S’habiller quand Paris brûle

Mon Dieu qu’il faisait chaud à Paris. Une chaleur immobile et sans pitié la semaine dernière. Une chaleur qui rend toute idée de veste parfaitement absurde. Inutile de penser costume, même en seersucker, même en laine froide, même dans le plus aérien des draps tropicaux. À un certain degré, l’élégance classique capitule. En rase campagne. Mais je ne peux m’empêcher d’essayer de négocier. Et je dois l’avouer : j’ai été pris au dépourvu. Moi qui suis censé savoir m’habiller, je ne savais plus très bien quoi mettre. Pour le bas, tout allait encore. J’avais des pantalons de laine très fine, du lin, du seersucker de laine, des mocassins souples, des chaussettes discrètes. J’ai même osé les espadrilles, c’est dire l’état de nécessité. Mais pour le haut, quelle misère !

J’ai bien un stock de chemisettes faites il y a plusieurs années. Hélas, elles ont mal vieilli. En lin bleu marine, elles se sont délavées, elles ont pâli, et faisaient triste mine à côté d’un pantalon bleu mieux tenu. C’est tout la difficulté de projeter du lin contre de la laine. La laine est belle, le lin fait moche. Au surplus, elles ont deux poches poitrine à soufflets et rabats, leur donnant une allure trop safari, trop voyageur, pas assez citadine. Je les ai portées tout de même. Mais sans joie. Je ne les renie pas, mais elles ne font pas habillées !

La chaleur extrême met l’élégance à rude épreuve. Mes clients de Dubaï ou d’ailleurs sourient lorsqu’on leur parle de tissus légers. Là-bas, disent-ils, ils ont froid dans les tours. Ils cherchent plutôt des costumes un peu épais. À Paris, rien de tel. Pas de climatisation américaine à plein régime. De la chaleur, de la vraie, de l’authentique !

Alors j’ai observé. Comment s’habiller chic ? Mes collaborateurs, mes clients, les passants. Un client fut très chic : mocassins beiges très souples façon Loro Piana, pantalon de lin beige, polo en maille beige. Rien de spectaculaire. Mais une harmonie parfaite, douce, monochrome. Un autre portait un jean large sur des penny loafers et chaussettes blanches, avec un débardeur sous une chemisette rayée épaisse. Très Ivy et très beau aussi. Deux exemples très maitrisés. Et moi, j’étais minable à côté, je le reconnais humblement.

De ces observations, j’ai tiré une conclusion simple : l’été prochain, je serai mieux armé.

Il me faudra d’abord des polos en maille. Non pas ces polos en piqué de coton genre Ralph Lauren, souvent délavés, mous et trop sportifs. Le polo en maille est une tout autre affaire. Il tombe mieux, il tient mieux, il prend mieux la couleur. J’en avais fait un long article. Et rendez-vous compte, je suis comme le gouvernement. J’avais fait cet article, ce rapport, et puis je ne l’ai pas appliqué. Pas un polo ainsi dans ma garde robe… Diantre ! Simon Crompton, sur Permanent Style, en fait justement un indispensable d’été : le col et la construction tricotée donnent au polo une allure plus habillée, capable d’accompagner aussi bien un pantalon tailleur qu’une tenue plus décontractée. Il en faut donc plusieurs : bleu marine, blanc, bleu ciel, sable peut-être.

Il me faudra ensuite de vraies chemisettes chics. Col cubain un peu ouvert, pas de poche poitrine, pas de détail inutile. Des chemisettes épurées. Dans des mélanges simples de lin et coton, en blanc, écru, bleu uni ou rayé. Des chemises courtes, mais dignes. Légères, mais pas négligées.

Car lorsque la tenue se réduit à presque rien (souliers, pantalon et haut, plus un chapeau) il faut redoubler d’attention. L’élégance ne vient plus de la construction d’une veste, ni du roulé d’un revers, ni du tombé d’une épaule. Elle vient de l’accord des couleurs, des matières, des proportions. Un camaïeu de beige et de blanc. Ou une harmonie autour du bleu marine. Peut-être un dégradé de gris clair, pour ceux à qui cette couleur va mieux qu’à moi. Je pense que c’est très important pour l’allure tailleur cette étude d’une tenue avec une harmonie de couleur.

