à la mode anglaise.

La mode masculine classique est anglaise! Tout élégant le sait, même si les temps modernes brouillent quelque peu les règles. C’est à Londres que cette élégance fit ses premiers balbutiements lorsqu’un certain Beau Brummell décida et entraina une partie de la cour du Prince, futur George IV (1762-1830), à abandonner les lourds habits de soie rehaussés d’or, de perles et de galons. Brummell affectionnait la simplicité du drap de laine, dans des coloris simples, bleu marine ou camel. Ainsi naquit ce qui fut appelée la mode de garçon d’écurie.

Cela dit, il est difficile de parler de révolution, tant cette habitude vestimentaire avait en Angleterre une logique. C’est plus un aboutissement dont Brummell est le révélateur. Outre-manche, l’aristocratie n’était pas seulement de cours comme à Versailles, mais au contraire bien enracinée dans ses terres, et souvent au travail pour les faire « tourner ». La figure du gentleman-farmer est ancienne là-haut, si bien peinte par Gainsborough et Reynolds. Et comme le relate plus tard avec amusement Oscar Wilde dans l’Importance d’Etre Constant. En France, il existait une dichotomie plus importante entre l’aristocratie de cour et celle des provinces. Le va et vient était très restreint. Cela entraina donc une moindre évolution vestimentaire.

La France resta longtemps à l’écart de ce mouvement de mode. Juste avant la révolution française, certains comme le régent Philippe d’Orléans manifestèrent leur penchant pour le goût anglais. Son fils, Philippe Égalité pour s’opposer à son cousin Louis XVI marqua justement ce goût pour les mœurs anglaises en arborant des fracs de drap ou des culottes de peau.

La Révolution Française et la Terreur n’apportèrent pas forcément de vision construite ou du moins partagée d’un vestiaire type. Et l’Empire ensuite retourna à l’habit d’apparat de l’Ancien Régime, de manière anachronique pour les chroniqueurs de l’époque. Il fallut véritablement attendre le Second Empire pour voir éclore ce que les historiens appellent l’anglomanie. Il marqua l’avènement d’une société bourgeoise en mal de stabilité. Alors que les allemands grondaient déjà et ne pouvaient servir de modèle, les anglais eux en avaient développé un. Cette monarchie parlementaire à la pointe du libéralisme économique était enviable ! Ainsi triompha perfide Albion et le personnage du gentleman fit son entrée en chassant le mythe du gentilhomme.

La mode anglaise déferla en France sous le Second Empire, sous l’effet d’une évolution libérale majeure pour notre pays. A l’époque, la bourgeoisie triomphante se fait une certaine idée de l’art de vivre britannique. Au niveau vestimentaire, c’est l’avènement d’une mode pour tout le monde. Terminé les longs palabres avec son tailleur pour savoir quelle soie marier avec tel ou tel galon. Les façonniers de New Bond Street avaient normés les usages et les formes. Et le noir gagna du terrain au grand désespoir de Balzac ou de Baudelaire.

Les vêtements étaient alors très ajustés. Le frac échancré à la taille et la redingote droite ou croisée sculptaient la silhouette des hommes. L’envie de souplesse toutefois se fit jour et l’on vit apparaitre vers 1850, au grand dam des tailleurs, le paletot. Originellement porté par les artistes de la plume ou du pinceau – dont Baudelaire -, il fut rapidement utilisé par une bonne partie de la population. Sa vocation ‘démocratique’ s’inscrit dans ses lignes généreuses et ses quelques gros fermoirs. C’est à cette époque que le tweed fut importée et dont la prononciation était encore incertaine ‘twine’? ‘twouid’?.

Il fallut attendre le début du XXème siècle pour voir apparaitre les premiers ensembles ‘tout de même’, c’est à dire du même tissu, autrement dit ‘complet’, avec un veston court. Encore un anglais, le Prince de Galles, futur Édouard VII fils de Victoria fut l’un des premiers à arborer des vestons sports lors de ses séjours à Balmoral. Le vêtement n’était pas encore synonyme de confort, mais l’idée faisait son chemin.

Aux alentours de la première guerre mondiale se figea alors l’idée de vêtements plus usuels, y compris dans la bonne société. Et la dichotomie toujours en vigueur Ville/Campagne se fit jour. Apparurent alors les vêtements de la ville constitués de complets sombres et ceux plus ordinaires, de tweed bruns ou de flanelle pour les bords de mer et parties de campagne. Cette mode s’égraina tout au long du XXème siècle, pour être presque inchangée dans l’usage encore aujourd’hui ! Bien que les derniers mois chamboulent bien les habitudes !

Julien Scavini

Le greige ou le grège ?

Les teintes claires et naturelles sont à la mode. Elles sont synonymes d’une sorte de douceur d’être ou de vivre. Loro Piana ne cesse de présenter des tissus aux coloris très doux, là où par exemple les anglais d’Holland & Sherry jouent la carte des couleurs vives ou piquantes. Chez le premier, il existe même une liasse nommée « pecora nera » présentant des draps non-teintés, du marron jusqu’à l’écru, sans aucune teinture, juste la couleur du poil du mouton. Le poil-de-chameau pour manteau ( presque encore de saison ! ) est aussi le plus souvent présenté sans aucune teinture, pour faire la part belle à la profondeur onctueuse de ses nuances « camel ».

Tout un poème, et un luxe même. Porter des vêtements naturels et non-teintés serait presque un luxe en fait. Loin des péripéties délirantes de la mode et des outrages de la fast-fashion. Un pantalon de lin n’est-il jamais plus beau que au naturel justement, entre le gris des falaises normandes et le gris chaud du calcaire tourangeau. Vous voyez, il y a dans les teintes naturelles un renvoi immédiat à la beauté de nature, non altérée. Les tweeds à peine teintés de mousses suivent cet état d’esprit.

Ce luxe des teintes naturelles, sublimant le corps des Hommes ( et donc aussi et souvent d’ailleurs, des femmes ), les marques de luxe l’ont bien vues. Hermès bien sûr, Loro Piana encore, Brunello Cucinelli enfin, ne cessent de travailler un répertoire fait de laines, lins, cotons et cachemires faiblement teintés, drapant simplement et majestueusement.

