Le costume cravate est mort?

A la suite des deux derniers articles, le débat est posé de savoir si la disparition de la cravate est un drame ou une évolution logique et heureuse. Intéressons-nous à cette dernière conclusion. Car ce qui ressort des commentaires et des discussions que j’ai pu avoir ça et là, c’est qu’au fond, peut-être, la cravate était le signe d’un asservissement. La cravate ET le costume-cravate était le symbole du joug de la classe supérieure. D’autres argumentent que c’était un symbole de beauté, et d’une façon d’être élégante.

Maxime C. de son côté essayait de dire que la cravate n’était pas un signe d’asservissement. Qu’au contraire en fait, le non-dit en entreprise obligeant à être simplement habillé, à être ‘casual’ est au contraire, une forme d’asservissement, de dégradation, en retirant au salarié la capacité à être beau.

Mais en fait, je pense que le débat est posé en de mauvais termes. En fait des deux côtés, il est possible de crier à la dictature. Quand le costume-cravate est obligé, il est ressenti comme une souffrance par une frange des salariés. Lorsque c’est le ‘casual’ qui est imposé, il est ressenti par une autre frange comme une obligation abjecte. Ce qu’il faut plutôt voir, c’est où est l’acceptation des salariés. A ce titre, il serait très intéressant de voir les résultats d’un référendum s’il était mené au sein de grands groupes. Quelle serait la réponse dans une tour de bureau de la Défense et dans une grosse PME de province? Dans le secteur des services et dans celui de l’industrie? « Souhaitez-vous conservez le costume-cravate ou souhaitez-vous venir comme vous êtes? » Je ne suis d’ailleurs pas sûr de la réponse. Il y a là matière à une bonne étude sociologique. La réponse n’est pas si évidente que cela…

Pour avancer, comme je le disais, il peut y avoir dictature dans les deux cas. Mais si tout le monde est d’accord pour l’une ou l’autre des réponses, ce n’est pas une dictature, c’est au contraire l’expression de la volonté générale. Presque en somme une démocratie. Toute la question est de savoir si la minorité doit se conformer à l’ordonnancement général? Politiquement, c’est un sujet glissant dirais-je avec humour! Questionnement qui au fond envahit tout l’espace médiatique ces temps-ci… La grand approche ouverte, appelée multiculturelle, souffre de la présence du cravaté comme Maxime C. l’avait dit.

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L’abandon de la cravate et du costume pour le ‘casual’ peut être jugé comme un délitement idéologique, l’abandon d’une forme de morale et un renoncement au beau. On peut avoir ce jugement. Mais on peut aussi se dire que le vêtement n’est que l’expression a-symbolique du quotidien.

Le costume-cravate peut être vu comme une expression doctrinale.

Le costume-cravate peut aussi tout simplement, je pense que c’est le sens de l’histoire, être vu comme la manière quotidienne de s’habiller à une époque donnée.

On ne s’habillait pas autrement qu’en costume-cravate autrefois, donc il n’était pas question de savoir s’il était un asservissement de la personne ou pas, car on s’habillait comme ça! Dans les années 20, dans les années 30, dans les années 40, à part les ouvriers dans les usines, tout homme employé dans un bureau portait de toute manière un costume, car il n’y avait rien d’autre à mettre. Cette tenue était l’ordinaire, au travail et à la ville.

Le costume-cravate fut un temps la tenue simple et classique de l’homme occidental. Un pantalon, une veste, peut-être dépareillée, plus une cravate, c’était ainsi que le vestiaire était composé. A partir des années 50, le sportwear à la marge prend de l’ampleur. Il faut attendre les années 70 pour l’ancrer plus dans la réalité. Il faut réfléchir à la période où l’on commence à se poser la question « est-il nécessaire de venir travailler en costume-cravate?« . Ce sont les décennies 1975-2005 je dirais. Le costume est encore porté de manière volontaire dans les années 90, mais déjà une frange importante des salariés s’en dispense. Le costume ne devient plus alors une tenue normale pour une partie de la population. Le costume devient alors en effet un uniforme. Il n’est plus l’alpha et l’oméga de la penderie, il en devient une section seulement. Il n’est plus ordinaire, il devient extra-ordinaire.