La canicule est une épreuve. Elle force le tailleur à l’humilité. Elle rappelle qu’il existe des jours où la veste n’est plus un vêtement, mais une punition. Reste alors à inventer une élégance minimale, mais tenue. Une élégance de survie.

Cet hiver, donc, je vais acheter des hauts d’été. Quelle drôle d’idée. Mais c’est ainsi que l’on prépare les batailles importantes : longtemps à l’avance. L’année prochaine, lorsque Paris brûlera de nouveau, je serai, je l’espère, mieux paré à résister.

Pensées solidaires à ceux qui eurent chauds !

Belle semaine, Julien Scavini

Ps: j’écoutais ma radio favorite : https://www.radio.fr/s/hollywoodcandlelight

Les tissus mélangés de l’été, place au lin

La laine est la matière reine du tailleur. C’est avec elle que le métier s’est construit, c’est par elle que l’allure occidentale s’est structurée, pendant bien deux millénaires en Europe. Le drap de laine possède des qualités presque miraculeuses : il tombe, il se reprend, il respire, il se travaille, il se repasse.

Pour l’été, les drapiers savent parfaitement la transformer. Ils ouvrent l’armure, espacent un peu les fils, utilisent des fils dit retors : secs et nerveux. On parle alors de laine froide, ou de laine tropicale. C’est de la laine, rien de plus. Mais une laine tissée en toile, ouverte, qui favorise la circulation de l’air. En chemiserie, on dirait zéphyr ou voile. En draperie tailleur, on parle plutôt de toile panama, nattée, ou tout simplement tropicale.

Tous les bons drapiers savent faire cela, italiens comme anglais. Un anglais en particulier, Minnis, a même eu l’idée de déposer un nom devenu presque commun : Fresco. Comme Frigidaire pour le réfrigérateur, ou Kleenex pour le mouchoir. Le Fresco n’est pas une matière mystérieuse. C’est une laine froide très ouverte, très sèche, très retors, un peu rugueuse parfois, mais admirablement efficace.

Et comme je l’écrivais il y a deux semaines, les drapiers savent désormais descendre très bas dans les poids. Ils peuvent donner à ces toiles de laine un côté aérien, presque impalpable, pour concurrencer quoi ? Les matières artificielles, évidemment. Celles qui savent se faire oublier.

Mais l’été, les amateurs savent aussi que la laine peut être remplacée par le lin. Que j’adore. Le lin, on ne le sent pour ainsi dire pas. Il est neutre sur la peau. Il ne colle pas. Il a cette présence sèche, végétale, qui est délicieuse sous la chaleur. Un costume de lin, c’est autre chose. Il ne prétend pas être net. Il prétend être vivant. Évidemment, il froisse. Il froisse parfois un peu moins lorsqu’il est lourd. Mais pour ma part, je suis toujours effrayé lorsqu’une veste d’été semble lourde avant même d’être portée. Un lin de 380 grammes peut être sublime sur cintre, et presque héroïque sur le dos. Il faut avoir l’âme conquérante.

Quant au coton, dont je fus très fan autrefois, j’en suis un peu revenu. Il froisse beaucoup, respire assez mal, garde la chaleur, et surtout, il n’a pas cette capacité de reprise que possède la laine. Il marque. Il se fatigue. Il coche finalement bien des mauvaises cases.

Et puis, il y a les mélanges.

Les drapiers qui travaillent avec les tailleurs connaissent surtout les mélanges de laine et de lin. J’ai toujours trouvé cet attelage un peu baroque. De la laine et du lin ? L’hiver et l’été dans le même panier ? Il y avait là quelque chose qui me semblait illisible.