C’était une couleur assez rare toutefois dans le petit monde feutré de l’élégance « sartoriale ». La faute à des liasses de tissus aux coloris souvent sombres et britanniques. A part le manteau « camel », les hommes faisaient plutôt confiance au tweed marron foncé, au drap de costume marine ou à la flanelle anthracite. Il a fallu du temps pour que les couleurs claires se frayent un chemin élégant vers la penderie. Et elles n’y sont d’ailleurs pas tout à fait encore bien ancrées, même si les italiens ne cessent de nous régaler avec des pantalons de velours ou des pull-over ivoire. Je remarque aussi que SuitSupply mais aussi PiniParma osent présenter de telles teintes, très claires, et que cela [ peut-être ? ] fonctionne donc.

Les drapiers anglais ne sont pas encore à la page. La faute à des sables trop sables, des beiges trop beiges, des noisettes trop foncés, et finalement en un mot comme en cent, à une touche de vert confinant au tilleul qu’on retrouve à peu près partout.

A l’inverse chez les italiens, c’est une débauche de « gris sales » ou « gris poussiéreux », je ne me souviens plus très bien, comme me l’avait dit M. Lolli de Drapers. L’image était bonne. Imaginez dans un gris très clair, rajoutez une goutte de jaune. D’un coup, ce qui était une teinte froide devient plus chaude, plus chatoyante, plus onctueuse. La différence avec du beige tient en même temps à une pâleur caractéristique. Si bien qu’il n’est jamais très facile de distinguer cette teinte. Qu’est-elle vraiment ? Un gris chaud, un beige froid. Un entre deux, savant et surtout un écru recherché. Tissus de costume, natté pour veste d’été, tweed pour l’hiver, ils déclinèrent très vite toutes leur gamme pour inclure ce greige, ou grège ?

J’ai cherché greige dans le dictionnaire. Logique après tout, je pensais que le mot, récent, était constitué de l’association des mots gris et beige. Une explication totalement en adéquation avec ce que je viens d’évoquer. Et puis rien. J’eus l’idée de cherche à grège. Mon Petit Larousse de 1902 en sept volumes plus une annexe m’a donné la réponse :

« GRÈGE : (grèj‘ – de l’italien greggia, même sens) adj. Se dit de la soie, lorsqu’elle est telle qu’on l’a tirée de dessus le cocon, et des fils que l’on fait avec cette soie. »

Je me coucherai moins bête !

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

Tom Ford habille Hollywood

Hors le milieu de la mode, Tom Ford est peu connu en France. Les gens se souviennent vaguement de lui chez Gucci qu’il a pourtant sauvé et relancé. Ils en ont entendu parler surtout pour avoir fait basculer la griffe Yves Saint Laurent dans le porno-chic. Campagne de publicité qui n’aurait probablement pas fait autant parler d’elle si Pierre Bergé ne l’avait pas temps conspué… Et après, exit. Lors de la sortie de son film A Single Man (2009 avec Colin Firth), il est revenu sur le devant de la scène ici. Mais hors des fashionistas, ce n’est pas un nom très connu. Et sauf curieusement dans le petit milieu de l’élégance masculine, où il est ultra connu… Et presque vénéré pourrait-on dire. Le grand écart total. Mystère. Comment un couturier (avec toute la force du mot), peut-il être apprécié dans le petit milieu conservateur des traditions tailleurs.

Et bien parce que sa griffe au masculine défend bec et ongle un style opulent tout droit sorti des grands films hollywoodiens. Tom Ford durant sa formation de couturier fut apprenti à Savile Row. Chez Anderson & Sheppard parait-il. Il en a gardé une certaine vision des lignes intemporelles. Et à contrario d’un univers de création qui aime déconstruire et recomposer, lui adapte et transmet une allure on-ne-peut-plus classique. Une vraie curiosité de marché il faut le reconnaitre. Nul déconstructivisme forcené chez lui. Mais une allure de millionnaire « sapé », comme vue dans le film Casino réalisé par Martin Scorsese en 1995.

Faute à des tarifs plus que stratosphériques, il est peu connu ici toutefois. Songez qu’un costume prêt-à-porter vaut au bas mot 5 000€ à sa boutique de la rue François Ier à Paris. Il faut bien dire que c’est le fin du fin sartorial. Meilleurs tissus italiens et confection à la main chez Zegna. Une allure somptueuse et fastueuse qui n’a pas échappé à d’autres créateurs. En particulier à Fokke De Jong, le créateur de Suit Supply qui s’est engouffré dans l’espace, en proposant des coupes aussi prestigieuses et marquées. Les jeunes avocats et banquiers qui rêvaient devant les coupes riches et supérieures de Tom Ford, sans pouvoir se les offrir, pouvaient alors être abreuvées. A 500€ ou moins, cette ligne luxuriante était maintenant disponible. Une série en particulier, Suits : Avocats sur mesure, 2011-2019 a terminé d’enfoncer le clou, en présentant un avocat talentueux toujours habillé en Tom Ford, Harvey Specter.

Tom Ford lui-même. Un couturier pas comme les autres visiblement. Pas de tatouage, pas d’accessoire délirant, pas de look négligé. Il est même bien peigné. Diantre !

Si Tom Ford vend peu en France où l’argent se s’affiche pas facilement, il en est tout autrement aux États-Unis. Là-haut, l’argent est plus disponible et se dépense mieux. Le prix moyen d’un costume y est plus élevé. Avec un écart bien plus important entre bas de gamme et très haut de gamme. Dire qu’en France un costume à 1000€ est luxueux se transpose par cinq là bas. Chez Ralph Lauren Purple Label, Oxxford suit, Isaia, Loro Piana ou Zegna, c’est à peu près la même chose. Un tour chez Neiman Marcus ou Saks suffit à donner le tournis niveau prix.

Mais enfin, ce n’est pas pour cela que j’écrivais cet article. Si j’ai décidé de prendre la plume sur Tom Ford, c’est pour montrer à quel point je suis heureux qu’il habille les stars d’Hollywood. On peut du point de vue européen trouver des défaut aux costumes Tom Ford, vestes un peu longues, confort un peu ample, pantalon peu « fitté ». Certes. Mais au moins, à l’inverse du style prôné ici, veste chiche, allure de minet, confort de garçonnet, le style Tom Ford habille les hommes. Et donne de l’allure. Avec, un homme ressemble à un homme.