Pas une marque ne pouvait se passer de vendre des costumes > bien des marques se permettent de ne plus vendre de costumes! La nuance est là.

Nous sommes ou sortons donc d’une période de transition, où l’on voudrait totalement se débarrasser non pas d’un symbole, mais d’un vêtement du passé, d’un usage du passé. C’est sûr que lorsque l’on travaille dans une boite d’ingénierie ou de services informatiques, et même parfois si l’on est avec des clients, quel besoin d’un costume-cravate? Moi qui vient du Pays-Basque, c’est sûr que je n’en ai pas vu beaucoup étant adolescent. A part peut-être dans les banques, mais à la limite ils sont là si minables les costumes-cravates, que je préférerais ne pas en voir.

Au fond, la question n’est pas tellement de savoir s’il y a asservissement plus en costume-cravate qu’en t-shirt. De toute manière, il y a subordination dans une entreprise. C’est ainsi. Certains diront que la cravate permet à l’homme d’exprimer son goût et son humeur, d’autres que le t-shirt est une simplicité bien heureuse dans une époque compliquée. Certes.

Il est difficile de prendre la justification du vêtement par l’angle dogmatique. L’histoire du vêtement est très souvent faite, non pas de dogmes (sauf dans les cours royales), mais de praticité. C’est le fondement même du vêtement. Son aspect pratique : couvrir, isoler, réchauffer. Donc je pense qu’au final, le débat doit plutôt se poser sur la façon de vivre ensemble. Vit-on en entreprise comme on vit chez soi? Le premier point de débat est là : est-ce que l’entreprise est la continuité de la vie, ou est-ce qu’il doit y avoir une césure? Faut-il marquer une différence entre ces deux temps?

Il est vrai que ce qui était beau dans le costume-cravate, c’était l’homogénéité, l’ordonnance comme dans une rue haussmannienne. Le costume-cravate porte en lui quelques règles permettant de broder une allure générique et en même temps personnifiée. Mais cette envie, elle est mienne, je le conçois. Certains autres argumenteront que la beauté nait d’une immense diversité, finalement paradigme de nos sociétés occidentales. On veut de nos jours laisser exprimer des personnalités et non un ordre des choses. Les vies individuelles comptent plus que la vie collective. L’ordinaire de chacun devient expression générique. Sans plus de questionnement du sens.

Que faire alors?

Le costume-cravate pouvait être porteur d’une certaine expression des moyens. Il y avait ceux qui allaient chez le tailleur, ceux qui s’offraient des costumes Lanvin ou Cerruti. Et puis il y avait ceux qui se contentaient de Bayard ou d’Armand Thierry. Pensez-vous que ce signe extérieur de richesse vestimentaire ait cessé? Que nenni. Dans l’entreprise, il y a toujours ceux qui arborent des chemises Ralph Lauren, Paul & Shark ou La Martina et ceux qui  portent du no-name. C’est donc qu’il y a toujours un sens au vêtement, plus au costume-cravate, mais à ce qui le remplace. De même sur le parking, les gros Audi Q7, BMW X5 et autres SUV sont la marque de « l’élégance contemporaine ».

Notre société a remplacé la richesse d’un morceau de soie monté-main à 100€ par le tapage de logos brodés et de grosses cylindrées à 60k€.

En contrepartie de cela, il faut chercher aux élégants le moyen d’exprimer leur plaisir sans le costume-cravate. C’est tout à fait possible de mon point de vue. Il suffit pour cela de faire confiance à de très bons faiseurs, de se vêtir avec tact. De constituer une penderie pleine de goût, perpétuellement améliorée. Et parfois même, il suffit juste de porter des vêtements bien repassés pour faire la différence dans les couloirs. Quelle époque! La semaine prochaine, j’essaierai de réfléchir à des stratégies pour être chic sans se faire voir ou mal-voir!