J’ai longtemps cherché, à l’inverse, des mélanges de lin et de coton. Cela me paraissait évident. Deux fibres végétales. Deux matières estivales. Deux mots que les clients comprennent immédiatement. Coton-lin : voilà qui sonne clair, voilà qui parle. Il y a quelques années, Bateman Ogden, un de mes fournisseurs anglais, proposait une petite sélection de coton et lin. C’était presque le seul. Hélas, les couleurs franchement anglaises n’aidaient pas à populariser ce mélange. Je n’ai cessé de questionner les drapiers : Mais pourquoi diantre ne proposez-vous pas davantage de coton-lin pour l’été ? Cela serait formidable. Et surtout, les clients comprendraient. Car pour eux, le coton et le lin sont synonymes d’été. Alors que lorsque je présente un laine-lin, je vois bien la petite inquiétude dans l’œil. La laine, pour beaucoup, c’est l’hiver. C’était vrai. Et cela le reste encore dans l’imaginaire collectif.

Je finis par comprendre que la raison était très prosaïque. Les lainiers sont des lainiers. Ils maîtrisent la filière laine, du mouton jusqu’au métier à tisser, en passant par la filature. Ils savent acheter la laine et la filer. C’est leur monde. Le lin, plus petit, plus spécialisé, peut entrer dans cet univers. Il se laisse apprivoiser. Il apporte une touche, une sécheresse, une irrégularité. Les lainiers savent le comprendre.

Le coton, lui, c’est un autre continent. Une industrie immense, massive, différente, avec d’autres logiques, d’autres volumes, d’autres fournisseurs, d’autres habitudes. Il y a moins de synergie. C’est moins européen en plus. Et il me semble par ailleurs que les fibres de coton se mélangent moins naturellement à la laine que les fibres de lin. Voilà peut-être pourquoi les laine-lin se sont imposés.

Il faut reconnaître que ces mélanges ont beaucoup progressé. Loro Piana a sorti il y a environ cinq ans un petit coup de maître avec sa liasse Summertime, d’abord saisonnière puis permanente. Une laine majoritaire, environ 70 %, associée à du lin pour l’aspect mat et casual, complétée par un peu de soie pour ramener de la profondeur et une légère brillance. L’idée excellente fut aussi de ne pas descendre trop bas en poids. Autour de 250 ou 260 grammes. Là où bien des drapiers ont tenté des 210 grammes, séduisants à la main, mais souvent décevants au porter. À force de vouloir faire léger, on finit parfois par faire fragile. Ce Summertime, lui, a une belle stabilité. La laine structure le drap et lui donne le maintien idéal. Le lin apporte une touche sèche, plus mate, plus décontractée. La soie donne un peu de lumière. C’est une cuisine bien dosée. Et c’est peut-être le premier tissu, dans mon expérience de boutique, à avoir fait admettre le mélange laine-lin à une clientèle qui, auparavant, n’en comprenait pas bien la logique. Copiée maintenant par Tallia di Delfino.

D’autres maisons ont précédé ou suivi. Holland & Sherry propose quelques draps de laine et coton, fort intéressants, mais parfois si chers que les vêtements atteignent des prix stratosphériques. Chez Ferla, chez Carlo Barbera, chez Drapers (Vitale Barberis Canonico), on voit apparaître de plus en plus de mélanges d’été. Drapers notamment présente un tissu très élégant, composé de 55 % laine, 35 % coton et 10 % soie. Belle texture, belle main, bel équilibre.

Car c’est cela, finalement, le grand sujet : l’équilibre. La laine donne le nerf, la mémoire, le tombé. Le lin donne le grain, le mat, l’irrégularité heureuse. Le coton donne parfois une douceur plus familière, une décontraction immédiate. La soie ajoute de la profondeur, du brillant, parfois un moelleux extraordinaire.

Il faut aussi dire que le lin possède aujourd’hui une autre qualité, fort appréciée des drapiers : il est éco-friendly. Bien plus que la laine dans les présentations contemporaines. La plante demande peu d’eau, pousse assez bien sous nos latitudes européennes, et jouit d’une image vertueuse. Lorsqu’un lainier intègre du lin à son tissu, il ne modifie pas seulement la main de son drap. Il coche aussi quelques cases de sa politique RSE, et fait baisser l’empreinte environnementale globale de sa collection. C’est moins poétique, mais c’est ainsi.