Voici un tout petit aperçu de photos nombreuses et variées glanées sur internet. Dans la plupart des cas, je suis presque persuadé que c’est du Tom Ford, même si une ou deux erreurs sont possibles. On reconnait un costume Tom Ford à ces larges revers en pointes (mais pas exclusivement, il propose des cols châles généreux aussi), sa poche ticket un peu grande, et un confort général généreux. Admirons Daniel Craig d’abord, un James Bond habillé en Tom Ford dans beaucoup de films.

Rien à côté du meilleur ambassadeur de Tom Ford, un autre Tom … Hanks. C’est pas beau tout ça?

Will Smith ne manque pas d’allure non plus :

Quant à notre nouveau Superman, alias Henry Cavill, il est un autre ambassadeur en vue. Si certains flottent un peu dans du Tom Ford, ce tas de muscle découvert dans Les Tudors remplit bien ses costumes.

Quelques autres acteurs et un footballeur. Mention spéciale pour Léonardo DiCaprio habituellement sapé comme l’as-de-pique.

Jake Gyllenhaal n’est pas en reste :

Ni John Hamm vu dans Mad Men. Une ligne digne et seyante.

Reste enfin Gabriel Macht, alias Harvey Specter de la série Suits. Prestige de l’uniforme en quelque sorte.

J’espère que ce petit tour chez Tom Ford vous aura plus. Non convaincu totalement de son style, mais convaincu de son adéquation au corps de l’homme. Et non de l’androgyne.

Bonne semaine, Julien Scavini

Faut-il aller au pressing ?

C’est une question que l’on me pose très très régulièrement à propos des costumes, qu’ils viennent de chez moi ou d’ailleurs. De manière générale, il me semble que les hommes mettent trop souvent au pressing les leurs. Je ne parle même pas des quelques rares qui se sentent obligés de l’y amener à chaque fois qu’il est porté. Là, c’est vraiment l’extrême. Plus courant toutefois que l’on pourrait le croire. L’hygiénisme mène à toutes les folies ! A l’inverse, d’autres visiblement n’ont pas l’idée de l’y apporter et ne se sentent pas gênés de porter un chiffon.

La première réponse que je donne est d’y aller assez peu. Pour la bonne et simple raison, chacun aura pu le constater, que les pressings ont tendance à abimer les costumes. Et pour me l’être fait expliquer par un excellent teinturier maintenant retraité, ce n’est pas les solvants utilisés dans les sortes de grosses machines à laver (perchloroéthylène notamment) qui abiment. Mais plutôt l’étape du repassage qui suit, souvent trop rapidement effectuée, avec des fers trop chauds. Qui alors lustrent la laine. Celle-ci se met alors à briller légèrement. Si le nettoyage en tambour n’est pas très onéreux pour le teinturier, la main d’œuvre au repassage l’est. C’est pourquoi cette étape est plus rapidement exécutée.

Première chose à savoir, un costume n’a pas besoin d’aller beaucoup au pressing. Je dirais une à deux fois l’an. Et les manteaux en sortie d’hiver. Précisons.

La veste

La veste en particulier est un vêtement de dessus, qui ne prend pas ou peu la transpiration et les salissures diverses. La chemise est bien plus exposée. Il faut veiller à prendre soin de sa veste. La poser correctement sur un dossier de chaise ou une patère. Et surtout le soir, vider les poches, disposer les rabats des poches convenablement, et remettre la veste sur un cintre épais, qui forme bien les épaules. La veste ainsi disposée, va naturellement se défroisser et s’aérer. Sans poids dans ses poches, elle ne va pas se déformer. L’entoilé intégral est supérieur au semi-entoilé à ce niveau, avec un gonflant plus évident et naturel de la structure interne qui supporte mieux ce cycle actif / repos. Le stockage est très important !

Si la veste a pris des odeurs lors d’une soirée avec des fumeurs par exemple, il faut placer le cintre et la veste à l’extérieur. A l’abri, l’air frais de la nuit fera disparaitre les relents désagréables. Et au petit matin, elle sera parfaite. Il est possible de lui faire prendre un bain de vapeur dans la salle-de-bain, à côté de vous prenant une douche bien chaude. La vapeur va aider la laine à défroisser et aux fibres à se détendre pour permettre aux odeurs de partir.

Il est enfin rare de faire des tâches sur la veste. Là en effet, le pressing sera très utile.

Pour ne pas avoir l’air d’en vouloir au pressing, il faut aussi reconnaitre qu’une veste qui a été nettoyée retrouve un éclat et une vigueur heureuse. La laine retrouve une certaine lueur. Je suis content quant je récupère une veste, je vois que cela lui a fait du bien. Les revers bien lisses, les épaules nettes. Le pressing aide un vêtement a retrouver une jeunesse. Point trop n’en faut.

Le pantalon

Intéressons-nous plus au cas du pantalon. Lui n’est pas un vêtement de dessus. Il se salit plus vite. Nous nous asseyons dessus, et pas toujours sur des surfaces propres. De plus, notre auguste séant y trouve place. Il est donc un peu plus sujet aux tâches et aux odeurs. Si je disais ce que des clients osent me rapporter pour retouche… Un vrai sujet pour un Instagram. Maintenant, j’exige que le pantalon sorte du pressing. Lorsque j’étais plus jeune on me la faisait plus souvent à l’envers. Bref.

Si la veste voit une à deux fois l’an un pressing, le pantalon lui peut y aller plus souvent. Nulle peur d’une décoloration. C’est la lune qui décolore. Pas le repassage. Si vous avez cinq costumes, cela signifie que vous mettez le pantalon une fois par semaine. Si vous amenez le pantalon au pressing tous les deux mois, cela fait huit à neuf ports. Je pense que l’on peut monter à un trimestre entre chaque pressage. Toutefois, l’hygiène ne se discute pas. C’est donc à convenance.

Il est aussi possible de ne demander qu’un repassage et non un nettoyage complet du pantalon. Mais au fond, comme ce n’est pas le nettoyage qui abime mais le repassage, le gain n’est pas énorme, autant faire nettoyer.

Et avant ?

Comment faisait-on au début du siècle me demande-t-on souvent? Et bien, justement tout le bric-à-brac de machines et de produits n’existait pas. Les teinturiers se servaient de patte-mouille (linge blanc humectée) et d’un fer. L’eau contenue dans la patte-mouille se vaporisant au contact du fer, elle entraine la saleté sur le linge blanc. Le vêtement en dessous se nettoie tout seul. Mais c’est très long. Quelques poudres pouvaient être utilisées aussi ai-je lu. En complément, une bonne brosse à poils semi-durs permet de lisser et décrasser le drap du costume.

