Visite des usines

La semaine dernière, je n’ai pas pu faire mon article car je visitais l’atelier qui réalise mes costumes en demi-mesure. C’est l’occasion de vous faire découvrir comment est produit un costume à la chaine, quelles sont les étapes et les impératifs. J’ai aussi pu visiter une autre usine de tissage. Découvrir comment le tissu est créé fut passionnant et là encore, très très technique. Petit tour d’horizon commenté.

Première étape pour réaliser un costume, le tracé du patronage. En demi-mesure, la fiche saisie par le client est traitée d’abord par une assistante commerciale qui traduit la commande en langage d’usine (codification interne comme le type d’épaule, le type de toile, références tissus et fournitures, étiquettes et positionnement des poches, spécificités clients etc.). La commande passe ensuite entre les mains d’un technicien modéliste, qui à partir de la base standard va faire les modifications de dimensions et d’attitude dans l’ordinateur, sur un logiciel dédié. Le patron ainsi créé est conservé au nom du client. Il est imprimé sur un grand papier lequel est disposé sur le tissu pour être coupé. La coupe peut aussi être réalisée sans papier, directement par le cutter depuis l’ordinateur. Le tissu est étalé sur le ban de coupe et un film plastique est déposé, car la coupe se fait sous-vide, pour éviter que le tissu se déforme. C’est le cutter à guidée laser qui réalise les raccords de motifs (rayures et carreaux).

Le tissu est coupé. Mais il faut aussi couper les éléments annexes : doublures, fonds de poches, renforts divers, toile tailleur, feutre et toile de col etc. Une quantité de petits patrons est utilisée. C’est pour cela que des modifications diverses comme les fonds de poches, leur largeur ou la forme de la doublure sont compliqués à mettre en place à l’unité. Ce faisant, on crée une buche, c’est à dire un paquet constitué des éléments prêts à l’emploi sur la chaine. Une séparation se fait à ce moment entre les diverses chaines de montage : chaine corps veste, chaine manches, chaine pantalon, chaine gilet etc.

Ensuite, le montage commande. La première étape consiste à disposer des petits renforts collants sur le tissu. Un classique, même en entoilé intégral. Il faut ensuite réaliser les pinces sur les devants, puis les poches. Les rabats de poches sont réalisés grâce à des formes métalliques appelées matrices. Ces matrices coûtent très chères à fabriquer. Elles permettent de piquer les rabats avec une forme très régulière, à l’aide d’une machine à coudre dotée d’une crémaillère, qui pique toute seule. C’est pour cela qu’il est impossible de changer la forme du rabat par exemple. Les passepoils sont cousus par un automate à positionnement laser. La poche poitrine est aussi tracée par une ouvrière, à la main à l’aide d’un patron standard. Le rabat de la poche poitrine est préformé au fer par une ouvrière avec un petit gabarit.

La poche poitrine est piquée manuellement, ce qui demande à la couturière une grande dextérité, surtout pour les raccords. La poche plaquée est difficile aussi, il faut de nombreux gabarits papier. Une fois ces tâches effectuées, les devants sont terminés, ils sont repassés dans une presse en forme.

L’étape la plus importante, mais qui n’est pourtant qu’une petite parmi les 150 étapes pour réaliser une veste est la mise sur toile. L’ouvrière spécialisée est formée spécifiquement pour cette tâche. Il faut déposer la toile bien à l’aplomb, commencer par faire un grand point de bâti sur la pince devant, puis faire une succession de lignes de bâtis à divers endroits suivant un schéma ancestral développé par les tailleurs. Il faut évidemment placer des souplesses et des embus (trop plein de toile à l’épaule pour faire ‘avancer’ celle-ci, trop plein de toile au pied du revers pour faire rouler celui-ci etc, passement de tension de la cassure revers). La mise sur toile se fait de concert avec la machine ‘double plongeur’ qui fait les points invisibles pour faire rouler le revers.