Reste le mélange le plus beau à mes yeux. Le plus précieux aussi. Et probablement le plus fragile : 50 % lin, 50 % soie. Loro Piana en propose un absolument merveilleux. Arnys l’utilisait autrefois. Cette matière possède une caractéristique double et presque contradictoire : elle est à la fois brillante et duveteuse. Elle a le reflet de la soie, mais la main un peu sèche du lin. Elle évoque presque une suédine légère. C’est une matière de rêve. Elle n’est pas raisonnable. Mais l’élégance ne l’est pas toujours.

Le coton-lin reste pour moi une piste merveilleuse. Peut-être moins pour le costume formel que pour la veste simple, la saharienne, le costume très décontracté, le pantalon d’été sans prétention. Le coton adoucit le lin, calme un peu son froissement, lui donne une tenue plus familière. Le lin, de son côté, sauve le coton de sa lourdeur un peu muette. Ensemble, ils parlent immédiatement au client. Voilà deux matières d’été, deux matières végétales, deux matières que l’on comprend sans explication. C’est peut-être trop simple pour les drapiers de tailleur !

Longtemps, j’ai donc regardé les mélanges laine-lin avec suspicion. Je les trouvais illisibles, presque contradictoires. Aujourd’hui, je les comprends mieux. Ils sont peut-être, au fond, la réponse contemporaine à une question ancienne : comment rester élégant lorsque la chaleur commande de tout abandonner ? La laine seule est parfois trop sérieuse. Le lin seul est parfois trop bohème. Le coton seul est souvent trop mou. Alors les drapiers mélangent. Ils cherchent une voie moyenne entre la tenue et l’abandon, entre le tailleur et la plage, entre la netteté et la torpeur.

C’est une cuisine discrète, mais passionnante. Une cuisine d’été. En ces chaleurs difficiles, c’est un sujet brulant !

Belle semaine. Julien Scavini

La jaquette dans tous ses états

Le mariage récent de Peter Phillips et Harriet Sperling fut, comme il se doit dans la famille royale britannique, une belle occasion de sortir les jaquettes. Ou plutôt, devrais-je écrire, toutes les jaquettes. Car si le vêtement était bien de rigueur, presque aucun des invités masculins ne le portait tout à fait selon la règle ancienne.

Ici, un pantalon inattendu. Là, un gilet de couleur. Ou une chemise bleue, bref, bien des messieurs prenant leurs aises avec le protocole classique. Chez chacun ou presque apparaît une petite licence, discrète ou franchement assumée. La jaquette demeure, mais son uniformité se délite.

Voilà qui est fort intéressant. Car un code n’est jamais aussi vivant que lorsqu’il est connu, puis doucement détourné. Contemplons donc ces messieurs, un par un, et voyons dans quels états ils ont mis la jaquette.

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En ce beau jour de printemps à peine pluvieux, commençons par le marié : Peter Phillips, petit-fils d’Élisabeth II et fils de la princesse Anne.

La jaquette est coupée dans un drap noir très contemporain, c’est-à-dire parfaitement lisse, sans grain apparent. Le tissu semble d’ailleurs de belle qualité, car le noir prend par endroits de légers reflets bleutés, signe d’une fibre fine et profonde.

Pour le pantalon, Peter Phillips a choisi un coutil à raies grises et noires peu contrastées. L’ensemble reste donc sobre. Le pantalon paraît toutefois un peu trop long. Quel tailleur ose livrer cela ?

Le gilet est plus intéressant : croisé, coupé dans un beau drap bleu ciel, il présente surtout un détail remarquable, ce petit bord blanc que les Anglais appellent un slip, et qui détache le gilet sur le fond de la chemise. Voilà une finition que l’on rencontre rarement sur un gilet croisé.

Enfin, le marié porte une chemise bleue à col et poignets blancs, une tradition qui semble décidément s’ancrer au Royaume-Uni. La cravate est belle, quoique peut-être un peu trop peu contrastée.

