissu. Les laines fines et sèches permettent de rentrer peu de matière, mais les tweed peuvent pas exemple encaisser 16cm, ce qui est extrêmement important. C’est ici aussi que se joue la différence entre artisanat et industrie. Ces derniers, mêmes équipées des dernières machines à coudre à air comprimé ne peuvent rentrer que quelques centimètres à peine.

Ensuite vient le travail non plus sur l’emmanchure, mais sur l’épaule elle-même et sa couture. La encore le travail au fer chaud est important. Comme montré sur le schéma ci-dessous, à la coupe, on taille différemment le haut du dos et le haut du devant (flèche grise). La couture dos fait souvent un pouce de plus que le devant. Il consiste alors à rentrer ce surplus. Chez Cifonelli, c’est au moins 3cm qui sont repoussés sur le dos. Cette ‘souplesse’ ne bouge plus sur la piqure même d’épaule. En revanche, dans le haut du dos, elle se libère (vibration grise en dessous) et donne au dos du galbe pour les omoplates.Cet ’embu’ (voilà la vrai terme pour désigner de la laine rentrée, compressée au fer) a aussi un effet direct sur la tête de manche, qu’il repousse vers l’avant du veston (ce qui donne de l’aisance pour les mouvements de bras ramenés vers le corps). L’épaule Cifonelli est donc une conjonction de deux faits: une tête de manche avec beaucoup d’embu et une couture d’épaule dos avec également de l’embu, plus que les autres tailleurs. L’effet est immédiatement visible. Ce dessin sus-visé essaye d »exprimer ce fait, avec caricature:A gauche, une emmanchure classique, avec un ressaut peu marqué et à droite l’épaulé Cifonelli, très proéminent, signant immédiatement une confection artisanale, que les tailleurs se faisaient (et font toujours) un devoir de perpétuer (dans un moindre mesure que Cifonelli), comme Guilson ou Gonzales. Si l’esthétique est toujours une question d’appréciation personnelle, le fait est qu’il faut de la patience et de l’expérience pour arriver à un tel résultat, et ça au fond, c’est le plus important: la maestria de l’homme!

NB: mais attention, l’épaule Cifonelli est une épaule anglaise! C’est une épaule anglaise avec beaucoup de volume, tout simplement!!! L’épaule italienne ou napolitaine (d’ailleurs il en existe beaucoup de variantes) n’est pas exécutée classiquement par les tailleurs de Paris, à moins que vous leur demandiez. Après Canali je crois la fait en demi-mesure.

Julien Scavini

19 réflexions sur “L’épaule Cifonelli

  1. Julien-Loïc 6 décembre 2010 / 19:21

    Merci pour cet article réellement passionnant, qui concerne un sujet auquel peu s’intéresse, alors que cette différence dans l’épaulé signale à mon avis au premier coup d’oeil la qualité et la « façon » de la veste.
    Je me permettrais juste de signaler, en inconditionnel absolu, que c’est justement l’usage de cet épaulé « tailleur », adapté à l’habillement féminin d’ailleurs, qui était une des marques de fabrique, de distinction même, de la maison Saint Laurent (et surtout en prêt-à-porter, ce qui signalait tout de suite une création YSL).

    Merci de perpétuer cet usage qui incontestablement donne du maintien et de l’allure à la veste.
    Et merci de cette synthèse^^

  2. Nicolas 6 décembre 2010 / 20:24

    Quel bonheur de venir sur ce blog. C’est reposant…..
    Merci donc pour cet article très passionnant qui me permet de mieux comprendre ce que je porte et le travail que nécessite la confection d ‘une épaule. Je saisis maintenant très bien la raison de ce petit « ressaut » de l’épaule classique, dont je trouve qu’elle ne me va pas très bien parce que j ‘ai les épaules déjà très droites.
    Quelques questions:
    – combien d’heures en moyenne nécessitent la confection de l’épaule et cela représente quelle proportion de temps dans la confection globale de la veste ?

    – Cifonelli est il l ‘inventeur de l’épaule italienne ( ou napolitaine), ce que je ne crois pas, alors en quoi l’améliore ou la dépasse t il ?

    Encore merci pour cet article

    Amitiés,

    Nicolas

    • Julien Scavini 7 décembre 2010 / 11:43

      -Combien d’heure? en dehors du tracé, une bonne journée et demi pour monter bâtir la manche correctement (aplomb et embu), la piquer, poser la cigarette, puis replacer la toile et poser l’épaulette, et enfin rabattre les doublures dans ce merdier plein de courbes qu’est l’épaule!!!!!

      -Attention, pas de mélange. L’épaule italienne ou épaule napolitaine (attention d’ailleurs, il existe pratiquement trois sortes d’épaules italiennes) n’est pas du tout le fait de Cifonelli. Aucun rapport en fait. Ces derniers font ‘simplement’ une épaule classique, avec tête ronde et beaucoup d’embu.

      • Nicolas 7 décembre 2010 / 21:05

        Well noted Sir !
        Il me semble qu’un article sur les épaules italiennes s ‘impose pour pallier mon inculture…..

  3. Blabla 7 décembre 2010 / 00:20

    Intéressant!

    Une petite chose m’échappe : Comment est cousu le point vert sur la manche a l’italienne, sans traverser ni le tissu ni l’épaulette?

    Merci!
    Blabla.

