Les tissus mélangés de l’été, place au lin

La laine est la matière reine du tailleur. C’est avec elle que le métier s’est construit, c’est par elle que l’allure occidentale s’est structurée, pendant bien deux millénaires en Europe. Le drap de laine possède des qualités presque miraculeuses : il tombe, il se reprend, il respire, il se travaille, il se repasse.

Pour l’été, les drapiers savent parfaitement la transformer. Ils ouvrent l’armure, espacent un peu les fils, utilisent des fils dit retors : secs et nerveux. On parle alors de laine froide, ou de laine tropicale. C’est de la laine, rien de plus. Mais une laine tissée en toile, ouverte, qui favorise la circulation de l’air. En chemiserie, on dirait zéphyr ou voile. En draperie tailleur, on parle plutôt de toile panama, nattée, ou tout simplement tropicale.

Tous les bons drapiers savent faire cela, italiens comme anglais. Un anglais en particulier, Minnis, a même eu l’idée de déposer un nom devenu presque commun : Fresco. Comme Frigidaire pour le réfrigérateur, ou Kleenex pour le mouchoir. Le Fresco n’est pas une matière mystérieuse. C’est une laine froide très ouverte, très sèche, très retors, un peu rugueuse parfois, mais admirablement efficace.

Et comme je l’écrivais il y a deux semaines, les drapiers savent désormais descendre très bas dans les poids. Ils peuvent donner à ces toiles de laine un côté aérien, presque impalpable, pour concurrencer quoi ? Les matières artificielles, évidemment. Celles qui savent se faire oublier.

Mais l’été, les amateurs savent aussi que la laine peut être remplacée par le lin. Que j’adore. Le lin, on ne le sent pour ainsi dire pas. Il est neutre sur la peau. Il ne colle pas. Il a cette présence sèche, végétale, qui est délicieuse sous la chaleur. Un costume de lin, c’est autre chose. Il ne prétend pas être net. Il prétend être vivant. Évidemment, il froisse. Il froisse parfois un peu moins lorsqu’il est lourd. Mais pour ma part, je suis toujours effrayé lorsqu’une veste d’été semble lourde avant même d’être portée. Un lin de 380 grammes peut être sublime sur cintre, et presque héroïque sur le dos. Il faut avoir l’âme conquérante.

Quant au coton, dont je fus très fan autrefois, j’en suis un peu revenu. Il froisse beaucoup, respire assez mal, garde la chaleur, et surtout, il n’a pas cette capacité de reprise que possède la laine. Il marque. Il se fatigue. Il coche finalement bien des mauvaises cases.

Et puis, il y a les mélanges.

Les drapiers qui travaillent avec les tailleurs connaissent surtout les mélanges de laine et de lin. J’ai toujours trouvé cet attelage un peu baroque. De la laine et du lin ? L’hiver et l’été dans le même panier ? Il y avait là quelque chose qui me semblait illisible.

J’ai longtemps cherché, à l’inverse, des mélanges de lin et de coton. Cela me paraissait évident. Deux fibres végétales. Deux matières estivales. Deux mots que les clients comprennent immédiatement. Coton-lin : voilà qui sonne clair, voilà qui parle. Il y a quelques années, Bateman Ogden, un de mes fournisseurs anglais, proposait une petite sélection de coton et lin. C’était presque le seul. Hélas, les couleurs franchement anglaises n’aidaient pas à populariser ce mélange. Je n’ai cessé de questionner les drapiers : Mais pourquoi diantre ne proposez-vous pas davantage de coton-lin pour l’été ? Cela serait formidable. Et surtout, les clients comprendraient. Car pour eux, le coton et le lin sont synonymes d’été. Alors que lorsque je présente un laine-lin, je vois bien la petite inquiétude dans l’œil. La laine, pour beaucoup, c’est l’hiver. C’était vrai. Et cela le reste encore dans l’imaginaire collectif.

Je finis par comprendre que la raison était très prosaïque. Les lainiers sont des lainiers. Ils maîtrisent la filière laine, du mouton jusqu’au métier à tisser, en passant par la filature. Ils savent acheter la laine et la filer. C’est leur monde. Le lin, plus petit, plus spécialisé, peut entrer dans cet univers. Il se laisse apprivoiser. Il apporte une touche, une sécheresse, une irrégularité. Les lainiers savent le comprendre.

Le coton, lui, c’est un autre continent. Une industrie immense, massive, différente, avec d’autres logiques, d’autres volumes, d’autres fournisseurs, d’autres habitudes. Il y a moins de synergie. C’est moins européen en plus. Et il me semble par ailleurs que les fibres de coton se mélangent moins naturellement à la laine que les fibres de lin. Voilà peut-être pourquoi les laine-lin se sont imposés.

