Depuis que j’ai ouvert ce blog, depuis que j’ai appris le tailleur, et depuis que je me suis installé à mon compte, je n’ai cessé, probablement, de professer le goût des tissus qui ont du maintien. J’aime les étoffes qui tombent. Une belle flanelle, un beau sergé, une toile retors, cela a tout de même une autre allure qu’un tissu mou.
Comme tailleur, je l’ai souvent constaté. Comme spectateur aussi. Un tissu un peu lourd donne de la netteté. Il installe la silhouette. Il permet au pantalon de descendre droit, à la veste de se poser, au revers de rouler. Le vêtement paraît alors plus sûr de lui. Et peut-être même que celui qui le porte aussi.
À la boutique, nous ne proposons presque jamais de tissus en dessous de 250 grammes au mètre. En dessous, disons-le franchement, cela devient vite fragile. Un pantalon léger peut être délicieux. Mais il peut aussi devenir une feuille de papier. Et si le client le porte beaucoup, s’il marche, s’il s’assoit, s’il croise les jambes, s’il vit tout simplement, alors l’usure peut venir très vite. Le tissu ne ment pas longtemps.
Cela dit, je n’ai jamais non plus été de ceux, très nombreux, qui se disent spécialistes et qui vantent avec emphase les mérites de toiles anglaises quadruple retors, lourdes, rêches, parfois franchement grattantes, en les faisant passer pour le nec plus ultra de l’été au seul motif qu’elles sont “ouvertes”.
Certes, un tissu ouvert est plus respirant. C’est évident. L’air passe à travers. Mais enfin, l’été, il n’y a pas forcément d’air. Et quand une veste est lourde, elle est lourde. Même si l’armure est ouverte. Une veste en « 350 grammes » sur le dos, même en Fresco ou en toile sèche, cela reste une veste en « 350 grammes ». Il y a là une vérité physique qu’aucun discours de club anglais ne peut totalement effacer.
De la même manière, je n’ai jamais été follement attiré par les fameux lins dits irlandais. Je leur reconnais beaucoup de beauté. Ils ont de la tenue, de la franchise, une sorte d’autorité rustique très élégante. Pour les pantalons, c’est même remarquable. Le pli tient, le tombé est net, la matière ne s’effondre pas. Par grande chaleur, le lin garde en plus cette neutralité propre aux fibres végétales.
Mais en veste, quelle affaire parfois ! J’en ai eu. J’en ai encore. Et je dois avouer que je ne les ai jamais trouvées très confortables. On se sent parfois habillé dans une sorte de papier Canson. Très chic, assurément. Très pictural. Mais pas ultra agréable et confortable.
Pendant longtemps, je pensais donc que l’alpha et l’oméga du tissu estival consistait dans une armure ouverte, avec un poids raisonnable, disons entre 250 et 280 grammes au mètre. À côté de la laine, je préférais souvent le lin. Je me méfiais des tissus trop fins. Je les trouvais suspects.
Et puis j’ai changé d’avis. Ou plutôt, j’ai commencé à changer d’avis.
Il y a quelques années, je me suis fait un pantalon dans une laine Super 150’s et 250 grammes de chez Loro Piana. Un twill. Donc une armure fermée. Rien, a priori, qui corresponde à l’idée classique d’un tissu d’été. Je pestais un peu auprès de Marie-Cécile, la gentille commerciale France de Loro Piana, en lui disant que le tissu froissait trop. Il marquait. l n’avait pas cette placidité impeccable que j’aime tant.
Mais je le portais tout de même.
Et peu à peu, je finis par réaliser quelque chose. Malgré la chaleur, malgré cette armure fermée, malgré ce tombé moins impérieux qu’un vrai drap de tailleur, la douceur de cette laine se faisait oublier. Le pantalon était là sans être là. Il accompagnait le mouvement sans jamais résister. Il ne piquait pas. Il ne chauffait pas vraiment. Il avait cette qualité rare des étoffes luxueuses : une présence discrète.
Plus tard, toujours chez le même drapier italien, je testais une étoffe dans la même fibre précieuse, mais cette fois en toile, donc avec une armure plus ouverte, et surtout dans un poids plus léger encore : 220 grammes au mètre. Alors là, je dois dire que je fus assez conquis.
Quelle légèreté ! L’impression de ne rien porter. Une fluidité presque irréelle. Et grâce à la finesse des fibres Super 150’s, aucun picotement contre la peau, aucune sensation grattante comme on peut en trouver parfois dans certaines laines anglaises plus rugueuses. C’était presque comme une matière synthétique moderne, mais avec la noblesse et la respiration de la laine. Douceur, fluidité, confort, respirabilité.
Un client installé entre Haïti et Miami, qui aime les tissus ultra-légers pour ses costumes de travail, découvrit cette toile à la boutique. Il fut conquis immédiatement. Dans un climat chaud et humide, me dit-il, c’était un must. Il en commanda plusieurs complets presque aussitôt. Il faut dire que sous de tels climats, la théorie sartoriale parisienne est vite remise à sa place. Ce qui compte, c’est de survivre élégamment.
De mon côté, j’ai poursuivi mes expériences. J’ai essayé quelques pantalons dans des toiles Vitale Barberis Canonico, autour de 230 grammes, en Super 110’s. Là encore, excellent sentiment. Je les ai portés malgré les chaleurs étouffantes de la semaine passée. Et j’ai retrouvé cette impression suprême de légèreté. Le tissu n’a pas le tombé olympien d’un drap plus dense, évidemment. Mais il a autre chose : il disparaît. Le soir je suis froissé. Mais tout le jour je fus léger.