Attention, si vous le faîtes vous-même, attendez entre chaque mouvement de la veste ou du pantalon qu’elle ou il refroidisse. Il ne faut pas bouger le vêtement chaud, car alors vous allez ruiner votre repassage. La laine chaude gonfle et votre vêtement va perdre toute son allure. Le repassage à la patte-mouille et long. Entre chaque pressage et avant de bouger le vêtement, il faut qu’il refroidisse. C’est pourquoi les tables à repasser des pressings aspirent l’air à travers le tapis, pour créer une dépression qui refroidit le vêtement rapidement.

Cela se pratique-t-il encore ?

Les grands-tailleurs peuvent probablement se charger de ce travail de repassage / nettoyage haut-de-gamme. Mais leur atelier n’est pas non plus fait pour cela. Probablement donne-t-il le costume à un pressing de qualité. Il en existe quelques uns à Paris qui réalisent ce nettoyage à l’ancienne, sans machine. J’en connais trois à Paris :

  • Teinturerie Germaine Lesèche Paris 8
  • Meilleur élève de Pouyanne près du Printemps-Haussmann Paris 8
  • Delaporte Paris 7 qui est le teinturier de Dior Haute-Couture

Il en existe probablement d’autres. Je ne les connais pas tous. Sachez que le nettoyage là d’un costume vous coutera plus de 70€. C’est normal vu le travail. Les boutons sont souvent recousus comme les doublures pour ce prix. C’est du petit entretien et un service.

Et sinon, pour moins cher?

En dehors de ces grands noms, il existe une infinité de pressings, qui cachent souvent un travail industriel. Difficile à juger. Parfois, le fait de délocaliser sur un gros site le nettoyage peut être garant d’une certaine qualité, avec un contrôle qualité renforcé. Il serait idéal de fuir les grosses chaines, et encore donc. L’avantage de ne donner à nettoyer que le pantalon est de réduire le risque d’abimer. Disons que 30 à 35€ me parait honnête pour avoir un bon travail sur un costume. 12€ une veste comme j’ai pu voir est très discutable. Il ne faut pas trop radiner. Testez. Mais si vous amenez vos pantalons quatre par quatre occasionnellement et que vous payez 10/12€ par pièce, si vous vous y retrouvez, je ne pourrais pas y trouver à redire. Rien de vaut des pantalons bien pressés.

Bonne semaine, Julien Scavini

Philip Mountbatten, duc d’Édimbourg

A une journaliste qui se hasardait à commenter la tenue du Prince Philippe, Karl Lagerfeld avait répondu qu’il n’y avait rien à redire et qu’il s’agissait d’un des hommes les mieux habillés au monde. Je suis tout à fait d’accord. Si j’ai écrit sur l’Empereur du Japon, le Prince Charles ou son grand oncle David Windsor, il ne m’était jamais venu à l’idée d’écrire sur le duc d’Édimbourg. Pour un livre que j’ai terminé (à l’état de manuscrit non édité), je m’étais dit qu’il serait formidable de trouver de nombreuses images de cet illustre élégant. Pour sa sobriété et son classicisme tout britannique. Une apothéose de style… digne ! Pas de tapage. Pas de ringardise. Pas d’excès. Pas d’ostentation. Juste des bons vêtements, bien coupés dans la plus pure tradition des tailleurs. La seule chose précieuse chez Philip était sa petite épingle à cravate avec la jaquette. Voire la fleur à la boutonnière. Cette petite pochette en liseré, toujours bien disposée dans la poche de poitrine résume à elle seule sa penderie. Stricte et raffinée. Une garde-robe assez idéale. Voici par thème un pèle-mêle de photos glanées sur internet. Une sorte de petit guide illustré du vestiaire masculin classique. D’une dignité hors du commun.

Les blazers

Je ne suis pas sûr de trouver son blazer croisé 2 x 8 particulièrement élégant. Celui au milieu, en flanelle bleu air-force est en revanche très sympathique. Remarquez deux fois ce pantalon greige, en gabardine unie. Peut-être un fin whicord sur la photo 2. Il en porte souvent avec ses tweeds.

Les costumes croisés

J’ai eu un peu de mal à trouver beaucoup de photos en croisé. S’il semble en porter pas mal dans les années 50 et 60, et en dehors des uniformes de la Navy, il semble avoir vite abandonné cette forme un peu classique et conformiste. Dans un esprit de modernité dynamique, même la veste trois boutons fut abandonnée au profit de modèles deux boutons, plus conformes à son esprit.

Les costumes droits

Passé 90 ans, il est évident que ses costumes devenaient un peu amples. Mais quel bonheur qu’il ait pu porter de si dignes habits jusqu’au bout. Le positionnement volontairement bas de son bouton accentuait sa grandeur et lui donnait beaucoup d’allure. Les clichés des années 60 et 70 sont particulièrement admirables. La photo en noir & blanc, saluant à la sortie d’une vieille demeure, est particulièrement élégante ! Une grande adéquation du physique et de l’habit.

Les jaquettes (morning-coat)

Passons aux jaquettes. Cette digne pièce-à-taille de jour, je ne crois pas qu’il existe au monde un homme qui la portait si bien, et un tailleur si doué. Car celui qui lui a coupé les gilets est un génie du genre. C’est bien simple, ils ont l’air serti comme l’est une pierre sur un monture. Implacable placement de la ligne de taille et de boutonnage. Quelle beauté, en gris ou en noir, c’est selon.

LEs queues-de-pie (white-tie ou tailcoat)

Évidemment, après la jaquette de jour, il y a la queue-de-pie du soir. Là encore, aucun faux-pas. Le gilet ne dépasse pas d’un centimètre de l’habit. C’est impeccable. Les derniers en France a avoir fait ça bien, dans un cadre officiel étaient René Coty & Jacques Chaban-Delmas. Les pointes très aplaties du gilet sont rares et très agréables visuellement. Son spencer blanc d’officier à col châle est une merveille du genre. Quant à la dernière photo, elle permet d’admirer un vrai col cassé, haut et bien glacé.

Les manteaux

Question manteaux, là encore, c’est du très très bon. Il y a un peu de tout, du simple Barbour au croisé Ulster en passant par le loden et la gabardine beige. Je vous l’ai dit, une garde robe idéale ! Et la pochette blanche en liseré toujours de sortie. Et ce sourire. Souvent le sourire est aux lèvres !

