Un accroc, et alors?

Un client m’a récemment écrit pour demander que faire sur sa veste qui avait subi un accroc. Son costume de mariage a été altéré par une triste pointe dépassant d’un meuble. Cela nous est tous arrivé il me semble. L’ennui, c’est que lorsque l’incident s’est produit sur un pan de tissu et qu’il n’est pas lié à une couture déchirée, il est presque impossible d’intervenir. Un retoucheur peut faire et défaire des coutures, serrer ou desserrer des morceaux. Mais si un petit trou est présent au milieu d’un morceau, que faire..?

Un métier aujourd’hui presque disparu s’était fait une spécialité de ce genre de petite réparation : le stoppage, souvent pratiqué par des dames travaillant chez elles. Les stoppeuses-remailleuses étaient des fées aux doigts d’or. En récupérant quelques fils sur les coutures à l’intérieur, elles pouvaient reconstituer le trou, de manière totalement invisible. De la magie! Que le trou soit l’œuvre de satanées mites ou d’un clou mal placé. Mais hélas, je n’en connais plus aucune. Et je ne connais personne qui a pu apprendre ce métier.

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Alors que faire si un petit trou est apparu à la surface d’un beau costume?

Pour ma part j’ai tranché, je m’en fiche royalement. L’année dernière, en sortant le matin de chez moi, j’ai entendu un gros crrrr en passant la porte cochère de l’immeuble. Mince. La manche de mon costume de flanelle bleue s’était accrochée à une épaisse pointe placée sur la crémone. Quel déception. J’aurais pu bien sûr renvoyer la veste à l’atelier pour refaire une manche. Et puis à quoi bon. Cela ne se voit pas. J’aime ce costume ainsi, avec son petit défaut.

Mon ancien collaborateur avait eu de son côté une mésaventure miteuse. Les mauvaises avaient dévoré au moins 2cm² de son blazer, sous la poche devant. Il a cousu une pièce, à la manière du Prince Charles. Regardez bien sa photo, à gauche en bas de la veste…

Car la vérité est que, lorsque l’on aime un vêtement, on l’aime tel quel. Rien n’est parfait en ce bas monde. Et puis, souvenons nous du conte d’Andersen. Le Vilain Petit Canard. Qui n’a pas été touché par ce petit mis de côté? Alors, pourquoi abandonner un vêtement si précieux à nos yeux? Pourquoi le jeter?

Évidemment, dans une société du jetable et du remplaçable, ce genre d’idée est un peu bizarre. Mais quand le costume vaut cher et qu’il est agréable, il est impensable de le jeter pour si peu. Un petit trou dans le devant visible? Et alors?

Le panache fera oublier cet accroc! Une cravate très digne, une pochette merveilleuse, des souliers bien glacés, si la mise est parfaite, c’est un joli toupet que d’arborer cette décoration de la vie. Les nouveaux riches avec leur costume à trois sous parfois très chers peuvent bien le jeter pour le remplacer par une autre cochonnerie du même genre. Mais quand on construit patiemment une penderie de qualité, on garde son vilain petit canard. Il y a plus important dans la vie!

Peut-être avez-vous peur d’une réflexion, du qu’en dira-t-on? Riez-en. Soyez bien au dessus de tout cela. Tant que vous êtes propre et polis. Le Prince Charles s’en fiche bien lui. Pourquoi pas vous?

Belle semaine, Julien Scavini

17 réflexions sur “Un accroc, et alors?

  1. Nicolas 8 octobre 2018 / 17:45

    Mais bien sûr ! Il vaut mieux s’accommoder de ces petits accidents. L’usure des belles choses fait partie de leur beauté et les rend familières. J’avais un collègue très élégant. Chasseur, il portait souvent des gilets de tweed avec ses costumes (en mesure). Comme il fumait la pipe, les gilets étaient constellés de petits trous occasionnés par les cendres brulantes. Il les portaient ainsi. Plastronnant son statut de fumeur de pipe. Panache total. Mélangez l’usé avec le neuf !

  2. SImon 8 octobre 2018 / 20:46

    « Stoppeuse » super sur Lyon : Leïla Belkaïd / Evolisse !

