Le pantalon qui n’était pas plat

Il y a dans le vêtement masculin des évidences qui n’en sont pas. Des choses si bien intégrées à notre œil contemporain qu’elles paraissent naturelles, éternelles, presque indiscutables. Le pantalon en est un bon exemple. Nous le concevons aujourd’hui comme une enveloppe relativement simple, faite de lignes droites et de quelques courbes nécessaires. Deux tuyaux, pourrait-on dire, plus ou moins large, plus ou moins étroit, qui partent de la taille pour descendre jusqu’au soulier.

Or cette évidence est n’a pas toujours été la seule possible.

Aujourd’hui, le patronage d’un pantalon se construit presque toujours sur des lignes droites, particulièrement du genou jusqu’au bas. La couture de côté est rectiligne, la couture d’entrejambe également dans sa grande partie. Les courbes existent, bien sûr, mais elles sont concentrées là où le corps les exige : à la fourche, au bassin, autour du fessier. Pour le reste, la jambe du pantalon est pensée comme une géométrie assez plane. Voyez plutôt mon schéma synthétique. En orange sont les lignes courbes. En noir les droites. Du genou au bas, les lignes sont bien rectilignes :

Selon que ces lignes convergent fortement ou non vers le bas, on obtiendra un pantalon étroit, droit ou large. Le principe demeure le même. On resserre ou on élargit, mais l’architecture reste fondée sur des pans que l’on peut poser à plat sur une table. C’est la logique moderne du pantalon. Suivant comment les segments oranges sont touchés, le pantalon devient plus ou moins étroit.

Lorsque la mode voulut, il y a quelques années, des pantalons extrêmement ajustés, on ne modifia pas ce principe. On recourut résolument aux tissus extensibles. L’élasthanne fit le travail que la coupe ne faisait pas. Le pantalon, taillé étroit dans une logique droite, se déformait ensuite sur le corps. Le genou poussait, le mollet tirait, la cuisse remplissait. La matière acceptait cette contrainte et donnait l’illusion d’un vêtement épousant la jambe.

Mais au XIXᵉ siècle, et encore parfois jusque dans les années 1940, il n’y avait pas d’élasthanne pour venir au secours du tailleur. Les étoffes étaient même plus rigides qu’aujourd’hui. Or les hommes notamment au XIXème siècle aimèrent porter le pantalon très près du corps. Très serré même. Il fallait donc trouver un autre moyen. Et cet autre moyen, c’était la coupe.

Les tailleurs imaginèrent alors des pantalons que l’on pourrait dire « collants », non parce qu’ils collaient par élasticité, mais parce que leur patronage anticipait les volumes de la jambe. Le pantalon n’était plus un simple tube. Il recevait une forme. Il galbait le mollet, contournait le genou, serrait la cuisse, puis descendait vers le soulier avec une intention presque sculpturale. Voyez plutôt :

Le résultat pouvait être merveilleux. Le tissu ne subissait pas le corps. Il le traduisait. Il y avait là une virtuosité de coupe assez oubliée, une manière de faire naître le volume non par l’élasticité de la matière, mais par l’intelligence du patron. Même le bas n’était pas droit. Il était coupé en cloche devant pour passer le cou de pied, et long derrière pour pendre au talon.

Cette coupe avait toutefois une conséquence curieuse : le pantalon n’était plus vraiment plat. Posé sur une table, il était boursouflé, prenait une forme gauche, refusait de se laisser réduire à deux surfaces superposées. C’est précisément ce qui faisait son intérêt. Il contenait déjà, dans son dessin même, l’idée d’une jambe. Impossible à vendre en prêt-à-porter. Il fallait vraiment que ce soit du sur-mesure. (Précision à évoquer, j’ai dessiné un haut de pantalon moderne, car même le haut n’était pas tout à fait similaire à mon dessin). Voyez le résultat de ce mollet chantourné :

Certaines coupes, pour mieux tomber sur le soulier, s’évasaient même fortement au bas. Et c’est là qu’apparaît, bien avant les années 1970, l’idée de la « patte d’éléphant », un terme du XIXème siècle. On imagine volontiers cette expression comme née avec les pantalons de hippies, les velours côtelés orange et les cols pelle à tarte. Mais le principe est plus ancien. Une jambe très prise, puis brusquement évasée pour couvrir le soulier. Voyez l’allure de ce patronage singulier :

Il est amusant de constater que cette science ancienne ne fut pas redécouverte lorsque le slim devint à la mode. Aucun grand styliste, à ma connaissance, ne sembla vouloir reprendre sérieusement cette coupe galbée, en trois dimensions. On préféra demander à la matière de s’étirer plutôt qu’au patron de réfléchir. C’était plus simple, plus industriel.

Et pourtant, il y aurait là un terrain magnifique. Un pantalon ajusté sans être vulgairement tendu. Un pantalon proche de la jambe mais non moulé par la fibre élastique. Un pantalon qui tiendrait par la coupe, non par le stretch. Cela demanderait du travail, évidemment. Il faudrait accepter qu’un patron ne soit pas toujours une figure docile, bien plate, bien sage. Il faudrait retrouver cette idée ancienne que le tailleur ne dessine pas seulement des surfaces, mais des volumes. Amusant n’est-il pas?

Belle semaine. Julien Scavini

Une réflexion sur “Le pantalon qui n’était pas plat

  1. Avatar de Emeric Emeric 18 Mai 2026 / 23:10

    C’est toujours avec autant de plaisir de lire vos nouveaux posts… et ce malgré toutes ces années. J’ai pour souvenir les quelques échanges passés par mail il y a de nombreuses années. Bref je laisse rarement des commentaires… mais il fallait le souligner et surtout remercier pour toutes ces découvertes. Encore merci 🙏🏼

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