Les vestes sport

Reste enfin son répertoire de prédilection, la veste sport, façon gentleman à la campagne. Je n’oserais dire « farmer » bien qu’il s’intéressait beaucoup à ce sujet. Remarquez la photo sur la Range Rover, ce fameux pantalon de gabardine grège associé à une veste presque du même ton, mais à la texture opposée. J’ai vu de nombreuses photos où il portait ainsi une tenue dépareillée presque ton sur ton. C’est assez charmant en fait. Observez aussi sa veste norfolk, un modèle du genre. Je note aussi que le Prince Philip aimait portait des bonnes vieilles Clark’s, souples et décontractées.

Et pour rigoler, finissions avec cette merveilleuse chemise à manches courtes, qui si elle était édité demain par Drake’s, serait un best-seller immanquablement !

J’espère que ce petit diaporama vous a plu. Et que vous pourrez y trouver une importance source d’inspiration. Et surtout, le plus important, soyons heureux et soulagé. La Reine déjà bien attristée ne sera pas obligée de saluer l’horrible californienne. Ouf !

Bonne semaine, Julien Scavini

Petite réflexion de Pâques

Je m’intéresse beaucoup aux arts du feu, à savoir en langage plus simple, la poterie. C’est un univers extrêmement large, de la faïence aux grès en passant par les porcelaines. Il y en a pour tous les goûts et tous les styles. C’est passionnant. En étudiant un peu le marché pour voir les goûts et les couleurs contemporains, une chose m’a frappé, l’apparente simplicité et l’esprit tout à fait organique qui prévaut à l’heure actuelle. Tapez dans google images « vase contemporain » et observez les réponses. C’est le règne d’abord de l’asymétrie. Et ensuite de l’aléatoire. Il y a des formes et des finitions infiniment complexes. Mais seul l’œil aiguisé le voit. Car elles ont en commun avec le reste de la production de paraitre simples, de paraitre faciles. Les glaçures font la part belle aux effets aléatoires de la chimie. Les pigments s’expriment et les coups de pinceaux sont montrés. La main si elle façonne l’objet lui laisse son empreinte. Il y a une volonté manifeste de l’époque de montrer la poterie presque au naturel. Avec une simplicité apparente.

Finis les grands vases soutenus par des sphinges. Finies les anses savamment enroulées. Finies les pommes de pin ciselées en haut des couvercles. Finies les peintures de paysages ou d’évènements. Finie l’absolue symétrie. Finie le délire de technicité. Nous ne sommes plus à l’ère des jardins à la française, mais bien à celle des jardins à l’anglaise pour faire une analogie. L’ère est à la simplicité. Visuellement tout du moins.

Le vêtement est en aucune manière étranger à ce phénomène. Tout ce qui parait construit, apprêté, organisé fait peur. Le costume, appelant une certaine maitrise de l’objet à l’achat et à l’entretien, ainsi que le suivi de règles pour le porter, qui à défaut d’être toujours précises sont variées, fait peur et lasse. Même la veste ou un pantalon de laine. S’habiller de manière formelle fait appel à une exégèse. Derrière le savoir-faire, il y a un savoir-être. Or, ce n’est pas l’esprit de l’époque. Car ce n’est pas « au naturel ». Les start-upeurs préfèrent le t-shirt et le sweat à la cravate. En apparence plus simples. Pourtant leur message est étudié. Ça a l’air simple, mais c’est pourtant bien réfléchi. La banque Goldman Sachs ne s’y est pas trompé dans ses recommandations à ses collaborateurs. Il faut être plus décontracté, plus proche du client.

D’une certaine manière, je pense, et je trouve que cette évolution du langage vestimentaire, comme du langage architectural ou du langage des potiers pour y revenir, est un total aboutissement de la déconstruction amorcée en philosophie dans les années 60. Le questionnement est partout. Qu’est-ce qu’un vêtement ? Qu’est-ce qu’une fenêtre ? Qu’est-ce donc qu’un vase ? Ce faisant, les réponses vont des plus basiques – c’est le plus simple, souvent le plus navrant et le plus rabâché – aux très érudites, réservées à une frange de la population qui veut le comprendre.

Prenez l’exemple du jean et du chino. Pantalons devenus universels, ils se déclinent maintenant tous avec de l’élasthanne et des coupes « easy » . A longueur de publicités, la simplicité du port et de l’usage sont vantés. A l’envie. Le confort ultime est à la clef. L’allure débraillée suit juste derrière à mon avis. Ça parait cool parce que ça parait simple et facile.

Qu’est-ce qui peut expliquer cette apparente volonté de simplicité en tout ? Le progrès actuellement semble être la volonté farouche de simplicité. De plus basique. Pourquoi vouloir à tout prix affadir et abréger ? Serait-ce parce qu’à contrario de toutes ces futilités que je viens d’évoquer, la vraie vie, elle, est de plus en plus dure ? De plus en plus concurrentielle dès la naissance ? Qu’à longueur de réseaux socio et de télévision, la réussite et les apogées individuelles sont portées aux nues ?  Que nous sommes de plus en plus nombreux sur terre et qu’il n’est pas aisé de trouver sa place ? Que l’informatique, loin de simplifier totalement la vie, rend le rapport à celle-ci totalement nouveau et différent ? Que les problématiques environnementales et sociétales, si complexes pour le coup, obligent à simplifier le reste ?

Je n’apporte aucune réponse, je me questionne tout simplement. Je sais très bien que pour une majorité de la population, ce sont des questions de vieux crouton ! Mais pour mon secteur d’activité, le textile, la projection de ces questions est passionnante !

  Bonne semaine, Julien Scavini

Wall Street

Voir des films au ralenti pour en extraire de belles tenues et les commenter devient habituel sur Stiff Collar, à la faveur des confinements qui donnent… du temps ! Récemment, je suis tombé à la télévision sur Basic Instinct que je n’avais jamais vu. Michael Douglas + looks années 90, il n’en faut pas plus pour m’épater et m’appâter ! J’ai commencé un mini cycle le soir, avec Liaison Fatale puis La Guerre des Roses. Quel plaisir. Évidemment, en cherchant dans la filmographie quels autres films regarder, j’ai trouvé Wall Street… ahhhh Gordon Gekko ! Un des meilleurs vilains du cinéma. On finit toujours pas oublier l’autre « noob » qui voulait grimper au sommet en refilant des tuyaux éventés. Et on retient involontairement le grand capitaliste aux bretelles éclatantes. On finit hypnotisé par cet avide personnage, reflet et résumé de son environnement. L’ère Reagan à son apogée. Un plaisir filmique, à voir et revoir ! On pourrait presque dire qu’il n’a pas pris une ride nonobstant une qualité d’image très variable et souvent médiocre.