  3. Pierre 8 octobre 2018 / 20:48

    J’ai moi-même déchiré l’un de vos pantalons à l’entrejambe. La couturière m’avait annoncé qu’elle ne pouvait rien faire qui serait invisible. Qu’importe ! La cicatrice est maintrnant un peu visible sur le devant, mais il est hors de question que j’arrête de le porter, d’ailleurs.. je l’ai mis aujourd’hui !

  4. Hélène D. 8 octobre 2018 / 21:41

    Bien que je ne sois pas encore retraitée, je viens de prendre un coup de vieux en lisant votre article, mdr 🙂 j’ai moi même fait du stoppage et franchement, je trouvais cela très facile et agréable. Je remaillais aussi les pulls ou collants et le fait encore lorsque j’en ai besoin. Mais j’ai connu une dame qui me fascinait lorsque j’étais enfant et qui remaillait les bas nylon. Je ne me lassais pas de la regarder faire 😉

  5. Stéphane 8 octobre 2018 / 22:42

    Une remailleuse subsiste à Bruxelles: Marie-Josée Devroede, 15, rue Haute. On lui apporte du travail de Paris. Elle est assez chère. Et elle a plus de 90 ans.

    • Andrés Sorin 9 octobre 2018 / 10:35

      J’ai eu recours à cette dame et en suis déçu. Des chaussettes en soie avec un tout petit trou, à propos duquel elle m’annonça tout de go: «Ma réparation va va se voir». Si une stoppeuse vous annonce cela, je ne vois pas l’interêt d’y faire appel.
      Plus grave: sans me prévenir elle sous-traita une réparation ordinaire (pas un stoppage) à une copine, réparation qui me coûta plus cher que le vêtement, car j’ai dû payer la copine plus la «commission» que Mme Devroede ajouta de sa propre initiative.

  6. Savignac 8 octobre 2018 / 22:56

    Il me semble que Isabelle Godfroy, installée dans le Nord, exerce encore. Elle a réparé une de mes vieilles vestes en tweed l’année passée (trous de mites partout) le résultat en était bluffant.

    Ensuite la démarche d’assumer son vêtement avec ses scories est intéressante, je l’assume bien sur le vieux cartable en cuir qu’avait ma grand mère puis ma mère puis mon frère puis moi avec toutes ses traces et ses coutures refaites.

  7. ametrinepatronage 9 octobre 2018 / 08:05

    Bonjour! Encore un article agréable et pour lequel je plussoie. un accroc réparé soigneusement peut témoigner d’une personne sage dans ses dépenses et tout de même méticuleuse, alors qu’une veste intacte mais qui bouloche aux frottements après quelques porter seulement, et qu’on porte tout de même parce que zut, on l’a payée, là on est dans le consommateur qui a craqué sous le charme de l’acrylique pas cher et très fashion par rapport à une belle laine tradi.
    Pour la curiosité, j’aurais beaucoup aimé apprendre ce métier de ravaudeuse, ne serait-ce que pour en sauvegarder le savoir faire mais bien sûr c’est trop tard… Au lieu de ça j’ai transformé une mésaventure de mites sur une robe en oeuvre d’art comtemporain il y a une dizaine d’années: les petits s’étaient bien acharnées, j’ai donc brodé par dessus chaque trou un petit miroir bordé de fil bleu; un travail commun avec les mites: elles ont choisi les emplacement, je me suis juste exécutée à les ennoblir. J’ai eu moults commentaires positifs sur cette robe très originale, et encore plus quand j’expliquais l’origine du motif!

    • Julien Scavini 9 octobre 2018 / 15:03

      Amusant !