Il faut reconnaître que ces mélanges ont beaucoup progressé. Loro Piana a sorti il y a environ cinq ans un petit coup de maître avec sa liasse Summertime, d’abord saisonnière puis permanente. Une laine majoritaire, environ 70 %, associée à du lin pour l’aspect mat et casual, complétée par un peu de soie pour ramener de la profondeur et une légère brillance. L’idée excellente fut aussi de ne pas descendre trop bas en poids. Autour de 250 ou 260 grammes. Là où bien des drapiers ont tenté des 210 grammes, séduisants à la main, mais souvent décevants au porter. À force de vouloir faire léger, on finit parfois par faire fragile. Ce Summertime, lui, a une belle stabilité. La laine structure le drap et lui donne le maintien idéal. Le lin apporte une touche sèche, plus mate, plus décontractée. La soie donne un peu de lumière. C’est une cuisine bien dosée. Et c’est peut-être le premier tissu, dans mon expérience de boutique, à avoir fait admettre le mélange laine-lin à une clientèle qui, auparavant, n’en comprenait pas bien la logique. Copiée maintenant par Tallia di Delfino.

D’autres maisons ont précédé ou suivi. Holland & Sherry propose quelques draps de laine et coton, fort intéressants, mais parfois si chers que les vêtements atteignent des prix stratosphériques. Chez Ferla, chez Carlo Barbera, chez Drapers (Vitale Barberis Canonico), on voit apparaître de plus en plus de mélanges d’été. Drapers notamment présente un tissu très élégant, composé de 55 % laine, 35 % coton et 10 % soie. Belle texture, belle main, bel équilibre.

Car c’est cela, finalement, le grand sujet : l’équilibre. La laine donne le nerf, la mémoire, le tombé. Le lin donne le grain, le mat, l’irrégularité heureuse. Le coton donne parfois une douceur plus familière, une décontraction immédiate. La soie ajoute de la profondeur, du brillant, parfois un moelleux extraordinaire.

Il faut aussi dire que le lin possède aujourd’hui une autre qualité, fort appréciée des drapiers : il est éco-friendly. Bien plus que la laine dans les présentations contemporaines. La plante demande peu d’eau, pousse assez bien sous nos latitudes européennes, et jouit d’une image vertueuse. Lorsqu’un lainier intègre du lin à son tissu, il ne modifie pas seulement la main de son drap. Il coche aussi quelques cases de sa politique RSE, et fait baisser l’empreinte environnementale globale de sa collection. C’est moins poétique, mais c’est ainsi.

Reste le mélange le plus beau à mes yeux. Le plus précieux aussi. Et probablement le plus fragile : 50 % lin, 50 % soie. Loro Piana en propose un absolument merveilleux. Arnys l’utilisait autrefois. Cette matière possède une caractéristique double et presque contradictoire : elle est à la fois brillante et duveteuse. Elle a le reflet de la soie, mais la main un peu sèche du lin. Elle évoque presque une suédine légère. C’est une matière de rêve. Elle n’est pas raisonnable. Mais l’élégance ne l’est pas toujours.

Le coton-lin reste pour moi une piste merveilleuse. Peut-être moins pour le costume formel que pour la veste simple, la saharienne, le costume très décontracté, le pantalon d’été sans prétention. Le coton adoucit le lin, calme un peu son froissement, lui donne une tenue plus familière. Le lin, de son côté, sauve le coton de sa lourdeur un peu muette. Ensemble, ils parlent immédiatement au client. Voilà deux matières d’été, deux matières végétales, deux matières que l’on comprend sans explication. C’est peut-être trop simple pour les drapiers de tailleur !

Longtemps, j’ai donc regardé les mélanges laine-lin avec suspicion. Je les trouvais illisibles, presque contradictoires. Aujourd’hui, je les comprends mieux. Ils sont peut-être, au fond, la réponse contemporaine à une question ancienne : comment rester élégant lorsque la chaleur commande de tout abandonner ? La laine seule est parfois trop sérieuse. Le lin seul est parfois trop bohème. Le coton seul est souvent trop mou. Alors les drapiers mélangent. Ils cherchent une voie moyenne entre la tenue et l’abandon, entre le tailleur et la plage, entre la netteté et la torpeur.

C’est une cuisine discrète, mais passionnante. Une cuisine d’été. En ces chaleurs difficiles, c’est un sujet brulant !

Belle semaine. Julien Scavini

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