    • Julien Scavini 7 décembre 2010 / 11:45

      Effectivement, bonne question 🙂 C’est une vue d’esprit. Ce trait vert sur l’épaule italienne signifie juste que l’on pose l’épaulette sur la toile tailleur, qui est solidaire du devant de veste. On fait un maintient interne d’une manière ou d’une autre, même si je ne suis pas spécialiste de ce montage.

  4. L'Amateur professionnel 8 décembre 2010 / 23:15

    Je trouve aussi ce billet très intéressant, car je n’avais qu’une vague idée de la façon dont était montée la fameuse épaule de Cifonelli. Et je connaissais encore moins ce terme d’embu – du moins dans l’acception que les tailleurs lui donnent.

    D’ailleurs, en regardant vos deux croquis, je me dis que ce type d’épaule est très caractéristique des coupes britanniques que j’affectionne.

    Une question en passant, qui n’a pas grand chose à voir. Que pensez-vous, vous dont le goût vous porte au purisme (et c’est un compliment, n’en doutez pas ! 🙂 ), que pensez-vous, donc, de cet autre élément que Cifonelli semble s’être approprié au point d’en faire un signe distinctif, je veux parler de la veste fermant sur un seul bouton ?

    Pour moi, moins la veste comporte de boutons, plus elle est formelle et habillée (cf. morning suit, dinner jacket). N’est-ce pas incongru de trouver ce type de coupe sur des vestes et des costumes sport ? Connaissez-vous des précédents britanniques, réalisés dans l’Entre-deux-guerres ?

    • Julien Scavini 9 décembre 2010 / 10:05

      Effectivement, vous avez raison, les un boutons se rapprochent des éléments formels. Et il ne me semble n’avoir jamais vu (hors de ces derniers éléments) de tels exemples avant les années 60…?

      Au fond, les vestons deux boutons se sont forts démocratisés depuis quelques années, et nous savons tous que le bouton inférieur ne sert à rien qu’à être décoratif… dès lors pourquoi ne pas le supprimer? Ce qu’a fait Huntsman systématiquement, avec assez de réussite je dois dire, vous ne trouvez pas?

      • Nicolas 10 décembre 2010 / 12:10

        Très bonne remarque. Je suis d’accord avec vous deux. Je trouve aussi qu’un seul bouton, qui coupe bien le vêtement confére beaucoup d’esthétisme au veston. Il faut dans ce cas être très vigilant sur le positionnement dudit bouton(à ce titre relire les conseils de stiff collar à ce sujet).
        Amitiés

      • Julien Scavini 10 décembre 2010 / 12:36

        Conseils que vous avez pu voir en avant première cher Nicolas 😉

  5. http://lechouandesvilles.over-blog.com 10 décembre 2010 / 17:37

    Oh là ! S’il fallait se débarrasser de « tout ce qui ne sert qu’à être décoratif » !…
    Merci en tout cas de ces explications très pointues.
    Et bravo pour la belle page 44 du nouveau Monsieur !

    • Julien Scavini 10 décembre 2010 / 19:07

      Ah vous avez vu! Merci beaucoup. Nous travaillons à la prochaine pour le mois de Mars. Au final, cette planche rehausse un peu le niveau de Monsieur non? Parceque l’illustration du point 22 des grands luxes à avoir… :/

      • Virgile 10 décembre 2010 / 19:30

        Ah oui il faut que j’aille voir ça, c’est vrai!

        Félicitations en tout cas 😉

  6. L'Amateur professionnel 10 décembre 2010 / 22:39

    Notre ami le Chouan a répondu à ma place. 🙂
    Effectivement, si on se met à supprimer tout ce qui n’est « que » décoratif, je crains fort de devoir m’exiler à mon tour, anywhere out of the world…

    Huntsman est indubitablement une référence. Mais cela ne me suffit pas. D’un autre côté, je confesse volontiers qu’en matière d’élégance vestimentaire masculine, je me méfie toujours des innovations postérieures à 1939. 🙂

  7. sifran 20 décembre 2010 / 11:01

    Je crois savoir à quelle veste en tweed vous faites allusion. 🙂
    16 cm d’embu, comme on a dû vous le dire, cela me paraît beaucoup. Combien avez-vous mis dans les manches de la veste de chasse ? Ça vous le savez.
    Sur la veste de chasse beau col qui plaque bien, ligne régulière aussi.
    On peut regretter de ne pas voir sur une photo l’aisance que donne ce genre de pli dans la posture du tireur.

    • Julien Scavini 20 décembre 2010 / 16:52

      Oui, 16, c’est très excessif. Un maximum disons.

      Pour la veste de chasse, j’avais fait soft, 5cm, le client ne voulant de toute manière pas de ‘rebond’ ou de volume. (Je dois bien confesser qu’avec plus d’embu, je sais pas poser la manche). La prochaine veste, j’essaierai de rabattre pour tester l’une des version italienne.

  8. Liana 1 septembre 2016 / 12:55

    « Cette astuce fort complexe à maitriser consiste à donner à la manche un périmètre supérieur à l’emmanchure comme le montre le différentiel entre le tracé rouge et la manche (entre 5 et 18cm de plus, sur en moyenne 60cm) » ?????
    Entre 5 et 18 cm sur une moyenne de 60 cm tout manche, un embu de 18 cm ? on entre en manche ballon ou quoi? il y à erreur qqe part…

    • Julien Scavini 5 septembre 2016 / 19:24

      Cela m’avait été confirmé à l’époque, qu’il était possible d’en mettre autant dans certains tweed. Ceci dit, la norme est 6 pour un tissu moderne, 8 pour une flanelle qui rentre bien je pense plutôt.

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