Justement, l’autre « noob » , le film commence avec lui. Charlie Sheen est Bud Fox, petit agent de change qui harcèle quotidiennement des petits-porteurs au téléphone pour refiler ces titres XYZ. Le métier a du bien changer ! Ses costumes n’étaient pas terribles, mais ils avaient pour moi l’immense qualité d’être… à sa taille et pas lugubres comme aujourd’hui. Croisé gris clair fil-à-fil, droit anthracite à discrètes rayures craie. Bud Fox Fox porte des costumes fait pour vivre dedans. Pas des armures étriquées comme maintenant. Il est l’aise. Je remarque sur la deuxième image l’épingle pour tenir sa cravate. Je soupçonne que cela soit un pin’s. C’était courant dans les années 90 les pin’s . Son pote de salle des marchés porte une chemise aux rayures marron… espacées !

Dans le film, Bud Fox va à peine évoluer. Michael Douglas en Gordon Gekko lui dit au début du film d’aller s’acheter « des costumes décents« . On ne se rend pas tellement compte d’une évolution toutefois. Quatre choses ont retenu mon attention. Il se met aux chemises à col blanc, il adopte les bretelles voyantes de Gekko, ses cols de chemise sont plus variés (rond ou cut-away, et non plus boutonné) et ses épaules s’élargissent un peu.

Cette chemise à col blanc et rond, on l’a voit en gros plan un peu plus loin dans le film. Le tissu n’est pas uni rose, mais avec des rayures un peu à l’ancienne, très estompées.

Un peu enrichi par la situation, il arrive « à lever une poule de luxe ». Alors il s’habille smart décontracté. Tout un style les années 90.

D’ailleurs, en voilà d’autres des styles des années 90. Ça pique les yeux ! Ce cardigan over-size en pied-de-poule, hum… ! On parlait déjà des robots serveurs à l’époque.

Bud Fox va devoir suivre un magnat anglais des affaires, Terence Stamp jouant Sir Larry Wildman. Un personnage chic dont on aimerait voir plus que quelques bribes stylistiques. Il semble porter un costume croisé en prince-de-galles gris façon Steve MacQuenn dans dans l’Affaire Thomas Crown. Motif qu’il décline une veste droite. Du prince-de-galles pour un anglais, c’est subtil vous trouvez pas?

Cela dit, de Sir Larry Wildman, ce que j’ai le plus retenu, c’est sa Bentley S3… Une merveille mécanique qui joue encore un peu les stéréotypes, surtout avec les pneus à flancs blancs. Fin 80, c’est un véhicule assez out-dated, mais cela renforce l’idée de respectabilité du personnage. L’est-il tellement…? Oh… quelle beauté !

Passons sur un dernier personnage annexe avant d’attaquer le vif du sujet, un des agents de change de la bourse, avec son charmant papillon porté avec un col boutonné. J’adore.

Et passons à Gordon. Ce bon Gordon, qui ridiculisera son personnage dans la suite du film sortie en 2009. A ne pas voir. Quelle allure ce Michael Douglas ! Et quel charme. Large cravate médaillons, col blanc mais pas les poignets, pantalon à double pinces, et bretelles aux attaches de cuir blanc. Quelle chance il a de toujours avoir la même chevelure à presque 80 ans !

Ces fameuses bretelles, elles caractérisent beaucoup le personnage. Elles sont d’un confort particulier, n’importe quelle amateur le dira. C’est un confort pour le pantalon, mais un maintien particulier pour le corps. Et justement Gordon Gekko est particulier. La costumière Ellen Mirojnick va beaucoup insister sur les bretelles. Et ce gimmick va avoir une telle influence dans le monde que cette allure va s’ancrer dans l’esprit collectif. Voilà l’accessoire du financier honni. C’était le haut de forme au début du siècle.

Notez que même le bébé de Gekko porte des bretelles. Ce n’est pas anodin :

Dans cette scène, j’ai noté le pantalon, laine lin et soie gris. Complètement par hasard, c’est presque le même tissu vintage que j’ai choisi pour ma propre collection de cet été.

Le financier a les moyens. Il multiplie à la différence de Bud Fox les tenues et les motifs. Notez dans cette scène de restaurant les rayures horizontales de sa chemise :

Et ce somptueux costume droit aux revers en pointes et large rayure. Je remarque aussi que les vêtements de Gordon Gekko jouent beaucoup plus sur les contrastes. Les couleurs sont franches et opposées, là où Bud Fox porte des camaïeus beaucoup plus sourds. Même au sport. Gekko, c’est noir et blanc. Bud Fox, grisouille.

Si la chemise rose rayée en haut est simple, celle juste en dessous est plus osée, vichy à col blanc !

Allez, trêve d’analyse. Pour le plaisir, d’autres photos à l’envie… ! Coupes, couleurs, motifs, admirez le travail !

Justement ce travail, à qui le doit-on? La costumière Ellen Mirojnick fut aidée dans sa tâche, ultra pointu, masculine et opulente, par un grand prêtre de l’élégance masculine, l’auteur Alan Flusser. Il est cité dans les remerciements. Où l’on apprend également un peu plus sur l’origine des vêtements.

Avant de se quitter, un dernier regard vers Gordon, le col de chemise parfaitement pincé par une belle agrafe en or.

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

Le fil-à-fil

S’il est possible de les couper dans des flanelles moelleuses ou des tweeds rugueux, la plupart des costumes sont toutefois réalisés dans des draps de laine lisses. Quand on pense costume, on a plutôt tendance à le voir ainsi, sans relief excessif, dans un tissu sans aspérité. C’est la partition habituelle du drapier. Les liasses « de ville » sont remplis de ces lainages secs et sans grain.