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Le prince William fait un choix assez voisin : jaquette noire unie, pantalon discrètement rayé, gilet croisé bleu ciel et chemise bleue à col blanc. La cravate est, elle aussi, piquée d’une épingle. L’ensemble est plus maîtrisé, mais toujours dans cette volonté d’assouplir le grand code de la jaquette par quelques détails plus personnels.

Petite fierté au passage : la robe de Kate est signée Roland Mouret, créateur français installé à Londres, que j’avais eu l’occasion de côtoyer sur le plateau de la finale de Cousu Main, saison 1. Fier !

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Jack Brooksbank à gauche, et Edoardo Mapelli Mozzi à droite, les maris des princesses d’York. Le premier semble porter une jaquette bleue gansée, le second une jaquette noire, elle aussi bordée d’un galon. C’est, en soi, un joli détail. Mais encore faut-il que le reste soit à la hauteur.

Chez M. Brooksbank, l’ensemble paraît assez bancal. La cravate, très claire, s’efface presque entièrement. Le gilet croisé, coupé dans un tissu de costume bleu marine, manque de relief, tandis que le pantalon uni, d’une couleur difficile à définir, n’apporte rien. Sans grand intérêt, oserais-je dire.

Chez M. Mapelli Mozzi, la combinaison est plus étonnante encore. Que penser de cette cravate vert sapin, parfaitement convenable pour un vendredi au bureau, associée à un gilet jaune poussin et à une chemise bleue ? Quant au pantalon, trop peu taille haute, d’un gris trop clair, et venant tomber sur un mocassin italien, je ne sais trop qu’en dire.

Ces deux tenues illustrent parfaitement le fameux « en même temps » : je dois porter une jaquette, et en même temps je voudrais la moderniser. Mais à ce compte-là, autant faire couper la jaquette et le pantalon dans le même tissu. Ce serait au moins plus cohérent, et sans doute plus élégant.

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Ah, mais parlons de notre bon roi Charles. Ici, rien à redire. Sa jaquette noire gansée est toujours fidèle au poste, accompagnée d’une chemise blanche et d’une cravate grise délicatement semée de petits motifs. Le pantalon de coutil reste sobre, comme il nous y a habitués depuis quelque temps déjà. Des bretelles semblent le maintenir bien en place : tout cela est net, précis, rutilant.

Je remarque surtout le gilet, assez inédit à mes yeux. Il est droit, à revers, et paraît coupé dans un drap de coton et de soie, ou dans quelque étoffe légèrement ouatée, avec un peu d’épaisseur. Le gilet droit est assez rare chez le roi avec la jaquette, plus encore lorsqu’il possède des revers. La forme est pourtant parfaitement classique dans cet usage.

La couleur écrue est, elle aussi, plus inhabituelle. Mais elle apporte une note très printanière et compose avec le noir une harmonie finalement fort élégante. J’aime beaucoup.

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Le cousin germain du roi Charles, David Armstrong-Jones, porte enfin un ensemble de jaquette parfaitement canonique : jaquette et gilet coupés dans le même drap, chemise blanche, cravate à pois et pantalon de coutil au dessin impeccablement britannique.

Je ne dis pas que je préfère nécessairement cette tenue à celles que nous venons d’examiner. Je constate simplement que la jaquette, dans sa forme la plus orthodoxe, se porte ainsi.

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Le beau-frère du marié, Mike Tindall, a choisi une jaquette noire portée avec un pantalon de coutil discret, un gilet croisé gris perle et, lui aussi, une chemise bleue. Décidément, le col bleu a gagné : les ouvriers peuvent se réjouir ! N’y voyez toutefois qu’un trait d’humour un peu daté, et surtout aucune conclusion politique sérieuse.

J’aime beaucoup, en revanche, les revers de cette jaquette, généreux, amples et imposants. Ils donnent à l’ensemble une vraie présence.

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Le beau-père du marié, Sir Timothy Laurence, vice-amiral, a choisi une cravate jaune semée de petits fanions de marine. Ça alors, quel humour ! Une fantaisie discrète, assez typiquement anglaise. Il ne faut jamais trop se prendre au sérieux.