Or, parfois, l’été, disparaître est une qualité immense.
Permanent Style, sur ces questions, revient souvent à une distinction intéressante : les tissus d’été doivent être jugés non seulement par leur poids, mais aussi par leur armure, leur torsion, leur densité et leur usage. Une laine high-twist peut être formidable parce qu’elle respire et reprend sa forme. Un lin lourd peut être plus frais qu’on ne l’imagine. Une laine légère peut être agréable mais moins durable. Et surtout, un pantalon n’a pas les mêmes besoins qu’une veste. Le pantalon réclame du tombé. La veste réclame aussi de la construction, de la stabilité, une capacité à ne pas gondoler partout.
C’est là que se trouve le cœur du sujet. Et lui est anglais, dont il défend une certaine idée du drap.
Car attention, ces tissus ultra-légers, vous ne les trouverez jamais chez moi en prêt-à-porter. Et même en mesure, nous ne les présentons pour ainsi dire jamais. Spontanément. Ce sont des tissus qui doivent être demandés. Revendiqués. Voulus. Presque assumés.
Pourquoi ?
D’abord parce qu’ils froissent. Pas toujours énormément, mais assez pour déplaire à beaucoup. Ils vivent vite. Ils prennent les plis du corps, de la chaise, de la voiture, du monde réel.
Ensuite parce qu’ils ont un tombé moyen pour de la laine. Meilleur, souvent, qu’un coton ou qu’un lin du même poids. Mais inférieur à une laine plus dense. En pantalon, cela peut passer, surtout si la coupe est fluide. En veste, c’est plus délicat. Les coutures peuvent vibrer. Les devants peuvent onduler. Bref, toute cette petite géographie du vêtement qui rend fou le client français, lequel veut souvent la décontraction italienne en photo, mais l’aplomb militaire en cabine.
Enfin, ces tissus sont fragiles. Il faut le dire clairement. Un pantalon de 220 grammes en laine fine, porté trois fois par semaine, ne fera pas des miracles. Il s’usera. Il marquera. Il pourra trouer. Ce n’est pas un défaut de fabrication. C’est la nature même de l’étoffe. On ne peut pas demander à une aile de papillon de servir de bâche de camion. Souvenez vous de cette belle citation !
Pour ma part, je sais que ces pantalons me dureront des années, parce que je les porte peu, parce que j’alterne beaucoup, et parce que je maîtrise à peu près mon poids. Ce dernier point n’est pas anodin. Un pantalon léger pardonne moins les tensions. Une cuisse qui force, une fourche qui tire, une ceinture qui travaille, et le tissu paie immédiatement l’addition.
Je sais pertinemment, en revanche, que certains clients seraient capables de revenir au bout de trois mois avec un trou, un froissement, une couture qui gondole, ou une usure d’entrejambe, et de me regarder comme si j’avais personnellement filé la laine dans l’arrière-boutique. Mais hélas, je ne fabrique pas les tissus. Et je préfère me garder de ce genre d’ennuis.
C’est pourquoi ces étoffes surfines restent, chez nous, presque sous clef.
Mais il faut aussi savoir reconnaître leurs vertus. Quand il fait très chaud, quand l’air est lourd, quand le costume devient une contrainte, ces tissus offrent une sensation merveilleuse. Un pantalon en laine légère, bien coupé, ample ce qu’il faut, peut devenir une bénédiction. Une veste très légère, même imparfaite dans son tombé, peut donner le plaisir rare d’être habillé sans être enfermé.
Loro Piana a même sorti cette année un twill de laine Super 150’s et soie autour de 150 grammes au mètre. Imaginez : plus léger que certains tissus de chemise ! À ce stade, nous ne sommes plus tout à fait dans le tailleur classique. Nous sommes dans la recherche textile, dans le luxe de sensation, dans l’idée que le vêtement doit presque s’évaporer. Et je vous raconte pas l’atelier qu’il faut pour coudre ça !
Est-ce raisonnable ? Pas toujours.
Est-ce durable ? Pas forcément.
Est-ce net ? Pas vraiment.
Mais est-ce agréable ? Oh que oui.
Il faut donc probablement cesser de penser les tissus d’été avec une seule doctrine. Le poids lourd et ouvert n’est pas toujours la solution. Le lin n’est pas toujours le paradis. La laine légère n’est pas toujours une erreur. Tout dépend du climat, de l’usage, de la coupe, de la tolérance au froissé, et surtout de ce que l’on attend du vêtement.
Si l’on veut une allure parfaite, nette, construite, il faut du poids. Si l’on veut traverser une journée caniculaire en restant élégant sans se sentir prisonnier de ses vêtements, alors les tissus légers méritent d’être considérés avec moins de mépris.
Je continue d’aimer les beaux draps qui tombent. Je continue de penser qu’un vêtement de tailleur a besoin de matière. Mais je dois bien reconnaître qu’il existe, dans ces laines fines et légères, un plaisir très particulier. Celui de ne presque rien porter, tout en restant habillé.
Et l’été, ce n’est déjà pas si mal.
Belle semaine.
Julien Scavini


Passionnant et instructif… comme toujours !