Bonne semaine, Julien Scavini

5 réflexions sur “Le costume cravate est mort?

  1. LM 29 octobre 2019 / 08:09

    Qu’importe si le costume cravate est mort. Le sur-mesure, lui, ne mourra jamais, car le prêt à porter ne pourra jamais rivaliser avec. Quant aux modes… elles changent. On ne porte plus d’habit à la française brodé, ni de chausses, etc. Personnellement, je trouve les manières masculines de s’habiller de l’Ancien Régime plus sympathiques que le costume cravate… Et le costume cravate actuel est déjà beaucoup moins beau que celui de la première moitié du XXe siècle… alors…

  2. Bigstop 29 octobre 2019 / 08:53

    Je ne pense pas que la tendance actuelle du casual corresponde à une mode. Une mode est normée. Ce serait effectivement une mode si le costume était remplacé par quelque chose de relativement précis. Or ce n’est pas le cas. On voit que le casual est divers. Il va du jean/tshirt au survet’, en passant par le pull / chemise weekend, au pull/pantalon velours pour les plus âgés. En réalité, tout se résume à une philosophie de l’époque qui dépasse le domaine vestimentaire et que l’on pourrait résumer au laisser-aller. On commence par enlever la cravate en fin de journée pour être décontracté et gagner en confort et on termine par enfiler ses baskets pour aller bosser. Se sentir à l’aise est l’impératif. Quitte à être moche, l’important est de ne pas être engoncé dans sa tenue/ses souliers. Or il faut admettre qu’il n’est pas agréable de porter de mauvais souliers pas chers et des costumes en tissus étanches de prêt à porter bas de gamme. L’encadrement commence par céder en accordant le friday wear et le casual gagne du terrain. La perte de l’habitude, de l’accoutumance rend le retour plus difficile: celui qui perd l’habitude de porter la cravate en trouvera le port insupportable lorsqu’il tentera maladroitement d’en nouer une pour un rendez-vous d’affaires important une fois par mois. Le laisser-aller est un vice, mais c’est la marque du temps.

    • Bigstop 29 octobre 2019 / 08:59

      D’ailleurs, ce n’est pas tant que le costume-cravate est inconfortable, c’est qu’il oblige à un certain maintien. On ne peut pas se tenir n’importe comment lorsque l’on porte un costume. Il ne se prête pas à l’affalement. C’est aussi cela qui est ressenti et qui fait fuir les plus jeunes (la plupart)

  3. Jul 30 octobre 2019 / 13:16

    Ca dépend aussi du costume, pour juger de l’asservissement ou non.
    Dans les milieux très stricts où on n’envisage pas le costume autrement qu’en bleu marine / anthracite, et avec obligatoirement chemise blanche / bleue claire, c’est d’un ennui… Mais dès qu’on peut s’ouvrir à toutes les nuances du costume, que ce soit en matière de coupe, de couleur, de matière, etc, c’est nettement plus intéressant et plus « libre ».
    Autre piste de réflexion : un beau chinos ou même un jean bleu foncé, et une belle veste sport bien taillée seront toujours plus élégants à mes yeux, qu’un costume de grande surface en polyester mal taillé.

  4. JJ Katz 31 octobre 2019 / 17:02

    Nicely put, Monsieur Scavini.

    Corporate settings are certainly subject to typical group dynamics, implying some degree of uniformity, whether ‘dressed-down’ or more tailored.

    I do notice that among tailoring enthusiasts with a penchant for somewhat anachronistic pieces (felt hats, braces, etc.), the majority are progressive / creative / anarchic types, in stark contrast to 2-3 decades ago. This, I think, reflects the fact that formal/business tailoring is becoming obsolescent, in the mainstream.

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