Entoilage et semi-entoilage, explications

Dans le monde du costume, il est deux mots que l’on entend souvent sans toujours bien savoir ce qu’ils recouvrent : entoilé et semi-entoilé. On sait vaguement que le premier serait plus traditionnel, plus coûteux, peut-être plus noble, tandis que le second constituerait une sorte de compromis. Tout cela est vrai, mais ne dit finalement pas grand-chose. Et surtout, cela n’a rien à voir avec doublé, ou non-doublé, ce qui renvoie à la doublure.

La différence entre les deux constructions est pourtant assez simple à comprendre, dès lors que l’on regarde ce qui se passe à l’intérieur de la veste. Car sous le drap visible se cachent plusieurs épaisseurs, des toiles, des renforts et toute une succession d’opérations qui donnent au devant sa tenue, son volume et sa manière de vieillir.

Plutôt que de multiplier les grands discours, j’ai donc essayé de dessiner les choses. Étape après étape, voici comment se construit le devant d’une veste traditionnelle entoilée à droite, et celui d’une veste semi-entoilée à gauche. On verra que les deux techniques ont beaucoup en commun, mais qu’un détail essentiel les sépare : la manière dont le drap extérieur est relié à sa structure intérieure.

Commençons donc par couper un devant de veste, constitué donc : d’un devant et d’un petit côté. Le devant présente une découpe horizontale qui se poursuit à la verticale sur le milieu, ce sont dans l’ordre : l’emplacement de la poche et la pince poitrine.

A gauche ci-dessus, les deux parties et trois petits bouts de thermocollants. A droite, les mêmes deux parties et quatre bouts de thermocollants. VOCABULAIRE : un thermocollant est un tissu de renfort dont une face est enduite de petits points de colle. Sous l’effet de la chaleur et de la pression, elle se fixe directement au tissu extérieur de la veste. Elle sert à lui donner de la tenue, à stabiliser le drap et à éviter qu’il ne se déforme. C’est une solution rapide, régulière et économique. Le thermocollant utilisé pour les grands devants de vestes de confection est aujourd’hui le plus souvent réalisé à partir de fibres synthétiques.

On coud ensuite les deux panneaux ensemble. Le grand devant apparaît alors, avec sa pince de poitrine et l’emplacement des futures poches. De petits renforts thermocollants sont posés aux endroits qui devront résister davantage : 1. les futures boutonnières, 2. la poche côté, 3. la poche poitrine.

Mais voyez-vous la différence essentielle entre les deux dessins ?

À gauche, sur la future veste semi-entoilée, tout le devant a été recouvert d’un thermocollant. C’est logique : ce grand renfort structurel doit aller d’une couture à l’autre, donc d’un bord à l’autre. Ses extrémités sont ainsi prises dans les coutures périphériques, ce qui garantit sa bonne tenue dans le temps. Un thermocollant de cette importance ne peut guère s’arrêter librement au milieu du drap : la transition risquerait de se voir sur l’endroit.

C’est véritablement ici que naît la construction semi-entoilée : avec un devant dont l’envers est entièrement stabilisé par collage. Sur l’autre veste à droite, point de travail supplémentaire.

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Les choses s’accélèrent maintenant, car nous allons avoir besoin de tout un petit assortiment de pièces.

En rose, d’abord, la toile tailleur. Chez les tailleurs, elle est traditionnellement composée en grande partie de laine. Dans la confection, elle peut également être en laine, mais aussi comporter des fibres synthétiques, notamment du polyester.

En jaune et en ocre, différentes pièces viennent épaissir, renforcer et donner du ressort à l’entoilage. Chez le tailleur, on utilise traditionnellement de la laine mêlée de crin de chèvre ou de cheval. Dans la confection industrielle, ces renforts peuvent aussi être réalisés en matières artificielles. Ces renforts font être cousus sur la toile rose pour former l’entoilage.

En vert, voici un petit morceau de tissu fin appelé droit-fil. Il vient renforcer la diagonale du revers et empêcher cette zone de se détendre. Il s’agit très souvent d’une simple bande de doublure.

Enfin, en bleu, vous reconnaissez l’épaulette, constituée de plusieurs couches de ouate. Les épaulettes très épaisses que l’on connaissait dans les années 1980 et 1990 ont presque disparu. Aujourd’hui, elles sont généralement très fines, autour de 5 mm, et peuvent descendre à 1 ou 2 mm à peine sur les vestes aux épaules très naturelles ou déstructurées.

Deux opérations sont maintenant menées en parallèle. D’un côté, les entoilages sont constitués comme de véritables sandwichs, par superposition de plusieurs couches de toile et de crin, ensuite réunies par couture.

Dans la confection, cet assemblage est réalisé à la machine, au moyen de grands points souples exécutés par une machine spéciale. Chez le tailleur, en revanche, les différentes épaisseurs sont traditionnellement réunies à la main, par des points de chevron. Le résultat demande évidemment beaucoup plus de temps et de travail.