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Terminons enfin par une interprétation classique de la jaquette, mais non dépourvue d’expressivité. Voyez Samuel Chatto, petit-fils de la princesse Margaret, et donc petit-neveu de la reine Élisabeth II, pour ceux qui auraient quelque peine à suivre la généalogie royale britannique.

Jaquette noire, pantalon de coutil bien affirmé, beau gilet croisé gris perle et chemise blanche : l’ensemble est parfaitement composé. La cravate est certes un peu désuète, avec ses motifs cachemire verts et mauves sur fond rouge, mais on ne saurait lui reprocher de manquer de classicisme.

Une petite pochette aurait achevé la tenue. Mais la chaîne de montre est déjà fort plaisante. Il paraît que Samuel Chatto est artiste. Je connais des artistes bien moins respectueux de l’étiquette !

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Au fond, cette cérémonie montre assez bien ce qu’est devenue la jaquette : non plus un uniforme strictement reproduit, mais un cadre dans lequel chacun tente d’introduire un peu de lui-même. Un gilet de couleur, une chemise bleue, une cravate fantaisiste, un pantalon moins orthodoxe : la règle demeure, mais elle se relâche.

Tout n’est pas heureux, loin de là. Certaines libertés modernisent avec élégance ; d’autres donnent seulement l’impression que l’on n’a pas voulu choisir entre le grand apparat et la tenue de bureau. Mais c’est précisément ce qui rend l’exercice intéressant. La jaquette n’est pas morte : elle se débat, elle s’adapte, elle cherche sa place.

Et finalement, dans tous ses états, elle conserve encore beaucoup d’allure.

Belle semaine. Julien Scavini

Les laines surfines

Depuis que j’ai ouvert ce blog, depuis que j’ai appris le tailleur, et depuis que je me suis installé à mon compte, je n’ai cessé, probablement, de professer le goût des tissus qui ont du maintien. J’aime les étoffes qui tombent. Une belle flanelle, un beau sergé, une toile retors, cela a tout de même une autre allure qu’un tissu mou.

Comme tailleur, je l’ai souvent constaté. Comme spectateur aussi. Un tissu un peu lourd donne de la netteté. Il installe la silhouette. Il permet au pantalon de descendre droit, à la veste de se poser, au revers de rouler. Le vêtement paraît alors plus sûr de lui. Et peut-être même que celui qui le porte aussi.

À la boutique, nous ne proposons presque jamais de tissus en dessous de 250 grammes au mètre. En dessous, disons-le franchement, cela devient vite fragile. Un pantalon léger peut être délicieux. Mais il peut aussi devenir une feuille de papier. Et si le client le porte beaucoup, s’il marche, s’il s’assoit, s’il croise les jambes, s’il vit tout simplement, alors l’usure peut venir très vite. Le tissu ne ment pas longtemps.

Cela dit, je n’ai jamais non plus été de ceux, très nombreux, qui se disent spécialistes et qui vantent avec emphase les mérites de toiles anglaises quadruple retors, lourdes, rêches, parfois franchement grattantes, en les faisant passer pour le nec plus ultra de l’été au seul motif qu’elles sont “ouvertes”.

Certes, un tissu ouvert est plus respirant. C’est évident. L’air passe à travers. Mais enfin, l’été, il n’y a pas forcément d’air. Et quand une veste est lourde, elle est lourde. Même si l’armure est ouverte. Une veste en « 350 grammes » sur le dos, même en Fresco ou en toile sèche, cela reste une veste en « 350 grammes ». Il y a là une vérité physique qu’aucun discours de club anglais ne peut totalement effacer.

De la même manière, je n’ai jamais été follement attiré par les fameux lins dits irlandais. Je leur reconnais beaucoup de beauté. Ils ont de la tenue, de la franchise, une sorte d’autorité rustique très élégante. Pour les pantalons, c’est même remarquable. Le pli tient, le tombé est net, la matière ne s’effondre pas. Par grande chaleur, le lin garde en plus cette neutralité propre aux fibres végétales.

Mais en veste, quelle affaire parfois ! J’en ai eu. J’en ai encore. Et je dois avouer que je ne les ai jamais trouvées très confortables. On se sent parfois habillé dans une sorte de papier Canson. Très chic, assurément. Très pictural. Mais pas ultra agréable et confortable.

