Le costume en baskets ?

Il y a des sujets qu’il vaudrait mieux éviter. Par prudence ou par simple respect de la tradition ? Et puis il y a des sujets qui reviennent par la fenêtre, même lorsqu’on a soigneusement fermé la porte. L’association de la basket (aussi appelée tennis ou sneaker, je m’y perds), avec le costume fait partie de ceux-là.

Je dois confesser que je l’ai rarement pratiquée. Non par snobisme absolu, je crois. Mais parce que le costume appelle naturellement une chaussure. Une vraie chaussure. Une richelieu, un derby, un mocassin parfois. Quelque chose qui a une tenue, et si possible un peu de cette gravité qu’apporte la semelle cousue. Nous sommes tout de même sur Stiff Collar. On ne va pas ouvrir la porte trop grand à la chaussure de sport sans trembler un peu.

Et pourtant.

Pour avoir seulement essayé une fois, je dois dire que je fus presque conquis. C’est une association de deux légèretés. Le pantalon de laine fine, lorsqu’il est bien coupé, est plus léger que bien des jeans, plus agréable que bien des chinos, plus fluide que presque tout ce que l’homme moderne porte au quotidien. Il accompagne. On ne le sent presque pas.

La sneaker, quant à elle, lorsqu’elle est souple, simple et moelleuse, ajoute une sensation assez délicieuse. Le pied n’est plus tenu comme dans une chaussure de ville. Il est amorti et presque bercé. L’ensemble donne alors une impression rare : celle de flotter doucement. Je me convaincs presque en écrivant ces lignes. C’est honteux.

Il faut dire que l’expérience me revient précisément. En 2020, je partis visiter Vienne en Autriche en plein hiver. J’emportais pour le week-end un pantalon de flanelle épais, gris, moelleux, de ceux que l’on est heureux d’avoir dans une valise lorsque le thermomètre descend. Et à l’aéroport, je me laissai convaincre par une paire de sneakers noires Lacoste, toute simple, presque anodine. Rien de voyant. Rien de technique. Le temps d’un week-end avec beaucoup de marche, ce fut bien efficace. Et même, disons-le, très agréable.

Alors que faire de cette constatation ?

Car il faut observer ce qui nous entoure. Je suis un amateur du costume. Pas un chausseur. Je défends donc ma paroisse, celle du pantalon bien coupé, de l’étoffe qui tombe avec grâce. Si l’homme contemporain ne veut plus porter de chaussures lourdes, doit-on pour autant abandonner le costume ? Faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain, ou accepter que le bas puisse se détendre un peu, pourvu que le haut garde sa dignité ?

Voyez plutôt les stewards dans les avions. Voyez certains serveurs dans les restaurants. Beaucoup sont aujourd’hui obligés de faire cette association : formalisme à la jambe, souplesse au pied. Le pantalon est sombre, net, presque uniforme ; la chaussure, elle, doit permettre de marcher, de piétiner, de rester debout des heures. L’élégance professionnelle a rencontré la podologie. Ce n’est pas très poétique, mais c’est réel. Même si je sais que le pieds, dans le temps, se tient mieux dans une chaussure fermée, les podologues le disent je crois.

Voyez aussi nombre de messieurs argentés. Ils ne s’embarrassent plus toujours de la lourde chaussure à lacets en cuir, montée Goodyear, cirée le dimanche. Il n’y a qu’à observer le succès immense de ces mocassins souples à semelle blanche, chez Loro Piana et copiés partout. La chaussure chic est devenue pantoufle de luxe. Elle ne claque plus sur le trottoir. Elle glisse.

Le débat est encore plus sensible en été. Iriez-vous à Roland-Garros en richelieus, sous la chaleur, sur les allées poussiéreuses, entre deux tribunes et trois verres d’eau tiède ? Peut-être. Il y a des tempéraments héroïques. Mais beaucoup préféreront une chaussure plus légère, plus souple, moins cérémonieuse. Et il faut bien reconnaître qu’avec un costume clair, une veste dépareillée, un pantalon de laine froide ou de coton, la chaussure très formelle peut parfois paraître plus raide que distinguée. Je le vois le dimanche matin devant l’Eglise. Est-ce que ces gros godillots mal cirés avec un chino un peu avachi sont chics ? Ou un peu fanées?

Toutefois, la sneaker avec le costume demande un tact extrême. Elle ne pardonne presque rien. C’est même tout le paradoxe. On croit introduire de la décontraction, et l’on découvre qu’il faut être plus attentif encore qu’avec une chaussure classique.