A la suite de cette grande opération, il faut régler la pose de la garniture, c’est à dire le tissu intérieur au bord de la veste, qui revient sur le revers. C’est une autre opération très délicate, car de la minutie de la couturière dépendra la ligne de votre veste et la finesse du cran de revers. On trace au bic sur un petit renfort collé blanc pour mieux voir. Là encore, modifier la ligne du revers pose problème sur la chaine de production qui voit défiler entre 100 et 200 costumes par jour. Des techniques me permettent de vous proposer de faire varier la largeur du revers à l’envie. Mais pas la hauteur ou la forme par exemple. Une fois la garniture piquée, la couture devant veste est ouverte sur un ‘ouvre-fourreau’ à vapeur. Les doublures qui sont déjà là sont positionnées et recoupées. On assemble les deux devants avec le dos, et la veste émerge. Une contremaitre la bichonne et en vérifie les côtes.

Voilà, il ne reste plus qu’à piquer les épaules et le corps est là. Il faut alors monter le col. Ceux-ci sont préparés en amont, avec les bonnes dimensions. Car ce point est crucial. L’ouvrière en charge du montage doit faire preuve de beaucoup de minutie pour que votre veste soit belle. Elle vérifie systématiquement la symétrie par exemple.

Les manches arrivent ensuite d’une autre partie de l’usine et grâce à la magie des codes-barre, les deux se retrouvent. Il faut les piquer. Cette opération très très complexe demande des mois de réglages à l’usine et aux techniciens. Les crans de montage doivent être précis et nombreux. Les machines doivent être finement réglées pour avec un beau développé de la tête de manche. Pour passer l’embu, c’est à dire coudre plus de manche que d’emmanchure (toujours le même problème technique évoqué mille fois sur Stiff Collar), diverses machines existent : machine à double entrainement (haut et bas) ou machine à jet d’air comprimé pour faire avancer la manche plus vite. Une fois la manche posée, il faut terminer la mise sur toile de l’épaule, placer la cigarette (le boudin de tissu que l’on met en haut de manche pour la rendre volumineuse), adjoindre la petite épaulette (qui est fabriquée dans l’usine même) et préparer le rabattement de la doublure de manche, appelée mignonette. Je n’ai que peu de photos du montage à proprement parler, la méthodologie est top secrète.

Au détour de la chaîne, je vois un tissu Drapers qui me dit quelque chose. Je regarde dedans :

Voilà, il ne reste plus que quelques étapes, comme la réalisation de boutonnières, diverses coutures à la main et enfin le bichonnage, c’est à dire le repassage final dans les presses. Un travail presque aussi long que la réalisation de la veste, car un bon repassage compte beaucoup, tous les tailleurs vous le diront.

Il faut une bonne petite semaine pour coudre tous les éléments, même si en temps cumulé 5h suffisent à monter une veste. Les 200 ouvriers de la chaine, dans cette partie de la moldavie commencent leur journée à 6h du matin et la finissent vers 15h. C’est une tradition en Europe de l’Est où le travail aux champs l’après midi est monnaie courante. Dans l’usine, il fait entre 25 et 40°c à cause du nombre de presses à vapeur. Dehors, la température varie de -30°c à + 40°c, c’est une drôle de contrée.

Je souhaite que ce court reportage vous aura intéressé et fait voir d’une autre manière la confection et la demi-mesure de qualité. Un travail de longue haleine, qui demande des mois voire des années aux ateliers pour bien faire. Les étapes sont très nombreuses et les ouvriers tournent peu, car sont très spécialisés. Chaque jour chez Scavini nous avons le plaisir de livrer un costume sortant de cette chaine. Je m’y rends le plus souvent possible pour y mettre mon grain de sel et pour toujours mieux vous servir.

Dans quelques jours, la seconde partie de l’article sur la draperie que j’ai visitée.

Julien Scavini.

9 réflexions sur “Visite des usines

  1. Découseur 6 juillet 2015 / 23:38

    Merci beaucoup.

  2. XMARIE 8 juillet 2015 / 11:57

    très interressant merci

  3. Gabriel 8 juillet 2015 / 16:23

    Je trouve toujours intéressant de découvrir comment sont fabriqués nos vêtements de tous les jours. Merci

  4. thedonos 2 février 2016 / 20:12

    M. Scavini, est-ce que vous parlez de l’usine Ionel de Chisinau. Merci

    • Julien Scavini 7 février 2016 / 17:52

      Non hélas

  5. karine chevaleyre 6 avril 2016 / 22:55

    superbe reportage ! vraiment très très très intéressant !! merci… Et je viens seulement de découvrir votre blog… Je crois que je vais le lire comme un bon bouquin tant vous êtes passionnant et généreux !! Encore merci
    Karine

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