Pendant longtemps, je pensais donc que l’alpha et l’oméga du tissu estival consistait dans une armure ouverte, avec un poids raisonnable, disons entre 250 et 280 grammes au mètre. À côté de la laine, je préférais souvent le lin. Je me méfiais des tissus trop fins. Je les trouvais suspects.

Et puis j’ai changé d’avis. Ou plutôt, j’ai commencé à changer d’avis.

Il y a quelques années, je me suis fait un pantalon dans une laine Super 150’s et 250 grammes de chez Loro Piana. Un twill. Donc une armure fermée. Rien, a priori, qui corresponde à l’idée classique d’un tissu d’été. Je pestais un peu auprès de Marie-Cécile, la gentille commerciale France de Loro Piana, en lui disant que le tissu froissait trop. Il marquait. l n’avait pas cette placidité impeccable que j’aime tant.

Mais je le portais tout de même.

Et peu à peu, je finis par réaliser quelque chose. Malgré la chaleur, malgré cette armure fermée, malgré ce tombé moins impérieux qu’un vrai drap de tailleur, la douceur de cette laine se faisait oublier. Le pantalon était là sans être là. Il accompagnait le mouvement sans jamais résister. Il ne piquait pas. Il ne chauffait pas vraiment. Il avait cette qualité rare des étoffes luxueuses : une présence discrète.

Plus tard, toujours chez le même drapier italien, je testais une étoffe dans la même fibre précieuse, mais cette fois en toile, donc avec une armure plus ouverte, et surtout dans un poids plus léger encore : 220 grammes au mètre. Alors là, je dois dire que je fus assez conquis.

Quelle légèreté ! L’impression de ne rien porter. Une fluidité presque irréelle. Et grâce à la finesse des fibres Super 150’s, aucun picotement contre la peau, aucune sensation grattante comme on peut en trouver parfois dans certaines laines anglaises plus rugueuses. C’était presque comme une matière synthétique moderne, mais avec la noblesse et la respiration de la laine. Douceur, fluidité, confort, respirabilité.

Un client installé entre Haïti et Miami, qui aime les tissus ultra-légers pour ses costumes de travail, découvrit cette toile à la boutique. Il fut conquis immédiatement. Dans un climat chaud et humide, me dit-il, c’était un must. Il en commanda plusieurs complets presque aussitôt. Il faut dire que sous de tels climats, la théorie sartoriale parisienne est vite remise à sa place. Ce qui compte, c’est de survivre élégamment.

De mon côté, j’ai poursuivi mes expériences. J’ai essayé quelques pantalons dans des toiles Vitale Barberis Canonico, autour de 230 grammes, en Super 110’s. Là encore, excellent sentiment. Je les ai portés malgré les chaleurs étouffantes de la semaine passée. Et j’ai retrouvé cette impression suprême de légèreté. Le tissu n’a pas le tombé olympien d’un drap plus dense, évidemment. Mais il a autre chose : il disparaît. Le soir je suis froissé. Mais tout le jour je fus léger.

Or, parfois, l’été, disparaître est une qualité immense.

Permanent Style, sur ces questions, revient souvent à une distinction intéressante : les tissus d’été doivent être jugés non seulement par leur poids, mais aussi par leur armure, leur torsion, leur densité et leur usage. Une laine high-twist peut être formidable parce qu’elle respire et reprend sa forme. Un lin lourd peut être plus frais qu’on ne l’imagine. Une laine légère peut être agréable mais moins durable. Et surtout, un pantalon n’a pas les mêmes besoins qu’une veste. Le pantalon réclame du tombé. La veste réclame aussi de la construction, de la stabilité, une capacité à ne pas gondoler partout.

C’est là que se trouve le cœur du sujet. Et lui est anglais, dont il défend une certaine idée du drap.

Car attention, ces tissus ultra-légers, vous ne les trouverez jamais chez moi en prêt-à-porter. Et même en mesure, nous ne les présentons pour ainsi dire jamais. Spontanément. Ce sont des tissus qui doivent être demandés. Revendiqués. Voulus. Presque assumés.