A l’intérieur toutefois de cette proposition, il existe un grand nombre de dessins. Les unis bien sûr. Puis les faux-unis, comme les chevrons ou les caviars, qui se voient de près mais s’estompent de loin. Et enfin les rayures, à la craie ou tennis, puis les carreaux, dont les fameux prince-de-galles. Voilà généralement qui donne le choix. Une sélection qui bien sûr peut se croiser avec le poids, pour donner autant de costumes que nécessaire à l’honnête homme suivant les saisons.

Il ne faudrait pas toutefois passez trop vite sur les unis. On aurait tord de les réduire à une petite famille simplement constituée d’un long dégradé de gris et de bleus.

Car au-delà de la couleur, le procédé même de teinture peut faire apparaitre du relief et un grain particulier. Faussant l’aspect totalement uni et par là même la catégorie elle-même. Les unis ne le sont pas tant que ça !

Tout se joue au niveau de la teinture. Celle-ci peut intervenir en amont de la réalisation du tissu, ou après.

Première option : le drap est tissé dans une couleur neutre comme l’écru. En sortie de métier à tisser, la pièce obtenue est alors teintée à la demande. Ce procédé massif a pour effet de donner un tissu à la couleur dense et uniforme. Voici un dégradé de draps Holland & Sherry Cape Horn ainsi teintés. Les couleurs sont homogènes. (= teint en pièce).

Second option : les ballots de laine brute sont teintés. Des fils aux teintes nuancées sortent de ces divers ballots. Puis le tissu est réalisé à partir des ces fils. En faisant un peu varier les teintes des fils, on obtient des nuances sur le tissu final. On parle alors d’un fil-à-fil. Chaque fil apporte sa touche de variation. Il y a la teinte générale faite de l’assemblage des fils. Et il y a les teintes particulières, toutes un peu différentes. (= teint en laine / ou teint en fil).

Les gris sont depuis très longtemps réalisés et appréciés de cette manière. Ces fil-à-fil, les anglais les appellent « sharkskin » pour peau de requin. Les costumes de James Bond (encore lui !) sont souvent coupés dans ces « sharkskin » dont la prononciation seule fait sérieux. Pour un style affuté. L’effet du fil-à-fil peut être plus ou moins appuyé par l’effet de teinture. Généralement, les gris clairs en fil-à-fil sont très marqués et irisent beaucoup. Cary Grant dans La Mort aux trousses porte un costume fil-à-fil foncé qui fait peu ressortir les nuances. Mais dans les années 50, il était assez courant de voir des fil-à-fil clairs très francs.

Les drapiers peuvent aussi s’amuser à renforcer l’effet contrastant du fil-à-fil en alternant franchement les teintes, un fil sur deux par exemple, ce qui a pour effet de créer un effet « pick & pick ». Ainsi, des draps gris clairs peuvent être en fait constitués de fils presque blancs et d’autres presque noirs. Il y a alors une grande tension visuelle qui peut se rajouter ou non à l’effet fil-à-fil. Voyez l’exemple ci-dessous. La même photo à deux échelles. En petit vous voyez un gris. En gros, vous voyez les deux couleurs clairement.

Les avis sont très tranchés sur ces fil-à-fil versus des draps unis. J’ai tendance personnellement à préférer les seconds. Question de goût. Toutefois, les drapiers ne font jamais des très unis, qui font très cérémonie.

Je note toutefois deux choses depuis quelques mois. Les jeunes sont très demandeurs des gris clairs à effet fil-à-fil. Pour l’excellente raison qu’ils rappellent les flanelles. Et oui, les flanelles en sont d’une certaine manière, avec leurs nuances chinées. Mais comme on ne peut les porter toute l’année, les fil-à-fil plus « quatre saisons » sont une bonne alternative. Ils apportent de la profondeur et de du relief.

La seconde chose est que je pense que les drapiers s’en sont rendu compte. Car les liasses s’étoffent de ce côté-là. Et surtout, les bleus, marine et plus clairs, qui avant étaient toujours teints « en pièce », du nom du premier procédé décrit plus haut, apparaissent en force en version fil-à-fil maintenant. Cela a pour effet de donner du grain et une profondeur nouvelle, peu vue il y a encore quelques temps. Et pour les costumes de mariage, ces bleus fil-à-fil, et bien, ils marchent à fond !

  Bonne semaine, Julien Scavini

Hercule Poirot, le Roi de Trèfle

Le 12 mars 1989, la chaine de télévision anglaise iTV diffusait le 9ème épisode de la saison 1 d’Hercule Poirot avec David Suchet, basé sur une nouvelle d’Agatha Christie de 1923. Poirot et son associé le capitain Hastings sont invités sur le tournage du prochain film de Bunny Saunders, un ami réalisateur. Le directeur du studio, Henry Reedburn, devient très vite le centre d’intérêt de l’épisode. Il est infect et ne salut même pas Poirot. Que va-t-il se passer? Comme d’habitude, cette production est d’un excellent niveau en ce qui concerne les vêtements. Ce directeur justement, il porte un costume trois pièces, bleu nuit à très fortes rayures craies. Le gilet est droit, le col de la veste en pointe et le pantalon généreusement opulent. Très joli nœud-papillon aux motifs cubiques :

Quelques instants plus tard, après s’être disputé avec l’actrice, il en vient au main avec son acteur principal, qui a comme principal défaut celui de « taper dans la bouteille ». Il ressemble beaucoup à Errol Flynn. Les gardes du studio ramènent le calme. Impeccables tenues de tous les côtés. Les gardes n’ont pas de poches en bas de la veste. Juste des poches à la poitrine. Intéressant !

Poirot et Hastings sont arrivés sur le plateau pour observer le tournage. Si le détective belge est toujours sur son « 31 », le capitaine lui aime les ensembles un peu plus sport, qui vont bien avec sa voiture coupé cabriolet. Le pull coll roulé est du type « arran » avec ses larges torsades. Le trench-coat en cuir a beaucoup d’allure, mais n’est plus très à la mode depuis François de Grossouvre.

Les évènements s’enchainent. Le Prince Paul de Maurania qui est intime de l’actrice principale appelle Poirot dont il est ami. Les choses tournent au vinaigre au studio. Si la chambre est le décor le plus ringard qui soit ( on s’étonne d’ailleurs d’une telle économie stylistique ), la robe de chambre est très belle. Je n’arrive pas clairement à voir si elle est boutonnée en plus de la ceinture.