La sneaker doit être basse. Elle doit être fine. Elle doit laisser le pantalon descendre proprement, sans former d’accordéon, sans se coincer sur une languette trop épaisse ou une semelle trop volumineuse. Une grosse chaussure de course, avec ses renforts, ses couleurs, ses mousses apparentes, détruit immédiatement la ligne. Le pantalon de costume est une chose délicate. Il n’aime pas les obstacles. Il faut peut-être faire un ourlet plus court ?

La sneaker doit aussi être sobre. Blanche, écrue, gris clair, bleu marine, noire parfois. Le moins de logos possible. Le moins de coutures inutiles. Le moins d’effets. Il ne s’agit pas de faire entrer le vestiaire sportif dans le costume comme un invité bruyant. Il s’agit plutôt de trouver une chaussure silencieuse, dont la forme puisse dialoguer avec la netteté du pantalon.

C’est là que Permanent Style a raison, lorsqu’il rappelle que la sneaker acceptable avec des vêtements habillés doit emprunter quelque chose à la chaussure de ville : une ligne simple, une minceur, une certaine austérité. Elle ne doit pas seulement être chère. Elle doit être discrète. Et surtout, elle doit savoir jusqu’où ne pas aller. Au-delà d’un certain formalisme (costume sombre, chemise blanche, cravate, rendez-vous important), la chaussure classique reprend ses droits. Et c’est très bien ainsi.

Un ami me parlait récemment de son étonnement devant la gamme Bexley. Nous ne commenterons pas ici la qualité, ce n’est pas le sujet. Mais le style, assurément, est intéressant. On y trouve cette sobriété que les grandes marques italiennes ont beaucoup popularisée : des sneakers simples, unies, basses, peu dessinées, qui cherchent moins à être des objets de mode qu’à accompagner un pantalon. C’est probablement cela, la bonne direction.

Car la question n’est pas : « Peut-on mettre des baskets avec un costume ? » La question est plutôt : « Quel costume ? Quelles baskets ? Et pour quelle circonstance ? »

Avec un costume de ville très formel, à la coupe nette, porté avec chemise et cravate, la sneaker reste difficile. Elle donne vite l’impression d’un raccourci, ou d’une volonté trop visible de paraître moderne. Avec un costume souple, une veste déstructurée, un tee-shirt uni, un polo en maille, une chemise ouverte, l’affaire devient plus naturelle. Avec un pantalon de flanelle, de laine froide, de lin ou de coton, porté sans emphase, la basket peut même devenir charmante.

Il faut aussi que le pantalon soit bien choisi. Il peut être assez slim sur la cheville et donc court, ou bien large et donc très actuel. Je ne suis pas sûr que le revers soit logique. Une longueur légèrement plus courte est souvent préférable je le disais, car la sneaker n’a pas le même cou-de-pied qu’une chaussure classique. Là encore, tout est affaire de millimètres. L’élégance moderne n’est pas plus facile que l’ancienne. Elle est seulement moins codifiée encore.

Je crois donc que la sneaker peut sauver le costume, dans certains cas. Voilà une phrase que je n’aurais pas cru écrire. Elle peut le rendre plus praticable, plus voyageur, plus urbain. Elle peut convaincre un homme qui n’aurait pas mis de pantalon de laine d’en porter un. Elle peut réintroduire la fluidité du beau tissu dans des vies qui n’acceptent plus la contrainte. À condition, bien sûr, de ne pas appeler cela de l’élégance formelle. C’est autre chose. Une élégance de relâchement, de marche, de week-end, d’aéroport, de musée, de terrasse, de chaleur.

La chaussure en cuir garde sa majesté. Elle reste indispensable. Elle est même souvent plus belle, plus émouvante. Mais la sneaker, lorsqu’elle est choisie avec modestie, peut être une alliée inattendue du costume. Non pour l’avilir. Non pour le transformer en uniforme de start-up. Mais pour lui donner une chance supplémentaire de vivre encore.

Après tout, mieux vaut un beau pantalon de laine porté avec des sneakers fines, qu’un mauvais jean porté avec des souliers précieux, non? Enfin je pense. Et puis il y a aussi les tassel loafer avec des semelles souples, comme les Belgian loafers. Ils sont le parfait entre deux, le trait d’union entre la chaussure classique et le basket. Ce qui vous avouerait, donne beaucoup de possibilités aux élégants. Le curseur a beaucoup de positions !

Belle semaine, Julien Scavini

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