Pourquoi ?

D’abord parce qu’ils froissent. Pas toujours énormément, mais assez pour déplaire à beaucoup. Ils vivent vite. Ils prennent les plis du corps, de la chaise, de la voiture, du monde réel.

Ensuite parce qu’ils ont un tombé moyen pour de la laine. Meilleur, souvent, qu’un coton ou qu’un lin du même poids. Mais inférieur à une laine plus dense. En pantalon, cela peut passer, surtout si la coupe est fluide. En veste, c’est plus délicat. Les coutures peuvent vibrer. Les devants peuvent onduler. Bref, toute cette petite géographie du vêtement qui rend fou le client français, lequel veut souvent la décontraction italienne en photo, mais l’aplomb militaire en cabine.

Enfin, ces tissus sont fragiles. Il faut le dire clairement. Un pantalon de 220 grammes en laine fine, porté trois fois par semaine, ne fera pas des miracles. Il s’usera. Il marquera. Il pourra trouer. Ce n’est pas un défaut de fabrication. C’est la nature même de l’étoffe. On ne peut pas demander à une aile de papillon de servir de bâche de camion. Souvenez vous de cette belle citation !

Pour ma part, je sais que ces pantalons me dureront des années, parce que je les porte peu, parce que j’alterne beaucoup, et parce que je maîtrise à peu près mon poids. Ce dernier point n’est pas anodin. Un pantalon léger pardonne moins les tensions. Une cuisse qui force, une fourche qui tire, une ceinture qui travaille, et le tissu paie immédiatement l’addition.

Je sais pertinemment, en revanche, que certains clients seraient capables de revenir au bout de trois mois avec un trou, un froissement, une couture qui gondole, ou une usure d’entrejambe, et de me regarder comme si j’avais personnellement filé la laine dans l’arrière-boutique. Mais hélas, je ne fabrique pas les tissus. Et je préfère me garder de ce genre d’ennuis.

C’est pourquoi ces étoffes surfines restent, chez nous, presque sous clef.

Mais il faut aussi savoir reconnaître leurs vertus. Quand il fait très chaud, quand l’air est lourd, quand le costume devient une contrainte, ces tissus offrent une sensation merveilleuse. Un pantalon en laine légère, bien coupé, ample ce qu’il faut, peut devenir une bénédiction. Une veste très légère, même imparfaite dans son tombé, peut donner le plaisir rare d’être habillé sans être enfermé.

Loro Piana a même sorti cette année un twill de laine Super 150’s et soie autour de 150 grammes au mètre. Imaginez : plus léger que certains tissus de chemise ! À ce stade, nous ne sommes plus tout à fait dans le tailleur classique. Nous sommes dans la recherche textile, dans le luxe de sensation, dans l’idée que le vêtement doit presque s’évaporer. Et je vous raconte pas l’atelier qu’il faut pour coudre ça !

Est-ce raisonnable ? Pas toujours.

Est-ce durable ? Pas forcément.

Est-ce net ? Pas vraiment.

Mais est-ce agréable ? Oh que oui.

Il faut donc probablement cesser de penser les tissus d’été avec une seule doctrine. Le poids lourd et ouvert n’est pas toujours la solution. Le lin n’est pas toujours le paradis. La laine légère n’est pas toujours une erreur. Tout dépend du climat, de l’usage, de la coupe, de la tolérance au froissé, et surtout de ce que l’on attend du vêtement.

Si l’on veut une allure parfaite, nette, construite, il faut du poids. Si l’on veut traverser une journée caniculaire en restant élégant sans se sentir prisonnier de ses vêtements, alors les tissus légers méritent d’être considérés avec moins de mépris.

Je continue d’aimer les beaux draps qui tombent. Je continue de penser qu’un vêtement de tailleur a besoin de matière. Mais je dois bien reconnaître qu’il existe, dans ces laines fines et légères, un plaisir très particulier. Celui de ne presque rien porter, tout en restant habillé.

Et l’été, ce n’est déjà pas si mal.

Belle semaine.

Julien Scavini