Puis que l’on est aux robes-de-chambre, regardons celle du majordome qui ouvre à la police sur le lieu du meurtre présumé. Simple opposition de marine et de rouge avec passepoil bicolore. Superbement simple, superbement suffisant :

Poirot et Hastings mènent l’enquête. Le premier n’a guère changé de tenue depuis la veille : manteau sous les genoux, camouflant un costume trois pièces gris souris, veste trois boutons col pointe et gilet croisé. Hastings lui a troqué l’ensemble sport contre le croisé à fines rayures recouvert d’un imperméable raglan. Remarquons la cravate et le papillon qui apportent une heureuse touche de couleur.

La police en la personne de l’inspecteur Japp mène aussi l’enquête auprès du voisinage. Un père et son fils en tweed, façon gentry convenable. Le fils a une chemise ivoire. Le père blanche à col rond, probablement un faux col dur, à l’ancienne mode, là où le fils a choisi la modernité du col mou. Japp porte aussi le faux col dur. Sa cravate étriquée renvoie certainement à l’étroitesse d’esprit du personnage.

Les deux limiers interrogent Bunny Saunders qui était dans les parages. Tiens tiens… Il porte aussi le trench en cuir. Noir qui plus est. Tout un style. On ne l’aperçoit que peu de temps, il porte des chaussures bicolores noir et blanc, ce qui rajoute au tapage visuel.

En deux coups de cuillère à pot, Poirot résout l’affaire, qui n’est pas, il faut l’avouer, la meilleure que l’on ait pu voir. Toutefois, cet incroyable sweater porté par le réalisateur est si dingue que l’on oublie bien vite l’intrigue. Et comme les pantalons étaient à la taille haute, les pulls étaient en conséquence courts. Superbe impression visuelle.

Tout est bien qui finit bien. Le Prince retrouve le sourire et il remercie chaleureusement le bon détective qui a sauvé son honneur et celui de sa dulcinée. Hastings est revenu à un ensemble plus sport, blazer et pantalon gris. Ce petit foulard autour du cou ne va pas tellement avec cette criarde pochette rouge. Mais qu’importe, on ne voit pas cela, car on est tout ébloui par le gros blason brodé sur la poitrine !

Enfin, n’oublions pas de citer l’étonnante villa moderne « High and Over » située à Amersham, qui comme dans beaucoup d’épisodes, joue un rôle principal :

Belle et bonne semaine. A bientôt. Julien Scavini

Le dos du gilet

Le dos du gilet est toujours en doublure. C’est un fait qui ne se discute pas. Cette petite pièce de matière luisante fait partie intégrante de l’esprit du gilet, bi-matière et bi-face. Et pour tous les clients, c’est l’occasion de se demander si cette doublure va être ton sur ton du gilet lui-même, ou en décalage, et quel va être le degré de fantaisie. Lorsque la veste tombe, elle-même pouvant être doublée avec ou sans fantaisie, le dos du gilet apparait au grand jour. Et il peut être un « statement » comme disent les anglais, une déclaration de style, haute en couleur, comme sur la photo ci-dessous. Mais ça, c’est au choix du porteur.

Alors lorsque samedi j’évoquais cela à un jeune marié, il m’a coupé au bout de quelques instants en me demandant : « mais pourquoi le dos est-il toujours en doublure ? » Bonne question je dois dire, que je ne m’étais jamais vraiment posé.

La réponse est toute bête, le prix.

Lorsque le gilet est apparu, sous l’ancien régime, époque Louis XIV, il était très long, jusqu’à mi-cuisse. Et on l’appelait d’ailleurs « veste », et la veste dans le sens de vêtement du dessus était appelée « justaucorps ». Ce gilet recouvrant allègrement le haut des jambes avait une doublure plus courte dans le dos. Les pans avant du gilet apparaissaient comme des décors couvrant le haut de la culotte. Avec le temps, le gilet s’est raccourci pour arriver au modèle que nous connaissons aujourd’hui, s’arrêtant un peu en dessous de la taille naturelle. Et le dos a fini par se caler à la même longueur.

Ce gilet daté de 1750 fait parti des collections du Palais Galliera à Paris. Une somptuosité. On aperçoit discrètement le dos d’une autre matière :

Sous l’ancien régime, le tissu coûtait très cher. Et le tissu de luxe (les reps et ottomans, les velours lisses ou gaufrés, en laine, en mohair ou en soie) coûtait encore plus cher. Une petite fortune même. Ils étaient bien évidemment fabriqués sur des métiers manuels, avec des matières premières rares. Sans parler du fait que les vêtements étaient rehaussés d’or et d’argent. Imaginez qu’un de ces beaux vêtements valait plus que la solde annuelle d’un soldat. Et probablement plus que le revenu d’un foyer de paysans. Le tissu était une matière précieuse. Chaque centimètre carré avait une valeur. On ne perdait rien et les tailleurs faisaient au plus près. Il a fallu attendre le début du XIXème siècle pour voir le prix du tissu décroitre formidablement grâce au coton et à la mécanisation.

Si bien que pour ces gilets dont au fond seul le devant comptait vraiment à la vue des autres, le dos était méprisé. Et les tailleurs recouraient à de la simple toile végétale (lin, chanvre peut-être). Comme pour l’intérieur des habits. La belle doublure, c’est une invention du XXème siècle là encore, avec la découverte de la rayonne notamment. Au XIXème siècle, on utilisait du satin de coton. Et la soie trop précieuse n’a jamais vraiment été utilisée.

Ces gilets de l’ancien régime avaient parfois la qualité d’être noués dans le dos, au milieu, comme un corset. Voyez ces différents modèles sortis de Google image :

Donc cette tradition d’un dos de gilet en une autre matière, moins précieuse que le devant vient de là. Et elle s’est perpétuée. Dans les années 50, l’invention des fibres élastiques permet aux tailleurs de proposer des gilets moulés sur le corps, mais le laissant libre de ses mouvements. Une bonne idée, qui n’a pas eu de suite toutefois. Et jusqu’à nos jours, le dos du gilet est en doublure.

Toutefois, le coût du tissu diminuant toujours et encore, il n’est pas beaucoup plus cher maintenant de proposer le dos du gilet dans le même tissu que le devant. (Notons toutefois qu’en moyenne, la doublure vaut dix fois moins chère que le lainage principal. Tout de même !) C’est une question intéressante de style. Surtout si le gilet est vu comme une petite pièce pouvant être portée seule, sans veste parfois.   

  Bonne semaine, Julien Scavini