La seconde opération concerne directement la veste ci-dessus : il faut réaliser les poches, côté et poitrine, dont les sacs viennent se loger derrière le drap. Aucune différence entre les deux réalisations.

Dans la confection, cette étape est généralement effectuée avant la pose de l’entoilage, ce qui facilite le travail et évite d’avoir à manipuler toutes les épaisseurs en même temps. Chez les tailleurs artisanaux, l’ordre des opérations peut varier : les habitudes de maison, les méthodes de coupe et les préférences du tailleur entrent alors en jeu.

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C’est à ce moment que le devant de la veste se structure véritablement. Le drap, jusque-là souple et presque sans forme, reçoit son renfort intérieur : ce fameux sandwich de toile et de crin que constitue l’entoilage.

Et c’est ici que la différence entre semi-entoilé et entoilé intégral devient parfaitement visible. Dans un cas, l’entoilage ne structure qu’une partie du devant ; dans l’autre, il accompagne toute la hauteur de la veste et donne au devant sa construction complète.

À gauche, dans le cas du semi-entoilage, la toile est maintenue principalement en deux endroits : dans l’emmanchure, où elle sera prise dans la couture de manche, et au niveau de la cassure du revers, grâce au droit-fil vert, collé ou cousu sur le grand thermocollant sous-jacent. Cet entoilage partiel n’est donc pas collé sur le devant : il reste flottant. Il est simplement retenu sur ses côtés et vient donner du galbe à la poitrine. Mais dans les mauvaises confection, il peut-être collé. Cela se faisait dans les années 70, d’où des vestes très rigides.

À droite, avec l’entoilage intégral, la toile est fixée plus largement : dans l’emmanchure, tout le long du devant (nous allons y revenir) et jusque dans le revers, où celui-ci est cousu avec la toile rose.

Précisons toutefois qu’un semi-entoilage peut lui aussi remonter jusque dans le revers et y être cousu comme sur une construction traditionnelle. C’est un raffinement supplémentaire, intéressant, mais qui ne change pas fondamentalement la nature ni le tombé de la veste.

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Et voici la fin des opérations que je voulais vous montrer ce soir. Nous avons donc désormais deux vestes : l’une semi-entoilée, l’autre entoilée intégralement.

L’épaulette bleue, qui viendra faire la jonction avec l’emmanchure du dos, est encore en attente. Mais il reste surtout quantité de petits raffinements à apporter, notamment sur la veste entoilée.

On peut, par exemple, fixer les sacs de poche à la toile intérieure afin de solidariser l’ensemble. Ainsi, lorsqu’un objet est placé dans la poche, son poids est repris en partie par l’entoilage et non par le seul tissu extérieur. C’est un détail discret, mais très utile à la bonne tenue du vêtement.

Il faut également poser ce que l’on appelle un passement, représenté ici par le fin ruban vert. Il s’agit d’une bande de tissu coupée dans le droit-fil, destinée à soutenir les courbes et contre-courbes du devant, à les stabiliser et à limiter leur déformation avec le temps.

Ce passement suit donc très précisément les lignes du devant. Il sert à la fois de renfort et de repère pour les coutures qui viendront ensuite achever la construction de la veste.

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Car déjà se présentent les parementures, ou garnitures, c’est-à-dire ces pans de tissu qui, dans le bas de la veste, se trouvent côté intérieur, mais qui, par le jeu du retournement au niveau du revers, deviennent soudain visibles à l’extérieur. C’est toute la magie de la construction d’une veste.

Dans une veste semi-entoilée, cette parementure reçoit généralement elle aussi un grand thermocollant afin d’être bien stabilisée, à l’exception de la partie destinée à former le revers visible.

Dans une veste entoilée traditionnellement, le recours au thermocollant est beaucoup plus limité, sauf bien sûr si le tissu est particulièrement fin ou fragile. On en trouve surtout par petites touches : pour renforcer la future poche intérieure, ou à l’angle du revers, afin que le dessin de l’encoche reste net, précis et stable.

Voilà donc, très simplement, ce qui distingue une veste semi-entoilée d’une veste entoilée intégralement. La première repose sur un devant largement stabilisé par thermocollage, auquel vient s’ajouter un entoilage flottant au niveau de la poitrine. La seconde confie beaucoup plus de travail à la toile elle-même, qui structure le vêtement sur toute sa hauteur.

Les deux constructions peuvent donner de très bonnes vestes. Mais elles ne procèdent pas de la même logique, ni du même temps de fabrication. Et surtout, derrière deux vestes qui sont identiques sur un cintre, se cachent en réalité des architectures intérieures très différentes. C’est tout l’intérêt d’aller voir ce qui se passe dedans !

Belle semaine, Julien Scavini

PS : en écoutant la radio pendant l’écriture, j’ai entendu un concerto pour harpe de Carl Ditters von Dittersdorf. Élégant !