  8. Jean-Philippe Gou 9 octobre 2018 / 08:56

    Merci pour cette article et pour l’exemple « royal » donné pour l’illustrer. J’adhère tout à fait à cette philosophie. J’avoue que je n’aurais peut être pas oser faire poser une pièce, mais maintenant je n’hésiterai plus si par malheur je devais faire un accroc à un de mes costumes.
    Un grand merci encore pour cette article en particulier et l’ensemble de vos réflexions toujours passionnantes.
    Cordialement
    Jean-Philippe

  9. Frederic 9 octobre 2018 / 10:02

    À toutes fins utiles, je signale l’excellent travail d’une stoppeuse à Bordeaux
    Madame COUGUL
    55 cours Georges CLEMENCEAU
    33000 Bordeaux

  10. emmanuelragon 9 octobre 2018 / 10:17

    Mr Scavini, merci pour ce post qui va réconforter les stressés de la mise vestimentaire 100% nickel. On pourrait peut être envisager le monde sartorial sous cet angle : les tenants d’une tenue toujours impeccable, peut-être un peu m’as-tu-vu ?! Et les tenants d’une mise construite avec patience, avec le temps, et pas mal d’erreurs forcément. Jusqu’à arriver à un style personnel, inimitable, qui ne s’achète pas, même en sur mesure.

    Pour ce qui est du métier de stoppeur / stoppeuse, je crois qu’il existe et s’apprend toujours, mais est très concentré autour des métiers d’arts, pour la restauration de pièces d’artisanat d’art surtout.
    D’ailleurs, pensez-vous que cette nouvelle clientèle gourmande de la chose sartoriale puisse conduite à la renaissance de ce métier dans les rues de nos villes.

    Après tout,même si ce n’est pas le même métier, je constate qu’il y a aujourd’hui beaucoup plus de petites échoppes de retoucheurs ou retoucheuses qu’il y a quelques années, venues souvent de pays ou ce métier est resté vivace.

    Il est vrai que quand j’étais petit ma mère m’a montré comment faire un ourlet et recoudre un bouton. Chez les vingtenaires/trentenaires d’aujourd’hui je constate que c’est beaucoup plus rares. Mais pas mal d’entre eux recourent à des tutoriels YouTube.
    Alors peut être faut il immortaliser le stoppage de cette façon ?

  11. francefougere 9 octobre 2018 / 18:08

    Il fut un temps, pas si lointain, où les vêtements étaient traités  » mitin » ! Qu’en pensez-vous
    Pour les mites, cette année, ce fut le festin – j’avais mis au fond de mes poches, vestes et pantalons, des brins de lavande qui en principe les éloignent : c’est par là qu’elles ont commencé.
    Mer i pour vos articles et conseils !

  12. JM Anto 10 octobre 2018 / 09:59

    Excellent !

    J’ai toujours tenu pour acquis le fait qu’un gentleman porte ses vêtements jusqu’à ce qu’ils tombent en lambeaux.

    Cela explique d’ailleurs notamment la présence du col velours et des renforts de coude.

  13. Lescault 10 octobre 2018 / 16:01

    Alors là moi j’approuve les belles réparations sur les beaux costumes et le reste des vêtements…Moi aussi j’essais de re tisser le tissu avec du même fil quand le trou n’es pas encore écarté sinon je fais une petite pièce également …sauf que si il est fait chez un grand tailleur couturier on peu récupéré un peu des pièces de tissus…sinon oh là là! il faut découdre la double pour voir si on peu récupérer sur le bas le l’ourlet ou l ‘ourlet des manches …Ensuite travail minutieu

  14. Marc L. 13 octobre 2018 / 07:16

    Je partage tout à fait votre point de vue. La patine de l’âge et les souvenirs attachés à un vêtement n’ont pas de prix. J’ai d’ailleurs une veste de costume de votre atelier qui lors d’un mariage festif et arrosé s’est retrouvé avec une brûlure de cigarette sur le coude. Un tailleur de ma région m’ayant posé un patch à l’intérieur pour éviter de voir la doublure la rendue quasiment invisible. Depuis j’ai le plaisir de repenser à ce beau mariage festif à chaque fois que je pose la main sur cette veste. Elle en a d’ailleurs encore plus mes faveurs.
    Belle continuation à vous

  15. Céline 15 octobre 2018 / 15:32

    Ce serait tout de même intéressant de réintégrer le stoppage dans nos techniques de retouches. Car ce genre de défaut arrive très souvent!
    N’y a-t-il vraiment aucun moyen aujourd’hui d’apprendre cette technique en voie de disparition??? Je serais vraiment intéressée…

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